Histoire universelle/Tome IV/XVI

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Société de l’Histoire universelle (Tome IVpp. 202-212).

L’AFRIQUE

L’Europe a pénétré les secrets de l’Asie et de l’Amérique lointaines bien avant ceux de sa voisine l’Afrique. De cette longue ignorance sont issus des préjugés tenaces, notamment celui de l’« infériorité » africaine. On s’est représenté le sol en majeure partie infertile, le climat meurtrier, les populations vouées à une barbarie irréductible… les Européens en sont ainsi venus à considérer l’Afrique comme une sorte de monde subalterne dépendant du leur, destiné à être, dans la mesure du possible, exploité par eux et à leur fournir pour cette besogne la main d’œuvre nécessaire.

Sauf les Hollandais qui s’installèrent en colons à la pointe sud, les autres peuples n’eurent d’abord en vue que la fondation d’établissements de commerce et de comptoirs d’échange. Puis ayant peu à peu utilisé de cette façon la périphérie du continent, ils s’entendirent pour un partage de l’intérieur. Ainsi naquit l’Afrique blanche. Français, Anglais, Portugais, Espagnols, Allemands, Belges, Italiens participèrent à sa création. Elle est de belle ordonnance et d’aspect puissant. Seulement sous le décalque de ses divisions transparaît une Afrique noire qu’on avait tenue pour négligeable. On ne lui connaissait point de passé : elle en avait un. On lui déniait le droit à l’avenir : elle s’apprête à le revendiquer. Cette Afrique-là s’adaptera-t-elle à l’autre en vue d’une coopération productive ou bien est-elle vouée à l’affronter dans la violence ? Problème angoissant car le repos de l’univers en dépend pour une large part.

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La force de l’Afrique noire est évidemment fonction de ses effectifs numériques, de leur unité ethnique et des capacités éventuelles qu’ils représentent. Elle renferme, croit-on, quelque cent cinquante millions d’individus : le chiffre serait-il exagéré, c’est en tous cas, beaucoup plus qu’on ne l’avait cru longtemps et cela suffit à faire écarter sans rémission l’hypothèse jadis entrevue et caressée par l’égoïsme européen d’une élimination progressive de l’élément nègre au seul contact des races blanches. Cet élément nous en ignorons l’origine ; mais la presque unanimité des traditions indigènes évoque, perdues dans la nuit des âges, des migrations venues de l’est. Le fait que les noirs d’Océanie ont, dans les temps historiques, essaimé à Madagascar souligne la vraisemblance de pareils essaimages opérés antérieurement, et sans doute à diverses reprises, sur le continent même. Les nouveau-venus y auraient trouvé des hommes de petite taille à peau rougeâtre et à grosses têtes dont subsistent çà et là des descendants non métissés qu’on désigne sous le nom conventionnel de « négrilles ». Débarqués sur le littoral oriental, ils eurent devant eux une immense étendue de terre habitable — encore que située en majeure partie dans la zone torride. Des fleuves, des lacs, des montagnes, des forêts — au nord, de vastes steppes — vers le sud des hauts plateaux… c’était là une nature propre à développer des tribus de chasseurs et de pêcheurs, nomades ou sédentaires selon les conditions locales, isolées en tous cas du reste du monde par des côtes sans découpures que baignaient des océans solitaires ou par la barrière d’un Sahara déjà en voie d’absolu dessèchement. Il est à croire que les premiers arrivés occupèrent les régions comprises entre le Congo, les lacs et le Zambèze refoulant les négrilles à droite et à gauche et que, de là, peu à peu, ils se répandirent à travers toute l’Afrique méridionale. Ce domaine est encore celui de leurs descendants directs, les Bantous qui représentent le type le plus intact de la race primitive et qu’il n’y a pas lieu de différencier grandement de leurs congénères de Guinée ou du Soudan. Mais l’origine commune doit être fort ancienne. Dans son remarquable précis consacré aux populations noires de l’Afrique, M. M. Delafosse, ancien gouverneur de l’Oubanghi et professeur à l’École coloniale de Paris, admet que ces populations « étaient à peu près dans le même état et occupaient à peu près les mêmes territoires il y a six mille ans qu’aujourd’hui ». Considérant en outre qu’il existe « d’une manière presque continue, à la limite de la zone désertique actuelle, de la mer Rouge à l’océan Atlantique » des peuplades chez lesquelles le sang mêlé blanc et noir se révèle à doses variables, il est porté à voir là les traces d’un métissage antérieur à l’époque historique avec des « autochtones primitifs de race blanche méditerranéenne qui étaient, à partir du Sahara central dans les pays devenus plus tard l’Égypte et la Lybie, les contemporains des négrilles ». Il y a dans ces vues la part d’hypothèse que comporte la préhistoire mais il semble qu’en effet durant la période historique les infiltrations à travers le Sahara devenu sans doute de plus en plus inhospitalier aient été de très faible importance. Des caravanes phéniciennes conduites par d’audacieux trafiquants, quelques tribus sémites venues peut-être par l’Abyssinie et qui s’implantèrent, enfin plus récemment des convertisseurs musulmans au zèle fougueux, tels furent les seuls agents de transformation dont il y ait à tenir compte. Malheureusement si l’étude comparée des langues est une précieuse source d’investigation ethnique, l’histoire politique des anciennes sociétés noires nous demeure peu accessible faute de documents à déchiffrer ou d’inscriptions à exhumer.

