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Historiettes, Contes et Fabliaux/Avant-Propos

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Historiettes, Contes et Fabliaux, Texte établi par Maurice HeineSimon Kra (p. i-vii).
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AVANT-PROPOS




À Pascal Pia.


I

Au premier jour du mois d’Octobre 1788, Donatien-Alphonse-François, marquis de Sade, prisonnier à la Bastille par lettre de cachet, voulut dresser le Catalogue raisonné de ses œuvres. Il commença par établir le compte détaillé des nouvelles qu’il avait écrites et reconnut qu’elles étaient au nombre de cinquante, dont seize historiettes, trente contes ou fabliaux, une dite supplémentaire, une transformée en roman et deux tenues pour supprimées.

Or, il n’avait encore paru, cent trente ans plus tard, qu’une douzaine de contes — onze de l’aveu de leur auteur, en 1800, sous le titre collectif Les crimes de l’amour ; le douzième, en 1881, par les soins assez malveillants d’Anatole France, sous le titre Dorci ou la bizarrerie du sort — à l’époque d’un entretien avec Guillaume Apollinaire, où nous résolûmes, bien imprévoyants de sa fin prématurée, d’associer nos efforts pour rechercher et publier les disjecta membra de Sade : tâche interrompue par ce désastre, mais qui fut reprise et poursuivie depuis, avec l’aide de la Société du Roman philosophique, spécialement fondée pour l’étude de l’homme et de l’œuvre.

Si d’emblée on écarte, comme l’auteur y invite, celui de ses contes devenu roman, c’est donc trente-sept nouvelles qu’il fallait reconnaître : mais les trois manuscrits dépouillés à cet effet sont tous plus ou moins mutilés et n’ont révélé le texte complet que de vingt-trois nouvelles, auxquelles s’ajoutent le début et deux fragments d’une vingt-quatrième[1], ainsi que la curieuse variante, en forme d’historiette[2], d’un fabliau[3]. Cette dernière n’entrant pas en ligne de compte, les treize autres nouvelles ne sont actuellement identifiées que par leur titre, parfois aussi par leur plan ou quelque fragment de médiocre importance. Certains indices toutefois — comme le passage en vente publique d’un cahier contenant le texte de quelques-unes d’entre elles — permettent d’espérer que leur perte n’est pas définitive et qu’une publication ultérieure viendra compléter l’œuvre du conteur.


II

Durant les tristes loisirs que lui laisse sa captivité à Vincennes, puis à la Bastille, Sade prend de ses manuscrits un soin extrême. Il écrit avec abondance et méthode : d’abord un plan clairement construit, logiquement développé, au besoin remanié, des phrases refaites venant s’essayer en adjonction à ce manuscrit préalable ; ensuite un brouillon, véritable manuscrit de premier jet, d’une écriture fine et serrée, rapide et qu’encore il abrège souvent pour lui permettre de suivre une pensée toujours à l’avant-garde ; pages peu raturées, mais parfois corrigées au cours d’une lecture, souvent chargées de renvois à un mystérieux cahier des suppléments ou bien d’additions marginales : tel est le « cahier jaune » qu’on ne saurait comparer, pour son architecture, qu’à certains manuscrits de Marcel Proust. Enfin le « beau cahier », sur vergé fin de Hollande, reçoit la version définitive, d’une noble calligraphie sertie d’un cadre à l’encre rouge.

Ainsi celui qui débutera dans les lettres, à cinquante et un ans, par le coup de tonnerre de Justine, s’adonne passionnément à l’art d’écrire. Homme de lettres, il sait qu’il le sera, il sent qu’il l’est, de toute la force de son orgueil, et la vraisemblance veut que ce soit son œuvre qu’il juge lui-même dans cette note hautaine : « Il n’y a ni conte ni roman dans toute la littérature de l’Europe où le genre sombre soit porté à un degré plus effrayant et plus pathétique. »

Mais s’il témoigne, dans le genre sombre, d’une maîtrise que nul ne lui ravira, Sade ne néglige aucun artifice pour en tirer le plus grand effet. Voici en quels termes il annonce son recueil de contes : « Contes et fabliaux du XVIIIe siècle par un troubadour provençal ; cet ouvrage forme quatre volumes avec une estampe à chaque conte ; ces histoires sont entremêlées de manière qu’une aventure gaie et même polissonne, mais toujours contenue dans les règles de la pudeur et de la décence, suit immédiatement une aventure sérieuse ou tragique… » Il ne fallait pas espérer de rendre au lecteur ce curieux enchaînement : Sade le rompit lui-même en publiant, comme on sait, onze « nouvelles héroïques et tragiques » tirées de cet ensemble de trente contes, et l’incertitude où l’on est du sort de cinq autres empêche toute reconstitution.

Même inconvénient en ce qui touche aux historiettes : elles devaient prendre place dans le second volume du Portefeuille d’un homme de lettres, ouvrage dans le goût de l’époque, composé de mélanges littéraires et philosophiques réunis à la faveur d’une affabulation romanesque. Or, sauf l’« Avertissement de l’éditeur » et quelques fragments épars, le Portefeuille reste introuvable, et il devenait chimérique de songer à publier dans leur cadre les dix historiettes actuellement connues.

Quant au rapprochement, en un même volume et sous un titre unique, des Historiettes avec les Contes et Fabliaux, n’est-il pas légitime, puisqu’un même manuscrit renferme, mêlées au gré de l’imagination créatrice, ces deux sortes de nouvelles ; mieux encore, puisque du même sujet l’auteur put tirer successivement une historiette et un fabliau ?


III

L’ordre adopté pour le classement de ces vingt-cinq nouvelles est, aux lacunes près, celui que Sade indiquait dans son Catalogue raisonné. On a rejeté en fin d’ouvrage « Les filoux », conte porté comme supprimé dans la récapitulation de l’auteur.

L’orthographe et la ponctuation sont, ici, rendues conformes aux usages modernes, mais le texte ne diffère des manuscrits autographes que par la restitution de quelques mots fautifs ou omis. Toutefois, pour établir le texte, le « beau cahier », réduit à quelques feuillets, n’a été d’aucun secours, et c’est le « cahier jaune » dont on a le plus ordinairement retenu la leçon. Ainsi donc cette publication repose, non sur la version définitive, mais sur un brouillon, à vrai dire relu et corrigé par l’auteur. Cette réserve essentielle s’imposait, qui explique suffisamment certaines négligences, voire de plus rares incorrections dont les puristes pourraient prendre ombrage. Qu’ils les imputent donc, non au marquis de Sade, écrivain très supérieur à la plupart de ses contemporains et de beaucoup le premier romancier français de l’époque révolutionnaire, mais bien plutôt à ses persécuteurs et aux conséquences irréparables de leurs entreprises contre son œuvre.

Œuvre complexe, dont l’ironie gauloise et l’humour provençal sourient aujourd’hui, imprévus, sur la façade mutilée.


IV

Mourir en 1814, c’était, pour l’amer vieillard, s’achever avec le dernier spasme de la Révolution qu’il avait servie. Dormir pendant un siècle sous les mépris de l’ignorance et les outrages de la bêtise, c’était laisser passer ce XIXe siècle qui ne fut peut-être jamais calomnié. Confondre la célébration de son centenaire avec le déchaînement d’une guerre universelle, où ses pires conclusions se trouvaient enfin vérifiées, c’était, pour le grand misanthrope, atteindre d’un bond à la gloire.

Plus rien de Sade, à qui est homme, ne saurait rester étranger.


Maurice Heine.





  1. La Marquise de Telême.
  2. L’Époux complaisant.
  3. Soit fait ainsi qu’il est requis.