Histoire véritable de certains voiages périlleux et hazardeux sur la mer/4

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MERVEILLEUX VOI-

age & Naufrage advenu ſur
une roche en la mer à qua-

tre lieues de terre.



EN l'annee mil cinq cens cinquante neuf un marchand marinier du bourg de Marennes en Xainctionge pres brouage nommé Iean Samſon, aiant fait conſtruire une barque ou navire audi lieu, du port de quarante tonneaux ou environ, pour s'exercer en ſon art de marchand marinier, s'embarqua audit lieu de Marennes dans ledit navire chargé de vin pour aller deſcharger en Bretagne : en quoi faiſant & eſtant audict voiage environ la fin du moi de Novembre, arriva de malheur que pres le Ras de Brehac ledit navire alla heurter contre une roche qui eſ aſſez avant à la mer, nommee pan les mariniers Roquedouc, diſtãt de quatre lieues de terre plus prochaine, qui est l’iſle de Brehac, ſur laquelle roche ne demeurerent longtemps que le navire ne fuſt auſſi toſt briſé, rompu & diſſopé, & la marchandiſe perdue, & tout ce qui eſtoit dedans ; fors toutefois les mariniers de l’equipage d’icelui, en nombre de huit hommes, ſans conter Ieã leſſon, leſquels tous par la permiſſion de Dieu ſe ſauverent ſur la roche, deſnuez neantmoins de toutes commoditez& moyens pour ſe ſauver ent telle neceſſité, cours de vivres, outils, habillemens, & autres choſes ſervants à maintenir ceſte vie humaine, ne moins pour Ve garnair de l'injure & intemperie de l'air, qui en ceſte ſaiſon & meſme cſte annee-là eſtoit merveilleuſement froide & apre, de maniere que reduits à tell extremité, il falut malgré eux eſprouver la vertu de patience, attendant que Dieu ordonnaſt de leur iſſue ſelon que bon lui ſembleroit. En ceſte miſere donc chacun de ces povres miſerables ſe mit en devoir pour ſe ſuſtanter, allant au bas de l’eau, quant tla mer s'en alloit, peſcher quelqus coquillages, comme jambles, ſourdons, & autres eſpeces dont ils mangeoient tout cru, ſans pain ni aucun bruvage, n'ayant pour tout hebergement nocturne que la voute du ciel ; & pour couche delicate, la dureté & froideur de Roquedouc, ſur laquelle la pluſpart ne peurent longuement ſuporter toutes ces rigueurs & incommoditez, ſans y laiſſer la vie. Et de faict Samſon vid devant luy en peu de jours mourir tous ſes compagnons en attendant une meſme fin à l'advenir. Cependant ſoit que Dieu le voulut reſerver pout faire voir ſa puiſſance aux incredules, & la manifeſter au monde, Samſon demeura ſur ladite Roche trent trois jours, & trente toirs nuicts, apres avoir jetté tous ſes compagonas à la mer pour toute ſepulture, endurant & ſupportant durant ledit tẽps tant de froid, de faim, & autres incommoditez, que ſur la fin il ſe trouva inhabile & impuiſſant de pouvoir continuer ſa peſche accoutumée dont il faiſait ſon vivre ordinaire & demeura ſi gros & enflé par tous les endroits de ſon corps, que ce fut à lui de ne partir plus de la place ou il eſtoit aſſis, attendant la miſericorde de Dieu à venir. Et en ceſte incertitude de l'heure de ſa fin, ſe remit en la grace d'icelui, avec prière dévote du luy pardonner ſes fautes & pechez. Sa reſolution prinſe là deſſus de recevoir la mort, Dieu lui ſuſcita deux moyens pour le ſauver : L'un que juſques aulieu ou il eſtoit aſſis & immobile, il luy vint un petit poiſſon que la mer lui apporta, qu'il print quelque eſperance que Dieu le vouloit garentir de ce peril : L'autre fut que les habitans de Brehac, dont nous avons parlé cy deſſus, aians eſté avertis par l'equipage d'un navire qui avoit paſſé pres la roche de Rocquedouc, qu'il y avoit des hommes ſur ladite roche; firent embarquer trois hommes dedans une chalupe le trente troiſieſme jour du naufrage, qui eſtoit le lẽdemain de Noel, & l'envoyerent vers ladite roche pour en ſavoir la verité : ou arrivez qu'ils furent, ils trouverent Samſon en tel equippage qu'il eſt dit cy deſſus, ſans qu'i ſe peuſt mouvoir ne remuer du lieu ou il eſtoit ; & tellement apeſanti par la groſſeur de l'enflure qui l'aviat ſaiſi, qu'ils eurent bien de la peine à l'embarquer dans ladite chaloupe. Ce que ayans fait à la fin, emmenerent ledit Samſon audit lieu de Behac ou il fut traitté l'eſpace de cinq ſepmaines premir que l'on peuſt remettre en ſa premiere ſanté, durant leſquelles pluſieurs fois il fut jugé à la mort ſans eſperance de vie aucune. Voilà ce qui advint de ce perilleux voiage à Sãſon, lequel j'ai depuis veu plus de dix ans apres, continuant rouſiours ſon trafic & commerce de la navigation. Certes c'eſt une choſe bien eſtrãge parmi les mortels, qu'un homme quelque fort ou robuſte qu'il fuſt, ait peu durer une ſi longue eſpace de tẽps ſur une roche, battue des cruelles ondes & vagues de la mer, de l'eau de laquelle ou de la pluye il eſtoit le pl9 ſouvẽt arouſé n'avoir q̃ a couverture du ciel, l'uſage du feu interditn tous vivres ordinaires manquer, & avoir

eſchappé la mort. Et qu'eſt-ce autre choſe que les merveilles du Dieu vivant, les forces duquel guarentiſſent contre toute opinion humaine ceux qu'il lui plaiſt conſerver malgrê les efforts de tous Elemens, quelque furieux qu'ils ſoient : eſtant beſoin en cela s'accorder au Pſalmiſte qui dit que quiconque ſe retire en la garde du Dieu vivãt eſt en une treſgrande feureté.