Histoires des solitaires Égyptiens/Histoires 133 - 174

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Collectif
Histoires des solitaires Égyptiens
Traduction par François Nau.
volume 13 (p. 57-66).


QU’IL FAUT RECHERCHER LA SOLITUDE ET LA COMPONCTION.


133. — Un vieillard dit[1] : Il convient que le moine prise sa solitude au point de ne pas se préoccuper s’il lui en résultera un dommage corporel.

134. — Certain racontait[2] que trois zélateurs devinrent amis et l’un s’occupait de réconcilier les ennemis, selon la parole : Bienheureux les pacifiques[3] ; le second visitait les malades ; le troisième alla vivre dans la solitude du désert. Le premier, lassé des luttes des hommes, ne pouvait les guérir tous, il tomba dans le découragement et alla près de celui qui soignait les malades. Il le trouva aussi tombé dans la négligence et ne pouvant accomplir le commandement ; tous deux tombèrent d’accord d’aller voir le solitaire ; ils lui racontèrent leur affliction et le prièrent de leur dire jusqu’où il avait réussi. Il garda le silence un instant, mit de l’eau dans un vase et leur dit : Faites attention à l’eau — or elle était troublée. Un peu après, il leur dit encore : Regardez de nouveau maintenant que l’eau est apaisée, et lorsqu’ils s’approchèrent de l’eau, ils virent leurs visages comme dans un miroir et il leur dit : De même celui qui vit parmi les hommes, à cause de l’agitation, ne voit pas ses péchés, mais lorsqu’il vit solitaire, surtout au désert, alors il voit ses défaillances.

135. — Un vieillard[4] racontait qu’un frère voulant se retirer en était empêché par sa mère. Il n’abandonnait pas son projet et disait : Je veux sauver mon âme. Elle prit beaucoup de peine sans pouvoir l’arrêter et le lui permit donc enfin. Il s’en alla et, devenu moine, consuma sa vie dans la négligence. Il arriva que sa mère mourut et que lui-même, au bout d’un certain temps, tomba dans une grave maladie ; il fut ravi en extase et conduit au jugement : il trouva sa mère parmi ceux qui devaient être jugés. Lorsqu’elle le vit elle dit, pleine d’épouvante : Qu’est-ce que cela, mon fils, toi aussi tu es jugé en ce lieu ! Où sont tes discours ? Ne disais-tu pas que tu voulais sauver ton âme ? Rougissant à ces paroles, il restait saisi de douleur et n’avait rien à lui répondre. Il entendit encore une voix qui disait : Enlevez celui-là d’ici, je vous ai envoyés dans tel couvent à un moine son homonyme[5]. Lorsque la vision eut pris fin, il revint à lui et raconta le tout aux assistants. Pour confirmer et certifier ce qu’il racontait, il envoya quelqu’un au monastère dont il avait entendu parler pour voir si le frère dont il avait été question était mort. L’envoyé trouva qu’il en était ainsi. Lorsqu’il eut repris ses forces et fut revenu à lui, il s’enferma et vécut dans le souci de son salut, plein de repentir et de larmes pour ce qu’il avait fait auparavant avec négligence. Sa componction était si grande, que beaucoup le priaient de s’en relâcher un peu, de crainte qu’il n’éprouvât du mal à cause de ses gémissements excessifs. Il ne se laissa pas convaincre et dit : Si je n’ai pu supporter le reproche de ma mère, comment supporterai-je, au jour du jugement, le blâme du Christ et des saints anges ?

136. — Un vieillard dit[6] : S’il était possible que les âmes des hommes quittent (leurs corps) à l’arrivée du Christ après la résurrection, tout le monde mourrait de crainte, d’horreur et d’égarement. Que verrait-on en effet, sinon les cieux déchirés, Dieu qui se montre avec colère et indignation, les troupes innombrables des anges et toute l’humanité ensemble ? Il faut donc vivre comme si Dieu devait à chaque instant nous demander raison de notre conduite.

