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Histoires poétiques (éd. 1874)/Journal rustique 4

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeur4 (p. 159-170).


Journal rustique




QUATRIÈME PARTIE


I

LES FLEURS

À tout âge des fleurs. Naguère, sur ma tête,
Mes blonds cheveux brillaient comme des boutons d’or ;
Si mon soleil rayonne encor,
De la pâle saison la couronne s’apprête :
Cheveux d’argent, soyeux et beaux,
Couronne destinée à la dernière fête,
Cueillie aux tertres des tombeaux.

II

LETTRE À H. ROLLE

Ce que je fais, ami ? — Riverain de l’Izôle,
Du fleuve inspirateur je suis chaque détour,
Causant avec ses flots et notant, jour par jour,
Tout ce qui fait gémir, surtout ce qui console.

 
Là, j’observe l’année en ses quatre saisons,
En comparant la vie aux saisons de l’année ;
Tout se répond : voyez les parts d’une journée,
C’est l’image du temps qu’ici-bas nous passons.

Sur tous ces changements des choses et des âges
Ainsi je laisse aller mes rêves studieux,
Et leurs ailes parfois m’enlèvent radieux
Des bords de l’humble Izôle aux célestes rivages.

III

LES MOIS SOMBRES

Déclin de l’âge et de l’année,
Comme le cœur serré parfois on vous descend !
Automne, si vos fruits versent un suc puissant,
Que déjà leur couronne est jaunie et fanée !
Ô jeunesse ! ô printemps, ô saisons d’avenir.
Jours d’espoir !… mais plus tard, aux jours du souvenir,
Plus de légers parfums, plus de chants, plus d’ombrage :
Dans le sentier glissant où l’on entre bien las,
On va, le front baissé, tremblant à chaque pas,
Et toujours se disant : Courage !

IV

LES PLUIES

L’Izôle, enflé de pluie, a partout débordé.
Jusqu’au pied des coteaux le val est inondé.

L’Aven semble un torrent. À peine quelques saules
Hors de l’immense lac soulèvent leurs épaules ;
Et sauvages canards, sarcelles et pluviers,
Bruissant, frémissant, s’abattent par milliers :
Attente du chasseur dont l’arme meurtrière
Entre les joncs éclate et crible la rivière.
Moi, chantre inoffensif, j’observe au bord des eaux
Le grandiose effet de ces sombres tableaux.

V

JOIES D’AUTOMNE

L’automne a ses douceurs ! aux pays des vendanges
Chacun, vigne abondante, entonne tes louanges :
Nous, célébrons le cidre échappé du pressoir,
Et la châtaigne cuite, au coin du feu, le soir.
Sur la table, aubergiste, apportez vingt chopines,
Et des pipes sans nombre et les châtaignes fines !
L’automne a ses plaisirs ! si nous avons fêté
Le printemps pour ses fleurs, pour ses moissons l’été,
Il est un dernier chant qu’à pleine voix j’entonne :
Pour le cidre qui mousse, amis, chantons l’automne !

VI

LES CHANSONS DE LA MENDIANTE

Quand la vieille Gilette entre dans la maison,
On lui dit : « Çà, La vieille, il faut une chanson ! »

Et, pour sa pince au feu, la bonne mendiante,
Les mains sur les tisons et le dos courbé, chante :
Rimes de tous les temps, et de guerre et d’amour,
Elle en pourrait trouver jusqu’au lever du jour ;
Et lorsqu’un verre plein est mis près de sa chaise,
Ses yeux tout éraillés brillent comme la braise,
Les vieux airs dans sa bouche arrivent moins cassés ;
Tant que, l’heure sonnant, il faut crier : Assez !

VII

LE CHEVREUIL

Dans un bois du canton, pris dès son plus jeune âge,
Il était familier, bien qu’au fond tout sauvage :
Aux heures des repas, gentiment dans la main
Il s’en venait manger et des fruits et du pain.
On entendait sonner ses pieds secs sur les dalles ;
Puis, soudain, attiré par les forêts natales,
Il partait, défiant tous les chiens du manoir,
Et se faisant par eux chasser jusques au soir :
Alors, les flancs battants, et l’écume à la bouche,
Il rentrait en vainqueur, caressant et farouche.

Bientôt, le temps venu de ses fauves amours,
Il partit seul, errant et les nuits et les jours,
S’arrêtant pour humer, épuisé de ses courses,
La fraîcheur des taillis et la fraîcheur des sources.
Sa trace était partout dans les sentiers des bois,
Mais nul brame amoureux ne répétait sa voix !
Plutôt, des fronts armés de pointes acérées

Devant lui s’avançaient sous les branches fourrées !
Chevreuils libres et fiers, de leur gîte accourus
Contre ce vil flatteur de l’homme, cet intrus.