Le premier État organisé dont nous ayons connaissance a dû s’élever au ivme siècle. On a reconnu les ruines de sa capitale Ghana ou Koumbi située à l’ouest de Tombouctou. De l’autre côté de Tombouctou, sur le Niger, se trouve Gao centre d’un royaume qui, à partir du viime siècle, fut souvent en rivalité avec celui de Ghana. L’un et l’autre eurent à lutter contre le royaume mandingue qui occupait la région formant l’hinterland actuel de la Guinée et avait pour capitale Kangaba, aujourd’hui simple village[1] non loin de Bamako. Puis venaient les États Mossi, fondés aux xime et xiime siècles ; c’étaient des collectivités de pur sang noir présentant de singulières complications administratives avec une cour où existaient de nombreuses charges rendues héréditaires dans certaines familles. Au sud sur le golfe de Guinée le royaume des Achantis et celui du Dahomey se distinguèrent par leur forte organisation. Entre le Niger et le Tchad résidaient les Haoussa répartis en plusieurs royaumes qui furent tour à tour tributaires les uns des autres ; celui de Kano renommé pour sa richesse agricole ; celui du Gober dont on appréciait au xvime siècle les produits manufacturés, tissus et cuirs. Des deux côtés du Tchad le Bornou et le Kanem virent aussi s’élever des royautés prospères. Au delà s’étendaient les territoires des Ouadaï, du Darfour et du Kordofan, ce dernier touchant au haut Nil.

Les chefs de ces États ne furent pas seulement des guerriers ; beaucoup firent fonction de gouvernants au sens élevé que la civilisation donne à ce mot. Soundiata, roi des Mandingues, auréolé par une brillante victoire remportée en 1230 à Koulikoro sur un adversaire redoutable est réputé d’autre part pour avoir fait faire à l’agriculture d’heureux progrès. Un de ses successeurs Gongo Moussa (1307-1332) qui s’empara de Gao et de Tombouctou éleva dans ces deux villes les premières mosquées à terrasses et à minarets. Sa politique extérieure était active ; il échangeait des présents avec le sultan du Maroc et fut reçu avec éclat au Caire lors du voyage qu’il fit au tombeau du prophète. Nous avons pour nous renseigner tant sur l’État mandingue que sur les autres États de l’Afrique occidentale les relations d’Ibn Babouta et de Léon « l’africain » qui l’un au xivme et l’autre au début du xvime siècle les visitèrent, souvent impressionnés par le bon ordre administratif et la prospérité qui y régnaient.