137. — Un frère demanda à un vieillard[7] : Comment la crainte de Dieu entre-t-elle dans l’âme ? Le vieillard dit : Si un homme possède l’humilité et la pauvreté, et s’il ne juge pas, la crainte du Seigneur viendra en lui.

138. — Un frère rencontra un vieillard[8] et lui demanda : Abbé, pourquoi mon cœur est-il dur et n’ai-je pas la crainte de Dieu ? Le vieillard lui dit : Je pense que si un homme applique son cœur à se blâmer, il acquerra la crainte de Dieu. Le frère lui dit : Qu’est-ce que ce blâme ? Le vieillard lui dit : C’est que l’homme en toute chose réprimande son âme et lui dise : Souviens-toi qu’il te faut aller au-devant de Dieu ; dis-lui aussi : Qu’ai-je de commun avec l’homme ? — Je pense que si quelqu’un est dans ces sentiments, la crainte de Dieu lui viendra.

139. — Un vieillard[9] vit quelqu’un rire et lui dit : Nous devons rendre raison de toute notre vie en présence du ciel et de la terre, et tu ris !

140. — Un vieillard dit[10] : De même que nous portons chacun notre malice[11] partout où nous allons, ainsi nous devons avoir avec nous les larmes et la componction partout où nous sommes.

141. — Un frère[12] demanda à un vieillard : Que ferai-je ? Il lui dit : Il nous faut toujours pleurer. Car il arriva jadis qu’un père mourut et revint à lui après plusieurs heures. Nous lui demandâmes : Qu’as-tu vu là, abbé ? Et il nous raconta en pleurant : J’ai entendu en cet endroit des voix en pleurs qui disaient sans cesse : Malheur à moi, malheur à moi ! C’est ce qu’il nous convient aussi (de dire) en tout temps.

142. — Un frère[13] demanda à un vieillard : Pourquoi mon âme désire-t-elle pleurer comme j’entends les vieillards le faire, et les larmes ne viennent pas et mon âme est affligée ? Le vieillard lui dit : C’est au bout de quarante ans que les fils d’Israël sont entrés dans la terre promise. Si tu arrives à y entrer, tu ne craindras plus de guerre. Car Dieu veut que l’âme soit tourmentée, afin qu’elle désire toujours entrer dans cette terre.

143. — Un frère demanda à un vieillard[14] : Comment serai-je sauvé ? Celui-ci quitta sa tunique, ceignit ses reins, éleva les mains vers le ciel et dit : Voilà comment le moine doit être : Dépouillé de tout le matériel de la vie et crucifié. L’athlète combat dans les luttes et le moine doit élever ses mains en croix vers le ciel en invoquant Dieu. L’athlète se dépouille de ses habits pour combattre dans le cirque, ainsi le moine doit être nu et immatériel ; (l’athlète) est oint d’huile et instruit par un ancien sur la manière de combattre. C’est ce que fait Dieu qui nous donne la victoire.


DE LA TEMPÉRANCE.


144. — Une fois[15], à Scété, on donna une coupe de vin à un vieillard. Il la rendit en disant : Enlevez-moi ce (poison) mortel. À cette vue, les autres qui mangeaient avec lui ne la reçurent pas non plus.

145. — Un frère[16] eut faim dès le matin et combattit avec sa pensée pour ne pas manger avant la troisième heure. À la troisième heure, il s’obligea à attendre la sixième, puis il brisa le pain et s’assit pour manger ; mais il se leva encore et dit à sa pensée : Attendons jusqu’à la neuvième heure. La neuvième heure arriva, il pria et vit la force (de la tentation) qui montait, comme une fumée, de son travail manuel, et la faim le quitta.

