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Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P3-08

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3. L'ÉQUILIBRE INSTABLE.



CHAPITRE VIII


LA QUESTION D’ORIENT


Le traité du 15 juillet isole la France. — La situation en Orient : Mahmoud et Méhémet-Ali. — Thiers et Guizot joués par Palmerston. — L’exaspération patriotique en France. — Louis-Philippe crie plus fort que tout le monde. — Préparatifs belliqueux de Thiers. — Réveil du patriotisme allemand. — Becker et la Chanson du Rhin. — Lamartine répond par la Marseillaise de la paix. — Chute du ministère Thiers.


Dans les derniers jours de juillet 1840. on apprit, à Paris, que la Sainte-Alliance venait de se reformer et de s’affermir par un traité signé le 15, à Londres, entre la Russie, la Prusse, l’Autriche et l’Angleterre, comme conclusion d’une conférence à laquelle la France avait pris part. Qu’était-ce donc que ce traité, conclu sans nous, et qui mettait fin brusquement à des négociations entamées depuis plusieurs mois avec notre participation ? Un ultimatum adressé à Méhémet-Ali, pacha d’Égypte, le sommant d’avoir à rendre au sultan les villes saintes d’Arabie, l’île de Crète, Adoua et le nord de la Syrie. S’il acceptait de s’exécuter dans les dix jours, les puissances lui garantissaient la domination héréditaire de l’Égypte, viagère de la Syrie. Sinon, elles agiraient contre lui par la force.

On sait que le pacha d’Égypte était le protégé, le client, l’ami du gouvernement français. Nous avons dit, dans un chapitre précédent, les espérances, d’ailleurs illusoires, que l’on fondait sur lui, en France, pour faire des Égyptiens une nation civilisée. La France et l’Angleterre avaient coopéré à lui assurer ses conquêtes sur l’empire ottoman, sanctionnées par la convention de Kulayeh. À ce moment, l’entente avait été complète entre le gouvernement britannique et le nôtre, encore resserrée par le taité d’Unkiar-Skelessi, qui plaçait la Turquie sous le protectorat effectif de la Russie.

Mais si l’Angleterre avait autant que la France intérêt à ce que le sultan ne tombât pas sous le vasselage du tzar, et à empêcher Constantinople de tomber finalement aux mains des Russes, elle avait un intérêt non moindre à entraver les efforts de Méhémet-Ali, en vue de la création d’un empire arabe, assis sur le Nil et sur l’Euphrate, et fermant la route commerciale de l’Inde. Elle n’était que trop bien servie à Constantinople par son ambassadeur, lord Ponsonby, qui avait gagné la confiance et la sympathie du sultan Mahmoud et le pressait de reconstituer ses forces militaires pour abattre la puissance du pacha d’Égypte, ce rebelle à son prince légitime et à son chef religieux.

Ponsonby haïssait la France avec une patriotique ardeur. Notre ambassadeur à Constantinople, l’amiral Roussin, la servait avec une inintelligence rare. Dupé par les sentiments réformistes de Mahmoud, qui tentait maladroitement et brutalement d’européaniser les Turcs, et croyait avoir fait une révolution lorsqu’il avait remplacé le turban par le fez sur la tête de ses sujets, l’amiral Roussin excitait lui aussi le sultan contre Méhémet-Ali.

Le commandeur des croyants n’avait pas besoin de ces excitations. Il n’était que trop exaspéré contre le sujet rebelle qui avait battu ses meilleures armées et menacé Constantinople. Tous ses efforts étaient tournés vers la réorganisation de ses troupes, et toutes ses pensées vers la revanche. La convention de Kutayeh ne le liait pas. Était-il tenu de respecter un traité que la force lui avait arraché ? Et ce traité, ne pourrait-il prétendre que le pacha d’Égypte l’avait violé dans une de ses parties ?

Méhémet, cependant, travaillait à consolider sa conquête, qu’il sentait précaire tant que les puissances ne l’auraient pas consacrée par leur consentement exprès. Il voulait faire reconnaître sa souveraineté héréditaire sur l’Égypte et la Syrie. La France ne demandait pas mieux que de le seconder. Mais l’Angleterre et la Russie faisaient la sourde oreille, celle-ci parce qu’elle avait tout avantage à protéger le sultan, à lui garantir ses possessions d’Asie, à mesure qu’elle mettait elle-même la main sur les parties qui se détachaient en Europe : la Serbie, et les provinces de Moldavie et Valachie.

De son côté, l’Angleterre venait d’acquérir Aden et de passer avec le sultan une convention par laquelle il s’interdisait l’exercice de tout monopole commercial dans toutes les parties de son empire, c’est-à-dire même en Syrie et en Égypte. Le système de la porte ouverte était avantageux pour le commerce européen, et par conséquent pour la France, mais seulement en théorie. En fait, il ne l’était que pour l’Angleterre, qui interdisait ainsi à Méhémet-Ali de passer avec la France des traités commerciaux qui eussent assuré à notre pays des avantages à l’exclusion de l’Angleterre. Le gouvernement français dut adhérer à ce traité, qui était de plus une reconnaissance des droits souverains du sultan.

