Historiettes (1906)/Mademoiselle des Jardins. L’abbé d’Aubignac et Pierre Corneille

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 290-297).

MADEMOISELLE DES JARDINS
L’ABBÉ D’AUBIGNAC ET PIERRE CORNEILLE
[modifier]

Mademoiselle des Jardins [1] est fille d’une femme qui a été à feue madame de Montbazon, et d’un homme d’Alençon qui, je pense, est officier : c’est une personne qui, toute petite, a eu beaucoup de feu, elle parloit sans cesse.

Voiture, qui logeoit en même logis que la mère, prédit que cette petite fille auroit beaucoup d’esprit, mais qu’elle seroit folle. La petite vérole n’a pas contribué à la faire belle ; hors la taille, elle n’a rien d’agréable, et à tout prendre elle est laide ; d’ailleurs, à sa mine, vous ne jugeriez jamais qu’elle fût bien sage.

Il y a trois ans ou environ qu’elle est à Paris, car elle a fait un long séjour à la province ; mais, quoiqu’elle y soit sous sa bonne foi, elle ne laisse pas de voir toute sorte de gens, et de les recevoir dans une chambre garnie.

Madame de Chevreuse et mademoiselle de Montbazon s’en divertissent. Elle a une facilité étrange à produire ; les choses ne lui coûtent rien, et quelquefois elle rencontre heureusement. Tous les gens emportés y ont donné tête baissée, et d’abord ils l’ont mise au-dessus de mademoiselle de Scudéry et de tout le reste des femelles.

Une des premières choses qu’on ait vues d’elle, au moins des choses imprimées, ça été un Récit de la farce des Précieuses, qu’elle dit avoir fait sur le rapport d’un autre. Il en courut des copies, cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire, afin qu’on le vît au moins correct. C’est pour madame de Morangis, à ce qu’elle a dit ; j’use de ce terme, parce que le sonnet de jouissance qui est ensuite fut fait aussi, à ce qu’elle a dit, à la prière de madame de Morangis.

Cela ne convenoit guère à une dévote ; aussi s’en fâcha-t-elle terriblement. Depuis, la demoiselle s’est avisée de dire que ç’avoit été par gageure, et que des gens le lui avoient escroqué. Pour moi, quand je vois tous les autres vers qu’elle a faits, et qui sont même imprimés avec ce gaillard sonnet (1) dans un recueil du Palais, je ne sais que penser de tout cela ; d’ailleurs elle fait tant de contorsions quand elle récite ses vers, ce qu’elle fait devant cent personnes toutes les fois qu’on l’en prie, d’un ton si languissant et avec des yeux si mourants, que s’il y a encore quelque chose à lui apprendre en cette matière-là, ma foi ! il n’y en a guère.

[(1) Tallemant a conservé ce sonnet dans ses portefeuilles. Il commence par ce vers :

Je n’ai jamais rien vu de moins modeste ; elle m’a fait baisser les yeux plus de cent fois. Aujourd’hui dans tes bras j’ai demeuré pâmée, etc.]

Conviée à un bal, elle emprunta un collet ; il lui étoit trop court : « Voilà bien de quoi s’embarrasser, dit-elle, ne sais-je pas allonger des vers ? j’allongerai bien ce collet. » Elle y mit du ruban noir tout autour. Cela étoit épouvantable. Ma sœur de Ruvigny dit : .« Voilà un ajustement bien poétique ! . »

Pour faire voir sa cervelle, il ne faut que ce madrigal. J’en dirai auparavant le sujet. L’abbé Parfait, conseiller au Parlement, étoit allé chez elle pour la première fois ; elle avoit été saignée. Justement, comme il entroit, elle eut une foiblesse, et pensa tomber : il la soutint. Le lendemain, elle lui envoya ce madrigal au Palais, dans sa chambre, afin que plus de monde le vît :

Madrigal


Quoi ! Tircis, bien loin de m’abattre,

Vous m’empêchez de succomber !

Quoi ! vous me relevez lorsque je veux tomber,

Et vous prêtez des bras pour vous combattre !

Après cette belle action,

On verra votre nom au Temple de Mémoire,

Et l’on vous nommera le héros de ma gloire,

Mais aussi le bourreau de votre passion.