Or à la fin du xvime siècle, le sultan du Maroc convoitant la possession de salines d’un revenu appréciable et de mines d’or dont il s’exagérait le rendement dirigea sur le royaume de Gao un corps de reîtres espagnols, renégats embauchés à cet effet. Ces hommes munis d’armes à feu épouvantèrent et mirent en déroute les vingt-cinq mille fantassins et les deux mille cavaliers du roi de Gao. Tombouctou fut prise ; elle était devenue un centre de culture ; des jurisconsultes s’y formaient : une littérature s’y développait dont on commence à peine à se faire quelque idée. Les vainqueurs, de vrais bandits, installés dans le pays, le corrompirent et portèrent un coup funeste à cette naissante civilisation qui ne s’en releva point. Gao s’affaissa. Tombouctou entra dans une sorte de crépuscule. Les royaumes qui s’élevèrent par la suite furent nettement en recul moral et politique encore que quelques uns aient atteint un certain niveau de prospérité. Pour un Mohammed Bello (1815-1837) conscient de ses devoirs royaux[2], protecteur des Lettres, écrivain lui-même en poésie et en prose, que de chefs sanguinaires sans idéal et sans culture ! Aussi bien une autre cause de démoralisation était intervenue. À travers ces sociétés que leur isolement condamnait à de lents et difficiles progrès se propageait le virus de l’industrie esclavagiste. L’esclavage avait toujours existé mais réduit aux prisonniers de guerre. Maintenant que l’esclave devenait objet d’exportation, les razzias pour se le procurer représentaient une opération profitable. Sur la côte orientale, c’était depuis longtemps un métier lucratif. Là, échelonnés de Sofala au cap Guardafui étaient les sultanats tels que Mozambique, Quiloa, Zanzibar, Mombassa, que des capitalistes de Mascate, de Chiraz et de Bombay avaient installés — quelques uns dès le xiime siècle — en vue d’exploiter le bétail humain. Par la suite les vaisseaux négriers portugais avaient pris l’habitude de s’y alimenter. Toutefois le marché demeurait restreint. Lorsque l’Europe occidentale commença à s’adonner à la grande colonisation, l’esclavagisme gagna de proche en proche. Une grande partie du malheureux continent en devint la proie ; il sévit violemment sur la côte de l’Atlantique où les souverains de quelques États anciens comme le Dahomey y puisèrent l’occasion d’un regain de richesse.

Les moins atteints par le fléau furent les États bantous du centre. Ils bénéficiaient des circonstances mêmes qui avaient entravé leur développement. Protégés par le rempart de la forêt équatoriale et par un réseau fluvial dont les inondations annuelles les coupaient les uns et les autres, ils étaient demeurés enfermés dans leur autonomie obligatoire. On en a trop vite conclu à la médiocrité de leurs capacités évolutionnistes. Mieux informée, la critique contemporaine tend à reconnaître que si les peuples noirs de l’Afrique offrent sous le rapport de la vie matérielle des diversités qui s’expliquent par les conditions géographiques nullement similaires dans lesquelles ils sont placés, ils présentent par ailleurs « une unité remarquable au point de vue moral et social ». De quoi est faite cette unité ?… Il est sans doute intéressant de constater que ces peuples possèdent pour la plupart des aptitudes artistiques remarquables, que leurs chants de guerre ou d’amour sont expressifs, leurs rythmes originaux, que leur style est imagé, que certaines de leurs langues se recommandent par la richesse et la souplesse, que tels d’entre eux ont inventé des instruments de musique ingénieux, que tels autres ont sculpté l’ivoire et ciselé l’or de façon à éveiller la vive recherche des collectionneurs modernes ; mais ce qui importe avant tout, c’est de pénétrer l’organisation familiale qui les distingue, la conception qu’ils ont de la vie, le secret des croyances qu’ils professent. Sur ce dernier point il semble que le fanatisme soit étranger à leur nature et que lorsqu’il s’est manifesté, la responsabilité en incombe aux blancs. L’islamisme en pénétrant jadis chez eux a trouvé les uns réfractaires, les autres accueillants. On a vu souvent des dynasties y adhérer par ambition tandis que leurs sujets demeuraient fidèles à l’ancienne religion — et ce dualisme fonctionner sans heurts. Les violences extérieures n’ont pas manqué. Au soir du xime siècle le royaume de Ghana fut à demi détruit par Aboubekr[3] pour avoir résisté à l’islamisation et, huit cents ans plus tard, l’Ouganda était ensanglanté par une guerre déplorable qu’avaient provoquée les rivalités des missions protestantes et catholiques. Les chrétiens ne comptent pas encore un demi-million de fidèles et les musulmans quoique beaucoup plus nombreux le sont moins qu’ils ne le croient ou veulent le faire croire. Du reste les convertis n’ont pas toujours abjuré ce culte des esprits qui est le fondement de l’« animisme » africain et dans lequel se reflète une tendance panthéiste évidente ; ils ont notamment de la peine à s’accoutumer à la notion de l’intervention providentielle. C’est par là pourtant que réussira à s’exercer — si elle doit réussir — l’emprise religieuse de l’Europe ; de même que son emprise sociale ne pourra aboutir que par le développement de l’individualisme. Les sociétés noires sont-elles, comme le prétendent certains spécialistes de l’Afrique « foncièrement collectivistes » ? Ce n’est pas acquis mais il est exact que la notion de propriété y est généralement limitée aux produits du travail et ne s’étend pas au sol lui-même. Quant à la famille, elle paraît avoir été autrefois basée sur la prépondérance de la parenté féminine ; de nos jours la parenté masculine a triomphé chez beaucoup de peuplades.

