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Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P2-11

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2. LA RÉSISTANCE.



CHAPITRE XI


TRANSNONAIN


Le duel Bugeaud-Dulong. — La loi contre les associations et les « Droits de l’homme ». Les hommes de la propagande et ceux de l’action. — La direction de l’association passe à ceux-ci. — Organisation de la « Société d’Action. » — Le parti républicain en province. — Républicains et ouvriers lyonnais. — Le « Devoir mutuel » : organisation des mutuellistes. — L’insurrection éclate à Lyon. — Le massacre de la rue Transnonain. — Répression furieuse : Thiers s’oppose à l’amnistie. — Remaniements ministériels.


L’opposition, qui faisait flèche de tout bois et prenait arme de toute main, eut, au commencement de 1834, un nouvel argument, sinon un nouveau grief, dans la guerre sans merci engagée contre Louis-Philippe et son gouvernement. Un député, à la Chambre, dénonçait un jour une lettre du maréchal Soult aux officiers d’une garnison, leur interdisant toute réclamation, fût-elle justifiée, fût-elle légale, contre les mesures disciplinaires qui seraient prises contre eux par leurs chefs. Le ministre de la guerre affirmait la théorie de l’obéissance passive, même à l’injustice, et qui se traduit encore ainsi dans l’armée, où elle a force de loi : L’homme puni injustement doit d’abord accomplir sa punition, et réclamer ensuite.

Appuyant cette théorie monstrueuse, le général Bugeaud s’était écrié de son banc :

— Il faut obéir d’abord !

Le député Dulong, fils naturel de Dupont (de l’Eure), riposta :

— Faut-il obéir jusqu’au point de se faire geôlier ? Bugeaud bondit sous un outrage qui s’ajoutait aux outrages quotidiens de la presse de droite et de gauche, acharnée à lui rappeler sa fonction au château de Blaye. Une explication eut lieu entre lui et Dulong, et l’affaire parut arrangée.

Mais un compte rendu des Débats a transformé en une injure directe l’allusion faite en termes généraux. Le général envoie alors ses témoins à Dulong, qui refuse de rétracter la phrase qu’on lui attribue. Un duel au pistolet a lieu, et Dulong est tué. Un concours de peuple immense se presse à ses obsèques, et on accuse tout haut la cour de l’avoir fait assassiner.

La loi sur les crieurs publics ayant été votée, restait à l’appliquer. Ce fut l’occasion de violentes bagarres entre la foule et la police, notamment sur la place de la Bourse, où les crieurs continuaient d’annoncer leurs placards et leurs brochures, car, nous l’avons dit, la plupart étaient acquis aux idées républicaines et l’un d’eux, Delente, comptait parmi les membres les plus actifs de la société des Droits de l’Homme.

La propagande révolutionnaire n’était donc pas morte. Pour l’achever, le ministère prépara une loi aggravant l’article 291 du Code pénal interdisant les associations. Par cette nouvelle loi, les sections de moins de vingt personnes étaient interdites, les réunions également, même non périodiques, tous les membres d’une association étaient poursuivis indistinctement ; enfin les jugements pour le délit d’association étaient enlevés au jury, remplacé par le tribunal correctionnel.

Non, la propagande révolutionnaire n’est pas morte. C’est même le moment où elle déploie le plus d’activité et manifeste le plus d’audace. Aux Amis du Peuple ont succédé les Droits de l’Homme, qui formaient auparavant une section révolutionnaire de cette société. Contre un mouvement qui gagnait avec rapidité en force et en énergie, le pouvoir n’avait plus de recours que dans l’arbitraire. « Ceux qui en doutaient, dit Louis Blanc, comme MM. Bignon, Béranger, Odilon Barrot, ne savaient pas combien il y aurait eu, dans la démocratie organisée, de puissance et de vigueur. »

En succédant aux Amis du Peuple, société qui recrutait publiquement ses adhérents et qui se vouait surtout à la propagation des idées, les Droits de l’Homme s’orientèrent vers l’action sous toutes ses formes et par tous les moyens. Organisée en sections de moins de vingt et un membres, cette société échappait aux prises de l’article 291. D’où les modifications proposées par le gouvernement afin d’en finir avec ce dangereux ennemi.

Quelle était la force réelle de la société des Droits de l’Homme ? D’après de la Hodde, qui en faisait partie pour l’espionner, « Paris comptait 163 sections qui devaient fournir un effectif de 3.260 hommes, à 20 par section ; mais ce chiffre ne fut pas atteint, à beaucoup près. » Nous devons l’en croire.

L’organisation de la société était assez compliquée. Il y avait à la tête, dit l’agent secret, « un comité composé de onze membres appelés directeurs ; sous les ordres des directeurs, douze commissaires : un par arrondissement ; puis, quarante-huit commissaires de quartier, subordonnés aux commissaires d’arrondissement. Les commissaires de quartier étaient chargés de former des sections composées d’un chef, d’un sous-chef, de trois quinturions et de quinze hommes au plus. Ce chiffre de vingt membres était fixé pour éluder la loi ; dans le même but, chaque section devait porter un nom différent. À la rigueur, on pouvait admettre que c’était autant de sociétés différentes, se tenant par leur nombre dans les prescriptions du code ». Il y avait la section Robespierre, celle des Montagnards, Mort aux Tyrans, de la Gamelle, de Marat, des Gueux, de Babeuf, des Truands, de Louvel, du Tocsin, du Bonnet phrygien, de l’Abolition de la Propriété mal acquise, de Couthon, de Lebas, de Saint-Just, du Niveau, de Ça Ira, de l’Insurrection de Lyon, du Vingt et un Janvier, de la Guerre aux châteaux, etc. Mais par ailleurs l’unité de l’association s’affirmait sans détours : « La qualité de membre des Droits de l’Homme était avouée hautement ; des républicains qui écrivaient aux journaux plaçaient fort tranquillement ce titre sous leur signature. »

Tout d’abord, l’influence dans la société avait été aux modérés, aux partisans de la propagande pacifique. Raspail entendait convaincre et séduire, non contraindre et imposer, ainsi que nous l’avons vu. Son autorité état très grande dans une association où l’avaient suivi les membres de l’ancienne société des Amis du Peuple. Il se distinguait encore de la plupart des autres républicains par sa répudiation très nette de la politique belliqueuse et de la revendication des frontières naturelles, « comme si, disait-il, la nature avait tracé des limites à la nationalité et décrit des cercles à la sympathie ». Avec une haute raison, il adjurait ses amis de laisser aux despotes l’amour des conquêtes et déclarait que nous n’avons pas plus de droits sur la Belgique et la Savoie que sur l’Allemagne et l’Italie.

