Histoires ou Contes du temps passé (1697)/Original/Texte entier

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Histoires ou Contes du temps passé (1697)/Original
Histoires ou Contes du temps passéClaude Barbin (p. -233).



HISTOIRES
OU
CONTES
DU TEMPS PASSÉ
Avec des Moralitez.

A PARIS.
Chez Claude Barbin, ſur le
ſecond Peron de la Sainte-
Chapelle au Palais.

Avec Privilége de Sa Majeſté.
M. DC. XCVII.


Contes de Perrault 1697 dedicace.jpg


A
MADEMOISELLE


MADEMOISELLE,


On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil ; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant, MADEMOISELLE, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Recits & les lumieres de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d’abord. Ils renferment tous une morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent ; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste estenduë d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, & s’abaisser aux plus petites ; on ne sera point surpris que la même Princesse à qui la nature & l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d’instruire les enfans fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s’accommoder à ces mêmes enfans, qui n’en ont pas encore ; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu’aux Personnes que le Ciel destine à les conduire ? Le desir de cette connoissance a poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés, & par eux-mêmes, ce qui s’y passoit de plus particulier, cette connoissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, MADEMOISELLE,


Pouvois-je mieux choisir pour rendre vrai-semblable
    Ce que la Fable a d’incroyable ?
    Et jamais Fée, au tems jadis,
    Fit-elle à jeune Créature
    Plus de dons, & de dons exquis,
    Que vous en a fait la Nature ?

Je suis avec un trés profond respect,


MADEMOISELLE,


De Vôtre Altesse Royale,


Le trés-humble & trés-
obeissant serviteur.
P. Darmancour.


Clouzier - 1697 - La Belle au bois dormant.png


LA BELLE
AU BOIS
DORMANT


CONTE


Il estoit une fois un Roi & une Reine qui estoient si faschez de n’avoir point d’enfans, si faschez qu’on ne sçauroit dire. Ils allerent à toutes les eaux du monde : vœux, pelerinages, menuës devotions, tout fut mis en œuvre, & rien n’y faisoit. Enfin, pourtant, la Reine devint grosse, & accoucha d’une fille ; on fit un beau Baptesme ; on donna pour Maraines à la petite Princesse toutes les Fées qu’on pust trouver dans le Païs (il s’en trouva sept), afin que, chacune d’elles luy faisant un don, comme c’estoit la coustume des Fées en ce temps-là, la Princesse eust, par ce moyen, toutes les perfections imaginables. Aprés les ceremonies du Baptesme, toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avoit un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un estui d’or massif où il y avoit une cuillier, une fourchette, & un couteau de fin or, garnis de diamants & de rubis. Mais, comme chacun prenoit sa place à table, on vit entrer une vieille Fée, qu’on n’avait point priée, parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’estoit sortie d’une Tour, & qu’on la croyoit morte ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert ; mais il n’y eut pas moyen de lui donner un estuy d’or massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avoit fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crût qu’on la méprisait, & grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprés d’elle, l’entendit, et, jugeant qu’elle pourroit donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla dés qu’on fut sorti de table, se cacher derriere la tapisserie, afin de parler la derniere, & de pouvoir réparer, autant qu’il luy seroit possible, le mal que la vieille aurait fait. Cependant les Fées commencerent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune luy donna pour don qu’elle seroit la plus belle personne du monde, celle d’aprés qu’elle auroit de l’esprit comme un Ange, la troisiéme qu’elle auroit une grace admirable à tout ce qu’elle feroit ; la quatriéme qu’elle danseroit parfaitement bien, la cinquiéme qu’elle chanteroit comme un Rossignol, & la sixiéme, qu’elle joüeroit de toutes sortes d’instrumens dans la derniere perfection. Le rang de la vieille Fée estant venu, elle dit, en branlant la teste, encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se perceroit la main d’un fuseau & qu’elle en mourroit. Ce terrible don fit fremir toute la compagnie, & il n’y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la jeune Fée sortit de derriere la tapisserie, dit tout haut ces paroles : Rassurez-vous, Roi & Reine, vostre fille n’en mourra pas. Il est vrai que je n’ay pas assez de puissance pour défaire entierement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d’un fuseau ; mais, au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un Roi viendra la réveiller. Le Roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussi tost un Edit par lequel il deffendoit à toutes personnes de filer au fuseau, ny d’avoir des fuseaux chez soy, sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi & la Reine estant allez à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse, courant un jour dans le Château, & montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un Donjon dans un petit galletas, où une bonne Vieille estoit seule à filer sa quenoüille. Cette bonne femme n’avoit point ouï parler des deffenses que le roi avoit faites de filer au fuseau. Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la Princesse, Je file, ma belle enfant, luy répondit la vieille, qui ne la connoissoit pas. Ha ! que cela est joli, reprit la Princesse ; comment faites-vous ? donnez-moy que je voye si j’en ferois bien autant. Elle n’eust pas plutost pris le fuseau, que, comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d’ailleurs l’Arrest des Fées l’ordonnoit ainsi, elle s’en perça la main & tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous costez ; on jette de l’eau au visage de la princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les tempes avec de l’eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu’il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l’avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or & d’argent. On eût dit d’un Ange, tant elle estoit belle : car son évanouissement n’avoit pas osté les couleurs vives de son teint : ses joues estoient incarnates, & ses levres comme du corail ; elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l’entendoit respirer doucement : ce qui faisoit voir qu’elle n’estoit pas morte. Le Roi ordonna qu’on la laissast dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fust venue. La bonne Fée qui luy avoit sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans estoit dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieuës de là, lorsque l’accident arriva à la Princesse ; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain qui avoit des bottes de sept lieues (c’estoit des bottes avec lesquelles on faisoit sept lieues d’une seule enjambée). La Fée partit aussi tost, & on la vit, au bout d’une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traisné par des dragons. Le Roi luy alla presenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avoit fait ; mais, comme elle estoit grandement prévoyante, elle pensa que, quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle seroit bien embarassée toute seule dans ce vieux château : voicy ce qu’elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui estoit dans ce Chasteau (hors le Roi & la Reine) : Gouvernantes, Filles-d’Honneur, Femmes-de-Chambre, Gentils-Hommes, Officiers, Maistres d’Hostel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets-de-pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui estoient dans les Ecuries, avec les Palfreniers, les gros mâtins de basse-cour, & la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui estoit auprés d’elle sur son lit. Dés qu’elle les eust touchez, ils s’endormirent tous, pour ne se réveiller qu’en mesme temps que leur Maistresse, afin d’estre tout prests à la servir quand elle en auroit besoin : les broches mêmes qui estoient au feu, toutes pleines de perdrix & de faysans, s’endormirent, & le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les Fées n’estoient pas longues à leur besogne. Alors le Roi & la Reine aprés avoir baisé leur chere enfant sans qu’elle s’éveillast, sortirent du chasteau, & firent publier des deffenses à qui que ce soit d’en approcher. Ces deffenses n’estoient pas necessaires, car il crut dans un quart d’heure tout au tour du parc une si grande quantité de grands arbres & de petits, de ronces & d’épines entrelassées les unes dans les autres, que beste ny homme n’y auroit pû passer : en sorte qu’on ne voyoit plus que le haut des Tours du Chasteau, encore n’estoit-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n’eust encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu’elle dormiroit, n’eust rien à craindre des Curieux.

Au bout de cent ans, le fils du roi qui regnoit alors, & qui estoit d’une autre famille que la princesse endormie, estant allé à la chasse de ce costé-là, demanda ce que c’estoit que des Tours qu’il voyoit au-dessus d’un grand bois fort épais, chacun luy répondit selon qu’il en avoit ouï parler. Les uns disoient que c’estoit un vieux Château où il revenoit des Esprits ; les autres, que tous les Sorciers de la Contrée y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu’un Ogre y demeuroit, & que là il emportoit tous les enfans qu’il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger à son aise & sans qu’on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le prince ne sçavoit qu’en croire, lors qu’un vieux Paysan prit la parole & luy dit : Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j’ay ouï dire à mon pere qu’il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde ; qu’elle y devoit dormir cent ans, & qu’elle seroit réveillée par le fils d’un Roi, à qui elle estoit reservée. Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu ; il crut sans balancer qu’il mettroit fin à une si belle avanture, & poussé par l’amour & par la gloire, il résolut de voir sur le champ ce qui en estoit. À peine s’avança-t-il vers le bois que tous ces grands arbres, ces ronces, & ces épines s’écarterent d’elles-mesmes pour le laisser passer : il marche vers le Chasteau qu’il voyoit au bout d’une grande avenuë où il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avoit pû suivre, parce que les arbres s’estoient rapprochez dés qu’il avoit esté passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un Prince jeune & amoureux est toûjours vaillant. Il entra dans une grande avancour, où tout ce qu’il vit d’abord estoit capable de le glacer de crainte : c’estoit un silence affreux, l’image de la mort s’y presentoit par tout, & ce n’estoit que des corps étendus d’hommes & d’animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonnez & à la face vermeille des Suisses, qu’ils n’estoient qu’endormis, & leurs tasses où il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu’ils s’estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l’escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l’épaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, & il vit sur un lit, dont les rideaux estoient ouverts de tous côtez, le plus beau spectacle qu’il eut jamais veu : Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l’éclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s’approcha en tremblant & en admirant, & se mit à genoux auprés d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement estoit venuë, la Princesse s’éveilla ; & le regardant avec des yeux plus tendres qu’une premiere veuë ne sembloit le permettre ; est ce vous, mon Prince, luy dit-elle ; vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charmé de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne sçavoit comment luy témoigner sa joye & sa reconnoissance ; il l’assura qu’il l’aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plurent davantage, peu d’éloquence, beaucoup d’amour : il estoit plus embarassé qu’elle, & l’on ne doit pas s’en estonner ; elle avoit eu le temps de songer à ce qu’elle auroit à luy dire, car il y a apparence (l’Histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne fée pendant un si long sommeil, lui avoit procuré le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu’ils se parloient, & ils ne s’estoient pas encore dit la moitié des choses qu’ils avoient à se dire.