Ces droits, d’ailleurs, le vieux Méhémet-Ali se gardait bien de les contester. Pourvu qu’il eût la puissance de fait, l’indépendance absolue dans les territoires qu’il avait conquis, la suzeraineté nominale du sultan ne le gênait point. Il tentait même de persuader celui-ci que la Porte avait tout intérêt à lui laisser la paisible possession de ses conquêtes, et il lui offrait un concours plus fidèle et moins intéressé que celui de la Russie. Son envoyé à Constantinople, qui avait été reçu avec de grands honneurs, avait pour mission de pousser à cette réconciliation de l’Islam, seule capable de le libérer de ses dangereux protecteurs européens.

Tandis que l’envoyé de Méhémet-Ali essayait ainsi d’obtenir du sultan ce que les puissances s’obstinaient à refuser à son maître, les troupes turques se mettaient en marche et envahissaient la Syrie. Le fils de Méhémet-Ali marcha aussitôt à leur rencontre. Les deux armées étaient égales en nombre, mais non en valeur. Ibrahim avait pour lui le prestige de ses victoires récentes, qui donnait à ses soldats une confiance illimitée. Il battit l’armée turque à Nezib, le 24 juin, et se mit aussitôt en marche vers les défilés du Taurus.

Là, il fut arrêté par les représentations du gouvernement français. L’empêcher de poursuivre plus avant, c’était promettre à Méhémet-Ali la possession paisible de ce qu’il avait déjà. La France pouvait-elle faire cette promesse, et surtout la tenir ? Oui, si elle eût été pleinement d’accord avec l’Angleterre. Or, le moment de l’accord était passé.

En 1833, sous l’impression du traité d’Unkiar-Skelessy, l’Angleterre avait proposé à la France de briser ce traité à coups de canon, d’en libérer la Turquie en poussant les flottes alliées jusque dans la mer Noire. La France, alors, n’avait pas voulu s’engager dans une guerre avec la Russie. L’Angleterre, à présent, allait-elle aider la France à consolider la puissance de Méhémet-Ali, se fermer ainsi la route des Indes ?

Metternich eût été un enfant s’il n’avait pas profité de la situation pour accroître les embarras de la France et attiser la mésintelligence des deux grandes nations libérales. Il proposa donc la réunion d’une conférence à laquelle prendraient part les cinq grandes puissances. Le sultan venait de mourir, victime de ses excès, et avait été remplacé sur le trône par un enfant de seize ans. Méhémet-Ali pouvait s’entendre avec les conseillers du nouveau souverain et les amener à traiter directement, à faire vite. Il est certain que si nous avions eu alors à Constantinople un autre ambassadeur, les choses se fussent terminées ainsi.

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


D’autant plus qu’un nouveau coup venait de frapper la Porte et la réduire à toute extrémité. Quelques semaines après la bataille de Nezib, la flotte turque, sur laquelle étaient montés un grand nombre d’officiers anglais, se dirigeait vers l’Égypte, guidée plutôt qu’accompagnée par un navire de guerre anglais, le Vanguard. L’escadre française se porta au-devant de l’expédition, décidée à lui barrer la route.

L’amiral français dirigea son vaisseau droit sur celui du capitan-pacha et somma celui-ci de s’arrêter. On le reçut à bord avec de grandes démonstrations de politesse et, après une courte conférence avec le capitan-pacha, il regagna son navire et laissa passage aux navires turcs, sous les regards moqueurs des Anglais. Ceux-ci eurent moins sujet de rire, lorsque, arrivée à Alexandrie, la flotte turque vint se ranger fraternellement dans le port, à côté des vaisseaux de Méhémet-Ali. L’amiral ottoman allait au plus fort. Le pacha d’Égypte y avait sans doute mis le prix.

La France avait-elle bien servi sa chance ? Était-elle en mesure de profiter de ces incidents heureux pour elle ? Non, car sa politique à l’égard de la Porte et de l’Égypte avait été incertaine et flottante. Dans la discussion du 24 juin 1839, le gouvernement avait affirmé en ces termes sa doctrine par la voix de Guizot :

« Maintenir l’empire ottoman pour le maintien de l’équilibre européen ; et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits, quelque démembrement s’opère, quelque province se détache du vieil empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant, en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d’un nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite. »

C’était parfait, c’était parler d’une manière et, avec des réticences, agir d’une autre, puisque la France encourageait Méhémet-Ali, quitte à le contenir lorsque l’Europe montrait les dents, et à lui faire des promesses que, par des reculades devant les cabinets de Londres et de Vienne, on se rendait de plus en plus incapable de tenir.

Fallait-il prendre le taureau par les cornes, comme le conseillait Lamartine, et inviter les puissances à se partager l’empire ottoman, à se répartir les sphères d’influence, et à assurer la tranquillité de ces provinces troublées ? Étant données la rivalité directe de l’Autriche et de la Russie, l’opposition des intérêts français et anglais en Syrie et en Égypte, une telle politique était impossible. Il devait déclarer depuis que « rien n’était plus coupable et plus immoral que ce prétendu droit d’expropriation des Ottomans ». Ce droit était surtout impossible à pratiquer en l’état de division de l’Europe.

