Histoire socialiste/La République de 1848/P1-02

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, sous la direction de
Jules Rouff (p. 11-20).
PREMIÈRE PARTIE. HISTOIRE POLITIQUE.



CHAPITRE II


L’ACCUEIL FAIT A LA RÉPUBLIQUE en FRANCE ET A L’ÉTRANGER


J’ai montré les premiers symptômes de la lutte des classes au lendemain du 24 février ; mais le tableau serait incomplet et faux, si je ne faisais voir la contre-partie, l’union apparente des classes dans ce matin ensoleillé de la deuxième République.

Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu au monde éclosion plus luxuriante de rêves fraternels et d’enthousiasmes candides que dans le printemps précoce et chaud de l’année 1848. Le peuple de Paris, peuple théâtral, s’il en fut, peuple ami des spectacles qui parlent aux yeux et du drame palpitant qui parle au cœur, fut pris d’une ivresse de bruit, de mouvement, de vie. On l’eût dit frappé d’un coup de soleil qui exaltait toutes les têtes.

Quel changement aussi en quelques heures ! Toutes les libertés conquises à la fois ! Liberté de tout imprimer et de tout afficher ! Liberté de se réunir et de discourir en public sur tout sujet ! Liberté de s’associer et de voter des ordres du jour en des diminutifs d’assemblées législatives ! Liberté de dérouler dans les rues de pittoresques cortèges aux bannières flottantes ! Liberté d’entonner à gorge déployée « la grande Marseillaise » et ce Chant des Girondins, qui, par une transposition très parisienne, sort soudain du théâtre pour entrer dans l’histoire ! En tout cela une fraîcheur et une douceur d’aurore. Chez les vainqueurs une foi naïve en la naissance d’une ère nouvelle. Une volonté arrêtée d’en être dignes. Une bonté large rayonnant sur tous les opprimés et aspirant à leur porter la délivrance. Un épanouissement superbe de fraternité. Il semble que l’on nage dans une mer de lait. Ceux qui trempèrent alors leurs lèvres dans le breuvage enchanté de l’illusion en ont gardé, durant toute leur existence, la saveur grisante et le regret attendri, même quand au fond de la coupe ils avaient bu l’amertume et le dégoût. Ou pourrait définir la Révolution de 1848 : le romantisme en politique. Ce fut un déchaînement lyrique des imaginations, une débauche d’idéalisme. Il est naturel qu’un poète, comme Lamartine, soit un de ses conducteurs et qu’il dise dans une réponse aux étudiants : « Nous faisons aujourd’hui la plus sublime des poésies. »

Ce qui permet ce vagabondage dans l’azur, c’est la trêve, disons mieux, l’évanouissement momentané des partis. Louis-Philippe s’est piteusement enfui et, au dire de Tocqueville, il n’est pas plus question de lui « que s’il eût appartenu à la dynastie des Mérovingiens. » On s’est gardé d’arrêter Guizot qui est allé le rejoindre en Angleterre. Tous les serviteurs des puissants d’hier se trouvent mués en républicains par un coup de baguette. C’est à qui se ralliera à la République avec le plus de fougue et d’éclat. Les gros banquiers, Rothschild en tête, souscrivent pour les blessés de février. Les dignitaires de l’Église protestent de leur amour évangélique de l’égalité. Des religieuses offrent leurs couvents pour y installer les invalides du travail. Des duchesses, avec les femmes des nouveaux maîtres du pouvoir, organisent des sociétés d’assistance, des Fraternités, contre la misère. La magistrature, l’Université, l’armée, d’anciens ministres de la monarchie, des familiers et des fils du roi déchu, des princes de la famille Bonaparte s’inclinent avec déférence devant la majesté du peuple.