Cette thèse n’était pas du goût d’Armand Carrel et le National la combattit, comme il combattait les autres hardiesses du jeune savant, qui voyait surtout dans la politique républicaine un moyen de résoudre le problème social, qui préconisait les associations agricoles par commune, et qui, à la critique du budget faite par l’opposition, critique facile et superficielle où se laissent encore glisser un trop grand nombre de démocrates, partisans des économies, répliquait :

« Il serait fort indifférent que le chiffre de l’impôt fût d’un ou de deux milliards et même absorbât tout le numéraire de la patrie. » En effet, ainsi compris, l’impôt serait « le fonds social de la grande famille, la caisse d’épargne de tous les travailleurs, l’assurance mutuelle de toutes les industries, la banque de tous les genres honorables de commerce, et la caisse de vétérance de tous les retraités ». Aussi, « un gouvernement n’est pas coupable parce qu’il demande trop, mais parce qu’il absorbe trop ; non parce qu’il nous enlève trop, mais parce qu’il ne nous rend pas assez ». Lorsque Raspail disait au procès des vingt-sept : « Quant à moi, depuis 1830. je ne conspire plus », il exprimait sa pensée en toute sincérité et proposait ses actes en exemple à ses amis politiques.

Dans le Populaire comme dans la société des Droits de l’Homme, comme dans l’Association libre pour l’élévation du Peuple, Cabet s’attache plus à instruire les travailleurs qu’à les exaspérer. Les brochures que le Populaire publiait chaque semaine les suppliaient de se garder « de vouloir imposer aux maîtres la loi ». Il leur répétait que « la modération ne gâte pas une bonne cause. »

Cette propagande agissait efficacement dans les milieux ouvriers. « Tous les matins, dit Martin-Nadaud, on me demandait, dans la salle du marchand de vins, de lire le Populaire, de Cabet. » Un jeune étudiant en médecine qui assistait à ces lectures le complimenta. « C’était la première fois qu’un bourgeois me donnait la main, dit l’auteur des Mémoires de Léonard, et j’avoue que j’en fus très flatté. Il me demanda si je voulais entrer dans la Société des Droits de l’Homme à laquelle il appartenait. Il vit aussitôt à ma réponse que j’étais déjà républicain. »

Le Bon Sens ne se contentait pas de travailler à instruire les ouvriers, il les appelait à collaborer dans ses colonnes. « Beaucoup d’entre eux, dit Louis Blanc, parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d’État, des philosophes, des poètes. » Nous parlerons de la littérature ouvrière dans un prochain chapitre, et nous verrons que Louis Blanc n’a point exagéré l’éloge décerné à d’obscurs ouvriers.

À côté du Réformateur et du Bon Sens, la Revue républicaine, où dominait l’école de la Convention, dont Cavaignac était le personnage le plus représentatif, était d’esprit assez large pour accueillir des écrivains comme Dupont, qui proposait un système de socialisme d’État combiné avec les associations autonomes de production et d’où le salariat ne disparaissait pas. À son exemple, les rédacteurs de cette revue donnaient le pas aux questions sociales, d’éducation publique, d’art, de morale, sur les questions de politique pure.

Parmi ceux qui tentaient de détourner la société des Droits de l’Homme de la voie terroriste et de l’entraîner vers la propagande, il faut également compter certains républicains sans aucune préoccupation sociale, tels qu’Armand Carrel et Garnier-Pagès, l’auteur de cette fameuse formule de conciliation des riches et des pauvres dans la République : « Nous ne voulons pas raccourcir les habits, mais allonger les vestes. » Il nous faut même compter, qui le croirait ! Cavaignac lui-même.

Le ton et l’allure des républicains s’est en effet tellement accentué, la violence a si bien appelé la violence, elle se dépasse si bien elle-même dans un perpétuel paroxysme de soupçon et de fureur, qu’on en arrive à qualifier Cavaignac de modéré, qu’on le condamne à mort et qu’il est réduit à rester enfermé chez lui, à Saint-Maur, pendant un mois, jusqu’à ce que ses amis l’aient lavé du soupçon de modérantisme, c’est-à-dire de trahison.

Les conventionnels, les néo-jacobins, sont dans la tradition et entendent y demeurer. Ils prétendent continuer la Terreur ; seule elle peut vaincre à la fois l’hostilité des gens au pouvoir et l’inertie des foules. « Ils s’en tiennent, écrivait alors Béranger d’un discours de Cavaignac, à 93, qui les tuera. » Parmi eux il faut citer tout un groupe de médecins, notamment Recurt, tout dévoué aux pauvres ; Kersausie, un gentilhomme breton, ancien officier ; le crieur public Delente, que son activité rend très influent ; Voyer d’Argenson et Audry de Puyraveau, également député.

Ces derniers furent mis en cause à la Chambre le 6 janvier 1834, à propos du manifeste des Droits de l’Homme. Ils firent aussitôt face à l’agression. » Toute ma foi politique, morale, et je pourrais presque dire religieuse, dit Voyer d’Argenson, peut s’exprimer par ce seul mot, égalité. But prochain, égalité de droits politiques ; but final et permanent, égalité des conditions sociales. » De son côté, Audry de Puyraveau railla les réactionnaires qui représentaient la société des Droits de l’Homme comme voulant le pillage et la loi agraire, « ce croquemitaine des imbéciles ».