Dans la discussion de janvier 1840, Thiers avait, nous le savons, proposé un partage d’influence entre la France et l’Angleterre. Berryer, alors, s’était écrié : « Quoi ! la France ne sera qu’une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque sorte son génie ! » L’alliance anglaise, pourtant, était à ce prix : lui laisser l’empire des mers. Quant à ce qui était d’obtenir d’elle un appui pour permettre à la France de s’étendre sur le continent, c’était pure folie d’y songer.

D’ailleurs, la France était engagée. Sa situation méditerranéenne la mettait forcément en antagonisme avec l’Angleterre. Elle possédait Alger, malgré le mauvais vouloir de celle-ci en 1830. La Grèce était sa protégée, les régions catholiques du Liban également. L’Égypte devait sa prospérité économique aux capitaux français. Autant d’obstacles à la puissance maritime de l’Angleterre.

D’autre part, Berryer était dans le vrai lorsqu’il montrait en ces termes la nécessité pour la France de ne rien abandonner de ce domaine territorial et d’influence : « Que deviendront, disait-il, toutes les productions que vous excitez dans la France ? Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi chauffée par le génie, par l’activité, par l’intérêt de tous, ne fera-t-elle pas une terrible explosion, si les débouchés ne sont pas conquis ? »

Voilà le mot prononcé : les débouchés. C’était pour assurer le libre commerce de l’opium, pour avoir monopole d’empoisonner quatre cents millions d’hommes, que l’Angleterre, dans le même moment, bombardait les ports chinois. Pour assurer une clientèle à ses producteurs, la France devait garder la haute main sur l’Égypte et sur la Syrie. Pour les mêmes raisons, sa concurrente agitait l’Europe et allait la coaliser contre nous.

Mais ce n’était pas par la force que la France pouvait espérer conserver et accroître ses avantages en Orient. Le langage belliqueux qui retentissait fréquemment à la tribune, et qui était en si profond désaccord avec la politique de Louis-Philippe, ne pouvait qu’exciter l’Angleterre et lui fournir des prétextes contre nous. Un ambassadeur à Constantinople un peu plus habile, et surtout plus fidèle aux indications que lui donnaient les événements eux-mêmes, eût bien mieux valu que les récriminations parlementaires dont Metternich s’emparait pour détacher de notre alliance incertaine la diplomatie anglaise.

Nous avions à Londres, en la personne du premier ministre, Palmerston, un ennemi irréductible. Autoritaire et peu scrupuleux, il avait toutes les qualités qui firent, il y a quelques années, la fortune de M. Chamberlain. Tenace et audacieux, sans cesse entretenu en belle humeur par une absolue confiance en lui-même, dédaigneux de tous les obstacles, et ses propres déclarations de la veille n’en étaient pas pour lui, habitué à malmener un Parlement docile, sourd aux conseils timorés de ses collègues, cachant une réelle adresse sous une apparente imprudence de casse-cou, doué d’une incroyable puissance de travail, il devait battre Louis-Philippe doublé de Talleyrand, puis de Guizot.

Le roi, en effet, n’avait osé ni suivre l’Angleterre en 1833, ni se servir des puissances du Nord pour la contenir en 1839. Et lorsque Metternich avait proposé la réunion d’une conférence, et brusquement présenté à la signature des puissances une note en ce sens, il avait consenti à régler avec l’Europe une question qui eût pu se régler sans elle, s’il eût eu un peu plus de décision, et surtout de suite dans les desseins.

Le 27 juillet 1839, les ambassadeurs des grandes puissances avaient donc remis au gouvernement turc la note suivante : « Les soussignés, conformément aux instructions de leurs gouvernements respectifs, ont l’honneur d’informer la Sublime-Porte que l’accord entre les cinq grandes puissances sur la question d’Orient est assuré, et qu’ils sont chargés de l’engager à s’abstenir de toute délibération définitive sans leur concours et à attendre l’effet de l’intérêt qu’ils lui portent. »

C’était interdire au sultan de traiter avec Méhémet-Ali. C’était du coup fermer toute espérance à la France, obliger celle-ci à ne plus compter que sur le bon vouloir de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, pour amener l’Angleterre à reconnaître le pouvoir de Méhémet-Ali. La Russie accepta la réunion d’une conférence parce que, comme l’Autriche et la Prusse, elle y voyait le moyen de désunir la France et l’Angleterre. Les trois puissances absolutistes devenaient ainsi les arbitres du conflit caché qui ’opposait la France et l’Angleterre.

Et précisément, à l’instigation de l’Angleterre, la France venait de diminuer ses chances en arrêtant l’armée victorieuse d’Ibrahim. Il est certain qu’une marche de celui-ci sur l’Asie-Mineure eût fait avorter toute réorganisation du concert européen, puisqu’alors la Russie, en vertu du traité d’Unkiar-Skelessy, se fût portée au secours de la Turquie. Et, en même temps, la France mettait le comble à l’irritation anglaise, en plaçant en quelque sorte sous sa protection la trahison du capitan-pacha, qui livrait à Ibrahim la flotte turque. Une telle incohérence devait fatalement être funeste à notre pays.

