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Histoires poétiques (éd. 1874)/Le Barde Rî-Wall

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeur4 (p. 106-109).


Le Barde Rî-Wall


IIIe SIÈCLE


 
Des temps qui ne sont plus écoutez une histoire.
Les méchants ont parfois leur châtiment notoire :
Tel le barde Rî-Wall. Depuis quinze cents ans,
Sa mort fait chaque hiver rire nos paysans
Lorsque le vent du soir au dehors se déchaîne
Et qu’au fond du foyer brille un grand feu de chêne.



 
Quand Rî-Wall le rimeur disparut tout à coup
Dans la fosse où déjà s’était pris un vieux loup,
Devant ces blanches dents, devant ces yeux de braise,
Le barde au pied boiteux n’était guère à son aise.
 
Lui qui raillait toujours, certe il ne raillait plus ;
Et dans son coin le loup tout piteux et confus,
Ses poils bruns hérissés et sa langue bavante,
Épouvanté, tâchait d’inspirer l’épouvante.

 

Tous deux se regardaient : « Hélas ! pensait Rî-Wall,
Avec ce compagnon il doit m’arriver mal !
Et ce mal, juste ciel, vient sur moi par votre ordre !
Oui, je serai mordu, moi toujours prêt à mordre :

« Que j’échappe, et je prends la douceur des ramiers !
Sur les galants balcons, sur les nobles cimiers,
Je roucoule ! et mes chants, lais, virelais, ballades,
Plus que tes vers mielleux, ô Roz-Venn, seront fades. »

Même ici sou humeur maligne le poussait.
Mais le loup lentement, lentement avançait ;
Rî-Wall sentait déjà son haleine de flamme :
Et point d’arme, grands dieux ! un bâton, une lame !…
 
Une arme qu’un nœud d’or suspendait à son cou,
Le barde l’entendit résonner tout à coup :
La harpe dont la voix peut adoucir les bétes,
Éteindre l’incendie et calmer les tempêtes !
 
« Toi qui dans son palais fis trembler plus d’un roi,
Ô harpe redoutable ! ô mère de l’effroi !
Ici, fais sans aigreur sonner ta triple corde :
Harpe, sois aujourd’hui mère de la concorde ! »
 
Et du son le plus clair d’un doigt léger tiré,
La harpe obéissante a doucement vibré,
Et toujours murmuraient les notes argentines
Comme au matin la brise entre des églantines ;


Et la bête, soumise au charme caressant,
Recule, puis se couche et clôt ses yeux de sang ;
Mais qu’un instant la harpe elle-même sommeille,
La bête menaçante en sursaut se réveille.
 
Alors le malheureux jette un peu de son pain
Au monstre dont les dents s’allongent par la faim ;
Puis il reprend son arme, et l’instrument sonore
Sous les savantes mains de s’animer encore.

Ainsi durant trois jours, ainsi durant trois nuits,
Des pâtres attirés par ces étranges bruits,
Et les serfs, les seigneurs, des clercs, plus d’une dame
Que le malin rimeur avait blessés dans l’âme,
 
Sur la fosse penchés, disaient : « Salut, Rî-Wall !
Lequel sera mangé, le barde ou l’animal ? »
Et la troupe partait en riant, et leur rire
Du sombre patient aigrissait le martyre.
 
Seul, Roz-Wenn le chanteur vit d’un œil de pitié
Celui dont il sentit souvent l’inimitié :
« Prenez, lui cria-t-il, le bout de mon écharpe ! »
Mais le barde expirait tout sanglant sur sa harpe.

La fosse fut comblée, et la main dans la main.
Dames, clercs et seigneurs chantaient le lendemain :
« Rî-Wall est chez les morts, que l’enfer lui pardonne !
Rî-Wall chez les vivants ne mordra plus personne. »




Assis dans son foyer, les pieds sur le tison,
Voilà ce que contait un vieux chef de maison.
Il reprit : « Fuyez donc, mes enfants, la satire ;
Mais aimez la gaîté sans fiel, aimez le rire,
Tel qu’il brille à cette heure, Héléna, dans vos yeux
La gaité d’un bon cœur rend tous les cœurs joyeux. »