Cependant tout le Palais s’estoit réveillé avec la Princesse : chacun songeoit à faire sa charge, & comme ils n’estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim. La Dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta, & dit tout haut à la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida la princesse à se lever : elle estoit tout habillée, & fort magnifiquement ; mais il garda bien de luy dire qu’elle estoit habillée comme ma mere grand, & qu’elle avoit un collet monté, elle n’en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse. Les Violons & les Hautbois joüerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoyqu’il y eut prés de cent ans qu’on ne les joüast plus ; & aprés soupé, sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle du Chasteau, & la Dame-d’honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la Princesse n’en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son pere devait estre en peine de luy : le Prince luy dit qu’en chassant il s’estait perdu dans la forest, & qu’il avait couché dans la hutte d’un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut ; mais sa Mere n’en fut pas bien persuadée, & voyant qu’il alloit presque tous les jours à la chasse, & qu’il avoit toûjours une raison en main pour s’excuser quand il avoit couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu’il n’eut quelque amourette : car il vêcut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommée l’Aurore, & le second un fils, qu’on nomma le Jour, parce qu’il paroissoit encore plus beau que sa sœur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu’il falloit se contenter dans la vie, mais il n’osa jamais se fier à elle de son secret ; il la craignoit quoy qu’il l’aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l’avoit épousée qu’à cause de ses grands biens. On disoit même tout bas à la Cour qu’elle avoit les inclinations des Ogres, & qu’en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais, quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu’il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfans. Quelque temps aprés, le Roi alla faire la guerre à l’Empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la Regence du royaume à la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans : il devoit estre à la guerre tout l’Esté ; et, dés qu’il fut parti, la Reine-Mere envoya sa bru & ses enfans à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours aprés, & dit un soir à son Maistre d’Hostel, je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. Ah ! Madame, dit le Maistre-d’Hostel, je le veux, dit la Reine (& elle le dit d’un ton d’Ogresse qui a envie de manger de la chair fraische), & je la veux manger à la Sausse-robert. Ce pauvre homme, voyant bien qu’il ne falloit pas se joüer à une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta à la chambre de la petite Aurore : elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter à son col, & luy demander du bon bon. Il se mit à pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse cour couper la gorge à un petit agneau, & luy fit une si bonne sausse que sa maistresse l’assura qu’elle n’avoit jamais rien mangé de si bon. Il avoit emporté en même temps la petite Aurore, & l’avoit donnée à sa femme, pour la cacher dans le logement qu’elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours après, la méchante Reine dit à son Maistre-d’Hostel, je veux manger à mon souper le petit Jour : il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois ; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe : il n’avoit pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, & donna à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l’Ogresse trouva admirablement bon.

Cela estoit fort bien allé jusque là, mais un soir cette méchante reine dit au Maistre-d’Hostel, je veux manger la Reine à la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d’Hostel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu’elle avoit dormi : sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche ; & le moyen de trouver dans la Menagerie une beste aussi dure que cela : il prit la resolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, & monta dans sa chambre, dans l’intention de n’en pas faire à deux fois ; il s’excitoit à la fureur, & entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine : il ne voulut pourtant point la surprendre, & il luy dit avec beaucoup de respect, l’ordre qu’il avoit receu de la Reine-Mere. Faites, faites, luy dit-elle en luy tendant le col ; executez l’ordre qu’on vous a donné ; j’irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans, que j’ay tant aimez : elle les croyoit morts depuis qu’on les avoit enlevez sans luy rien dire. Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maistre d’Hostel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d’aller revoir vos chers enfans ; mais ce sera chez moy où je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux : il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son soupé, avec le même appetit que si c’eut esté la jeune reine. Elle estoit bien contente de sa cruauté, & elle se préparoit à dire au Roi à son retour, que des loups enragez avoient mangez la Reine sa femme & ses deux enfans.

Un soir qu’elle rodoit à son ordinaire, dans les cours & basses-cours du chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foüetter, à cause qu’il avoit esté méchant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L’Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, et, furieuse d’avoir esté trompée, elle commande, dés le lendemain matin, avec une voix épouvantable, qui faisoit trembler tout le monde, qu’on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu’elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine & ses enfans, le Maistre d’Hostel, sa femme & sa servante ; elle avoit donné ordre de les amener les mains liées derriere le dos. Ils estoient là, & les bourreaux se preparoient à les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu’on n’attendoit pas sitost, entra dans la cour, à cheval ; il estoit venu en poste & demanda tout estonné ce que vouloit dire cet horrible spectacle. Personne n’osoit l’en instruire, quand l’Ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyoit, se jeta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fut devorée en un instant par les vilaines bestes qu’elle y avoit fait mettre. Le roi ne laissa pas d’en estre fasché, elle estoit sa mere, mais il s’en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.


MORALITÉ

Attendre quelque temps pour avoir un Époux
Riche, bien-fait, galant & doux,
La chose est assez naturelle :
Mais l’attendre cent ans, & toûjours en dormant,
On ne trouve plus de femelle
Qui dormist si tranquillement.
La Fable semble encor vouloir nous faire entendre
Que souvent de l’Hymen les agreables nœuds,
Pour estre differez, n’en sont pas moins heureux,
Et qu’on ne perd rien pour attendre.
Mais le sexe avec tant d’ardeur
Aspire à la foy conjugale
Que je n’ay pas la force ny le cœur
De luy prescher cette morale.


Clouzier - 1697 - Le Petit Chaperon rouge.png


PETIT CHAPERON
ROUGE


CONTE


Il estoit une fois une petite fille de Vilage, la plus jolie qu’on eut sçû voir ; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seïoit si bien, que par tout on l’appelloit le Petit chaperon rouge.

Un jour sa mere ayant cui & fait des galetes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m’a dit qu’elle estoit malade, portes luy une galette & ce petit pot de beurre. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n’osa, à cause de quelques bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda où elle alloit ; la pauvre enfant qui ne sçavoit pas qu’il est dangereux de s’arrester à écouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mere luy envoye. Demeure-t-elle bien loin, lui dit le Loup ? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c’est par de-là le Moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin icy, & toy par ce chemin-là, & nous verrons à qui plutost y sera. Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueïllir des noisettes, à courir aprés des papillons, & à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la Mere-grand, il heurte : Toc, toc, qui est là ? C’est votre fille le petit chaperon rouge, dit le Loup, en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galete, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit à cause qu’elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s’ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien ; car il y avoit plus de trois jours qu’il n’avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, & s’alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps aprés vint heurter à la porte. Toc, toc, qui est là ? Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mere-grand estoit enrhumée, répondit, c’est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix ; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s’ouvrit. Le Loup la voyant entrer, luy dit en se cachant dans le lit sous la couverture : mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabillé, elle luy dit ; ma mere-grand que vous avez de grands bras ! c’est pour mieux t’embrasser, ma fille : ma mere-grand, que vous avez de grandes jambes ! c’est pour mieux courir mon enfant : ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles ! c’est pour mieux écouter, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux ! c’est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand, que vous avez de grandes dens ! c’est pour te manger. Et, en disant ces mots, ce méchant loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.

MORALITÉ.

ON voit icy que de jeunes enfans,
FBelSur tout de jeunes filles,
FBelles, bien faites & gentilles,
Font tres-mal d’écouter toute sorte de gens,
FoEt que ce n’est pas chose estrange,
FoS’il en est tant que le loup mange.
Ie dis le loup, car tous les loups ;
Ie dNe sont pas de la mesme sorte ;
Ie dIl en est d’une humeur accorte,
Ie dSans bruit, sans fiel & sans courroux,
Ie dQui privez, complaisans & doux
IusquSuivent les jeunes Demoiselles
Iusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais, hélas ! qui ne sçait que ces loups doucereux,
MDe tous les loups sont les plus dangereux.


