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Histoires poétiques (éd. 1874)/Le Combat de Lez-Breiz

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeur4 (p. 95-101).


Le Combat de Lez-Breiz
(Traduit du Barzaz-Breiz)
IXe SIÈCLE


I

 
Bonheur de revivre aux temps primitifs,
D’écouter leurs chants joyeux ou plaintifs,

Les chants glorieux que le peuple encor
Conserve en son cœur, fidèle trésor !

J’en veux traduire un… Guerriers d’autrefois,
De vos tertres verts sortez à ma voix.

II

Entre deux seigneurs, un Frank, un Breton,
S’apprête un combat, combat de renom.
 
Du pays breton Lez-Breiz est l’appui,
Que Dieu le soutienne et marche avec lui ! —


Le seigneur Lez-Breiz, le bon chevalier.
Éveille un matin son jeune écuyer :

« Page, éveille-toi, car le ciel est clair ;
Page, apprête-moi mon casque de fer.

« Ma lance d’acier, il faut la fourbir,
Dans le corps des Franks je veux la rougir.

— Maître, vous avez mon cœur et ma foi ;
À cette rencontre irez-vous sans moi ?

— Que dirait ta mère, enfant sans raison,
Si je revenais seul vers sa maison ?

« Si ton corps restait au milieu des morts,
Ta mère viendrait mourir sur ton corps.

— Maître, au nom du ciel, maître, parlez bas,
Et marchons tous deux à vos grands combats.

« Moi, des guerriers franks je n’ai nulle peur :
Dur est mon acier et dur est mon cœur.

« Maître, où vous irez avec vous j’irai.
Où vous combattrez, moi, je combattrai. »

III

Le seigneur Lez-Breiz, des Bretons l’appui,
Allait au combat, son page avec lui.

 
Passant à l’Armor, tout près du saint lieu,
Il voulut entrer et prier un peu :
 
« Quand je vins chez vous, sainte Anne d’Armor,
La première fois j’étais jeune encor.

« Avais-je vingt ans ? Je ne le crois pas :
Pourtant j’avais vu plus de vingt combats,

« Combats où mon bras fit bien son devoir,
Mais gagnés surtout par votre pouvoir.

« Si dans mon pays sans mal je reviens,
Mère, vous aurez part dans tous mes biens.

« Un cordon de cire épais de trois doigts
Autour de vos murs tournera trois fois.

« Dame, vous aurez, pour prix de mes jours,
Robe de brocart, manteau de velours.

« Vous aurez aussi bannière en satin
Avec un support d’ivoire et d’étain.

« Sept cloches d’argent sur votre beau front,
Le jour et la nuit, gaîment sonneront.

« Puis j’irai trois fois remplir à genoux
Votre bénitier : Mère, entendez-vous ?

— Chevalier Lez-Breiz, va combattre, va !
Ton rival est fort, mais je serai là. »


IV

« J’aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
Bataillon nombreux armé jusqu’aux dents.

« Bon ! un âne blanc est son destrier,
Beau licol de chanvre et même étrier.

« Il a pour escorte un page, un enfant ;
Mais ce nain, dit-on, vaut presque un géant.
 
— J’aperçois Lorgnèz suivi de ses gens,
Bataillon nombreux armé jusqu’aux dents.

« J’aperçois Lorgnèz tout cuirassé d’or.
Ils sont dix et dix, dix autres encor.
 
« Maître, les voilà près du châtaignier,
Contre eux nous aurons grand’peine à gagner.

— Quand j’aurai sur eux étendu mon bras.
Alors sur le pré tu les compteras.

« Que ton bouclier sur mon bouclier
Sonne ! puis marchons, mon jeune écuyer. »

V

« Hé ! bonjour à toi, chevalier Lez-Breiz !
— Hé ! bonjour à toi, chevalier Lorgnèz !

 
— Par l’ordre du roi, mon prince et seigneur,
Je viens t’arracher la vie et l’honneur.

— Chevalier Lorgnèz, retourne à ton roi :
De lui j’ai souci tout comme de toi.

« Retourne à Paris, il est temps encor,
Montrer dans les bals ta cuirasse d’or ;

« Sinon, chevalier, je rendrai ton sang
Froid comme la pierre ou l’eau de l’étang.

— Chevalier Lez-Breiz, au fond de quel bois
As-tu vu le jour, chevalier courtois ?

« Mon dernier valet, hobereau si fier,
Fera bien sauter ton casque de fer. »

À ces mots, Lez-Breiz tira vers le ciel
Son glaive d’acier, comme saint Michel.

« Le nom de mon père, on ne le sait pas ?
Eh bien, moi, son fils, tu me connaîtras ! »

VI

« Page, où courez-vous à travers le champ ?
Vos bras sont couverts de fange et de sang.

« Dans mon ermitage il faut vous laver.
— Je cherche une source, où donc la trouver ?


« Je cherche de l’eau pour mon doux seigneur
Brisé de fatigue et tout en sueur.
 
« Treize combattants tombés sous ses coups !
L’insolent Lorgnèz le premier de tous.

« Treize autres guerriers sont tombés sous moi,
Et le reste a fui tout pâle d’effroi. »

VII

Il n’eût pas été Breton dans son cœur
Qui n’aurait point ri d’un rire vainqueur,
 
À voir les gazons, en mai reverdis,
Tout rouges du sang de ces Franks maudits.
 
Lez-Breiz sur leurs corps s’en vient s’accouder
Et se délassait à les regarder.

Il n’eût pas été chrétien dans son cœur
Qui n’eût, ce soir-là, pleuré de bonheur,

En voyant Lez-Breiz seul agenouillé,
Devant lui l’autel de larmes mouillé ;

En voyant Lez-Breiz sur ses deux genoux,
Lui guerrier si fier et chrétien si doux :

« O mère sainte Anne, ô reine d’Armor,
Pour moi dans ce jour vous étiez encor !


« Voyez à vos pieds votre serviteur :
À vous la victoire, à vous tout l’honneur ! »

VIII

Pour le souvenir d’un combat si grand,
Un barde guerrier a rimé ce chant :

Que dans l’avenir il soit répété !
Que ton nom, Lez-Breiz, partout soit chanté !

Allez donc, mes vers, dans tous les cantons
Et semez la joie aux cœurs des Bretons !