Historiens modernes de l’Allemagne – Léopold Ranke

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Historiens modernes de l’Allemagne – Léopold Ranke
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 6 (p. 37-72).


HISTORIENS MODERNES
DE L’ALLEMAGNE


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LÉOPOLD RANKE.


I. Geschichte der romanischen und germanischen Vœlker von 1494 bis 1535, 1 vol. Leipzig 1824. — II. Zur Kritik neuerer Geschichtschreiber, 1 vol. Leipzig et Berlin 1824. — III. Fürsten und Vœlker von Südeuropa im 16 und 17 Jahrhundert, 4 vol. Berlin 1827-1836. — IV. Don Carlos, Infant von Spanien, Vienne 1827. — V. Die Verschwœrung gegen Venedig im Jahre 1618, 1 vol. Berlin 1831. — VI. Zur Geschichte der italienischen Poesie, 1 vol. in-4°, Berlin 1837. — VII. Deutsche, Geschiehte im Zeitalter der Reformation, 5 vol. Berlin 1839-1847. — VIII. Die serbische Revolution, 1 vol. Berlin 1814. — IX. Neun Bücher preussischer Geschichte, 3 vol. Berlin 1847-1848. — X. Franzœsische Geschichte, vornchmlich im 16 und 17 Jahrhundert, 2 vol. Berlin 1852-1854.


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Un des triomphes de l’esprit allemand, c’est l’érudition patiente et la science aventureuse ; il s’en faut bien que cet esprit investigateur possède au même degré la fermeté précise et le grand art de composition qui sont nécessaires à l’histoire. Pendant des siècles entiers, les lettres germaniques ne nous présentent pas un seul historien digne de ce nom. Dès le moyen âge, la France, l’Italie et l’Espagne ont déjà des écrivains originaux qui gravent en traits expressifs les événemens de leur âge et lèguent aux annales littéraires un souvenir immortel ; l’Allemagne n’a que des chroniques latines où des moines studieux, mais dépourvus du moindre sentiment du style, enregistrent laborieusement des faits sans couleur et sans vie. Certes, les œuvres les plus insignifiantes du passé peuvent fournir de curieuses lumières, et il ne faut pas déprécier ces témoins des âges barbares que M. Pertz réunit avec tant de zèle dans ses Monumenta Germaniæ historica ; mais, je vous prie, du VIe siècle au XIIe, quels hommes la Germanie pourrait-elle opposer à Grégoire de Tours, à Villehardouin et à Joinville ? Au XIVe siècle, à l’époque où les langues modernes, dégagées de leurs premières entraves, produisent tant de chroniques d’une grâce incomparable, lorsque Villani trace le tableau de Florence avec une vivacité lumineuse et un naïf orgueil, lorsque Froissart raconte en se jouant les dernières prouesses de la chevalerie expirante, et s’élève, à propos des malheurs de la patrie, aux plus nobles accens de l’histoire, lorsque le Froissart espagnol, l’habile chroniqueur Ayala, nous peint d’une plume si nette et d’un accent si dramatique les luttes de Pierre le Cruel et de Henri de Transtamare, — où sont les Froissart, où sont les Villani et les Ayala de l’Allemagne ? Qu’on rende hommage, j’y consens, à l’intérêt tout local des premières chroniques en langue tudesque : si précieux qu’ils soient pour l’antiquaire, ces témoignages candides n’ont pas pris place dans la littérature européenne.

La renaissance n’a pas été plus heureuse que le moyen âge. Ne demandez pas un Commynes au XVe siècle allemand, ne demandez au XVIe ni un Lanoue, ni un Montluc, encore moins un Machiavel ; le pays qui a fait la révolution religieuse n’en a pas su tracer l’histoire. Les noms les plus intéressans que vous offrira cette période, ce ne sont pas les Tschudi, les Kanzow, les Thurnmeyer, quoique le style de leurs récits, déjà plus vigoureux et plus net, possède des qualités précieuses ; ce seront plutôt ces érudits qui commencent dès la fin du XVIe siècle à publier pieusement tous les documens du moyen âge et rassemblent ainsi pour une époque meilleure les matériaux de cette histoire qu’ils ne savent pas construire. Avant que Du Gange eût traduit Villehardouin et commenté Joinville, avant même qu’André Duchesne eût songé à recueillir ses Historiæ Francorum scriptores, Marquard Freher leur avait tracé la route. Christophe Gewold, Herwart, les deux Henri Meibom, poursuivent ces recherches laborieuses, et Leibnitz lui-même ne craindra pas de descendre en s’associant aux efforts de cette patiente érudition. C’est aussi le moment où paraissent les premiers essais d’une histoire littéraire universelle. Le Prodrumus de Lambeck, le Polyhistor de Daniel Morhof, attestent la précoce ambition d’une science qui veut suppléer à la beauté de l’art par son ardeur encyclopédique. On voit déjà se dessiner ces tableaux un peu confus de l’activité intellectuelle du genre humain, ces vastes et minutieuses enquêtes qui un siècle plus tard occuperont toute la vie des Brucker, des Eichhorn, des Bouterweck, des Heeren et des Wachler. La liste serait longue, si je voulais la donner ici, de tous ces infatigables ouvriers ; n’oublions pas cependant que nous cherchons les historiens de l’Allemagne. En vain nous citerait-on la Guerre des Hussites par Théobald, la Prise de Magdebourg par Frisius, l’Histoire des Allemands par Jacob Maskow, l’Histoire de l’Empire et des Empereurs d’Allemagne par Henri de Bunau : les investigations d’un Schiller, d’un Morhof, d’un Eckardt, ont conservé plus de valeur que ces médiocres essais. Si c’est à l’historien de faire oublier l’érudit et de donner son nom au monument qu’ils ont élevé ensemble, les érudits allemands du XVIIe siècle n’ont rien à craindre de cette rivalité.

La glorieuse période ouverte par Lessing et Klopstock sera-t-elle plus féconde ? Le moyen âge germanique n’a produit que des chroniqueurs, vulgaires : le XVIe et le XVIIe siècle ont été le triomphe des érudits. Puisque l’heure est venue où les lettres allemandes se régénèrent, l’histoire ne profitera-t-elle pas du nouvel élan imprimé aux esprits ? C’est ici qu’il faut appliquer les fortes paroles de la Dramaturgie de Hambourg : « L’Allemagne veut un théâtre national, et elle n’est pas une nation ! » L’Allemagne veut un historien, pourrait-on dire avec Lessing, elle veut raconter la vie publique de ses peuples, et ce qui lui manque le plus, c’est précisément le sentiment de cette vie publique. Ses écrivains connaissent admirablement le monde des livres, ils ignorent le théâtre où luttent les intérêts et les passions des hommes. Ils compulsent les chartes, ils confrontent les documens dans le silence de leurs cabinets ; jamais, comme l’historien antique, comme le chroniqueur italien ou français du moyen âge, ils n’ont été mêlés aux événemens qu’ils racontent, jamais Ils n’ont ressenti ces grandes émotions nationales qui sont les vraies muses d’Hérodote. D’où leur viendrait la flamme secrète qui doit illuminer leurs tableaux ? Pendant la plus grande partie du XVIIIe siècle, l’histoire change de forme et d’allures sans se débarrasser des défauts qui entravaient sa marche. Marquée du sceau de l’époque, elle a des haines étroites et des sympathies ridicules. Les plus fermes esprits n’échappent pas à cette influence de l’Angleterre et de la France, et trop souvent, par exemple, des savans comme Meiners ou des publicistes comme Schloezer ne vous offriront qu’une misérable parodie du genre humain. Nul sentiment de la vie progressive des peuples, nul soupçon des différences de races et des originalités nationales, nul vestige en un mot de l’inspiration lumineuse et profonde qui fait revivre à nos yeux les siècles évanouis.

Enfin paraît un homme, un cœur inspiré, un promoteur généreux comme Lessing et Klopstock, qui va décréditer à jamais la sèche et stérile histoire du XVIIIe siècle. C’était le sympathique amour de l’humanité qui manquait aux laborieux historiens de l’Allemagne ; Herder donnera cette vertu féconde aux générations qui se lèvent Sur bien des points, je le sais, Herder appartient encore à la période que domine le nom de Voltaire : comment nier cependant qu’il ait fait une révolution dans l’histoire ? Le premier d’entre les modernes, il déroule sous les regards de Dieu et au sein d’une opulente nature la vie séculaire du genre humain. Chaque nation grandit, puis disparait tour à tour, et l’humanité, qui recueille le fruit de tous ces travaux, va s’embellissant d’âge en âge : plante vraiment divine, s’écrie l’auteur des Idées sur la philosophie de l’histoire, plante merveilleuse que développent sans cesse tous les sucs de la terre, mais qui ne s’épanouira que dans le ciel !

Il y a là, si je ne me trompe, un fait bien digne de remarque : le premier grand ouvrage historique dont les lettres allemandes aient pu s’enorgueillir, ce n’était pas un historien de profession qui l’écrivait, c’était un théologien philosophe ; cet ouvrage n’était pas une histoire proprement dite, c’était une philosophie de l’histoire ! L’Allemagne, au temps de Lessing et de Herder, ne sait pas encore écrire l’histoire réelle, l’histoire des passions et des intérêts aux prises dans une période donnée ; mais elle pense, elle médite, elle s’élève peu à peu à la conception de l’ensemble. Éveillé par les érudits, qui ont rassemblé tant de faits et de notions diverses, son esprit philosophique et religieux plane sur ces tableaux confus et s’applique à trouver les lois qui président au travail séculaire de la famille d’Adam. Ainsi l’érudition d’une part, et de l’autre la philosophie de l’histoire, voilà ce que le pays de Leibnitz avait produit dans ce grave domaine, voilà quelles étaient les traditions et les ressources de son génie à l’heure où s’ouvrait le XIXe siècle.

Un des plus beaux titres littéraires du XIXe siècle, c’est la rénovation des sciences historiques. Chacune des nations qui marchent à la tête du mouvement intellectuel de l’Europe a déployé pour cette œuvre commune les qualités qui lui sont propres. On sait quelle a été la part de la France, et comme l’éclat et la profondeur ont été réunies dans des compositions magistrales. Citer les noms de MM. Augustin Thierry, Guizot et Mignet pour l’histoire politique, ceux de MM. Villemain et Cousin pour l’histoire littéraire, c’est rappeler les meilleures richesses de notre âge. Les Macaulay en Angleterre, et même, à un rang inférieur, les Mackintosh, les Hallam, les Alison de puissant Carlyle a sa place à part) nous ont fait apprécier dans leurs travaux cette vigueur sans effort, ce sens pratique et droit, en un mot, comme disait Novalis, cette netteté comfortable qui distingue nos voisins d’outre-Manche. — L’Allemagne, quel a été son lot ? quelle a été sa tâche ? qu’a-t-elle apporté à ce mouvement général ? Les qualités précisément que le long travail des siècles, nous venons de le voir, avait développées dans son génie. Érudite, elle a redoublé de patience ; passionnée pour l’histoire universelle, elle a donné plus librement carrière à ses audacieuses conjectures ; mais tandis que l’Angleterre et la France élevaient des œuvres où l’art immortalisait le savoir, les immenses travaux de l’Allemagne s’accumulaient sans qu’un monument durable révélât le génie d’un architecte.

Je ne parle pas des héritiers immédiats de Herder, je ne parle pas de Jean de Müller, de Schiller, d’Archenholz, ni de ceux qui, comme Hormayr et Wilken, se rattachent par l’historien de la Suisse à l’auteur des Idées ; s’il y a eu là un groupe d’écrivains qui se préoccupaient de l’art, cette brillante école était très incomplète, et elle a été bientôt arrêtée dans ses progrès par le développement excessif de la critique. Oui, voyez ce que l’érudition et la philosophie de l’histoire ont produit en Allemagne depuis le commencement de ce siècle ! Quelle verve ! quelle audace ! quelle marche conquérante à travers les âges ! On dirait vraiment la période héroïque de la science. C’est là que des navigateurs intrépides s’embarquent chaque jour sur les mers inexplorées et vont à la recherche des nouveaux mondes. Les problèmes les plus ténébreux ont un charme étrange qui les fascine. Il ne reste d’un peuple que des débris épars, des pierres brisées, des mots dont le sens est perdu ; ce sera le point où ils porteront leurs efforts, et avec ces fragmens d’édifices et ces lambeaux d’idiomes ils reconstruiront une civilisation tout entière ! Il semble qu’ils se soient dit : « Nous n’avons pas eu la vie politique, et ce grand art de conter dramatiquement l’histoire nous a été refusé ; nous aurons du moins l’histoire savante, l’histoire conquérante et philosophique, celle qui retrouve le passé enfoui sous les siècles, comme la géologie moderne, sous les couches de ce sol qui nous porte, retrouve les scènes grandioses d’une nature disparue. Il y a un monument à construire à l’éternel honneur du genre humain, et c’est l’Allemagne qui le donnera au monde. » — Eh bien ! non, cette gloire même qui leur était due, ils n’ont pas su l’atteindre. Pour fixer ces efforts de la science dans un monument immortel, il fallait la main d’un artiste, et l’artiste n’est pas venu. Niebuhr, Creuzer, Jacob Grimm, ce sont là de bien grands noms à coup sûr : pourquoi, parmi tant de bénédictins, n’y a-t-il pas un Augustin Thierry ? Au milieu de tant de prodigieux travaux, comment ne s’est-il pas levé un Alexandre de Humboldt pour tracer le cosmos de l’histoire ?

