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Histoires désobligeantes/Sacrilège raté

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Histoires désobligeantesE. Dentu (p. 223-230).


XX

SACRILÈGE RATÉ


à Paul Jury


Dans l’après-midi de ce jour saint, les paysannes accroupies çà et là autour du confessionnal s’écartèrent tout à coup, avec l’empressement le plus respectueux, pour faire place à la vicomtesse Brunissende des Égards qui s’approchait en falbalas du Tribunal de la Pénitence.

Le confesseur était un simple bonhomme, missionnaire de la Congrégation des Lazaristes, envoyé pour prêcher la station du Carême dans cette campagne religieuse encore et qui donnait un coup de main au vieux curé pour les lessives pascales.

La brillante vicomtesse qui régnait sur toute la contrée et qui était pour les pauvres gens de son fief, l’archétype des magnificences, vint s’agenouiller rapidement et sans barguigner dans l’humble compartiment dévolu aux aveux réconciliatoires.

Le missionnaire, l’ayant aperçue, se hâta d’absoudre une sabotière qui le cramponnait dans l’autre alvéole et, presque aussitôt, ouvrit le sabord des exhortations à la pénitente considérable que lui envoyait le ciel.

Celle-ci ne lui permit pas de placer un mot.

— Monsieur le prédicateur, dit-elle tout de suite, j’imagine que votre temps est précieux et je commence par vous déclarer que je ne peux disposer moi-même que d’un très petit nombre d’instants. Je suis impatiemment attendue par mon dix-septième amant, un imbécile adorable à qui j’ai résolu de livrer mon corps et mon âme, dans une heure ou deux.

Je suis athée, autant qu’on peut l’être et je fais tout ce qu’il me plaît de faire. J’ai l’horreur des pauvres, j’exècre la douleur et j’aime mieux une mauvaise conscience qu’une mauvaise dent, comme l’a dit agréablement un poète juif que vous ne connaissez pas.

Je me moque de votre Dieu sanglant et n’ai que faire des absolutions que vous prodiguez aux petites bonnes gens de ce village. Mais mon mari est un député vertueux qui a besoin de l’admiration de ses électeurs. Que ne dirait-on pas dans le pays si on apprenait que la vicomtesse des Égards ne fait pas ses pâques ?

Nous avons, au contraire, le devoir de prêcher d’exemple et je vous annonce que j’aurai la joie de recevoir de votre main les pain des anges, dimanche prochain, à la grand’messe.

Maintenant, mon père, j’estime que le temps normal d’une confession ordinaire a dû s’écouler, les âmes pieuses qui nous environnent doivent être suffisamment édifiées sur mes sentiments chrétiens et je serais inexcusable d’accaparer votre ministère. Je vais donc me retirer modestement, comme il convient à une pécheresse qui vient de se réconcilier avec son Sauveur, en vous priant de nous honorer le plus tôt possible de votre présence au château où je m’efforcerai très humblement de vous rendre votre politesse de la table sainte.

Une minute après, la châtelaine s’étant prosternée au pied de l’autel pour y former, sans doute, un fervent propos, sortait de l’église telle qu’une frégate sort d’un port, laissant derrière elle un sillage de parfums étranges que les villageoises respirèrent comme les romarins du Paradis.



Le lendemain, le prédicateur, aussitôt sa messe dite, monta aux Égards et se fit annoncer à Brunissende.

Les domestiques bien pensants admirèrent en lui un ecclésiastique d’une longueur inusitée, une espèce de phénicoptère sacerdotal qu’on pouvait croire spécialement façonné pour la recherche des brebis perdues, ou des drachmes en vieil argent qu’il est difficile de retrouver sous les meubles somptueux des riches demeures où le désordre s’est acclimaté.

Sa forte face marquait soixante ans, comme une échelle d’étiage marque les grandes crues d’un fleuve, et sa physionomie offrait, en cette occasion, le spectacle d’une bonté de ruminant mise en déroute et harcelée par d’inexprimables tintoins.

On l’introduisit, mais il dut attendre plus d’une heure, car tout le monde sait, aujourd’hui, que le premier devoir d’un prêtre est d’attendre que les belles dames se lèvent, quand elles ont le loisir ou la condescendance de le recevoir.

— Ah ! mon cher père, dit la vicomtesse, qui daigna paraitre enfin, quelle aimable surprise ! Je me suis précipitée de mon lit pour vous recevoir, mais je crains vraiment de vous avoir fait attendre, bien malgré moi, je vous le jure, et je compte sur votre charité pour excuser une mondaine qui ne pouvait pas deviner que vous lui feriez la grâce d’un si matinal bonjour.

— Madame, le soleil est levé depuis cinq heures et plusieurs millions de chrétiens ont déjà souffert. Beaucoup d’entre eux agonisent et se désespèrent, à la minute que voici… répondit assez rudement le missionnaire. Je ne serais pas venu vous troubler si tôt, ni même plus tard, croyez-le bien, si l’honneur de Dieu ne m’en avait fait un devoir pressant............

