Histoires (Grégoire de Tours)/7

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LIVRE SEPTIÈME


Quoique notre dessein soit de poursuivre l’histoire où nous l’avons laissée dans les livres précédents, la piété réclame cependant auparavant quelques mots sur la mort de l’évêque saint Sauve[1] arrivée, il est hors de doute, pendant cette année[2]. Ayant vécu longtemps, comme il avait coutume de le raconter lui-même, au milieu des habitudes du monde, il s’était mêlé des affaires terrestres avec les puissants du siècle, mais sans se laisser engager aux passions où sont entraînés d’ordinaire les esprits des jeunes gens. Dès que le souffle de l’esprit divin se fut fait sentir au plus profond de ses entrailles, abandonnant les rangs de la milice mondaine, il se retira dans un monastère ; dévoué à Dieu, il comprit qu’il valait mieux être pauvre avec la crainte du Seigneur, que de rechercher les avantages d’un siècle pervers. Dans ce monastère il fut longtemps soumis aux règles instituées par les pères. Étant parvenu à une plus grande force d’esprit et d’âge, à la mort de l’abbé supérieur de ce monastère, il entreprit le soin de paître le troupeau, et lui qui, pour diriger ses frères, semblait devoir se donner davantage au public, dès qu’il fut élevé en dignité il se retira encore davantage. Il chercha une cellule plus secrète ; dans la première, comme il l’affirmait lui-même, son corps, consumé par une trop grande abstinence, avait changé plus de neuf fois de peau. La dignité d’abbé étant venue le surprendre tandis que, dans cette humilité, il se livrait aux oraisons et à la lecture, il pensa souvent qu’il eût mieux valu pour lui vivre retiré parmi les moines que de recevoir le titre d’abbé aux yeux du peuple. Enfin, disant adieu à ses frères et recevant aussi leurs adieux, il se renferma. Il demeura dans cette solitude dans une plus grande abstinence qu’il n’avait fait auparavant. Soigneux d’exercer la charité, lorsqu’il venait un étranger, il lui accordait le tribut de ses oraisons et lui administrait abondamment les choses bénites. Il guérit souvent par ce moyen un grand nombre de malades. Une fois attaqué d’une violente fièvre, il gisait privé de respiration sur son lit, voilà que soudainement la cellule, éclairée d’une grande lumière, fut ébranlée. Sauve ayant levé les mains aux cieux en forme d’actions de grâces, rendit l’âme. Les moines mêlant leurs gémissements à ceux de la mère de leur abbé, emportent le corps du mort, le lavent dans l’eau, le couvrent de vêtements, le placent dans un cercueil, et passent la nuit à gémir et à chanter des psaumes. Le lendemain matin, la cérémonie des obsèques étant préparée le corps commença à s’agiter dans le cercueil, et voilà qu’au grand effroi des méchants, Sauve, comme sortant d’un profond sommeil, se leva, ouvrit les yeux, et, les mains élevées, dit : « Ô Seigneur miséricordieux ! pourquoi m’as-tu fait revenir dans ce lieu ténébreux de l’habitation du monde, lorsque ta miséricorde dans le ciel m’était meilleure que la vie de ce siècle pervers ? » Comme tous restaient stupéfaits, lui demandant ce que c’était qu’un tel prodige, il ne leur répondit rien. Étant sorti du cercueil, et ne sentant plus du tout le mal dont il avait souffert auparavant, il resta trois jours sans boire ni manger. Le troisième jour, ayant rassemblé les moines et sa mère, il leur dit : « Écoutez, mes très chers frères, et sachez que tout ce que vous voyez dans ce monde n’est rien ; mais, selon la parole du prophète Salomon, tout est vanité[3]. Heureux celui qui mène sur la terre une conduite qui lui fisse mériter de voir la gloire de Dieu au ciel ! » Après ces mots, il hésita pour savoir s’il en dirait davantage ou s’il garderait le silence. Comme il se taisait, tourmenté par les prières de ses frères pour qu’il leur expliquât ce qu’il avait vu, il dit donc : « Lorsqu’il y a quatre jours vous m’avez vu mort dans ma cellule ébranlée, je fus emporté et enlevé au ciel par des anges, de sorte qu’il me semblait que j’avais sous les pieds, non seulement cette terre fangeuse, mais aussi le soleil et la lune, les nuages et les astres ; on m’introduisit ensuite par une porte plus brillante que ce jour dans une demeure remplie d’une lumière ineffable et d’une étendue inexprimable, dont tout le pavé était resplendissant d’or et d’argent ; elle était obstruée d’une si grande multitude de différents sexes, que, ni en longueur, ni en largeur, les regards ne pouvaient traverser la foule. Quand les anges qui nous précédaient nous eurent frayé un chemin parmi les rangs serrés, nous arrivâmes a un endroit que nous avions déjà considéré de loin et sur lequel était suspendu un nuage plus lumineux que toute lumière ; on n’y pouvait distinguer ni le soleil, ni la lune, ni aucune étoile, et il brillait par sa propre clarté beaucoup plus que tous les astres ; de la nue sortait une voix semblable à la voix des grandes eaux. Moi, pauvre pécheur, j’étais salué humblement par des hommes en habits sacerdotaux et séculiers, et qui étaient, comme me l’apprirent ceux qui me précédaient, des martyrs et des confesseurs que nous adorons ici-bas avec le plus profond respect. M’étant placé dans l’endroit qu’on m’indiqua, je fus inondé d’un parfum d’une douceur excessive, qui me nourrit tellement que je n’ai encore ni faim ni soif. J’entendis une voix qui disait : Qu’il retourne sur la terre, car il est nécessaire à nos Églises. J’entendais une voix, car on ne pouvait voir celui qui parlait. M’étant prosterné sur le pavé, je disais en gémissant : Hélas ! hélas ! Seigneur, pourquoi m’as-tu fait connaître ces choses si je devais en être privé ? Voilà qu’aujourd’hui je suis rejeté de devant ta face pour retourner dans un monde fragile, et ne pouvoir plus revenir ici. Je t’en conjure, Seigneur, ne détourne pas de moi ta miséricorde ; je te supplie de me laisser habiter ce lieu, de peur qu’après en être sorti je ne périsse ; et la voix qui m’avait parlé dit : Vas en paix, car je suis ton gardien jusqu’à ce que je te reconduise ici. Ayant donc laissé mes compagnons, je descendis en pleurant, et sortis par la porte par où j’étais entré. » À ce discours tous restèrent stupéfaits, et le saint de Dieu recommença à dire avec larmes : « Malheur à moi qui ai osé révéler un tel mystère ! Voilà que le doux parfum dont j’avais été embaumé dans le lieu saint, et qui m’a soutenu pendant trois jours sans boire ni manger, s’est éloigné de moi. Ma langue est couverte de blessures déchirantes, et si enflée qu’elle me semble remplir toute ma bouche ; et je sais que j’ai déplu à Dieu mon Seigneur en divulguant ces secrets. Mais, Seigneur, tu sais que je l’ai fait dans la simplicité de mon cœur, et non dans l’orgueil de mon esprit. Je te prie donc de me pardonner, et de ne pas m’abandonner selon ta promesse. » Il dit et se tut ; puis il pria, mangea et but. En écrivant ceci, je crains que quelque lecteur ne le trouve incroyable, selon ce qu’a écrit Salluste [Catilina, III]] dans son histoire : « Quand on rappelle la vertu et la gloire des grands hommes, chacun accueille sans peine ce qu’il croit pouvoir faire lui-même aisément ; mais il regarde comme faux ce qui lui parait au dessus de ses forces. » J’atteste le Dieu tout-puissant que j’ai entendu dire de la propre bouche de saint Sauve ce que je raconte ici.

Longtemps après le saint homme ayant quitté sa cellule, fut promit à l’épiscopat et ordonné évêque malgré lui. Il remplissait ce ministère, je crois, depuis dix ans lorsqu’une peste s’éleva dans la ville d’Albi. Déjà la plus grande partie du peuple avait péri, et il ne restait qu’un petit nombre de citoyens. Le saint homme, comme un bon pasteur, ne voulut point s’éloigner de ce lieu ; mais il exhortait ceux qui restaient à se livrer constamment et avec opiniâtreté à l’oraison et aux veilles, et à s’adonner au bien tant en actions qu’en pensées, disant : « Faites ainsi, afin que si Dieu veut vous retirer de ce monde, vous puissiez entrer, non en jugement, mais en repos. » Sachant, comme je le crois, par la révélation du Seigneur, qu’il allait être appelé auprès de lui, il disposa son cercueil, lava son corps, revêtit une robe, et le visage tourné vers le ciel, il rendit l’âme en paix. Il était d’une grande sainteté et sans la moindre cupidité, ne voulant jamais avoir d’or. S’il était forcé d’en recevoir, il le distribuait aussitôt aux pauvres. De son temps, le patrice Mummole [Mummolus] emmenant captifs un grand nombre de citoyens de cette ville, il le suivit et les racheta tous. Le Seigneur accorda à lui et à son peuple une si grande faveur que ceux qui emmenaient les captifs lui rendirent quelque chose du prix, et lui firent des présents sur le reste : ainsi il rétablit dans leur ancienne liberté les prisonniers de sa patrie. Je sais encore un grand nombre de belles actions de ce saint homme, mais j’en passe beaucoup sous silence, parce que je veux retourner à l’histoire que j’ai commencée.

Lorsque Chilpéric eut trouvé la mort qu’il cherchait depuis longtemps, les Orléanais et les Blaisoisi réunis se jetèrent sur les gens de Châteaudun, et les massacrèrent à l’improviste ; ils incendièrent les maisons, les provisions, et tout ce qu’il leur était difficile d’emporter ; ils s’emparèrent des troupeaux, et pillèrent tout ce qu’ils purent enlever. Pendant qu’ils se retiraient, les habitants de Châteaudun et de Chartres s’étant réunis, et ayant suivi leurs traces, leur firent subir le même traitement qu’ils en avaient reçu, et ne laissèrent rien dans les maisons ni dehors. Des querelles s’étant élevées entre eux, et les Orléanais ayant pris les armes, par l’intervention des comtes la paix fut conclue jusqu’à l’audience solennelle, c’est-à-dire jusqu’au jour où on jugerait quel parti avait injustement fait la guerre à l’autre, et devait payer une juste composition : ainsi la guerre cessa.

Vedaste [Vedastès], surnommé Avon, qui avait tué Loup [Lupus] et Ambroise [Ambrosius] par amour pour la femme de ce dernier, qui était, dit-on, sa cousine germaine, et qu’il épousa, commettait dans le Poitou un grand nombre de crimes. Ayant été joint dans un certain lieu par le saxon Childéric, comme ils s’accablaient à l’envi d’injures, il fut frappé d’un coup de lance par un des serviteurs de Childéric. Tombé à terre, et blessé encore de plusieurs autres coups, son âme perverse s’échappa avec son sang, et la justice divine vengea le sang innocent qu’il avait répandu de sa propre main ; car ce misérable avait commis un grand nombre de vols, d’homicides et d’adultères qu’il vaut mieux passer sous silence. Le Saxon composa pourtant avec son fils pour le prix de sa mort.

La reine Frédégonde, devenue veuve, se rendit à Paris avec tous ses trésors, qu’elle enferma sous la garde des murs de cette ville, et se réfugia dans l’église cathédrale, où elle fut protégée par l’évêque Ragnemode ; mais les trésoriers du roi enlevèrent les autres trésors demeurés dans la maison de Chelles, et parmi lesquels était le bassin d’or qu’elle avait précédemment fait faire, et ils se rendirent promptement vers le roi Childebert, résidant alors dans la ville de Meaux.

La reine Frédégonde, après en avoir délibéré, envoya des députés au roi Gontran pour lui dire : « Que mon seigneur vienne, et prenne possession du royaume de son frère. J’ai un petit enfant que je désire mettre dans ses bras, et je me soumets moi-même humblement à son pouvoir. » Le roi Gontran, ayant appris la mort de son frère, le pleura amèrement. Modérant sa douleur, il rassembla une armée et marcha sur Paris. Lorsqu’il eut été reçu dans les murs de cette ville, le roi Childebert, son neveu, arriva d’un autre côté.