Tirer un horoscope raisonnable de ces tendances est impossible ; les destins de l’Afrique noire en seront évidemment influencés mais ils le seront plus encore par le contact de l’Afrique blanche et les exemples qu’elle en recevra.

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Il y avait déjà longtemps que la France avait pris pied à Alger et l’Angleterre au Cap — plus longtemps encore que les Portugais s’étaient établis sur les côtes d’Angola et de Mozambique — lorsque, par l’initiative imprévue du roi des Belges Léopold ii, se trouva déclanchée entre les gouvernements de l’Europe la « course aux protectorats » africains. Jusque là l’effort blanc vers l’intérieur du continent s’était partagé entre des explorateurs du type de René Caillé, des savants comme Barth ou Nachtingal, des missionnaires inspirés par l’exemple de Livingstone[4]. Envoyé par son journal à la recherche de ce dernier dont le sort inquiétait ses compatriotes (1877), un reporter américain, Stanley sut retrouver l’illustre anglais ; en même temps il découvrit le bassin du Congo. Ce fut une révélation. Comme beaucoup de fleuves africains, celui-là rencontrait aux approches de l’océan des barrages naturels qu’il franchissait en cataractes rébarbatives mais, à quatre cents kilomètres du rivage, avec ses multiples affluents, il constituait à travers une immense région aplanie le plus beau réseau de voies navigables. Léopold ii dont le regard aigu s’était déjà posé sur l’Afrique centrale avait entrepris dès 1876 la lutte antiesclavagiste[5]. Une association internationale ayant son centre à Bruxelles avait provoqué l’envoi de missions : il y en avait une française dirigée par Brazza, une allemande commandée par Böhm. Les Portugais s’agitaient de leur côté si bien qu’il y eût à l’embouchure du Congo convergence d’efforts sous lesquels naturellement perçaient des rivalités internationales. L’initiative belge s’y faufila. Le roi Léopold ayant constiué un « Comité d’études du Haut-Congo » envoya vers l’intérieur une expédition commerciale qui noua des relations, signa des traités, négocia des protectorats. Ainsi naquit l’État du Congo, conception ultra-moderne et si inédite que personne d’abord n’y voulut croire. Mais avec une sûreté de vues et une habileté de doigté confinant au génie, Léopold suivait sa route, encourageant la poignée d’agents audacieux qui lui conquéraient un empire et traçant lui-même les frontières de cet empire à l’aide de tractations dans lesquelles il s’appuyait tour à tour sur l’Allemagne ou sur la France, opposant les intérêts des puissances les unes aux autres, cédant à l’une, résistant à l’autre, coordonnant toutes choses. L’État belge demeurait étranger, presque hostile à cette épopée qui comptera parmi les plus étonnantes de l’histoire. Le souverain passé homme d’affaires ne lui demandait rien. Il engageait ses propres capitaux ou s’en procurait comme s’il se fut agi d’une entreprise privée. Puis brusquement un congrès assemblé à Berlin (1884-1885) pour établir un « droit public africain » se trouva amené à reconnaître « l’État libre du Congo ». Sans cesser d’être homme d’affaires, Léopold redevenait souverain. Quatre ans plus tard, par un testament prestigieux[6] il léguerait à la Belgique un avenir immense assuré par son intelligence, sa volonté et sa patience. Ces façons de faire médusaient les Anglais. Ils laissèrent échapper les précieuses régions du Katanga et même cédèrent à bail un vaste territoire sis entre le Congo et le Nil ; la France se croyant lésée intervint maladroitement pour obliger les Belges à se retirer de la vallée du Nil qu’elle livrait ainsi aux Anglais : erreur politique que plus maladroitement encore, elle devait un peu plus tard, chercher à réparer en occupant Fachoda. Pendant ces temps les troupes congolaises formées et commandées par des officiers belges pourchassaient péniblement les populations esclavagistes tandis qu’avec des difficultés répétées se construisait la voie ferrée mettant le Congo navigable en communication avec la côte. Lorsqu’elle eût été inaugurée (1898) le commerce congolais se mit à progresser à raison de dix millions par an.