146. — Le disciple[17] d’un certain vieillard racontait de son abbé que durant vingt ans entiers il ne se coucha pas sur le côté ; mais il dormait assis sur le siège où il travaillait. Il mangeait, ou chaque deux jours, ou chaque quatre jours, ou chaque cinq jours, et cela durant vingt ans. Lorsqu’il mangeait, l’une de ses mains était étendue en prière et il mangeait de l’autre. Je lui dis : Qu’est-ce que cela, abbé, pourquoi fais-tu ainsi ? Il me répondit : Je place le jugement de Dieu devant mes yeux et je ne puis le supporter. Un jour que nous faisions l’office, je m’oubliai et je m’écartai du psaume ; à la fin de l’office, le vieillard me dit : Lorsque je fais l’office, j’imagine qu’il y a sous moi comme un feu brûlant et ma pensée ne peut s’en écarter ni à droite ni à gauche. Où était ta pensée lorsque nous faisions l’office pour que tu en aies oublié le psaume ? Ne sais-tu pas que tu te trouves en présence de Dieu et que tu parles à Dieu ?

Une fois, le vieillard sortit durant la nuit et me trouva couché dans la cour de la cellule ; il pleura sur moi et dit en pleurant : Où est donc la pensée de celui-ci pour qu’il dorme ainsi avec tranquillité !

147. — Un frère alla trouver un vieillard très estimé et lui dit : Je souffre. Le vieillard lui dit : Reste dans ta cellule et Dieu te donnera le repos.

148. — On apporta[18] aux Cellules une jarre[19] de vin comme prémices, afin qu’on la donnât à boire aux frères. L’un des frères montant sur la voûte pour s’enfuir, la voûte tomba, et ceux qui sortirent au bruit le trouvèrent à terre et ils commencèrent à le blâmer et à dire : C’est bien fait, ô ami de la vaine gloire. L’abbé l’accueillit et dit : Laissez mon fils, il a fait une bonne action. Vive le Seigneur ! on ne rebâtira pas cette voûte de ma vie pour que toute la terre sache que la voûte est tombée aux Cellules à cause d’une coupe de vin.

149. — Un vieillard[20] vint en trouver un autre qui dit à son disciple : Fais-nous un peu de lentilles, et il les fit, et : Mouille-nous des pains, et il les mouilla. Ils restèrent à parler de choses spirituelles jusqu’à la sixième heure du jour suivant, et le vieillard dit à nouveau à son disciple : Fais-nous un peu de lentilles, enfant. Il répondit : Je l’ai fait dès hier. Et ainsi ils mangèrent.

150. — Un autre vieillard[21] vint trouver l’un des pères : Celui-ci, ayant fait cuire un peu de lentilles, lui dit : Faisons un petit office, et l’un termina tout le psautier et l’autre récita par cœur les deux grands prophètes. Lorsque le matin fut venu, le vieillard s’en alla et ils oublièrent de manger.

151. — Un vieillard[22] tomba malade et, ne pouvant prendre de nourriture durant plusieurs jours, son disciple lui demanda d’accepter un petit plat de légume[23]. Il alla le faire et le lui apporta pour manger. Or il y avait là, suspendu, un vase dans lequel se trouvait un peu de miel et un autre vase avec de l’huile de graine de lin qui sentait mauvais parce qu’elle ne devait servir qu’à (garnir) la lampe. Le disciple se trompa et, au lieu du miel, il mit de cette (huile) dans la nourriture du vieillard. Quand le vieillard la goûta, il ne dit rien, mais la mangea en silence. Le frère l’obligea à en manger une seconde fois, et il le fit malgré sa répugnance. À la troisième fois, il ne voulut plus manger, mais dit : En vérité, je ne puis manger, enfant. Celui-ci répondit vivement : C’est bien, abbé, je mangerai avec toi. Quand il eut goûté et senti ce qu’il avait fait, il se prosterna et dit : Malheur à moi, abbé, voilà que je t’ai tué et tu as mis ce péché sur ma (conscience) puisque tu n’as pas parlé. Le vieillard dit : N’en sois pas peiné, enfant, si Dieu avait voulu que je mange du miel, tu l’aurais eu sous la main pour le mettre.

152. — On racontait d’un vieillard[24] qu’il désira un jour une petite figue[25]. Quand il l’eut, il la pendit devant ses yeux et se repentit sans se laisser vaincre par le désir, il se dompta, si grande qu’eût été sa concupiscence.