Puis il posa la théorie de la souveraineté absolue du peuple, d’où découlait le droit à la révolution contre tout régime non issu du suffrage universel, et montra le régime de la bourgeoisie incapable de s’occuper des ouvriers. « J’ai vu à Toulon, dit-il, des pêcheurs qui m’ont déclaré gagner douze sous par jour, et qui m’ont dit en même temps qu’ils ne se souvenaient pas qu’un seul jour de leur vie ils avaient pu manger assez de pain pour se rassasier. »

Le comte de Ludre apporta à la tribune son adhésion aux doctrines politiques et sociales de ses amis. Dans la fureur de la Chambre se distinguait celle de Charles Dupin, qui, par trois fois, répéta que la République « traînerait la patrie dans le sang », ce qui amena Garnier-Pagès à la tribune. Selon sa méthode et ses principes de conciliation sociale, il y vint affirmer que le suffrage universel ne profiterait pas moins aux patrons qu’aux ouvriers.

Les discussions étaient vives dans le comité des Droits de l’Homme, où les modérés étaient en majorité ; mais leurs adversaires gagnaient sensiblement la majorité dans les sections. Kersausie, membre du comité, avait formé une association dans l’association, avec Barbès, Sobrier et quelques autres amis. Ses collègues lui on firent des reproches très vifs ; mais sous la pression des sections et pour éviter une scission, ils le laissèrent maître d’organiser des sections distinctes réunies en un corps, appelé société d’action, divisé en centuries, décuries et quinturies. Ce corps, organisé secrètement, était discipliné sous la règle de l’obéissance absolue aux chefs et d’une ignorance non moins absolue de leurs projets.

Lorsque ses collègues du comité des onze, l’accusant de « rattacher l’association à sa dictature », lui avaient demandé des explications, il s’était, dit le policier de la Hodde, expliqué sans réticences : « la direction des Droits de l’Homme lui semblait trop molle, beaucoup de sections n’étaient pas sûres, la police voyait clair dans les réseaux de l’association ; il lui avait paru indispensable de remédier à ces trois vices. La société d’action ne voulait pas dissoudre, mais fortifier l’armée des Droits de l’Homme. »

Force fut d’accepter les explications et le fait lui-même, ou de laisser la société se couper en deux. Rompre avec Kersausie et ses amis, « c’était se priver des forces vives du parti ». On l’accepta donc comme chef d’un corps distinct, « mais à la condition de s’entendre avec ses collègues du comité, et de ne prendre les armes que sur une décision de tous les membres ».

Les groupes de Kersausie étaient en effet uniquement organisés en vue de l’action révolutionnaire ; aussi la discipline en était-elle militaire et des revues fréquentes étaient passées de ce contingent, toujours prêt à l’action. « A de certains jours, dit de la Hodde, les passants trouvaient le boulevard et d’autres lieux de grand passage occupés par des troupes de promeneurs silencieux, que rassemblait quelque but inconnu. »

11 ajoute que personne n’y comprenait rien, si ce n’est la police, dont le métier est de comprendre toute chose (sic). Et le policier prouve qu’en effet il remplit son métier en conscience, si ce mot peut trouver ici son application.

Qu’était-ce donc que ces groupes ainsi rassemblés ? « C’était une revue que passait le chef de la société d’action. Il arrivait, accompagné d’un ou deux aides de camp, allait au chef de l’un des groupes, qu’un signe lui faisait reconnaître, jetait avec lui un coup d’œil sur les sectionnaires, recevait les nouvelles, donnait ses ordres et suivait son chemin pour recommencer plus loin le même manège. Les agents mis à ses trousses le voyaient glisser à travers la foule et jouer son rôle de général inspecteur avec une prestesse surprenante.

Cabet, député de la Côte-d’Or..
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Aussitôt la revue finie, il disparaissait dans une voiture tenue prête, s’esquivait par derrière et finissait par s’enfermer dans un logement d’où il ne sortait pas de quelques jours. Il possédait trois ou quatre domiciles et se faisait appeler de plusieurs noms ; ses lieutenants, les plus sûrs pénétraient seuls chez lui ; il n’avait pour serviteurs et agents que des hommes éprouvés dont il payait largement le zèle. »

Malgré les divisions des républicains, leur force grandissait. Certains les raillaient de se distinguer du public par un costume spécial ; on appelait « bousingots » ceux qui se coiffaient d’un chapeau mou conique à larges ailes, nattaient leurs cheveux en tresses, portaient un gilet à la Robespierre. La barbe entière était aussi un signe de républicanisme. Mais d’autres les craignaient. Un banquier, affirme Guizot dans ses Mémoires, leur donnait de l’argent pour être épargné au jour de la révolution.

La lutte entre ceux qui se traitaient réciproquement de Girondins et de Jacobins se terminait comme toute lutte de ce genre dans les partis de combat, où, en s’exposant davantage aux coups, les hommes de l’action, même imprudente et funeste à la cause commune, obligent les hommes de la propagande à se solidariser avec eux ou à sembler renier cette cause. À la fin de 1833, les élections donnaient la majorité à Kersausie et à ses amis dans le comité des onze. C’était le moment où le comte Molé, indigné et attristé de l’attitude de ses amis au pouvoir, écrivait : « Persuadez à l’Europe, à la France, que la République n’est pas le désordre, qu’elle est seulement une forme de la science politique, dont aucun intérêt légitime n’a rien à redouter, et vous verrez l’Europe et la France laisser ce qui existe pour faire place à la République. » Au même moment, Royer-Collard écrivait de la région agricole où il se trouvait : « Je crois apercevoir, comme spectateur, que c’est le National qui gagne du terrain. »

Tout ce terrain gagné par la propagande, l’action prématurée allait le perdre. Royer-Collard avait vu juste : les hommes de la propagande avaient pénétré dans tout le pays, non pas profondément, certes, mais les centres républicains étaient nombreux. Le parti avait cinquante-six journaux dans les départements. Certains groupes adhérents à la société des Droits de l’Homme ou correspondant avec elle, tel celui d’Arbois, dans le Jura, comptaient six cents membres. La société déléguait des commissaires auprès de ces groupes locaux, dans le Rhône, dans l’Yonne, en Saône-et-Loire, dans la Seine-Inférieure, dans le Puy-de-Dôme. Lyon étant un centre de propagande et d’action important, dont nous allons avoir à parler, constatons en passant que la propagande des républicains lyonnais s’exerçait à Saint-Étienne tout comme la propagande des mutuellistes lyonnais avait réveillé les rubanniers stéphanois, ainsi que nous l’avons vu dans un chapitre précédent.