Arrivé au pouvoir le 1er mars 1840, Thiers fut informé des sentiments de l’Angleterre par Cuizot qui, en sa qualité d’ambassadeur de France à Londres, prenait part aux conférences entre les représentants des cinq puissances. Thiers joua son unique carte, qui était d’obtenir une entente directe entre le jeune sultan et son vassal. Il emporta un premier avantage par la destitution du grand-vizir, Kosrew-Pacha. Il était sur le point de gagner la partie, et le sultan allait reconnaître par un firman la souveraineté héréditaire de Méhémet-Ali sur l’Égypte et la Syrie, lorsque le gouvernement anglais, averti par lord Ponsonby, mit tout son œuvre pour faire avorter l’affaire.

Il suscita dans le Liban, à prix d’argent, des émeutes contre le gouvernement de Méhémet-Ali et fit représenter au sultan par lord Ponsonby, qui grossit ces incidents dans le récit qu’il en fit, l’imprudence qu’il y aurait à reconnaître un pouvoir dont les peuples de Syrie allaient se débarrasser d’eux-mêmes pour se replacer sous l’autorité de leur souverain légitime. En même temps qu’il agissait ainsi en Orient, Palmerston pressait à Londres les ambassadeurs d’en finir, s’ils ne voulaient pas se trouver en face d’un fait accompli, c’est-à-dire d’un traité directement conclu entre l’Égypte et la Turquie, à l’instigation et au profit de la France.

Le tzar et le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, dans leur passion absolutiste, étaient heureux de jouer un mauvais tour à la France, de l’isoler de l’Angleterre, de prouver au monde que le concert européen pouvait se passer de la nation d’où venaient toutes les révolutions. Le 15 juillet, les quatre puissances signaient un traité par lequel elles s’entendaient pour maintenir l’indépendance et l’intégrité de l’empire ottoman, et adressaient à Méhémet-Ali l’ultimatum, auquel il devait se soumettre dans les dix jours.

La nouvelle parvint en France avec l’éclat d’un coup de tonnerre. Non seulement cet arrangement avait été conclu sans la participation de la France, mais encore on ne le fit connaître à Guizot que lorsqu’il fut signé entre les puissances. Le coup avait donc été imprévu. Aussi, l’irritation fut-elle au comble dans tous les milieux, dans tous les partis. Lamartine s’écria : « C’est le Waterloo de la diplomatie. » De fait, Guizot avait été à la fois battu et berné. « C’est un nouveau traité de Chaumont ! » s’était écrié le maréchal Soult. De fait, la Sainte-Alliance était d’un côté et la France de l’autre.

La presse prit feu et propagea l’incendie. Le National cria au ministère : « Vous êtes traînés comme des poltrons à la queue de l’Europe, vous aviez espéré qu’en lui donnant pour gage toutes les réactions contre-révolutionnaires, elle vous accepterait avec reconnaissance. Aujourd’hui, elle vous rejette, vous méprise et vous insulte. » Mais connaissant bien Louis-Philippe et son désir de paix à tout prix, le rédacteur du journal républicain, après avoir proposé de porter la révolution sur le Rhin, en Italie, en Pologne, ajoutait : « Vous vous contenterez de faire un peu de bruit pour satisfaire l’opinion, sauf à l’endormir ou à la réprimer plus tard. »

La presse ministérielle exprimait bien haut la fureur générale. « Le traité est une insolence que la France ne supportera pas, disait le Journal des Débats. Son honneur le lui défend. » Non moins belliqueux, le Temps écrivait : « L’Europe est bien faible contre nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la guerre ; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. » Puis, les Débats reprenaient : « La France, s’il le faut, défendra seule l’indépendance de l’Europe ; pour cette cause, qui est celle de la civilisation contre la barbarie, de la liberté contre le despotisme, nous épuiserons jusqu’à la dernière goutte de notre sang.. » La Revue des Deux Mondes, dans un article non signé et attribué à Thiers, disait : « Si certaines limites sont franchies, c’est la guerre, la guerre à outrance, quel que soit le ministère. »

Ce n’était plus la question d’Orient que la France avait devant elle, c’était la Sainte-Alliance de 1815. Edgar Quinet, dans une brochure très remarquée, 1815-1840, disait que les difficultés présentes avaient pour origine les traités de 1815, « qui pèsent sur nous comme une fatalité. » Et il indiquait le devoir dont la France ne devait pas s’écarter : « La France, disait-il, ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la délivrance du droit public des invasions. »

Et s’adressant aux Allemands, qu’il connaissait, au milieu desquels il venait de vivre : « Il n’est personne de ce côté du Rhin qui désire plus sincèrement votre amitié, leur disait-il ; mais si, pour l’obtenir, il s’agit de laisser éternellement à vos princes, à vos rois absolus, le pied sur notre gorge, et de leur abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les clefs de Paris, je suis d’avis d’une part que ce n’est pas là l’intérêt de votre peuple, de l’autre que notre devoir est de nous y opposer jusqu’au dernier souffle. »

Tandis que le patriotisme outragé, se donnait ainsi carrière, réveillait le nationalisme conquérant mal assoupi, jetait des regards enflammés sur le Rhin, que des manifestations de la garde nationale demandaient la Marseillaise aux Tuileries, et que le roi venait les saluer aux sons de l’hymne révolutionnaire ; tandis que l’agitation était partout, dans les théâtres où, dit M. Thureau-Dangin, on intercalait dans les pièces « des phrases belliqueuses aussitôt saisies et applaudies », que faisait Thiers ?

