Histoires désobligeantes/Le Téléphone de Calypso

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Histoires désobligeantesE. Dentu (p. 203-209).
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XVIII

LE TÉLÉPHONE DE CALYPSO


à Marius.


Madame Presque ne pouvait se consoler du départ de Monsieur Vertige. Depuis six mois que, prononçant leur divorce, un arrêt profondément équitable avait mis un terme à leurs conjugales tribulations, cette femme exquise, peu à peu, s’était laissée choir dans l’hypocondrie.

Aux premiers élans d’une joie bien naturelle, avaient promptement succédé les transes de la solitude, les alarmes de l’insomnie, le gril de la continence et enfin les regrets amers.

Ce n’était pourtant pas que M. Vertige fût un homme précisément adorable. Ah ! Dieu, non. Il sentait le bouc, avait un caractère diabolique et ne possédait pas un globule d’enthousiasme pour sa femme.

Mais on trouvait en lui ce ragoût, cette espèce de je ne sais quoi qui fait qu’on revient toujours à ces animaux. C’est inexplicable sans doute, mais trop certain.

Elle pouvait se rendre cette justice d’avoir fait généreusement, avant leur divorce, tout ce qu’une bonne femme peut faire pour se dégoûter de son mari. Elle s’était crue même tout à fait sûre de réussir. Elle avait eu plusieurs amants d’une distinction peu ordinaire. Le premier surtout, oh ! le premier, un employé supérieur de l’administration des Catacombes, qui l’avait lâchée malheureusement, était, on pouvait le dire sans crainte, le type idéal.

Eh ! bien, ces tentatives heureuses et le divorce favorable qui en fut la conséquence n’avaient pu l’opérer complètement de son mari. Elle pensait toujours à ce vilain homme et ne parvenait pas à s’en empêcher.

Elle n’allait pas, sans doute, jusqu’à déplorer de n’être plus madame Vertige, mais il lui devenait chaque jour plus clair que l’époux banni avait été le condiment indispensable de ses joies. En d’autres termes, l’amour était sans saveur depuis qu’elle n’encornait plus un tenancier légitime.



Il faudrait être le dernier des hommes pour ignorer ou ne pas sentir à quel point le divorce élève les cœurs. Mais on est en même temps forcé de reconnaître que ce n’est pas exactement une institution de crédit, et madame Presque était, suivant son expression familière, gênée dans les entournures.

L’argent avait disparu à la même heure que M. Vertige. Il avait disparu comme dans un gouffre, et cette circonstance devait certainement, aux yeux du penseur, être pour quelque chose dans l’actuelle mélancolie de l’abandonnée.

Ses expéditions amoureuses ne lui avaient pas été profitables. Il s’en fallait. Dans sa crainte vraiment puérile de paraître se prostituer, elle avait expérimenté l’admirable désinvolture avec laquelle messieurs les hommes souffrent qu’on les allège du poids importun des additions, et ce n’étaient pas les inconstants ou les ingrats régalés par elle autrefois qui s’empresseraient aujourd’hui de la secourir. On ne se bousculait pas dans l’escalier de l’hôtel meublé de dixième ordre qui avait remplacé l’appartement confortable de naguère, et la question de subsistance quotidienne commençait à pendre.

Au plus fort de cette anxiété, une idée rafraîchissante passa sur elle comme une brise de parfums sur les lieux arides.

Elle venait de se rappeler l’appareil téléphonique possédé par M. Vertige. Cet appareil l’avait souvent réveillée la nuit, et c’était un de ses griefs innombrables.

Elle s’en était vengée en faisant servir à diverses fourberies cet irresponsable véhicule des turpitudes ou des sottises contemporaines. Un assez grand nombre de fois, M. Vertige avait reçu des rendez-vous dérisoires qui le forçaient à s’absenter pendant des heures dont profitait audacieusement sa femme. Au bureau central, on devait le croire surchargé d’affaires. Les blagues avaient même été si loin qu’on pouvait craindre désormais un parti-pris de ne plus répondre.

Pleine d’un dessein mystérieux, madame Presque s’élança donc à la plus prochaine cabine et demanda communication.



J’ouvre ici une parenthèse, complètement inutile d’ailleurs, pour déclarer que le téléphone est une de mes haines.

Je prétends qu’il est immoral de se parler de si loin, et que l’instrument susdit est une mécanique infernale.

Il est bien entendu que je ne puis alléguer aucune preuve de l’origine ténébreuse de cet allonge-voix et que je suis incapable de documenter mon affirmation. Mais j’en appelle aux gens de bonne foi et d’esprit ferme qui en ont usé.

Le bruissement de larves qui précède l’entretien n’est-il pas comme un avertissement qu’on va pénétrer dans quelque confin réservé où la terreur, peut-être, surabonde… si on savait ?

Et l’horrible déformation des sons humains qu’on croirait étirés sous un laminoir, qui ont l’air de n’arriver jusqu’à l’oreille qu’à force de se distendre monstrueusement, n’est-elle pas aussi quelque chose d’un peu panique ?

Il y a peu de jours, un vieux garçon de bains scientifiques, appointé spécialement pour le massage des découvertes utiles, au hammam d’un puissant journal, célébrait la gloire d’une usine anglaise qui est en train d’exterminer l’Écriture.

Il paraît qu’une lumineuse machine va destituer la main des hommes qui n’auront plus du tout besoin d’écrire, et le fantoche invitait naturellement plusieurs peuples à se réjouir d’un tel progrès.

J’imagine que le téléphone est un attentat plus grave, puisqu’il avilit la Parole même.



— Hallô ! Hallô ! À qui ai-je l’honneur de parler ?

— À moi, Charlotte, votre ancienne femme.

— Ah ! très bien, chère madame, comment vous portez-vous ?

— Pas mal, je vous remercie, et vous-même ?

— Oh ! moi, je prends du ventre. Que puis-je faire pour vous être agréable, s’il vous plaît ?

— M’accorder un rendez-vous le plus tôt possible pour une affaire tout à fait pressée.

— Pardon, madame, j’ai l’honneur de vous rappeler que nous ne devions plus nous voir.

— Eh ! bien, mon cher Ferdinand, mon petit nand-nand, il faut changer ça. À quoi servirait d’être divorcés si on ne devait plus se voir ?

— Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, s’il vous plaît, répondit l’ex-époux dont l’extrémité de la voix grondeuse parut sauteler sur la plaque où madame Presque fit retentir un baiser que l’appareil transmit comme un dard.

— Soyez donc attentif, gros canard, et faites un effort pour me bien entendre. Quand nous nous sommes mariés, nous avons agi comme des enfants et nous avons failli manquer toute notre existence, parce que nous n’avons rien compris, mais rien de rien à ce que la nature exigeait de nous.

L’amour libre, voilà ce qu’il nous fallait. Le mariage est fait pour les êtres inférieurs et nous étions appelés à une vie plus haute. Nous aurions été parfaitement heureux si nous avions eu la sagesse de ne pas nous épouser, de ne pas habiter bêtement sous le même toit et de nous voir gentiment de loin en loin, comme deux petits cochons qui s’adorent.

Pourquoi ne pas réaliser aujourd’hui ce beau rêve ? Croyez-vous donc qu’il soit trop tard ? Écoutez-moi, polisson d’homme, et voyez si on vous aime :

Je tromperai tout le monde avec toi ! mon Ferdinand…

Il est probable que madame Presque savait à l’avance dans quel fumier d’âme allait tomber cette promesse, car les deux tronçons du serpent de l’adultère, tranchés par le divorce et recollés par le plus sordide concubinage, se réintégrèrent.