Il n’y a pas une plus grande menteuse au monde, ni une plus grande étourdie : elle a fait, dit-elle, un roman. même elle en a traité avec je ne sais quel libraire. On lui demande : « Où est le plan de votre roman ? — Je ne sais s’il y en a, répondit-elle, mais, s’il y en a un, il faut qu’il soit dans ma tête. »

Ce roman commence par l’histoire de madame de Rohan de Ruvigny et de Chabot. Madame de Rohan, sachant cela, pria Langey, qui connoît la demoiselle, de lui faire voir ce livre avant qu’on l’imprimât. Elle lut son histoire et pria de changer quelque chose. La fille, au lieu de lui faire voir le manuscrit corrigé, le donne au libraire, en disant qu’elle avoit fait ce qu’on avoit souhaité. Langey alla ensuite chez elle, et il fit tant qu’elle envoya sa sœur dire à l’imprimeur qu’on sursît jusqu’à nouvel ordre. Cette sœur en arrivant trouve un huissier, mené par un laquais de Langey, qui vient saisir les exemplaires. Cela fâcha fort la faiseuse de romans, et elle veut y mettre toute l’histoire du congrès (1).

[(1) Voir Historiette consacrée à madame de Langey.]

Cependant elle fut à M. le chancelier, qui dit : « Je veux voir l’histoire : qu’on m’apporte les exemplaires. » Il l’a lue, et n’y trouvant rien d’offensant pour madame de Rohan, il donna la main levée. J’ai lu l’ouvrage ; il n’y a pas grand chose, et madame de Rohan est bien au-dessous en toute chose de celle sous le nom de laquelle on a mis quelques endroits de son histoire. Ce livre est meilleur qu’on n’avoit lieu de l’espérer d’une telle cervelle ; il n’y a encore qu’un volume.

Mais voici une belle histoire de la demoiselle : L’hiver de 1660, à un bal où elle étoit, il y avoit un garçon appelé La Villedieu : il porte l’épée. Ce garçon sortit du bal, et puis revint en disant qu’on n’avoit jamais voulu lui ouvrir la porte chez lui, et qu’il il ne savoit où aller coucher. Notre rimeuse lui offrit son lit, et, tout en riant, il va avec elle et demeure à coucher. La mère, je pense, ou le père étoit ici ; elle alla coucher avec sa sœur. Ce garçon tombe malade cette nuit-là, et si malade, qu’il fut six semaines avant que de pouvoir être transporté. Elle eut tant de soin de lui durant son grand mal que, ne croyant pas en réchapper, il pensa être obligé à lui dire qu’il l’épouseroit, s’il en revenoit. Il en revint, il coucha avec elle trois mois durant assez publiquement : en voici une preuve : un jour, entre une et deux, l’été dernier, qu’il faisoit assez chaud, elle et lui étoient encore au lit, et sans chemise : une demoiselle, de qui je le tiens y alla pour la voir. La Villedieu ne vouloit point qu’on la laissât entrer ; elle le voulut, et tout ce que La Villedieu put faire, ce fut de reprendre une chemise. Il prit celle de la demoiselle au lieu de la sienne, et comme il la mettoit, cette femme entre, qui remarque quelque chose au- devant, marque infaillible que ce n’étoit point la chemise du cavalier, et elle prit celle de son amant.

Or, La Villedieu s’en est lasse ; elle dit que c’est son mari ; lui dit que non ; elle ne s’en tourmente que médiocrement, et dit : « Pourquoi le contraindre ? S’il ne le veut pas être, qu’il ne le soit pas ! »

Cette fille fit imprimer tout ce qu’elle avoit fait, où il y a un carrousel de M. le Dauphin qui est joli. Cette fantaisie lui vint à cause d’un petit carrousel que fit le Roi en 1662. Après, elle fit une pièce de théâtre qu’on appela Manlius, où Manlius Torquatus ne fait point couper la tête à son fils. Quoi qu’en dise l’abbé d’Aubignac, son précepteur, je ne crois pas que cela se puisse soutenir. Cette pièce réussit médiocrement. Une autre, appelée Nitétis, réussit encore moins. Or Corneille dit quelque chose contre Manlius, qui choqua cet abbé, qui prit feu sur-le-champ, car il est tout de soufre. Il critique aussitôt les ouvrages de Corneille ; on imprime de part et d’autre ; pour sa critique, patience, car il en sait plus que personne : mais le diable le poussa de mettre au jour son roman allégorique de la philosophie des Stoïciens. Il est intitulé : Macarise,, reine des îles Fortunées.

