Hommes d’état de la Hongrie - le comte Stéphan Széchenyi/02

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Hommes d’état de la Hongrie - le comte Stéphan Széchenyi
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 71 (p. 864-902).
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HOMMES D'ETAT
DE LA HONGRIE

LE COMTE STEPHAN SZECHNEYI


SECONDE PARTIE [1].

« Oh ! que je ne devienne pas fou ! que je ne sois pas fou ! ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas devenir fou. » On connaît ce cri poussé par le roi Lear quand il sent sa raison chanceler devant l’ingratitude et les outrages de ses filles. Au moment où la révolution prend la place de la réforme dans les affaires de Hongrie, au moment où la rupture est inévitable entre le peuple magyar et les Habsbourg, le comte Széchenyi, promoteur de la Hongrie nouvelle, se sent frappé comme le héros de Shakspeare, et comme lui c’est en vain qu’il s’écrie : « Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération, je ne voudrais pas devenir fou. » Cette modération, en d’autres termes cette possession de soi-même, comment pourrait-il la conserver ? Il s’est associé si étroitement depuis un quart de siècle à la renaissance de la Hongrie, il est si bien le cœur et l’âme de ce peuple nouveau que les épreuves publiques l’atteignent directement, au fond même de son être. Il ne s’agit pas ici de la déconvenue d’un homme d’état, il ne s’agit pas d’un système politique renversé par des révolutions, c’est tout un peuple, il le croit du moins, qui est arrêté par un coup de mort dans le généreux éveil de ses forces, et ce coup épouvantable, le comte Széchenyi le reçoit le premier en pleine poitrine. A ce sentiment de la ruine commune si douloureux qu’il puisse être, s’ajoute donc une angoisse plus douloureuse encore, le tourment de la conscience. Széchenyi s’accuse lui-même des calamités qui vont anéantir sa patrie ; c’est le remords qui le rend fou, c’est contre un remords injuste que se débat cette âme si délicatement héroïque. S’il est difficile, à l’heure où sa raison se voile, de ne pas se rappeler le cri shakspearien, il faut pourtant marquer cette différence essentielle entre le grand Magyar et le tragique personnage du poète anglais. Ce ne sera ni la piété d’une Cordélia ni le dévouement d’un comte de Kent qui guériront sa blessure : entouré des affections les plus tendres et des plus fidèles amitiés, il demeurera en proie à son mal tant que durera cette guerre civile dont il se reproche d’être la cause ; mais aussi, — affinité mystérieuse attestée par des médecins psychologues, — dès qu’au lendemain de la lutte, et sous le joug même de la réaction victorieuse, un signe, un mot, une lueur, lui feront comprendre vaguement que tout espoir n’est pas perdu, l’âme défaillante se relèvera peu à peu et triomphera de l’ennemi intérieur. Les angoisses patriotiques avaient ébranlé cette noble intelligence, la patience du peuple magyar lui rendra la foi et la vie. Cette patience virile n’est-elle pas en partie son œuvre, et puisqu’il a ressenti les malheurs publics au point de s’en accuser comme d’un crime, n’est-il pas juste qu’il éprouve aussi l’influence salutaire des vertus qu’il a éveillées chez ses concitoyens ? En ce drame lugubre, tel que ma pensée le conçoit, c’est à la Hongrie tout entière qu’appartiennent ces paroles attribuées par le poète à la fille du roi Lear : « Dieu bienfaisant ! réparez cette grande plaie que lui ont faite les injures qu’il a subies ; rétablissez les idées dérangées et discordantes de ce père métamorphosé par ses enfans ! »

La grande plaie a-t-elle donc été réparée ? Non pas complètement, hélas ! Le coup avait porté trop avant, aux sources mêmes de la vie. L’intelligence put rallumer sa flamme ; la volonté resta paralysée. De là ce spectacle navrant à l’heure où son esprit jette encore des éclairs, de là cette honte de soi-même, cette crainte du grand jour, cet attachement à la maison de fous qui est devenue son asile, cette impuissance d’en sortir jamais, ce désespoir secret mêlé aux plus vives ardeurs de la pensée, de là enfin la défaillance suprême le jour où, victime d’une tracasserie odieuse, il se croit provoqué par la persécution à une lutte qu’il ne pourra soutenir. Avant de se donner à lui-même le coup mortel, il a eu du moins la consolation de prévoir pour son pays des destinées meilleures. La folie, la guérison, le suicide du comte Széchenyi, telles sont les trois phases de cet épisode où se reproduit avec une fidélité dramatique une des plus douloureuses périodes du XIXe siècle.


I

Le comte Stéphan Széchenyi était entre le 23 mars 1848 dans le ministère que présidait le comte Louis Batthiany. La formation de ce ministère avait été un des premiers résultats des événemens de février ; le ministère Batthiany était responsable de ses actes, le régime parlementaire commençait pour la Hongrie. Il y avait dans ce seul programme toute une révolution. On a vu par la première partie de notre étude quel avait été jusque-là le rôle de Széchenyi dans la transformation politique et sociale de son pays. Persuadé que l’histoire de l’humanité a ses lois et qu’on ne les enfreint pas impunément, il répétait sans cesse que les réformes logiquement accomplies étaient les seules durables. Par quel privilège, disait-il, la Hongrie pourrait-elle passer sans transition du régime féodal au régime parlementaire ? Avant de réclamer des libertés qui tourneraient contre le salut commun, il fallait détruire les abus de l’ancien monde. La revendication des libertés politiques entraînerait infailliblement une lutte avec l’Autriche, et quelle serait l’issue de cette lutte ? Une issue désastreuse, quel que fût le sort des armes. Vaincus, les Magyars retomberaient sous le joug déjà plus qu’à demi brisé, et cette vie nouvelle qui s’éveillait en eux serait pour longtemps arrêtée ; vainqueurs, ils subiraient les entraînemens du triomphe, ils rompraient tout lien avec l’Autriche, et attireraient sur eux les représailles de l’avenir, car l’Autriche, — c’était la foi du comte Széchenyi, — est aussi nécessaire à la Hongrie que la Hongrie est nécessaire à la dynastie des Habsbourg. Aucun de ces dangers n’était à craindre, si la renaissance hongroise suivait son développement régulier. Remplacer le vieux magyarisme par l’esprit moderne, détruire les privilèges, fonder l’égalité, provoquer le travail, donner l’essor à toutes les forces de la nation, telle était la tâche que le comte Széchenyi jugeait la seule légitime, la seule féconde, dans l’état où se trouvait son pays. Ce système, avec tous les développemens qu’il embrasse, avait été la pensée constante de sa vie ; il y avait bientôt un quart de siècle qu’il travaillait à cette régénération du peuple magyar, et déjà la plupart de ses idées avaient pris racine dans le sol malgré la résistance des magnats et les impatiences des tribuns. Débordé sur plusieurs points par les passions révolutionnaires, il ne désespérait pas de les vaincre, quand le contre-coup du 24 février, renversant le gouvernement autrichien (13 mars 1848), donna subitement la victoire aux agitateurs de Pesth et de Presbourg. C’est au milieu de ces orages que le comte Széchenyi accepta une place dans le ministère Batthiany. Il allait y rencontrer quelques-uns des hommes qu’il avait le plus énergiquement combattus, Széchenyi allait siéger à côté de Kossuth. Était-ce une raison pour s’abstenir ? Non, certes. Si on ne pouvait se dispenser de lui offrir cette mission, lui non plus il n’était pas libre de la refuser. Le premier ministère responsable eût paru incomplet, si Batthiany n’eût tendu la main à celui que l’opinion publique nommait toujours « le grand Magyar ; » il eût manqué aussi quelque chose à la carrière de Széchenyi, s’il n’eût pas répondu à cet appel. Entrer dans un ministère où l’influence appartenait à ses rivaux, n’avoir que la direction des travaux publics lorsque l’intérieur était donné à Szemere, la guerre à Meszaros, les finances à Kossuth, assurément c’était faire preuve d’une rare abnégation. Qu’importe ? n’avait-il pas sa voix dans le conseil ? Jusqu’au dernier jour, il pouvait rendre service à son pays. S’il hésita, l’hésitation ne fut pas longue ; cette pensée suffisait pour le décider. Personne assurément ne devait voir là une marque d’ambition ou un signe de faiblesse, c’était un acte de dévouement patriotique et de courageuse humilité.