153. — Un frère[26] alla voir sa sœur qui était malade dans certain couvent. Or, elle était très religieuse et, comme elle ne voulait pas voir d’homme ni donner prétexte à son propre frère de venir parmi les femmes, elle lui fit dire : Va, mon frère, en priant pour moi, et, par la grâce du Christ, je te verrai dans le royaume des cieux.

154. — Un moine[27], rencontrant des moniales sur son chemin, s’écarta de la route. La supérieure lui dit : Si tu étais un moine parfait, tu ne nous aurais pas regardées comme des femmes[28].

155. — Un frère[29] porta ses derniers petits pains aux cellules, et convoqua (au repas) une table de vieillards. Lorsque chacun d’eux eut mangé près de deux petits pains, il s’arrêta. Le frère, connaissant leur grand ascétisme, s’excusa et dit : Par le Seigneur ! mangez jusqu’à ce que vous soyez rassasiés. Et ils mangèrent dix autres petits pains. Telle est la proportion que ces véritables ascètes observaient entre la nourriture et leur besoin[30].

156. — Un vieillard fut affligé d’une grave maladie[31] au point que ses entrailles rejetaient beaucoup de sang. Des sébestes secs[32] se trouvaient justement en la possession d’un certain frère qui fit une bouillie et les mit dedans. Il les porta au vieillard et le pria de les goûter, disant : Fais charité, mange, peut-être cela te sera-t-il bon. Le vieillard le regarda longuement et dit : En vérité, je voudrais que Dieu me laissât dans cette maladie durant trente autres années. Le vieillard dans une si grande infirmité n’accepta même pas de manger une petite bouillie et le frère, la prenant, retourna à sa cellule.

157. — Un autre vieillard[33] demeurait dans le grand désert. Il arriva qu’un frère, le rencontrant, le trouva malade. Il le prit, le lava, fit un peu de bouillie avec ce qu’il avait apporté et lui offrit à manger. Le vieillard lui dit : En vérité, frère, j’avais oublié que les hommes avaient cette consolation. Il lui porta aussi une coupe de vin ; en la voyant, il pleura et dit : Je n’avais pas pensé boire du vin avant ma mort.

158. — Un vieillard[34] eut l’ascétisme de ne pas boire durant quarante jours ; lorsqu’il avait la fièvre, il lavait le seau, le remplissait d’eau et le suspendait devant lui. Un frère lui demandant pourquoi il faisait cela, il répondit : Afin que je souffre davantage lorsque j’ai soif et que je reçoive de Dieu une récompense plus forte.

159. — Un frère[35] voyageait avec sa mère qui était vieille. Lorsqu’ils arrivèrent au fleuve, la vieille femme ne pouvait passer ; son fils prit son maphorion (sa pèlerine) et s’en enveloppa les mains pour ne pas toucher le corps de sa mère, puis il la porta et la passa de l’autre côté. Sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi as-tu enveloppé tes mains ? Il lui dit : Parce que le corps de la femme est un feu et qu’il nous rappelle d’autres (femmes), c’est pour cela que j’ai agi ainsi[36].

160. — L’un des pères dit : Je connais un frère aux Cellules qui jeûna la semaine de la Pâque, puis, lorsqu’on se réunit au soir, il s’enfuit pour ne pas manger dans l’assemblée, il fit cuire de petites bettes et mangea sans pain[37].

161. — Le prêtre de Scété alla une fois près du bienheureux Théophile, archevêque d’Alexandrie[38] ; lorsqu’il revint à Scété, les frères lui demandaient : Comment est la ville ? Il leur dit : En vérité, frères, je n’ai vu le visage de personne[39], sinon celui de l’archevêque. Les auditeurs furent étonnés et lui dirent : Ils avaient donc été détruits, abbé ? Il leur répondit : Non, mais ma raison ne m’a pas imposé de voir quelqu’un. Les auditeurs furent dans l’admiration, et sa parole les fortifia pour préserver leurs yeux de la curiosité.

162. — Les pères allèrent une fois à Alexandrie[40], convoqués par le bienheureux archevêque Théophile pour prier et pour détruire les temples. Pendant qu’ils mangeaient avec lui, on apporta de la chair de jeune veau et ils mangèrent sans le remarquer. Puis, l’archevêque prenant un morceau le donna au vieillard son voisin et dit : C’est un bon morceau, mange, abbé. Ils répondirent : Jusqu’ici nous avons mangé des légumes, si c’est de la viande nous n’en mangeons pas ; et aucun d’eux ne voulut en goûter.