A peine quelques légers désordres, vite réprimés sans effusion de sang. Jamais Révolution ne fut moins sanguinaire. Ce qui domine dans la grande ville enfiévrée, c’est une sorte d’anarchie bon enfant. La foule use pacifiquement son besoin d’agitation à planter des arbres de la Liberté. On les enrubanne, on les promène en grande cérémonie, et dans la procession les membres du clergé fraternisent avec les élèves des Écoles et les gens des faubourgs, les chants d’église alternent avec les refrains révolutionnaires. Partout dans les fêtes et les discours revient l’appel à l’entente amicale des classes, l’allusion à l’universelle harmonie des intérêts.

La secousse ressentie par les cerveaux suscitait encore des démonstrations sans nombre. Qui dira les mille délégations allant porter au Gouvernement provisoire leurs sympathies, leurs vœux, leurs doléances, et rapportant en échange de bonnes paroles ou quelque couplet mélodieux de Lamartine, le grand orgue de la Révolution ? C’est un défilé d’Anglais, de Suisses, de Grecs, de Hongrois, de Norvégiens, de Belges, d’Irlandais, d’Italiens, de Roumains, de Polonais, etc. ; l’Europe démocratique, par la voix de ses enfants résidant à Paris, salue l’avènement de la démocratie en France. Tous les groupes et toutes les couches de la population, depuis les Consistoires protestants, les israélites et les membres des fabriques catholiques jusqu’aux élèves des écoles et des lycées, jusqu’aux invalides, aux tambours et aux sapeurs-pompiers, haranguent et sont harangués tour à tour. Mais ce qui frappe surtout, c’est un réveil de la vie corporative ; on dirait que toute l’armée du travail vient se faire passer en revue, qu’elle se souvient des temps où chaque métier avait sa place d’honneur dans les cérémonies publiques, Compagnons charpentiers, dont la société est contemporaine de ces âges lointains ; porteurs d’eau et employés des messageries nationales, destinés à disparaître bientôt ; travailleurs et travailleuses des petits ateliers, bijoutiers, marbriers, peintres en bâtiment, selliers, culottières et giletières ; ouvriers de la grande industrie, des chemins de fer, de la Compagnie du gaz, des raffineries de sucre, des fabriques de produits chimiques, des usines Derosnes et Cail, se relaient, semble-t-il, pour ne pas laisser oublier en haut lieu que le quatrième État réclame sa place au banquet de la vie.

Le Sphinx
(1848)
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


L’ouvrier, qui jaillissait ainsi de l’ombre où on l’avait maintenu, est vraiment le personnage-type, le héros de ces premières semaines de la Révolution. Il est traité en souverain de fraîche date ; il est flatté, courtisé, imité. Les orateurs officiels vantent son courage dans la bataille, sa générosité dans la victoire, son dévouement au bien général, son intelligence politique, louanges méritées sans doute, mais à dessein grossies, qui visent l’avenir plus encore que le présent et ressemblent à des conseils enveloppés de miel. Un refrain du temps traduit naïvement l’idolâtrie dont la « sainte canaille » est l’objet :


Chapeau bas devant la casquette !
A genoux devant l’ouvrier !


Le bourgeois essaie de se rapprocher autant qu’il peut de cet être idéal : vestons sans façon, cravates lâches, chapeaux mous, barbes croissant en liberté, manières simples, voire un peu débraillées, ton familier et au besoin trivial, phrases humanitaires où le mot de citoyen se carre et s’élargit à chaque tournant : voilà ce qui remplace le langage et le costume gourmés de la veille. A la Comédie Française, devenue le théâtre de la République, pendant que Rachel déclame la Marseillaise à genoux et roulée dans les plis du drapeau tricolore, on peut voir dans son auditoire, en apparence tout populaire, des blouses qui recouvrent du linge fin. Une dame de l’aristocratie anglaise qui vit alors à Paris, écrit : « Nous mettons tous de gros souliers ; nous portons tous un parapluie et nous tâchons de ressembler autant que possible à nos portières. » La Revue des deux mondes, c’est tout dire, félicite le gouvernement d’avoir proclamé le droit au travail.

