Historiettes (1906)/La du Ryer

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 268-270).

LA DU RYER[modifier]

La du Ryer étoit une pauvre fille, d’auprès de Mons en Hainaut, qui étoit assez jolie en sa jeunesse : elle se donna à Saint-Preuil, qui lui fit gagner dix ou douze mille livres, en une campagne, où elle fut vivandière. Elle épouse un nommé du Ryer, et se met à tenir auberge ; elle étoit aussi un peu m…… Un jour qu’elle demanda de l’argent à Saint- Preuil, il la battit. Au lieu de se fâcher de cela, elle lui alla demander pardon, et lui dit qu’elle étoit une impertinente de lui avoir demandé de l’argent, elle qui savoit bien qu’il n’en avoit pas. Quand il eut la tête coupée à Amiens, elle reçut sa tête dans son tablier, et lui fit faire un magnifique service à ses dépens.

Veuve de du Ryer, elle se remaria à un homme dont elle n’a jamais porté le nom ; il étoit son maître cuisinier, à Saint- Cloud, où elle fit un cabaret magnifique. Au commencement, les dames n’y vouloient point aller ; elle avoit un jardin là auprès, où on leur portoit ce qu’elles avoient commandé ; enfin on s’y apprivoisa.

Madame de Champré, à Saint-Cloud, chez la du Ryer, durant un grand orage, regarda par curiosité par le trou de la serrure d’une chambre, et elle vit un homme et une femme qui se divertissoient. « Jésus ! dit-elle, par le temps qui fait !… »

Un jour la du Ryer ayant ouï dire qu’un gentilhomme, qui se venoit de battre en duel, étoit demeuré fort blessé assez près du pont de Saint-Cloud, elle y va, le fait emporter chez elle, le fait traiter, et quand il fut guéri, elle lui donne cinquante pistoles pour se retirer chez lui. Cet homme, au bout de quelque temps, la vient trouver, et lui présentant une bourse où il y avoit quatre cents pistoles : « Tenez, Madame, prenez ; si ce n’est pas assez, je tâcherai d’en avoir encore. » Elle lui dit qu’il se moquoit, lui fit bonne chère, et ne voulut jamais prendre que deux pistoles, qu’elle jeta à ses gens, en leur disant : « Tenez, voilà ce que monsieur vous donne. » Durant les troubles, un jour que le Conseil étoit à Saint-Cloud, M. Tubeuf, ayant su qu’elle n’avoit rien voulu prendre pour la nourriture de leurs chevaux et de leurs gens, lui fit donner une ordonnance de cent écus, au lieu de quarante qu’on lui devoit. Elle en fut payée. Les gendarmes du Roi avoient fait quelque dépense chez elle ; elle ne leur en fit payer que la moitié. « Ce n’est pas, dit- elle, avec vous autres que je prétends m’enrichir. » Elle prit en amitié le baron des Essarts, et lui demanda un de ses garçons à nourrir ; il lui donna son second fils. Cette femme le faisoit élever comme un grand seigneur. Il étoit vêtu de toile d’argent si pesante qu’il ne pouvoit porter sa robe. Elle le vouloit faire son héritier. Elle nourrissoit aussi une pauvre femme avec trois enfants. Elle alloit faire plus de profit que jamais, car elle avoit percé trois ou quatre maisons ; il y eût eu quatre-vingts chambres meublées, dont il y en eût eu de fort propres ; mais elle mourut trop tôt.

Une pauvre fille, âgée de dix-huit ans, qui sert chez un banquier hollandois, nommé Van Ganghel, qui est un huguenot, entretient, de ce qu’elle peut gagner, deux petits frères qu’elle a en métier ; tous deux étant tombés malades et ayant été portés à l’hôpital secret de ceux de la religion, car la fille et ses frères sont aussi huguenots, elle paya leur dépense, disant que, puisqu’elle avoit encore assez de reste pour cela, elle ne vouloit point être à la charge de l’Église, et qu’au pis-aller elle auroit toujours ses bras.