Et puis, il faut oser le dire, combien de puérilités dans une érudition qui ne sait pas se borner ! Que de conjectures oiseuses et de ridicules paradoxes dans une philosophie de l’histoire qui prétend donner le commentaire universel des choses ! Voyez ce savant qui connaît mieux que personne au monde l’histoire de la civilisation romaine ; il pourrait écrire un livre où la vérité fût vivante et le faire lire à la foule : tâche médiocre pour un tel homme ! Le docte Drumann, c’est de lui que je parle, aime mieux rechercher la généalogie de toutes les familles latines, et il épuisera dans ce prétentieux tour de force un zèle qu’il pouvait si bien employer. Lorsque parut à Londres, il y a quelques années, la belle Histoire de Grèce, de M. Grote, un spirituel écrivain de Leipzig, se rappelant tout ce que l’érudition germanique a fait pour la connaissance de l’antiquité grecque, s’écriait avec douleur : « N’est-ce pas à nous qu’il appartenait d’écrire l’histoire de la civilisation des Hellènes ? Mais non, en vérité, nous n’avions pas le temps. Il nous fallait d’abord débrouiller les premières origines ; il fallait démontrer qu’Hélène était la déesse de la lune, et que l’Achille d’Homère était un fleuve ! »

Si quelqu’un doit consoler l’Allemagne de cette érudition que l’art ne conduit pas et de cette philosophie qu’une fausse profondeur abuse, c’est bien certainement l’homme dont nous allons tracer le portrait. On comprendrait mal l’originalité de M. Léopold Ranke, si on ne le voyait grandir avec sa netteté d’esprit, avec son érudition sûre et sobre, avec ses simples et mâles qualités d’écrivain, au milieu d’une littérature ainsi faite. Sans doute, dans le domaine des études historiques, il est encore d’autres noms que l’Allemagne du XIXe siècle peut présenter à l’estime de l’Europe. MM. Schlosser, Dahlmann, Léo, Luden, M. de Raumer lui-même, ont écrit des pages qui méritent d’être lues ; ce ne sont toutefois que des écrivains secondaires, et quel que soit le mérite de tel ouvrage en particulier, leur œuvre entière présente trop d’imperfections et de lacunes. On peut, sans vocation profonde, écrire un jour une histoire bien étudiée et suffisamment intéressante, comme on peut écrire des vers heureux sans être poète. Combien M. Ranke est un autre homme I On sent qu’on a affaire ici à une nature complète. Il vous est permis de faire un choix parmi ses livres, mais vous ne sauriez méconnaître dans l’ensemble de ses travaux la constante inspiration de l’historien.


I.

M. Léopold Ranke est né dans la petite ville de Wiehe, en Thuringe, le 25 décembre 1795, et non le 21 décembre, comme le disent les notices biographiques les plus répandues en Allemagne. Sa vie a été toute consacrée à l’étude. L’enseignement de l’histoire et les voyages scientifiques remplissent cette laborieuse existence, dont tous les événemens sont des découvertes précieuses et des ouvrages durables. Après avoir fait d’excellentes humanités à Schulpforte, il en sortit en 1813 et se prépara à l’enseignement. Cinq ans plus tard, à peine &gé de vingt-trois ans, nous le trouvons chargé d’une classe supérieure d’histoire au gymnase de Francfort-sur-l’Oder. C’est là qu’il écrit son premier ouvrage, l’Histoire des Nations germaniques et des Nations romanes. Cet éclatant début, qui annonçait un maître, attira l’attention de l’Allemagne. Le livre de M. Ranke avait paru en 1826 ; un an après, une place étant devenue vacante à l’université de Berlin, le jeune professeur de Francfort-sur-l’Oder fut appelé dans cette illustre école, à côté des Savigny et des Ritter.

On vit alors M. Ranke redoubler d’ardeur, et tenir d’année en année toutes les promesses de son début. Ce fut d’abord un enseignement plein de solidité, qui, sans aucune prétention hautaine, avait toute la valeur d’une réforme. M. Ranke n’est pas orateur, et l’on regrette de ne pouvoir admirer dans sa parole la netteté qui recommande ses écrits ; mais l’importance des recherches, la précision des vues, l’habile ordonnance des faits et des idées, attiraient déjà vers lui bien des auditeurs que repoussent trop souvent une érudition indigeste et une philosophie abstruse. Ce n’était point assez d’ailleurs pour M. Ranke d’instruire ceux qui l’écoutaient ; il s’est empressé de mettre à profit ces bonnes dispositions du public : il a fondé ce que nos voisins appellent un séminaire historique, espèce d’école pratique où de jeunes talens, sous la direction de ce guide ingénieux et sévère, se sont habitués à chercher, et surtout, ce qui est si rare chez les érudits de toutes les nations, à choisir les sources de l’histoire. Ce séminaire a porté des fruits heureux, l’Allemagne en a vu sortir des hommes et des ouvrages qui tiennent un rang honorable dans littérature historique du XIXe siècle. M. Ranke ne me démentira pas, si je dis que le mérite sérieux des disciples fait partie de la renommée du maître.

C’était surtout le monde moderne qui occupait M. Ranke. On sait combien les moindres événemens ont inspiré de commentaires aux écrivains de l’Allemagne. Il y a des bibliothèques pour chaque année de l’histoire, et que de fois la plus grande ambition d’un historien est de prouver qu’il a tout lu ! Décidé à choisir et non à accumuler ses lectures, avide de retrouver la véritable histoire au milieu d’une masse de documens insipides, M. Ranke comprit avec une rare sagacité qu’il devait s’adresser d’abord aux hommes qui ont gouverné leurs semblables et dirigé les événemens. Dans les sociétés anciennes, les historiens étaient des hommes d’état ; rompus à la pratique des affaires, les historiens anglais, et ceux qu’a produits en France le mouvement libéral de la restauration, ont trouvé dans ces épreuves les ressources les plus précieuses. M. Ranke voulut se donner le même avantage, et pour avoir une vive et complète intelligence du passé, il se plaça résolument dans le milieu de la politique active. On a dit que M. Ranke avait été honoré de la correspondance de M. de Metternich. Je ne sais si la spirituelle finesse du célèbre diplomate autrichien a été utile à l’historien des papes, mais l’exemple seul de l’histoire contemporaine a dû lui apprendre tout ce qu’un document diplomatique peut contenir d’indications fécondes. Celui qui posséderait toute la correspondance de M. de Metternich aurait certainement sur l’Allemagne du XIXe siècle des explications qui ne se trouvent pas ailleurs. C’est aux diplomates du XVIe et du XVIIe siècle, particulièrement aux diplomates italiens, si intelligens et si fins, que M. Ranke est allé demander les documens de ses travaux historiques. Il avait déjà lu à Berlin, en 1826, quelques-unes des relations des ambassadeurs de Venise au XVIe siècle, et il en avait merveilleusement tiré parti dans le premier volume de son ouvrage sur les princes et les peuples du midi de l’Europe (1827). Ce premier volume publié, il partit pour l’Autriche, et l’Italie. Il visita Vienne, Venise, Florence, Rome, Naples, cherchant partout dans les bibliothèques et dans les archives d’état les dépêches des ministres, les rapports des ambassadeurs, tous les secrets et toutes les combinaisons de la politique.

La biographie d’un homme tel que M. Ranke est tout entière dans ses écrits. Le voilà professeur à l’université de Berlin ; il mène de front l’enseignement et les excursions scientifiques. Nous n’avons plus maintenant qu’à juger ses ouvrages. Chaque livre nouveau signé de son nom nous révélera le zèle infatigable du chercheur, et dessinera d’un trait lumineux la physionomie de son talent. Nous le suivrons de Berlin à Londres, de Londres à Paris, et nous le verrons, fouillant toutes les archives diplomatiques de l’Europe, puiser dans ce commerce assidu avec les hommes d’état la sûreté de coup d’œil dont profitera l’artiste.

Ce qui frappe tout d’abord chez M. Ranke, c’est la parfaite unité de ses travaux. M. Ranke a publié six compositions importantes, et à côté de cela, quatre écrits de moins longue haleine, commentaires précieux ou dramatiques épisodes de son œuvre. Or tous ces tableaux si variés ne forment qu’un seul sujet, — l’histoire du monde moderne et de ses révolutions. Que l’auteur nous conduise à l’Escurial ou dans les conseils secrets des sultans, qu’il étudie le rôle d’Ignace de Loyola ou l’état de l’empire d’Allemagne à l’époque de Luther, qu’il raconte l’histoire de Prusse ou résume à grands traits la formation de la monarchie absolue dans la France du XVIIe siècle, son héros, c’est toujours le moderne esprit de l’Europe, surtout de cette Europe à la fois germanique et romane dont nul n’a mieux compris la souveraine unité.

Voyez le livre par lequel il débute, l’Histoire des Nations germaniques et des Nations romanes de 1494 à 1535 ; c’est le brillant et vigoureux programme des travaux de toute sa vie. D’autres historiens se complaisent à mettre en relief la sourde hostilité des races et les luttes éclatantes des religions ennemies. Opposer les peuples germaniques aux peuples néo-latins, quel lieu commun exploité mille fois ! M. Ranke est plus profond ; il a été frappé de l’action simultanée de ces deux races, et il en fait le point de départ de l’histoire moderne. « Au temps des premières invasions, dit très bien M. Ranke, le Wisigoth Ataulf voulut faire de la Romanie une Gothie et en être le César. Ataulf avait eu une grande idée : tous ces peuples devenus depuis longtemps une même nation au sein de la civilisation latine, il voulait les fondre avec certaines races septentrionales et en composer un nouveau monde. Le projet d’Ataulf échoua, mais le but était nettement indiqué, et, quelques siècles plus tard, ce ne furent pas seulement les Wisigoths, ce fut toute la famille des nations germaniques qui réalisa le plan du chef barbare. » M. Ranke a tracé le tableau de cette féconde alliance depuis Charles Martel jusqu’à Christophe Colomb. Jamais pareil spectacle n’avait été donné au monde. Ce n’est pas une race qui absorbe l’autre comme dans la société antique ; ce sont deux races diversement puissantes, qui, divisées par des luttes séculaires, n’en travaillent pas moins à une même œuvre. Interrogez les arts, les idiomes, les institutions du moyen âge : à travers tant de différences qui peuvent tromper un œil inattentif, une inspiration semblable les anime. Les races germaniques et romanes ne sont-elles pas les vraies races chrétiennes, celles qui ont adopté naturellement la religion de Jésus et qui l’ont portée au loin avec un prosélytisme sans exemple ? Les croisades ne sont-elles pas l’élan simultané des peuples allemands et des peuples néo-latins ? Et lorsque Christophe Colomb aura accompli son merveilleux voyage, qui donnera la vie au Nouveau-Monde ? Des colons de race tudesque et des colons de race romane ; les Anglo-Saxons dans l’Amérique du Nord, les Espagnols et les Portugais dans l’Amérique du Sud, c’est comme un prolongement de l’action européenne. « Il y a d’autres races en Europe, s’écrie M. Ranke ; mais que ces races sont loin de nous ! Au contraire, tout ce qui est marqué de l’empreinte germanique ou romane, nous le saluons à travers l’Océan comme une chose qui nous appartient. En vérité, nous sommes plus près de New-York ou de Lima que de Kiew ou de Smolensk. « 

Quelle était, à la fin du XVe siècle, la situation respective de ces peuples ? Le moyen âge finit, l’ère moderne est ouverte : sorties des liens de l’enfance, par quels actes les nations germaniques et romanes vont-elles inaugurer leur âge viril ? Tel est proprement le sujet de M. Ranke. Jusqu’à cette date, la communauté dont parle l’historien était facilement visible, grâce à cette même foi chrétienne qui recouvrait merveilleusement toutes les différences de race. Les guerres les plus longues n’étaient que des combats singuliers ; c’était la lutte de l’Italie et de l’Allemagne, le duel de l’Angleterre et de la France. Le XVe siècle, en finissant, donne le signal des grandes guerres européennes. Dès lors toutes les races sont aux prises dans des conflits gigantesques. Les langues, les littératures, le libre travail de la conscience religieuse, à mesure que les nations grandissent, semblent creuser un abîme entre le midi et le nord de l’Europe. M. Ranke ne perd pas de vue la pensée qui l’éclairer là où d’autres n’apercevraient qu’une opposition toujours croissante et le démembrement de la société du moyen âge, il découvre un antagonisme harmonieux où éclate plus sérieusement que par le passé le travail secret d’une existence commune. Ces conflits tumultueux où tant de peuples sont engagés à la fois, qu’est-ce autre chose que la recherche de l’équilibre européen, c’est-à-dire la poursuite de l’unité véritable, de l’unité qui ne détruit pas la vie, de cette unité puissante et souple qui permet un libre développement à toutes les variétés nationales ? Cette conception toute pratique, c’est la philosophie de l’histoire de M. Ranke, et elle se déclare dès son premier ouvrage avec une dramatique netteté.