Les Parisiens n’ayant pas voulu recevoir Childebert, il envoya des députés vers le roi Gontran, disant : « Je sais, père très pieux, que ta bonté n’ignore pas de quelle manière jusqu’à présent l’inimitié et la guerre ont fait tort à tout le monde, de sorte que nul ne peut obtenir justice de ce qui lui est dû ; je te supplie donc humblement qu’il te plaise d’observer les conventions qui ont été passées entre nous après la mort de mon père. » Alors le roi Gontran répondit aux députés : « Ô misérables et perfides, en qui il n’y a rien de vrai, et qui n’observez pas vos promesses, voilà que sans avoir égard à tout ce que vous m’avez promis, vous avez conclu avec le roi Chilpéric un nouveau traité, pour que les deux rois partageassent entre eux mes États, après m’avoir chassé du trône. Voilà vos traitésii, voilà vos signatures dont vous avez scellé votre perfidie ; et de quel front maintenant osez-vous me demander que je reçoive mon neveu Childebert, dont vous avez voulu me faire un ennemi par votre perversité ? » Les envoyés lui répliquèrent : « Si la colère s’est réellement emparée de ton ame que tu ne veuilles rien accorder à ton neveu de tout ce que tu lui as promis, cesse au moins de retenir ce qui doit lui revenir du royaume de Charibert. » Gontran leur dit : « Voilà les traités que nous avons faits entre nous ; ils disent que celui qui, sans le consentement de son frère, entrera dans la ville de Paris, perdra sa part, et aura pour juges et pour rémunérateurs le martyr Polyeucteiii, ainsi que les confesseurs saint Hilaire et saint Martin. Néanmoins, mon frère Sigebert est venu à Paris, et mort par le jugement de Dieu, il a perdu sa part. Chilpéric en a fait de même. C’est à cause de ces transgressions qu’ils ont perdu leur part ; comme ils sont morts selon le jugement de Dieu, et conformément aux imprécations contenues dans le traité, je veux soumettre à mon pouvoir, avec l’appui de la loi, tout le royaume et les trésors de Charibert ; et je n’accorderai rien à personne que de ma propre volonté. Retirez-vous donc, hommes mensongers et perfides, et annoncez à votre roi ma résolution. »

Ceux-ci s’étant retirés, Childebert envoya une seconde fois des députés au roi Gontran, pour lui redemander la reine Frédégonde, lui disant : « Remets-moi cette homicide qui a fait périr ma tante, a tué mon père et mon oncle, et a frappé du glaive jusqu’à mes cousinsiv ». Le roi lui répondit : « Nous réglerons toutes ces choses dans le plaid général que nous tiendrons, après y avoir délibéré sur ce qu’il convient de faire. » Il protégeait Frédégonde, et l’invitait souvent à des repas, lui promettant qu’il serait pour elle un solide appui. Un certain jour qu’ils étaient ensemble, la reine se leva, et dit adieu au roi, qui la retint, en lui disant : « Prenez encore quelque chose. Elle lui dit : Permettez-moi, je vous en prie, seigneur, car il m’arrive, selon la coutume des femmes, qu’il faut que je me lave pour enfanter. » Ces paroles le rendirent stupéfait, car il savait qu’il n’y avait que quatre mois qu’elle avait mis un fils au monde : il lui permit cependant de se retirerv.

Les principaux du royaume de Chilpéric, tels qu’Ansovald et autres, se rassemblèrent auprès de son fils né, comme nous l’avons dit, de quatre mois, l’appelèrent Clotairevi, firent prêter, aux cités qui appartenaient auparavant à Chilpéric, le serment de fidélité au roi Gontran et à son neveu Clotaire.

Le roi Gontran ayant égard à la justice, rendit tous les biens que les fidèles de Chilpéric avaient injustement enlevés à divers gens. Il fit aussi beaucoup de présents aux églises, et il fit revivre les testaments des morts qui avaient institué les églises leurs héritiers, testaments qui avaient été supprimés par Chilpéric. Il se montra bienveillant envers beaucoup de gens, et fit beaucoup de bien aux pauvres.

Comme il n’était pas sûr des hommes parmi lesquels il était venu [les Parisiens], il se munit d’armes, et il n’allait jamais à l’église ou dans quelque autre des lieux qui lui plaisaient, sans être accompagné d’une garde considérable. Il arriva qu’un certain dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuplevii, pour qu’on entendit la messe, le roi s’étant tourné vers le peuple dit : « Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué dernièrement mes frères ; que je puisse au moins pendant trois ans élever mes neveux que j’ai faits mes fils adoptifs, de peur qu’il n’arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel ! qu’après ma mort vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu’il ne resterait de notre famille aucun homme fort pour vous défendre. » À ces mots tout le peuple adressa pour le roi des prières au Seigneur.

Pendant que ces choses se passaient, Rigonthe, fille du roi Chilpéric, s’avança jusqu’à Toulouse, avec les trésors dont nous avons parlé ; voyant qu’elle touchait à la frontière des Goths, elle commença à retarder sa marche, d’autant plus que les siens lui disaient qu’il fallait qu’elle s’arrêtât dans cet endroit, parce qu’ils étaient fatigués du voyage, que leurs habits étaient sales, leurs chaussures usées, et que les harnais de leurs chevaux, des voitures et des chariots dans lesquels ils étaient montés, étaient en mauvais état. Ils prétendaient qu’il fallait d’abord remettre en bon ordre toutes ces choses, pour continuer leur voyage et paraître avec élégance devant son futur époux, de peur que s’ils arrivaient mal équipés chez les Goths, on ne se moquât d’eux. Tandis qu’ils s’arrêtaient pour ces raisons, la mort du roi Chilpéric parvint aux oreilles du duc Didier. Ayant assemblé alors les guerriers les plus hardis, il entra dans Toulouse, et ayant découvert les trésors de la reine Rigonthe, il les lui enleva, les déposa dans une maison scellés de son sceau, sous la garde de soldats courageux, et laissa à la reine à peine de quoi vivre, jusqu’au moment de son retour dans la ville.

Il se hâta de se rendre auprès de Mummole, avec qui il avait conclu une alliance deux ans auparavant. Mummole résidait dans la ville d’Avignon avec Gondovald, dont nous avons parlé dans le livre précédent. Réuni au duc Didier, Gondovald marchant sur Limoges, il arriva au bourg de Brives-la-Gaillarde, où l’on dit que repose saint Martin disciple de notre saint Martin ; là ayant été élevé sur un bouclier, il fut proclamé roi ; mais au troisième tour qu’on lui faisait faire ainsi élevé dans l’assemblée des guerriers, on rapporte qu’il tomba, de sorte que les mains des assistants purent à peine le retenir. Ensuite il parcourut les cités environnantes.

Rigonthe demeurait à Toulouse, dans la basilique de Sainte-Marie, où la femme de Ragnovald, dont nous avons parlé plus hautviii, s’était réfugiée, craignant Chilpéric. Ragnovald, revenu d’Espagne, reprit sa femme et ses biens. Il avait été envoyé en ambassade en Espagne par le roi Gontran.

Dans ce temps, un grand incendie, suscité par l’ennemi qui veille toujours, consuma à Brives la basilique de Saint-Martin à tel point que l’autel et les colonnes qui étaient faits de différentes espèces de marbre furent réduits en cendre. Mais ce temple a été dans la suite si bien reconstruit par l’évêque, Ferréole [Ferreolus – Évêque de Limoges], qu’il paraissait n’avoir aucunement souffert. Les habitants sont remplis d’admiration et de respect pour ce saint, parce qu’ils éprouvent souvent sa miraculeuse puissance.

C’était dans le dixième mois [décembre] de l’année que se passaient ces choses. On vit alors sur les ceps de vignes de nouveaux sarments, avec des raisins tout formés, et les arbres couverts de fleurs. Un grand météore parcourant le ciel éclaira au loin le monde avant que la lumière du jour eût paru. On vit aussi dans le ciel briller des rayons ; on aperçut pendant deux heures du côté du nord une colonne de feu comme suspendue au ciel, et surmontée d’une grande étoile. La terre trembla à Angers ; et un grand nombre d’autres prodiges se manifestèrent, pour, annoncer, je crois, la mort de Gondovald.

Le roi Gontran envoya ses comtes pour s’emparer des cités que Sigebert avait autrefois reçues du royaume de son frère Charibert ; il ordonna de faire prêter serment à ces villes, et de les soumettre a son pouvoir. Les habitants de Tours et de Poitiers voulurent passer à Childebert fils de Sigebert ; mais les habitants de Bourges ayant pris les armes, se préparèrent à marcher contre eux, et incendièrent le pays de Tours. Ils mirent le feu à l’église de Mareuil-sur-Cher dans le territoire de Tours ; et dans laquelle on conservait les reliques de saint Martin ; mais par la protection du saint, dans un incendie si dévorant, le mouton ainsi que les brins d’herbes qu’on avait placés sur l’autelix, ne furent pas consumés par le feu. Les Tourangeaux voyant ces incendies envoyèrent une députation, disant qu’ils aimaient mieux se soumettre à temps au roi Gontran, que de voir dévaster leur pays par la flamme ou le fer.

Aussitôt après la mort de Chilpéric, le duc Gararic avait marché sur Limoges, et lui avait fait prêter serment de fidélité au nom de Childebert. De là s’étant dirigé vers Poitiers, il avait été reçu par les habitants et demeurait dans cette ville. Ayant appris les maux que souffraient les Tourangeaux, il envoya une députation, nous conjurant de ne pas nous livrer au parti du roi Gontran, si nous voulions consulter, nos vrais intérêts, et de nous souvenir plutôt de Sigebert, père de Childebert. Nous fîmes dire à notre tour à l’évêque et aux citoyens de Poitiers que, s’ils ne se soumettaient pas à temps au roi Gontran, ils subiraient les mêmes maux, car nous leur fîmes observer que Gontran était maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, qu’il les avait adoptés, et qu’il possédait ainsi tout le royaume comme avait fait autrefois son père Clotaire. Ils ne se rendirent pas à nos observations, et Gararic sortit de la ville comme pour aller chercher une armée, y laissant Eberon serviteur du roi Childebert.

Sichaire et Wiliachaire, comte d’Orléans, qui demeurait alors à Tours, levèrent une armée contre les habitants de Poitiers ; leur pays fût ravagé d’un côté par les Tourangeaux, et de l’autre par les habitants de Bourges. Ils approchaient de la frontière, et avaient déjà commencé à incendier des maisons, lorsque les poitevins leur envoyèrent des députés disant : « Nous vous prions d’attendre jusqu’au plaid que doivent tenir ensemble les rois Gontran et Childebert ; que s’il est constant que le bon roi Gontran possède ce pays, nous ne ferons aucune résistance : sinon, nous reconnaîtrons le seigneur que nous devons servir. » Les autres leur répondirent : « Rien ne nous regarde dans cette affaire, si ce n’est d’accomplir les ordres du prince. Si vous ne voulez pas, nous allons continuer à ravager tout. » Ils incendièrent donc tout, et emmenèrent le butin et les prisonniers ; les partisans de Childebert ayant été alors chassés de la ville, les habitants prêtèrent au roi Gontran un serment qu’ils n’observèrent pas long-temps.