Qu’y avait-il au fond de cet étalage de tendresse à l’adresse des ouvriers ? Un sentiment de peur, à n’en pas douter, devant ces masses énigmatiques qui sortaient de leurs noirs taudis ; un respect de leur puissance démontré non seulement par l’aisance avec laquelle avaient été bousculés, en France, un ministre et un roi, mais par l’espèce de tremblement de trônes qui secouait toutes les capitales d’Europe ; probablement aussi une reconnaissance secrète pour ces meurt-de-faim qui, maîtres de richesses énormes, avaient sauvé les diamants de la couronne et fusillé sans pitié les voleurs ; enfin, dans une bonne partie de la population, un sincère élan de fraternité humaine. Un témoin, alors simple ouvrier, a écrit : « Je crois qu’à nulle autre époque de notre histoire l’opinion publique n’avait montré de meilleures dispositions pour améliorer la condition morale et matérielle du peuple. » Certes, les mauvais vouloirs ne manquaient pas ; mais ils se dissimulaient prudemment. Ce lendemain d’orage fut un de ces rares moments de sérénité où le ciel bleu rit sur la terre encore détrempée et semée de débris ! Accalmie trompeuse, si l’on veut, et déjà traversée d’éclairs qui annoncent une prochaine bourrasque ; mais halte bienfaisante qui repose, fait miroiter devant les nations lassées l’image et l’espoir d’une concorde durable et les aide par là même à poursuivre leur marche sur la route rocailleuse où elles cheminent !

Cet âge d’or d’une Révolution, « qui ressemblait à une fête plutôt qu’à une catastrophe », était encore illuminé par l’accueil que la province faisait au nouveau régime.

Les communications étaient lentes alors entre la capitale et le reste du pays ; il fallait douze jours pour qu’une correspondance par lettres pût s’échanger entre Paris et les Basses-Alpes. On aurait pu s’attendre à des conflits dans certaines parties reculées où les nouvelles ne pénétraient que tardivement. Il n’en fut rien. On n’était pas loin du temps où Henri Heine écrivait avec une impertinente désinvolture : « En France, ce que pense la province importe autant que ce que pensent mes jambes ! » Paris, dans l’État centralisé à outrance depuis Napoléon Ier, était accoutumé à prendre l’initiative des grands changements politiques ; les villes suivaient Paris et les campagnes suivaient les villes. Qui aurait pu s’opposer à la transformation accomplie ? L’Église, le parti légitimiste avaient combattu vigoureusement le gouvernement déchu. Les 260.000 électeurs qui avaient composé « le pays légal » étaient trop clairsemés, trop isolés pour former un solide noyau de résistance. La monarchie de Louis-Philippe n’eut pas sa Vendée, elle croula comme un château de cartes ; Paris l’avait renversée d’un souffle, on la laissa tomber !