Clouzier - 1697 - La Barbe bleüe.png


LA BARBE BLEÜE


Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la Ville & à la Campagne, de la vaisselle d’or & d’argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez ; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleüe : cela le rendoit si laid & si terrible, qu’il n’estoit ni femme ni fille qui ne s’enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, en luy laissa le choix de celle qu’elle voudroit luy donner. Elles n’en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l’une à l’autre, ne pouvant se resoudre à prendre un homme qui eut la barbe bleüe. Ce qui les degoûtoit encore, c’est qu’il avoit déja épousé plusieurs femmes, & qu’on ne sçavoit ce que ces femmes estoient devenuës. La Barbe bleuë pour faire connoissance, les mena avec leur mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations : on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres : enfin tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le Maistre du logis n’avoit plus la barbe si bleüe, & que c’estoit un fort honneste homme. Dés qu’on fust de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d’un mois, la Barbe bleüe dit à sa femme qu’il estoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence ; qu’il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu’elle fit venir ses bonnes amies, qu’elle les menast à la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere : Voilà, luy dit-il, les clefs des deux grands gardemeubles, voilà celles de la vaisselle d’or & d’argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres forts, où est mon or & mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe par tout de tous les appartemens : pour cette petite clef-cy, c’est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d’y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d’observer exactement tout ce qui luy venoist d’estre ordonné : & luy, aprés l’avoir embrassée, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avoient d’impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n’ayant osé y venir pendant que le Mari y estoit, à cause de sa Barbe bleuë qui leur faisoit peur. Les voilà aussi-tost à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, où l’on se voyoit depuis les pieds jusqu’à la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d’argent, & de vermeil doré, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu’on eut jamais veuës : Elles ne cessoient d’exagerer & d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avoit d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considerer qu’il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, & avec tant de precipitation, qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arresta quelque temps, songeant à la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu’il pourroit luy arriver malheur d’avoir esté desobéïssante ; mais la tentation estoit si forte qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D’abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermées ; aprés quelques momens elle commença à voir que le plancher estoit tout couvert de sang caillé, dans lequel se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachées le long des murs. (C’estoit toutes les femmes que la Barbe bleuë avoit épousées & qu’il avoit égorgées l’une aprés l’autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu’elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main : aprés avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle estoit émeuë. Ayant remarqué que la clef du cabinet estoit tachée de sang, elle l’essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s’en alloit point ; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il y demeura toûjours du sang, car la clef estoit Fée, & il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout-à-fait : quand on ostoit le sang d’un costé, il revenoit de l’autre. La Barbe-bleuë revint de son voyage dés le soir mesme, & dit qu’il avoit receu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l’affaire pour laquelle il estoit parti, venoit d’estre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle estoit ravie de son prompt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’estoit passé. D’où vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres : il faut, dit-elle, que je l’aye laissée là haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleuë de me la donner tantost ; aprés plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleuë l’ayant considerée, dit à sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef ? je n’en sçais rien, répondit la pauvre femme, plus pasle que la mort : Vous n’en sçavez rien, reprit la Barbe bleuë, je le sçay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet ? Hé bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place auprés des Dames que vous y avez veuës. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant & en luy demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir de n’avoir pas esté obeïssante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligée comme elle estoit ; mais la Barbe bleuë avoit un cœur plus dur qu’un rocher : Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & toute à l’heure. Puis qu’il faut mourir, répondit elle, en le regardant les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de tems pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-heure, reprit la Barbe bleuë, mais pas un moment davantage. Lors qu’elle fut seule, elle appella sa sœur, & luy dit, ma sœur Anne, car elle s’appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m’ont promis qu’ils me viendroient voir aujourd’huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligée luy crioit de temps en temps, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Et la sœur Anne luy répondoit, je ne vois rien que le soleil qui poudroye, et l’herbe qui verdoye. Cependant la Barbe bleüe tenant un grand coutelas à sa main, crioit de toute sa force à sa femme, descens viste, où je monteray là-haut. Encore un moment s’il vous plait, luy répondit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas. Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir, & la sœur Anne, répondoit, je ne vois rien que le Soleil qui poudroye et l’herbe qui verdoye. Descens donc viste, crioit la Barbe bleuë, où je monteray la haut. Je m’en vais, répondoit sa femme, & puis elle crioit Anne, ma sœur Anne, ne voy tu rien venir. Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce costé-cy. Sont-ce mes freres ? Helas, non, ma sœur, c’est un Troupeau de Moutons. Ne veus tu pas descendre, crioit la Barbe bleuë. Encore un moment répondoit sa femme, & puis elle crioit, Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir. Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce costé-cy, mais ils sont bien loin encore : Dieu soit loué, s’ecria-t-elle un moment aprés, ce sont mes freres ; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleüe se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter à ses pieds toute épleurée & toute échevelée : cela ne sert de rien, dit la Barbe bleuë, il faut mourir ; puis la prenant d’une main par les cheveux, & de l’autre levant le coutelas en l’air, il alloit luy abattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir : Non, non, dit-il, & recommande-toy bien à Dieu ; & levant son bras… Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleuë s’arresta tout court : on ouvrit, et aussi-tost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe bleüe. Il reconnut que c’étoit les freres de sa femme, l’un Dragon & l’autre Mousquetaire, desorte qu’il s’enfuit aussi-tost pour se sauver ; mais les deux freres le poursuivirent desi prés, qu’ils l’attraperent avant qu’il pust gagner le perron : Ils luy passerent leur épée au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n’avoit pas la force de se lever pour embrasser ses freres. Il se trouva que la Barbe bleüe n’avoit point d’heritiers, & qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimée depuis long-temps ; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux freres ; & le reste à se marier elle-mesme à un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu’elle avoit passé avec la Barbe bleuë.

MORALITÉ.

LA curiosité, malgré tous ses attraits,
OCouste souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paroistre,
C’est, n’endeplaise au sexe, un plaisir bien leger,
ODés qu’on le prend, il cesse d’estre,
OEt toûjours il couste trop cher.


AUTRE MORALITÉ.

POur peu qu’on ait l’esprit sensé,
Et que du monde on sçache le grimoire,

EtOn voit bien-tost que cette histoire
EtEst un conte du temps passé ;
EtIl n’est plus d’Epoux si terrible,
EtNy qui demande l’impossible,
EtFut-il mal-content & jaloux,
EtPrés de sa femme on le voit filer doux ;
Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre,
On a peine à juger qui des deux est le maistre.

Clouzier - 1697 - Le Maistre Chat.png


LE MAISTRE CHAT
OU
LE CHAT BOTTÉ.


CONTE.


Vn Meusnier ne laissa pour tout biens à trois enfans qu’il avoit, que son Moulin, son Asne, & son Chat. Les partages furent bien tôt faits, ny le Notaire, ny le Procureur n’y furent point appellés. Ils auroient eu bien-tost mangé tout le pauvre patrimoine. L’aisné eut le Moulin, le second eut l’Asne, & le plus jeune n’eut que le Chat. Ce dernier ne pouvoit se consoler d’avoir un si pauvre lot : Mes freres, disoit-il, pourront gagner leur vie honnestement en se mettant ensemble ; pour moi, lors que j’aurai mangé mon chat, & que je me seray fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. Le Chat qui entendoit ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, luy dit d’un air posé & serieux, ne vous affligés point, mon maistre, vous n’avez qu’à me donner un Sac, & me faire faire une paire de Bottes pour aller dans les brousailles, & vous verez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. Quoique le maistre du chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avoit veu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats & des Souris ; comme quand il se pendoit par les pieds, ou qu’il se cachoit dans la farine pour faire le mort, qu’il ne desespera pas d’en estre secouru dans sa misere. Lors que le chat eut ce qu’il avoit demandé, il se botta bravement ; & mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, & s’en alla dans une garenne où il y avoit grand nombre de lapins. Il mit du son & des lasserons dans son sac, & s’estendant comme s’il eut esté mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourer dans son sac pour manger ce qu’il y avoit mis. À peine fut-il couché, qu’il eut contentement ; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, & le maistre chat tirant aussitost les cordons le prit & le tua sans misericorde. Tout glorieux de sa proye, il s’en alla chez le Roy & demanda à luy parler. On le fit monter à l’Appartement de sa Majesté, où estant entré il fit une grande reverence au Roy, & luy dit, voylà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c’estoit le nom qu’il lui prit en gré de donner à son Maistre,) m’a chargé de vous presenter de sa part. Dis, à ton Maistre, répondit le Roy, que je le remercie, & qu’il me fait plaisir. Une autre fois il alla se cacher dans un blé tenant toûjours son sac ouvert, & lors que deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, & les prit toutes deux. Il alla ensuite les presenter au Roy, comme il avoit fait le Lapin de garenne. Le Roy receut encore avec plaisir les deux Perdrix, & luy fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois moi à porter de temps-en-temps au Roy du Gibier de la chasse de son Maistre. Un jour qu’il sçeut que le Roy devoit aller à la promenade sur le bord de la riviere avec sa fille ; la plus belle Princesse du monde, il dit à son Maistre, si vous voulez suivre mon conseil, vostre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la riviere à l’endroit que je vous montreray, & ensuite me laisser faire. Le Marquis de Carabas fit ce que son chat luy conseilloit, sans sçavoir à quoy cela seroit bon. Dans le temps qu’il se baignoit, le Roy vint à passer, & le Chat se mit à crier de toute sa force : au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noye. À ce cry le Roy mit la teste à la portiere, & reconnoissant le Chat qui luy avoit apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu’on allast viste au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu’on retiroit le pauvre Marquis de la riviere, le Chat s’approcha du Carosse, & dit au Roy que dans le temps que son Maistre se baignoit, il estoit venu des Voleurs qui avoient emporté ses habits, quoyqu’il eût crié au voleur de toute sa force ; le drosle les avoit cachez sous une grosse pierre. Le Roy ordonna aussi-tost aux Officiers de sa Garde robe d’aller querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roy luy fit mille caresses, & comme les beaux habits qu’on venoit de luy donner relevoient sa bonne mine (car il estoit beau, & bien fait de sa personne) la fille du Roy le trouva fort à son gré, & le Comte de Carabas ne luy eut pas jetté deux ou trois regards fort respectueux, & un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie. Le Roi voulut qu’il montast dans son Carosse & qu’il fust de la promenade : Le Chat ravi de voir que son dessein commençoit à réussir, prit les devants, & ayant rencontré des Paysans qui fauchoient un Pré, il leur dit, bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roy que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui estoit ce Pré qu’ils fauchoient. C’est à Monsieur le Marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avoit fait peur. Vous avez là un bel heritage, dit le Roy, au Marquis de Carabas. Vous voyez, Sire, repondit le Marquis, c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondament toutes les années. Le maistre Chat qui alloit toûjours devant, rencontra des Moissonneurs, & leur dit, Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. Le Roy qui passa un moment aprés, voulut sçavoir à qui appartenoient tous les blés qu’il voyoit. C’est à Monsieur le Marquis de Carabas, répondirent les Moissonneurs, & le Roy s’en réjoüit encore avec le Marquis. Le Chat qui alloit devant le Carosse, disoit toûjours la même chose à tous ceux qu’il rencontroit ; & le Roy estoit estonné des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maistre Chat arriva enfin dans un beau Château dont le Maistre estoit un Ogre, le plus riche qu’on ait jamais veu, car toutes les terres par où le Roy avoit passé estoient de la dépendance de ce Chasteau : le Chat qui eut soin de s’informer qui estoit cet Ogre, & ce qu’il sçavoit faire, demanda à luy parler, disant qu’il n’avoit pas voulu passer si prés de son Chasteau, sans avoir l’honneur de luy faire la réverence. L’Ogre le receut aussi civilement que le peut un Ogre, & le fit reposer. On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d’Animaux, que vous pouviez par exemple vous transformer en Lyon, en Elephant ; cela est vray, répondit l’Ogre brusquement, & pour vous le montrer, vous m’alez voir devenir Lyon. Le Chat fut si éfrayé de voir un Lyon devant luy, qu’il gagna aussi-tost les goûtieres, non sans peine & sans peril, à cause de ses bottes qui ne valoient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps aprés le Chat ayant veu que l’Ogre avoit quitté sa premiere forme, descendit, & avoüa qu’il avoit eu bien peur. On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne sçaurois le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoüe que je tiens cela tout à fait impossible. Impossible ? réprit l’Ogre, vous allez voir, & en même temps il se changea en une souris qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l’eut pas plustost aperçuë, qu’il se jetta dessus, & la mangea. Cependant le Roy qui vit en passant le beau Chasteau de l’Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit du Carosse qui passoit sur le pont levis, courut au-devant, & dit au Roy : Vostre Majesté soit la bien venuë dans le Chasteau de Monsieur le Marquis de Carabas. Comment Monsieur le Marquis, s’écria le Roy, ce Chasteau est encore à vous, il ne se peut rien de plus beau que cette cour & que tous ces Bastimens qui l’environent ; voyons les dedans s’il vous plait. Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, & suivant le Roy qui montoit le premier, ils entrerent dans une grande Sale où ils trouverent une magnifique colation que l’Ogre avoit fait preparer pour ses amis qui le devoient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avoient pas osé entrer, sçachant que le Roy y estoit. Le Roy charmé des bonnes qualitez de Monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en estoit folle ; & voyant les grands biens qu’il possedoit, luy dit, aprés avoir beu cinq ou six coups, il ne tiendra qu’à vous Monsieur le Marquis que vous ne soyez mon gendre. Le Marquis faisant de grandes réverences accepta l’honneur que luy faisoit le Roy ; & dés le même jour épousa la princesse. Le Chat devint grand Seigneur, & ne courut plus aprés les souris, que pour se divertir.