Le temps fixé pour le plaid étant arrivé, le roi Childebert envoya vers le roi Gontran l’évêque Ægidius, Gontran Boson, Sigewald et beaucoup d’autres. Lorsqu’ils furent entrés, l’évêque dit : « Nous rendons grâce au Dieu Tout-Puissant, ô roi très pieux, de ce qu’après bien des fatigues il t’a remis en possession de tes pays et de ton royaume. Le roi lui dit : On doit rendre de dignes actions de grâces au Roi des Rois, au Seigneur des Seigneurs dont la miséricorde a daigné accomplir ces choses ; on ne t’en doit aucune à toi qui, par tes perfides conseils et tes fourberies, as fait incendier l’année passée tous mes États ; toi qui n’as jamais tenu ta foi à aucun homme, toi, dont l’astuce est partout fameuse, et qui te conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume ! » À ces paroles, l’évêque, saisi de courroux, se tut. Un des députés dit : « Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont son père était en possession. Gontran répondit â celui-ci : Je vous ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c’est pourquoi je ne veux point les rendre. Un autre député lui dit : Ton neveu te prie de lui faire remettre la criminelle Frédégonde, qui a fait périr un grand nombre de rois, pour qu’il venge sur elle la mort de son père, de son oncle et de ses cousins. » Le roi lui répondit : « Elle ne pourra être remise en son pouvoir, parce qu’elle a un fils qui est roi ; je ne crois pas à la vérité de tous les crimes que vous lui imputez. » Ensuite Gontran-Boson s’approcha du roi comme pour lui rappeler quelque chose ; et, comme il avait répandu que Gondovald venait d’être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit : « Ennemi de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient exprès pour placer sur notre trône un Ballomerx (le roi appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu promets ! » Boson lui répondit : « Toi, seigneur et roi, tu es assis sur le trône royal, et personne n’ose répondre à ce que tu dis ; je soutiens que je suis innocent de cette affaire. S’il y a quelqu’un, égal à moi, qui m’impute en secret ce crime, qu’il vienne publiquement et qu’il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement de Dieu ; qu’il décide lorsqu’il nous aura vu combattre en champ clos. » À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi dit : « Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos frontières un étranger, dont le père a tourné la meule, et, pour dire vrai, son père a manié la carde et fait de la laine. » Et, quoiqu’il se puisse bien faire qu’un homme s’occupe de deux métiers, un des députés répondit à ce reproche du roi : « Tu prétends donc que cet homme a eu deux pères, l’un cardeur et l’autre meunier. Cesse, ô roi, de parler si mal, car on n’a point ouï dire qu’un seul homme, si ce n’est en matière spirituelle, puisse avoir deux pères. » Comme ces paroles excitaient le rire d’un grand nombre, un autre député dit : « Nous te disons adieu, ô roi ! puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à tes frères ; elle te fera bientôt sauter la cervelle ; » et ils se retirèrent après ce bruyant débat. À ces mots le roi, enflammé de colère, ordonna qu’on leur jetât à la tête pendant qu’ils se retiraient du fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri et la boue puante des rues de la ville. Couverts d’ordures, les députés se retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d’injures et d’outrages.

Pendant que la reine Frédégonde résidait dans une église de Paris, Léonard, un de ses domestiques, qui arrivait de la ville de Toulouse, étant venu vers elle, lui raconta les injures et les outrages auxquels sa fille était en proie, lui disant : « Comme par votre ordre j’ai voyagé avec la reine Rigonthe, j’ai vu son abaissement et comment elle a été dépouillée de ses trésors et de tous ses biens : m’étant échappé par la fuite, je viens annoncer à ma maîtresse ce qui a été fait. » À ces paroles, Frédégonde, entrant en fureur, ordonna qu’on le mît à nu dans l’église même, et qu’après l’avoir dépouillé de ses vêtements et d’un baudrier qu’il avait reçu en présent du roi Chilpéric, on le chassât de sa présence. Elle fit pareillement battre, dépouiller et mutiler les cuisiniers et boulangers, et tous ceux qu’elle sut de retour de ce voyage. Elle essaya de noircir auprès du roi, par d’odieuses accusations, Nectaire [Nectarius], frère de l’évêque Baudégésile [Évêque du Mans], affirmant qu’il avait enlevé beaucoup de choses des trésors du roi mort. Elle disait qu’il avait pris dans l’office des peauxxi et des vins, et demandait qu’on le chargeât de chaînes et qu’on le plongeât dans une obscure prison ; mais la douceur du roi et la protection de Baudégésile empêchèrent qu’il n’en fût ainsi. Faisant tant d’insolentes actions, cette reine ne craignait pas Dieu, dans l’église duquel elle cherchait un asile. Elle avait alors auprès d’elle le juge Odon [Audon], qui, du temps du roi Chilpéric, l’avait conseillée dans une multitude de crimes. Ce fut lui qui, de concert avec le préfet Mummole, soumit à un tribut public un grand nombre de Francs qui, dans le temps du roi Childebert l’ancien, en avaient été exempts. Après la mort du roi, les Francs le dépouillèrent et le mirent à nu, de manière qu’il ne lui resta que ce qu’il put emporter sur lui. Ils incendièrent sa maison ; ils lui auraient même ôté la vie s’il ne s’était réfugié dans l’église avec la reine.

Elle reçut avec colère l’évêque Prétextat que les habitants de Rouen, après la mort du roi, rappelèrent de l’exil et rétablirent dans sa ville avec une grande joie et en grand triomphe. Après son retour, il se rendit dans la ville de Paris et se présenta au roi Gontran, le priant d’examiner avec soin son affaire. La reine prétendait qu’on ne devait pas recevoir un homme qui avait été éloigné du ministère pontifical par le jugement de quarante-cinq évêques. Comme le roi voulait convoquer un synode à ce sujet, Ragnemode, évêque de Paris, donna cette réponse au nom de tous les évêques : Sachez que les évêques lui ont infligé une pénitence, mais qu’ils ne l’ont point absolument écarté de l’épiscopat. Ayant été reçu par le roi et admis à sa table, il retourna ensuite dans sa ville.

Promotus, que le roi Sigebert avait créé évêque de Châteaudun, en avait été écarté après la mort du roi, parce que sa ville était du diocèse de Chartres. Le jugement rendu contre lui [en 573 au Concile de Paris] ne lui avait laissé que le ministère de la prêtrise. Il alla trouver le roi pour le prier de lui rendre son évêché de Châteaudun ; mais Pappole, évêque de la ville de Chartres, s’y opposa en disant que Châteaudun était de son diocèse, et surtout en montrant le jugement des évêques ; de sorte que Promotus ne put rien obtenir du roi, si ce n’est la restitution de ses propres biens dans le territoire de Châteaudun, où il demeurait avec sa mère encore vivante.

Pendant que le roi demeurait à Paris, un pauvre l’aborda en lui disant : « Écoute, roi, les paroles de ma bouche ; sache que Faraulf, autrefois domestique de ton frère, veut te tuer ; j’ai appris que son projet était de te porter un coup de couteau ou de lance, lorsque tu te rendras à l’église pour entendre les prières du matin. » Le roi, étonné, envoya appeler Faraulf : comme il niait la chose, le roi, saisi de crainte, se munit d’armes. Il n’allait plus aux lieux saints ni autre part sans être entouré d’hommes armés et de gardes. Faraulf mourut peu de temps après.

Comme il s’élevait de grandes clameurs contre ceux qui avaient été puissants sous le roi Chilpéric, parce qu’ils avaient enlevé à autrui des métairies ou d’autres biens, le roi fit rendre tout ce qu’on avait pillé injustement, comme nous l’avons déjà rapporté plus haut. Il ordonna à la reine Frédégonde de se retirée dans le domaine de Reuilxii, situé dans le territoire de Rouen[4] ; elle y fut accompagnée par les hommes les plus considérables du royaume de Chilpéric, qui, la laissant dans cet endroit avec l’évêque Mélanius, qui avait été exilé de Rouen, se rendirent auprès de son fils, lui promettant de l’élever avec le plus grand soin.

Frédégonde, retirée dans ce domaine, était très affligée de ce qu’on lui avait enlevé son pouvoir, et, trouvant le sort de Brunehault meilleur que le sien, elle envoya secrètement un clerc, son confident, pour l’entourer de piéges et la tuer. Il devait s’introduire adroitement à son service, gagner sa confiance, et la tuer secrètement. Étant donc venu, le clerc s’insinua auprès de Brunehault par diverses ruses, disant : « Je fuis loin de la face de la reine Frédégonde ; et viens vous demander votre protection. » Il commença à se rendre serviable, agréable et soumis à tout le monde, et familier de la reine ; mais peu de temps après on s’aperçut que c’était une fourberie. On l’enchaîna, on le battit de verges ; et, après lui avoir fait avouer son dessein, on lui permit de retourner vers sa maîtresse. Quand il lui eut rapporté ce qui s’était passé, et qu’il n’avait pu exécuter ses ordres, elle lui fit couper les pieds et les mains.

Pendant que ces choses se passaient ainsi [en 591], le roi Gontran, revenu à Châlons, faisait de soigneuses recherches sur la mort de son frère ; la reine accusa de ce crime Eberulfxiii, son domestique, car elle l’avait prié de demeurer avec elle après la mort du roi, sans pouvoir l’obtenir. Cette inimitié s’étant donc accrue, la reine prétendit qu’il était le meurtrier du prince, qu’il avait pillé beaucoup d’argent des trésors, et qu’il s’était ainsi retiré à Tours. Elle dit donc au roi que, s’il voulait venger la mort de son frère, c’était à cet homme qu’il devait l’imputer. Alors le roi jura devant tous les grands qu’il voulait détruire non seulement Eberulf, mais sa postérité jusqu’à la neuvième génération, afin de faire cesser, par leur mort, cette coutume perverse de tuer les rois. Eberulf, instruit de ce dessein, se réfugia dans la basilique de Saint-Martin, dont il avait souvent envahi les biens. Comme on prit alors des mesures pour le garder, les gens d’Orléans et ceux de Blois venaient tour à tour s’acquitter de cet office. Quinze jours s’étant écoulés, ils s’en retournèrent avec un grand butin, emmenant les bêtes de somme, les troupeaux et tout ce qu’ils avaient pu piller. Une dispute s’étant élevée entre ceux qui emmenaient les bêtes de somme de Saint-Martin, ils se percèrent réciproquement de leurs lances. Deux soldats qui emmenaient des mules entrèrent dans une maison voisine pour demander à boire. Comme le propriétaire leur dit qu’il n’avait pas de quoi leur donner à boire, ils levèrent leurs lances pour le percer ; mais lui, saisissant une épée, les en frappa tous deux ; et tous deux ils tombèrent et moururent. Les bêtes de somme de Saint-Martin furent rendues. Les Orléanais firent alors de si grands ravages qu’on ne pourrait les rapporter.

Sur ces entrefaites, le roi concéda à différentes personnes les biens d’Eberulf ; on exposa en public l’or, l’argent et les effets les plus précieux : on confisqua ce qu’il avait déposé entre les mains de certaines gens ; on enleva ses troupeaux de chevaux, de porcs et de bêtes de somme. Une maison située dans l’intérieur de la ville[5] xiv, qu’il avait enlevée à l’église, et qui était remplie de vin, de provisions et de beaucoup d’autres choses, fut entièrement pillée, et il n’en resta rien que les murailles. Il nous accusait nous-mêmes de tout cela, nous qui prenions à ses affaires un sincère intérêt ; et il répétait souvent que, s’il rentrait jamais en grâce auprès du roi, il se vengerait sur nous de tout ce qu’il souffrait. Dieu, qui découvre le secret des cœurs, sait que nous lui prêtions secours de tout notre pouvoir, et à bonne intention, quoique auparavant il nous eût tendu beaucoup de piéges à l’occasion des biens de saint Martin. Il existait cependant un motif pour me faire oublier ses injures ; c’est que j’avais tenu son fils sur les fonts baptismaux. Mais je crois que ce qui nuisait surtout à ce malheureux, c’est qu’il n’avait aucun respect pour le saint évêque, car il commit souvent des meurtres dans le portique même qui est aux pieds du saint, et se livrait continuellement à des orgies et à de vains plaisirs. Un jour, déjà ivre, voyant qu’un prêtre tardait à lui apporter du vin, il le frappa de coups de poing et avec un banc brisé, tellement que le prêtre fut près de rendre l’âme, et peut-être fût-il mort si les médecins ne l’eussent soigné. De peur du roi, Eberulf demeurait dans la sacristie même de la sainte basilique. Lorsque le prêtre qui gardait les clefs s’était retiré après avoir fermé les autres portes, des servantes entrant par la porte de la sacristie avec d’autres domestiques d’Eberulf, venaient admirer les peintures des parois, et examiner les ornements du saint sépulcre ; ce qui était très-scandaleux pour les religieux. Le prêtre en ayant été instruit, enfonça des clous à la porte, et mit des verrous en dedans. Eberulf, pris de vin au sortir d’un festin, ayant remarqué cela, pendant qu’au commencement de la nuit nous chantions des psaumes dans la basilique, entra comme un furieux, et se mit à m’accabler d’outrages et de malédictions, me reprochant, entre autres injures, que je voulais le priver de la protection du saint. Étonné de l’extravagance qui s’était emparée de cet homme, je m’efforçai de l’apaiser par de douces paroles ; mais n’y pouvant réussir, je résolus de garder le silence. Comme je me taisais, il se tourna vers le prêtre, et vomit contre lui un grand nombre d’injures, l’insultant par des paroles insolentes, et moi par divers outrages. Voyant qu’il était, pour ainsi dire, possédé du démon, nous sortîmes de la sainte basilique, et fîmes cesser le scandale et Vigiles, trouvant de la plus grande indignité que, sans respect pour le saint évêque, il eût excité une telle rixe devant son tombeau même.

