Historiettes (1906)/Le Père Joseph. Les religieuses de Loudun

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 72-74).

LE PÈRE JOSEPH

LES RELIGIEUSES DE LOUDUN

Le Père Joseph, capucin, se nommoit Leclerc en son nom, et étoit frère de M. du Tremblay, qu’il fit gouverneur de la Bastille. Le cardinal fit connoissance avec lui en Poitou, comme il fut envoyé par ses supérieurs. Jamais il n’eut homme plus intrigant ni d’un esprit plus de feu. Il a toujours eu de grands desseins en tête. Un temps il ne faisoit que prêcher la guerre sainte. M. de Mantoue, M. de Brèves, madame de Rohan et lui prenoient fort souvent tout l’État du Turc. Depuis, il prit la maison d’Autriche pour but, et il travailla fort avec M. de Charnacé à faire entrer le roi de Suède en Allemagne. Il se vantoit d’être né pour abattre la maison d’Autriche. Effectivement ce n’étoit pas un sot ; il soulageoit fort le cardinal, et le cardinal ne faisoit pas un pas sans lui. Au commencement il alloit à cheval. Le Père Ange Sabini avoit un jour un cheval entier, et lui une jument. Ce cheval grimpe la jument, et les capuchons des deux moines faisoient la plus plaisante figure du monde (1).

[(1) Le Père Joseph dit : « Voilà un impudent animal. » Depuis on appela ce cheval l’Impudent. (T.)]

Pour éviter ce scandale, on lui donna un carrosse. Depuis, il eut litière et toute chose ; il alloit être cardinal s il ne fût pas mort.

En une petite ville de quelque province de France, un homme de la cour alla voir un capucin. Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui demandèrent des nouvelles du Roi, puis du cardinal de Richelieu. « Et après, dit le gardien, ne nous apprendrez-vous rien de notre bon père Joseph ? — Il se porte fort bien, il est exempt de toutes sortes d’austérités. —Le pauvre homme ! disoit le gardien. — Il a du crédit ; les plus grands de la cour le visitent avec soin — Le pauvre homme ! — Il a une bonne litière quand on voyage. — Le pauvre homme ! — un mulet pour son lit. — Le pauvre homme ! — « Lorsqu’il y a quelque chose de bon à la table de M. le cardinal, il lui en envoie. — Le pauvre homme ! » — Ainsi, à chaque article, le bon gardien disoit : « Le pauvre homme ! » comme si ce pauvre homme eût été bien à plaindre. C’est de ce conte-là que Molière a pris ce qu’il a mis dans son Tartufe, où le mari, coiffé du bigot, répète plusieurs fois le pauvre homme.

On a cru que la diablerie de Loudun ne fût point arrivée sans lui, car Grandier, curé, et les capucins de Loudun disputoient à qui auroit la direction des religieuses, qui furent ou qui firent les possédées. Il y avoit de l’amour sur jeu, et il y eut un capucin tué. Les capucins, se voyant appuyés du Père Joseph, poussèrent Grandier, et, comme ces religieuses étoient pauvres, ils leur persuadèrent que bientôt elles deviendroient toutes d’or. On les instruisit donc à faire les endiablées. Pour du latin, elles n’en savoient guère, et on disoit que les diables de Loudun n’avoient étudié que jusqu’en troisième. Le Couldray-Montpensier y avoit deux filles qu’il retira chez lui, les fit bien traiter et bien fouetter ; le diable s’en alla tout aussitôt. Il pouvoit y en avoir qui ne savoient pas le secret, et qui, par mélancolie, ou parce qu’on le leur disoit, croyoient être possédées. On leur apprit, au moins à la plupart, quelques mots de latin et bien des ordures. Madame d’Aiguillon y fut, et mademoiselle de Rambouillet, depuis madame de Montausier. Elles virent faire quelques tours de sauteurs, qu’elles firent faire après à leurs laquais. La ville et surtout les hôteliers s’y enrichirent. On y couroit de toutes parts. Duncan, médecin huguenot, et principal du collège de Saumur, y fut appelé. Il s’en moqua. C’est lui qui disoit qu’un médecin étoit animal incombustibile propter religionem. Quillet y fut aussi appelé, et des religieuses de Chinon ayant voulu imiter celles de Loudun, il en fit une satire en vers latins, pour laquelle Bautru lui conseilla de s’éloigner, et le donna au maréchal d’Estrées, avec lequel il fut à Rome en son ambassade extraordinaire.

Le ministre de Loudun, comme on le défioit de mettre ses doigts dans la bouche des religieuses, de même que les prêtres mettoient ceux dont ils tiennent l’hostie, répondit qu’il n’avoit nulle familiarité avec le diable, et qu’il ne se vouloit point jouer à lui ». Un diable s’étoit vanté d’enlever le ministre dans sa chaire sur la tour de Loudun. Il n’en fit rien cependant.

Cette badinerie, ou plutôt ce désir de vengeance des capucins, fut cause que Grandier fut brûlé tout vif ; car Laubardemont, qui étoit bon courtisan, le sacrifia au crédit du Père Joseph. Ce Grandier avoit été galant, et s’étoit fait quelques ennemis dans la ville qui lui nuisirent. Le diable dit une fois : « M. Laubardemont est cocu. » Et Laubardemont, à son ordinaire, mit le soir : Ce que j’atteste être vrai, et signa. Enfin insensiblement cela se dissipa à mesure que le monde se désabusoit.