MORALITÉ.

QVelque grand que soit l’avantage,
VDe jouir d’un riche heritage
Venant à nous de pere en fils,
VAux jeunes gens pour l’ordinaire,

L’industrie & le sçavoir faire,
Vallent mieux que des biens acquis.


Autre Moralité.

SI le fils d’un Meûnier tant de vitesse,
Gagne le cœur d’une Princesse
GEt s’en fait regarder avec des yeux mourans,
C’est que l’habit, la mine & la jeunesse,
GPour inspirer de la tendresse,
N’en sont pas des moyens toûjours indifferens.

Clouzier - 1697 - Les Fées.png


LES FÉES.


CONTE.


Il estoit une fois une Veuve qui avoit deux filles : l’aisnée luy ressembloit si fort d’humeur et de visage, que qui la voyoit, voyoit la mere. Elles estoient toutes deux si desagreables et si orgueilleuses, qu’on ne pouvoit vivre avec elles. La Cadette, qui estoit le vray portrait de son pere pour la douceur et l’honnesteté, estoit avec cela une des plus belles filles qu’on eust su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mere estoit folle de sa fille aisnée, et en même temps avoit une aversion effroyable pour la Cadette. Elle la faisoit manger à la Cuisine & travailler sans cesse.

Il falloit entre-autre chose que cette pauvre enfant allast deux fois le jour puiser de l’eau à une grande demy lieue du logis, & qu’elle en raportast plein une grande cruche. Un jour qu’elle estoit à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de luy donner à boire ? Ouy da, ma bonne mere, dit cette belle fille, & rainçant aussi-tost sa cruche, elle puisa de l’eau au plus belle endroit de la fontaine, & la lui presenta, soûtenant toûjours la cruche afin qu’elle but plus aisément. La bonne femme ayant bu, luy dit, vous estes si belle, si bonne, & si honneste, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don, (car c’estoit une Fée qui avoit pris la forme d’une pauvre femme de vilage, pour voir jusqu’où iroit l’honnesteté de cette jeune fille.) Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu’à chaque parole que vous dirés, il vous sortira de la bouche où une Fleur, où une Pierre précieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mere la gronda de revenir si tard de la fontaine. Je vous demande pardon, ma mere, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si long-temps, & en disant ces mots il luy sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, & deux gros Diamants. Que voy je là, dit sa mere toute estonnée, je crois qu’il luy sort de la bouche des Perles & des Diamants, d’où vient cela, ma fille, (ce fut là la premiere fois qu’elle l’appela sa fille.) La pauvre enfant luy raconta naïvement tout ce qui luy estoit arrivé, non sans jetter une infinité de Diamants. Vrayment, dit la mere, il faut que j’y envoye ma fille, tenez Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de vôtre sœur quand elle parle, ne seriez vous pas bien aise d’avor le même don, vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, & quand une pauvre femme vous demandera à boire, luy en donner bien honnestement. Il me feroit beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine : Je veux que vous y alliez, reprit la mere, & toute à l’heure. Elle y alla, mais toûjours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d’argent qui fut dans le logis. Elle ne fut pas plustost arrivée à la fontaine qu’elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vestuë qui vint luy demander à boire, c’estoit la même Fée qui avoit apparu à sa sœur, mais qui avoit pris l’air & les habits d’une Princesse, pour voir jusqu’où iroit la malhonnesteté de cette fille. Est-ce que je suis icy venuë, luy dit cette brutale orgueileuse, pour vous donner à boire, justement j’ai apporté un Flacon d’argent tout exprés pour donner à boire à Madame ? J’en suis d’avis, beuvez à même si vous voulez. Vous n’estes guere honneste, reprit la Fée, sans se mettre en colere, & bien, puisque vous estes si peu obligeante, je vous donne pour don, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapau. D’abord que sa mere l’aperçeut, elle luy cria, Hé bien ma fille ! Hé bien, ma mere, luy répondit la brutale, en jettant deux viperes, & deux crapaux, O ! Ciel, s’écria la mere, que vois-je là, c’est sa sœur qui en est cause, elle me le payera ; & aussi-tost elle courut pour la battre. La pauvre enfans s’enfuit, & alla se sauver dans la Forest prochaine. Le fils du Roi qui revenoit de la chasse, la rencontra, & la voyant si belle, luy demanda ce qu’elle faisoit là toute seule & ce qu’elle avoit à pleurer. Helas ! Monsieur, c’est ma mere qui m’a chassée du logis. Le fils du Roi qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, & autant de Diamants, la pria de luy dire d’où cela luy venoit. Elle luy conta toute son avanture. Le fils du Roi en devint amoureux, & considerant qu’un tel don valoit mieux que tout ce qu’on pouvoit donner en mariage à une autre, l’emmena au Palais du Roi son pere, où il l’épousa. Pour sa sœur elle se fit tant haïr, que sa propre mere la chassa de chez elle ; & la malheureuse aprés avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.


MORALITÉ

Les Diamans et les Pistoles
Peuvent beaucoup sur les esprits ;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d’un plus grand prix.


Autre Moralité

L’onnesteté couste des soins,
Et veut un peu de complaisance ;
Mais tost ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu’on y pense le moins.


Clouzier - 1697 - Cendrillon.png


CENDRILLON
LA PETITE
PENTOUFLE DE VERRE


CONTE


Il eſtoit une fois un gentil-homme qui épouſa en ſecondes une femme, la plus hautaine & la plus fiere qu’on eut jamais veuë. Elle avoit deux filles de ſon humeur, & qui luy reſſembloient en toutes choſes. Le Mari avoit, de ſon coſté, une jeune fille, mais d’une douceur et d’une bonté ſans exemple : elle tenoit cela de ſa Mere, qui eſtoit la meilleure perſonne du monde. Les nopces ne furent pas plûtoſt faites que la Belle-mere fit éclater ſa mauvaiſe humeur : elle ne put ſouffrir les bonnes qualitez de cette jeune enfant, qui rendoient ſes filles encore plus haïſſables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maiſon : c’eſtoit elle qui nettoyoit la vaiſſelle et les montées, qui frottoit la chambre de Madame & celles de Meſdemoiſelles ſes filles ; elle couchoit tout au haut de la maiſon, dans un grenier, ſur une méchante paillaſſe, pendant que ſes ſœurs eſtoient dans des chambres parquetées, où elles avoient des lits des plus à la mode, & des miroirs où elles ſe voyoient depuis les pieds juſqu’à la teſte ; la pauvre fille ſouffroit tout avec patience et n’oſoit s’en plaindre à ſon pere qui l’auroit grondée, parce que ſa femme le gouvernoit entierement. Lorſqu’elle avoit fait ſon ouvrage, elle s’alloit mettre au coin de la cheminée & s’aſſeoir dans les cendres, ce qui faiſoit qu’on l’appeloit communément dans le logis Cucendron ; la cadette, qui n’eſtoit pas ſi malhonneſte que ſon aiſnée, l’appeloit Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ſes méchans habits, ne laiſſoit pas d’eſtre cent fois plus belle que ſes ſœurs, quoy que veſtuës tres-magnifiquement.