Dévouement, humilité, ce n’était pas assez dans une situation si violente ; pour que le comte Széchenyi pût traverser impunément les émotions de ces jours terribles, il eût fallu que sa clairvoyance lui fît défaut. Or la clairvoyance, dans la plus large acception du mot, était précisément un des caractères qui révélaient en lui l’homme d’état : il voyait net et loin. Cet administrateur si exact était aussi un spéculatif au regard perçant. Il avait prévu en temps de calme le danger de la Hongrie ; la lutte engagée, il voyait déjà le lendemain. La révolution avec ses emportemens, la réaction avec ses cruautés, telle était pour lui l’alternative inévitable. Si la prévision trop nette de l’avenir paralyse les cœurs faibles dans les heures de crise, elle n’empêche pas les âmes viriles d’accomplir virilement leur devoir. La défaillance du comte Széchenyi vient d’une tout autre cause. Un jour, — c’était au moment ou le ban Jellachich marchait sur Pesth avec ses Croates, — Széchenyi assistait au conseil des ministres dans la demeure de Kossuth. Taciturne, immobile, la tête dans ses mains, il semblait étranger à la discussion. Soudain il se lève et sort. Dix minutes après, il revient, se dirige précipitamment vers son portefeuille, qu’il avait oublié, et le saisissant d’une main brusque : « N’est-ce pas, dit-il à Kossuth, n’est-ce pas que vous ne me ferez pas pendre ? — Eh ! Pourquoi vous ferais-je pendre ? répond Kossuth en riant ; il croyait à une plaisanterie de son collègue, le noble comte étant connu pour ses vives saillies et ses paroles sarcastiques. — Promettez-moi toujours que vous ne me ferez pas pendre, reprend Széchenyi avec une insistance singulière. — Eh bien ! puisque vous le voulez, dit Kossuth, je vous le promets. — Merci, merci ! » Et le comte pressa la main de Kossuth, serra son portefeuille sous son bras et sortit. Ce fait, raconté par Kossuth lui-même à l’écrivain qui le rapporte [2], est complété par une scène du même genre dont nous devons la communication à l’un des amis de Széchenyi. Vers le même temps, le même jour peut-être, le comte était entouré de ses confidens les plus chers, et on parlait naturellement de ce qui occupait tous les esprits ; Croates et Autrichiens foulaient déjà le sol magyar, il fallait résister, résister à mort. Le comte, hors de lui, dans une sorte d’exaltation prophétique et le visage inondé de larmes, s’écria : « Je vois du sang dans les étoiles, du sang, partout du sang. Le frère va massacrer le frère. Une race va exterminer l’autre race. Oh ! quelles fureurs ! Ils sont implacables, ils sont fous. On marque avec des croix rouges les maisons à incendier. Pesth est perdue à jamais. Des hordes irrésistibles réduiront en cendres tout ce que nous avons édifié. Ma vie, ma vie est détruite ! Sur la voûte du ciel, je lis en traits de flamme le nom de Kossuth : flagellum Dei ! » Certes la raison de Széchenyi était déjà troublée par le désespoir quand il proférait de telles paroles ; mais nous ne saisissons pas encore le sentiment secret qui a bouleversé une âme si forte. L’homme qui demandait à Kossuth de ne pas le faire pendre n’est pas le vrai Széchenyi ; le prophète qui pleure d’avance sur les ruines de sa patrie n’est pas davantage la généreuse victime dont j’ai à raconter les souffrances. Ces craintes puériles et ces lamentations fiévreuses sont, le premier effet de la folie, elles n’en sont pas la cause. Il y a autre chose que cela dans l’héroïque passion du Magyar. Attendez que le mal terrible ait pris possession de tout son être ; aux paroles incohérentes succédera la pensée fixe qui vous révélera son tragique secret.