Thiers se réjouissait de voir se détourner sur l’Angleterre, sur les puissances continentales, un orage qui eût pu fondre sur sa diplomatie, sur sa politique. Aussi, laissait-il toute latitude aux manifestations et faisait-il ostensiblement des préparatifs de guerre. Les Chambres étaient en vacances depuis le 14 juillet. Il ordonnança les dépenses nécessaires pour augmenter l’effectif de la marine de dix mille hommes, cinq vaisseaux de ligne, treize frégates, neuf bâtiments à vapeur. Il fit appeler à l’activité les jeunes gens disponibles des classes 1836 à 1839, créa douze nouveaux régiments de ligne et cinq de cavalerie, engagea pour cent millions de dépenses pour le matériel et l’effectif, ordonnança un autre crédit de cent millions pour commencer aussitôt la construction des fortifications de Paris.

En agissant ainsi, il était pleinement dans le sentiment public. Henri Heine écrivait à la fin de juillet : « La coalition entre l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse contre le pacha d’Égypte produit ici un joyeux enthousiasme guerrier plutôt que de la consternation. Tous les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d’ordre commun est : Guerre à la « perfide Albion ! »

Thiers ne se bornait pas à son rôle de chef du gouvernement. Il ambitionnait la gloire de faire de la haute stratégie ; il rêvait de conduire les troupes à la victoire du fond de son cabinet, où on pouvait le voir couché à plat ventre sur le parquet, piquant des épingles de diverses couleurs sur des cartes étalées, jalonnant les routes qui menaient aux lieux des grandes victoires du Consulat et de l’Empire.

Quant au roi, il sentait que le souffle révolutionnaire aurait emporté son trône s’il eût fait mine de retenir son ministre dans ce moment d’effervescence. La rente baissait à la Bourse : le 3 % tombait en quelques jours de 86 fr. 50 à 70 fr. 70 ; les actions de la Banque elle-même, confortée de la veille cependant par le renouvellement du privilège, descendaient de 3 770 à 3 000 francs en moins de quinze jours. Malgré cela, Louis-Philippe prenait le ton du jour et mettait son chapeau en bataille.

Recevant les ambassadeurs d’Autriche et de Prusse, il leur criait : « Depuis dix ans, je ferme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité, de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de l’Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance ! Veulent-ils donc que je mette le bonnet rouge ? » Son fils clamait à l’unisson, se faisait une popularité en disant bien haut qu’il aimait mieux « mourir sur le Rhin que dans un ruisseau de la rue Saint-Denis ».

Et ce que Louis-Philippe porterait sur le Rhin, c’était la révolution. « Vous êtes des ingrats, criait-il à ceux qui venaient de le mettre en si fâcheuse posture. Vous voulez la guerre, vous l’aurez ; et s’il le faut, je démusellerai le tigre. Il me connaît et je sais jouer avec lui. Nous verrons s’il vous respectera comme moi. »

Quelle sincérité y avait-il dans ces cris et dans ces menaces ? Le roi était certainement très ulcéré. Ceux qu’il avait tant ménagés lui portaient un coup cruel. Ses sentiments étaient ici d’accord avec son intérêt. Mais le rusé bonhomme n’en était pas à courir les chances d’une guerre pour une affaire manquée, dont il lui était possible de jeter la responsabilité sur son ministre, quitte à se débarrasser de lui au bon moment. « Si je m’étais prononcé pour la paix, a-t-il dit depuis, M. Thiers eût quitté le ministère et je serais aujourd’hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j’ai crié plus haut que lui et je l’ai mis aux prises avec les difficultés. »

Au plus fort de ses récriminations, il avouait en elles plus de colère que de menace, lorsqu’il disait confidentiellement au comte de Saint-Aulaire, son ambassadeur à Vienne : « Pour votre gouverne particulière, il faut que vous sachiez que je ne me laisserai pas emporter trop loin par mon petit ministre. Au fond, il veut la guerre, et moi, je ne la veux pas ; et quand il ne me laissera plus d’autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec l’Europe. » Ici, nous avons le véritable Louis-Philippe, et le National l’avait bien jugé.

Le « petit ministre », d’ailleurs, commençait à être singulièrement embarrassé. Il savait que les peuples, surtout en Allemagne, étaient loin d’attendre les Français comme des libérateurs. À l’explosion de fureur française avait répondu, de l’autre côté du Rhin, un long cri de défi. Tous les vieux griefs de 1813 surgirent, réveillant le patriotisme germanique. L’armée prussienne désirait la guerre et le prince héritier, qui devait être l’empereur Guillaume, faisait acclamer ses sentiments guerriers.