À Grenoble, Strasbourg, Metz, Nancy, Rouen, Amiens, se trouvaient aussi des groupes assez importants. On en comptait peu dans le centre, presque pas dans l’Ouest, sauf à Poitiers et à Nantes, en dépit de l’affirmation de Lamennais qui écrivait à cette époque : « Dans cet Ouest qu’on connaît si peu, s’il y avait un penchant, ce serait pour la République. » Quant au Midi, on y comptait, sauf à Bordeaux, de nombreux groupes républicains. Mais la masse n’était pas entamée.

Le gouvernement surveillait avec attention ce mouvement, accentué dans le sens de l’action par le triomphe de Kersausie et de ses amis. Il savait que ceux-ci étaient impatients d’essayer la force qu’ils avaient organisée en vue de la bataille. La Tribune publiait des articles contre la loi sur les associations, qui sentaient la poudre. Elle disait, le 17 mars : « Les questions d’insurrection sont pour un peuple des questions d’opportunité ; pour un parti comme pour un homme, les questions d’honneur sont toujours opportunes. » De même, le 23 mars elle disait : « Nous sommes pas de ceux qui pensent que la liberté est bonne tout au plus à ce qu’on fasse pour elle des phrases et du sentiment platonique ; les traditions révolutionnaires ne se continuent pas à si bas prix. »

Mais les sociétés de province sentaient que la loi passerait. Bien résolues à résister, elles demandaient si Paris les soutiendrait ou, mieux, s’il donnerait le signal. Pour la plupart d’entre elles, il s’agissait bien plutôt de ruser avec le pouvoir, de s’exposer aux rigueurs de la nouvelle loi, que de s’insurger. Ces consultations jetèrent le Comité des Onze dans la perplexité, car les moins clairvoyants pouvaient mesurer les forces du parti dans les départements, et, sauf sur de rares points, elles n’étaient guère de taille à affronter la lutte ouverte.

Dans les réunions du comité, qui se tenaient parfois chez La Fayette, Carrel, Garnier-Pagès, Buonarotti, conspirateur exercé, démontraient l’impossibilité de la lutte armée. Cavaignac, tout en organisant les forces d’action, n’était pas pour qu’on les employât aussi prématurément.Ces opinions prévalurent dans le comité, et la Tribune ne prépara plus aussi ouvertement ses lecteurs à l’action violente ; elle invitait, le 28, les citoyens à se défendre si on les attaquait. Les choses en étaient là quand parvint à Paris la nouvelle de l’insurrection lyonnaise.

De nouveau, à Lyon, le peuple du travail se soulevait ; mais cette fois ne trouvait pas la démocratie incompréhensive et indifférente. La défaite de 1831 avait fait comprendre aux ouvriers lyonnais que le pouvoir auquel ils venaient de se heurter était un pouvoir de classe, tout dévoué aux fabricants. Ils prêtèrent donc l’oreille à la propagande républicaine, annonçant une démocratie où chaque homme serait un citoyen ayant droit de délibération et prenant part à la législation commune. De leur côté, les républicains lyonnais avaient été gagnés aux idées sociales par l’influence de Cabet, de Raspail surtout, le premier n’ayant pas encore formulé le système communiste qu’il devait rapporter de l’exil.

Parmi les groupes républicains lyonnais, il y en avait deux exclusivement composés d’ouvriers : celui des Hommes libres et un groupe de la Charbonnerie. Mais, comme à Paris, la division était dans les rangs du parti. Les hommes de la propagande, plutôt fédéralistes, attachés à l’action régionale et d’ailleurs pacifique, étaient groupés autour du journal le Précurseur, rédigé par Anselme Petetin. Les hommes du combat, centralistes déterminés, avaient pour organe la Glaneuse et recevaient le mot d’ordre de Paris. Cavaignac avait tenté en juillet 1833 de les réunir dans une action commune, mais le comité, qui se forma sous ses auspices et déclara la propagande préférable au combat, ne se réunit que pour se diviser et disparaître.

Les canuts étaient, depuis 1828, reliés par une association professionnelle, le Devoir mutuel, d’où l’appellation de mutuellistes qui leur demeura. Ce n’était pas une société de secours mutuels, comme son titre semblerait l’indiquer. Son objet était la défense des intérêts des chefs d’ateliers et de leurs compagnons contre le patronat, contre les fabricants. L’association avait mené la campagne des tarifs de 1831 qui avait échoué par la perfidie des fabricants reniant la signature de leurs délégués et par l’attitude hostile du pouvoir se prononçant en faveur des fabricants. Nous avons vu au chapitre III, que ces faits, inouïs dans la tradition lyonnaise, avaient poussé les ouvriers à la révolte.

Malgré la défaite, le mouvement ouvrier avait tout de même porté ses fruits. Le maréchal Soult avait bien rapporté, le 7 décembre 1831, le tarif signé le 25 octobre ; mais le même jour le conseil des prudhommes prenait la décision d’en fixer un après enquête, qui servirait de base dans les contestations entre les fabricants et les chefs d’atelier. De plus, en février 1832, le gouvernement augmentait le nombre des membres du conseil des prudhommes et, le 9 mai de la même année, il dotait la Caisse de prêts pour les chefs d’atelier tisseurs et accordait à cet établissement la reconnaissance d’utilité publique.

Malgré ces avances, les canuts n’oubliaient ni leur frères morts en combattant sur les barricades de novembre, ni les revendications qu’ils avaient à soutenir. Les journaux conservateurs, attentifs aux faits et gestes des mutuellistes, les dénonçaient comme républicains. Leur journal l’Écho de la Fabrique s’en défendait, disait que leur action était purement professionnelle. « Notre feuille est toute industrielle, disait l’Écho de la Fabrique ; le seul but, en la créant, a été de provoquer des améliorations pour une classe laborieuse qui a fait la gloire de notre cité et qui se meurt dans les angoisses de la misère… La feuille que nous publions n’est pas politique, et nous nous soucions fort peu d’entrer dans de pareils débats. »

Les accusait-on de violer la loi en constituant une coalition permanente, forts du secret de leur association, dont les statuts ne furent jamais écrits qu’à deux exemplaires, les mutuellistes répondaient dans l’Écho : « L’association réunit aujourd’hui la grande majorité des chefs d’atelier, c’est-à-dire de 1.000 à 1.200… Elle n’a rien de militaire ; c’est une classification établie pour surveiller l’exécution d’un contrat mutuel formé entre tous les associés… pour refuser le travail à telle ou telle condition. Il est évident qu’il n’y a rien dans cette convention qui sorte du droit naturel qu’a tout homme de ne livrer son travail qu’au prix qu’il lui plaît d’accepter. »

Oui, lorsque cet homme est patron, c’est un droit naturel ; non, lorsqu’il est ouvrier. On le fit bien voir aux mutuellistes en les poursuivant. Mais quelles preuves réunir contre une association dont tous les membres gardaient soigneusement le secret de son organisation. Quatorze chefs d’ateliers poursuivis en août furent acquittés pour la plupart, et quelques-uns se virent infliger une amende de vingt-cinq francs. Ils avaient été défendus par Jules Favre.