DE LA GUERRE QUE NOUS FAIT L’IMPURETÉ.


163. — Un frère[41] était combattu par l’impureté et la guerre était comme un feu brûlant jour et nuit dans son cœur. Le frère combattait pour ne pas céder à sa pensée. Au bout d’un long temps, la guerre cessa sans avoir abouti à cause de la résistance du frère et aussitôt la lumière vint dans son cœur.

164. — Un autre frère était combattu par l’impureté[42]. Il se leva de nuit, alla près d’un vieillard et lui fit connaître ses pensées. Le vieillard le consola, il retourna à sa cellule, et voilà que la lutte recommençait en lui. Il retourna près du vieillard et le fit ainsi souvent. Le vieillard ne le chagrina pas, mais lui dit ce qui pouvait lui être utile et ajouta : Ne t’enferme pas, mais viens plutôt, lorsque le démon te combat, réprimande-le et, ainsi réprimandé, il s’en ira ; rien ne chagrine le démon de l’impureté comme de révéler ses œuvres, et rien ne le réjouit comme de cacher les pensées qu’il inspire.

165. — Un frère[43] était attiré vers l’impureté, il résistait[44] en augmentant son ascétisme et en préservant sa pensée des mauvais désirs. Enfin il se rendit à l’assemblée et révéla la chose à tout le monde. Tous reçurent l’ordre de prier Dieu pour lui durant une semaine et la lutte cessa.

166. — Un vieillard[45] solitaire disait contre les pensées d’impureté : Veux-tu être sauvé après ta mort ? Va te fatiguer, va travailler, va chercher et tu trouveras, veille et frappe et on t’ouvrira. Dans le monde il y a des gladiateurs[46] qui sont couronnés lorsqu’ils ont beaucoup frappé, résisté et montré du courage ; souvent un seul, frappé par deux, supporte courageusement ses blessures et vainc ceux qui l’ont frappé. Vois quel courage pour des avantages charnels ! Toi donc résiste avec courage et Dieu combattra l’ennemi à ta place.

167. — Un autre vieillard disait des mêmes pensées[47] : Fais comme celui qui passe sur la place publique devant une taverne, il sent le potage et quelque rôti ; si cela lui plaît, il entre et mange ; si cela ne lui plaît pas, il le sent seulement et continue son chemin. Toi de même, chasse bien loin toute mauvaise odeur, lève-toi et prie en disant : Fils de Dieu, secours-moi. Fais cela aussi pour les autres pensées, car nous ne pouvons pas extirper les passions mais seulement leur résister.

168. — Un frère[48] interrogea un vieillard disant : Si un moine tombe en tentation, il est affligé parce qu’il passe du progrès à la défaillance, et il travaille jusqu’à ce qu’il se relève ; mais celui qui vient du monde fait du progrès parce qu’il part du commencement. Le vieillard lui répondit : Le moine qui tombe en tentation est comme une maison qui tombe. Si sa pensée se purifie au point de rebâtir la maison tombée, il trouvera beaucoup de matériaux : les fondements, les pierres, les bois, et il pourra avancer beaucoup plus vite que celui qui n’a pas encore creusé ni jeté de fondement et qui n’a aucune avance mais qui travaille dans l’espoir de terminer. Il en est de même du travail du moine : s’il tombe dans la tentation et se convertit, il a beaucoup d’avance : la méditation, la psalmodie et le travail manuel, ce sont les fondements ; mais tandis que le novice apprend tout cela, l’autre arrive au premier ordre.