J’eus dans ce temps un songe que je racontai à Eberulf dans la sainte basilique, disant : « Il me semblait que je célébrais la cérémonie de la sainte messe dans ce temple. Déjà l’autel était couvert du manteau de soie et des offrandesxv, lorsque je vis tout à coup entrer le roi Gontran qui s’écriait d’une voix forte : Arrachez du saint autel de Dieu l’ennemi de notre race, arrachez d’ici un homicide. Entendant ces paroles, je me tournai vers toi, et te dis : Malheureux, saisis le manteau de l’autel qui couvre les offrandes sacrées, de peur qu’on ne t’arrache d’ici. Ayant saisi le manteau, tu semblais près de le laisser échapper de ta main., et ne le tenais pas fortement. Étendant les mains, je me présentai en face du roi, en disant : N’enlève pas cet homme de la sainte basilique, de peur que tu ne coures risque de la vie, et que le pouvoir du saint évêque ne te fasse périr ; ne te tue point, de ta propre lance, car si tu le fais, tu perdras cette vie, ainsi que la vie éternelle. Le roi m’ayant résisté, tu lâchas le manteau, et vins derrière moi et je t’étais fort déplaisant. Revenant à l’autel, tu repris le manteau, et le lâchas une seconde fois. Pendant que tu le tenais ainsi mollement, et que je résistais énergiquement au roi, je me suis réveillé saisit de crainte, ignorant ce que signifie ce songe xvi. »

Quand je lui eus raconté cela, il me dit : « Le songe que tu as eu est véritable ; car il se rapporte bien à ma pensée. » Je lui dis : « Qu’a donc imaginé ta pensée ? » Il me répondit : « J’avais résolu, si le roi ordonnait qu’on m’arrachât de cet endroit, de tenir d’une main le manteau de l’autel, et de l’autre, tirant mon épée, de t’en frapper d’abord, et de tuer ensuite autant de clercs que j’en aurais trouvé. Ce n’eût pas été ensuite un malheur pour moi de succomber à la mort, si j’eusse pu tirer vengeance des clercs de ce saint. » Ces paroles me saisirent de stupeur, et je m’étonnai de ce qu’était cet homme ; car le diable parlait par sa bouche, et il n’eut jamais aucune crainte de Dieu. Pendant qu’il était en liberté, il envoyait ses chevaux et ses troupeaux à travers les moissons et les vignes des pauvres. Si ceux dont il détruisait les récoltes les chassaient, il les faisait aussitôt battre par ses gens. Dans l’angoisse même où il était, il rappela souvent qu’il avait ravi injustement les biens du saint évêque. Enfin, l’année précédente, il avait excité un certain homme de la ville à traduire en justice les intendants de l’Église. Alors, sans égard pour la justice, il enleva à l’église, sous prétexte d’une prétendue vente, les biens qu’elle possédait autrefois, et donna à son agent l’or qui garnissait son baudrier. Il commit ainsi beaucoup d’autres indignités jusqu’à la fin de sa vie que nous rapporterons dans la suite.

La même année, un Juif nommé Armentaire [Armentarius], avec un compagnon de sa secte et deux Chrétiens, vint à Tours pour exiger le paiement des cautions que lui avaient données le vicaire xvii Injuriosus et Eunome [Enomius], autrefois comte [de Tours], pour l’avance qu’il avait faite des tributs publics. Les ayant interpellés, il en reçut la promesse qu’ils lui remettraient l’argent avec les intérêts, et ils lui dirent : « Si vous venez dans notre maison, nous vous donnerons ce que nous vous devons, et nous vous ferons d’autres présents, comme il est juste. » Armentaire y étant donc allé fut reçu par Injuriosus et admis à sa table ; le repas terminé, à l’approche de la nuit, ils se mirent en marche pour aller dans un autre lieu. On rapporte qu’alors les Juifs et les deux Chrétiens furent tués par des gens d’Injuriosus, et jetés dans un puits voisin de la maison. À la nouvelle de ce qui s’était passé, leurs parents vinrent à Tours, et sur les renseignements fournis par quelques personnes, ils découvrirent le puits d’où ils firent retirer les hommes. Injuriosus fut soupçonné coupable de ce crime. Il fut appelé en jugement ; mais comme il désavouait fortement, le fait, et que les parents n’avaient aucune preuve pour le convaincre, on arrêta qu’il se déclarerait innocent par le serment. Les parents, peu contents de ce jugement, remirent l’affaire à la décision du roi Childebert. Mais on ne trouva ni l’argent ni les cautions du Juif mort. Beaucoup de personnes prétendaient alors que le tribun Médard xviii [Medardus] avait trempé dans ce crime, parce qu’il avait aussi emprunté de l’argent du Juif. Injuriosus vint au plaid en présence du roi Childebert, et attendit pendant trois jours, jusqu’au coucher du soleil xix. Comme ses adversaires ne vinrent point, et que personne ne se porta contre lui dans cette affaire, il retourna chez lui.

La dixième année du règne de Childebert[6], le roi Gontran ayant convoqué les peuples de son royaume, leva une armée considérable, dont la plus grande partie, avec les gens d’Orléans et de Bourges, marcha contre les Poitevins qui avaient manqué à la fidélité qu’ils avaient promise au roi. Ils envoyèrent d’abord à Poitiers des députés pour savoir s’ils voulaient ou non les recevoir. Mérovée [Marovéus], évêque de cette ville, accueillit mal les députés. L’armée étant entrée dans le territoire de Poitiers se livra au pillage, aux incendies et aux meurtres ; ceux qui s’en retournaient chargés de butin, en traversant le territoire de Tours, traitèrent de la même manière les gens qui avaient déjà prêté serment au roi, incendièrent les églises elles-mêmes, et pillèrent tout ce qu’ils purent trouver. Cela dura longtemps, car les gens de Poitiers avaient grand’peine à se décider à rentrer sous l’empire du roi. Mais lorsque l’armée s’approcha davantage de la ville, et qu’on vit que la plus grande partie du pays était déjà ravagée, les Poitevins envoyèrent des députés pour dire qu’ils se soumettaient au roi Gontran. Les soldats ayant été reçus dans la ville, se jetèrent sur l’évêque, disant que c’était lui surtout qui avait manqué de foi. Se voyant ainsi serré de prés, il mit en pièces un calice d’or de l’office sacré, en fit de la monnaie et se racheta, ainsi que le peuple xx.

Les soldats attaquèrent de même avec fureur Marileïf, qui avait été le premier médecin de la maison du roi Chilpéric. Le duc Gararic l’avait déjà bien pillé ; ils le dépouillèrent une seconde fois, tellement qu’ils ne lui laissèrent aucun bien. Lui ayant enlevé ses chevaux, son or, son argent et tous les meilleurs meubles qu’il possédât, ils le remirent lui-même au pouvoir de l’église. Telle avait été la situation de son père qui faisait valoir les moulins de l’église, et celle de ses frères, de ses cousins et de ses autres parens qui étaient employés dans les cuisines et la boulangerie.

Gondovald voulut s’approcher de Poitiers, mais il n’osa pas, car il apprit qu’une armée marchait contre lui. Il recevait au nom du roi Childebert les serments des cités qui avaient appartenu au roi Sigebert, et faisait jurer en son propre nom, à celles qui avaient appartenu aux rois Gontran ou Chilpéric, de lui être fidèles. Il. se rendit ensuite à Angoulême, et en ayant reçu le serment et fait des présents aux principaux de la ville, il marcha vers Périgueux dont il outragea gravement l’évêque xxi qui n’avait pas voulu le recevoir.

S’étant ensuite approché de Toulouse, Gondovald envoya des députés vers Magnulf, évêque de cette ville, pour le prier de le recevoir. Mais Magnulf, se rappelant les outrages qu’il avait essuyés de la part de Sigulf, qui avait autrefois voulu s’élever au trône xxii, dit aux citoyens : « Nous savons que Gontran est roi ainsi que son neveu Childebert : nous ne savons d’où vient celui-ci. Préparez-vous donc, et si le duc Didier veut attirer sur nous cette calamité, qu’il périsse du même sort que Sigulf ; qu’il soit un exemple pour tous, afin qu’aucun étranger n’ose violer le trône des Francs. » D’après ces paroles les Toulousains se préparaient à résister, mais Gondovald étant arrivé avec une grande armée, ils virent qu’ils ne pouvaient soutenir son attaque, et le reçurent. Ensuite, pendant que l’évêque était assis â un repas avec Gondovald dans la maison de l’église xxiii, il lui dit : « Tu te prétends fils de Clotaire, mais nous ne savons si c’est vrai ou non, et que tu puisses accomplir ton entreprise, c’est ce qui nous paraît incroyable. Gondovald lui dit : Je suis fils du roi Clotaire, je veux recouvrer à présent une partie de ses États, et je m’avancerai promptement vers Paris où j’établirai le siège de mon royaume. » L’évêque lui dit : « Il est donc vrai qu’il n’est resté personne de la race des Francs, si tu accomplis ce que tu dis. » Au milieu de cette altercation, Mummole ayant entendu ces paroles, leva la main et frappa l’évêque de soufflets en lui disant : « N’as-tu pas honte de répondre ainsi follement et insolemment à un grand roi ? » Dès que Didier sut ce que l’évêque avait dit sur ce projet, enflammé de colère, il porta les mains sur lui : après l’avoir frappé de coups de lance, de coups de poing et de coups de pied, ils le lièrent avec une corde et le condamnèrent à l’exil, pillant ses biens ainsi que ceux de l’église. Waddon, qui avait été intendant de la maison de la reine Rigonthe, se joignit à eux : les autres hommes qui étaient venus avec l’évêque prirent la fuite.

Cependant, l’armée de Gontran quitta Poitiers et se mit à la poursuite de Gondovald. Un grand nombre de Tourangeaux avaient suivi Gondovald attirés par l’appât du butin ; mais, dans les combats que livrèrent les Poitevins, quelques-uns furent tués, et la plupart revinrent chez eux tout dépouillés. D’autres Tourangeaux, qui s’étaient joints de leur côté à l’armée Poitevine, s’en allèrent également. L’armée étant arrivée à la Dordogne, commença à tâcher de savoir quelque chose sur Gondovald. À lui s’étaient joints, comme nous l’avons dit plus haut, Didier, Bladaste et Waddon, intendant de la maison de la reine Rigonthe. Ses premiers partisans étaient l’évêque Sagittaire [Évêque de Gap] et Mummole. Sagittaire avait déjà reçu la promesse de l’évêché de Toulouse.

Pendant que ces choses se passaient, le roi Gontran envoya un certain Claude [Claudius], disant : « Si tu vas et que, faisant sortir Eberulf de la basilique de Saint-Martin, tu le frappes du glaive ou le charges de chaînes, je t’enrichirai d’un grand nombre de présents ; mais je t’avertis de ne faire aucune insulte à la sainte basilique. » Claude, vain et avaricieux, accourut promptement à Paris, sa femme étant du district de Meaux. Il forma le projet d’aller voir la reine Frédégonde, disant : « Si je vais la voir j’en pourrai tirer quelque don, car je sais qu’elle est ennemie de l’homme vers lequel on m’envoie. » S’étant donc rendu auprès d’elle, il en reçut pour le moment des présents considérables, et beaucoup de promesses si, arrachant Eberulf de la basilique, il parvenait à le tuer ou à le charger de chaînes, après l’avoir entouré de piéges, ou à l’égorger dans son appartement même. Arrivé à Châteaudun, Claude pria le comte de lui donner trois cents hommes, comme pour garder les portes de la ville de Tours ; mais c’était en effet pour qu’à son arrivée il pût, avec leur secours, égorger Eberulf. Lorsque le comte eut mis ces hommes en marche, Claude arriva à Tours. En route, il commença, selon la coutume des barbares, à consulter les aruspices. Il demanda en même temps à beaucoup de personnes si le pouvoir de saint Martin se manifestait actuellement contre les perfides, ou du moins si les outrages faits à ceux qui avaient placé leur confiance en lui étaient suivis d’une prompte vengeance.