Les écrivains rappelaient la reine Louise insultée par Napoléon et, remontant dans l’histoire, parlaient de venger Conradin de Hohenstauffen, décapité par Charles d’Anjou. Les poètes évoquaient Hermann anéantissant les légions de Varus ; les militaires parlaient d’Iéna et de Valmy, point encore effacés par deux invasions en France ; les journalistes et les professeurs demandaient l’Alsace et la Lorraine, proposaient de revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire ; les pasteurs et les curés ameutaient leurs ouailles contre la nation incroyante et représentaient Paris comme la Babylone moderne, la grande prostituée, l’asile de tous les vices.

Selon Varnhagen von Else, le général Scharnhorst affirmait que la guerre était certaine, et qu’elle aboutirait au partage de la France. « La France, disait le général, représente le principe de l’immoralité. Il faut qu’elle soit anéantie ; sans cela il n’y aurait plus de Dieu au ciel. » Un autre militaire, le major Helmulh von Moltke, espérait que cette fois « l’Allemagne ne remettrait pas l’épée au fourreau avant que la France n’eût acquitté en entier sa dette envers elle. » Cette année-là, l’anniversaire de Liepzig fut fêté avec une ardeur inconnue jusque-là.

Ce fut vraiment, au dire d’un historien allemand, « le jour de la conception de l’Allemagne ». L’unité, rêve du libéralisme germanique, se faisait contre l’ennemi de l’Ouest : la patrie allemande naissait de son péril et non de la liberté. Aussi les libéraux, amis de la France, étaient-ils consternés. Mais qu’eussent-ils fait contre un tel courant ? Ne leur eût-on pas crié : Regardez les libéraux français, entendez-les demander à grands cris le démembrement de la patrie allemande.

Néanmoins, le libéralisme tenait bon dans certains centres, et s’efforçait d’éteindre le furor teutonicus. Mais il faut avouer qu’ils étaient bien mal secondés par les libéraux de notre pays, qui faisaient trop bon marché des sentiments patriotiques du libéralisme d’Outre-Rhin. Ils affirmèrent cependant leurs sympathies à Carlsruhe, à Mannheim, à Heidelberg, où les souscriptions furent ouvertes en faveur des victimes des inondations du Rhône.

L’effervescence, des deux côtés du Rhin, s’était exprimée en vers et en prose. La querelle prit bientôt le tour d’un concours littéraire. Dans une poésie sur le retour des cendres, insérée par le Moniteur, le poète Baour-Lormian s’était écrié :

Aux Français qu’on outrage, il n’est rien d’impossible.

Un poète inconnu, Nicolas Becker, avait exprimé de son côté la protestation allemande, dans la Chanson du Rhin, que la Gazette de Trêves publiait dans son numéro du 18 septembre. Le lendemain, l’Allemagne tout entière répétait ce chant de défi, clamait : « Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu’à ce que ses flots aient enseveli les ossements du dernier homme. »

Il n’en avait pas fallu davantage à Rouget de Lisle pour être célèbre. L’auteur de la Marseillaise allemande le fut. Plus de deux cents compositeurs mirent son chant en musique, chaque canton, chaque ville le chantait sur un air différent ; en cela, l’âme allemande ne fut pas aussi à l’unisson que l’âme française. Ses compatriotes de Cologne organisèrent en son honneur une retraite aux flambeaux jusqu’à sa demeure, où ils lui remirent une couronne de lierre. Le patriotisme local proposa d’appeler son chant : la Colognaise, afin de mieux l’opposer à la Marseillaise.

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Le roi de Prusse lui offrit le choix entre un présent de mille thalers et une pension de trois cents thalers pendant cinq ans. La pension lui eût permis de terminer ses études, à la fin desquelles une place dans la magistrature lui était offerte. Il préféra les mille thalers et une modeste place de greffier. Le roi de Bavière lui envoya également un présent. Les villes de Mayence et de Carlsruhe en firent autant. Le vieux poète de 1813, Arndt, lui dédia une poésie.

L’engouement dura ce que dura la crise. Cinq ans après, Becker, qui était peu robuste et aimait trop le vin clair de sa patrie rhénane, mourait obscur comme il était né. Les journaux lui donnèrent à ce moment un regain de gloire auquel Jules Janin eut le mauvais goût, dans son chauvinisme, de mêler son coup de sifflet. Le critique des Débats gardait rancune à son jeune confrère d’avoir si bien gardé cette rive gauche du Rhin qu’il avait offert de reprendre à la tête d’un corps d’armée.

« Personne, dit M. Thureau-Dangin, ne lisait en France les brochures de combat qui circulaient en Allemagne. » Ce n’est que trop vrai et l’on croyait en France que les peuples des deux bords du Rhin nous attendaient comme des libérateurs, les uns impatients de redevenir français, les autres de se débarrasser de leurs rois et de leurs ducs. Le Chant du Rhin ne fut connu en France que par une traduction parue en Belgique, alors que déjà un autre chant, la Garde au Rhein (die Wacht am Rhein). naissait et se propageait. Son auteur, Max Schneckenburger, eut une gloire moins bruyante et plus tardive que Becker. Son lied devint chant national, et c’est à ses accents qu’en 1870 l’Allemagne se mit en marche contre nous.

