Histoires poétiques (RDDM)/Les Iliennes

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Histoires poétiques (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 11 (p. 663-665).
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II.

Les Iliennes[1]

I.

Par un soir de grand deuil, de tous les bords de l’île,
Vers l’église on les vit s’avancer à la file ;

Chacune elles avaient leur chapelet en main,
Lentement égrené par le triste chemin ;

Jusqu’à terre à longs plis pendait leur cape noire,
Mais leur coiffe brillait blanche comme l’ivoire.


Et c’était en Léon et dans l’Ile-de-Batz,
L’île des grands récifs et des sombres trépas,

Où les sillons des champs sont creusés par les femmes,
Tandis que leurs maris vont sillonner les lames :

Au tomber de la nuit, dans ce funèbre lieu,
Ces femmes allaient donc vers la maison de Dieu.


II


Bien humble est la chapelle, humble est le cimetière
Où chacune en priant vient chercher une pierre,

Quelque pierre noirâtre avec son bénitier,
Mais vide du cher mort qu’on ne peut oublier ;

Car les corps sont absens de ces tombes étranges…
Voici ce qu’à genoux elles lurent, ces anges,

Et de leurs cœurs tombaient des murmures pieux,
L’eau sainte de leurs mains, des larmes de leurs yeux :

« Au capitaine Jean Servet, dans un naufrage,
Mort loin de la Bretagne avec son équipage !

— A Pôl Lévâ, sombré dans l’Inde ! — Aux deux Juliens,
Jetés sur le cap Horn et perdus corps et biens ! »

Et d’autres noms encor avec leur date sombre,
Disant les lieux de mort, des morts disant le nombre.

Or ces noms, sur les croix déjà presque effacés,
Vivaient en plus d’un cœur fidèlement tracés,

Dans votre souvenir, ô chastes iliennes,
Gémissant et priant sur ces tombes chrétiennes

Pour ceux qui, ballottés dans un lit sans repos,
Parmi les durs cailloux sentent rouler leurs os :

Malheureux dont la voix pleurante vous arrive
Avec les cris du vent, les fracas de la rive !…


III


Mais voici près de vous, par ce lugubre soir,
D’autres femmes venir sous leur mantelet noir ;

Et, leurs bras vers la terre, elles disent : « O veuves,
N’est-il plus dans ce champ bénit de places neuves ?

» Nous avons, comme vous, des pierres à poser,
Et nous n’avons, hélas ! nulle fosse à creuser.


« Pleurez, veuves ! de pleurs inondez cette argile !
Nos pères et nos fils ne viendront plus dans l’île :

« Dans la couche éternelle, on ne voit pas chez nous
Les femmes reposer auprès de leurs époux ;

« Mais pour garder leurs noms, apprenez-nous, ô veuves,
S’il n’est plus dans ce champ bénit de places neuves. »


IV


O rites inspirés, religieux tableaux,
Toujours du sol breton vous surgissez nouveaux !

Après mille récits sur les lieux, sur les choses,
Le poète disait : Mes histoires sont closes…

Et pour semer l’air fort qui vient de l’exalter,
Fervent révélateur, il se prend à chanter.

  1. Les iliens, les iliennes, nom local dont la nuance se perdrait dans le grand mot insulaire.