Ayant disposé les soldats qu’il avait amenés pour l’aider, il entra dans la sainte basilique. S’étant aussitôt rendu auprès du malheureux Eberulf, il commença à lui faire des serments et à jurer par tout ce qu’il y avait de plus sacré et même par la vertu de l’évêque présent, que personne ne lui était plus sincèrement attaché que lui, et qu’il pourrait le réconcilier avec le roi. Il avait médité ce projet disant : « Si je ne le trompe par de faux serments, je ne viendrai jamais à bout de lui. » Le pauvre Eberulf lui voyant faire de tels serments dans la sainte basilique, sous les portiques et dans tous les endroits saints de l’édifice, crut à cet homme parjure. Un des jours suivants, comme nous nous trouvions dans une métairie située presque à trente milles de la ville, Claude fut invité avec Eberulf et d’autres citoyens à un repas dans la sainte basilique, et là Claude l’eût frappé de son épée si ses serviteurs eussent été plus éloignés de lui. Cependant Eberulf, imprudent et vain, ne s’en aperçut point ; lorsque le repas fut fini, Eberulf et Claude se promenèrent dans le vestibule de la maison épiscopale, se promettant tour à tour, et avec des sermons réciproques, amitié et fidélité. Dans cette conversation Claude dit à Eberulf : « Il me plairait de boire un coup dans ton logis si nous avions des vins parfumés, ou si ta générosité faisait venir des vins plus forts. » Eberulf ravi répondit qu’il en avait disant : « Tu trouveras dans mon logis tout ce que tu voudras ; que mon Seigneur daigne seulement entrer dans ma chétive demeure. » Il envoya ses serviteurs l’un après l’autre chercher des vins plus forts, des vins de Latakié xxiv et de Gaza. Claude, le voyant seul et sans ses gens, éleva la main contre la basilique et dit : « Bienheureux Martin, faites que je revoie bientôt ma femme et mes parens ; » car le malheureux était placé dans une cruelle alternative, il méditait de tuer Eberulf dans le vestibule, et craignait le pouvoir du saint évêque. Alors un des serviteurs de Claude qui était plus robuste, saisit Eberulf par derrière, le serra fortement dans ses bras, et l’ayant renversé le livra, la poitrine découverte, aux coups du meurtrier. Claude ayant dégainé son épée la dirigea contre lui. Mais Eberulf, quoique retenu, tira de sa ceinture un poignard et se tint prêt à frapper. Au moment où Claude, la main levée, lui enfonçait son fer dans le sein, Eberulf lui plongea vigoureusement son poignard sous l’aisselle, et, en le retirant, lui coupa le pouce d’un nouveau coup. Cependant les gens de Claude revenant armés, percèrent Eberulf de différents coups. Il s’échappa de leurs mains, et, presque mort, il s’efforçait de fuir ; mais ils lui déchargèrent sur la tête de grands coups de sabre. La cervelle brisée, il tomba et mourut. Ainsi il ne fut pas digne d’être sauvé par le Saint qu’il n’avait jamais prié sincèrement.

Claude, frappé de crainte, se réfugia dans la cellule de l’abbé, réclamant la protection de celui pour le patron duquel il n’avait jamais eu de respect. Il lui dit : « Un crime énorme a été commis, et sans ton secours nous périssions. » Comme il parlait, les gens d’Eberulf se précipitèrent armés d’épées et de lances. Trouvant la porte fermée, ils rompirent les vitres de la cellule, lancèrent leurs javelots par les fenêtres, et percèrent d’un coup Claude déjà demi-mort ; ses satellites se cachèrent derrière les portes et sous les lits. L’abbé, saisi par deux clercs, eut de la peine à échapper vivant de ces épées. Les portes ayant donc été ouvertes, la troupe des gens armés se précipita dans l’intérieur. Quelques-uns des marguilliers et des pauvres de l’église, indignés du crime qui venait d’être commis, s’efforcèrent de briser le toit de la cellule. Ces furieux et d’autres misérables accoururent avec des pierres et des butons pour venger l’insulte faite à la sainte basilique, supportant avec peine qu’on eût fait là des choses jusqu’alors inouïes. Que dirai-je ? les fuyards furent arrachés de leurs retraites, et massacrés impitoyablement. Le pavé de la cellule fut souillé de sang. Après qu’on les eut tués, on les traîna dehors, et on laissa leurs corps nus sur la terre froide. Les meurtriers, les ayant dépouillés, s’enfuirent la nuit suivante. La vengeance divine s’appesantit immédiatement sur ceux qui avaient souillé de sang humain le saint édifice : mais ce n’était pas un léger crime que celui de l’homme que le saint évêque ne protégea pas contre un pareil sort.

Cette affaire mit le roi dans une grande colère ; mais lorsqu’il en sut la raison, il s’adoucit : il fit présent à ses fidèles tant des meubles que des immeubles que le malheureux Eberulf avait conservés de sa fortune particulière. Sa femme, complètement dépouillée, demeura dans la sainte basilique. Les parents de Claude et de ses gens emportèrent leurs corps dans leur pays, et les ensevelirent.

Gondovald envoya vers ses amis deux députés, l’un et l’autre clercs. L’un des deux, abbé de la ville de Cahors, cacha dans des tablettes creuses et sous un sceau les dépêches qu’on lui avait confiées ; mais, ayant été arrêté par les gens du roi Gontran, on trouva les dépêches, et on le conduisit en présence du roi ; après l’avoir cruellement battu de verges, on le fit garder.

Dans ce temps, Gondovald, demeurant à Bordeaux, avait acquis l’affection de l’évêque Bertrand [Bertchramn]. Comme il cherchait de tous côtés des secours, quelqu’un lui raconta qu’un certain roi d’Orient, ayant enlevé le pouce du martyr saint Serge [Sergius], l’avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu’il était dans la nécessité de repousser ses ennemis, aussitôt que, plein de confiance en ce secours, il élevait le bras droit, l’armée ennemie, comme accablée de la puissance du martyr, se mettait en déroute. À ces paroles, Gondovald s’informa avec empressement s’il y avait quelqu’un en cet endroit qui eût été digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L’évêque Bertrand forma alors le dessein de lui livrer un certain négociant nommé Euphronius, qu’il haïssait parce qu’avide de ses biens il l’avait fait raser autrefois et malgré lui, pour le faire clercxxv ; ce que voyant, Euphronius passa dans une autre ville, et revint lorsque ses cheveux eurent repoussé. L’évêque dit donc : « Il y a ici un certain Syrien, nommé Euphronius, qui, ayant transformé sa maison en une église, y a placé les reliques de ce saint ; et, par le pouvoir du martyr, il a vu s’opérer plusieurs miracles ; car, dans le temps que la ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison, entourée de flammes, en fut préservée. » Aussitôt Mummole courut promptement avec l’évêque Bertrand à La maison du Syrien ; l’ayant entourée, il lui ordonna de lui montrer les saintes reliques. Euphronius s’y refusa ; mais, pensant qu’on lui tendait des embûches par méchanceté, il dit : « Ne tourmente pas un vieillard, et ne commets pas d’outrages envers un saint ; reçois ces cent pièces d’or, et retire-toi. » Mummole insistant pour voir les saintes reliques, Euphronius lui offrit deux cents pièces d’or ; mais il n’obtint point à ce prix qu’ils se retirassent sans avoir vu les reliques. Alors Mumrnole fit dresser une échelle contre la muraille (les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la muraille, contre l’autel), et ordonna à son diacre d’y monter. Celui-ci, étant donc monté au moyen de l’échelle, fut saisi d’un tel tremblement lorsqu’il prit la châsse, qu’on crut qu’il ne pourrait descendre vivant. Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l’emporta. Mummole, l’ayant examinée, y trouva l’os du doigt du saint, et ne craignit pas de le frapper d’un couteau. Il avait placé un couteau sur la relique, et frappait dessus avec le dos d’un autre. Après bien des coups qui eurent grand’peine à le briser, l’os, coupé en trois parties, disparut soudainement : je crois qu’il n’était pas agréable au martyr qu’on touchât de la sorte aux restes de son corps. Alors Euphronius s’étant mis à pleurer amèrement, ils se prosternèrent tous en oraison, priant Dieu de leur montrer ce qui avait été soustrait aux regards humains. Après cette oraison, on retrouva les fragments. Mummole, en ayant pris un, se retira, mais, je crois, sans la faveur du martyr, comme la suite le fit voir.

Pendant qu’ils demeuraient dans cette ville, ils firent ordonner le prêtre Faustien [Faustanius] évêque de la ville de Dax. L’évêque de cette ville était mort récemment, et Nicet [Nicetius], comte de l’endroit, frère de Rustique [Rusticus], évêque d’Aire xxvi, avait obtenu de Chilpéric un ordre pour se faire instituer évêque de cette ville, car il était tonsuré. Mais Gondovald, voulant détruire les ordonnances de Chilpéric, ordonna à l’assemblée des évêques de bénir Faustien. L’évêque Bertrand, qui était le métropolitain, prenant ses précautions pour l’avenir, fit faire cette bénédiction par Pallade [Palladius], évêque de Saintes : dans ce moment, d’ailleurs, il avait les yeux fort malades de chassie [ophtalmie]. Oreste, évêque de Bazas, assista à cette ordination ; mais il le nia ensuite en présence du roi.

Gondovald envoya pour la seconde fois au roi deux députés, Zotane et Zabulf, avec des baguettes consacrées, selon la coutume des Francs, pour qu’ils n’essuyassent aucune injure, et qu’ils revinssent avec la réponse, après avoir exposé le sujet de leur députation. Mais ces députés eurent l’imprudence, avant d’être admis en présence du roi, d’expliquer à beaucoup de gens ce qu’ils venaient demander. La nouvelle en étant aussitôt parvenue au roi, on les amena devant lui chargés de chaînes. N’osant lui cacher ce qu’ils demandaient ni vers qui et par qui ils étaient envoyés, ils lui dirent : « Gondovald arrivé dernièrement de l’Orient, se dit fils du roi Clotaire, votre père, et nous a envoyés vers vous pour recouvrer la portion de son royaume qui lui est due. Si vous ne la lui rendez pas, sachez qu’il viendra dans ce pays avec une armée ; car les hommes les plus braves du pays situé au-delà de la Dordogne, se sont joints à lui ; et il parle ainsi : Dieu jugera, lorsque nous en viendrons aux mains sur le champ de bataille, si je suis ou non fils de Clotaire. » Alors le roi, enflammé de fureur, ordonna qu’on les étendît avec des poulies, et qu’on les frappât fortement de verges, si bien que, si ce qu’ils disaient était vrai, on le sût positivement, et que s’ils cachaient encore dans leur cœur quelque artifice, la violence des tourments leur en arrachât l’aveu. Livrés à ces supplices toujours croissants, les députés dirent que la fille du roi Chilpéric [Rigonthe] avait été envoyée en exil avec Magnulf, évêque de Toulouse ; que tous les trésors avaient été enlevés par Gondovald ; que tous les grands du roi Childebert l’avaient engagé à se faire roi, et qu’entre autres, quelques années auparavant, lorsque Gontran Boson était allé à Constantinople, c’était lui qui l’avait invité à passer dans les Gaules.