La proclamation de la République fut accueillie, suivant les endroits, avec allégresse ou avec une stupeur résignée. Dans les villes industrielles, les ouvriers, avant-garde républicaine, saluèrent avec enthousiasme ce qui était pour eux une promesse de mieux-être. A Lyon, qui était alors la capitale ouvrière de la France, la cité des insurrections à caractère social, ils arborèrent le drapeau rouge qui flotta plusieurs semaines, sur les forts occupés par eux ; ils démolirent le mur d’enceinte qui mettait leurs faubourgs sous le feu des canons ; Ils attaquèrent des couvents dont les ouvroirs faisaient concurrence à leurs ateliers ; ils restèrent plusieurs semaines maîtres de la rue et de l’Hôtel de Ville, comme ils le furent aussi à Limoges. A Lille, ils jetèrent le buste du roi dans un canal, brisèrent quelques vitres, brûlèrent une gare ; à Rouen, ils saccagèrent aussi un débarcadère et menacèrent quelques hôtels de riches industriels. Ils révélaient ainsi, dès le début, que pour eux le mouvement signifiait abaissement des grands et relèvement des petits. Là, comme à Paris, apparaissait en pleine lumière leur antagonisme avec la bourgeoisie, et l’effort des commissaires envoyés par le pouvoir central fut de contenir les impatiences des uns en calmant les angoisses des autres. C’est en Alsace que la tâche fut le moins difficile, parce que des patrons intelligents, à Mulhiouse surtout, avaient dès longtemps pris soin d’instruire et de traiter en hommes les travailleurs de leurs usines. Dans les grandes villes de commerce, à Marseille ou à Nantes, la République suscitait moins d’espérances et partant moins de craintes ; elle était acceptée sans peine et sans bruit. A Toulouse, à Nancy, elle était acclamée avant même qu’on sût ce qui se passait à Paris ; à Bordeaux seulement, il se produisait une petite émeute bourgeoise contre un Commissaire à qui l’on avait prêté des desseins terroristes. En maint endroit, on créait des chantiers pour les ouvriers sans ouvrage ou on leur distribuait des bons de pain. Dans Les petites villes et les villages, c’est tantôt, comme à Boussac, une explosion d’enthousiasme qui s’exhale en accents dithyrambiques : « Le peuple de Paris est grand et admirable à jamais. Il vient d’ouvrir en trois jours une nouvelle ère à l’humanité. » C’est tantôt, comme en Alsace, une ruée instinctive contre les usuriers juifs, ou, comme en plusieurs régions, un retour aux antiques usages qui permettent aux riverains de faire du bois dans les forêts de l’État. De tous côtés se célèbrent des banquets, des cérémonies funèbres pour les victimes de février, et avec le concours du clergé, au son des cloches et de la Marseillaise chantée jusque dans les églises, s’élèvent des arbres de la Liberté. « La croix dressée sur le Calvaire, s’écriait un curé du Loiret, fut le premier arbre de la Liberté planté dans le monde. » En somme, sur toute la surface de la France et même de l’Algérie, la République, dès son apparition, obtenait ce résultat merveilleux et inattendu : un assentiment presque unanime.

Restait l’étranger. Comment allait-il accueillir cette résurrection de la République française, qui avait laissé aux princes de si cuisants souvenirs et aux nations asservies de si contagieux exemples ? A la nouvelle du 24 février, le czar s’était, disait-on, écrié : « A cheval. Messieurs ! » En revanche l’écrivain Tchédrine conte l’effet que produisit la même nouvelle tombant comme une bombe dans une représentation de l’Opéra italien de Pétersbourg. « Les vieux ne cachaient pas leur mauvaise humeur ; nous, les jeunes, nous pouvions à peine contenir notre joie… La France nous semblait le pays des miracles. » Le Norvégien Ibsen, le futur dramaturge, alors simple commis pharmacien, croyait assister au début de la Révolution universelle. Les ouvriers de Manchester éclataient en hourrahs, parce qu’Albert, un ouvrier comme eux, était membre du gouvernement provisoire. En Allemagne, l’on mobilisait deux corps d’armée et l’on mettait les canons en place sur les remparts de Cologne. La bataille semblait près de recommencer entre la France révolutionnaire et la Sainte-Alliance des rois.

Mais les conditions n’étaient plus les mêmes qu’en 1792 ni dans les monarchies européennes, ni dans la République nouvelle. Sans doute le parti républicain français était à peu près unanime à désirer, d’abord l’indépendance de toutes les nations martyres et l’affranchissement de tous les sujets privés de leur liberté ; puis une Sainte-Alliance des peuples aboutissant à des États-Unis d’Europe. Le Moniteur du 27 février exprimait l’espérance de cette fédération et c’est, à ma connaissance, le premier document gouvernemental qui en contienne le vœu formel. Mais, si l’on était d’accord sur le but, on était loin de l’être sur les moyens de l’atteindre. Les uns voulaient y arriver par la guerre, les autres par la paix.