Nous le vîmes alors couché dans son étable,
Sans plus songer à l’heure où se dressait la table,
Seul, triste, loin des chiens, tout entier à son mal,
Haïssant à la fois et l’homme et l’animal ;
Par accès s’élançant, dans ses colères mornes,
Contre les visiteurs qu’il frappait de ses cornes :
De tristesse et de crainte il emplit le manoir,
Pauvre bête, et mourut ainsi de désespoir !…
À sa franche nature, oh ! laissez donc chaque être,
Laissez-le vivre en paix aux lieux qui l’ont vu naître !

VIII

À LA TOMBE DE RENÉ

Les pèlerins de l’art longtemps, sur ces îlots,
Viendront mêler leur plainte à la plainte des flots.
Dors heureux ! d’un côté c’est la grève natale,
Et de l’autre la mer brumeuse, occidentale ;
Dors, René, dans ton île aux cris tumultueux,
Troublés comme tes chants et sonores comme eux ;
Et, la nuit, lentement lève ta pierre blanche,
Quand vers toi Velléda, génie en pleurs, se penche :
Cymodocée aussi, ta fille, pleure là,
Et la pâle Amélie et la sombre Atala.


IX

QUESTION

Dites-moi, dans l’objet qu’aime et poursuit l’artiste,
Visible pour lui seul, si l’Idéal existe,
Ou bien si l’Idéal, dans l’artiste enfermé,
Comme un moule divin reçoit l’objet aimé. —
Donc, vers l’être en renom pour sa beauté parfaite,
Vous-même d’accourir ; puis votre âme est muette :
Vous criez au mensonge ! — Ah ! dites, la beauté
Vraiment fut-elle absente en cet objet vanté ?
Ou si vous n’avez pas au dedans de vous-même
L’Idéal dont l’artiste entoure ce qu’il aime ?

X

LE CHÊNE DU BOURG

Ce chêne fut planté par nos libres aïeux ;
Il est bien doux de voir l’arbre qu’ont vu leurs yeux :
Comme nos vieilles mœurs, cependant, sa racine
S’altère, et le géant penche vers sa ruine.
Maire, si j’étais vous, je crirais dans le bourg :
« Des pieux pour ses rameaux ! de la terre à l’entour ! :
Dix générations ont vécu sous son ombre,
Après nous nos enfants y fleuriraient sans nombre.
Pour nos aïeux, pour nous et pour nos descendants,
Ne laissons pas mourir ce géant des vieux temps.


XI

LA MORT D’UN BOUVREUIL

À Aurélien de Courson


Ces premiers souvenirs de bonheur ou de peine,
Par instants on les perd, mais un rien les ramène,
Le fusil d’un chasseur, un coup parti du bois,
Viennent de réveiller mes remords d’autrefois :
L’aube sur l’herbe tendre avait semé ses perles,
Et je courais les prés à la piste des merles,
Écolier en vacance ; et l’air frais du matin,
L’espoir de rapporter un glorieux butin,
Ce bonheur d’être loin des livres et des thèmes,.
Enivraient mes quinze ans tout enivrés d’eux-mêmes.

Tel j’allais par les prés. Or un joyeux bouvreuil,
Son poitrail rouge au vent, son bec ouvert, et l’œil
En feu, jetait au ciel sa chanson matinale,
Hélas ! qu’interrompit soudain l’arme brutale.
Quand le plomb l’atteignit tout sautillant et vif,
De son gosier saignant un petit cri plaintif
Sortit, quelque duvet vola de sa poitrine,
Puis, fermant ses yeux clairs, quittant la branche fine,
Dans les joncs et les buis de son meurtre souillés,
Lui, si content de vivre, il mourut à mes pieds !

Ah ! d’un bon mouvement qui passe sur notre âme
Pourquoi rougir ? la honte est au railleur qui blâme.
Oui, sur ce chanteur mort pour mon plaisir d’enfant,

Mon cœur, à moi chanteur, s’attendrit bien souvent.
Frère ailé, sur ton corps je versai quelques larmes.
Pensif et m’accusant, je déposai mes armes.
Ton sang n’est point perdu. Nul ne m’a vu depuis
Rougir l’herbe des prés et profaner les buis.
J’eus pitié des oiseaux et j’ai pitié des hommes.
Pauvret, tu m’as fait doux au dur siècle où nous sommes.