169. — Un frère[49], tourmenté par l’impureté, alla trouver un grand vieillard et le supplia disant : Fais charité, prie pour moi, je suis tourmenté par l’impureté. Le vieillard pria Dieu à son sujet. Il vint une seconde fois près du vieillard et lui en dit autant, et celui-ci ne négligea pas d’implorer Dieu pour lui et dit : Seigneur, révèle-moi le cas de ce frère et d’où vient que je t’ai imploré et qu’il n’a pas trouvé la tranquillité ? Et Dieu lui révéla ce qui le regardait et il le vit assis, avec l’esprit d’impureté près de lui. Un ange avait été envoyé pour le protéger et s’irritait de ce que le frère ne recourait pas à Dieu, mais prenait plaisir aux pensées et abandonnait son esprit à toute leur action. Le vieillard connut donc que la cause provenait du frère, et lui dit : C’est toi qui es d’accord avec tes pensées ! Puis il lui apprit à résister aux pensées et le frère, ramené à la raison par la prière et l’enseignement du vieillard, trouva le repos.

170. — Le disciple[50] d’un grand vieillard fut combattu un jour par l’impureté. Le vieillard, le voyant découragé, lui dit : Veux-tu que je demande à Dieu de te délivrer de cette lutte ? L’autre répondit : Je vois, abbé, que je peine, mais je vois aussi que cette peine me porte des fruits ; demande donc seulement à Dieu de m’accorder la patience. Son abbé lui dit : Je vois maintenant que tu es en progrès et que tu me surpasses.

171. — On racontait[51] qu’un vieillard vint à Scété avec un fils encore à la mamelle, qui ne savait ce que c’était qu’une femme. Lorsqu’il devint homme, les démons lui montrèrent des figures de femmes, et il l’annonça à son père qui fut fort étonné. Un jour qu’il monta en Égypte avec son père et vit des femmes, il lui dit : Abbé, voilà ceux qui venaient près de moi, durant la nuit, à Scété. Et son père lui dit : Ce sont les moines des villages, enfant, ceux-là ont certain costume et les ermites en ont un autre. Le vieillard s’étonna comment, même dans le désert, les démons lui avaient montré des figures de femmes, et aussitôt ils retournèrent dans leur cellule.

172. — Un frère luttait à Scété[52] ; l’ennemi lui rappela le souvenir d’une femme très belle et le tourmenta beaucoup. Par un effet de la Providence, un autre frère, venant d’Égypte à Scété, lui dit, tout en parlant, que la femme d’un tel était morte. — Or c’était celle pour laquelle il luttait. — Il prit donc sa tunique, s’en alla de nuit, ouvrit son tombeau, essuya le pus du cadavre avec sa tunique et le porta à sa cellule. Il plaça cette puanteur près de lui et combattit ses pensées en disant : Voilà l’objet de concupiscence que tu convoitais, tu l’as, rassasie-toi. Et il demeura ainsi dans cette puanteur jusqu’à ce que la lutte eût cessé.

173. — Un homme alla un jour à Scété voulant devenir moine[53] ; il avait avec lui son fils qui venait d’être sevré. Lorsque celui-ci grandit, il eut à lutter et dit à son père : Je vais dans le monde, car je ne puis supporter la lutte. Son père le pria longtemps et le jeune homme lui dit encore : Abbé, je ne puis plus résister, laisse-moi partir. Son père lui dit : Écoute-moi, mon fils, encore cette fois : prends quarante couples de pain et des branches (à tresser) pour quarante jours, puis va dans le désert intérieur et reste là quarante jours, puis que la volonté du Seigneur soit faite. Il obéit à son père, alla au désert et souffrit à tresser des branches sèches et à manger du pain sec. Il y demeura vingt jours et vit un prodige (diabolique) venir près de lui. Il vit devant lui comme une négresse très fétide, au point qu’il ne pouvait supporter son odeur. Il la chassait donc et elle lui dit : Je parais douce aux cœurs des hommes, mais, à cause de ton obéissance et de ton travail, Dieu ne m’a pas laissée te séduire et te (cacher) ma puanteur. Il se leva, rendit grâces à Dieu, vint près de son père et lui dit : Je ne veux plus aller dans le monde, abbé, car j’ai vu son action et la puanteur (de la femme). Son père fut édifié à son sujet et lui dit : Si tu avais attendu les quarante jours et si tu avais observé mon précepte, tu aurais vu mieux que cela.