Du mois de mars au mois de septembre 1848, le comte Széchenyi avait pris une part active aux travaux du ministère. Consterné, mais résolu, il était de ceux qui savent mourir à leur poste. On pense bien qu’il dissimulait ses appréhensions ; il se serait fait un cas de conscience de décourager les serviteurs du pays. Avec ses adversaires de la veille, devenus maintenant ses collègues, il se conduisait en toute occasion comme un loyal frère d’armes. Plusieurs actes de Kossuth pendant cette période lui avaient révélé chez le fougueux agitateur un chef capable de résister aux entraînemens de la foule et de sacrifier, en partie du moins, sa popularité. Il n’avait de griefs contre aucun des hommes de son temps ; la situation seule, la terrible logique des choses l’épouvantait. Quand éclata l’événement trop prévu, la rupture de la Hongrie et de l’Autriche, quand la guerre fut inévitable et que la révolution devint une arme aux mains du pays menacé, il crut fermement que tout était perdu. C’est alors qu’il put se dire pour la première fois : Ma vie est détruite, la Hongrie va mourir. Il se demanda en même temps qui était coupable de cette catastrophe ; était-ce Kossuth ? Non, répondait-il loyalement. Kossuth, à son entrée sur la scène, avait trouvé une arène ouverte à toutes les espérances, et il n’avait fait que suivre son imagination patriotique ; d’ailleurs, en cette crise suprême, Kossuth allait tenir le drapeau de la race magyare et tomber avec elle. Le coupable, ce n’était ni Kossuth, ni Vesselényi, ni le comte Batthiany, ce n’était aucun des hommes jetés avec leurs rêves enthousiastes au milieu des périls d’une situation qu’ils n’avaient pas faite. Le coupable, c’était lui-même. Qui donc, si ce n’est lui, avait enfanté ce péril ? Devait-il éveiller de telles ardeurs, n’étant pas sûr de les dominer ? Avait-il eu le droit de détruire l’ancienne Hongrie, n’étant pas de force à constituer la Hongrie nouvelle ? Et ces pensées amères, ces reproches immérités, le malheureux les tournait contre lui comme une arme vengeresse. Un poète de nos jours a dit :

Est-ce que l’innocent connaît seul le remords ?


C’est là en effet un sentiment d’une espèce particulière, douloureux privilège des cœurs d’élite. Le remords de l’innocent, remords cruel, obstiné, implacable, est tout autre chose que le remords du coupable. L’orgueil peut étouffer l’un, la délicatesse de la conscience rend l’autre plus acéré. Il y a des hommes qui ne se sont jamais trompés ; ce sont les événemens qui ont tort, c’est l’humanité qui doit être châtiée, ce sont leurs adversaires qui ont tout compromis. Heureux hommes ! ils ne perdront jamais leur sérénité altière, et, s’ils avaient à repasser par les mêmes chemins, leur pied n’hésiterait pas. Il en est d’autres qui s’interrogent sans cesse, qui se sentent responsables envers leur cause, qui ont toujours besoin de rendre leurs comptes, qui se dévoueraient volontiers, victimes expiatoires, pour le salut commun. Et si ce dévouement leur est interdit, que faire ? Il ne leur reste plus qu’à se condamner en redisant à toute heure la sentence inflexible : c’est toi qui es le coupable. N’essayez pas de rassurer leur conscience, ils se sont appliqué un cilice aux pointes aiguës, que chaque mouvement fait pénétrer dans la chair. Ne sont-ils pas tous plus ou moins atteints de folie ces « tourmenteurs d’eux-mêmes ? » Elle est rare, je le sais bien, cette sublime folie, elle est rare surtout dans l’ordre de la politique et de l’action ; c’est pourtant l’honneur de notre race qu’elle puisse se rencontrer même chez les esprits les plus pratiques et à côté de la raison la plus ferme. Tel fut le mal du comte Stéphan Széchenyi. La lésion profonde qui a bouleversé cette nature énergique, s’il faut l’indiquer par une formule, on peut l’appeler le remords de l’innocent.

Ce fut dans les premiers jours du mois de septembre que son exaltation devint pour ses amis un sujet d’inquiétude. Sa famille, qui ne pouvait prévoir une telle catastrophe, avait quitté Pesth depuis quelques semaines. Il était seul aux prises avec sa conscience exaspérée. Un médecin habile, M. Paul Balogh, averti bientôt par les serviteurs du comte, ne le perdit pas de vue. Il était manifeste que cette haute raison avait été blessée profondément. La brusquerie des gestes, l’incohérence des paroles, tous ces signes d’une agitation que justifiaient les préoccupations publiques ne tardèrent pas à se compliquer de symptômes plus graves : obsédé par des fantômes, il jetait subitement de grands cris et se précipitait contre un ennemi invisible. M. Balogh le décida, non sans peine, à s’éloigner du théâtre de la lutte. « Quitter Pesth ! s’écriait-il, mais je suis ministre du royaume de Hongrie, je ne puis abandonner mon poste. Il s’agit bien de repos quand l’ennemi est là ! lui Le médecin profita cependant d’une heure de défaillance, et réussit à l’emmener. Le but du voyage était une maison de santé située à quelque distance de Vienne, le célèbre hospice de Döbling ; un air pur, des soins attentifs, une installation comfortable, surtout le calme le plus profond, voilà ce que le comte devait trouver dans cet asile. On avait pensé que l’atmosphère de la Hongrie ne lui convenait plus ; le moindre souvenir des Magyars ne devait-il pas réveiller ses angoisses ? On partit donc ; quel voyage ! quel martyre ! La raison, avant de succomber, se débattait contre le mal aggravé d’heure en heure, et on devine alors avec quel désespoir l’illustre patient s’attachait à ce sol de la patrie où il voulait mourir. A Vörösvár, il descendit de voiture, et, trompant la surveillance de son guide, il prit sa course à travers champs avec une telle rapidité que ses serviteurs eurent beaucoup de peine à l’atteindre. Il y avait des instans où il songeait à se tuer. On fut obligé de lui arracher un pistolet qu’il avait découvert dans un des caissons de la voiture et qu’il dirigeait déjà contre son front. A Gran, se promenant avec le docteur Balogh dans une allée peu éloignée du Danube, il s’élança brusquement, franchit la distance qui le séparait de la rive et se précipita dans le fleuve la tête la première. Un gros navire descendait le courant ; aux cris du docteur, un bateau de sauvetage se détache, et le malheureux est ramené sur le bord. Sans ce secours inattendu, le comte Széchenyi, le créateur de la navigation du Danube, s’ensevelissait dans le fleuve auquel son nom est attaché par de si glorieux souvenirs. A. Wieselburg, sa tête était en feu ; il échappa encore à ses gardiens et se mit à courir par les rues de la ville en criant : Je brûle ! je brûle ! Le délire commençait, un délire si furieux qu’il fallut le lier avec force pour le ramener dans la voiture. Des compresses froides sur le front le calmèrent un peu, et il put achever assez paisiblement son voyage ; mais, à peine installé à Döbling, la fièvre éclata plus violente que jamais.

