Histoires insolites/Le Jeu des Grâces

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LE JEU DES GRÂCES


À Monsieur Victor Wilder


— Oh ! cela n’empêche pas les sentiments !…
Stéphane Mallarmé, Entretiens.


Les feux d’or du soir, au travers de moutonneuses nuées mauves, poudraient d’impalpables pierreries les feuilles d’assez vieux arbres, ainsi que d’automnales roses, à l’entour d’une pelouse encore mouillée d’orage : le jardin s’enfonçait entre les murs tendus de lierre des deux maisons voisines ; une grille aux pointes dorées le séparait de la rue, en ce quartier tranquille de Paris. Les rares passants pouvaient donc entrevoir, au fond de ce jardin, la façade avenante de la demeure, et, dans une pénombre, le perron, surélevé de trois marches, sous sa marquise.

Or, perdues en les lueurs de cette vesprée, sur le gazon, jouaient, au Jeu des Grâces, trois enfants blondes, — oh ! quatorze, douze et dix ans à peine, innocence ! — Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin, quelque peu folâtres en leurs petites robes d’orléans noire. Riant de plaisir, en ce deuil, — n’était-ce pas de leur âge ? — elles se renvoyaient, du bout de leurs bâtonnets d’acajou, de courts cerceaux de velours rouge festonnés de liserons d’or.

Elle avait aimé feu son époux, — ayant conquis, d’ailleurs, à ses côtés, dans le commerce des bronzes d’art, une aisance, — la belle madame Rousselin ! Séduisante, économe et tendre, perle bourgeoise, elle s’était retirée avec ses filles, en cette habitation, depuis les dix mois et demi d’où datait son sévère veuvage, qu’elle présumait éternel.

Jamais, en effet, son mari ne lui avait semblé plus « sérieux » que depuis qu’il était mort. Cet accident l’avait solennisé, pour ainsi dire, aux yeux en larmes de l’aimable veuve. Aussi, avec quelle tendresse triste se plaisait-elle à venir, toutes les quinzaines environ, suspendre (de concert avec ses trois charmantes filles) de sentimentales couronnes aux murs blancs du caveau neuf ! murs que, par prévoyance, elle avait fait clouter du haut en bas ! Sur ces couronnes se lisaient, en majuscules ponctuées de pleurs d’argent, des À mon petit papa chéri ! des À mon époux bien-aimé ! — Lorsqu’à de certains anniversaires, plus intimes, elle venait seule au champ du Repos, c’était avec un air indéfinissable et presque demi-souriant que, nouvelle Artémise, munie ce jour-là d’une couronne spéciale, à son usage, elle accrochait celle-ci à des clous isolés : sur les immortelles, semées alors de myosotis, on pouvait lire, en caractères tortillés et suggestifs, ces deux mots du cœur : « ' Souviens-toi ! » Car, même avec les défunts, les femmes ont de ces exquises délicatesses où l’imagination plus grossière de l’homme perd complètement pied, — mais auxquelles il serait à parier, quand même, que les trépassés ne sont pas insensibles.

Toutefois, comme c’était une femme d’ordre, chez qui le sentiment n’excluait pas le très légitime calcul d’une ménagère, la belle Mme Rousselin, dès le premier trimestre, avait remarqué le prix auquel revenaient, achetées au détail, ces pâles couronnes, si vite fanées par les intempéries ; et, séduite par diverses annonces des journaux qui mentionnaient la découverte de nouvelles couronnes funèbres inoxydables, obtenues par le procédé galvanoplastique, résistantes même à l’oubli, — couronnes modernes par excellence ! — elle en avait acheté, en gros, une provision, quelques douzaines, qu’elle conservait, au frais, dans la cave, et qui défrayaient, depuis, les visites bimensuelles au cher décédé.


Soudain, les trois enfants, dont les boucles vermeilles, alanguies en repentirs, sautillaient sur les noirs corsages, cessèrent de s’ébattre sur l’herbe en fleurs, car, au seuil du perron, et poussant la porte vitrée, venait d’apparaître l’épouse, la grave maman toute en deuil, blonde aussi et déjà pâlie de son abandon. Elle tenait, justement, à la main, trois de ces couronnes légères et solides, nouveau système, qu’elle laissa tomber, auprès de la rampe, sur la table verte du jardin, comme pour appuyer de leur impression les paroles suivantes :

— Et que l’on se recueille maintenant, mesdemoiselles ! Assez de récréation : oubliez-vous que, demain, nous devons aller rendre visite à… celui qui n’est plus ?

Sûre d’être obéie (car, au point de vue du cœur, ses jeunes anges avaient, elle ne l’ignorait pas, de qui tenir), la belle Mme Rousselin rentra, sans doute afin de soupirer plus à l’aise en la solitude retirée de sa chambre.

À ces mots et aussitôt seules, Eulalie, Bertrande et Cécile Rousselin, — dont les rires s’étaient envolés plus loin que les oiseaux du ciel, — vinrent, à pas lents, méditatives, s’asseoir et s’accouder autour de la table.

Après un silence :

— C’est pourtant vrai ! pauvre père ! dit à voix basse Eulalie, la jolie aînée, déjà rêveuse.

Et, prenant un À mon époux bien-aimé, elle en considéra, distraitement, l’inscription.

— Nous l’aimions tant ! gémit Bertrande, aux yeux bleus — où brillaient des larmes.

Sans y prendre garde, imitant Eulalie, elle tournait entre ses doigts, et le regard fixe, un À mon petit papa chéri.

— Pour sûr qu’on l’aimait bien ! s’écria la pétulante cadette Cécile qui, follement énervée encore du jeu quitté et comme pour accentuer, à sa manière, la sincérité naïve de son effusion, fit étourdiment sauter en l’air le Souviens-toi ! qui restait.

Par bonheur, l’aînée, qui tenait encore ses baguettes, y reçut, et à temps, la plaintive couronne, laquelle s’y encercla d’abord, — puis, grâce à un mouvement d’inadvertance provenu de l’entraînante vitesse acquise, le Souviens-toi ! s’échappant des bâtonnets, fut recueilli de même par Bertrande après s’être croisé en l’air avec l’À mon petit papa chéri ! — et l’À mon époux bien-aimé ! que Cécile, bien malgré elle, n’avait pu se défendre de lancer vers ses sœurs.

De sorte que, l’instant d’après — et peut-être en symbole des illusions de la vie, — les trois ingénues, peu à peu de retour sur la pelouse, substituaient à leurs cerceaux dorés ce nouveau Jeu des Grâces, et, inconscientes déjà, se renvoyaient mélancoliquement, aux derniers rayons du soleil, ces inaltérables attributs de la sentimentalité moderne.