Historiettes (1906)/Luillier (père de Chapelle)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 185-187).

LUILLIER (PÈRE DE CHAPELLE)[modifier]

Luillier étoit de bonne famille, fils d’un conseiller au grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez quelle bizarrerie ! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général, dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l’inconstance de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v….. en même temps que son cousin Tambonneau. Il avoit assez bon nombre d’enfants, et entre autres, un garçon fort aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager, fit naufrage au pas de Rhodes et se noya.

Luillier, dont nous allons écrire l’historiette, demeura seul garçon avec deux filles. Ce fils ressembloit à son père, au moins en deux choses, en -garçaillerie_ et en inquiétude pour les charges. Il fut d’abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister des Barreaux ; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz.

Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses parentes qui étoit mal avec son mari, il en eut un fils, et, par son crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui assura de quoi vivre par le consentement de ses sœurs. Ses sœurs lui envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie suivante, qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n’avoit que des femmes chez lui, et disoit qu’elles étoient plus propres.

Il avoit eu un carrosse, mais il n’en vouloit plus avoir, parce, disoit-il, qu’il ne sortoit jamais quand il vouloit, à cause que son cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu’il avoit affaire, et qu’il n’arrivoit jamais quand il vouloit, à cause des embarras. Il avoit des lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu cynique ; il disoit : « Ne me venez point voir un tel jour, c’est mon jour de b…l. »

Il y mena son fils, et lui fit perdre son p… en sa présence….

Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et avoit pourtant dix- huit mille livres de rente. Il assistoit quelques gens de lettres,, mais il étoit avare : il disoit qu’il travailloit à faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine ; et j’ai logé dans la quatrième maison qu’il a bâtie à dessein de les revendre. Voyez quel repas d’esprit ; quand ce ne seroit que d’avoir à criailler, et souvent à plaider contre toutes sortes d’ouvriers. Et puis aller débattre de prix avec le tiers et le quart. Pour mon particulier, j’ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous avions fait un marche du siècle d’or. Il est vrai qu’en le traitant généreusement je faisois qu’il se piquoit d’honneur, et que j’en avois tout ce que je voulois ; il disoit : « je ne comprends point comment nous l’entendons : j’ai loué autrefois une maison à un évêque qui ne me payoit point ; j’en ai loué une autre, à un huguenot, il me paie paravance. » Lui et un de ses amis, nommé Boulliau, grand mathématicien, allèrent par un jour fort chaud, à pied à Saint- Denis, voir le Trésor et manger des talemouses.

Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla à MM. Du Puy, qui s’en moquèrent, et lui dirent qu’il se mettoit en danger d’être pris tous les ans, et qu’il lui en coûteroit dix mille écus pour sa rançon. Il les quitte là, et de ce pas il va signer le contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de Guyet, celui qui disoit que, s’il eût été Juif, il auroit appelé de la sentence de Pilate à minima. Guyet dit que comme Chapelain vouloit détourner Luillier de se faire conseiller à Metz, l’autre lui dit : « Mordieu ! je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie, sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge à ma fantaisie ! ». Je crois pourtant que Chapelain ne l’entendit pas, car ils ont toujours vécu en amis depuis cela.

J’ai dit ailleurs qu’il disoit que La Mothe Le Vayer étoit vêtu en charlatan, car il avoit des souliers noircis avec un habit de panne, et Chapelain en maquereau.

J’ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu’avoit une de ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d’eau, car il avoit le visage chafouin et riant comme Luillier. Pour l’humeur, vous voyez qu’il y a assez de rapport.

Il fit son bâtard (1) médecin, parce, disoit-il, qu’en cette vacation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble fort pour l’humeur et pour l’esprit.

[(1) Chapelle. (T.)]

Luillier étoit inquiet à un point qu’il disoit franchement : « Dans un an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à Constantinople. » Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à personne, il part. Ses parens disoient qu’il s’étoit allé promener pour quatre ans. Il alla bien se promener pour plus longtemps, car il est encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard. qu’il avoit donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul, et ses amis l’occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien malade à Toulon : de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes, et enfin mourut à Pise. Il n’y a jamais eu que lui au monde qui se soit fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.