Les premières journées furent humbles. On ne pouvait le protéger contre lui-même qu’en l’enchaînant à son lit. Dès qu’il se sentait libre, il s’élançait sur la muraille pour s’y briser la tête. L’idée qu’il était seul responsable des malheurs de sa patrie, cette idée avec laquelle il s’était si cruellement persécuté pendant des semaines d’insomnie et qui avait été la vraie cause de son mal, était le lien unique par où il fût rattaché encore aux choses de ce monde. Toute son énergie morale s’était concentrée dans son remords ; il vivait de cette douleur qui le détruisait et le soutenait tout ensemble. Parfois aussi une autre pensée traversait l’esprit du malade ; il se disait sans doute que sa faute ne le dispensait pas de combattre jusqu’à la fin, qu’il avait encore des devoirs à remplir, qu’il ne fallait point laisser le champ libre aux ennemis provoqués par son imprudence, et alors, s’adossant à la muraille et raidissant ses bras, il attendait de pied ferme je ne sais quel adversaire invisible. Était-ce la révolution ? était-ce l’armée autrichienne ? A coup sûr il n’en savait rien ; il avait seulement cette idée que la Hongrie était menacée de mort, et que tous ses enfans la devaient défendre.

A cette fièvre de l’âme déchirée, ajoutez l’excitation des bruits extérieurs. C’est en vain qu’on lui avait cherché un asile loin du champ de bataille de la Hongrie ; la guerre était à Vienne comme à Pesth, et la voix du canon se mêlait au délire du malheureux Széchenyi. C’était le moment où le prince Windischgraetz assiégeait dans la capitale de l’empire l’insurrection victorieuse ; il occupait avec une douzaine de mille hommes les hauteurs voisines de Vienne, et attendait que Jellachich vînt se rallier à lui. Il y eut là une heure décisive qui aurait pu forcer le gouvernement autrichien à capituler. Jellachich, désavoué par son souverain dans ce qu’on appelait le différend hongro-croate, c’est-à-dire dans ses entreprises particulières contre les Magyars, était venu se heurter en vain contre l’armée hongroise, rassemblée à Pákord. Seize mille Hongrois, commandés par le général Moga, avaient tenu tête le 29 septembre aux trente mille hommes du ban de Croatie, et bien que les deux armées, après une journée sanglante, eussent conclu un armistice de trois jours en maintenant leurs positions, Jellachich leva son camp dès le lendemain, se dirigeant du côté de Vienne. Poursuivi par Moga, il laissa prendre son arrière-garde par les vainqueurs, licencia lui-même une partie de ses traînards, qui l’embarrassaient, et, ne gardant qu’une quinzaine de mille hommes, ses meilleures troupes, il chercha un refuge sur le sol autrichien, au moment même où éclatait à Vienne la révolution du 6 octobre. Que fût-il arrivé, si le général Moga, profitant de la déroute de Jellachich, l’eût poursuivi l’épée dans les reins au-delà de la frontière de Hongrie, tandis que les révoltés de Vienne eussent tenu en échec les troupes de Windischgraetz ? Le chef magyar hésita. Il avait agi résolument tant qu’il avait eu à repousser l’invasion austro-croate ; avait-il le droit de franchir la frontière avant que la guerre fût officiellement déclarée ? Ces scrupules du général étaient bien autrement vifs chez un bon nombre de ses officiers. Il y avait beaucoup d’Allemands dans les cadres de l’armée hongroise. Ceux qui s’étaient battus volontiers contre les Croates désavoués par l’empereur pouvaient-ils se battre contre les défenseurs de l’empire ? Déjà bien des soldats désertaient, bien des officiers donnaient leur démission ; il fallait reconstituer cette armée victorieuse hier, aujourd’hui démembrée. D’autre part, les insurgés de Vienne, aimant mieux sans doute arracher des concessions au gouvernement impérial que de lier leur cause à celle des Hongrois, montraient peu d’empressement à écouter leur appel. De là, pour des motifs divers, les lenteurs qui paralysèrent la victoire du 29 septembre. Quand l’armée hongroise épurée par Kossuth vint attaquer Windischgraetz et essaya de tendre la main à l’insurrection viennoise, ce n’était plus l’armée qui, un mois auparavant, avait mis Jellachich en déroute. La discipline et l’expérience ne venant plus en aide au courage, les Hongrois furent vaincus. Cette défaite, triste fin d’une première campagne commencée d’une manière si brillante, eut lieu le 30 octobre 1848 dans les plaines de Swéchat, à quelque distance de cette maison de Döbling, où le comte Széchenyi luttait misérablement contre ses fantômes. Tout ce tumulte, toutes ces clameurs arrivaient jusqu’à lui ; qui sait si des visions plus effrayantes n’obsédaient pas le cerveau du patient, tandis que les soldats de la Hongrie se dispersaient sous le canon de l’Autriche ?

« Széchenyi, dit un écrivain hongrois, était véritablement l’incarnation de la Hongrie nouvelle. Vit-on jamais plus étroite union d’un homme avec un peuple ? Il vivait de sa vie, il souffrait de sa souffrance. Tout ce qui intéressait la cause magyare avait un écho dans son âme. Il n’y avait pas une fibre de ce grand cœur qui ne fût en rapport avec ces millions de fibres dont se compose le cœur d’une nation. » Les amis du comte, frappés de la même pensée, ont signalé un phénomène extraordinaire à propos de son séjour à Döbling : n’est-il pas étrange que les phases diverses de sa maladie aient coïncidé d’une façon aussi exacte avec les phases de la lutte où la Hongrie jouait sa destinée ? Qu’on l’explique comme on voudra, sympathie ou hasard, la coïncidence est dramatique. Aussi longtemps que dura la guerre civile, et pour le comte Széchenyi la lutte de l’Autriche et de la Hongrie était la plus funeste des guerres civiles, la fièvre ne le quitta point. En proie à un continuel délire, il semblait recevoir tous les coups que se portaient les combattans. Heures cruelles ! incertitudes poignantes ! Après des alternatives de victoire et de revers, après que Bude et Pesth, les deux capitales des Magyars, eurent été tour à tour prises et reprises, la Hongrie, débarrassée enfin de l’invasion austro-croate, promulguait par la voix de la diète sa déclaration d’indépendance au moment même où l’Autriche, désespérant de sa cause, ne craignait pas de faire appel à l’intervention moscovite. C’est le 19 avril 1849 que la diète hongroise rompait ses liens séculaires avec la dynastie des Habsbourg ; c’est le 15 avril, on l’a su plus tard, que le jeune empereur François-Joseph avait appelé le tsar à son aide. Quatre mois après, les Magyars, accablés par le nombre, étaient réduits à déposer les armes ; la Hongrie, résolue à ne pas capituler devant l’Autriche, rendait son épée à la Russie (11 août 1849). Quand l’âme est à demi séparée des organes par la folie, y aurait-il pour l’insensé, au moins pour l’insensé d’une certaine espèce, des communications mystérieuses avec le monde réel ? Est-ce qu’il ne suffirait pas d’un mot, d’un indice, pour éveiller des idées endormies dans la conscience du fou ? Je vois, dans les documens relatifs à ces guerres de Hongrie, que le docteur Balogh, celui-là même qui avait amené Széchenyi à Döbling, a été, ainsi que sa femme, un des héros de la charité patriotique. Mme Paul Balogh était la providence des blessés ; parmi tant de nobles femmes qui se portaient de tous côtés au secours des victimes, elle mérita si bien une place à part que le gouvernement hongrois créa pour elle un titre d’honneur, et la nomma garde-malade en chef des hôpitaux de Pesth. On devait parler souvent à Döbling de ces tragiques et touchantes aventures. Le docteur lui-même, au milieu de ses courses, n’a-t-il pu visiter le malheureux comte dans l’asile où il l’avait placé ? Son attitude, ses préoccupations, son langage, quelque soin qu’il mît à respecter la faiblesse du malade, n’ont-ils pu lui révéler vaguement ce qui se passait ? Admettez l’explication que vous voudrez, il y a un fait certain, c’est que du mois de septembre 1848 au mois d’août 1849 la folie du patient offrit un caractère particulier d’exaspération, et que la Hongrie abattue, il s’affaissa subitement dans un calme de mort.