À la clarté d’un tel principe, l’impartialité est facile à l’historien. Que de peuples vont prendre part à ces luttes séculaires dont l’expédition de Charles VIII en Italie a été le brillant signal ! M. Ranke les met en scène avec une précision lumineuse. On voit que l’auteur a étudié dans leur vie intime la France de Charles VIII, l’Allemagne de Maximilien, l’Italie de Sforza et de Savonarole, l’Espagne de Ferdinand et d’Isabelle. Il excelle surtout à choisir les traits essentiels d’un sujet. J’ajoute que ces traits sont aussi les plus neufs. Passionné pour la vérité exacte, M. Ranke a horreur du lieu commun. Pour écrire l’histoire de cette façon, il faut être parfaitement maître de la matière qu’on traite. Combien d’écrivains qui prodiguent leur érudition au hasard ! Combien seraient désespérés de ne pas enregistrer l’une après l’autre toutes les indications de leurs recherches ! Ce ne sont pas les recherches mêmes, c’est le résultat qui préoccupe avant tout M. Ranke. Avant qu’il prît la plume, toutes ses investigations étaient terminées, tous ses personnages étaient debout et se mouvaient librement devant sa pensée. Aussi quelle aisance dans ces tableaux si remplis ! L’Italie est le centre de son œuvre ; chaque république, chaque cité est nettement dessinée avec le relief qui lui est propre. Rome et Alexandre VI, Naples et les Aragonais, Florence et les Sforza, Venise, la puissante Venise du XVIe siècle avec les Mocenigo et les Foscari, d’autres villes encore, Padoue, Pise, Bologne, tous ces foyers de passions ardentes et d’intérêts si divers revivent ici en quelques pages rapides et expressives. Autour de cette proie que se dispute l’Europe, voyez les princes qui conduisent au combat les nations germaniques et romanes ! Charles VIII et Louis XII, Maximilien et Ferdinand sont des figures vivantes. L’auteur ne trace guère de portraits, mais ses héros agissent, et l’originalité qui leur est propre demeure gravée dans le souvenir. J’aime surtout son Maximilien. Toutes les chroniques allemandes du XVIe siècle ont peint l’époux de Marie de Bourgogne : mais parmi ces innombrables portraits il n’en est pas deux qui se ressemblent, tant cette physionomie était mobile ! Cette mobilité, cette sève ardente, cette perpétuelle inquiétude d’une nature trop richement douée sont décrites avec la plus ingénieuse finesse. M. Ranke compare Maximilien au chasseur qui veut gravir une montagne escarpée : il va tantôt à gauche, tantôt à droite ; le chemin est impraticable, qu’importe ? Sans se soucier de sa première route, il en prendra une autre. C’est à peine si le soleil vient de se lever ; la journée est longue, et le chasseur arrivera. Maximilien est arrivé.

Le curieux tableau de M. Ranke se termine à l’époque où le petit-fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne va s’appeler Charles-Quint. L’ouvrage, d’après les promesses du titre, devait nous conduire jusqu’en 1535, mais le premier volume a seul paru, et l’historien s’est arrêté en 1514. Pourquoi n’avons-nous pas cette fin, qui aurait dégagé sans doute avec plus de relief et de lumière la pensée fondamentale de l’auteur ? Ne croyez pas que l’énorme puissance de l’Autriche au XVIe siècle eût été pour le patriotisme germanique de M. Ranke une occasion de triomphe ; son vrai sujet, encore une fois, c’est la société qu’ont formée les nations germaniques et romanes. Quand il voit s’accomplir la déchéance politique de l’Italie, il signale avec une émotion sincère les causes de cette profonde chute, la corruption des mœurs, l’influence fatale des étrangers, l’abaissement des caractères, l’extinction de l’esprit national. On sent que cette déchéance ne lui inspire pas une pitié banale, mais que, membre de la communauté, il est atteint lui-même par le coup qui frappe ici un grand peuple. Le libre développement des nations au sein de la république européenne, tel est le noble idéal de M. Ranke : « C’est la gloire des races germanique et romane, dit-il expressément, d’avoir formé une société politique, sans s’être absorbées jamais dans une tyrannique unité. »

Un an après ce remarquable et substantiel ouvrage, M. Ranke fit paraître un travail qui en est le lumineux appendice. Le tableau des nations germaniques et romanes était l’introduction à l’histoire du monde moderne. À quelles sources l’auteur avait-il puisé ? quelles sont les autorités légitimes, quels sont les témoignages suspects parmi les chroniqueurs de ce temps-là ? C’est surtout à l’heure d’un renouvellement de l’humanité qu’il importe de vérifier les sources de l’histoire ; M. Ranke procéda à ce travail avec une exactitude toute scientifique, et il publia sa Critique des historiens modernes. L’ouvrage est divisé en deux parties distinctes ; la première est consacrée aux principaux historiens du XVIe siècle, surtout aux écrivains de l’histoire générale, de l’histoire germanique et romane, comme dit M. Ranke ; la seconde, aux historiens plus spéciaux, aux chroniqueurs, aux biographes d’un homme ou d’une cité.

L’auteur place six noms diversement célèbres dans la première catégorie ; c’est d’abord Guichardin, le père de l’histoire moderne, puis l’évêque de Metz, Beaucaire, qui, dans ses Commentarii rerum gallicarum, a donné de précieux détails sur le XVe siècle et fourni maintes indications à Sismondi pour son tableau des républiques italiennes. Parmi les historiens de l’Espagne, le plus important à cette date, Mariana, méritait une place dans cette galerie ; les trois autres sont Fugger, Steidan et Paul Jove. L’étude que M. Ranke consacre à ces écrivains est un modèle de sagacité historique ; il est permis de la comparer, et c’est le plus bel éloge que je puisse en faire, à l’admirable travail qui ouvre les Récits mérovingiens de M. Augustin Thierry. M. Ranke, je l’avoue, n’avait pas de problèmes aussi ardus à résoudre que l’auteur des Considérations sur l’Histoire de France ; il ne vise pas non plus à cette philosophie supérieure et à cette mâle éloquence qui fait d’une étude sur la conception de notre histoire depuis huit siècles une création toute vivante et comme un dramatique tableau de la conscience nationale ; mais quel judicieux contrôle des témoignages ! quel sentiment de la méthode ! comme on voit bien que M. Ranke, l’égal en cela de M. Thierry, veut que l’histoire ait la précision de la science ! Il vous dira de quelle manière Guichardin a composé son œuvre ; il le montrera écrivant au jour le jour, enregistrant les faits à mesure qu’ils se produisent, et se souciant assez peu des causes et des conséquences ; il vous indiquera surtout dans quelles parties son témoignage est irrécusable, et dans quelles parties, au contraire, il faut absolument s’en défier. Si Guichardin, dans le récit de la bataille de Pavie, ne fait que reproduire l’inexacte narration de Galeazzo Capra, M. Ranke ne sera pas sa dupe. Si en écrivant son quinzième livre il copie presque littéralement ce même chroniqueur, s’il fait de nombreux emprunts à Rucellaï, s’il s’inspire de Commynes, rien de tout cela ne sera omis. Montaigne a beau dire à propos de Guichardin : « Il n’y a aucune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ait déguisé les choses ; » M. Ranke dévoile ces choses manifestement déguisées. D’où est donc venu le succès du livre de Guichardin ? Pendant l’espace de cinquante années, on en a publié dix éditions italiennes ; on l’a traduit en anglais, en allemand, en hollandais, en français, et trois fois en espagnol ; la renommée de l’auteur grandit encore en vieillissant, et le tableau des guerres d’Italie, admiré par les meilleurs esprits du XVIe siècle, obtient ce respect unanime qui semble le privilège des historiens antiques. Ce succès est un fait considérable, mais on peut l’expliquer : ce qu’on a aimé dans Guichardin, c’est la franchise des jugemens et la fierté d’une âme indépendante.

M. Ranke ne consacre pas une aussi longue étude à Beaucaire, à Mariana, à Fugger, à Steidan, à Paul Jove ; il les juge néanmoins avec une pénétration singulière, et ces indications doivent suffire pour éveiller l’amour du vrai. La seconde partie de cette Critique des historiens est nécessairement moins complète, puisqu’elle embrasse tous les écrivains particuliers qui, en Allemagne et en France, en Italie et en Espagne, ont fourni des renseignemens de détail sur cette première formation du monde moderne ; je ne crains pas toutefois de la signaler comme un excellent manuel pratique. Pour l’Italie surtout, quelle netteté d’appréciation ! Ce sont des groupes de portraits où chaque chroniqueur est rattaché au parti qu’il a défendu ; Florentins, Vénitiens, Milanais, historiographes de Rome, de Naples et de Palerme, ils sont tous là, brièvement caractérisés d’un trait ferme et sûr. Les historiens espagnols Zurita et Sandoval, les Allemands comme Pirkheimer et Reisner, notre Philippe de Commynes, notre Martin Dubellay, et au-dessous d’eux les chroniqueurs chevaleresques, les biographes de Bavard et de La Trémouille, sont appréciés avec la tranquille supériorité d’un juge qui possède tous les secrets du débat. Machiavel méritait une place à part ; M. Ranke lui a consacré une étude qui me semble un de ses portraits les plus habiles. Il ne s’agit plus d’apprécier l’authenticité d’un récit, il faut pénétrer l’esprit le plus profond, l’âme la plus mystérieusement passionnée de ce XVIe siècle tout rempli de passions et de mystères. M. Ranke saisit au vif le génie de Machiavel et le peint à larges traits. Comment douter, après ces fortes pages, que l’auteur du Prince ait été le plus impatient des patriotes ? Et pourtant ce travail est incomplet. Après avoir expliqué Machiavel au nom de l’histoire, il fallait le juger au nom de la morale. Quelles que soient les secrètes intentions de l’homme qui a tracé les pages du Prince, c’est une étrange perversité d’avoir voulu faire sortir le bien des noirs abîmes du mal. Mal, sois mon bien ! a dit le Satan de Milton, et Satan seul a pu le dire. Non, — M. Ranke nous devait cette réserve, — il n’y a pas de commentaire qui puisse excuser la glorification de la violence et de la ruse, et l’apologiste des Borgia demeure justement flétri.

On voit déjà se dessiner, si je ne me trompe, l’originalité de l’historien. Une impartialité vraiment humaine, une philosophie de l’histoire toute pratique, la recherche ingénieuse des causes secondes, c’est-à-dire de ces intérêts et de ces passions qui travaillent sans le savoir à l’accomplissement des décrets supérieurs, un art très habile à détacher de vivantes figures, un sentiment scrupuleux de la méthode, une parfaite sobriété de style fondée sur la connaissance approfondie du vrai et l’aversion la plus décidée pour les lieux communs de l’histoire, — voilà les qualités éminentes qui se déclaraient déjà, il y a trente ans, dans les premiers travaux de M. Ranke. L’auteur de la Critique des historiens modernes était encore inconnu de l’Europe ; mais ce brillant début venait de révéler à sa patrie un historien d’élite, et le jeune professeur de Francfort-sur-l’Oder avait conquis sa place à Berlin auprès des maîtres de la science germanique ; le jour n’est pas loin où le nom de M. Ranke prendra rang dans les lettres européennes. C’est le moment où M. Guizot agrandit chaque jour son rôle d’historien philosophe, c’est la période où M. Augustin Thierry, aussi puissant artiste que critique résolu, ressuscite les Saxons d’Harold et les bourgeois de nos communes. Moins élevé que l’historien de la civilisation, moins dramatique et moins nerveux que le peintre de la conquête d’Angleterre, M. Ranke allait bientôt mériter d’être admis au sein de ce groupe illustre. Le premier volume des Princes et Peuples du midi de l’Europe paraissait en 1827.


II.

L’Histoire des Princes et des Peuples du midi de l’Europe aux seizième et dix-septième siècles comprend deux ouvrages distincts renfermés sous ce même titre : le premier est un tableau de l’empire ottoman et de la monarchie espagnole au XVIe siècle ; le second est la peinture de la papauté depuis Luther. En jetant les yeux sur le premier siècle du monde moderne, M. Ranke a été frappé de deux grands faits dont l’Europe méridionale est le théâtre. Ici ce sont deux états qui, cinquante ans plus tôt, avaient acquis une puissance extraordinaire, et qui pesaient d’un poids terrible dans la balance européenne ; laissez s’écouler un siècle, et cette puissance a disparu. Là au contraire, c’est un état religieux qui vient de perdre la moitié de l’empire des âmes ; ébranlée un instant par cette secousse profonde, l’église de saint Pierre se redresse devant le péril, et au moment où les novateurs raillent sa décrépitude, elle déploie les ressources d’une juvénile énergie. Le précoce affaissement de la Turquie et de l’Espagne, le rajeunissement inattendu de la papauté, voilà le tableau de M. Ranke.