Quelle était donc l’organisation du Devoir Mutuel ? D’abord, indiquons son but, tel qu’il était indiqué aux articles 1 et 2 du règlement : « améliorer progressivement » la « position morale et physique » des « chefs d’atelier de la fabrique de soie de Lyon. » En conséquence, les associés s’engageaient : « 1o à pratiquer les principes d’équité, d’ordre et de fraternité ; 2o à unir leurs efforts pour obtenir de leur main-d’œuvre un salaire raisonnable ; 3o à détruire les abus qui existent en fabrique à leur préjudice ainsi que ceux qui existent dans les ateliers ; 4o à se prêter mutuellement tous les ustensiles de leur profession ; 5o à s’indiquer tout ce qui est relatif à leur industrie, et principalement les maisons de commerce qui auraient des commandes ; 6o à établir des cours de théorie pratique, où chaque membre pourra venir prendre des leçons pour améliorer et simplifier les montages de métier ; 7o en achetant collectivement les objets de première nécessité pour leur ménage. »

On le voit, toutes les fonctions du syndicat, organe de défense, de renseignements, d’aide et d’éducation professionnels, étaient réunies dans le Devoir mutuel. Ils n’y en ajoutaient qu’une qui leur était étrangère, et ce n’était pas le secours, de maladie, mais la coopérative de consommation. Il était bien accordé des secours à ceux des membres « qui se trouveraient dans un état complet de détresse », ou qui seraient victimes d’un « accident grave ou imprévu », mais il fallait que « cet état ne provienne de leur faute ni des chances commerciales ». En regard, le droit à une « indemnité, » était reconnu « à tous les membres qui, pour cause d’intérêt général, » seraient « obligés de se soumettre aux sacrifices qui leur seraient imposés par le Devoir. »

Les discussions religieuses et politiques étaient interdites, les membres étaient divisés en deux classes : les maîtres et les compagnons. Ceux-ci, après un stage d’au moins un an, passaient maîtres et avaient part aux fonctions de l’association, mais nulle délibération ne pouvait être prise sans la réunion des maîtres et des compagnons. L’association se divisait en indications, ateliers, petites fabriques et grandes fabriques ; une indication se composait de cinq membres ayant à sa tête un indicateur, qui transmettait à ses quatre camarades les ordres du chef d’atelier, dont le groupe, composé de vingt membres, était subordonné au président de la petite fabrique. Une petite fabrique se composait de cinq ateliers et cinq petites fabriques formaient une grande fabrique dont le président correspondait avec le conseil d’administration.

Un des fondateurs du Devoir mutuel, Pierre Charnier, figurait le « plan symbolique » de l’association dans sa forme primitive, qui était de dix-sept groupes de vingt associés chacun, par « une demi-circonférence au centre de laquelle se trouve un œil, accompagné de deux yeux plus petits ; ces trois signes représentent le directeur et les deux sous-directeurs ; l’administration se complète par clé et plume : le trésorier et le secrétaire. De l’œil central partent dix-sept rayons, représentant les dix-sept compagnies, rayons terminés chacun par un œil, — le syndic de la compagnie, — accompagné de deux autres plus petits, — les deux secrétaires ».

Mais ce plan symbolique n’était plus applicable, dans sa forme de 1828, à l’organisation de 1832, qui comptait à présent trois mille membres organisés, comme nous venons de le voir, par groupes superposés, tous liés par serment non seulement au secret sur l’association, mais à l’association elle-même qu’on ne pouvait quitter sans parjure. Le banc fraternel, ainsi se nommait la réunion de tous les sociétaires, était seul chargé de prendre les décisions, aux deux tiers des votants, et toute abstention était frappée d’une amende. Le grade de compagnon, constituant un stage d’initiation et donnant droit au vote, n’avait aucun des caractères d’infériorité que nous avons vus chez les renards et les lapins du compagnonnage. Le Devoir mutuel était donc bien un syndicat, autoritaire, certes, comme toute association tenue au secret par une législation hostile, mais profondément égalitaire et démocratique.

Mais de cette démocratie ne faisaient partie que les chefs d’atelier, c’est-à-dire ceux qui possédaient un ou plusieurs métiers. Ne pouvaient, il est vrai, entrer dans le Devoir mutuel les propriétaires de plus de six métiers. Les prolétaires proprement dits, ceux qui n’avaient que leurs bras et travaillaient sur ces métiers à côté du chef d’atelier et de sa famille, demeuraient hors de ce cercle de solidarité. Nous avons vu pour quelles raisons les uns et les autres avaient fait cause commune contre les fabricants en 1831.

Cependant, si liés qu’ils fussent contre le patriciat des fabricants, chefs d’atelier et simples ouvriers n’en avaient pas moins des intérêts distincts, que ces derniers tentèrent de défendre au moyen d’un journal, l’Écho des Travailleurs, bihebdomaire, fondé à la fin de 1833. Si les ouvriers fondèrent un organe pour exprimer et soutenir leurs intérêts, c’est qu’évidemment le Devoir mutuel, exclusivement composé de maîtres d’atelier, bien que chargé des intérêts de la corporation tout entière, s’occupait surtout, cela était inévitable, des intérêts de la catégorie dans I&quelle il se recrutait exclusivement. L’Écho des Travailleurs entra parfois en polémique avec le journal des mutuellistes. La tourmente qui s’élevait à l’horizon allait les emporter tous deux.