Le cause hongroise a succombé ; lui aussi, désormais ce n’est plus qu’une ruine. Voyez-le, morne, silencieux, l’œil éteint, la paupière inerte. Mieux valaient ses emportemens de la veille ; comment avoir prise sur ce néant ? On dirait en vérité le commencement de la mort. C’est l’état de son pays qui se reflète en sa personne. Il est toujours plein de vigueur cependant, et si les forces morales n’étaient pas altérées, rien chez lui n’annoncerait un malade. La robuste armure des organes résisterait encore à plus d’une atteinte, pour peu qu’il voulût défendre sa vie. A quoi bon ? Pourquoi ces soins dont on l’entoure ? Que lui veulent ces serviteurs empressés ? que signifient ces témoignages de sollicitude et d’affection ? Sa dignité, lui dit-on, exige qu’il s’habille décemment, qu’il ne renonce pas au soin de sa personne, qu’il ne donne pas à ses amis un spectacle repoussant. Sa dignité ! ses amis ! l’image qu’il doit laisser de lui-même ! Ces paroles le surprennent ; il a su cette langue autrefois, et il en a perdu le sens. L’homme qui a ranimé tout un peuple au souffle de son inspiration puissante a besoin d’être conduit comme un enfant.

S’il se réveille peu à peu de cet engourdissement léthargique, c’est pour retomber sous le coup du remords immérité qui a bouleversé sa raison. L’idée fixe d’où est venue sa. folie est la seule chaîne qui le rattache au monde des vivans. Seulement aux accusations violentes a succédé une tranquillité plus effrayante que ses fureurs. Une étrange loquacité s’empare de lui. Il faut qu’il par le de ses fautes, qu’il en par le sans cesse, sans fin, à tout venant. Ce sont les litanies du repentir. Il les psalmodie pour ainsi dire perpétuellement. Quiconque s’offre à lui, fût-ce le dernier des serviteurs, doit écouter sa confession. Il peut rencontrer un interlocuteur capable de le comprendre ; combien s’en trouve-t-il aussi pour qui ces lamentations monotones sont absolument lettre close ! N’importe, il continue toujours. Bizarre et douloureux spectacle ! le promoteur de la renaissance hongroise du XIXe siècle s’accusant, s’injuriant, s’humiliant à plaisir devant des idiots ! C’était le moment où le plus brutal des vainqueurs, Haynau, prétendait courber une race héroïque sous le régime du sabre et du fouet.

Cela dura ainsi deux années. Vers la fin de 1850, un symptôme nouveau apparut, faible lueur dans cette nuit épaisse. Il s’ennuyait. Pour remplir le vide des longues heures, il avait recours à des jeux d’enfans auxquels se prêtaient ses gardiens. Peu à peu, l’activité de l’esprit se réveillant, il sentit le besoin d’une distraction plus forte. Il avait été grand joueur d’échecs autrefois ; il revint à ce passe-temps, et y porta bientôt une telle passion qu’on ne pouvait l’en arracher. Quand il avait mis la main sur un partenaire, il ne le lâchait plus. Le jour, la nuit, assis devant la table, combinant ses coups, plongé dans ses calculs, heureux de faire échec à l’ennemi, il semblait jouir instinctivement du réveil de son intelligence. Le jeu venant à cesser, les diables noirs reparaissaient. Ce n’était pas chose facile de trouver des gens toujours, prêts à lui tenir tête ; son ardeur fiévreuse fatiguait les plus intrépides. On lui procura pourtant un adversaire contre lequel il put s’escrimer à son aise. C’était un pauvre étudiant hongrois nommé Asbóth, que l’on payait tant par heure pour faire la partie de l’illustre malade. Asbóth gagnait péniblement de quoi suffire à ses études ; dans l’intervalle des cours de l’université de Vienne, il donnait des leçons de langue. Il consentit à venir passer toutes les soirées à Döbling auprès du comte Széchenyi ; la partie commençait aussitôt, on jouait d’abord de six heures à dix, on ne tarda pas à prolonger la séance jusqu’à minuit, et bientôt jusqu’aux approches du jour. Un lit avait été dressé dans une chambre voisine, et quand l’étudiant demandait grâce, il allait s’y reposer quelques heures avant de retourner à Vienne. De pareilles nuits, et pour diversion de longues journées d’étude, au bout de quelques mois, cela fait une rude campagne. La corvée était trop forte pour le jeune étudiant. Un soir, Asbóth ne vint pas à Döbling ; était-il malade ? Ces nuits sans sommeil avaient-elles provoqué une fièvre nerveuse ? Y avait-il chez lui quelque prédisposition funeste ? On apprit bientôt qu’il était devenu fou. Le remède qui devait guérir le comte Széchenyi, dit un de ses biographes, avait tué le pauvre Asbóth. Il mourut peu de temps après, et Széchenyi le pleura comme son enfant.