Le roi ayant fait battre et emprisonner les députés, manda son neveu Childebert, afin que, réunis ensemble, ils entendissent ces hommes. Les ayant donc interrogés ensemble, ceux-ci répétèrent aux deux rois ce qu’ils avaient dit au roi Gontran seul. Ils affirmaient constamment que cette affaire était connue, comme nous l’avons dit, de tous les seigneurs du royaume de Childebert. Aussi quelques-uns de ces derniers, qu’on croyait enveloppés dans cette affaire, craignirent de se rendre à cette assemblée. Alors le roi Gontran ayant mis sa lance xxvii dans la main du roi Childebert, lui dit : « C’est la marque que je te donne tout mon royaume. Maintenant va, et soumets à ta domination toutes ces cités comme les tiennes propres. Les crimes ont fait qu’il ne reste de ma race que toi qui es le fils de mon frère xxviii. Je déshérite les autres ; sois mon héritier pour me succéder dans mon royaume. » Alors, ayant fait retirer tout le monde, il prit le jeune roi en particulier et lui parla en cachette, lui ayant auparavant expressément recommandé de ne divulguer à personne ce secret entretien. Alors il lui indiqua quels étaient les hommes dont il devait rechercher ou mépriser les conseils, ceux à qui il devait se confier ou qu’il devait éviter, ceux qu’il devait combler de dons et de charges ou éloigner des dignités. Il lui enjoignit de ne se confier en aucune manière à Ægidius, évêque de Reims, qui avait toujours été son ennemi, et de ne point le garder auprès de lui, parce qu’il avait souvent été parjure à son père et à lui. Ensuite, s’étant réunis dans un repas, le roi Gontran exhorta toute son armée, disant : « Voyez, guerriers, que mon fils Childebert est déjà devenu un homme fait. Voyez, et gardez-vous de le tenir pour un enfant xxix. Renoncez aux méchancetés et aux prétentions que vous entretenez, car c’est le roi auquel vous devez maintenant obéir. » Après ces paroles, ayant prolongé pendant trois jours les festins et la joie, et ayant fait un grand nombre de présents, ils se séparèrent en paix. Alors le roi Gontran rendit à Childebert tout ce qui avait appartenu à son père Sigebert, lui recommandant de ne pas voir sa mère, de peur qu’on ne donnât à celle-ci quelque moyen d’écrire à Gondovald, ou d’en recevoir des lettres.

Gondovald, instruit de l’approche de l’armée et abandonné par le duc Didier, passa la Garonne avec l’évêque Sagittaire, les ducs Mummole, Bladaste et Waddon, et se dirigea vers Comminges xxx. Cette ville est située sur le sommet d’une montagne séparée de toutes les autres ; au pied de cette montagne coule une source abondante environnée d’un rempart très fort : on y descend de la ville par un canal, et on y puise de l’eau à l’abri de tout danger. Gondovald, étant entré dans cette ville au commencement du carême, parla ainsi aux citoyens : « Sachez que j’ai été élu roi par ceux qui sont dans le royaume de Childebert, et que j’ai avec moi des forces considérables ; mais, comme mon frère Gontran fait marcher contre moi une armée immense, il faut renfermer dans vos murs des vivres et toutes les choses nécessaires, afin que vous ne périssiez pas par la disette, jusqu’à ce que la clémence de Dieu augmenté encore mes forces. » Les habitants crurent à ces paroles, et, après avoir renfermé dans la ville tout ce qu’ils purent rassembler, ils se préparèrent à faire résistance. Dans ce temps, le roi Gontran envoya à Gondovald, au nom de la reine Brunehault, une lettre où on lui écrivait de congédier son armée, d’ordonner à chacun de retourner dans son pays, et d’aller passer ses quartiers d’hiver à Bordeaux. Cette lettre était une ruse pour savoir à fond ce que faisait Gondovald.

Étant demeuré dans la ville de Comminges, Gondovald parla aux habitants, disant : « Voilà que l’armée approche déjà, sortons pour lui résister. » Quand ils furent sortis, les guerriers de Gondovald s’étant emparés des portes et les ayant fermées, chassèrent ainsi le peuple et, de concert avec l’évêque du lieu (Rufin), s’emparèrent des vivres et de tout ce qu’ils purent trouver dans la ville. Il y avait une si grande quantité de vivres et de vins que, s’ils avaient fait une défense courageuse, ils auraient pu se soutenir pendant un grand nombre d’années sans manquer d’aliments.

Les généraux du roi Gontran avaient entendu dire que Gondovald était arrêté sur le rivage au-delà de la Garonne avec une nombreuse troupe, et qu’il gardait avec lui les trésors qu’il avait enlevés à Rigonthe. Alors ils se précipitèrent à la nage avec leurs chevaux dans la Garonne, et quelques soldats de leur armée se noyèrent. Arrivés sur le bord et cherchant Gondovald, ils trouvèrent des chameaux chargés de beaucoup d’or et d’argent, et des chevaux fatigués qu’il avait laissés dans les chemins. Instruits qu’il demeurait renfermé dans la ville de Comminges, et laissant là leurs chariots et autres bagages avec le menu peuple, les plus braves guerriers, après avoir passé la Garonne, se préparèrent à poursuivre Gondovald.

S’étant hâtés, ils arrivèrent à la basilique de saint Vincent xxxi, située près de la frontière de la cité d’Agen, où on dit que le martyr consomma son sacrifice pour le nom de Jésus-Christ. Ils la trouvèrent remplie des trésors des habitants qui espéraient que des chrétiens ne violeraient pas la basilique d’un si grand martyr. On en avait fermé les portes avec un grand soin. L’armée s’approcha promptement. Ne pouvant ouvrir les portes du temple, ils y mirent le feu. Lorsque les portes furent consumées, ils pillèrent toutes les richesses et tous les meubles qu’ils purent trouver, aussi bien que les ornements sacrés. Mais la vengeance divine effraya un grand nombre de soldats ; car, par la volonté de Dieu, plusieurs eurent les mains brûlées, et il en sortait une épaisse fumée comme d’un incendie. Quelques-uns, possédés du démon, couraient comme des furieux, invectivant contre le martyr. Plusieurs, éloignés de leurs compagnons, se percèrent de leurs propres lances. Le reste de l’armée continua sa marche non sans une grande crainte. Que dirai je ? on arriva à Comminges xxxii, et toute l’armée campa dans la campagne environnante. Ayant dressé les tentes, ils demeurèrent dans cet endroit. Ils ravagèrent tout le pays d’alentour. Lorsque quelques soldats, pressés davantage par l’aiguillon de l’avidité, s’écartaient loin des autres, ils étaient égorgés par les habitans.

Un grand nombre montaient sur la colline, et parlaient souvent avec Gondovald, lui prodiguant des injures et lui disant : « Es-tu ce peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires, les parvis et les voûtes ? Es-tu celui que les habitants des Gaules appellent souvent du nom de Ballomer ? Es-tu celui qui, à cause de ses prétentions, à si souvent été tondu et exilé par les rois des Francs ? Fais-nous au moins savoir, ô le plus misérable des hommes, qui t’a conduit dans ces lieux ? qui t’a donné l’audace extraordinaire d’oser approcher des frontières de nos seigneurs et rois ? Si quelqu’un t’a appelé, dis-le positivement ; voilà la mort étalée devant tes yeux ; voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens te précipiter. Dénombre-nous tes satellites ou déclare-nous ceux qui t’ont appelé. » Gondovald, entendant ces paroles, s’approchait et disait du haut de la porte : « Que mon père Clotaire m’ait eu en aversion, c’est ce que personne n’ignore ; que j’aie été tondu par lui et ensuite par mes frères, c’est ce qui est connu de tous. C’est ce motif qui m’a fait retirer, en Italie auprès du préfet Narsès ; là j’ai pris une femme et engendré deux fils ; ma femme étant morte, je pris avec moi mes enfants et allai à Constantinople ; j’ai vécu jusqu’à ce temps accueilli par les empereurs avec une extrême bienveillance. Il y a quelques années Gontran Boson étant venu à Constantinople, je m’informai de lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je sus que notre famille était très affaiblie et qu’il n’en restait que Childebert fils de mon frère et Gontran mon frère ; que les fils du roi Chilpéric étaient morts avec lui et qu’il n’avait laissé qu’un petit enfant xxxiii ; que mon frère Gontran n’avait pas d’enfants, et que mon neveu Childebert n’était pas un puissant guerrier. Alors Gontran Boson, après m’avoir exactement exposé ces choses, m’invita en disant : Viens, tu es appelé par tous les principaux du royaume de Childebert, et personne n’ose s’opposer et toi, car nous savons tous que tu es fils de Clotaire ; et il n’est resté personne dans les Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes. Ayant fait des présents à Gontran Boson, je reçus son serment dans douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce royaume. Je vins à Marseille où l’évêque me reçut avec une extrême bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon neveu ; je m’avançai de là vers Avignon auprès du patrice Mummole. Gontran, violant son serment et sa promesse, m’enleva mes trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis roi comme mon frère Gontran ; cependant si votre esprit est enflammé d’une si grande haine, qu’on me conduise au moins vers votre roi, et s’il me reconnaît pour son frère, qu’il fasse ce qu’il voudra. Si vous ne voulez pas même cela, qu’il me soit permis de m’en retourner là d’où je suis venu. Je m’en irai sans faire aucune injure à personne. Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde de Poitiers et Ingiltrude de Tours [Livre V], elles vous affirmeront la vérité de mes paroles. » Pendant qu’il parlait ainsi, un grand nombre accueillait son discours avec des injures et des reproches.

Le quinzième jour avait brillé sur ce siège, et Leudégésile xxxiv préparait de nouvelles machines pour détruire la ville : les chariots étaient chargés de béliers, de claies et de planches, à couvert desquels l’armée s’avançait pour renverser les remparts ; mais, en avançant, ils étaient si accablés de pierres que tous ceux qui approchaient des murs succombaient bientôt ; on jetait sur eux des marmites pleines de poix et de graisse enflammée, et d’autres remplies de pierres. La nuit étant venue mettre fin au combat, les assiégeants s’en retournèrent dans leur camp. Gondovald avait avec lui Chariulf, homme riche et puissant, des magasins et des celliers duquel la ville était remplie, et qui par ses biens nourrissait presque tous les citoyens. Bladaste xxxv voyant ce qui se passait, et craignant que Leudégésile, après avoir remporté la victoire, ne les livrât à la mort, mit le feu à la maison épiscopale. Tandis que les assiégés accouraient tous pour apaiser l’incendie, il s’échappa par la fuite. Le lendemain matin, l’armée se prépara de nouveau au combat. Ils firent des faisceaux de broussailles pour combler le fossé profond situé du côté de l’Orient ; mais cette invention ne fit aucun mal. L’évêque Sagittaire faisait souvent, tout armé, le tour des remparts, et souvent du haut du mur il jetait des pierres de sa propre main contre les assiégeans.