L’année 1833 avait marqué une reprise des affaires dans la fabrique lyonnaise. Les ouvriers, tout naturellement, voulurent avoir part aux avantages de cette période d’activité autrement que par une augmentation de gain résultant d’un surcroît de travail. Le Devoir mutuel organisa un mouvement contre les fabricants qui refusaient le relèvement des tarifs et les mit en interdit. Il fut appuyé dans cette campagne par les ouvriers, qui s’étaient organisés en compagnonnage au lendemain des journées de 1831 et dont l’objet principal était la réduction des heures de travail et la limitation du nombre des apprentis. Les ferrandiniers, ainsi s’intitulaient les compagnons, du nom d’une étoffe qu’on avait fabriquée naguère à Lyon, s’associèrent pleinement aux mises en interdit successives prononcées contre les fabricants récalcitrants.

Pour briser cette coalition, les fabricants se réunirent en juillet et publièrent dans les journaux lyonnais un avis par lequel ils se solidarisaient étroitement dans la résistance aux mutuellistes et aux ferrandiniers unis. Cet avis était ainsi rédigé :

« Un grand nombre de fabricants ayant considéré que donner de l’ouvrage à un ouvrier qui refuse, par suite de coalition illégale, de travailler pour une maison de fabrique, serait se rendre complice de la coalition et responsable du dommage matériel causé à ladite maison, portent à la connaissance de ceux de leurs confrères qui pourraient l’ignorer, qu’ils ont pris entre eux l’engagement d’honneur de n’occuper aucun métier venant de travailler pour une fabrique mise en interdit. »

Au commencement de 1834, les ouvriers en peluche sont avisés d’une diminution de cinq sous par aune. Ils refusent et tous les ouvriers de la fabrique décident, par un vote du Devoir mutuel, de se solidariser avec eux et de cesser partout le travail. Les ferrandiniers font cause commune avec la grève, tout en protestant contre le caractère général de la cessation de travail, ; ils auraient voulu qu’il continuât chez les fabricants qui payaient le tarif. Mais les chefs d’atelier avaient sur le cœur la déclaration de juillet, et ils voulaient opposer à l’entière coalition patronale une non moins entière coalition ouvrière.

Alors, par la force des choses, les mutuellistes, qui se sont jusqu’ici interdit les questions politiques, sont contraints de voir que, s’ils refusent de peser sur la politique, la politique ne se désintéresse pas de leur existence et pèse sur eux. La grève ayant arrêté vingt mille métiers, l’autorité s’était mise en mouvement, et six chefs d’atelier avaient été arrêtés comme meneurs de coalition. Et pour tuer la grève, qui prit fin le 22 février aux anciennes conditions, les rues de Lyon avaient été inondées de soldats. Et voici qu’on préparait une loi sur les associations qui rendrait encore moins possible la défense des intérêts de la corporation. Malgré l’expérience de 1831, ils s’étaient adressés au préfet Gasparin et lui avaient demandé d’intervenir. Mais averti par ce qui était arrivé à son prédécesseur Bouvier-Dumolard, et d’ailleurs partisan des saines doctrines économiques du laisser-faire, il avait refusé toute autre intervention que celle des soldats pour mater les grévistes et des tribunaux pour les juger.

Refuser de toucher à la politique, alors qu’elle les heurtait si rudement, était impossible : les ouvriers le comprirent et plus de 2.500 chefs d’atelier signèrent une déclaration dont voici le passage le plus caractéristique ;

« Les mutuellistes protestent contre la loi liberticide des associations et déclarent qu’ils ne courberont jamais la tête sous un joug aussi abrutissant, que leurs réunions ne seront point suspendues et, s’appuyant sur le droit le plus inviolable, celui de vivre en travaillant, ils sauront résister, avec toute l’énergie qui caractérise des hommes libres, à toute tentative brutale, et ne reculeront devant aucun sacrifice pour la défense d’un droit qu’aucune puissance humaine ne saurait leur ravir. »

À ce moment, l’économiste Ch. Dupin leur adressait une de ces homélies où il se complaisait, et qui invoquaient à la fois les dures lois naturelles qui interdisent toute justice aux maîtres et les non moins dures lois morales et religieuses qui obligent les salariés à la résignation. Traités à mots couverts d’anarchistes et d’athées par le doucereux prédicant du capital, ils lui répondirent en fils de ces Vaudois de jadis qui opposaient l’Évangile à l’Église et la doctrine aux actes : « Si les églises et leur culte font l’horreur des anarchistes, comme vous dites, c’est que les prêtres ont chassé Dieu et brisé les tables de sa loi ; c’est qu’ils ont trafiqué de sa divine parole. »

L’effervescence de la population avait contraint l’autorité à renvoyer le procès des six mutuellistes du 5 au 9 avril. Avertie de la convergence forcée des mutuellistes et des sociétés républicaines, unis dans une commune protestation contre la loi des associations, l’autorité employait ce répit à augmenter les forces militaires mises à sa disposition. Mais si elle ne craignait pas la bataille, si même, la recherchant pour en finir à la fois avec l’action ouvrière et l’agitation républicaine, elle prenait ses mesures pour la livrer à son moment et avec toutes ses forces, les républicains et les ouvriers n’en étaient pas au même point.

Dans les sections, les plus clairvoyants apercevaient la provocation. D’autre part, ils savaient que Paris n’était pas prêt pour un mouvement, et ils avaient promis à Cavaignac de n’agir que sur le mot d’ordre de Paris. L’ouvrier Albert, qui venait de leur être délégué par la société des Droits de l’Homme, multipliait les efforts pour empêcher les sections lyonnaises de tomber dans le piège qui leur était tendu. Mais les impatients avaient beau jeu : les agents du pouvoir multipliaient les provocations, les appelaient à un combat qu’ils ne désiraient que trop déjà.

Sentant que son influence serait insuffisante, désespérant de les retenir, Albert était revenu à Paris à la fin de février et avait décidé Armand Carrel et Cavaignac, c’est-à-dire les chefs des deux grandes fractions républicaines, à se rendre immédiatement à Lyon. Mais, apprenant que les mutuellistes avaient décidé la reprise du travail, les deux chefs s’étaient bornés à recommander aux Lyonnais de ne pas attaquer et seulement de se défendre si on les attaquait, leur promettant dans ce cas l’appui des républicains de Paris.