Il semble, — car tous les épisodes de cette histoire offrent un caractère de singularité tragique, — il semble que l’étudiant hongrois avait emporté dans sa tombe une part du fardeau sous lequel le noble comte avait fléchi si longtemps. Humble compagnon des mauvais jours, ou plutôt des nuits sinistres ! douce et bienfaisante victime ! Asbóth, en quittant Döbling, y laissait Széchenyi plus calme et plus dispos. L’émotion même que cette mort causa au grand malade était un signe de renaissance intérieure. Décidément ces jeux, cet exercice, cet effort continu de l’esprit, avaient rétabli un certain équilibre dans ses facultés ébranlées. Puis il s’était accoutumé à un commerce assidu avec un homme de son pays et de sa race ; il ne redoutait plus la présence des Hongrois. Jusque-là, durant la crise affreuse, il tenait à distance les personnes, même les plus chères, dont la vue lui rappelait sa carrière passée. Malgré le besoin qu’il éprouvait de s’accuser impitoyablement, il ressentait une sorte de honte en présence de ses compatriotes. Sa femme, ses enfans, qu’il aimait de l’affection la plus tendre, avaient grand’-peine à pénétrer jusqu’à lui. Après 1852, ce sentiment disparut : il prit plaisir à recevoir tous ceux qui venaient le visiter à Döbling. Il les appelait même, il provoquait les conversations, il s’informait des nouvelles, il demanda bientôt des journaux et des livres. Avec cette curiosité qui s’éveillait de jour en jour, allait-il retrouver aussi le goût de la vie et de l’action ? Quelle impression allait produire sur l’âme si longtemps séparée du monde le spectacle des choses européennes, particulièrement le tableau de la Hongrie ?


II

Au moment où les yeux du comte Széchenyi se rouvrirent à la lumière des idées, l’état des affaires hongroises devait exercer sur lui deux influences contraires : d’une part le réveil toujours plus vif de l’intelligence, de l’autre une sorte de paralysie de la volonté. Il devait être excité sans cesse à penser et découragé d’agir. C’était l’époque où le système de centralisation despotique si impérieusement établi par le prince de Schwarzenberg, si inflexiblement mis en pratique par le baron de Bach, étouffait ces forces nationales auxquelles l’Autriche est obligée aujourd’hui de demander le salut de la monarchie. Le niveau avait passé partout. La vieille constitution magyare n’était pas plus respectée que la nouvelle. L’occasion avait paru bonne au prince de Schwarzenberg pour détruire les choses mêmes dont s’accommodait naguère la sagesse rusée de M. de Metternich. Plus de diètes, plus d’administration séparée, plus de comitats autonomes ! Où sont les privilèges des villes libres ? Que sont devenues les franchises de la commune ? Nouveaux droits, coutumes anciennes, tout a disparu. L’occasion est bonne aussi pour détacher telle et telle province, Transylvanie, Croatie, Slavonie, de l’antique royaume de saint Etienne ; la Hongrie est démembrée. La Hongrie ! convient-il de prononcer encore ce nom ? Ce n’est plus qu’une expression géographique. L’héritage de dix siècles, on l’a dit avec raison, venait d’être dévoré en un jour. Certes la violence d’une telle politique était bien faite pour frapper d’étonnement la raison à demi réveillée du comte Széchenyi, et pour exciter, — toute douleur patriotique à part, — la curiosité d’un génie naguère si clairvoyant. Est-ce bien possible ? disait-il, et quelles seront les conséquences de ces entreprises meurtrières ? Ce problème s’empara si bien de son esprit, que l’idée fixe d’où son mal était ne disparut bientôt devant celle-là. L’œuvre insensée de la réaction, devenue pour lui un sujet d’étude, acheva de l’affranchir de sa propre folie. Il ne songeait plus seulement à la Hongrie, il songeait à l’Autriche ; n’ayant pas cessé de les croire indispensables l’une à l’autre, il voyait dans cette destruction du royaume magyar par le gouvernement impérial le premier acte d’un long suicide. C’est ce spectacle qui provoquait la curiosité de l’homme d’état, et en même temps, soit que ce travail d’observation suffît à occuper ses forces incomplètes, soit que la violence de la réaction autrichienne lui enlevât tout espoir de modifier la marche des événemens, il semblait avoir perdu à jamais le goût de la vie active. Qu’y avait-il à faire pour lui dans l’Autriche du prince de Schwarzenberg ? Regarder et prévoir, méditer sur le développement d’un système funeste et deviner l’issue inévitable, c’était désormais le seul emploi de ses forces. Assurément il ne pouvait prédire Sadowa ; Sadowa du moins ne l’aurait pas étonné. Ainsi un spectateur pénétrant, mais découragé, un témoin inexorable, mais réduit à l’inaction, tel devait être le comte Széchenyi, aussitôt que, délivré de ses fantômes, il appliqua de nouveau son intelligence à l’étude des choses de son temps.

C’est là sans doute une des raisons pour lesquelles il ne voulut jamais quitter l’hospice de Döbling. Vainement sa femme, ses enfans, ses amis, le suppliaient-ils de revenir au « milieu d’eux, de rentrer dans ses domaines, de reprendre sa vie d’étude sous le toit héréditaire, puisqu’il était redevenu maître de lui-même. Maître de lui-même, il sentait bien qu’il ne l’était pas complètement. Cette paralysie de la volonté qui persistait malgré le réveil de la pensée lui causait une vague inquiétude. Il craignait peut-être que ses concitoyens, le voyant de retour parmi eux, ne fussent disposés à mettre en lui certaines espérances qu’il n’aurait su réaliser, à lui attribuer certains devoirs qu’il était impuissant à remplir. Peut-être aussi craignait-il la surveillance d’une police soupçonneuse ; l’asile de ses mauvais jours était encore un des lieux où il pouvait être le plus libre. A quoi bon d’ailleurs se créer une nouvelle existence pour l’emploi qu’il devait en faire ? Caché dans l’hospice de Döbling, ne pouvait-il assister au spectacle qui captivait si tristement son esprit ? Des livres, des journaux, des visites, des correspondances, tout cela suffisait pour le travail désolant auquel l’avaient condamné les révolutions de son pays et les défaillances de sa raison. Le cadre d’une maison de fous convenait à son étude.