Les premiers se ressouvenaient d’avoir de toute leur vigueur protesté, sous Louis-Philippe, contre les humiliations « de la paix à tout prix » ; s’inspirant moitié de Napoléon, moitié des « patriotes » de 1793, ils avaient demandé avec insistance la dénonciation des traités de 1815. Quelques publicistes, dans un accès de nationalisme agressif, avaient même réclamé pour la France la frontière du Rhin. Surtout dans l’entourage de Ledru-Rollin, où l’on se modelait volontiers sur la Convention, on regardait le peuple français comme le missionnaire armé de la démocratie ; on lui assignait le devoir de pousser au delà de ses frontières la propagande anti-monarchique. Un des refrains favoris de l’époque était celui-ci :


Les peuples sont pour nous des frères,
Et les tyrans, des ennemis.


Une expédition pour renverser les trônes et délivrer les opprimés de tout pays paraissait conforme à la tradition républicaine. Quelques hommes d’action pensaient aboutir à rendre ainsi nécessaire un Comité de Salut public. Puis les bannis de l’Europe entière, vite accourus, comme des papillons à la flamme, au foyer d’effervescence qui venait de s’allumer, espéraient le changer en un vaste incendie. On estimait à quinze mille leur nombre, rien qu’à Paris. Polonais, Irlandais, Allemands, Belges, Italiens s’agitaient et complotaient ; un souffle belliqueux émanait de ce milieu ardent, qui était encore activé par des catholiques, amis de la Pologne et de l’Irlande, et par des officiers friands de tout prétexte à conquérir des croix et des grades.

Mais un courant pacifique venait le contrecarrer. Commerçants et industriels, tout à leurs affaires, ne voulaient pas d’une intervention armée. Le journal la Presse avait même prêché, avec quelque succès, le désarmement général. La bourgeoisie était en immense majorité pour une politique prudente. Dans la classe ouvrière elle-même, il s’en fallait de beaucoup que tous fussent enclins à risquer une partie sanglante et dangereuse. Plus d’un, tout en buvant « à l’indépendance du monde », répétait le beau vers de Pierre Dupont :


L’amour est plus fort que la guerre.


Déjà Pierre Leroux avait dit en prose : « L’amour fait plus que la force et la guerre. » Cabet, dans sa proclamation du 25 février, présentait l’armement du peuple tout entier comme « la garantie réelle de la paix universelle ». Considérant avait donné pour titre à son journal : la Démocratie pacifique. Le socialisme naissant étouffait et remplaçait, dans le cœur de ses adeptes, par le désir de réformes économiques les vieilles convoitises de gloriole et de conquêtes militaires. Lamartine lui-même signale cet effet des prédications socialistes sur les masses populaires.

Pendant qu’une bonne partie de la démocratie française se prononçait pour cet internationalisme pacifique, les aristocraties et les monarchies vacillaient d’un bout à l’autre de l’Europe. La Suisse avait, dès 1845, donné le branle, en s’engageant hardiment dans la voie démocratique. Messine, Palerme, Naples s’étaient soulevées ensuite avant Paris, au mois de janvier 1848. Mais après le coup de foudre du 24 février, voici que, le 13 mars, Vienne s’insurgeait, Milan et Berlin le 18, Madrid le 26. Où s’arrêterait la traînée de poudre qui semblait faire son chemin sous un terrain miné ? Les princes inquiets, effarés, avaient assez à faire chez eux pour ne point chercher à gêner la France dans sa métamorphose. Accomplissant à leur tour l’évolution depuis longtemps opérée par l’État français, et qui avait fait sa longue prééminence dans l’Europe morcelée, les grandes puissances étaient aux prises, d’une part, avec des aspirations nationalistes qui se manifestaient par un besoin d’unité funeste aux petites principautés ou, par un sursaut de révolte dans les provinces conquises et mal assimilées ; et, d’autre part, elles se débattaient contre les progrès des partis réformateurs qui, chez les unes, ne dépassaient pas dans leurs visées l’établissement d’un gouvernement constitutionnel, mais arrivaient, chez les autres, à des essais de démocratie. Ces deux mouvements, qui s’enchevêtrent et qui, tantôt allant dans le même sens, tantôt profondément divergents, rendent si confuse l’histoire de l’époque, garantissaient la France contre tout danger d’une coalition européenne. Les puissances étrangères, au dire de Falloux, pouvaient être appelées les impuissances étrangères. D’autant que l’Angleterre, maîtresse incontestée des Océans, ne songeait qu’à pousser son expansion économique et avait aussi ses difficultés intérieures avec la crise que subissaient ses manufactures et ses banques et avec l’agitation bruyante de ses démocrates qu’on nommait les chartistes.

