Histoires poétiques (RDDM)/La Sirène

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Histoires poétiques (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 1366-1368).
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IV.

LA SIRENE.

À l’amiral Laguerre.


Robert, ancien marin retiré dans les terres,
Vieillit entre sa bru, son fils et leurs enfans ;
Mais parfois un ennui ride ses traits austères,
Et seul, les bras croisés, il erre à travers champs.

Quel grain de mer lointain, quel souffle du rivage
Viennent troubler son front, mettre son âme en feu ?
Or, un matin, armé du bâton de voyage,
À sa jeune famille il dit un brusque adieu.

Les larges pantalons, la ceinture de laine,
La veste molle et chaude, il a tout revêtu ;
La bouteille d’osier pend, jusqu’au bouchon pleine,
Sur sa chemise bleue au collet rabattu.

Il baise des enfans la chevelure blonde
Et part, mais si léger, son regard est si doux !

On dirait un novice allant au Nouveau-Monde,
Un amoureux courant, au premier rendez-vous.

Aux chapeaux qui parfois se levaient sur sa route
À peine répondait son chapeau goudronné :
— « Comme vous passez, fier ! Une dame sans doute
Vous attend au manoir, jeune homme fortuné ! » —

« Ils l’ont dit : je vais voir ma maîtresse, ma dame,
La fée à qui j’offris dès quinze ans mes amours,
La sirène aux yeux verts qui chante dans mon âme !… »
Et le fier matelot marchait, marchait toujours.

Aux murs de Lorient il arrive, il salue
La gracieuse tour svelte comme un fuseau ;
Coudoyé des marins à chaque coin de rue,
Il lit sur leur ruban le nom de leur vaisseau.

Son cœur est plein de joie et ses yeux sont en larmes ;
L’air salin de la mer ravive son vieux sang ;
Le voici dans le port, et, sur la Place-d’Armes,
Le bruit des artilleurs l’arrête frémissant.

Passent des officiers aux brillans uniformes.
Plus loin c’est l’arsenal avec ses noirs canons,
Et les boulets ramés et les bombes énormes,
Mille engins dont la mort aime et connaît les noms.

Les marteaux des calfats enfonçant leurs étoupes
L’attirent, et poussant gardiens et matelots,
Par-dessus les pontons, les radeaux, les chaloupes,
Il approche, il revoit la merveille des flots.

— « Oh ! qu’elle est belle encore à partir toute prête,
Celle qui m’emporta jeune homme sur ses flancs !
Celle à qui je reviens dans mes habits de fête,
Comme elle est jeune et belle !… Et j’ai des cheveux blancs !

Qu’elle fut bien nommée ! hélas ! un nom de fée !
Un nom d’enchanteresse ! Elle vous jette un sort :
Voilà toute autre flamme en vous-même étouffée,
Vous êtes son esclave à la vie, à la mort. »

Et leste et vigoureux, malgré sa barbe blanche,
À l’échelle de corde il montait triomphant,
Puis, touchant la mâture, embrassant chaque planche,
À genoux le vieillard pleurait comme un enfant.


Mais l’ancre vient à bord : Robert une seconde
Dans son cœur hésita ; pourtant il lui fallait
Une dernière fois faire le tour du monde !
Et la Sirène au loin s’en allait, s’en allait…

Toujours habitez-vous dans la mer, ô Sirène ?
Ah ! comme les marins, partout dans l’univers
Chacun trouve, amoureux, l’idéal qui l’entraîne,
Et que jusqu’à la tombe il suit les bras ouverts.