La promulgation de la loi des associations votée le 28 mars coïncidait avec le procès des mutuellistes. Le Devoir mutuel, unanime pour défendre ses membres poursuivis, l’était moins sur le mode de défense. Quantité de mutuellistes faisaient partie des sections républicaines. Ceux-là entraînaient à l’action leurs camarades du Devoir mutuel et ceux des sections. Ils disaient à Martin et à Albert : « Si vos sections ne descendent pas dans la rue, nous y descendrons sans elles. »

À l’audience du 5 avril, une foule énorme se massait autour du tribunal, des bagarres éclataient, un ouvrier était tué d’un coup de feu. L’audience avait alors été renvoyée au 9. Aux obsèques de la victime des soldats, huit mille ouvriers avaient suivi le corps de leur camarade, en rangs serrés et ordonnés, toute une armée frémissante de fureur contenue. On sentit que la bataille était inévitable. Lagrange et Baune furent désignés pour l’organiser ; mais, au lieu d’un plan de combat, et quel plan eussent-ils pu faire qui eut été suivi ! ils rédigèrent un manifeste où les ouvriers étaient invités à défendre leurs droits, mais qui n’était pas un appel aux armes.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


Le 9 avril, tandis que Jules Favre déployait les ressources de sa jeune éloquence devant un auditoire attentif surtout aux rumeurs et aux clameurs de la foule, un coup de fusil lui coupait net la parole. Un soldat venait de tirer sur un homme qui essayait de construire une barricade. En déshabillant le blessé, on trouva sur lui une carte d’agent de police.

Mais la foule, chargée à la baïonnette, se met d’elle-même à construire les barricades voulues par les chefs de la bourgeoisie. Sur six points de la ville, sans contact entre eux, la résistance s’organise, plus résolue que formidable. La troupe fait sauter deux maisons dans lesquelles les insurgés se sont réfugiés comme dans des citadelles. Le canon est amené contre les barricades.

La Croix-Rousse est une forteresse, et la Guillotière un camp. L’armée bombarde, fait sauter, brûle les maisons d’où les insurgés tirent sur elle pendant toute la journée du 10. Insurgés et soldats se poursuivent et se battent jusque sur les toits. L’église des Cordeliers, au centre de la ville, est un arsenal où se fabrique la poudre et se fondent les balles, tandis que la sacristie et une chapelle servent d’ambulance.

Où sont les comités pour diriger cette poignée d’hommes qui tient une armée en échec ? Ils sont dispersés parmi les combattants. Aucune direction. Les chefs ne commandent que le point où ils combattent eux-mêmes, et sont coupés de toute communication entre eux. De centre d’action, point.

La victoire, une facile victoire est donc assurée à l’ordre. Mais le préfet veut une grande bataille, une grande victoire, une répression totale. Le 11, il ordonne au général Aymar d’évacuer la ville, comme on fit en 1831. L’évidence des faits le contraint néanmoins à révoquer cet ordre. Le général Aymar, qui n’entend rien aux finesses scélérates de la grande politique et ne connaît que son métier de soldat, n’a pas de peine à prouver que la victoire n’est qu’une question d’heures et peut être obtenue sans lui coûter beaucoup de monde.

De fait, le lendemain, prenant une vigoureuse offensive, il emporte la Guillotière, éteint sans trop de peine le feu de deux canons pris au fort Sainte-Irénée et que les insurgés chargent avec de la ferraille et des clous, escalade la Croix-Rousse et y brise toute résistance, enfin prend d’assaut l’église des Cordeliers dont les défenseurs sont massacrés. Dans le faubourg de Vaise, où se joue le dernier acte de la tragédie, la résistance est à peu près nulle ; la répression y est féroce. Pour un coup de feu tiré d’une maison, les seize habitants de cette maison sont passés par les armes : un jeune homme au chevet de son frère mourant, un vieillard, un père arraché aux bras de son enfant de cinq ans, sont tués sans pitié. Lorsque des gens sans défense, des non-combattants, sont massacrés impitoyablement, on reconnaît à ce signe affreux que l’ordre est rétabli.

À l’insurrection de Lyon répondit aussitôt celle de Paris. Voici le piège que lui tendit Thiers pour la forcer à sortir, à se montrer, à lui donner prise. À la Chambre, dans la séance du 12, il venait annoncer que le général Aymar occupait à Lyon une position inexpugnable, ce qui était le représenter comme se tenant sur la défensive en face d’une insurrection générale et puissamment armée. Les républicains donnèrent dans le piège et, le 13, alors que toute résistance avait cessé à Lyon, ils coururent aux armes et s’enfermèrent dans le dédale des rues propres à ces mouvements du désespoir, forteresses vouées à la défaite comme leurs défenseurs au massacre.

Ils barricadèrent les rues Beaubourg, Transnonain, aux Ours et les rues adjacentes, et attendirent que Paris soulevé par les chefs de sections vint leur donner de l’air. Mais les chefs de sections étaient arrêtés depuis la veille. Quarante mille soldats tenaient Paris en respect, et d’ailleurs il ne songeait pas à se soulever. À ces quarante mille soldats s’étaient joints les gardes nationaux de la banlieue, enragés contre ces Parisiens en qui ils ne voyaient que les maraudeurs de leurs cerises et de leurs lilas, c’est-à-dire les pires ennemis de la propriété.

Le combat se terminait le 14 par le massacre des habitants du numéro 12 de la rue Transnonain, d’où un coup de fusil avait été tiré sur la troupe qui enlevait la dernière barricade. Ce fut un sauvage égorgement d’hommes et de femmes sans défense. On tuait à la baïonnette, on achevait à coups de crosse. Vaise était dépassé en horreur. La boucherie de Transnonain ne devait pas être dépassée par celle de mai 1871, qui s’exerça seulement plus en grand et pendant une semaine.