Ainsi à l’abri d’une attaque, la République attaquerait-elle ? Prendrait-elle l’attitude héroïque et fière d’un paladin de la justice et de la pitié, disant : « Toute iniquité me regarde » et jetant le poids de son épée dans la balance du destin pour la faire pencher du côté du droit ? Ou bien renoncerait-elle à secourir les faibles ? Trahirait-elle la confiance touchante quelle leur inspirait ? S’enfermerait-elle dans un égoïsme froidement sage et implacable ? Dilemme angoissant, qui s’est mainte fois posé au cours du XIXe siècle et que nul ne pouvait trancher d’un cœur léger ! C’était, d’une part, la guerre européenne avec ses succès incertains, avec ses horreurs certaines, avec le contre-coup que ne pouvait manquer d’avoir sur la politique du dedans l’enfièvrement d’une lutte colossale ; la guerre avec des caisses vides, avec le désarroi qu’amène tout changement de régime, avec cent huit mille hommes au plus à mettre en ligne. C’était, d’autre part, l’abandon d’une tradition généreuse, un repliement sur soi-même qui pouvait être taxé de lâcheté, porter un coup mortel à la haute opinion qu’on avait de la France, lui aliéner les peuples sans lui gagner les souverains, lui laisser perdre l’occasion d’assurer sa prépondérance et le triomphe de la démocratie, et compromettre de la sorte auprès de ceux mêmes qui avaient fait la République l’autorité de ses dirigeants.

Entre les deux résolutions possibles le Gouvernement provisoire, victime de sa composition hétérogène, hésita, louvoya, équivoqua. Pendant que quelques-uns de ses membres encourageaient et aidaient sous main les réfugiés des pays voisins à tenter l’aventure de soulever leurs concitoyens, pendant qu’ils faisaient ou laissaient organiser officieusement de petites expéditions[1] officiellement désavouées, Lamartine, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, rédigeait un manifeste où il tâchait de concilier deux politiques inconciliables.

Il se prononçait pour la paix. II répudiait toute pensée d’agression. Il dénonçait la guerre comme un grand crime collectif et il la repoussait comme un danger pour la liberté, comme un prélude à la dictature. « Les soldats, disait-il, oublient les institutions pour les hommes. Les trônes tentent les ambitieux.

La gloire éblouit le patriotisme. Le prestige d’un nom victorieux voile l’attentat contre la souveraineté nationale, la République veut de la gloire sans doute, mais elle la veut pour elle-même et non pour des César ou des Napoléon. » Il rappelait, à l’adresse de Barbes et des néo-conventionnels, que, sous la première Révolution, la guerre avait été la pensée « des monarchiens et des Girondins », et non celle des démocrates plus avancés. Il plaidait, au nom même des besoins de la classe populaire, la cause d’un tranquille et lent développement. « Le peuple et la paix, écrivait-il, c’est un même mot. » Et il comptait sur le temps et la raison pour opérer « la constitution de la fraternité internationale sur le globe. » En fait de prosélytisme, il n’admettait que celui de l’estime et de la sympathie ; il réduisait la France républicaine au rayonnement pacifique de ses principes.