Je vous dois une nuit cruelle, madame, et ce matin, il m’a semblé qu’un ange terrible me traînait par les cheveux jusqu’à votre seuil. Je suis ici pour vous demander si vous êtes préparée à la mort.



La jolie femme éclata de rire.

— À la mort ? Mais c’est admirable, cela ! Ai-je l’air d’une agonisante ? Ou me prenez-vous pour une criminelle qu’on va guillotiner au point du jour ? Et c’est pour me dire cela que vous me forcez à sortir du lit à neuf heures du matin, comme une balayeuse des rues ? C’est pour placer ce folâtre petit mot que vous vous êtes dérangé vous-même ? Ah ! çà, voyons ; mon cher père, êtes-vous dans votre bon sens ?

— Je pourrais vous faire la même question, madame, et je la ferais sans doute bien vainement… Je sais ce que je vous dis, répondit le prêtre, d’une voix d’en bas qui parut faire quelque impression, je le sais profondément. Auriez-vous oublié déjà ce qui s’est passé hier dans l’église, entre vous et moi ?

— Je sais, monsieur, que vous avez reçu mes aveux au sacrement de pénitence et que le secret de la confession est inviolable. Je sais cela et rien de plus.

Il y eut un silence.

— Il me reste donc a vous apprendre ce que vous ne savez pas ou ne voulez pas savoir. Soit. Vous êtes venue porter à Dieu un abominable défi. Non contente de profaner hideusement et par pure méchanceté ce sacrement que vous avez l’audace de nommer, vous avez affirmé le dessein d’un sacrilège plus effrayant… Naturellement, vous avez compté sur le silence d’un malheureux prêtre lié par son caractère sacré… Je pourrais peut-être vous répondre que je n’ai pas à garder le secret d’une confession qui n’existe pas, mais ces formes sont si saintes que la simagrée vaut l’acte même. Je me tairai donc.

Cependant, vous êtes en danger, et j’ai le devoir de vous avertir. Il est temps encore… Je vous supplie par le Sang du Christ que j’ai consommé tout à l’heure. Ne me réduisez pas à devenir votre juge.

— Oh ! qu’à cela ne tienne, monsieur le buveur de sang, devenez mon juge tant qu’il vous plaira. Cette licence accordée, comme nous ne sommes pas précisément au Tribunal révolutionnaire, je vous supplie à mon tour de mettre un terme à cette plaisanterie déplorable, dont je suis déjà très lasse, je vous assure.

— Je me retire donc, dit le missionnaire, Voici mon dernier mot. Défi pour défi. J’ignore ce que Dieu fera de votre âme et je tremble d’y penser. Mais je sens que vous ne pourrez pas accomplir, dimanche, l’acte épouvantable que vous m’avez annoncé du fond de vos ténèbres. Le Christ glorieux est le pain des pauvres, madame, et il se mange dans la lumière.



Conclusion

Le jour de Pâques, l’église était pleine et Brunissende était à son banc de seigneuresse du canton, plus éblouissante que jamais.

Le prédicateur avait tenu à célébrer cette messe solennelle. Ayant lu l’évangile des Aromates et de la Résurrection, il dépouilla ses ornements et parut en chaire.

Il était extrêmement pâle et ressemblait, en son surplis, à cet ange vêtu de blanc que les saintes femmes virent au Tombeau.

Insolitement, il parla sur ce texte : Edent pauperes et saturabuntur, les pauvres mangeront et seront rassasiés.

Il parla près d’une heure, comme s’il attendait que le souffle lui manquât, comme s’il espérait mourir à force de parler, sa parole s’exaltant de plus en plus, jusqu’à devenir quelque chose d’effrayant, de lumineux, de surnaturel.

Cet homme sans éloquence fut sublime. Il s’exprima tellement sur la pauvreté que son guenilleux auditoire parut un congrès de potentats et qu’à la fin, la hautaine vicomtesse eut l’air d’une infortunée qui mendie son pain.

Quand ce fut l’instant de la communion pascale, il arriva simplement ceci :

Brunissende agenouillée la première, le troupeau des humbles s’approchant, recula soudain, comme devant un mur de flammes et le prêtre qui descendait la dernière marche de l’autel pour s’en venir, portant le ciboire, vers la table sainte, remonta précipitamment…

On fut obligé de purifier le sanctuaire, et tous les ans, à pareil jour, une cérémonie lavatoire est scrupuleusement observée.

La vicomtesse des Égards paraît vivre depuis cette époque, mais elle est, en réalité, plus misérable que les habitantes des tombeaux…

Ainsi me fut expliquée la déconfiture politique d’un des fantoches les plus éminents de l’ordre moral.