On a pu s’étonner de voir ces deux sujets, l’histoire des Ottomans et l’histoire des Espagnols, réunis dans un même volume et formant un ouvrage à part. Si bizarre qu’elle paraisse, cette disposition s’explique sans peine, si l’on songe à l’ordonnance générale du grand tableau dont les écrits de M. Ranke ne sont que de vastes épisodes. À considérer les choses dans leur ensemble, il y a de singuliers rapports entre la monarchie espagnole et l’empire des héritiers d’Othman. Montesquieu disait il y a cent ans, à propos des puissances commerçantes de l’Europe : « C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde des Turcs et des Espagnols, les hommes du monde les plus propres à posséder inutilement un grand empire. » Je ne sais si M. Ranke a songé à cette curieuse sentence, mais son livre nous en fournit le commentaire. Posséder inutilement un grand empire ! c’est là tout le rôle providentiel attribué à ces peuples par l’ironique sagacité de Montesquieu. Comment donc sont-ils descendus à ces fonctions d’eunuque ? À la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe les Turcs semblent les arbitres de l’Occident ; sous Ferdinand le Catholique, les vieilles Espagnes du roi Pelage recouvrent enfin leur unité, et sous Charles-Quint elles possèdent la moitié de l’Europe et de l’Amérique ; d’où vient que, cinquante ans après, les choses aient si complètement changé ? Pourquoi ce silence de mort là où il y avait tant de bruit et d’éclat ? Cette même question, à propos d’histoires si différentes, explique le plan de l’auteur et l’unité du livre. À côté de ces ressemblances des deux peuples, il y a aussi bien des contrastes qui les rapprochent ; M. Ranke ne les oublie pas. Si quelque chose peut justifier aux yeux de l’historien l’énorme puissance de la maison d’Autriche et d’Espagne, c’est qu’à l’aide de ces forces concentrées dans une seule main, l’immense empire de Charles-Quint a pu arrêter les invasions de l’islamisme. En Afrique, en Italie et jusque sur les frontières de la Turquie, c’est la monarchie autrichienne-espagnole qui a brisé le glaive des sultans et sauvé la chrétienté tout entière,

M. Ranke expose avec une précision substantielle la force et la faiblesse des Ottomans. Organisé pour la guerre, l’empire d’Othman avait besoin de la guerre, et le jour où il s’arrêta dans sa marche, le jour où il eut des frontières définies, le jour où ce ne fut plus un camp, mais un état, ce jour-là fut le commencement de sa ruine. M. Ranke avait à sa disposition les doctes travaux des orientalistes de son pays, surtout les consciencieuses recherches de M. de Hammer ; mais ces recherches ne brillent guère par la netteté : M. Ranke a dégagé de cette science confuse tous les traits essentiels, et il a porté la lumière dans cette ténébreuse histoire de la Turquie. Ses portraits des sultans sont pleins de finesse et d’éclat ; lorsque Soliman, Sélim, Amurat IV, revivent sous sa plume ingénieuse, il ne nous révèle pas seulement le caractère intime de ces hommes, il peint l’abaissement forcé et l’irrémédiable impuissance de cette monarchie sans peuple. — Non, il n’y a point là de peuple, dit très bien M. Ranke ; c’est à bon droit que ces hordes conquérantes portent le nom de leur premier chef Othman ; toute l’histoire des Ottomans ne nous montre qu’un maître et des esclaves. Si quelque chose a maintenu leur état malgré tant de causes de ruine, c’est que, d’une part, aucun nouveau peuple, continuant l’invasion, n’est sorti des contrées asiatiques pour leur disputer au XVIe siècle leur splendide territoire, et que, d’une autre part, la politique moderne s’est constituée précisément à l’époque où l’empire des sultans venait de s’asseoir en Europe ; les Turcs servaient à l’équilibre du monde, et cet empire qu’ils possédaient inutilement pour eux-mêmes, suivant la remarque de Montesquieu, l’Europe n’aurait su à qui le donner. — Les sévères paroles de M. Ranke n’ont rien de blessant pour les Turcs ; je suis touché au contraire, quand je vois l’historien prendre plaisir à signaler les vertus, la loyauté, la bienfaisance des principaux successeurs d’Othman ; ce ne sont pas les hommes, ce sent les institutions que condamne cette ferme et impartiale enquête. Si l’on n’avait pas attendu trois siècles pour introduire dans les lois et les mœurs l’esprit d’une civilisation meilleure, il n’y aurait pas aujourd’hui de question d’Orient.

Des Ottomans aux Espagnols, quel contraste ! C’est ce contraste qui frappe tout d’abord l’attention de l’historien, a Ici un despotisme militaire, là une monarchie germanique et romane ; — d’un côté, un chef sans nation ; de l’autre, un roi, qui, selon l’esprit de la société européenne, est surtout la personnification d’un peuple, le gardien des droits de tous et le bouclier de la patrie ! » Ainsi s’exprime M. Ranke, et cependant, avant le milieu du XVIIe siècle, la monarchie espagnole-autrichienne aura le même sort que l’empire ottoman. Sa force était justifiée par les services qu’elle avait rendus dans la lutte contre l’invasion asiatique ; une fois le péril passé, la dictature cessera, et la monarchie de Charles-Quint sera dissoute. Le tableau de l’Espagne, plus développé que l’histoire des Ottomans, n’est peut-être pas tracé d’une main aussi ferme. J’admire le portrait de Charles-Quint, j’admire surtout la merveilleuse habileté qu’a déployée le peintre dans le tableau de Philippe II et de sa cour ; je regrette seulement que la décadence successive de la monarchie espagnole ne soit pas décrite avec une précision plus large. On connaît la formule favorite de Niebuhr : « Tout le monde sait.., » disait le hardi novateur, et, armé de cette excuse, il omettait maintes choses qui n’eussent pas nui à la clarté. Telle est aussi chez M. Ranke l’horreur des lieux communs, qu’il supprime trop souvent des choses qui seraient nécessaires à l’évidence. De là, on l’a remarqué avec raison, quelque chose de bref et de saccadé dans certaines parties de ses ouvrages ; on dirait une réunion de fragmens plutôt que ce tissu serré dont nulle maille ne peut se rompre. M. Ranke avait à peindre l’affaissement de l’autorité espagnole en Italie, en Sicile, dans les Pays-Bas ; tous les détails qu’il donne sont pleins de nouveauté et d’intérêt ; pourquoi ne sont-ils pas concentrés avec plus d’art ?

Le meilleur titre de M. Ranke, c’est son histoire de la papauté après Luther. Au milieu des qualités plus fortes qui le distinguent, ce qui domine chez lui assurément, c’est la sûreté de coup d’œil et la pénétration. Quelle histoire eût mieux convenu que celle-là pour mettre dans tout son jour la sagacité de l’historien ! l’invention seule du sujet était l’indice d’une rare finesse. La réforme vient de briser l’antique unité de l’église ; il semble que toute la vie de l’intelligence se porte dans cette Europe septentrionale où a été frappé ce grand coup et que le catholicisme n’ait plus désormais pour lui que la sainteté de ses souvenirs. Non ; une sève plus abondante jaillit de l’arbre miraculeux, et ranimé, on le dirait, sous les coups de la cognée, le vénérable tronc va se parer de branches nouvelles. Si l’on songe aux allures hautaines de l’esprit du nord, comment ne pas admirer la sagacité de l’historien qui a retrouvé ce grand fait et y a consacré de savantes recherches ? Ce n’est pas à Munich ou à Vienne, c’est dans la capitale même du protestantisme allemand qu’a été tracé ce sympathique tableau de la renaissance catholique au XVIe siècle.

La justice de M. Ranke pour le catholicisme ne va pas jusqu’à voiler toutes les misères de son sujet. Frappé de l’esprit d’équité qui inspire l’éminent historien, l’écrivain qui s’est chargé de faire connaître son œuvre à la France n’a pas craint de défigurer la grande peinture qu’il prétendait reproduire. Sous prétexte de mettre à profit l’impartialité du peintre, on le rendait coupable d’une étrange partialité en sens contraire. Une protestation très nette de M. Ranke a rétabli son droit, et jusqu’à ce que nous possédions une traduction loyale de l’histoire des papes aux XVIe et XVIIe siècles, c’est le texte allemand qui doit seul être lu avec confiance. — Le premier livre est une introduction brillante qui nous conduit de la naissance de l’église à la fin du XVe siècle. M. Ranke excelle dans ces tableaux rapides. Habile à éviter ce qui est connu, il ouvre à l’esprit maintes échappées lumineuses et provoque utilement la pensée. Les désordres de la papauté à la fin du XVe siècle sont décrits à larges traits ; mais bientôt, après Alexandre M et ce César Borgia qu’il appelle si bien un virtuose dans l’art du crime, que d’intéressantes figures il déroulera sous nos yeux ! Connaissez-vous un tableau plus spirituellement profond que celui de Jules II et de Léon X ? Point de déclamations protestantes, c’est à peine si le nom de Luther est prononcé ; mais voyez cette ivresse des plaisirs de l’esprit si parfaitement décrite en quelques pages ! Il y avait à Rome le temple le plus saint de la terre, la vieille basilique de Saint-Pierre, la métropole de la chrétienté ; Jules II la fait abattre pour en construire une autre d’après les modèles antiques. Léon X est bon, aimable, généreux, mais il veut vivre, ma vol viver, dit un ambassadeur vénitien, Marco Munio, dans son rapport au doge, et c’est le gardien de la foi qui introduit en Europe toutes les grâces païennes de la renaissance. Pendant ce temps-là, Luther grandit au fond de son couvent : gracieux et dramatique prologue d’une telle histoire ?

Un des faits les plus importans qu’ait signalés M. Ranke, c’est l’apparition au sein du clergé italien d’un mouvement d’édification et de réforme assez semblable à ce que fut le protestantisme des premiers jours. Déjà, sous Léon X, à l’époque où c’était la mode et le ton général de persifler les vérités chrétiennes, à l’époque où un dilettantisme raffiné substituait les jouissances de l’art païen aux enseignemens de Jésus, cinquante ou soixante prêtres, réunis à l’église de Saint-Sylvestre et Dorothée, non loin de l’endroit où la tradition place la demeure de saint Pierre, avaient formé sous le titre d’Oratoire de l’amour divin une conférence et presque un ordre religieux où des âmes ardentes et pieuses se fortifiaient mutuellement dans la foi. Ce mouvement de régénération chrétienne, assez peu remarqué jusqu’ici, bien qu’il soit consigné dans Caracciolo, l’intéressant biographe de Paul IV et de saint Gaétan, n’a pas manqué d’attirer la sympathique attention de M. Ranke ; il le suit d’un regard pénétrant à travers toutes les vicissitudes de ces dramatiques années ; il montre avec joie le peu de distance qui séparait alors les catholiques des protestans, et on devine les regrets de l’écrivain, lorsque les deux partis, emportés par les complications de la lutte ou séparés de plus en plus par les passions qui s’enflamment, ont consommé le fatal divorce. Quelle distance, hélas ! de la sage modération, de la prudente humanité du cardinal Contarini, qui joue un si grand rôle dans les conférences de Ratisbonne en 1540, aux téméraires emportemens d’Ignace de Loyola ! L’apparition du fondateur des jésuites a quelque chose de nécessaire dans l’habile récit de l’historien, et je ne pense pas que l’œuvre de ce bizarre et puissant personnage ait jamais été décrite avec une précision plus piquante, appréciée avec un plus vif sentiment du vrai. Derrière le christianisme italien du XVIe siècle, impuissant, même chez les meilleurs, à dominer une révolution terrible, on voit subitement apparaître le christianisme espagnol avec ses étranges ardeurs et son esprit de conquête. Il y avait eu un moment, M. Ranke le montre à merveille, où l’on était disposé aux concessions mutuelles ; l’Allemagne ne voulait pas l’abandon complet de la hiérarchie, l’Italie avait le goût des réformes. Ce moment-là passé, on alla toujours se séparant davantage. Calvin est plus anticatholique que Luther, et après que les jésuites sont constitués, les efforts des théatins sont inutiles. Ainsi deux ruisseaux prennent leur source sur une même montagne ; ils grandissent, ils coulent, ils s’éloignent l’un de l’autre, et, comme dit Pascal, en voilà pour jamais.