La création de l’État du Congo agit comme une sorte de révulsif sur les puissances européennes, celles surtout qui semblaient pouvoir prétendre à une hégémonie africaine, c’est-à-dire l’Angleterre et la France lesquelles possédaient au Cap et en Algérie de fortes bases d’action. Mais tandis que l’Angleterre eut la chance de trouver Cecil Rhodes pour servir ses intérêts, la France se retarda grandement en ne réalisant pas en temps voulu le chemin de fer transsaharien.

L’action française datait de loin. Elle s’était dépensée depuis 1820 — mais surtout depuis 1880 — en poussière d’héroïsme. Des missions mal subventionnées, peu encouragées mais jamais en peine d’endurance avaient sillonné l’Afrique occidentale forçant peu à peu l’attention de la métropole, nouant des relations avec les roitelets indigènes, s’imposant par la bravoure et la douceur combinées. L’effort français convergeait vers le Tchad. Il y eut bientôt là une immense « sphère d’influence » selon l’expression que les chancelleries employaient et qui était encore plus élastique que le terme d’« hinterland » déjà fort imprécis. De 1885 à 1890 des conventions signées avec l’Allemagne, la Belgique, le Portugal, l’Angleterre commencèrent de délimiter le nouveau domaine de la république. Cela se faisait à l’amiable. En ce temps là, les causes de conflit se trouvaient au sud. L’Angleterre s’alarmait des menées portugaises et allemandes susceptibles de contrecarrer ses desseins grandissants. Après le voyage de l’explorateur Serpa Pinto (1877-1879), l’activité portugaise s’était réveillée de son long et imprudent sommeil. On s’était pris à Lisbonne à imaginer une jonction possible à travers le continent des colonies d’Angola et de Mozambique ; des protectorats un peu artificiels avaient été négociés. Ces ambitions transversales coupaient la verticale britannique juste au moment où celle-ci tendait à s’affirmer au détriment des Boers. Or les Allemands s’établissaient à ce moment un peu partout : à Angra-Pequena, au Togo, au Cameroun, plus tard à l’est du lac Tanganika. L’orgueil national chez eux devançait le besoin. Leurs colonies n’étaient encore que des colonies de luxe mais les prévoyants fondateurs de ces établissements apercevaient l’opportunité de venir en aide aux Boers et aux Portugais contre les Anglais ; cette opportunité ne pouvait faire de doute. Heureusement pour ces derniers l’influence anti-coloniale du prince de Bismarck avait paralysé le gouvernement impérial. Lorsque de temps à autre le chancelier croyait devoir donner quelque satisfaction aux partisans d’une politique expansioniste, il le faisait de mauvaise grâce ; le plus souvent il contrecarrait leur actions. L’Angleterre ainsi échappa au plus grave péril qui put la menacer dans l’Afrique australe. L’occupation du Bechuanaland, un ultimatum violent présenté à Lisbonne et suivi d’une campagne d’intimidation assurèrent sa victoire. Elle réussit même à mettre le sultanat de Zanzibar[7] à l’abri des ambitions germaniques par la cession en échange de l’ilôt d’Héligoland situé à l’embouchure de l’Elbe et qui ne lui était guère utile mais que convoitaient les milieux militaires prussiens. L’Allemagne ne s’aperçut que longtemps après combien son hésitation à jouer les grands rôles en Afrique avait desservi ses intérêts mondiaux.

Elle s’appliqua du moins à bien organiser ses colonies qui, pour isolées qu’elles fussent les unes des autres[8] et sans espoir de se jamais rejoindre, n’en constituaient pas moins de domaines d’étendue considérable et dont l’avenir pouvait devenir brillant. L’issue de la guerre de 1914-1918 arrêta l’essor allemand. La fiction des « mandats » (il n’y avait là qu’une annexion déguisée) permit aux Anglais de s’emparer de ces territoires dont ils laissèrent leurs alliés français prendre une petite part. On peut douter que le cours du destin s’en trouve grandement modifié. Aux yeux des noirs, les blancs demeurent des exploitants et même lorsque ceux-ci se font apprécier de l’indigène, ils ne doivent pas se figurer avoir enfoncé dans le sol africain des fondations bien durables.