Les visites en effet ne lui manquaient pas. La première qu’il reçut, et celle-là il l’avait sollicitée lui-même, ce fut la visite de l’archevêque Lonovics. L’éminent prélat, aussi grand par l’intelligence que vénérable par la sainteté de sa vie, était le confident naturel du comte Széchenyi. Que de choses les unissaient l’un à l’autre ! même dévouement à la patrie, même douleur en face du grand désastre. La haute dignité de l’archevêque ne l’avait pas mis à l’abri des coups de la réaction ; Mgr Lonovics était interné à Vienne. Aussitôt que Széchenyi rentra en communication avec ses semblables, il exprima le désir de voir ce frère d’infortune et, suivant des témoignages qu’il n’y a pas lieu de récuser, le sentiment religieux eut part à ce désir autant que le sentiment patriotique. Aussi libre de préjugés vis-à-vis de l’église que de respect humain en face de la foule, Széchenyi était un de ces catholiques de vieille race qui tendent chaque jour à disparaître des contrées latines. On ne connaît pas de parti théocratique dans un pays où la cause nationale domine tout ; on ne connaît pas les disputes d’église dans un monde où l’union des cœurs est une nécessité de salut public. On est protestant ou catholique suivant la naissance et l’éducation ; avant tout, on est homme sur le sol commun de la culture chrétienne. Les subtilités maladives propres aux temps de décadence n’ont pas encore envahi ces âmes simples ; il n’y a là par conséquent ni impiété systématique ni fanatisme de coterie. C’est le plus simplement et le plus naïvement du monde que Széchenyi, avant de recommencer sa vie intellectuelle, voulut pour ainsi dire en consacrer le début par un entretien avec l’archevêque Lonovics. La Hongrie était le principal sujet de leurs préoccupations ; l’âme du malade, l’âme tourmentée de Széchenyi ne fut pas oubliée, croyez-le bien, en cette consultation touchante. S’il restait encore quelque scrupule injuste, quelque remords fébrile dans la conscience trop délicate du solitaire, la parole du prélat hongrois effaça ce dernier vestige de sa folie.

Et maintenant viennent les visiteurs de toute sorte ! Que chacun lui raconte ce qu’il a vu, que les journaux, les brochures, les livres, lui apportent chaque jour les faits du monde politique et les mouvemens de l’opinion ! Une vie nouvelle, entremêlée sans doute de cruelles défaillances, mais enfin une vie nouvelle a commencé pour le prisonnier volontaire de Döbling. Si vif est son désir de savoir, si pénétrante est la sagacité de son esprit, que deux ou trois ans plus tard un hôte admis pour la première fois dans la retraite du comte Széchenyi est vraiment émerveillé de le voir informé de tous les détails, instruit de tous les secrets, nageant enfin, on peut le dire, en plein courant de la vie publique.

« Ce fut un soir, au mois d’octobre 1857, que j’allai pour la première fois à Döbling, dans l’établissement de fous du docteur Görgen, visiter le comte Széchenyi. Long et mélancolique était le chemin au milieu des brumes de cette soirée d’automne. Pendant l’été, Döbling est un lieu agréable qui attire chaque jour par milliers les Viennois avides de plaisirs et amoureux de leurs vertes montagnes ; en hiver, c’est un triste nid, un nid désert et boueux. J’avais le temps de me plonger dans les souvenirs de toute sorte que la pensée du comte Széchenyi évoquait en moi comme des fantômes. Comment le trouverai-je ? quel va être son aspect ? de quels sujets va-t-il me parler, et sur quel ton ? La dernière fois que je le vis, j’étais bien jeune encore. Depuis cette heure, à coup sûr, il a dû terriblement changer. Oh ! non, ce ne sera plus cet homme au teint brun, aux souples allures, à la lèvre altière et sarcastique, pour qui tous alors, étudians et juristes, nous professions un culte voisin de l’idolâtrie, jusqu’au jour où il publia son livre intitulé le Peuple de l’Est, et ne fut plus désormais à nos yeux qu’un renégat et un traître… Avec quelle libéralité nous lui prodiguions ces titres dans le vacarme des cafés » comme le fait, hélas ! aujourd’hui encore une jeunesse irréfléchie !… N’importe, chaque fois que nous l’apercevions dans la rue avec sa cravate de soie rouge nouée négligemment, avec ses vêtemens d’une élégance exotique, nous ne pouvions nous défendre de le saluer ; nous ne pouvions nous défendre non plus d’une curiosité respectueuse en regardant ces yeux noirs, ces traits singuliers, cette physionomie expressive, où l’observateur superficiel ne lisait peut-être que le dédain, mais qui pour le psychologue étaient les signes inquiétans d’une pensée profonde et d’une âme perpétuellement agitée…

« Que d’années écoulées depuis ces jours-là ! que d’années et quelles années ! La révolution, l’ivresse de la liberté, la guerre, une courte victoire suivie d’une déroute complète, enfin cette horrible image a du sang ! du sang ! partout du sang ! » cette image qui avait frappé d’avance l’âme prophétique de Széchenyi et qui l’avait brisée. Avait-il donc, l’infortuné, commis des fautes assez graves pour que la mort n’ait pas voulu de lui dans les flots du Danube ? Était-il réservé à de plus cruelles souffrances, jusqu’à ce que le désespoir, à l’idée de sa patrie ruinée pour toujours, le précipitât dans la folie du suicide ? Ces questions, hélas ! j’eus maintes fois occasion de me les adresser plus tard, lorsque pendant bien des années, devenu le témoin de son existence quotidienne, je voyais végéter misérablement ce martyr du patriotisme.

« Je ne saurais dire que les libres patriotiques ou même simplement humaines de mon cœur fussent agréablement affectées pendant ce pèlerinage à Döbling. Pressentais-je l’issue tragique de cet épisode ? ou bien était-ce ma propre situation morale qui me troublait ainsi ? Ah ! certes il s’était passé bien des choses depuis la chute de Széchenyi et de la Hongrie. J’avais eu le temps de devenir un homme. La révolution, dont les héros sans cervelle, avec leurs gamineries, ne m’avaient jamais inspiré que du dédain, la révolution, dont les résultats même les plus sérieux m’avaient toujours causé moins de joie que de crainte, parce que j’en prévoyais la déplorable fin, la révolution, dis-je, avait atteint le terme de sa carrière, et devant ce terme effroyable mon âme, déjà dégrisée prématurément, s’était comme pétrifiée dans le sentiment le plus complet du positivisme pratique. Comme la plupart de mes compatriotes, l’éducation latine que j’avais reçue me rendait peut-être propre au service des comitats ; quant à gagner ma vie d’une manière indépendante, j’en étais absolument incapable. Si je ne voulais pas, comme cela se voit si souvent chez nous, vivre dans la fainéantise aux dépens du prochain ou jouer le rôle de parasite, il ne me restait d’autre asile qu’un emploi à Vienne. Je devins censeur, et du fond de mon cabinet je pus suivre d’un œil attentif le charlatanisme de la bureaucratie germanisante en Hongrie ; je pus la voir, sous le masque de sa mission civilisatrice, travailler comme un élément corrosif à la dissolution de toutes les ressources politiques, morales et financières du pays. En l’année 1857, le système de M. de Bach avait atteint son apogée. Encore une dizaine d’années, disait-on, et la génération des aînés, la génération qui s’attache encore obstinément aux souvenirs constitutionnels d’avant 1848, aura disparu de la scène. La génération plus jeune celle qui avait pris part à la guerre de 1848-1849, paraissait moins dangereuse pour le nouveau système.

