Historiettes (1906)/Scudéry et sa sœur,

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 262-266).

SCUDÉRY ET SA SŒUR[modifier]

Scudéry, à ce qu’il dit, est originaire de Sicile, et son vrai nom est Scudari. Ses ancêtres passèrent en Provence, en suivant le parti des princes de la maison d’Anjou. Son père s’attacha à l’amiral de Villars, et, pour l’amour de lui, s’établit en Normandie. Ce garçon-ci et sa sœur qui jusqu’en 1655 (il y a trois ans) a toujours demeuré avec lui, n’avoient guère de bien. Il a eu, comme il se vante, un régiment aux guerres de Piémont, avant la guerre déclarée contre l’Espagne. Il s’amusa après à faire des pièces de théâtre : il commença par Ligdamon et le Trompeur puni, deux méchantes pièces. Cependant il s’y étoit fait mettre en taille-douce avec un buffle, et autour ces mots :

Et poète et guerrier

Il aura du laurier.


Quelqu’un malicieusement changea cela et dit qu’il falloit mettre :

Et poète et Gascon,

Il aura du bâton.


Il fit une préface sur Théophile, et il disoit qu’il n’y avoit eu, parmi les morts ni parmi les vivants, personne de comparable à Théophile. « Et s’il y a quelqu’un, ajoutoit-il, parmi ces derniers, qui croie que j’offense sa gloire imaginaire, pour lui montrer que je le crains aussi peu que je l’estime, je veux qu’il sache que je m’appelle de Scudéry. »

En une autre rencontre il écrivit une lettre à la louange d’une pièce de quelqu’un de ses amis ; elle commençoit ainsi : « Si je me connois en vers, et je pense m’y connoître, etc. » Et à la fin : « C’est mon ami, je le soutiens, je le maintiens et je le signe de Scudéry. » Dans la préface d’une pièce de théâtre, nommée Arminius, il met le catalogue de tous ses ouvrages, et il ajoute qu’à moins que les puissances souveraines le lui ordonnent, il ne veut plus travailler à l’avenir. En une lettre à sa sœur, il mettoit : « Vous êtes mon seul renfort dans le débris de toute ma maison. » Sa sœur a plus d’esprit que lui, et est tout autrement raisonnable ; mais elle n’est guère moins vaine : elle dit toujours : « Depuis le renversement de notre maison. » Vous diriez qu’elle parle du bouleversement de l’empire grec. Pour de la beauté, il n’y en a nulle : c’est une grande personne maigre et noire, et qui a le visage fort long. Elle est prolixe en ses discours, et a un ton de voix de magister qui n’est nullement agréable. Elle m’a conté qu’étant encore fort jeune fille un D. Gabriel, Feuillant, qui étoit son confesseur, lui ôta un roman où elle prenoit bien du plaisir, et lui dit : « Je vous donnerai un livre qui vous sera plus utile. » Il se méprit, et, au lieu de ce livre, il lui donne un autre roman : il y avoit trois marques en des endroits qui n’étoient pas plus honnêtes que de raison. La première fois que le moine revint, elle lui en fit la guerre. « Ah ! dit-il, je l’ai ôté à une personne ; ces marques ne sont pas de moi. » Quelques jours après, il lui rendit le premier roman, apparemment parce qu’il avoit eu le loisir de le lire, et dit à la mère de mademoiselle de Scudéry que sa fille avoit l’esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de semblables lectures. M. Sarrau, conseiller huguenot à Rouen (il l’a été depuis à Paris), lui prêta ensuite les autres romans. Elle se plaint fort de la fortune, et me conta un témoignage de leur malheur qui est assez extraordinaire. Un de leurs amis étoit sur le point de leur faire toucher dix mille écus d’une certaine affaire, et il n’avoit jamais voulu dire par quel biais ni par quelles personnes. En ce temps-là ils revenoient de Rouen ; ils trouvèrent un homme de leur connoissance sur le chemin, qui venoit de Paris. « Quelles nouvelles ? — Rien, sinon qu’un tel (c’étoit cet ami) a été tué d’un coup de tonnerre parmi un million de gens qui se promenoient à la Tournelle. »