Patru lui conseilla de mettre son allégorie à la fin du livre, ou tout au plus succinctement à la marge. L’abbé ne le voulut pas croire, et persuadé qu’un libraire deviendroit trop riche s’il imprimoit un si précieux ouvrage, il le fit imprimer à ses dépens, c’est-à-dire le premier tome. Or comme il a en tête de faire une académie, qu’en riant on appelle l’Académie des allégories, il obligea tous les jouvenceaux qui lui faisoient la cour à lui donner des vers pour mettre au-devant de son livre. Il passa plus outre ; Ogier, le prédicateur, ne se put dispenser de lui faire des vers latins ; le bonhomme Giry se vil forcé de lui faire un éloge en prose, et Patru aussi, quoi qu’il pût faire pour s’en exempter. La moitié du premier volume est donc employée à ces éloges, et à cette allégorie, qui rebute tout le monde, et, ce qui est de pire, le roman est mal écrit, et la galanterie en est pitoyable. Je sais que, sans les avis de Patru, ce seroit bien peu de chose.

Cependant son livre ne se vend point ; quand il seroit moins désagréable, il auroit de la peine à en avoir le débit car les libraires ne sont pas pour lui. Ils disent une plaisante chose : Corneille, dans un in-folio qu’il a fait imprimer depuis cette querelle, s’est fait mettre en taille douce foulant l’Envie sous ses pieds. Ils disent que cette Envie a le visage de l’abbé d’Aubignac. Cependant Corneille, d’assez bonne foi, reconnoît, dans de certains discours au devant de ses pièces, les fautes qu’il a faites ; mais j’aimerois mieux qu’il eût tâché de faire disparaître celles qui étoient les plus aisées à corriger. En vérité, il a plus d’avarice que d’ambition et pourvu qu’il en tire bien de l’argent, il ne se tourmente guère du reste. L’abbé s’opiniâtre et est si fou que de faire imprimer les autres volumes, à ses dépens s’entend, car, quand il le voudroit, je ne crois pas que personne les imprimât pour rien. On dit qu’il pourroit bien apprendre aux fous un nouveau moyen de se ruiner ; car il y a plusieurs volumes, et cela coûtera bon. Il fit et fit faire quantité d’épigrammes contre Corneille, qui toutes ne valoient rien ; on n’a pas daigné en prendre copie.

Corneille a lu par tout Paris une pièce qu’il n’a pas encore fait jouer. C’est le couronnement d’Othon. Il n’a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit ; car il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu’à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même, et qu’il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon ; d’ailleurs, ce dévot y coule quelques vers pour excuser l’amour du Roi. Il vous va mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain. Corneille a trouvé moyen d’avoir une chambre à l’hôtel de Guise. C’est dommage que cet homme n’est moins avare ; il auroit étudié la langue et les autres choses où il pèche. Je lui trouve plus de génie que de jugement.

Pour revenir à mademoiselle des Jardins, au temps de l’entreprise de Gigery (en 1664), sachant que Villedieu devoit passer à Avignon pour y aller, elle se fit donner trente pistoles par avance sur une troisième pièce de théâtre appelée le Favori ou la coquette, qu’elle avoit donnée à la troupe de Molière. Avec cette somme elle s’en va en poste à Avignon. Je crois qu’elle y a fait bien des gaillardises dont je n’ai aucune connoissance.

Elle revint ici vers Pâques ; il fut question de faire jouer sa pièce : une comédienne et elle se pensèrent décoiffer ; elle querella Molière de ce qu’il mettoit dans ses affiches le Favori de Mademoiselle des Jardins et qu’elle étoit bien madame pour lui, qu’elle s’appeloit Madame de Villedieu, car elle a bien changé d’avis sur cela. Molière lui répondit doucement qu’il avoit annoncé sa pièce sous le nom de Mademoiselle des Jardins ; que de l’annoncer sous le nom de madame de Villedieu, cela feroit du galimatias ; qu’il la prioit pour cette fois de trouver bon qu’il l’appelât madame de Villedieu partout, hormis sur le théâtre et dans ses affiches.

Un jour qu’il la fut voir dans sa chambre garnie, une femme, qui étoit encore au lit, dit d’un ton assez haut : « Est-il possible que M. de Molière ne me reconnoisse point ? ». Il s’approche entre les rideaux : « Il seroit difficile, Madame, que je vous reconnusse, » répondit-il. Elle les fait tous lever et ouvrir toutes les fenêtres ; il la reconnoissoit encore moins : « Sans doute, ajouta-t-il, c’est la coiffure de nuit qui en est cause. — Allez, lui dit-elle, vous êtes un ingrat ; quand vous jouiez à Narbonne, on n’alloit à votre théâtre que pour me voir. »


  1. Madame de Villedieu.