Ceux-ci voyant que rien ne pouvait réussir envoyèrent secrètement des députés à Mummole, disant : « Reconnais ton seigneur, et renonce enfin à cette perversité. Quelle est en effet ta folie de te soumettre à un homme inconnu ? Ta femme et tes enfans ont déjà été mis en captivité. Tes fils, à ce que nous croyons, ont déjà été tués. Où te précipites-tu ? Qu’attends-tu, si ce n’est ta ruine » ? » Ayant reçu ces avis, Mummole dit : « Je vois que déjà notre règne touche à sa fin, et notre puissance est tombée. Il reste une seule chose à faire ; si j’obtiens sûreté pour ma vie, je pourrai vous dispenser d’un grand travail. » Les députés s’étant retirés, l’évêque Sagittaire, Mummole, Chariulf et Waddon allèrent à l’église, où ils firent mutuellement serment que, s’ils avaient pour leur vie de plus sûres garanties, ils abandonneraient l’amitié de Gondovald, et le livreraient lui-même. Les députés, revenus une seconde fois, leur promirent sûreté pour leur vie, et Mummole leur dit : « Faites seulement cela, et je remettrai Gondovald en vos mains ; et reconnaissant mon seigneur roi, je me rendrai promptement vers lui. » Alors ils lui promirent que, s’il accomplissait ces choses, ils le recevraient en amitié ; et que, s’ils ne pouvaient obtenir sa grâce du roi, ils le mettraient dans une église, pour qu’on ne le punît pas de mort. Après avoir accompagné ces promesses de serments, ils se retirèrent. Mummole, l’évêque Sagittaire et Waddon s’étant rendus auprès de Gondovald, lui dirent : « Tu sais quels serments de fidélité nous t’avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire, éloigne-toi de cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l’as souvent demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu’il est resté peu d’hommes de votre race. » Mais Gondovald, comprenant leur artifice, leur dit tout baigné de larmes : « C’est sur votre invitation que je suis venu dans les Gaules, Gontran Boson m’a enlevé une partie de mes trésors qui contiennent des sommes immenses d’or et d’argent et différents objets, et le reste est dans la ville d’Avignon. Quant à moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me suis confié à vos conseils, et j’ai toujours souhaité de régner par vous. Maintenant, si vous m’avez trompé, répondez-en auprès de Dieu, et qu’il juge lui-même ma cause. » À ces paroles Mummole répondit : « Nous ne te disons rien de mensonger ; mais voilà des hommes très braves qui attendent ton arrivée à la porte. Défais maintenant mon baudrier d’or dont tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil ; prends ton glaive et rends-moi le mien. » Gondovald lui dit : « Je ne vois dans ces paroles autre chose que la perte de ce que j’ai reçu et porté par amitié pour toi. » Mais Mummole affirmait avec serment qu’on ne lui ferait aucun mal. Étant donc sortis de la porte, Gondovald fut reçu par Ollon [Ollo], comte de Bourges, et par Boson xxxvi. Mummole étant rentré dans la ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et dit : « Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains de ses ennemis. » Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix, il s’en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent éloignés de la porte, comme la vallée située au-dessous de la ville descend rapidement, Ollon l’ayant poussé le fit tomber, en s’écriant : « Voila votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi. » Ayant lancé son javelot, il voulut l’en percer ; mais l’arme, repoussée par la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s’était relevé et s’efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la tête d’une pierre ; il tomba aussitôt et mourut. Tous les soldats accoururent, et l’ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds avec une corde, et le traînèrent tout à l’entour du camp. Lui ayant arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans l’endroit où ils l’avaient tué. La nuit suivante, les principaux enlevèrent secrètement tous les trésors qu’ils purent trouver dans la ville, ainsi que les ornements de l’église. Le lendemain les portes ayant été ouvertes, l’armée entra et égorgea tous les assiégés, massacrant aux pieds même des autels de l’église les pontifes et les prêtres du Seigneur. Après avoir tué tous les habitants, de telle sorte qu’il n’en resta pas un seul, ils mirent le feu à toute la ville, aux églises et aux autres édifices, si bien qu’il ne resta plus que le solxxxvii.

Leudégésile, étant retourné au camp avec Mummole, Sagittaire, Chariulf et Waddon, envoya secrètement des messagers au roi, pour lui demander ce qu’il voulait qu’on fit de ces hommes. Gontran ordonna de les faire mourir. Alors Waddon et Chariulf ayant laissé leurs fils pour otagesxxxviii, s’éloignèrent. La nouvelle de leur mort ayant été répandue, lorsque Mummole en fut instruit, il s’arma et se rendit à la tente de Leudégésile qui le voyant, lui dit : « Pourquoi viens-tu ici comme un fugitif ? » Mummole lui répondit : « Je m’aperçois qu’on n’observe en rien la foi promise, car je me vois placé sur le bord de ma perte. » Leudégésile lui dit : « Je vais aller dehors, et j’apaiserai tout. » Étant sorti, il ordonna d’entourer aussitôt la tente pour y tuer Mummole. Celui-ci, après avoir longtemps résisté aux combattants, vint à la porte. Comme il sortait, deux soldats le percèrent avec leur lance de chaque côté ; aussitôt il tomba et mourut. À cette vue, l’évêque fut frappé de crainte et de consternation. Quelqu’un des assistants lui dit : « Vois de tes propres yeux ce qui se passe, évêque ; couvre-toi la tête pour ne pas être reconnu, et gagne la forêt pour t’y cacher quelque temps, et t’échapper lorsque la fureur sera apaisée. » L’évêque ayant accepté ce conseil, essayait de s’enfuir la tête couverte, lorsque quelqu’un, ayant tiré son épée, lui trancha la tête avec son capuchon. Ensuite, s’en retournant, chacun dans son pays, ils se livrèrent dans le chemin au pillage et au meurtre.

Dans ce temps Frédégonde envoya Cuppan [Cuppa] à Toulouse, pour en arracher sa fille Rigonthe à tout prix. La plupart rapportent que Cuppan avait été envoyé afin que, s’il trouvait Gondovald vivant, il l’attirât par beaucoup de promesses, et l’amenât à Frédégonde. Mais n’ayant pu accomplir ce dessein, il ramena de Toulouse la reine Rigonthe qui avait essuyé bien des humiliations et des outragesxxxix.

Le duc Leudégésile se rendit auprès du roi, avec tous les trésors dont nous avons parlé ; le roi les distribua ensuite aux pauvres et aux églises. Ayant pris la femme de Mummole [Sidonia (Frédégaire)], le roi commença à lui demander ce qu’étaient devenus les trésors qu’il avait amassés. Sachant que son mari était tué, et que tout leur orgueil était tombé par terre, elle découvrit tout, et déclara qu’il y avait encore dans la ville d’Avignon de grandes sommes d’or et d’argent qui n’étaient pas venues à la connaissance du roi. Gontran envoya aussitôt des hommes chargés de les lui apporter, et de lui amener aussi un serviteur en qui Mummole se fiait beaucoup, et à qui il les avait remis. Ces hommes s’étant rendus à Avignon, prirent tout ce qu’on avait laissé dans la ville. On rapporte qu’il y avait deux cent cinquante talents d’argent, et plus de trente talents d’or. On dit que Mummole les avait enlevés d’un ancien trésor. Le roi les ayant partagés avec son neveu Childebert, distribua presque toute sa part aux pauvres, ne laissant à la femme de Mummole que ce qu’elle avait eu de ses parents.

On amena aussi au roi le serviteur de Mummole, qui était d’une si grande taille qu’il dépassait, dit-on, de deux ou trois pieds les plus grands. C’était un charpentier, il mourut peu après.

Ensuite les jugesxl rendirent un arrêt de condamnation contre ceux qui avaient négligé de se rendre à cette expédition. Le comte de Bourges [Ollon] envoya ses serviteurs pour qu’ils dépouillassent, sur les terres de l’église de Saint-Martin qui est située dans ce territoirexli, les hommes qui se trouvaient dans ce cas. Mais l’agent de cette église commença à leur résister fortement, en disant : Ce sont les hommes de saint Martin : ne leur faites aucun mal, car ils n’avaient pas coutume de marcher pour de telles affaires[7]xlii. Ils lui dirent : « Il n’y a rien de commun entre nous et ton Martin que dans toutes les affaires tu mets toujours vainement en avant ; mais toi et eux vous allez payer l’amende, pour avoir négligé les ordres du roi. » En disant ces mots, l’homme entra dans le vestibule de la maison. Aussitôt il tomba frappé de douleur, et commença à souffrir amèrement. S’étant tourné vers l’agent de l’église, il lui dit d’une voix lamentable : « Je te prie de faire sur moi le signe de la croix, et d’invoquer le nom de saint Martin. Je reconnais la grandeur de son pouvoir ; car en entrant dans le vestibule, j’ai vu un vieillard tenant dans sa main un arbre qui étendant bientôt ses branches a couvert tout le vestibule. Une de ces branches m’a touché, et troublé du coup, je suis tombé. » Et appelant les siens, il leur demanda de le mettre dehors. Étant sorti, il commença à invoquer avec ardeur le nom de saint Martin. Alors il éprouva quelque soulagement et fut guéri.

Didierxliii se renferma avec ses biens dans un fort. Waddon, intendant de la maison de Rigonthe, passa auprès de la reine Brunehault qui le reçut, et le congédia avec des présents et des faveurs. Chariulf gagna la basilique de Saint-Martin.

Il y avait dans ce temps une femme qui avait un esprit de Python, et qui valait par ses divinations beaucoup d’argent à ses maîtres ; elle parvint tellement en grâce auprès d’eux qu’elle en obtint sa liberté, et fut laissée à ses volontés. Si quelqu’un éprouvait quelque vol ou quelque autre perte, elle déclarait aussitôt où le voleur était allé, à qui il avait remis son vol, ou ce qu’il en avait fait. Elle amassait chaque jour de l’or, et de l’argent, paraissant avec des vêtements pompeux, de sorte que, les peuples croyaient qu’il y avait en elle quelque chose de divin. La nouvelle en étant parvenue à Agéric, évêque de Verdun, il envoya quelqu’un pour l’arrêter. Lorsqu’elle fut arrêtée et amenée vers lui, il comprit, d’après ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres, qu’elle avait un esprit de Python[8]. Lorsqu’il eut prononcé sur elle l’exorcisme, et oint son front de l’huile sainte, le démon cria et découvrit au pontife ce que c’était ; mais comme il ne put chasser le démon de cette femme, il lui permit de s’en aller. Voyant qu’elle ne pouvait habiter dans ce lieu, elle alla trouver la reine Frédégonde, auprès de laquelle elle se cacha.

Cette année, presque toute la Gaule fut accablée de la famine : beaucoup de gens firent du pain avec des pépins de raisin, des noisettes et des racines de fougère desséchées et réduites en poudre : on y mêlait un peu de farine ; d’autres firent de même avec du blé encore vert : il y en eut même beaucoup qui, n’ayant pas de farine, cueillaient différentes herbes, et après les avoir mangées, mouraient enflés ; plusieurs moururent consumés par la faim. Les marchands pillaient alors le peuple d’une manière criante, tellement qu’ils donnaient à peine, pour un triasxliv, une mesure de froment ou une demi-mesure de vin. Les pauvres se mettaient en servitude, afin d’avoir quelques alimens.

Dans ce temps, le marchand Christophore [Christophe] alla à Orléans, parce qu’il avait appris qu’on y avait porté beaucoup de vin : il y alla donc, acheta le vin, et le fit transporter dans des bateaux. Ayant reçu de son beau-père beaucoup d’argent, il fit la route à cheval avec deux domestiques saxons. Les serviteurs haïssaient leur maître depuis longtemps, et s’étaient souvent enfuis de chez lui, parce qu’il les battait inhumainement. Comme ils traversaient une forêt, leur maître marchant devant, un des serviteurs lui jeta sa lance, et le transperça. Christophore étant tombé, l’autre lui coupa la tête avec sa framée, et l’ayant ainsi tous deux déchiré en morceaux, ils le laissèrent sans vie : après s’être emparés de son argent, ils se sauvèrent. Le frère de Christophore, ayant fait ensevelir son corps, envoya ses gens à la poursuite des deux serviteurs ; ayant atteint le plus jeune, tandis que le plus âgé s’enfuyait avec l’argent, ils le lièrent. En revenant, comme ils laissaient aller le prisonnier plus librement, il se saisit de la lance, et en frappa un de ceux qui l’emmenaient ; mais les autres l’ayant conduit jusqu’à Tours, on lui infligea divers supplices ; on lui trancha la tête, et on le pendit déjà mort.