Il arriva que le fils du Roi donna un bal & qu’il en pria toutes les perſonnes de qualité : nos deux Damoiſelles en furent auſſi priées, car elles faiſoient grande figure dans le pays. Les voilà bien aiſes & bien occupées à choiſir les habits & les coëffures qui leur ſeïeroient le mieux ; nouvelle peine pour Cendrillon, car c’eſtoit elle qui repaſſoit le linge de ſes ſœurs & qui godronoit leurs manchettes : on ne parloit que de la maniere dont on s’habilleroit. Moy, dit l’aînée, je mettray mon habit de velours rouge & ma garniture d’Angleterre. Moy, dit la cadette, je n’auray que ma juppe ordinaire ; mais, en récompenſe, je mettray mon manteau à fleurs d’or, & ma barriere de diamants, qui n’eſt pas des plus indifferentes. On envoya querir la bonne coëffeuſe pour dreſſer les cornettes à deux rangs, & on fit achetter des mouches de la bonne Faiſeuſe : elles appellerent Cendrillon pour luy demander ſon avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conſeilla le mieux du monde, & s’offrit meſme à les coëffer ; ce qu’elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy diſoient, Cendrillon, ſerois-tu bien aiſe d’aller au Bal : Helas ! Meſdamoiſelles, vous vous mocquez de moy, ce n’eſt pas là ce qu’il me faut : tu as raiſon ; on riroit bien ſi on voyoit un Cucendron aller au bal. Une autre que Cendrillon les auroit coëffées de travers ; mais elle eſtoit bonne, & elle les coëffa parfaitement bien. Elles furent prés de deux jours ſans manger, tant elles eſtoient tranſportées de joye : on rompit plus de douze lacets à force de les ſerrer pour leur rendre la taille plus menuë, & elles eſtoient toûjours devant leur miroir. Enfin l’heureux jour arriva ; on partit, & Cendrillon les ſuivit des yeux le plus longtemps qu’elle put ; lorſqu’elle ne les vit plus, elle ſe mit à pleurer. Sa Maraine, qui la vit toute en pleurs, luy demanda ce qu’elle avoit : Je voudrois bien… Je voudrois bien… elle pleuroit ſi fort qu’elle ne put achever : ſa Maraine, qui eſtoit Fée, luy dit, tu voudrois bien aller au Bal, n’eſt-ce pas : Helas ! ouy, dit Cendrillon en ſoûpirant : Hé bien ! ſeras-tu bonne fille ? dit ſa Maraine ; je t’y feray aller ? Elle la mena dans ſa chambre, et luy dit, va dans le jardin & apporte moy une citroüille : Cendrillon alla auſſi toſt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, & la porta à ſa Maraine, ne pouvant deviner comment cette citroüille la pouroit faire aller au bal : ſa Maraine la creuſa, & n’ayant laiſſé que l’écorce, la frappa de ſa baguette, & la citroüille fut auſſi-toſt changée en un beau caroſſe tout doré. Enſuite, elle alla regarder dans ſa ſouriſſiere, où elle trouva ſix ſouris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la ſouriſſiere, & à chaque ſouris qui ſortoit, elle luy donnoit un coup de ſa baguette, & la ſouris eſtoit auſſi-toſt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de ſix chevaux d’un beau gris de ſouris pommelé : Comme elle eſtoit en peine de quoy elle ferait un Cocher, je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratiere ; nous en ferons un Cocher : Tu as raiſon, dit ſa Maraine, va voir : Cendrillon lui apporta la ratiere, où il y avoit trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cauſe de ſa maîtreſſe barbe, & l’ayant touché, il fut changé en un gros Cocher qui avoit une des plus belles mouſtaches qu’on ait jamais veuës. Enſuite elle luy dit, va dans le jardin, tu y trouveras ſix lezards derriere l’arroſoir, apporte les moy, elle ne les eut pas plûtoſt apportez, que la Maraine les changea en ſix Laquais, qui monterent auſſi-toſt derriere le caroſſe avec leurs habits chamarez, & qui s’y tenoient attachez, comme s’ils n’euſſent fait autre choſe de toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon : Hé bien ? voilà de quoy aller au bal, n’eſ-tu pas bien aiſe ? Ouy, mais eſt-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits : Sa maraine ne fit que la toucher avec ſa baguette, & en même tems ſes habits furent changez en des habits de drap d’or & d’argent, tout chamarrez de pierreries : elle luy donna enſuite une paire de pentoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainſi parée, elle monta en caroſſe ; mais ſa Maraine luy recommanda, ſur toutes choſes, de ne pas paſſer minuit, l’avertiſſant que, ſi elle demeuroit au bal un moment davantage, ſon caroſſe redeviendroit citroüille, ſes chevaux des ſourils, ſes laquais des lezards, et que ſes vieux habits reprendroient leur première forme. Elle promit à ſa Maraine qu’elle ne manqueroit pas de ſortir du bal avant minuit : Elle part, ne ſe ſentant pas de joye. Le Fils du Roi, qu’on alla avertir qu’il venoit d’arriver une grande Princeſſe qu’on ne connoissoit point, courut la recevoir ; il luy donna la main à la deſcente du caroſſe, & la mena dans la ſalle où eſtoit la compagnie : il ſe fit alors un grand ſilence ; on ceſſa de danſer, & les violons ne joüerent plus, tant on eſtoit attentif à contempler les grandes beautez de cet inconnuë : on n’entendoit qu’un bruit confus, ha, qu’elle eſt belle ! Le Roi même tout vieux qu’il eſtoit, ne laiſſoit pas de la regarder, & de dire tout bas à la Reine, qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit vû une ſi belle & ſi aimable perſonne. Toutes les Dames eſtoient attentives à conſiderer ſa coëffure & ſes habits, pour en avoir dés le lendemain de ſemblables, pourveu qu’il ſe trouvaſt des étoffes aſſez belles & des ouvriers aſſez habiles. Le Fils du Roi la mit à la place la plus honorable, & enſuite la prit pour la mener danſer : elle dança avec tant de grace, qu’on l’admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il eſtoit occupé à la conſiderer. Elle alla s’aſſeoir auprés de ſes ſœurs, & leur fit mille honneſtetez : elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit donnez ; ce qui les eſtonna fort, car elles ne la connoiſſoient point. Lorſqu’elles cauſoient ainſi, Cendrillon entendit ſonner onze heures trois quarts ; elle fit auſſi-toſt une grande reverence à la compagnie, & s’en alla le plus viſte qu’elle pût. Dés qu’elle fut arrivée, elle alla trouver ſa Maraine, & aprés l’avoir remerciée, elle luy dit qu’elle ſouhaiteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l’en avoit priée. Comme elle eſtoit occupée à raconter à ſa Maraine tout ce qui s’étoit paſſé au bal, les deux ſœurs heurterent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir : Que vous eſtes longtemps à revenir, leur dit-elle, en bâillant, en ſe frottant les yeux, & en s’étendant comme ſi elle n’euſt fait que de ſe réveiller : elle n’avoit cependant pas eu envie de dormir depuis qu’elles s’eſtoient quittées : Si tu eſtois venuë au Bal, luy dit une de ſes ſœurs, tu ne t’y ſerais pas ennuyée ; il y eſt venu la plus belle Princeſſe, la plus belle qu’on puiſſe jamais voir ; elle nous a fait mille civilitez ; elle nous a donné des oranges & des citrons. Cendrillon ne ſe ſentoit pas de joye : elle leur demanda le nom de cette Princeſſe ; mais elles luy répondirent qu’on ne la connoiſſoit pas, que le Fils du Roi en eſtoit fort en peine, & qu’il donneroit toutes choſes au monde pour ſçavoir qui elle eſtoit. Cendrillon ſourit & leur dit, elle eſtoit donc bien belle ? Mon Dieu ! que vous eſtes heureuſes, ne pourrois-je point la voir ? Helas ! Mademoiſelle Javote, preſtez-moi voſtre habit jaune que vous mettez tous les jours : vraiment, dit mademoiſelle Javotte, je ſuis de cet avis, preſtez voſtre habit à un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fuſſe bien folle. Cendrillon s’attendoit bien à ce refus, & elle en fut bien aiſe, car elle auroit eſté grandement embarraſſée ſi ſa ſœur eut bien voulu luy preſter ſon habit. Le lendemain, les deux ſœurs furent au bal, & Cendrillon auſſi, mais encore plus parée que la premiere fois. Le Fils du Roi fut toûjours auprés d’elle, & ne ceſſa de lui conter des douceurs ; la jeune Demoiſelle ne s’ennuyoit point & oublia ce que ſa Maraine luy avoit recommandé ; de ſorte qu’elle entendit ſonner le premier coup de minuit, lorſqu’elle ne croyoit pas qui fut encore onze heures : elle ſe leva & s’enfüit auſſi legerement qu’auroit fait une biche : le Prince la ſuivit, mais il ne put l’attraper ; elle laiſſa tomber une de ſes pantoufles de verre, que le Prince ramaſſa bienſoigneuſement. Cendrillon arriva chez elle, bien éſoufflée, ſans caroſſe, ſans laquais, & avec ſes méchans habits, rien ne luy eſtant reſté de toute ſa magnificence, qu’une de ſes petites pantoufles, la pareille de celle qu’elle avoit laiſſé tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s’ils n’avoient point veu ſortir une Princeſſe ; ils dirent qu’ils n’avoient veu ſortir perſonne, qu’une jeune fille fort mal veſtuë, & qui avoit plus l’air d’une Payſanne que d’une Demoiſelle. Quand les deux ſœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda ſi elles s’eſtoient encore bien diverties, & ſi la belle Dame y avoit eſté ; elles luy dirent que oüy, mais qu’elle s’étoit enfuye lorſque minuit avoit ſonné, & ſi promptement qu’elle avoit laiſſé tomber une de ſes petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du Roy l’avoit ramaſſée, & qu’il n’avoit fait que la regarder pendant tout le reſte du Bal, & qu’aſſurément il eſtoit fort amoureux de la belle perſonne à qui appartenoit la petite pentoufle. Elles dirent vray, car peu de jours aprés, le fils du Roy fit publier à ſon de trompe, qu’il épouſeroit celle dont le pied ſeroit bien juſte à la pentoufle. On commença à l’eſſayer aux Princeſſes, enſuite aux Ducheſſes, & à toute la Cour, mais inutilement : on la porta chez les deux ſœurs, qui firent tout leur poſſible pour faire entrer leur pied dans la pentoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardoit, & qui reconnut ſa pentoufle, dit en riant, que je voye ſi elle ne me ſerait pas bonne : ſes ſœurs ſe mirent à rire et à ſe moquer d’elle. Le Gentilhomme qui faiſoit l’aſſay de la pentoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, & la trouvant fort belle, dit que cela eſtoit juſte, & qu’il avoit ordre de l’eſſayer à toutes les filles : il fit aſſeoir Cendrillon, & approchant la pentoufle de ſon petit pied, il vit qu’elle y entroit ſanspeine, et qu’elle y eſtoit juſte comme de cire. L’étonnement des deux ſœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de ſa poche l’autre petite pentoufle, qu’elle mit à ſon pied. Là-deſſus arriva la Maraine, qui, ayant donné un coup de ſa baguette ſur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ſes deux ſœurs la reconnurent pour la belle perſonne qu’elles avoient veuë au Bal. Elles ſe jetterent à ſes pieds pour luy demander pardon de tous les mauvais traittemens, qu’elles luy avoient fait ſouffrir. Cendrillon les releva et leur dit, en les embraſſant, qu’elle leur pardonnoit de bon cœur, & qu’elle les prioit de l’aimer bien toûjours. On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle eſtoit : il la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours aprés il l’épouſa. Cendrillon, qui eſtoit auſſi bonne que belle, fit loger ſes deux ſœurs au Palais, et les maria dés le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.