XII

AIGUILLONS

À des sourds

À vous des vers ! c’est tendre aux hiboux des gluaux !
C’est jeter de la fleur de froment aux pourceaux !

À la femme de Jean Rohr

À polir ce caillou vous userez votre âme :
Le fleuve à ce travail met mille ans, pauvre femme !

Épitaphe de Jean Rohr

Deux fois lâche, sur toi qu’on écrive à ta mort :
« Hardi devant le faible, humble devant le fort. »

Sur les meuniers

Vendre à qui n’y voit rien, bon marché, fraudes sûres.
Les meuniers prisent fort les nouvelles mesures.


Un sage

Jakez sonne un baptême et Jakez sonne un mort :
Triste pour l’arrivant, gai pour celui qui sort.

XIII

À PERINA

On vous aimait pourtant, innocente Périne !
Mais vous disiez : « J’irai sur terre en pèlerine. »
Tant le cloître a son charme ! Et nous étions en pleurs,
Que vous partiez aveugle et sourde à nos douleurs.
Un long voile, aujourd’hui, sur la religieuse,
Un crêpe noir s’étend : humble et silencieuse,
Elle courbe son front dépouillé de cheveux,
Jusqu’au jour solennel qui couronne les vœux.
Elle avait dit : « J’irai sur terre en pèlerine. »
Ah ! vous tendiez bien haut, innocente Périne !

XIV

COMME ON BATISSAIT LA MAISON D’ÉCOLE

De l’église du bourg sondez les fondements,
La foi, la paix du cœur en furent les ciments.
Dix siècles ont passé sur le saint édifice :
Donc, pour bien affermir la nouvelle bâtisse.
C’est peu du granit dur et c’est peu du mortier,
Et c’est encor trop peu des règles du métier :

Maçons, si vous voulez que votre blanche école
Ne tombe pas au vent comme un jouet frivole,
Dès la première assise, à côté du savoir,
Mettez la foi naïve, et l’amour, et l’espoir.

XV

LA FÊTE DES MORTS

Le glas tinte. J’ai fui bien loin dans les vallées
Pour échapper au cri des cloches désolées :
Mais partout les brouillards déroulent leurs linceuls,
Les saules sont en pleurs, et des pâles tilleuls
Un murmure plaintif s’exhale, c’est l’automne,
C’est la Fête des Morts, lugubre et monotone !
Tous, ce soir, en tumulte ont vidé leur cercueil,
Leur hôtesse éternelle a pour eux pris le deuil ;
Au muet firmament chaque étoile est éteinte,
Je rentre au bourg : tout dort. Tout est noir. Le glas tinte.

XVI

VOIX AMIES

« Non, plus de ces départs subits !
Vous voilà paysan, un fils de nos campagnes.
Qui ne sait vos chansons de la plaine aux montagnes ?
Vous parlez notre langue et portez nos habits.
— Ah ! si parfois l’esprit vers la cité m’appelle.
Mon cœur est à la lande et je reviens fidèle !

 
— Eh bien, ne quittez pas ses déserts embaumés.
Sage, contentez-vous du blé que nos mains sèment :
Oh ! demeurez toujours près de ceux qui vous aiment,
Et près de ceux que vous aimez ! »

XVII

DERNIÈRE DEMEURE

À vous, bardes sacrés, ô chanteurs radieux !
Un nid voisin de l’aigle, un tombeau près des cieux ;
À vous les hauts sommets, à moi l’humble vallée,
Et, comme fut ma vie, une tombe voilée.
Tel est mon dernier vœu. Tout près du Pont-Kerlô,
Dans un bois qui pour maître avait le vieil Elô,
Couché parmi les buis, au murmure des sources,
Je reposerais bien, je crois, après mes courses.
Les soirs d’été, c’est là qu’aux branches des buissons
Nous allions, gais enfants, pendre nos hameçons,
Cueillir l’airelle noire et, dans le mois des neiges.
Tout le long des taillis tendre aux oiseaux des pièges.
Pourtant, mon corps venu, si le nouveau curé
Me refuse une tombe en ce bois ignoré,
Qu’il me donne, du moins, ma place au cimetière,
Parmi les rangs bénits de la paroisse entière,
Avec Albin, Daniel, et tous ceux du canton
Dont j’ai dit bien des fois le village et le nom :
Une autre aussi viendra vers cette couche sombre,
Et, réunis enfin, nous dormirons dans l’ombre.

 

XVIII

POUR LE TERME

De voir et de sentir quand l’âme est assouvie,
Avec douceur elle s’endort :
Savourons le voyage et savourons le port,
Les biens passagers de la vie,
Les biens éternels de la mort.


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