Par le moyen de M. de Lisieux, au commencement de la Régence, madame de Rambouillet dit avoir le gouvernement de Notre-Dame-de-La-Garde, de Marseille, à Scudéry, et l’emporta sur Boyer, qui l’avoit eu, et qui le redemandoit au cardinal Mazarin, à qui il étoit. Quand il fut question d’en donner les expéditions, M. de Brienne écrivit à madame de Rambouillet qu’il étoit de dangereuse conséquence de donner ce gouvernement à un poète, qui avoit fait des poésies pour l’Hôtel de Bourgogne, et qui y avoit mis son nom. Madame de Rambouillet lui fit réponse qu’elle avoit trouvé que Scipion l’Africain avoit fait des comédies, mais qu’à la vérité on ne les avoit pas jouées à l’Hôtel de Bourgogne. Après Scudéry eut ses expéditions. Il part donc pour aller demeurer à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des frais, car il s’obstina à transporter bien des bagatelles et tous les portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jusqu’à Guillaume Colletet : ces portraits lui avoient coûté ; il s’amusoit à dépenser ainsi son argent à des badineries. Sa sœur le suivit ; elle eût bien fait de le laisser aller ; elle a dit pour ses raisons : « Je croyois que mon frère seroit bien payé ; d’ailleurs le peu que j’avois, il l’avoit dépensé. J’ai eu tort de lui tout donner ; mais on ne sait ces choses-là que quand on les a expérimentées. »

Or, il faut dire quand mademoiselle de Scudéry a commencé à travailler : elle a fait une partie des harangues des Femmes illustres et tout l’Illustre Bassa. D’abord elle trouva à propos, par modestie, ou à cause de la réputation de son frère, car ce qu’il faisoit, quoique assez méchant, se vendoit pourtant bien, de mettre ce qu’elle faisoit sous son nom. Depuis, quand elle entreprit Cyrus, elle en usa de même, et jusqu’ici elle ne change point pour Clélie.

Vous ne sauriez croire combien les dames sont aises d’être dans ses romans, ou, pour mieux dire, qu’on y voie leurs portraits ; car il n’y faut chercher que le caractère des personnes, leurs actions n’y sont point du tout. Il y en a pourtant qui s’en sont plaintes, comme madame Tallemant, la maîtresse des requêtes, qui s’appelle Cléocrite. La comtesse de Fiesque dit là-dessus : « La voilà bien délicate ; je la veux bien être, moi. » Elle en fait une personne qui aime mieux avoir bien des sots que peu d’honnêtes gens chez elle. Madame Cornuel, qu’elle nomme Zénocrite, et à qui on ne fait épargner ni amis ni ennemis, s’en plaignit à elle-même, à la promenade. Madame, lui dit l’autre avec son ton de prédicateur, c’est que, quand mon frère rencontre un caractère d’esprit agréable, il s’en sert dans son histoire. » Madame Cornuel, pour se venger, disoit que la Providence paroissoit en ce que Dieu avoit fait suer de l’encre à mademoiselle de Scudéry, qui barbouilloit tant de papier.

Il y a un plumassier dans la rue Saint-Honoré qui a pris pour enseigne le Grand Cyrus et l’a fait habiller comme le maréchal d’Hocquincourt.

Cette carte de Tendre, que M. Chapelain fut d’avis de mettre dans la Clélie fut faite par mademoiselle de Scudéry, sur ce qu’elle disoit à Pellisson qu’il n’étoit pas encore prêt d’être mis au nombre de ses tendres amis. Je doute que ce soit trop bien parler.

La plupart des dames de la cabale de mademoiselle de Scudéry, qu’on appela depuis le Samedi, n’étoient pas autrement jolies : mon frère, l’abbé, fit cette épigramme contre elles :

Ces dames ont l’esprit très- pur,

Ont de la douceur à revendre.

Pour elles ont a le cœur tendre,

Et jamais on n’eut rien de dur.


Madame de Longueville, n’ayant rien de meilleur à leur donner, leur envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants ; il pouvoit valoir douze cents écus. Les livres de cette fille se vendent fort bien : elle en tiroit beaucoup ; mais son frère s’amusoit à acheter des tulipes. Enfin Dieu l’en délivra ; il s’avisa de cabaler pour M. le Prince, et fut contraint de se sauver en Normandie. Comme il alloit chercher un gentilhomme qui faisoit admirablement bien des papillons de miniature, il trouva qu’on l’enterroit ; mais en volant le papillon, il attrapa une femme ; car une demoiselle romanesque, qui mouroit d’envie de travailler à un roman, croyant que c’étoit lui qui les faisoit, l’épousa. Ils sont chez une tante qui les nourrit : elle est mal avec ses enfants ; je ne sais comment cette tante n’a point fait rompre le mariage. Il vint ici il y a un an : mais sa sœur lui déclara qu’il n’y avoit qu’un lit dans la maison, et il s’en retourna.