Cette analyse des différentes phases que parcourt la régénération de l’église est de main de maître. Il faut recommander aussi la peinture des papes qui se succèdent de Paul III à Pie V, fines et doctes études où la bienveillance ne nuit pas à la pénétration. Le portrait de Grégoire XIII, celui de Sixte-Quint surtout, tracés tous les deux à l’aide de précieux documens inédits, donnent une conclusion logique à tout le volume et couronnent noblement ce grand tableau. Nous avons vu, en débutant, l’insouciante papauté de Léon X, et nous voici arrivés à l’homme en qui se relève la puissance d’Innocent III. L’église, au commencement du XVIe siècle, donnait le signal du scepticisme mondain ; le siècle finit à peine, et cette brillante cour de Rome, dont l’incrédulité provoqua la révolte de Luther, va imposer la foi autour d’elle avec une irrésistible autorité. Les arts avaient ouvert la révolution religieuse, les voilà devenus un instrument de la restauration catholique ; à l’Arioste succède le Tasse, Raphaël et Michel-Ange sont remplacés par les Carraches. On se passionnait naguère pour la langue de Platon et de Démosthènes ; voyez maintenant le grand helléniste, Alde Manuce, attendant à la porte de l’université des auditeurs qui n’arrivent pas ! Encouragés par la faveur de la cour, les philosophes du temps de Léon X discutaient librement sur l’immortalité de l’âme et ne craignaient pas d’adopter le sentiment d’Aristote ; que sont devenus leurs successeurs ? Telesio, malgré sa circonspection, est confiné dans sa petite ville ; Campanella est obligé de chercher son salut dans l’exil, et Giordano Bruno est condamné au feu. Le secret de cette révolution est l’unité même du livre de M. Ranke.

La partie la plus sympathique de ce tableau, c’est assurément la période où des tentatives de conciliation étaient faites par l’Oratoire de l’amour divin. Ce que M. Ranke appelle la restauration catholique est trop souvent une réaction violente qui passe le niveau sur le génie italien. L’auteur a beau se piquer d’impartialité, il a beau raconter avec une ingénieuse bienveillance ce qui est ordinairement le texte de déclamations passionnées : il y a un point où cette impartialité fait défaut. Lorsqu’il peint, non plus la résistance de l’église en péril, mais ses efforts triomphans pour reconquérir l’empire spirituel du monde, pourquoi accorde-t-il si peu d’attention à notre XVIIe siècle ? C’est là le plus glorieux épisode dans la grande bataille intellectuelle du monde moderne. Le jour où Bossuet, et avec lui toute l’église cartésienne, relève d’une main si puissante la bannière du catholicisme, la compression de l’Italie est rachetée par d’immortels chefs-d’œuvre. Et n’est-ce pas cette grande école française qui a réalisé l’idéal entrevu de loin par les Caraffa et les Contarini ? La philosophie et la religion sont d’accord, et Leibnitz peut songer de nouveau, comme les théologiens de Ratisbonne, à réunir ce que les déchiremens du XVIe siècle ont si cruellement séparé. M. Ranke excelle dans le détail ; il excelle surtout à découvrir les épisodes qui éclairent l’histoire générale de l’Europe. Personne avant lui n’avait embrassé dans leur ensemble les vastes entreprises de la politique romaine, lorsque le catholicisme, assuré de la victoire dans l’Europe du midi, redoublait d’activité et de zèle pour s’emparer de l’Europe du nord. Il révèle toutes les phases ignorées de cette grande expédition, il suit cette propagande en Allemagne, en Hollande, en Pologne et jusque dans le palais de Gustave-Adolphe ; mais encore une fois, c’est le magnifique essor de l’église gallicane au XVIIe siècle qui devait former le centre du tableau. Quelques pages un peu ternes sur Port-Royal ne suffisaient pas ici, et ce beau livre, si rempli de faits nouveaux, d’indications pénétrantes, ressemble plus, l’oserai-je dire ? à un précieux fragment qu’à une composition achevée. Je m’associe avec émotion aux espérances religieuses par lesquelles M. Ranke termine son œuvre ; j’applaudis à ce vif désir de l’unité, à ces larges et libérales pensées où se révèle une âme vraiment chrétienne ; mais n’y a-t-il pas beaucoup de vague dans ces conclusions même ? et l’auteur ne parlerait-il pas avec plus de précision et d’autorité, s’il avait donné à l’église de Pascal et de Bossuet la grande place qui lui est due ?

Le premier volume des Princes et Peuples du Midi de l’Europe est de 1827 ; les trois autres, qui forment spécialement l’histoire des papes aux XVIe et XVIIe siècles, n’avaient complètement paru qu’en 1836. Pendant ces neuf années, M. Ranke avait visité plusieurs fois l’Italie, surtout il avait remué de fond en comble les archives vénitiennes, et découvert dans les relations des ambassadeurs de Saint-Marc les plus précieux documens sur l’histoire moderne de l’Europe. Grâce à ces documens, deux épisodes du XVIe et du XVIIe siècle s’éclairèrent à ses yeux d’une lumière subite. Comme ils ne pouvaient trouver place dans son histoire, il les traita séparément. Le premier de ces mémoires, intitulé Don Carlos, infant d’Espagne, parut à Vienne en 1827 ; le second, De la Conjuration contre Venise en 1618, fut publié à Berlin en 1831. Don Carlos, infant d’Espagne, est une curieuse page d’histoire, pleine de netteté et d’attrait ; mais le plus important de ces travaux, une véritable conquête scientifique, une précieuse étude où éclate toute la sagacité d’un maître, c’est le mémoire sur la conjuration de Venise.

Rien de plus obscur que ce singulier événement. Au commencement de l’année 1618, le bruit se répand tout à coup en Italie qu’une conspiration formidable contre la république de Saint-Marc vient d’être découverte et a été immédiatement punie. Le conseil des dix devait être massacré, la ville pillée, la flotte incendiée. Le duc d’Ossone, vice-roi de Naples, don Pierre de Tolède, gouverneur de Milan, don Alphonse de Cueva, marquis de Bedmar, ambassadeur à Venise, tous trois au service de l’Espagne, étaient, disait-on, à la tête du complot ; ils avaient soudoyé des mercenaires français pour faire le coup. Heureusement quelques-uns de ces aventuriers français avaient révélé la conspiration au conseil des dix ; leurs chefs avaient été pris, interrogés, jugés et étranglés dans leurs cachots. Tel était le récit qui courait de bouche en bouche et qui se trouve consigné dans les chroniques du temps. L’accusation parut extraordinaire, et plus d’un refusa d’y croire. Quoi donc ? les Espagnols et les Français, dont la lutte agitait l’Europe, se seraient réunis contre Venise ! un vice-roi, un ambassadeur, un gouverneur espagnol, auraient conclu un traité avec des spadassins ! était-il possible d’admettre une pareille fable ? Ce n’était pas contre Venise, c’était contre les Turcs que les aventuriers français préparaient un coup de main, et les Vénitiens, alliés des Turcs, s’étaient chargés eux-mêmes d’arrêter et de punir les coupables pour complaire au sultan ! — Ces deux versions se partageaient les esprits ; quant aux sénateurs de Venise, ils gardaient un silence absolu. À peine quelques explications incomplètes furent-elles données aux cours étrangères. Cinquante ans s’écoulent, et quand tous les intéressés ont disparu de la scène, les chroniqueurs officiels de Venise se hasardent à raconter l’histoire ; mais leur relation est si confuse, elle est si remplie de réticences et de contradictions flagrantes, que l’obscurité redouble. Alors paraît un historien qui prétend satisfaire la curiosité du public. C’est un Français du XVIIe siècle, un écrivain habile, dramatique, volontiers déclamatoire, l’abbé de Saint-Réal, qui s’empare du mystérieux sujet et veut être le Salluste de ces Catilinas de Venise. Par malheur, il se préoccupe moins de la vérité que de l’intérêt ; le sens historique lui manque, et le document où il puise est un de ces documens falsifiés comme il s’en fabriquait alors, surtout à Venise, avec une industrieuse audace. Ce document, intitulé Sommario della Congiura contra la citta di Venetia, est un tissu d’inventions fabuleuses. Saint-Réal le commente, l’amplifie, comble à son gré les lacunes, arrange enfin ce libretto comme le poète dramatique développe sa fable, et il résulte de ce travail le plus étrange roman qui se puisse imaginer. Des personnages de fantaisie prennent la place des acteurs réels ; on assiste à la torture, on entend les aveux, on voit le supplice de gens qui n’existèrent jamais.

Bien que ce roman ait eu d’abord beaucoup de crédit, même à Venise, on ne tarda pas à en remarquer les singulières invraisemblances. Grosley l’avait discuté au dernier siècle sans arriver lui-même à une conclusion certaine ; au commencement de ce siècle-ci, deux écrivains reprirent à un point de vue nouveau l’histoire de Saint-Réal, et crurent avoir décidément substitué la vérité historique aux inventions de l’ingénieux abbé ; je parle de M. Chambrier, membre de l’académie de Berlin, et du célèbre administrateur de l’empire, M. le comte Daru. M. Chambrier ne fait que développer le récit qui avait cours en Italie peu de temps après la conjuration de 1618 : le corsaire Jacques-Pierre aurait préparé une expédition contre les ports de la Turquie, et les Vénitiens auraient sacrifié le hardi brigand à leurs alliés de Constantinople. M. Ranke n’a pas de peine à démontrer, pièces en mains, tout ce qu’il y a de faux dans ce système ; cette prétendue rectification de Saint-Réal n’est pas moins fabuleuse que le roman du narrateur français. L’erreur de M. Daru est plus compliquée, plus spécieuse, et aujourd’hui encore l’explication que l’historien de Venise a donnée du mystérieux événement de 1618 est réputée la seule vraie. M. Daru ne croit pas à la conjuration imaginée par Saint-Réal et reproduite avec une verve tragique dans la Venice preserved d’Ottway ; il a découvert dans des documens inédits que le duc d’Ossane, vice-roi de Naples, avait conçu le projet de se rendre indépendant de l’Espagne et de s’approprier la royauté des Deux-Siciles. Venise, en haine de la puissance espagnole, poussait le duc à cette révolte ; mais quand le plan fut découvert, le conseil des dix, afin de détruire les preuves de sa complicité et de détourner la colère de l’Espagne, fit juger secrètement et égorger dans la prison les agens subalternes qu’elle avait sous la main. Tel est le système de M. Daru, système habile, et qui, exposé avec talent, a obtenu le plus rapide succès. C’est ainsi que la Biographie universelle, à l’article d’Ossone, ne craint pas de déclarer le débat terminé : « Enfin M. Daru, après de longues recherches, a trouvé le fil véritable de cet événement. »

Pour qui lira le curieux écrit de M. Ranke, il demeurera, évident que ces longues recherches auraient pu être mieux conduites, car ce brillant épisode de la conjuration de 1618, où M. Daru croyait avoir découvert la vérité, vainement cherchée depuis deux siècles, atteste chez lui un talent de combinaison ingénieuse bien plutôt que la patience, la sagacité et surtout l’ardent amour du vrai, sans lesquels il n’y a point d’historien. Deux faits ont été confondus et brouillés par M. Daru. D’abord, à la fin de 1617 et au commencement de 1618, quelques-uns de ces mercenaires dont Venise était pleine, corsaires, lansquenets, à la fois soldats et bandits, au milieu d’une inaction qui leur pèse, tiennent quelques propos de soudards au sujet des riches trésors de la république. Leur chef était un corsaire normand appelé Jacques-Pierre, aventurier sans feu ni lieu, audacieux, rusé, prêt à tout, et qui avait eu plusieurs fois l’ambition de jouer un rôle dans la politique européenne. Il avait été au service du duc d’Ossone et s’était battu pour l’Espagne, ce qui ne l’avait pas empêché en 1615 de pénétrer mystérieusement auprès de Simon Contarini, ambassadeur de Venise à Rome, et de lui révéler certains projets de la cour de Madrid sur l’empire ottoman. L’Espagne au XVIIe siècle voulait résoudre à son profit la question d’Orient, comme la Russie au XIXe et Jacques-Pierre, bien qu’il fût aux gages du vice-roi de Naples, se disait trop bon Français pour permettre ce nouvel accroissement de la puissance espagnole. Il avait toujours ainsi des mystères à révéler et des intrigues à conduire ; il changeait sans cesse de maîtres et d’ennemis. Engagé aujourd’hui sous la bannière du duc d’Ossone, il avait eu la veille le commandement des galères toscanes. Depuis 1615, c’était le service de Venise qui le tentait. Un jour, mécontent de son oisiveté, irrité des négociations et des lenteurs, il montre à ses amis, du haut du campanile de Saint-Marc, les palais et les trésors de cette brillante cité, qui témoignait si peu d’empressement à lui confier ses navires. Ce n’était pas là une conjuration précise, encore moins une conjuration solennelle, pathétique, à la façon de Saint-Réal et d’Ottway. Que Jacques-Pierre et ses compagnons aient eu l’idée de piller Venise, cela est certain ; qu’ils se soient adressés à l’ambassadeur espagnol Bedmar, ainsi qu’au vice-roi de Naples, pour chercher quelque appui auprès d’eux, rien de plus naturel ; de là à une complicité entière, il y a loin. M Bedmar ni le duc d’Ossone n’avaient répondu aux ouvertures des aventuriers. Un neveu du grand Lesdiguières, nommé Juven, arrive à Venise, et Jacques-Pierre lui communique ses plans ; aussitôt Juven, celui-là même dont le nom, bizarrement estropié, est devenu le Jaffier de Saint-Réal, va tout déclarer au doge. Juven était un cœur français ; il soupçonna que ce coup de main pourrait bien tourner au profit des Espagnols, et arrêta l’affaire avant qu’elle fùt engagée. Jacques-Pierre et les siens furent pris et mis à mort.