MORALITE


La beauté, pour le ſexe, eſt un rare treſor ;
De l’admirer jamais on ne ſe laſſe ;
Mais ce qu’on nomme bonne grace
Eſt ſans prix, & vaut mieux encor.

C’eſt ce qu’à Cendrillon fit avoir ſa Maraine,
En la dreſſant, en l’inſtruiſant,
Tant & ſi bien qu’elle en fit une Reine :
(Car ainſi ſur ce conte on va moraliſant.)

Belles, ce don vaut mieux que d’eſtre bien coëffées,

Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grace eſt le vrai don des Fées ;
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.


AUTRE MORALITÉ


C’eſt ſans doute un grand avantage
D’avoir de l’eſprit, du courage,
De la naiſſance, du bon ſens,
Et d’autres ſemblables talens
Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour voſtre avancement ce ſeront choſes vaines
Si vous n’avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains, ou des Maraines.


Clouzier - 1697 - Riquet à la houppe.png


RIQUET
A
LA HOUPPE.


CONTE.


Il estoit une fois une Reine qui accoucha d’un fils, si laid & si mal fait, qu’on douta longtemps s’il avoit forme humaine. Une Fée, qui se trouva à sa naissance, asseura qu’il ne laisseroit pas d’estre aimable, parce qu’il auroit beaucoup d’esprit : elle ajoûta même qu’il pourroit, en vertu du don qu’elle venoit de luy faire, donner autant d’esprit qu’il en auroit à la personne qu’il aimeroit le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui estoit bien affligée d’avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vray que cet enfant ne commença pas plutost à parler qu’il dit mille jolies choses, & qu’il avoit dans toutes ses actions je ne sçai quoi de si spirituel qu’on en estoit charmé. J’oubliois de dire qu’il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la teste, ce qui fit qu’on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet estoit le nom de la famille.

Au bout de sept ou huit ans, la Reine d’un Royaume voisin accoucha de deux filles. La premiere qui vint au monde estoit plus belle que le jour ; la Reine en fut si aise qu’on apprehenda que la trop grande joye qu’elle en avoit ne luy fit mal. La même Fée qui avoit assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe estoit presente, & pour moderer la joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n’auroit point d’esprit, & qu’elle seroit aussi stupide qu’elle estoit belle. Cela mortifia beaucoup la Reine ; mais elle eut, quelques momens aprés un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha, se trouva extremement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la Fée ; vostre fille sera recompensée d’ailleurs, & elle aura tant d’esprit, qu’on ne s’apercevra presque pas qu’il luy manque de la beauté. Dieu le veüille, répondit la Reine ; mais n’y auroit-il point moyen de faire avoir un peu d’esprit à l’aînée, qui est si belle ? Je ne puis rien pour elle, Madame, du costé de l’esprit, luy dit la Fée ; mais je puis tout du costé de la beauté ; & comme il n’y a rien que je ne veüille faire pour vôtre satisfaction, je vais luy donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, & on ne parloit partout que de la beauté de l’aisnée, & de l’esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs défauts augmenterent beaucoup avec l’âge. La cadette enlaidissoit à veuë d’œil, & l’ainée devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondoit rien à ce qu’on lui demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela si maladroite qu’elle n’eust pû ranger quatre porcelaines sur le bord d’une cheminée sans en casser une, ny boire un verre d’eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoy que la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l’emportoit presque toûjours sur son aînée dans toutes les Compagnies. D’abord on alloit du costé de la plus belle, pour la voir & pour l’admirer, mais bien tost aprés, on alloit à celle qui avoit le plus d’esprit pour luy entendre dire mille choses agreables ; & on estoit estonné qu’en moins d’un quart d’heure l’aînée n’avoit plus personne auprés d’elle, & que tout le monde s’estoit rangé autour de la cadette. L’aisnée quoy que fort stupide, le remarqua bien, & elle eut donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l’esprit de sa sœur. La Reine toute sage qu’elle estoit, ne put s’empêcher de luy reprocher plusieurs fois sa bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu’elle s’estoit retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais vestu tres-magnifiquement. C’estoit le jeune Prince Riquet à la houppe, qui estant devenu amoureux d’elle sur ses Portraits qui courroient par tout le monde, avoit quitté le Royaume de son pere pour avoir le plaisir de la voir & de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l’aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant remarqué aprés luy avoir fait les complimens ordinaires, qu’elle estoit fort melancolique, il luy dit ; je ne comprens point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l’estes, peut estre aussi triste que vous le paraissiez ; car quoy que je puisse me vanter d’avoir veu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n’en ay jamais vû dont la beauté approche de la vostre. Cela vous plaist à dire, Monsieur, lui répondit la Princesse, & en demeura là. La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu’il doit tenir lieu de tout le reste ; & quand on le possede, je ne voy pas qu’il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. J’aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide que vous & avoir de l’esprit, que d’avoir de la beauté comme j’en ay, & estre beste autant que je le suis. Il n’y a rien, Madame, qui marque d’avantage qu’on a de l’esprit que de croire n’en pas avoir, & il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je ne sçay pas cela, dit la Princesse, mais je sçay bien que je suis fort beste, & c’est de là que vient le chagrin qui me tuë. Si ce n’est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisement mettre fin à vostre douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse ? J’ay le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l’esprit autant qu’on en sçauroit avoir à la personne que je dois aimer le plus ; & comme vous estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvû que vous vouliez bien m’épouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne répondit rien. Je voy, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, & je ne m’en estonne pas ; mais je vous donne un an tout entier pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d’esprit, & en mesme temps une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année ne viendroit jamais ; de sorte qu’elle accepta la proposition qui luy estoit faite. Elle n’eut pas plûtost promis à Riquet à la houppe, qu’elle l’épouseroit dans un an à pareil jour, qu’elle se sentit tout autre qu’elle n’estoit auparavant ; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui luy plaisoit, & à le dire d’une maniere fine, aisée & naturelle : elle commença dés ce moment une conversation galante, & soutenuë avec Riquet à la houppe, où elle brilla d’une telle force que Riquet à la houppe crut luy avoir donné plus d’esprit qu’il ne s’en estoit réservé pour luy même. Quand elle fut retournée au palais, toute la Cour ne sçavoit que penser d’un changement si subit & si extraordinaire : car autant qu’on luy avoit oüy dire d’impertinences auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensées & infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut imaginer ; il n’y eut que sa cadette qui n’en fut pas bien aise, parce que n’ayant plus sur son aisnée l’avantage de l’esprit, elle ne paroissoit plus auprés d’elle qu’une Guenon fort desagreable. Le Roi se conduisoit par ses avis, & alloit même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s’estant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s’en faire aimer, & presque tous la demanderent en mariage ; mais elle n’en trouvoit point qui eust assez d’esprit, & elle les écoutoit tous, sans s’engager à pas un d’eux, Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel & si bien fait, qu’elle ne pust s’empêcher d’avoir de la bonne volonté pour luy. Son pere s’en estant apperçû, luy dit qu’il la faisoit la maistresse sur le choix d’un Epoux, & qu’elle n’avoit qu’à se déclarer. Comme plus on a d’esprit & plus on a de peine à prendre une ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, aprés avoir remercié son pere, qu’il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avoit trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodement à ce qu’elle avoit à faire. Dans le tems qu’elle se promenoit, rêvant profondement, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui agissent. Ayant presté l’oreille plus attentivement, elle ouït que l’un disoit apporte-moy cette marmitte, l’autre donne-moy cette chaudiere, l’autre mets du bois dans ce feu. La terre s’ouvrit dans le même temps, & elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons & de toutes sortes d’Officiers necessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs, qui allerent se camper dans une allée du bois autour d’une table fort longue, & qui tous, la lardoire à la main & la queuë de Renard sur l’oreille, se mirent à travailler en cadence au son d’une Chanson harmonieuse. La Princesse estonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travailloient. C’est, Madame, luy répondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet à la houppe, dont les nopces se feront demain. La Princesse, encore plus surprise qu’elle ne l’avoit esté, & se resouvenant tout à coup qu’il y avoit un an qu’à pareil jour elle avoit promis d’épouser le Prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisoit qu’elle ne s’en souvenoit pas, c’est que quand elle fit cette promesse, elle estoit une bête, & qu’en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avoit donné, elle avoit oublié toutes ses sottises. Elle n’eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se presenta à elle, brave, magnifique, & comme un Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact à tenir ma parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. Je vous avouëray franchement, répondit la Princesse, que je n’ay pas encore pris ma resolution là-dessus, & que je ne croy pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez. Vous m’étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe : Je le croy, dit la Princesse, & asseurement si j’avois affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverois bien embarassée. Une Princesse n’a que sa parole, me diroit-il, & il faut que vous m’épousiez, puisque vous me l’avez promis ; mais, comme celuy à qui je parle est l’homme du monde qui a le plus d’esprit, je suis seure qu’il entendra raison. Vous sçavez que quand je n’estois qu’une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre à vous épouser, comment voulez-vous qu’ayant l’esprit que vous m’avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n’estois, je prenne aujourd’hui une resolution que je n’ay pû prendre dans ce temps-là. Si vous pensiez tout de bon à m’épouser, vous avez eu grand tort de m’oster ma bestise, & de me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, seroit bien receu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n’en use pas de mesme, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie ; est-il raisonnable que les personnes qui ont de l’esprit, soient d’une pire condition que ceux qui n’en ont pas ; le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaité d’en avoir ? Mais venons au fait, s’il vous plaît : A la reserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moy qui vous déplaise, estes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes manieres ? Nullement, répondit la Princesse, j’aime en vous tout ce que vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet à la houppe, je vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. Comment cela se peut-il faire, lui dit la Princesse. Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m’aimez assez pour souhaiter que cela soit ; & afin, Madame, que vous n’en doutiez pas, sçachez que la même Fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairoit, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & à qui vous voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau & le plus aimable ; & je vous en fais le don autant qu’il est en moy. La Princesse n’eut pas plustost prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux, l’homme du monde le plus beau, le mieux fait, & le plus aimable qu’elle eust jamais vû. Quelques-uns asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opererent, mais que l’amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la Princesse, ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ny la laideur de son visage, que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos ; & qu’au lieu que jusqu’à lors elle l’avoit vû boitter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmoit ; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en parurent que plus brillans, que leur déreglement passa dans son esprit pour la marque d’un violent excez d’amour, & qu’enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial & d’Heroïque ? Quoy qu’il en soit, la Princesse luy promit sur-le-champ de l’épouser, pourvû qu’il en obtînt le consentement du Roy son pere. Le Roy, ayant sçû que sa fille avait beaucoup d’estime pour Riquet à la houppe, qu’il connoissoit d’ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec plaisir pour son gendre. Dés le lendemain les nopces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l’avoit prévû, & selon les ordres qu’il en avoit donnez long-temps auparavant.