174. — On racontait d’un père que c’était un séculier et qu’il regrettait sa femme[54]. Il le raconta aux pères, et ceux-ci, sachant que c’était un travailleur qui en faisait plus qu’on ne le lui disait, lui imposèrent un genre de vie qui affaiblit son corps au point qu’il ne pouvait se tenir debout. Par un effet de la divine Providence, un père étranger vint à Scété ; il passa devant sa cellule, la vit ouverte et passa, fort étonné de ce que personne n’était sorti à sa rencontre. Il se retourna donc et frappa en disant : Peut-être que ce frère est malade. Après avoir frappé, il entra et le trouva en grande faiblesse. Il lui dit : Qu’as-tu, frère ? Et il lui raconta disant : Je suis un séculier et maintenant l’ennemi me combat au sujet de ma femme, je l’ai raconté aux pères qui m’ont imposé diverses lignes de conduite et, en les suivant, je suis devenu malade tandis que la lutte augmente. Le vieillard l’entendant fut affligé et lui dit : Certes les pères, en hommes d’autorité, t’ont imposé de bonnes lignes de conduite, mais si tu veux écouter mon Humilité, laisse tout cela, prends un peu de nourriture en son temps, fais ton petit office et confie tous tes soucis au Seigneur, ce que tu ne peux faire avec tes durs travaux. Car notre corps est comme un habit : si tu t’en occupes, il dure, mais si tu ne t’en occupes pas, il pourrit. Il lui obéit et fit comme il le disait et, en peu de jours, la tentation le quitta.


(À suivre.)