L’Italie, elle, avait tenté sa chance à l’extrême-est. Déçu dans ses aspirations tunisiennes, son gouvernement vers 1888 s’empara du littoral de la mer Rouge qui fut dénommé Érythrée. Les Anglais qui avaient encouragé les Italiens à cette prise de possession les arrêtèrent lorsque, deux ans plus tard, ceux-ci voulurent s’aventurer dans la région de Karthoum. L’empereur Jean d’Éthiopie (le roi des rois comme on le désigne) étant mort, le gouvernement italien commit l’erreur au lieu de laisser les candidats à sa succession s’entredéchirer de se prononcer en faveur de l’un d’eux, Ménélik, qu’elle voulut, une fois couronné, traiter en vassal. La guerre s’ensuivit et le désastre d’Adoua (1896) découragea pour longtemps le cabinet de Rome de rien entreprendre de ce côté. Par la suite toutefois l’Italie s’implanta en Tripolitaine et en Cyrénaïque mais ce sont là régions méditerranéennes dont l’évolution, certainement, demeurera distincte de celle de l’Afrique noire.

  1. La dynastie Keita qui y subsiste encore serait, dit-on, la plus vieille de l’univers car elle a régné sauf un intervalle de quinze années pendant treize siècles consécutifs. Mais la courbe qui l’éleva jusqu’à l’apogée aux xiiie et xive siècles est retombée au niveau initial, celui d’une minuscule souveraineté locale.
  2. Mohammed Bello appartenait à une dynastie toucouleur et musulmane implantée au début du xixe siècle en pays haoussa, et qui subsista jusqu’à l’occupation de Sokoto par les Anglais en 1904.
  3. D’une île du bas-Sénégal était sortie vers 1040 la secte des Almoravides. Aboubekr, l’un des chefs almoravides s’empara rapidement du Maroc et par la prise de Séville (1087) étendit un moment sa domination sur l’Espagne. C’est en 1076 qu’il mit la main sur Ghana.
  4. René Caillé passionné par la lecture de Robinson s’instruisit lui-même, partit pour le Sénégal, apprit l’arabe et parvint en se faisant passer pour un esclave égyptien à se joindre à une caravane. Il put ainsi en 1828 visiter Tombouctou. Barth et Nachtingal, explorateurs allemands du type scientifique, visitèrent tout le centre de l’afrique septentrionale vers 1860 et 1880. Quand à David Livingstone (1813-1873) employé dès dix ans dans une filature de coton, il réussit à acquérir une instruction considérable et s’engagea dans les missions. Il pénétra en 1840 dans l’afrique équatoriale et y mena de front des explorations admirables et une noble évangélisation. Il a été inhumé à Westminster par sa patrie reconnaissante.
  5. Son initiative à cet égard avait été précédée par celle du cardinal Lavigerie, archevêque de Carthage et d’Alger qui avait dès 1874 prêché la croisade antiesclavagiste et créé pour la conduire la congrégation des « Pères blancs ».
  6. Léopold ii ne mourut qu’en 1910 laissant le trône à son neveu Albert ier. Il régnait depuis quarante cinq ans. Très constitutionnel à l’intérieur, il avait aidé à la formation politique définitive de la Belgique en favorisant le jeu des partis se succédant au pouvoir ; de 1870 à 1878 les catholiques, de 1878 à 1884 les libéraux..… mais sous son sourire sceptlque se cachait quelque passion ; son autorité était considérable sur l’opinion.
  7. Zanzibar un moment occupé par les Portugais après le voyage de Vasco de Gama était tombé sous la dépendance des sultans de Mascate et ne s’émancipa que pour devenir un objet de convoitises entre Allemands et Anglais. La France intervint aussi et se fit donner des compensations lorsqu’en 1890 Zanzibar fut reconnu comme soumis à l’influence britannique.
  8. Le Bechuanaland séparait les premiers établissements allemands du Damaraland et les républiques boers. De là son importance pour l’Angleterre. C’est la Rhodesia qui sépare d’autre part les colonies portugaises d’Angola et de Mozambique entre lesquelles le cours du Zambèze constitue un lien plus théorique que pratique.