En même temps, toutefois, il faisait des concessions aux belliqueux. Non seulement il jetait au début de son manifeste cette déclaration dictée par un sentiment élémentaire de dignité nationale : à savoir que la République n’avait pas besoin d’être reconnue pour exister ; non seulement il acceptait, sous la pression de Louis Blanc et de la minorité, cette formule, que les traités de 1815, dénoncés sans être rompus, n’existaient plus en droit, tout en continuant à rester en fait la base de ses relations diplomatiques ; mais, de plus, il annonçait en termes vagues que : « Si l’heure de la reconstitution de quelques nationalités opprimées, en Europe ou ailleurs, paraissait avoir sonné dans les décrets de la Providence » ; si l’on menaçait la Suisse, si l’on envahissait les États indépendants d’Italie ; si l’on voulait, à main armée, les empêcher de S’allier entre eux, la France se croirait en droit d’intervenir, au besoin par la force. Les bannis Irlandais et Polonais aussi bien qu’Italiens ou Allemands, pouvaient voir là une demi-promesse et on s’explique que des ouvriers de Lyon aient pu félicite Lamartine de son manifeste.

Pour parer à tout événement, il faisait créer un Comité de défense nationale dont Arago devenait président. Il faisait décider la formation de quatre armées, au Nord, sur le Rhin, à la frontière des Pyrénées, au pied des Alpes ; armées à plusieurs fins, destinées à empêcher toute velléité d’invasion et de restauration et surtout à réprimer toute insurrection ouvrière. L’une d’entre elles pouvait aussi encourager ceux qui travaillaient à l’émancipation et à l’unité de l’Italie. Lamartine leur était sans conteste favorable et ce n’était pas sans motif que le général Oudinot, commandant en chef de l’année des Alpes, disait à ses soldats dans la proclamation qu’il leur adressait : « La République est amie de tous les les peuples ; elle a surtout de profondes sympathies pour les populations de l’Italie. » Mais, de ce côté, Lamartine se heurtait aux défiances de Charles-Albert, roi de Sardaigne, qui craignait plus l’alliance avec la France que la lutte avec l’Autriche. Ce prince avait peur de perdre la Savoie et Nice ; il avait peur également de l’infiltration des idées républicaines parmi ses sujets, et aux propositions de concours armé qui lui venaient de Paris, il répondait par ces paroles hautaines que le succès ne devait pas confirmer : Italia farà da se (L’Italie se tirera d’affaire toute seule).

Hormis ce côté, Lamartine était résolu au statu quo, il recherchait une entente avec l’Angleterre et tenait en bride les réfugiés irlandais ; il faisait des avances à la Prusse ; il invitait assez durement les Polonais de Paris à demeurer paisibles ; il était même partisan d’un accord étroit avec la Russie : « L’alliance russe, c’est, à l’entendre, le cri de la nature ; c’est la révélation des géographies ; c’est l’alliance de guerre pour les éventualités de l’avenir de deux grandes races. C’est le moyen d’assurer l’équilibre continental avec « deux poids égaux et prépondérants à Saint-Pétersbourg et à Paris. »

Les puissances étant ainsi, à l’exception de l’Autriche, tranquillisées sur les intentions de la République française, il était naturel qu’elles la reconnussent aisément. La Suisse, la République Argentine, l’Uruguay, les États-Unis furent les premières à saluer son avènement ; les autres ne tardèrent guère, et le respect universel qu’elle obtenait ainsi d’emblée vint ajouter un rayon à la lumineuse sérénité de son aurore.


  1. Affaire de Risquons-tout, en Belgique. — Tentative de la Légion démocratique allemande, dont Karl Marx avait désiré être chef et que Georges Herwegh, un peu à contre-cœur, conduisit dans le pays de Bade. — Incursion des Voraces (Société républicaine lyonnaise), en Savoie.