Tel est le premier fait qui a servi de point de départ à la combinaison de M. Daru. Il n’était déjà plus question du corsaire normand et de ses bandits, lorsqu’un an après leur supplice, en 1619, le brillant et aventureux vice-roi de Naples, menacé d’une disgrâce à Madrid, songe un instant à se créer une royauté indépendante. Il demande l’appui de Venise ; mais Venise redoute une nouvelle guerre avec l’Espagne. Les projets du duc d’Ossone sont repoussés, et bientôt un vice-roi espagnol, le cardinal Borgia, vient prendre à Naples la place du duc, qui meurt à Madrid dans une prison d’état. Voilà les deux faits très distincts qu’a réunis M. Daru, et c’est ainsi que le duc d’Ossone et la seigneurie de Venise se seraient rendus coupables d’une odieuse trahison dont la victime eût été le bandit Jacques-Pierre. Les archives de Venise, les lettres des ambassadeurs, les délibérations des dix, par-dessus tout l’exacte appréciation des dates et une enquête minutieuse et précise qui n’admet que les points démontrés, ont permis à M. Ranke de marcher d’un pas sûr à travers tant de faux témoignages et d’explications romanesques. Son mémoire n’est pas seulement un modèle de discussion érudite ; toutes les qualités littéraires de l’auteur s’y retrouvent, quand il le faut, avec un vigoureux éclat. Les portraits de tous ces sacripans de Venise, Jacques-Pierre et son secrétaire l’ivrogne Renault, sont pleins de vérité et de vie ; le duc d’Ossone est bien l’intrépide aventurier dont l’élégance fait contraste avec la brutale audace de Jacques-Pierre ; Bedmar, Juven, Montcassin, le conseil des dix, sont dessinés en quelques traits avec la précision d’une main sûre d’elle-même.

A côté de la Conjuration de Venise et de Don Carlos, infant d’Espagne, il faut placer un autre mémoire très curieux sur la poésie italienne. En étudiant dans les sources mêmes les destinées de l’Europe du midi depuis le XVIe siècle, M. Ranke a fait sur maintes questions particulières des trouvailles du plus haut prix. Ce ne sont pas là de grands épisodes devenus eux-mêmes des histoires, comme l’Antonio Perez et la Marie Stuart que M. Mignet a détachés du vaste tableau qu’il prépare ; ce ne sont souvent que de simples notes, mais les notes d’un écrivain d’élite, et sans parler de l’instruction qu’elles renferment, ne ressent-on pas un vif plaisir à pénétrer dans le cabinet du maître, à surprendre ses procédés secrets, à voir avec quel soin il choisit et éclaire les matériaux de son œuvre ? J’ai apprécié déjà sa ferme et lumineuse Critique des historiens modernes, j’aurais pu signaler à la fin des Princes et Peuples du Midi de l’Europe un appendice plein d’intérêt sur ces relations des ambassadeurs vénitiens dont M. Ranke a le premier révélé toute l’importance ; l’étude sur la poésie italienne publiée en 1837 est un excellent chapitre d’histoire littéraire. Il y a dans la littérature italienne du moyen âge une composition célèbre intitulée Reali di Francia. C’est un long recueil en prose de traditions épiques. La chanson de Roland, la chronique du faux Turpin, l’histoire des quatre fils Aymon, les principaux épisodes de l’épopée carlovingienne, tout s’y retrouve ; les traditions slaves et les traditions germaniques se mêlent dans ce long tableau avec une confusion pittoresque, à peu près comme dans les narrations des improvisateurs vénitiens, lorsque le raccontatore, sur le quai des Esclavons, rassemble après l’Ave Maria ses auditeurs avides et passe de l’histoire des quatre fils Aymon aux exploits de Charles XII. On ne possédait qu’une partie des Reali di Francia ; le recueil, tel qu’on le trouve imprimé, contient le récit de la prédication du christianisme, le récit de l’invasion hongroise et le début seulement des traditions carlovingiennes ; il s’arrête aux premières aventures de Roland. Or M. Ranke a trouvé à Rome, dans un manuscrit de la bibliothèque Albani, la suite des Reali di Francia. À l’aide de ce précieux document, il recompose cette étrange iliade, il en suit l’histoire en Italie, il veut savoir l’influence qu’elle a exercée sur les imaginations, et se demande comment cette peinture épique, très bizarre sans doute, mais grave, sérieuse, convaincue, s’est transformée peu à peu dans les tableaux à demi sérieux, à demi ironiques de Pulci, dans les inventions amoureuses de Boiardo, dans les étincelantes fantaisies de l’Arioste. Il appartenait à l’historien de Léon X de montrer ainsi dans une question précise cette grande transformation des idées et des mœurs qui faisait succéder aux naïves croyances du moyen âge le libre esprit du monde moderne. Nulle part ce passage ne s’est fait avec plus de grâce qu’en Italie ; des Reali di Francia à l’Orlando furioso, il y a une série d’évolutions qui forment le plus charmant commentaire de l’histoire politique.


III.

M. Ranke n’a pas seulement consacré ses études à ce qu’il appelle la société germanique et romane ; l’Europe orientale nous offre des races nouvelles qui depuis trois siècles ont leur place marquée dans notre histoire. Déjà, à propos de l’Europe du XVIe siècle, l’habile écrivain avait été amené à tracer le tableau de l’empire ottoman ; il devait la même attention à la race slave, et parmi les peuples qui la composent, il a choisi le plus intéressant, le plus digne de sympathie et de conseils, le peuple serbe. Ce choix fait honneur au sérieux libéralisme de M. Ranke. Ce n’est qu’un épisode assurément que cette révolution, et ces montagnards serbes occupent un médiocre espace sur la carte d’Europe ; mais tous les événemens qui agitent et disloquent depuis un demi-siècle l’empire des Bajazet et des Sélim se rattachent à l’insurrection de la Servie. M. Ranke a compris l’importance de cette tragédie obscure, en même temps que son cœur généreux prenait plaisir à glorifier les efforts et le dévouement d’une race opiniâtre. Cette double inspiration n’a pas été infructueuse ; l’Histoire de la révolution de Servie[1] est une de ses œuvres les plus attrayantes. Le dramatique intérêt de la chronique s’y marie ingénieusement à la gravité de l’histoire ; un souffle de poésie circule dans ces pages émouvantes, et tous ces sauvages héros des bords du Danube et de la Save, encadrés dans le tableau général de l’Europe, auquel les rattache la sagacité de l’historien, semblent gagner à ce contraste je ne sais quelle sauvage majesté.

D’abord, quel poétique tableau que celui des origines des Serbes ! M. Ranke résume à merveille leur primitive histoire, et il est impossible de ne pas être ému lorsqu’on voit ce noble peuple, si fier, si indépendant, ce peuple qui ne s’était soumis ni aux Grecs ni aux Latins, qui avait vaincu les Russes et arrêté les Mongols, tomber au XVIe siècle sous la domination musulmane. Ce qu’il devint alors, il faut le demander au récit de M. Ranke. Le souvenir d’une grandeur passée vivait toujours dans les chants des poètes, et l’on pense bien que ces chants nationaux, les plus nombreux, les plus naïvement héroïques qu’il y ait dans aucune des littératures primitives de l’Europe, ces chants qui enthousiasmaient Goethe, ont fourni de précieuses couleurs au peintre ; mais ce n’est pas seulement l’histoire de la Servie que nous donne M. Ranke, c’est un tableau des révolulutions intérieures de la Turquie depuis les dernières années du XVIIIe siècle. Au moment où l’esprit de la France transformait l’Europe, au moment où des souverains comme Gustave III, Clément XIV, Joseph II, des hommes d’état comme Pombal, Aranda, Struensée, appliquaient les réformes provoquées par le siècle immortel de Montesquieu et de Turgot, ce travail de régénération universelle pénètre jusque dans la cour des sultans, et Sélim III, — M. Ranke le prouve admirablement, — mérite une place dans le groupe des novateurs couronnés.

C’est ce mouvement d’idées libérales qui réveille le patriotisme des Serbes. Le sentiment de l’indépendance nationale, entretenu depuis des siècles par les mélodies de la guzla, s’élève tout à coup aux espérances les plus hardies, et la guerre de la Russie avec les Turcs en 1789 fournit une occasion toute naturelle à la belliqueuse ardeur des opprimés. M. Ranke démêle avec sa précision habituelle les différentes phases et les influences secrètes de la lutte. La France soutenait la Turquie. Un ambassadeur vénitien de ce temps-là, cité par M. Ranke, le déclarait expressément : La Francia che sempre ha preso cura per la sussistenza di questo impero, etc. Mais tandis que la Russie, dans un intérêt plus manifeste aujourd’hui que jamais, favorisait l’émancipation nationale des peuples slaves de l’empire turc, la France, tout en prêtant son appui au divan, rendait un meilleur service à ces peuples : elle réformait l’empire de Sélim III et préparait ainsi pour les Serbes une situation indépendante qui ne les livrait pas aux tsars. Un instant, cette politique de la France sembla prendre un autre cours. Le général Bonaparte avait conçu le projet de fonder un empire d’Orient ; maître de l’Egypte, il venait d’attaquer la Syrie, et la Turquie, effrayée, s’était alliée à ses antiques ennemis de Saint-Pétersbourg. C’est alors qu’on vit la flotte turque et la flotte moscovite voguer ensemble dans la Méditerranée, et le calife de Rome, — le sultan prenait encore ce titrer — s’employer à rétablir le trône des successeurs de saint Pierre. Repoussé à Saint-Jean-d’Acre, le vainqueur de Jaffa renonça à ses projets ; l’empire d’Occident s’offrait à lui, et dès lors on vit reparaître la politique traditionnelle de la France. Les Turcs étaient les plus sincères alliés de Napoléon : « Nous sommes inséparablement unis, disait l’empereur en 1806 à un envoyé du sultan, aussi unis que la main droite et la main gauche. » On sait pourtant qu’à Tilsitt les intérêts de la Turquie furent abandonnés par Napoléon ; on sait aussi qu’en 1812, encore irrité de la défection de son ancien allié, le divan osa refuser à l’empereur le concours actif sur lequel il comptait au moment d’envahir la Russie. À ces péripéties de la politique européenne correspondent les phases diverses de l’insurrection de la Servie. M. Ranke trace une peinture animée des chefs qui la conduisent. La première guerre de délivrance en 1806 et 1807, l’établissement du premier gouvernement national, l’administration de Kara-George, la guerre de 1809 terminée par la paix de Bucharest, celle de 1813 qui ramène la Servie sous le joug musulman, enfin l’insurrection de Michel Obrenowitch, le règne despotique de ce chef impitoyable qui semble n’avoir conquis que pour lui-même l’indépendance des Serbes, l’immense opposition qui le renverse et les divers essais de gouvernement qui se succèdent au sein d’un peuple mal préparé encore à sa tâche, ce sont là de vivans tableaux qui font autant d’honneur à l’énergie du peintre qu’à la sage et libérale inspiration du publiciste.

Au milieu de ses études sur e monde moderne, M. Ranke ne s’était pas encore spécialement occupé de l’Allemagne. En jetant les yeux sur les affaires allemandes du XVe et du XVIe siècle, il fut frappé de l’importance des travaux de la diète germanique. Depuis le commencement du XVe siècle jusqu’à la guerre de trente ans, toute la vie politique de l’Allemagne est dans les délibérations de ce grand conseil. Plus tard, des puissances nouvelles s’établiront, et ce sera en Prusse, en Autriche, souvent même dans les états secondaires, qu’il faudra chercher l’explication des événemens. De 1400 à 1638, la diète est le foyer de la politique allemande. M. Ranke résolut d’écrire cette histoire, trop reléguée jusque-là sur le second plan. C’est l’originalité de ce brillant maître d’ouvrir ainsi des routes inexploitées, et de s’y porter avec toutes ses forces. « Le hasard, écrit-il, me servit merveilleusement. Pendant l’automne de 1836, au moment même où j’en avais besoin, j’eus le bonheur de découvrir aux archives de Francfort-sur-le-Mein une collection d’un prix inestimable : ce sont quatre-vingt-seize manuscrits in-folio qui embrassent tous les actes de la diète de 1414 à 1613. » Autorisé à compléter ces documens dans les archives secrètes de Dresde et de Berlin, M. Ranke eut bientôt rassemblé un grand nombre de pièces qui éclairaient à ses yeux d’une lumière inattendue les différentes phases de la révolution religieuse. Ce n’était pas d’abord la réforme qui devait être le centre du tableau : M. Ranke a peu de goût pour les matières souvent traitées, il aime à être en quelque sorte l’inventeur même de son sujet ; mais comment raconter l’Allemagne du XVIe siècle sans donner la première place à l’entreprise de Luther ? Il réunit l’histoire du protestantisme à cette histoire politique dont il avait conçu l’idée, et la publia sous ce titre : Histoire d’Allemagne au temps de la reformations.