Avant même qu’on ne répondit en France au cri belliqueux de Becker, les libéraux de son pays, nous dit M. Gaston Raphaël dans un fascicule des Cahiers de la Quinzaine merveilleusement documenté sur la littérature guerrière de ce moment historique, avaient essayé de réagir contre le courant. Robert Prulz proclama, dans une poésie intitulée le Rhin, que la liberté ferait des Allemands des hommes dignes et capables de conserver le fleuve national. « Rougissez, dit-il à ses compatriotes, de parler aujourd’hui du libre Rhin allemand. Soyez d’abord vous-mêmes libres et Allemands. » Un autre poète, Wilhelm Cornélius, disait également dans la Réponse du Rhin : « Ne me nommez ni « Allemand » ni « libre ! » Rudolph Gottschall n’affirma pas seulement la patrie et la liberté. Il attaqua courageusement les « Franzozenfresser » (les mangeurs de Français) et chanta :

Ne sois pas un mur qui sépare, sois le pont,
Ô Rhin qui conduis les peuples les uns vers les autres.

M. G. Raphaël croit que cette poésie, où l’auteur crie : « Point d’Allemands ! point de Français ! Oubliez les noms ! Soyons hommes seulement ! » fut inspirée par la Marseillaise de la paix, par laquelle Lamartine répondit au chant de Becker. Il se peut. L’obscur poète allemand n’en montra pas moins du courage à annoncer les temps de fraternité internationale en un moment où ils paraissaient plus lointains que jamais.

Sous le titre de Réponse à M. Becker, Lamartine publia son chant dans la Revue des Deux Mondes.


Roule, libre et superbe entre tes larges rives,
Rhin, Nil de l’Occident ! coupe des nations !
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives
Emporte les défis et les ambitions !

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races
Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu !
Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces
Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?
Nations ! Nom pompeux pour dire barbarie ! L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?
L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie,
____La Fraternité n’en a pas !

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières.
Qui bornent l’héritage entre l’humanité ;
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières.
Le monde en s’éclairant s’élève à l’unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où sa langue répand ses décrets obéis !
Je suis citoyen de toute âme qui pense :
____La vérité, c’est mon pays.

Roule libre et grossis tes ondes printanières
Pour écumer d’ivresse autour de tes roseaux.
Et que les sept couleurs qui teignent tes banières Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux.


Ce cri de fraternité internationale, qui ne niait pas les patries, mais les réconciliait autour du fleuve arrosé de trop de sang, fut accueilli avec fureur sur les deux rives. Cependant, en Allemagne, il fut traduit par le poète Freiligrath, par Gubilz et par Spieker. Chez nous, il fut propagé en brochure distribuée gratuitement par un groupe d’ouvriers qui appelaient de leurs vœux et de leurs efforts le règne de la paix et du travail ». Mais ce furent l’incompréhension et l’hostilité qui dominèrent. Edgar Quinet écrivait à sa mère : « Les journaux allemands ont abominablement, indignement traité la Marseillaise de la Paix. »

Les journaux français ne furent pas plus équitables. Laissons le Charivari, républicain pourtant alors, et fort courageux dans sa lutte contre le régime de Juillet, qui appelle le poète M. de la Tartine et publie une plate parodie de ce poème admirable. Mais le National, l’organe de la démocratie, comment pouvait-il oser écrire les lignes que voici ?

« Traitant de la vie politique en poète, et la poésie en politique, il (Lamartine) ne sera jamais sérieux et il cessera d’être un homme éminent en poésie. Cette décadence, depuis longtemps commencée, se poursuit sous nos yeux par des outrages au bon sens et des insultes à la grammaire. Cela devait être : Quand on méconnait ce que vaut le ressort de la nationalité, on mérite de perdre le sentiment de la langue. »

Quinet répondit à Lamartine, dans la Revue des Deux Mondes également :


Ne livrons pas sitôt la France en sacrifice
Au nouveau Baal qu’on appelle unité.
Sur ce vague bûcher où tout vent est propice.
Ne brûlons pas nos dieux devant l’humanité.

L’humanité n’est pas la feuille vagabonde,
Sans pays, sans racine, enfant de l’aquilon.
C’est le fleuve enfermé dans le lit qu’il féconde.
Parent, époux des cieux mêlés à son limon.

Pour désarmer nos cœurs, apprivoise le monde.
D’avance, à l’avenir, as-tu versé la paix ?
Et du Nord hérissé le sanglier qui gronde.
De ta muse de miel a-t-il léché les traits 7

Le Rhin sous ta nacelle endort-il son murmure ?
Que la France puisse y boire en face du Germain.
L’haleine du glacier rouillant leur double armure.
Deux races aussitôt se donneront la main.


Ainsi, même pour Quinet, qui était démocrate et qui, connaissant l’Allemagne, savait que nul Allemand de la rive gauche du Rhin ne voulait être Français, la réconciliation était à ce prix : annexer des Allemands à la France, violer en leur personne le principe des nationalités, les sacrifier à la géographie et à l’histoire !