MORALITÉ.

Ce que t on voit dans cet écrit
Est moins un conte en l’air que la verité même.
Tout est beau dans ce que ton aime,
Tout ce qu’on aime a de l’esprit.


Autre Moralité.

Dans un objet où la Nature
Aura mis de beaux traits & la vive peinture
D’un teint où jamais l’Art ne sçauroit arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible
Qu’un seul agrément invisible
Que l’Amour y fera trouver.



Clouzier - 1697 - Le Petit Poucet.png


LE PETIT
POUCET


CONTE.


Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avaient sept enfans tous Garçons ; l’aîné n’avoit que dix ans, & le plus jeune n’en avoit que sept. On s’estonnera que le Bucheron ait eu tant d’enfans en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait viste en besogne, & n’en faisait pas moins que deux à la fois. Ils estaient fort pauvres, & leurs sept enfans les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune estait fort delicat, & ne disait mot, prenant pour bestise ce qui estait une marque de la bonté de son esprit : il estoit fort petit, & quand il vint au monde, il n’estait gueres plus gros que le pouce, ce qui fit que l’on l’appella le Petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le souffre-douleurs de la maison, & on lui donnoit toûjours le tort. Cependant il estoit le plus fin, & le plus avisé de tous ses freres, & s’il parloit peu, il écoutoit beaucoup. Il vint une année très-fâcheuse, & la famine fut si grande que ces pauvres gens resolurent de se deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que le Bucheron estoit auprés du feu avec sa femme, il luy dit, le cœur serré de douleur ? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfans : je ne sçaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. Ah ! s’écria la Bucheronne, pourrois-tu bien toy-même mener perdre tes enfans ? Son mary avoit beau luy representer leur grande pauvreté, elle ne pouvoit y consentir ; elle estoit pauvre, mais elle estoit leur mere. Cependant ayant consideré quelle douleur ce luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet oüit tout ce qu’ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu’ils parloient d’affaires, il s’estoit levé doucement, & s’estoit glissé sous l’escabelle de son pere pour les écouter sans estre vû. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu’il avoit à faire. Il se leva de bon matin, & alla au bord d’un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, & ensuite revint à la maison. On partit, & le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il sçavoit à ses freres. Ils allerent dans une forest fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyoit pas l’un l’autre. Le Bucheron se mit à couper du bois & ses enfans à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les voyant occupez à travailler, s’éloignerent d’eux insensiblement, & puis s’enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné. Lorsque ces enfans se virent seuls, il se mirent à crier & à pleurer de toute leur force. Le petit Pouçet les laissoit crier, sçachant bien par où il reviendroit à la maison ; car en marchant il avoit laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc, ne craignez point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont laissez icy, mais je vous rameneray bien au logis, suivez-moy seulement : ils le suivirent, & il les mena jusqu’à leur maison, par le même chemin qu’ils estoient venus dans la forest. Ils n’oserent d’abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur pere & leur mere.

Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le seigneur du Vilage leur envoya dix écus qu’il leur de voit il y avoit longtems, & dont ils n’esperoient plus rien : Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l’heure sa femme à la Boucherie. Comme il y avoit longtemps qu’elle n’avoit mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en falloit pour le soupé de deux personnes. Lorsqu’ils furent rassasiez, la Bucheronne dit, helas, où sont maintenant ces pauvres enfans, ils feroient bonne chere de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toy qui les as voulu perdre, j’avois bien dit que nous nous en repentirions, que font-ils maintenant dans cette Forest ? Helas ! mon Dieu les loups les ont peut-être déjà mangez ; tu es bien inhumain d’avoir perdu ainsi tes enfans. Le Bucheron s’impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu’ils s’en repentiroient & qu’elle l’avoit bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisoit. Ce n’est pas que le Bucheron ne fust peut-estre encore plus fâché que sa femme ; mais c’est qu’elle luy rompoit la teste, & qu’il estoit de l’humeur de beaucoup d’autres gens, qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toûjours bien dit. La Bucheronne estoit tout en pleurs ? Helas ! où sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans ? Elle le dit une fois si haut que les enfans qui étoient à la porte l’ayant entendu se mirent à crier tous ensemble, nous voyla, nous voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous estes bien las, & vous avez bien faim ; & toy, Pierrot, comme te voyla crotté, viens que je te débarboüille. Ce Pierrot estoit son fils aîné, qu’elle aimoit plus que tous les autres, parce qu’il estoit un peu rousseau, & qu’elle estoit un peu rousse. Ils se mirent à Table, & mangerent d’un apetit qui faisoit plaisir au Pere & à la Mere, à qui ils racontoient la peur qu’ils avoient euë dans la Forest, en parlant presque toûjours tous ensemble : Ces bonnes gens étoient ravis de revoir leurs enfans avec eux, & cette joie dura tant que les dix écus durerent ; mais lors que l’argent fut dépensé ils retomberent dans leur premier chagrin ; & résolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de cela si secrettement qu’ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avoit déjà fait ; mais quoyqu’il se fut levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne sçavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuné, il songea qu’il pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jettant par miettes le long des chemins où ils passeroient : il le serra donc dans sa poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l’endroit de la Forest le plus épais & le plus obscur, & dés qu’ils y furent ils gagnerent un faux-fuyant & les laisserent là. Le Petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyoit retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu’il avoit semé partout où il avoit passé ; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux étoient venus qui avoient tout mangé. Les voylà donc bien affligés, car, plus ils marchoient plus ils s’égaroient, & s’enfonçoient dans la Forest. La nuit vint, & il s’éleva un grand vent qui leur faisoit des peurs épouventables. Ils croyoient n’entendre de tous côtés que des heurlemens de loups qui venoient à eux pour les manger. Ils n’osoient presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui les perça jusqu’aux os ; ils glissoient à chaque pas & tomboient dans la boüe, d’où ils se relevoient tout crottés, ne sçachant que faire de leurs mains. Le petit Pouçet grimpa au haut d’un arbre pour voir s’il ne découvrirait rien ; ayant tourné la teste de tous costés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui estoit bien loin par delà la Forest. Il descendit de l’arbre, & lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien ; cela le desola. Cependant, ayant marché quelque temps, avec ses freres du costé qu’il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du Bois. Ils arriverent enfin à la maison où estoit cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veuë, ce qui leur arrivoit toutes les fois qu’ils descendoient dans quelques fonds. Ils heurterent à la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils vouloient. Le petit Pouçet luy dit, qu’ils étoient de pauvres enfans qui s’estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient à coucher par charité. Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, & leur dit, helas ! mes pauvres enfans, où estes-vous venus ? sçavez-vous bien que c’est icy la maison d’un Ogre qui mange les petits enfans. Helas ! Madame, luy répondit le petit Pouçet, qui trembloit de toute sa force, aussi bien que ses freres, que ferons-nous ? Il est bien seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange. Peut-estre qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier. La femme de l’Ogre qui crut qu’elle pourroit les cacher à son mary jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer & les mena se chauffer auprés d’un bon feu, car il y avoit un Mouton tout entier à la broche pour le soupé de l’Ogre. Comme ils commençoient à se chauffer ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte, c’estoit l’Ogre qui revenoit. Aussi tost sa femme les fit cacher sous le lit & alla ouvrir la porte. L’Ogre demanda d’abord si le soupé estoit prest & si on avoit tiré du vin, & aussi-tost se mit à table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit à droite & à gauche, disant qu’il sentoit la chair fraiche. Il faut luy dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d’habiller que vous sentez. Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’Ogre en regardant sa femme de travers, & il y a icy quelque chose que je n’entens pas ; en disant ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit-il voilà, donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne sçais à quoi il tient que je ne te mange aussi, bien t’en prend d’estre une vieille beste. Voila du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-icy. Il les tira de dessous le lit, l’un aprés l’autre. Ces pauvres enfans se mirent à genoux en luy demandant pardon, mais ils avoient affaire au plus cruël de tous les Ogres, qui bien loin d’avoir de la pitié, les dévoroit déjà des yeux, & disoit à sa femme que ce seroient là de friands morceaux lorsqu’elle leur auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en approchant de ces pauvres enfans, il l’aiguisoit sur une longue pierre qu’il tenoit à sa main gauche. Il en avoit déjà empoigné un, lorsque sa femme luy dit, que voulez-vous faire à l’heure qu’il est, n’aurés-vous pas assez de temps demain matin ? Tais-toy, reprit l’Ogre, ils en seront plus mortifiés. Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un Veau, deux & la moitié d’un cochon. Tu as raison, dit l’Ogre, donne-leur bien à souper affin qu’ils ne maigrissent pas, & va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta bien à souper ; mais ils ne purent manger tant ils estoient saisis de peur. Pour l’Ogre, il se remit à boire ravis d’avoir de quoy si bien regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups de plus qu’à l’ordinaire, ce qui luy donna un peu dans la teste, & l’obligea de s’aller coucher.