Il s’éleva alors, parmi les habitants de Tours de cruelles guerres civiles. Pendant que Sichaire, fils de Jean, célébrait avec Austrégisile et d’autres habitans, dans le bourg de Mantelanxlv, la fête de Noël, un prêtre du lieu envoya son serviteur vers quelques hommes pour les prier de venir boire avec lui dans sa maison. Le serviteur étant venu, un de ceux qui étaient invités tira son épée et ne craignit pas de l’en frapper, aussitôt le malheureux tomba et mourut. Sichaire, qui entretenait amitié avec le prêtre, ayant appris que son serviteur avait été tué, saisit des armes et gagna l’église, attendant Austrégisile qui, à la nouvelle de ces choses, s’arma et marcha contre lui. Les deux partis en vinrent aux mains avec fureur ; Sichaire arraché d’entre les clercs, se sauva dans sa métairie, abandonnant, dans la maison du prêtre, quatre serviteurs blessés, ainsi que de l’argent et des vêtements. Après sa fuite, Austrégisile l’attaqua de nouveau, tua les serviteurs et enleva l’or et l’argent avec tout le reste. Ils furent cités ensuite pour être jugés par les citoyens, et on ordonna qu’Austrégisile, qui était homicide et qui, après avoir tué les serviteur, avait pillé les biens, serait condamné aux termes de la loi. Peu de jours après que le plaid eut été commencé, Sichaire, ayant appris que tout ce qu’Austrégisile avait enlevé était gardé chez Annon son fils et chez son frère Eberulf, laissa là le plaid, se réunit à Audin pour exciter une émeute, et pendant la nuit se précipita sur eux avec des hommes armés. Ayant brisé la demeure dans laquelle ils dormaient, ils massacrèrent le père, le fils et le frère, et emmenèrent leurs troupeaux après avoir tué les esclaves. À cette nouvelle, vivement affligés, nous envoyâmes vers eux une députation accompagnée d’un juge pour leur dire de venir en notre présence, et de s’en retourner en paix après avoir reçu une composition pour que les querelles ne se multipliassent pas davantage. Lorsqu’ils furent venus et que les citoyens furent rassemblés, je dis : « Gardez-vous, ô hommes ! de persister dans vos crimes, de peur que le mal n’aille encore plus loin. Nous avons déjà perdu des enfants de l’Église ; je crains que cette querelle ne nous en fasse perdre encore d’autres ; soyez donc en paix, je vous en prie, et que celui qui a fait le mal s’en rachète avec charité, pour que vous soyez des fils pacifiques dignes d’obtenir du Seigneur le royaume des cieux ; car il dit lui-même : bienheureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfans de Dieu[9] ! Voyons donc, et, si celui qui a fait la faute n’est pas assez riche, il sera racheté par l’argent de l’Église, car il ne faut pas que son âme périsse. » En disant ces mots, j’offris l’argent de l’Église ; mais le parti de Chramnisinde qui portait plainte de la mort de son père, de son frère et de son oncle, ne voulut pas le recevoir. Quand ils se furent retirés, Sichaire, se préparant à aller vers le roi, partit pour Poitiers, afin de voir sa femme. Comme il avertissait un esclave de travailler et qu’il le frappait de coups de verges, l’esclave tira son épée et ne craignit pas d’en frapper son maître. Sichaire étant tombé à terre, ses amis accoururent, et ayant arrêté l’esclave, ils le frappèrent de verges, lui coupèrent les pieds et les mains, après quoi ils le condamnèrent à la potence. Le bruit de la mort de Sichaire parvint à Tours. Chramnisinde en étant instruit, avertit ses parents et ses amis et courut à la maison de Sichaire ; pillant tous les biens et tuant quelques-uns des esclaves, il mit le feu à toutes les maisons tant de Sichaire que des co-propriétaires de cette métairie, et emmena avec lui les troupeaux et tout ce qu’il put emporter. Alors les parties amenées à la ville par le juge, plaidèrent leur cause ; les juges ordonnèrent que celui qui, n’ayant pas voulu accepter d’abord la composition, avait mis le feu aux maisons, perdrait la moitié de la somme qui lui avait été adjugée. Cela fut fait contre les lois, afin de rétablir la paix, et il fut ordonné que Sichaire paierait l’autre moitié de la composition. Alors l’Église ayant donné l’argent, ils se conformèrent au jugement et s’accommodèrent entre eux, se faisant mutuellement le serment qu’en aucun temps un des partis ne s’élèverait contre l’autre : ainsi fut terminée cette querellexlvi.


[ Notes ][modifier]

i. Blesenses. C’est la plus ancienne citation qui soit faite du nom de Blois (Valois et Ruinart). Joignez y un passage de la vie de Saint Ayoul et la mention Blezis dans l’anonyme de Ravenne.

ii. Voyez le livre IV. Ces actes étaient tombés entre les mains du roi Gontran, devenu possesseur d’une partie des biens de Chilpéric.

iii. Renommé pour punir les parjures ; voyez Grégoire, Gloire des Martyrs, I, CIII.

iv. La tante, Galsuinthe, et le père, Sigebert, livre IV ; l’oncle, Chilpéric, livre VI ; les cousins Mérovée et Clovis, livre V.

v. Le bon abbé Marolles, dont la traduction est si reconnaissable par son honnêteté, donne ici une explication qu’on peut reproduire, n’ayant pas trouvé mieux que lui : Il y a grande apparence que ceci n’est qu’un artifice de la reine pour faire croire à Gontran qu’elle estoit preste d’accoucher.

vi. Ici l’auteur adoucit ce nom ; il n’écrit plus Chlothacharius, comme il l’a fait pour le grand-père, mais Chlotharius.

vii. Ce silence était imposé par le diacre, après la lecture de l’évangile, lorsque le célébrant exposait au peuple de quel saint ou de quel mystère on allait célébrer la solennité (Ruinart).

viii. Il est dit en cet endroit qu’elle se réfugia dans la basilique de Saint Saturnin ; probablement elle l’avait quitté pour celle de Sainte-Marie. Cette dernière était l’abbaye de Notre-Dame-de-la-Dorade, ordre de Saint Benoît, encore célèbre au siècle dernier, ainsi nommée d’une ancienne image de la Vierge, en mosaïque et toute dorée, deauratœ beatœ Mariœ, qu’elle possédait (Ruinart).

ix. On les laissait sécher sur l’autel pour leur assurer des vertus curatives.

x. Ce nom se retrouve plus bas dans ce livre et dans le neuvième, ainsi que dans Aimoin (III, LVI). Du Gange s’est efforcé d’y découvrir le sens de falsus dominus ou pseudoprinceps. Certainement, dit-il, bal chez les anciens Francs signifiait faux, d’où balmond, falsus tutor ; etc. Il semble plutôt que c’était le nom que ce malheureux prétendant avait porté dans son enfance lorsque le roi Clotaire l’avait repoussé loin de lui et rejeté dans la classe des serfs.

xi. Il faut entendre par ces peaux (tergora) des quartiers de porcs (Benj. Guérard).

xii. Notre-Dame du Vaudreuil (Eure), près du confluent de la Seine et de l’Eure.

xiii. Eberulf ou Berulf suivant les manuscrits ; mais il ne faut pas le confondre avec le duc Berulf cité aux livres V, VI et VIII.

xiv. Tout cela se passait à Tours.

xv. À la messe, après l’offertoire, le prêtre choisissait, parmi les offrandes, une portion suffisante pour le sacrifice et la communion des fidèles, et la couvrait avec la nappe de l’autel (Ruinart, d’après Mabillon, Liturgie gallicane, 5, n° 10).

xvi. Il est clair qu’au moins ici Grégoire n’est pas aussi simple qu’il veut bien le dire et que sa prétendue vision n’était qu’un avertissement préparé pour Eberulf sous des formes diplomatiques. Il trouve dans le barbare son maître en finesse.

xvii. Le viguier, vicarius, tenait la place du comte pour rendre la justice ou lever un impôt public.

xviii. Officier aux ordres du comte et particulièrement chargé du recouvrement des impôts (livre X). — Mennius, d’après le texte suivi par Giesebrecht.

xix. Telle est la règle suivant la procédure franque. Voyez Pardessus, Loi salique, p. 600.

xx. Cette conduite ne paraissait pas blâmable. Mabillon en cite plusieurs autres exemples, Liturgie gallicane, VII, n° 4 (Ruinart, Guadet et Taranne).

xxi. L’évêque Charlier, dont il est question au sixième livre.

xxii. Ces paroles sont peut-être une allusion à ce qui est rapporté au cinquième livre, du Sigulf qui chassa des villes du midi, en 572, le fils du roi Chilpéric. On voit encore un Sigulf dans le huitième livre, mais c’est un personnage différent.

xxiii. Dans la demeure épiscopale.

xxiv. Laticina vina. Mot qui a embarrassé ; on l’a traduit par vins de Falerne (latina), par vins blancs (latex), etc. ; Grégoire a eu sans doute en vue les vins de l’ancienne Laodicea, voisine de Chypre et placée, comme Gaza, sur la côte de Syrie. Dès le commencement du troisième siècle, sous Élagabal et Alexandre Sévère, les monnaies frappées dans cette ville commencent à porter ΑΑΔΙΕΩΝ et ΑΑΔΙΟΕΟΝ, au lieu de l’ancien nom Ααοδιxέων πρός θαλάσσην.

xxv. Il paraît que les évêques s’arrogeaient la succession de leurs clercs, puisque cet abus fut défendu par le cinquième concile de Paris, en 615, canon 8 (Ruinart).

xxvi. Vicus Juliensis ou Altura (Landes) ; voyez Gloire des Confesseurs, III. Ces deux évêchés, Aire et Dax, étaient suffragants d’Auch, métropole de la Novempopulanie ; mais, dans le désordre où étaient les affaires de cette province, ils étaient devenus suffragants de Bordeaux (Ruinart).

xxvii. La lance à la main, chez les Francs, était le signe de l’autorité royale, le sceptre. Sur le sceau de Childéric ier, père de Clovis, ce chef est représenté armé de sa lance.

xxviii. Il restait encore Clotaire, fils de Chilpéric, âgé d’un an (livre VI) ; mais Gontran ne l’avait pas encore vu ; et il s’en plaint, au début de ce livre (Ruinart).

xxix. Il entrait alors dans sa quinzième année. Par ces paroles, Gontran déclarait solennellement la majorité du jeune franc. Voyez Pardessus, Loi salique, p. 452.

xxx. Convenœ, Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne).

xxxi. Voyez la Gloire des Martyrs, chap. 105, et Fortunat, I, 8 et 9.

xxxii. Ici un jeu de mots intraduisible : Convenitur ad Convenas.

xxxiii. Ou l’auteur oublie ce qu’il a raconté précédemment, ou Gondovald déguise une partie de la vérité pour mieux se justifier. Il était arrivé en Gaule avant la mort de Chilpéric (Guadet et Taranne).

xxxiv. Grégoire oublie de dire qu’il était un des généraux du roi Gontran. Voyez Frédégaire.

xxxv. Il était aussi du parti de Gondovald.

xxxvi. Non pas Gontran Bosson, que Grégoire appelle ordinairement de ses deux noms. Cf. livre IX.

xxxvii. Cette ville ne fut rétablie qu’en 1085, par saint Bernard son évêque, de qui elle prit le nom de Saint-Bernard de Comminges. Au chapitre CV de la Gloire des Martyrs, l’auteur complète ce récit.

xxxviii. Vraisemblablement par la permission de Gontran, qui les épargna comme moins coupables.

xxxix. Outre qu’elle avait été volée, abandonnée et retenue en prison, son fiancé, Reccared, en épousa une autre.

xl. C’est-à-dire les comtes.

xli. Probablement Saint-Martin de Léré (Ruinart) ; département du Cher.

xlii. Aucune loi générale n’affranchissait du service militaire les hommes qui cultivaient les terres des églises ; mais le clergé s’efforçait constamment de s’assurer cette exemption, soit par des concessions particulières, soit par l’autorité de la coutume ; et ce ne fût pas une des moindres causes qui rendirent sa protection chère au peuple, et le sort de ses serviteurs moins fâcheux que celui des cultivateurs de terres laïques.

xliii. D’abord partisan de Gondovald, il l’avait abandonné ; mais sans se réconcilier avec le roi Gontran.

xliv. Ou triens, un tiers de sol d’or.

xlv. Manthelan. C’est d’après dom Ruinart que l’on pense reconnaître dans ce village du département d’Indre-et-Loire, le lieu nommé ici par Grégoire Mantalomagensis vicus.

xlvi. Elle se ralluma plus tard – livre IX.

  1. Salvius Évêque d’Alby.
  2. En 584.
  3. Ecclesiaste, chap. I, v. 2.
  4. Près du confluent de la Seine et de l’Eure.
  5. Tout cela se passait à Tours.
  6. En 585.
  7. Aucune loi générale n’affranchissait du service militaire les hommes qui cultivaient les terres des églises ; mais le clergé s’efforçait constamment de s’assurer cette exemption, soit par des concessions particulières, soit par l’autorité de la coutume ; et ce ne fût pas une des moindres causes qui rendirent sa protection chère au peuple, et le sort de ses serviteurs moins fâcheux que celui des cultivateurs de terres laïques.
  8. Act. des Ap. chap. 16, v. 16.
  9. Év. sel. S. Math. chap. 5, v. 9.