Il était difficile que cette double direction de la pensée de l’auteur ne fût pas funeste à l’ordonnance de l’ouvrage. Ce n’est pas tout : M. Ranke avait publié en 1839 les deux premiers volumes de son livre ; il avait déjà exposé les origines de la réforme, et conduit son récit jusque vers 1530, lorsque, voulant rattacher son sujet aux événemens de l’histoire européenne, il entreprit de nouveaux voyages à la recherche de ces documens politiques dont nul mieux que lui n’apprécie la valeur. M. Ranke ne se demandait pas seulement quelle avait été l’influence de la réforme sur les autres contrées de l’Europe : « L’empereur d’Allemagne, dit-il ingénieusement, régnait aussi sur l’Espagne, sur les Pays-Bas, sur une partie de l’Italie. Ce n’était pas comme successeur de Maximilien, c’était comme chef d’un immense empire, composé d’élémens très divers, qu’il prenait ses décisions, et l’histoire d’Allemagne sous Charles-Quint est impossible, si l’on n’en puise pas une bonne part dans les chancelleries étrangères, a Entraîné par ces vues brillantes, M. Ranke changea de plan une troisième fois. Il partit pour Bruxelles, où un habile érudit venait de découvrir au fond d’un dépôt abandonné tout un recueil de pièces manuscrites sur l’histoire religieuse des Pays-Bas ; puis il se rendit à Paris, et fouilla d’une main avide dans les trésors de notre grande bibliothèque. Quatre ans plus tard, il mettait au jour les trois derniers volumes de l’Histoire d’Allemagne.

Ce que tant de voyages et de recherches ont dû produire chez un homme tel que M. Ranke, on le devine aisément : le tumultueux travail des peuples germaniques après ce long ébranlement de la réforme, la guerre des paysans, le soulèvement des anabaptistes, les luttes du nord et du midi, l’intervention des puissances européennes, qui mettent à profit ce grand débat, et les péripéties nouvelles qui en résultent, le siège de Vienne par les Turcs, le sac de Rome par les lansquenets du connétable de Bourbon, la conférence de Ratisbonne, le concile de Trente, tous ces épisodes ont permis à l’historien de déployer l’érudition sobre et choisie ainsi que l’habileté ingénieuse où il excelle. Par malheur, c’est trop une succession de tableaux. Ce qu’il y a de fragmentaire dans le talent de M. Ranke n’a jamais paru plus visiblement qu’ici. On voudrait que l’historien eût plus de souffle ; au lieu de ces fines études, on voudrait une large peinture à fresque. Ce n’est pas à M. Ranke qu’il est besoin de rappeler que l’histoire est une œuvre d’art. Si, avant de prendre la plume, il avait composé d’avance tout son tableau dans sa pensée, s’il n’avait pas changé de plans et de projets à mesure que l’horizon s’agrandissait devant lui, les trésors de son érudition ne se seraient pas répandus au hasard. L’Histoire d’Allemagne au temps de la réformation est un recueil plein de richesses ; ce n’est pas le digne pendant que M. Ranke devait donner à son Histoire des Papes.

Non, l’histoire n’est pas seulement la tâche de l’érudit et du penseur ; si l’artiste ne vient pas mettre en œuvre les vues judicieuses du publiciste et les recherches du savant, le monument projeté ne s’élèvera pas. Comme entre le poète et son rêve, il faut aussi entre l’historien et son sujet cette amoureuse union qui seule produit la vie. Docile aux conseils de son inspiration, M. Ranke eût-il fait revivre cette verte figure de Frédéric II, qui exige du pinceau tant de vigueur et d’audace ? A coup sûr, je n’irai pas jusqu’à le nier ; je suis persuadé cependant qu’il s’y serait préparé d’une façon plus sérieuse, et qu’il eût compris la nécessité de renouveler sa manière. Or M. Ranke, nommé historiographe du roi Frédéric-Guillaume IV, fut chargé officiellement d’écrire une histoire de la Prusse ; il y employa aussitôt toute l’ardeur de son zèle et toutes les ressources de son érudition, mais ce fut en rapporteur habile plutôt qu’en artiste librement inspiré. Les Neuf Livres de l’Histoire de Prusse, — tel est le titre de M. Ranke, — sont surtout une longue étude sur Frédéric II. L’auteur, dans son premier livre, parcourt rapidement les siècles où s’agrandit peu à peu le rôle de la maison de Brandebourg ; le second et le troisième, consacrés à Frédéric-Guillaume Ier, nous conduisent de 1725 à 1740 ; les six derniers présentent le tableau complet de la Prusse sous le glorieux capitaine de la guerre de sept ans. Pourquoi suis-je obligé de le dire ? il est visible, dès le début, que M. Ranke ne maîtrise pas son sujet avec cette force, cette impartialité sereine, qui sont le mérite éminent de ses premiers travaux. Les deux livres sur Frédéric-Guillaume Ier ne sont qu’un adroit panégyrique [2] ; mais c’est surtout l’histoire de Frédéric II qui soulève des objections graves. Si l’on cherche dans l’ouvrage de M. Ranke une connaissance précise des faits, une exposition lucide des campagnes et des négociations du roi, un sentiment vrai du rôle agrandi de la Prusse, on y trouvera sans doute ces qualités précieuses ; ce qui manque, c’est la vivante peinture de ce Frédéric II qui joignait de si mesquines pensées aux vertus d’un fondateur d’empire. C’est surtout dans un tel sujet que les descriptions abstraites ne suffisent pas. Je pénètre bien les desseins du monarque, j’assiste à ses batailles, je comprends la grandeur inattendue conférée à la Prusse, je vois cette maison de Brandebourg prendre victorieusement, au nom du protestantisme du nord, le rôle souverain que la Suède avait essayé de se donner au XVIIe siècle ; mais où est l’âme puissante qui remplit toute la monarchie prussienne ? Où est ce Frédéric II qui communique partout sa verve et son ardeur ? En présence d’une transformation si profonde, le lecteur reste froid ; nous écoutons avec fruit une dissertation ingénieuse : nous ne voyons pas assez l’adversaire de l’Autriche introniser vaillamment son Jeune peuple au sein de la vieille Europe.

Averti par le peu de succès d’un ouvrage où il avait montré cependant une vive intelligence politique, M. Ranke est revenu avec amour à ce XVIe et à ce XVIIe siècle qui sont comme la patrie de sa pensée. Il avait étudié le rôle de la Turquie, de l’Espagne, de l’Italie et de l’empire pendant cette tumultueuse période ; la France vient de l’attirer à son tour. Quel est le grand fait qui domine l’histoire de France de François Ier à Louis XIV ? M. Ranke le signale avec précision : c’est l’établissement d’une monarchie inconnue jusque-là chez les nations germaniques et romanes.

On a dit souvent que la France a le privilège de conduire le monde ; l’historien allemand nous en rend témoignage, et il apporte à l’appui de ce privilège des considérations toutes nouvelles. — L’office de la France, s’écrie-t-il, est de briser d’époque en époque les lois fondamentales de la vie européenne, de changer de fond en comble les institutions, les formes, les principes qu’elle avait le plus contribué naguère à faire prévaloir autour d’elle. Quel autre peuple a donné au système féodal une organisation plus brillante ? Où a-t-on vu ailleurs une plus libre extension de la puissance monastique ? Quelle nation a pris une part plus glorieuse aux croisades ? Eh bien ! c’est la France de Hugues Capet qui porte les premiers coups à la féodalité ; c’est la France de saint Bernard qui renverse le pouvoir politique des ordres religieux ; c’est la France de Godefroy de Bouillon et de saint Louis qui ose la première s’allier avec les Ottomans. — Il y avait dans cette France du moyen âge le plus noble modèle de cette monarchie romano-germanique dont M. Ranke a parlé souvent en si magnifiques termes, monarchie patriarcale, magistrature chrétienne, âme de la patrie où tous se sentaient vivre. Au XVIe et au XVIIe siècle, cette monarchie se transforme, ou plutôt, poussant à bout son principe, elle va devenir une royauté absolue et absorber en elle toutes les forces du peuple. M. Ranke suit admirablement les phases de cette révolution au milieu du mouvement varié de la vie et du dramatique conflit des passions.

Le dernier représentant de l’ancienne monarchie en France, c’est « Louis XII, une de ces natures heureuses, dit l’historien, qui ont le sentiment de leur droit, mais qui laissent aussi vivre les autres, et n’importunent personne par des procédés égoïstes ; » Louis XII, qu’un ambassadeur vénitien représente comme un enfant de la nature, et qu’on aimait à voir, grave, débonnaire, un peu courbé par les années, se rendre aux séances du parlement, modestement monté sur sa mule. « Il prêtait de la majesté à la cour de justice, et pourtant il ne porta jamais atteinte à ses décisions. » Tout va changer bientôt. M. Ranke apprécie avec finesse l’importance de ce concordat de 1516, par lequel François Ier, en concédant à Léon X certains droits que ses prédécesseurs avaient refusés au saint-siège, sut aussi agrandir au dedans l’autorité royale et commencer l’abaissement des corporations religieuses et civiles. La lutte des catholiques et des calvinistes amènera des changemens plus graves encore. Au milieu d’une guerre fratricide, une Italienne devenue reine de France, la veuve de Henri II, restée seule avec ses jeunes fils dans un pays que se disputent les factions, et obligée, disait-elle, de maintenir l’état pour sauver ses enfans, va déployer pendant vingt ans toutes les ressources de la ruse. La lionne qui défend ses petits n’a pas plus d’astuce et de rage. Ardente et dissimulée, impie et superstitieuse, sans foi, sans principes, tour à tour favorable aux catholiques et aux réformés selon l’intérêt du moment, Elle ne songe qu’à abattre tous les partis. Une nuit d’exécrable souvenir, elle fait égorger les protestans venus de tous les points de la France pour assister aux noces de sa fille, et le lendemain de ce forfait, prise elle-même au dépourvu par le meurtre qu’elle a commis, elle est prête à se jeter de l’autre côté. La royauté semble disparaître ici, et M. Ranke s’écrie éloquemment : « C’était pourtant contre ces horreurs de la guerre civile qu’on avait élevé le rempart de la monarchie ! et maintenant elle oubliait son origine historique, elle faisait cause commune avec ceux dont elle aurait dû refréner la haine. On perd sa trace dans ces orgies de sang [3]. » Comment se relèvera-t-elle ? Elle se relèvera à l’avènement du Béarnais ; mais alors la grande transformation sera accomplie, l’idée de l’état représenté par un homme aura remplacé le principe du chef servi par des pouvoirs indépendant, — et ce sera, dit M. Ranke, le début d’une nouvelle journée dans le drame du monde.

Même après les beaux travaux de M. Augustin Thierry sur la formation et les progrès du tiers-état, même après la patriotique histoire de M. Henri Martin, on ne lira pas sans fruit les réflexions que ces changemens immenses inspirent à l’historien allemand. Placé à distance, il y a des choses que M. Ranke semble voir sous une lumière nouvelle : il est frappé surtout du caractère extraordinaire de la monarchie des Bourbons. Jusque-là, toutes les dynasties s’étaient élevées, soit avec le concours de la puissance qui dominait le moyen âge, soit par le vœu des assemblées qui représentaient l’élite de la nation : les Mérovingiens avaient eu pour auxiliaires les chefs de l’épiscopat, les Carlovingiens s’étaient appuyés sur le saint-siège, les Capétiens avaient été proclamés par l’assemblée des grands. Le premier roi Bourbon, au contraire, se fondait avant tout sur le droit de succession légitime, et ce droit, il le fit prévaloir malgré le pape, malgré les seigneurs, malgré les états-généraux de 1593, malgré les villes et les provinces liguées. Un avantage inestimable pour lui, ce fut d’avoir à combattre les Espagnols alliés à ses ennemis intérieurs ; vainqueur de Philippe II, il parut remporter un triomphe national au moment même où il domptait une nation révoltée et donnait au chef de l’état un pouvoir sans limites.

L’écrivain qui a si hardiment pénétré la révolution politique dont l’avènement des Bourbons est le triomphe ne pouvait peindre faiblement le plus énergique ouvrier du nouvel ordre de choses ; le portrait de Richelieu complète admirablement le tableau du règne d’Henri IV. Au reste, ce n’est pas le récit continu des faits qu’il faut demander à ce livre : « un ouvrage historique, — M. Ranke le dit très bien, — doit emprunter sa règle intérieure au dessein de l’auteur et à la nature du sujet. » M. Ranke a recherché avant tout l’histoire générale, et les figures qu’il met en scène, rattachées à ce mouvement de la vie européenne, ont un relief singulier. L’auteur excelle dans ce mélange de réflexions abstraites et de réalité ; on retrouve ici les meilleures inspirations de l’historien des papes. Avec quelle vigueur il peint tous ces hommes qui ont su représenter la pensée même du siècle ou s’imposer victorieusement à elle ! « Conduire les esprits, s’écrie-t-il, c’est être véritablement roi. » Quel sentiment de cette œuvre royale dans les portraits de François Ier et d’Henri IV ! Entre le vainqueur de Marignan et le vainqueur d’Ivry, c’est-à-dire entre le début et le dénoûment du drame, se place, comme une péripétie sombre et sanglante, l’affreux épisode des guerres de religion que domine la sinistre image de Catherine de Médicis. M. Ranke est un esprit trop fin, il connaît trop bien les mystères de la politique italienne pour faire de ce monstrueux personnage une figure tout d’une pièce. Que de nuances ! que de contradictions ! que de plis et de replis dans cette âme tortueuse ! La Catherine de M. Ranke est l’œuvre d’un maître. M. Ranke n’a terminé que la moitié de sa tâche, il lui reste à peindre Louis XIV ; la sympathie publique, justement éveillée par le succès des deux premiers volumes, attend avec confiance le tableau qui occupe en ce moment le zèle du brillant historien, et si la fin n’est pas indigne du début, M. Ranke aura ajouté un beau titre à ceux qui ont déjà fait l’honneur de son nom.