  1. Coislin 127, fol. 46v. M, 860, n° 15.
  2. B, p. 444, n° 3 ; M, col. 860, n° 16 ; Paul, 42. Coislin 127, fol. 46v.
  3. Matth., v.
  4. Coislin 127, fol. 59v. M, 863, n° 20 ; 808, n° 216.
  5. Ceci ne se trouve pas dans M, 863, 20 ; mais bien col. 808, 216.
  6. Coislin 127, fol. 59v ; M, 863, n° 21.
  7. Paul, 43, sous deux formes. L’une des deux formes donne an vieillard le nom d’Euprépios ; B, p. 741, n° 114 ; L, fol. 106r ; Coislin 127, fol. 60.
  8. B, p. 734, n° 78 ; L, fol. 93v ; Coislin 127, fol. 60. M, 864, n° 22 ; 1045, n° 4.
  9. Coislin 127, fol. 60 ; M, 864, n° 23.
  10. Coislin 127, fol. 60 ; M, 864, n° 24.
  11. M et C 127 : l’ombre de nos corps.
  12. Coislin 127, fol. 60 ; M, 864, n° 26.
  13. Coislin 127, fol. 60 ; M, 864, n° 27.
  14. B, p. 497, n° 158 ; Paul, 406. Coislin 127, fol. 108v ; M, 891, n° 16. La fin manque dans le latin et dans le Ms. 127.
  15. B, p. 470, n° 78 ; Coislin 127, fol. 77 : « il y eut une fête » ; M, 871, 53.
  16. B, 468, n° 69 ; L, fol. 26v. Paul, 87 ; Coislin 127, fol. 77 ; M, 871, 58. Paraphrasé dans M, 740,n° 4.
  17. Cf. B, p. 533, n° 246 ; Coislin 127, fol. 77v.
  18. B, p. 471, n° 79 ; Coislin 127, fol. 77v ; M, 871, 54.
  19. Ce mot manque dans le dictionnaire. Le syriaque porte seulement : « Une autre fois, on envoya des prémices de vin, pour en donner une coupe à chaque frère ».
  20. Coislin 127, fol. 78 ; M, 871, n° 56.
  21. B, p. 466, n° 64. Coislin 127, fol. 78 ; M, 871, n° 57.
  22. Coislin 127, fol. 78 ; M, 871, n° 59 ; 767, n° 51.
  23. Nous traduisons comme λαχάνιον. Le latin porte : « Fecit de farinula lenticulam, et zippulas ».
  24. Coislin 127, fol. 78 ; M, 767, n° 50 ; 872, n° 60.
  25. « Un concombre » M.
  26. B, p. 881, n° 138 ; Paul, 226 ; Coislin 127, fol. 78v ; M, 760, n° 35 ; 872, n° 61.
  27. B, p. 715, n° 34. Coislin, fol. 78v ; M, 872, n° 62.
  28. Le latin porte : « tu ne nous aurais pas regardées et tu n’aurais pas vu que nous étions des femmes ».
  29. B, p. 468, n° 71. Coislin 127, fol. 78v ; M, 872, n° 64.
  30. Ils mangeaint donc au sixième de leur faim.
  31. B, p. 467, n° 66 ; L, fol. 15r. Coislin, fol. 78v ; M, 872, n° 65.
  32. Le latin porte « nixa sicca » et semble conclure, dans l’Onomasticon, qu’il peut s’agir de pruneaux.
  33. Coislin 127, fol. 78v ; M, 873, n° 66.
  34. B, p. 468, n° 68 ; L, fol. 22r ; Paul, 87 ; Coislin 127, fol. 79 ; M, 873, n° 67.
  35. B, p. 588, n° 387 ; Paul, 226 ; Coislin 127, fol. 79 ; M, 873, n° 68.
  36. B, p. 478, n° 102. Coislin 127, fol. 79 ; M, 873, n° 69. Le latin porte : « dans (sa) cellule ».
  37. Syriaque : « il s’enfuit à sa cellule, pour ne pas manger dans l’assemblée, et il mangeait un peu de bettes pour cacher son ascétisme ».
  38. B, p. 698, n° 7. Le syriaque ne nomme pas Théophile. Coislin 127, fol. 79 ; M, 871, 55.
  39. Syriaque : « Lorsqu’il revint à Scété, et qu’il voulut fortifier les frères, il leur dit : Je vous avais entendus dire qu’Alexandrie est le siège d’une nombreuse population, en vérité je vous le dis, moi qui y ai été, je n’ai vu le visage de personne ».
  40. B, p. 884, n° 149 ; Coislin 127, fol. 79 ; M, 872, n° 63.
  41. B, p. 655, n° 555 ; L, fol. 8v ; Paul, 210 ; M, 876, n° 12.
  42. Paul, 59 ; B, p. 655, n° 556 ; L, fol. 8v. Paraphrasé dans M, 743, n° 9 ; M, 876, n° 13. Le latin ajoute quelques lignes à la fin.
  43. M, 877, n° 14 ; Paul, 59 ; B, p. 656, n° 557 ; L, fol. 9r ; Coislin 127, fol. 87v.
  44. Le latin ajoute : « durant quatorze ans ».
  45. B, p. 670, n° 590 ; Coislin 127, fol. 87v ; M, 877, n° 15.
  46. Cf. supra, 39. Le syriaque rend ce mot par « athlètes » ; le latin par « pancratiarii ».
  47. B, p. 669, n° 589. Coislin 127, fol. 87v ; M, 877, n° 16.
  48. Paul, 15 ; M, 877, n° 18.
  49. B, p. 660, n° 571 ; Paul, 64 ; L, fol. 106v ; M, 745, n° 13 ; Coislin 127, fol. 87v. Le latin est une paraphrase ; M, 878, n° 19.
  50. Paul, 210 ; Coislin 127, fol. 88 ; L, fol. 8v ; M, 742, n° 8. Le latin allonge beaucoup ; M, 878, n° 20.
  51. Paul, 210 ; Coislin 127, fol. 88 ; M, 878, n° 21.
  52. B, p. 666, n° 583 ; L, fol. 16v ; Paul, 210. Coislin 127, fol. 88v ; M, 744, n° 11 ; 878, n° 22.
  53. B, p. 663, n° 577. Ms. 1596, p. 323 ; L, fol. 162v ; Paul, 210 ; Coislin 127, fol. 88v ; M, 879, n° 23.
  54. B, p. 708, n° 20 ; Paul, 213 ; Coislin 127, fol. 89 ; M, 886, n° 40.