Le surlendemain éclatait, aussitôt réprimé, un mouvement militaire qui montra l’étendue de la propagande républicaine. Quelques sous-officiers de la garnison de Lunéville, membres des Droits de l’Homme, avaient formé le projet de soulever les trois régiments de cuirassiers dont ils faisaient partie, de marcher sur Metz et sur Nancy, d’y soulever l’année, grâce aux amis qu’ils avaient dans la garnison des deux villes, et de la diriger sur Paris pour se joindre à l’insurrection organisée par les sections. Le chef de cette conspiration, Thomas, était un patriote ardent, aussi remarquable par l’intelligence que par le courage.

Mais les conjurés étaient trop nombreux pour que leur secret fût gardé. Le 15 avril au soir, la veille même du jour où ils devaient se mettre en marche, ils étaient arrêtés et mis sous les verrous. De timides tentatives de mouvement, on ne peut même dire d’insurrection, se manifestèrent sur divers autres points : à Grenoble, à Clermont, à Marseille, à Saint-Étienne. Il n’en sortit rien, que des arrestations en masse.

Car la répression fut impitoyable. Partout les suspects furent traqués. Deux mille citoyens furent arrêtés en vue du procès monstre que le pouvoir s’apprêtait à intenter au parti républicain devant la Chambre des pairs transformée en Haute Cour. Les insurgés de Lyon, républicains et mutuellistes mêlés, ceux qui s’étaient battus et ceux qui étaient restés chez eux, emprisonnés en masse, furent amenés à Paris. Les prisons regorgeaient, et l’on arrêtait toujours et partout quiconque était suspect de républicanisme. Thiers n’était pas apaisé par son atroce victoire de Transnonain. Sa férocité s’acharnait sur les vaincus : il rêvait de les exterminer par l’échafaud et la déportation.

Dans les prisons encombrées, les prisonniers étaient maltraités avec une brutalité inouïe. Carrel, prisonnier lui-même, protesta contre les traitements indignes qu’on faisait subir à des accusés, que la loi présumait innocents tant qu’une condamnation ne les avait pas frappés. Il protesta, avec sa violence froide et pénétrante, contre la prétention même des vainqueurs à s’ériger en juges, contre le « ramassis d’hérésies constitutionnelles », contre les « âneries de Bridoison, conseiller de la cour étoilée », qui formaient le rapport de Portalis concluant au renvoi des accusés devant la Cour des pairs. Ces protestations firent condamner, par la Cour, juge et partie, le National à dix mille francs d’amende et son gérant, Rouen, à deux ans de prison.

La Fayette disparut précisément dans le désastre du parti républicain, le 20 mai. Ses obsèques, calmes ou plutôt mornes, semblèrent mener le deuil du parti dont il était le chef nominal, et qui, on le croyait bien en haut lieu, allait être enterré pour jamais. Comment la bourgeoisie censitaire ne se fût-elle pas promis un avenir désormais tranquille et les profits d’un pouvoir dégagé de toute appréhension ? Les élections du 21 juin furent, dans la victoire de l’ordre, un triomphe pour le gouvernement.

Il y avait bien des discussions dans le ministère ; mais cela ne touchait pas à l’ordre fondamental. Ces querelles avaient pour objet le régime de l’Algérie. Soult, qui, le 4 avril, avait remplacé le duc de Broglie, mis en minorité à la Chambre par une intrigue des députés familiers des Tuileries, voulait y continuer le système du gouvernement militaire. Le trouvant trop docile aux volontés du roi, Thiers se prononça contre sa thèse, envenima le conflit et contraignit le maréchal à se retirer du cabinet ; et le 18 juillet, le maréchal Gérard prenait sa place comme président du conseil et ministre de la guerre. L’Algérie était si bien un prétexte que ce fut encore un soldat, Drouet d’Erlon, qui y fut envoyé comme gouverneur général. Soult était débarqué, c’était l’essentiel.

Le maréchal Gérard croyait à l’irrémédiable défaite du parti républicain ; il était d’autre part désireux d’effacer la tache imprimée à l’armée par les massacres de Vaise et de Transnonain. Il proposa donc à ses collègues, dès son entrée dans le ministère, une amnistie pour tous les faits se rapportant aux insurrections de Lyon et de Paris. Thiers s’y opposa de toutes ses forces et n’eut pas de peine à gagner le roi à sa politique de répression implacable, condition nécessaire de sécurité pour le régime. Gérard, lassé, donna sa démission.

Ici se joue une comédie, dont Thiers et Guizot, alors d’accord, sont les metteurs en scène. Pour mieux mater le roi, qui s’entête dans son entreprise de gouvernement personnel, Thiers organise autour de lui une grève de ministrables, surtout de présidents du conseil éventuels offrant une certaine surface. Livré à ses propres conseils, Louis-Philippe, dont la suffisance était le moindre défaut, un défaut qui écrasait souvent ses très réelles qualités d’homme de gouvernement, chargea Maret, duc de Bassano, de former un cabinet. Il tenait à avoir pour président du Conseil un militaire : sa marotte était d’avoir des présidents du Conseil maniables, il ne pouvait mieux faire que de prendre des généraux et des maréchaux, parfois experts dans l’intrigue, mais nullement au fait de la politique. Maret était, entre tous, le plus maniable. M. Thureau-Dangin reconnaît qu’il était « connu surtout pour avoir été le plus docile instrument du système impérial ». Totalement étranger aux affaires, les siennes propres le préoccupaient surtout. « Elles étaient alors en si mauvais état, nous dit l’écrivain monarchiste, qu’à peine nommé, une multitude de petits créanciers vint faire saisie-arrêt sur son traitement. » Regrettons pour eux que le duc de Bassano n’ait fait que passer au ministère.

Il avait pris l’Intérieur. Il donna la Marine à Charles Dupin ; l’ainé s’étant adroitement défilé, on se rabattait sur le cadet. Les autres ministres étaient également des doublures. Seul Persil restait de l’ancien ministère. Ce paradoxal cabinet, qui était l’œuvre personnelle du roi, souleva une telle risée que, le lendemain ayant compris enfin, il faisait appeler Thiers pour se livrer entre ses mains et lui demander de former un ministère. Deux jours après, le ministère démissionnait et entrait dans l’histoire anecdotique sous le nom de ministère des trois jours. Vainqueurs, Thiers et Guizot désignèrent le maréchal Mortier comme président du Conseil, et reprirent leur place dans le cabinet, qui fut constitué le 18 novembre.