Pour ne rien oublier des productions de M. Ranke, il faut signaler aussi le journal qu’il a fondé et dirigé pendant cinq ans. La révolution de 1830 venait de remuer les esprits ; au milieu des ardentes polémiques de la presse prussienne, M. Ranke pensa que l’histoire avait quelque droit de parler, et il prit la direction d’un recueil qu’il intitula Journal historique et politique. Deux partis surtout se trouvaient en présence : il y avait d’un côté les rationalistes de toute nuance qui prétendaient refaire la société d’après le type absolu de la pensée pure, et de l’autre ce groupe d’esprits rétrogrades qui, usurpant le nom d’école historique, n’admettaient pour tout progrès que le retour au moyen âge. C’est à une distance égale des deux camps que le sage publiciste arbora son drapeau. Initié à tous les secrets de l’histoire européenne, comment se serait-il fait illusion sur ces orgueilleuses théories qui ne tiennent nul compte des traditions d’un peuple ? Et pouvait-il bien, lui, l’historien de la société moderne, s’associer à ces intelligences prétentieuses et confuses qui ne voyaient de liberté, de grandeur, de vraie prospérité sociale, qu’au fond des siècles féodaux ? La véritable école historique, ce n’est pas cette triste école qui, égarée par de brillans rêveurs, a troublé les idées de l’Allemagne, provoqué des réactions violentes et arrêté la marche régulière des esprits ; non, l’école historique vraiment digne de ce noble titre, c’est celle que M. Ranke voulait fonder lorsqu’il publia en 1832 son Historisch-politische Zeitschrift. Malheureusement, au milieu des passions de la lutte, M. Ranke demeura presque seul ; trop libéral pour les apologistes exaltés du moyen âge, il fut confondu par les rationalistes dans la répugnance que la prétendue école historique inspirait aux cœurs généreux. M. Ranke comprit que le lieu et le moment étaient mal choisis pour une prédication de ce genre ; commencé en 1832, le recueil s’arrêta en 1836. Ce n’en est pas moins là un épisode intéressant de la vie littéraire de M. Ranke, et les deux volumes du Journal historique et politique seront consultés avec fruit par l’historien de l’Allemagne au XIXe siècle. On y trouvera aussi, à côté des dissertations du publiciste, de curieux essais historiques dignes d’être recueillis ailleurs, par exemple un mémoire sur les Vénitiens en Morée qui, pour l’importance des recherches et l’attrait du récit, doit être rais à côté du Don Carlos et de la Conjuration de Venise.

Tels sont les travaux qui ont assuré à M. Léopold Ranke la première place parmi les historiens de son pays. Et ce n’est pas assez de signaler ces travaux ; comme toutes les natures fécondes, M. Ranke a exercé une influence magistrale, il y a une école entière qui relève de lui. J’ai dit que, dès son début à Berlin, M. Ranke avait organisé un séminaire, où de jeunes esprits s’habituaient sous son patronage aux sérieux labeurs de l’histoire. De 1837 à 1839, M. Ranke a publié les principaux résultats de ces conférences : c’est une série de mémoires qui, revêtus de ce même titre. Annales de l’empire d’Allemagne sous les empereurs de la maison de Saxe, exposent les règnes de Henri l’Oiseleur et des trois premiers Othon. L’ouvrage se compose aujourd’hui de trois volumes ; les deux premiers renferment le texte, le troisième est consacré à la critique des sources. Les studieux disciples avaient appliqué à cette période, la plus grande et la moins connue du moyen âge allemand, les recherches patientes et la sagacité politique dont le maître avait donné l’exemple. C’étaient M. George Waitz, M. Köpke, M. Wilhelm Dönniges, M. Giesebrecht, M. Wilmans et M. Hirsch, esprits sérieux, destinés dès lors, on le voyait sans peine, à soutenir dignement les promesses de ce début.

Ce n’est pas seulement en Allemagne que l’influence de M. Ranke a porté des fruits heureux. L’historien des papes avait fait de trop importantes découvertes dans les archives de Naples, de Rome et de Venise, pour que l’Italie restât indifférente à ses travaux. Il y a depuis une quinzaine d’années en Italie, à Florence surtout, un mouvement d’études historiques très digne de l’attention de l’Europe, et ce n’est que justice d’en rapporter une bonne part aux inspirations de l’écrivain allemand. On savait déjà le prix de certaines relations d’ambassadeurs italiens[4] ; qui ne connaît les Légations de Machiavel ? Ce qu’on ne savait pas encore, ce qui a été révélé aux érudits par les ouvrages de M. Ranke, c’est l’importance capitale de ces relations considérées dans leur suite et leur ensemble. M. Ranke y a signalé avec autorité une des sources les plus riches de l’histoire moderne. C’était là tout un événement dans le domaine de l’érudition, et depuis cette découverte de M. Ranke, les savans italiens ont employé tout leur zèle à tirer de l’oubli ces précieux documens. Une société s’est formée à Florence, sous le patronage d’un homme dévoué aux lettres, M. le marquis Gino Capponi, pour l’impression complète des relations vénitiennes. Un jeune écrivain, M. Eugène Alberi, qui avait publié en 1838 une belle étude sur Catherine de Médicis, fut désigné comme éditeur, et dès 1839 le premier volume paraissait sous ce titre : Relazioni degli ambasciatori Veneti al senato, raccolte, annotate ed edite da Eugenio Alberi. Il y en a en ce moment sept volumes publiés, et ce succès d’une entreprise particulière est vraiment digne de remarque, si l’on songe aux crises profondes qui ont tourmenté l’Italie. Une autre publication, consacrée en partie au même objet, c’est le recueil déjà célèbre intitulé Archivio storico italiano, imprimé aussi à Florence et dont le premier volume a paru en 1842, Pendant que la grande collection d’Alberi suivait son cours et que l’Archivio storico multipliait ses intéressans volumes, des savans isolés publiaient çà et là des relations importantes : celle de Giovanni Sagredo sur l’Angleterre en 1656 a été publiée à Venise (1844) par M. Agostino Sagredo ; celle de Batista Mario sur la France à l’époque du traité des Pyrénées a paru à Rome par les soins de M. Melchiorri (1844). M. Cicogna a donné à Venise (1845) la relation de Marco Minio sur Constantinople en 1521… Je pourrais en citer beaucoup d’autres. Je nommerai au moins parmi les disciples italiens de M. Ranke un écrivain allemand depuis longtemps établi au-delà des Alpes, M. Alfred de Reumont, M. de Reumont appartient à la littérature italienne par sa collaboration active à l’Archivio storico et par un savant tableau de l’histoire de Florence, Tavole cronologiche e sincrone della storia Fiorentina (1841) ; il représente surtout, au sein du mouvement historique de l’Italie, l’esprit et l’influence de M. Ranke. Dans un ouvrage publié tout récemment et dédié à l’historien des papes[5], M. de Reumont revient avec détail sur beaucoup de points rapidement indiqués par le maître : « Vous avez tracé les grandes routes, lui dit-il ; j’ai été çà et là après vous dans les sentiers de traverse. »

C’est ainsi que M. Ranke a donné des exemples littéraires à la science un peu confuse de l’Allemagne et qu’il a éveillé dans la brillante Italie le goût des recherches érudites. L’influence de M. Ranke ne s’est pas arrêtée là ; en Angleterre, M. Henri Ellis dans ses Original Letters, M. James Mackintosh dans son Histoire de la révolution de 1688, et tout récemment M. Bradford dans la Correspondance de l’empereur Charles-Quint (1850), ont publié aussi de curieuses études sur les ambassadeurs vénitiens et romains. Chez nous enfin, il y a une quinzaine d’années, un habile écrivain dalmate, M. Niccolo Tommaseo, publiait et traduisait, dans la grande collection des Documens inédits de l’Histoire de France, les relations des ambassadeurs vénitiens sur les règnes des derniers Valois. Quand M. Villemain chargeait M. Tommaseo de donner à la France les ambassades d’André Navagero, de François Giustiniano, de Jérôme Lippomano, de Marino Cavalli, cette décision de l’éloquent ministre était une sanction éclatante des découvertes de M. Ranke.

Certes, tous ces détails le prouvent, la gloire de l’érudit est grande chez M. Ranke. On sait ce qu’est la science bibliographique de nos jours ; au milieu des documens amassés par un zèle souvent plus empressé qu’habile, quel mérite de savoir choisir ! Quelle bonne fortune de découvrir une veine si précieuse et si riche ! Je crois pourtant que ce rare mérite de l’érudit le cède encore chez M. Ranke aux nobles inspirations du penseur qui a si bien compris l’unité des nations germaniques et romanes, qui a fait de toutes ces histoires particulières une même histoire où la société chrétienne se déploie avec la libre variété de ses instincts. Quand on voit un docte historien littéraire, un âpre et véhément publiciste, M. Gervinus, dans son Introduction à l’Histoire du dix-neuvième siècle, opposer d’une façon si hautaine les races germaniques aux races romanes et flatter de vulgaires passions en dénigrant la France et son génie, on sent mieux l’originalité de M. Ranke, on sent avec plus de reconnaissance et de respect tout ce que sa philosophie renferme de bienfaisant. Que M. Ranke poursuive sa tâche, qu’il achève de peindre le travail commun de la société germanique et romane, qu’il continue par là de réunir ces nations si longtemps divisées et que d’imprudentes rancunes voudraient séparer encore. Faut-il donc tant de clairvoyance aujourd’hui pour signaler la race jeune et avide qui grandit dans les steppes du nord, et qui, entraînée par un mystérieux destin, semble menacer déjà la civilisation occidentale ? C’est surtout en Prusse, au centre même de l’orgueil teutonique, qu’une telle prédication est nécessaire. Il y a un an à peine, séduit par la bienveillante impartialité de l’historien des papes, le gouvernement de la Bavière a offert à M. Ranke une chaire à l’université de Munich ; M. Ranke a refusé, nous l’en félicitons. Sa place est à Berlin ; c’est à Berlin qu’il peut exercer l’influence la plus heureuse, dissiper le plus de préjugés et de haines, travailler le plus efficacement à l’union de la pensée allemande et de l’esprit néo-latin. Pour obtenir ce résultat, il n’a qu’à terminer la lumineuse peinture du monde moderne, telle que son intelligence l’a conçue. M. Ranke ne se propose pas une action immédiate ; on ne surprend chez lui aucune ambition dogmatique : c’est la tradition même de l’Europe qui prend une voix, c’est le passé qui se lève, qui vit, qui parle ; mais ce passé est expliqué avec une sympathie profondément humaine, et l’écrivain qui raconte ainsi l’histoire peut s’approprier sans crainte les fières paroles de Salluste aux consuls et aux tribuns de son temps : « La chose publique profitera plus de mes loisirs que de votre activité. »


Saint-René Taillandier.
  1. Je parle surtout de la seconde édition publiée en 1844. Si on la compare à l’édition de 1829, on verra que c’est un ouvrage tout nouveau, dont le premier n’était que l’ébauche.
  2. Ce reproche a déjà été adressé à M. Ranke par un critique anglais (Quarterly Review 1849) à propos de la traduction de l’Histoire de Prusse publiée par M. Alexandre et Mme Duff Gordon sous ce titre : Memoirs of the house of Brandenburg and history of Prussia during the 17th and 18th centuries, Londres 1849.
  3. J’emprunte ici la traduction qu’un estimable écrivain, M. J.-Jacques Porchat, vient de donner à notre pays. Si elle ne rend pas toujours la netteté lumineuse de l’original, elle exprime le sens avec fidélité et ne manque pas d’élégance.
  4. On en trouve quelques-unes dans le Tesoro politico (1593), compilation attribuée à Francesco Lottini, et dans un autre ouvrage du même genre, les Lettere memorabili d’Antonio Bulifon (1698). Le doge Marco Foscarini, dans son curieux ouvrage della Letteratura Veneziana (Padoue 1752), avait donné d’intéressans détails sur un grand nombre de ces relations.
  5. Beiträge zur italienischen Geschiche, von Alfred von Reumont. Berlin 1853, 2 vol.