Musset admira le poème de Lamartine. Dans une réunion « d’ouvriers en poésie » chez Mme de Girardin, il en récita une strophe qu’il savait par cœur. Puis, excité par l’hôtesse du lieu, par Balzac, par Théophile Gautier, il y fit une réplique en un quart d’heure. « On lui avait donné, dit Mme de Girardin, tout ce qu’il fallait pour travailler. — du papier, des plumes et de l’encre, donc ! on lui avait donné deux cigares. » Au bout d’un quart d’heure. « les cigares étaient consumés, les vers rimés ».


Nous l’avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu’on s’en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?


En publiant ce chant de provocation et de haine, la Revue des Deux Mondes estima que « le spirituel poêle donnait une expression plus énergique et plus vraie d’un sentiment national » que l’auteur des Méditations. Celui-ci a jugé sévèrement les « strophes railleuses et prosaïques » que le public porta aux nues « engouement, dit-il, qui ne prouve qu’une chose : c’est que le patriotisme n’était pas plus poétique qu’il n’était politique en ce temps-là ».

Un Allemand répondit, en français, à la chanson de Musset :

Nous l’avons eu — mot de misère.
Nous l’aurions — grand mot des sots !
Nous l’aurons — ne console guère !
Nous l’avons — c’est le mot des mots.

L’effervescence, cependant, tomba, ou plutôt s’évapora en chansons. D’ailleurs, la crise avait été dénouée par l’intervention active de l’Angleterre en Syrie, où ses agents avaient débauché à prix d’or les chefs montagnards du Liban. Il suffit de l’apparition d’une flotte anglaise devant Beyrouth pour les soulever contre Ibrahim. Le 3 octobre, les Anglais occupaient Beyrouth, tandis qu’un firman de la Porte proclamait la déchéance de Méhémet-Ali.

Thiers, alors, adressa, le 8 octobre, une note aux puissances, déclarant que la France n’accepterait pas que Méhémet fût dépossédé de l’Égypte. C’était, en somme, adhérer au traité du 15 juillet. Mais le gouvernement français n’était pas en état de faire autrement. D’une part, à mesure que l’effervescence tombait, le désir de paix à tout prix du roi se manifestait plus énergiquement dans le conseil. D’autre part, comment réclamer la possession de la Syrie pour Méhémet-Ali, alors que celui-ci était en train de la perdre, sinon du fait de l’intervention militaire de l’Angleterre, mais par le soulèvement de cette province contre lui.

Saint-Jean-d’Acre fut enlevé à Ibrahim, et son père le rappela en Égypte. La Syrie n’était plus en question désormais. Ce fut pour Louis-Philippe le moment de reprendre l’avantage sur son « petit ministre » et de sauver la face du même coup. Les Chambres allaient rentrer le 28 octobre. Le 20, Thiers présentait au roi un projet de discours de la couronne encore tout vibrant de l’émotion patriotique qui avait soulevé la France pendant trois mois. Louis-Philippe en jugea les termes inacceptables.

Enchanté de sortir d’un mauvais pas, car il savait que nul à présent ne désirait sincèrement la guerre, mais qu’on voudrait mal de mort au cabinet qui céderait à la pression de l’Europe, Thiers offrit sa démission. Le roi l’accepta sans barguigner, un nouveau ministère lui rendant plus facile une réconciliation avec les puissances que celui qui venait de parler si haut et de faire si ouvertement des préparatifs militaires.

Le 29 octobre, le maréchal Soult prenait la présidence du Conseil, avec Guizot comme ministre des Affaires étrangères. Il réussit, grâce à la rivalité des quatre puissances, malgré la vive opposition de lord Ponsonby. à conserver à Méhémet-Ali la possession héréditaire de l’Égypte et à la faire ratifier par le sultan.

Le 15, un nouvel attentat avait mis la vie du roi en péril. Un frotteur, nommé Darmès, avait tiré sur lui, d’un coin du jardin des Tuileries. Le ministère de réaction, qui allait durer sept ans et conduire Louis-Philippe à l’exil, profita de l’attentat pour s’affirmer. Thiers, avant de partir, lui indiqua d’ailleurs la voie.

Lamennais venait de publier une brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement. Elle fut saisie par la police. Des perquisitions furent faites chez des éditeurs et dans les bureaux des journaux. On saisit l’Almanach démocratique, qui était en circulation depuis trois semaines. On saisit l’Organisation du travail, de Louis Blanc, qui cependant avait déjà paru dans la Revue du Progrès.

Proudhon venait de publier son Mémoire sur la propriété. Le rapport de Girod (de l’Ain) sur l’attentat de Darmès lui imputa une part de responsabilité. « Comment, dit-il, s’étonner qu’il y ait des régicides, quand il se trouve des écrivains qui prennent pour thèse : La Propriété, c’est le vol ! » De même que Lamennais, Proudhon fut poursuivi.

Chaque attentat a été marqué par une débauche de réaction et d’arbitraire. Du poignard de Louvel à la bombe de Vaillant, on peut suivre à la trace, tout le long du siècle, les reculs de civilisation et de liberté provoqués par ceux qui voulurent forcer par violence meurtrière les portes de l’avenir.