L’Ogre avoit sept filles qui n’étoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeoient de la chair fraîche comme leur pere ; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës & fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’estoient pas encore fort méchantes ; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient déjà les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d’or sur la teste. Il y avoit dans la même chambre un autre lit de la même grandeur ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons, aprés quoi elle s’alla coucher auprés de son mary. Le petit Pouçet qui avoit remarqué que les filles de l’Ogre avoient des Couronnes d’or sur la teste, & qui craignoit qu’il ne prit à l’Ogre quelques remords de ne les avoir pas égorgés dés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l’Ogre, aprés leur avoir osté leurs Couronnes d’or, qu’il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, affin que l’Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garçons qu’il vouloit égorger. La chose réüssit comme il l’avoit pensé : car l’Ogre s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir differé au lendemain ce qu’il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n’en faisons pas à deux fois ; il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles & s’approcha du lit où étoient les petits garçons, qui dormoient tous excepté le petit Pouçet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit tasté celle de tous ses freres. L’Ogre, qui sentit les Couronnes d’or ; vrayment, dit-il, j’allois faire là un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des garçons. Ah, les voilà, dit-il, nos gaillards ? Travaillons hardiment ; en disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher auprés de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l’Ogre, il reveilla ses freres, & leur dit de s’habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toûjours en tremblant & sans sçavoir où ils alloient. L’Ogre s’estant éveillé dit à sa femme, vaten la haut habiller ces petits droles d’hier au soir ; L’Ogresse fut fort estonnée de la bonté de son mary, ne se doutant point de la maniere qu’il entendoit qu’elle les habillast, & croyant qu’il lui ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut, où elle fut bien surprise lorsqu’elle aperçut ses sept filles égorgées & nageant dans leur sang. Elle commença par s’évanoüir (car c’est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L’Ogre craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besongne dont il l’avoit chargée, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonné que sa femme lorsqu’il vit cet affreux spectacle. Ah, qu’ay-je fait là s’écria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout à l’heure. Il jetta aussitost une potée d’eau dans le nez de sa femme, & l’ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieuës, luy dit-il, afin que j’aille les attraper. Il se mit en campagne, & aprés avoir couru bien loin de tous costés, enfin il entra dans le chemin où marchoient ces pauvres enfans qui n’étoient plus qu’à cent pas du logis de leur pere. Ils virent l’Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisément qu’il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un rocher creux proche le lieu où ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s’y fourra aussi, regardant toûjours ce que l’Ogre deviendroit. L’Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu’il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieuës fatiguent fort leur homme), voulut se reposer, & par hasard il alla s’asseoir sur la roche où les petits garçons s’estoient cachés. Comme il n’en pouvoit plus de fatigue il s’endormit aprés s’estre reposé quelque temps, & vint à ronfler si effroyablement que les pauvres enfans n’eurent pas moins de peur que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit à ses freres de s’enfuir promptement à la maison pendant que l’Ogre dormoit bien fort, & qu’ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil, & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s’estant approché de l’Ogre, lui tira doucement ses bottes, & les mit aussitost ; les bottes estoient fort grandes & fort larges ; mais comme elles estoient Fées, elles avoient le don de s’agrandir & de s’apetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu’elles se trouverent aussi justes à ses pieds & à ses jambes que si elles avoient esté faites pour lui. Il alla droit à la maison de l’Ogre où il trouva sa femme qui pleuroit auprés de ses filles égorgées. Vostre mary, lui dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a esté pris par une troupe de voleurs qui ont juré de le tuër s’il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu’ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m’a aperceu & m’a prié de vous venir avertir de l’estat où il est, & de vous dire de me donner tout ce qu’il a vaillant sans en rien retenir, parce qu’autrement ils le tuëront sans misericorde : Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieuës que voilà pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayée lui donna aussitost tout ce qu’elle avoit : car cet Ogre ne laissoit pas d’estre fort bon mari, quoiqu’il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc chargé de toutes les richesses de l’Ogre s’en revint au logis de son pere, où il fut receu avec bien de la joye.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d’accord de cette derniere circonstance, & qui prétendent que le petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre ; qu’à la verité, il n’avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieuës, parce qu’il ne s’en servoit que pour courir aprés les petits enfans. Ces gens-là asseurent le sçavoir de bonne part, & même pour avoir bû & mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l’Ogre, il s’en alla à la Cour, où il sçavoit qu’on estoit fort en peine d’une Armée, qui estoit à deux cents lieües de là, & du succés d’une bataille qu’on avoit donnée. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que, s’il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l’Armée avant la fin du jour. Le Roi lui promit une grosse somme d’argent s’il en venoit à bout. Le petit Pouçet rapporta des nouvelles dés le soir même ; & cette premiere course l’ayant fait connoître, il gagnoit tout ce qu’il vouloit : car le roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres à l’Armée, & une infinité de Dames luy donnoient tout ce qu’il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut là son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leurs maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit à si peu de chose, qu’il ne daignoit mettre en ligne de conte, ce qu’il gagnoit de ce côté-là. Aprés avoir fait pendant quelque temps le métier de courier, & y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son pere, où il n’est pas possible d’imaginer la joye qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il achepta des Offices de nouvelle création pour son pere & pour ses freres, & par là il les établit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en même temps.


MORALITÉ.

On ne s’afflige point d’avoir beaucoup d’enfans
Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands
Et d’un extérieur qui brille ;
Mais si l’un d’eux est foible ou ne dit mot,
On le méprise, on le l’aille, on le pille.
Quelquefois, cependant, c’est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille.


FIN.


TABLE
Des Contes de ce Recüeil.



Extrait du Privilége du Roy.


PAr Grâce & Privilége du Roy, Donné à Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. Signé, Louvet, & Scelé : Il est permis au Sieur P. Darmancour, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra choisir, un Livre qui à pour titre, Histoires ou Contes du temps passé, avec des Moralités ; & ce pendant le temps & espace de six années consecutives, avec défense à tous Imprimeurs & Libraires de Nôtre Royaume, ou autres : d’imprimer ou faire imprimer, vendre & distribüer ledit Livre sans son contentement, ou de ceux qui auront droit de lui ; pendant ledit temps, sur les peines portées plus au long par ledit Privilège : Et ledit Sieur F. Darmancour, à cédé son Privilège à Claude Barbin, pour en joüir par luy, suivant l’accord fait entr’eux.


Régistré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697.

Signé, P. Aubouin,

Syndic.


Les Exemplaires ont esté fournis.


Fautes à corriger.



PAge 12, & qui jugea, lisez & jugeant.
page 31. qu’il n’y eut, lisez qu’il eust.
page 46. semble encore, lisez semble encor.
page 60. que partis, lisez que parties.
page 104. le jeunesse, lisez la jeunesse.
page 106. pour la dette, lisez pour la cadette,
page 116. l’onnesteté, lisez l’honneftete.
page 121. nos deux Damoiselles, lisez nos deux Demoiselles.