« Quelques-uns se consolaient en pensant que de la triple devise de la révolution une idée au moins avait échappé au naufrage, l’idée de l’égalité, assez visiblement réalisée dans le nouvel état de choses, et volontiers ils eussent considéré l’Autriche du baron de Bach comme une sorte de démocratie. D’autres, sous le coup des nécessités de la vie, étaient devenus les associés ou les serviteurs du pouvoir. Celui-ci acceptait un emploi ; celui-là prenait rang dans l’armée, et quelquefois par mégarde il pouvait lui arriver de se rappeler ou même de rappeler à ses interlocuteurs qu’il avait porté jadis le fier titre de honved ; il n’aimait pas cependant que d’autres l’en fissent souvenir. La petite noblesse, cœur de la nation, était ruinée plus qu’à demi ; dépouillée des privilèges d’autrefois, mal préparée aux dédommagemens que lui offraient les nouvelles institutions, elle roulait vers l’abîme inévitable. Plus heureuse au point de vue des finances, la noblesse territoriale n’en était que plus misérable dans l’ordre des idées. La jeune aristocratie, exclue du théâtre de la politique, condamnée à l’inaction, se jetait à la poursuite des jouissances, et on voyait avec douleur renaître chez elle cet esprit de caste, cet esprit exclusif et hautain qui caractérise toutes les aristocraties du monde partout où la vie constitutionnelle ne les rapproche pas de la nation. Si quelques vieillards de cette noblesse, les meilleurs de leur race assurément, ne se lassaient pas d’adresser en haut lieu des protestations au nom des antiques franchises du pays, c’étaient là des choses qui se passaient dans la coulisse et qu’une police vigilante éloignait de tous les regards ; à peine le grand public en recueillait-il quelque chose par des chuchotemens. La presse, obligée de se taire, prolongeait une existence sans honneur ; mettez à part deux ou trois feuilles, toutes les autres n’étaient que des instrumens aux mains de spéculateurs et de charlatans. En un mot, la Hongrie semblait étouffée, la nation semblait perdue à jamais.

« Moi du moins, dans l’épaisse nuit de mon âme, je ne voyais pas luire le moindre rayon, promesse d’un meilleur avenir. Je tâchai d’oublier que j’étais Hongrois. Je quittai cette patrie, qui n’était plus une patrie, qui était une vaste maison d’arrêt. Jusque-là mon occupation principale avait été l’étude des littératures étrangères. Une excellente occasion me fut donnée de poursuivre mes travaux. « Chargé, — oh ! quel noble titre ! — chargé au nom du gouvernement impérial et royal de présider la commission centrale de révision des livres, » mon cabinet était le rendez-vous de toutes les productions de la littérature universelle, avant qu’elles entrassent dans le commerce. J’étais censeur, j’étais le dégustateur officiel de tous les mets de la pensée, de ces mets que la bureaucratie est appelée à juger consciencieusement dans l’intérêt de la santé publique, car c’est elle, — et moi aussi par conséquent, moi, l’un des atomes1 de ce grand corps, — c’est elle qui décide quelle quantité de nourriture intellectuelle peut être livrée sans inconvénient aux 36 millions d’âmes dont se composent les peuples de l’Autriche. Glorieuse mission ! confiance touchante !… Bref, j’étais complètement séparé de mon pays et de son passé ; malgré les généreux efforts, malgré les sacrifices patriotiques de quelques hommes, en dépit de ces paroles du poète : « Non, cela ne se peut ! tant de génie, de force, de volonté sainte, ne saurait périr sous les malédictions infernales, sous les excommunications du destin ! » Malgré tout cela, disais-je, je considérais la patrie comme perdue.

« Qu’on veuille bien me pardonner cette digression au sujet de mon humble personne : elle était nécessaire pour faire comprendre au lecteur dans quelle disposition d’esprit je me trouvai, lorsque mon ami T….. me pressa de rendre visite au comte Széchenyi. Le comte, disait-il, n’ignorait pas mon nom ; le comte avait lu autrefois quelques-uns de mes articles dans le Pesti Naplo, il savait de quel emploi j’étais maintenant chargé, et il désirait me connaître personnellement ; — On peut se figurer, d’après ce qui précède, combien cette ouverture était loin de m’être agréable. Le grand passé du comte Széchenyi était inséparable à mes yeux de la chute profonde de mon pays. Je craignais que sa vue seule ne rouvrît mes blessures patriotiques mal cicatrisées par ma philosophie, et que sa douleur ne vînt déranger cet épicurisme cosmopolite où je m’étais établi si commodément. »

Quel est le personnage à qui nous devons ces singulières confidences ? On le nomme Aurèle de Kecskeméthy. Je n’ai pas à dessiner cette figure au moment où je l’introduis dans mon tableau ; le pèlerin de Döbling s’est peint lui-même en quelques lignes. Seulement la franchise de ses aveux communique à sa narration un intérêt dont il ne semble pas se douter. Si humble que fût la personne de M. de Kecskeméthy, il représente ici toute une part, une grande part de la société hongroise en 1857. L’ancien étudiant patriote et révolutionnaire devenu un des douaniers de la pensée humaine, au service du gouvernement qui écrase son pays, ce censeur comfortablement installé dans sa besogne, cet épicurien cosmopolite savourant l’amertume de sa honte, et tout prêt, quoi qu’il en dise, à rouvrir avec joie ses blessures mal fermées, quel type que celui-là ! Quelle image de l’étouffement de la Hongrie, de ce levain indestructible s’agitant toujours, malgré tout, au cœur même de ceux, que l’on croit morts ! C’est là, je n’en doute point, ce qui frappa Széchenyi ; c’est pour cela qu’il voulut voir à Döbling ce Hongrois d’avant le déluge transformé en censeur autrichien. Journaliste enthousiaste à vingt ans, tour à tour passionné pour le grand Magyar ou irrité de sa modération, maintenant dégrisé, désarmé, déchu, M. de Kecskeméthy entre donc avec une émotion facile à concevoir dans la retraite du glorieux malade. Széchenyi va-t-il lui adresser une de ces paroles sarcastiques dont il avait le secret ? Même dans ses complimens, n’y aura-t-il pas quelque allusion vengeresse ? Non, Széchenyi connaît ses compatriotes, il a deviné dans celui-ci le cœur sous la livrée. Il l’interroge, il le fait parler, il le réconcilie avec lui-même, le censeur viennois va : devenir un des intimes confidens du solitaire de Döbling, et bientôt ce sera le malade qui aura guéri l’épicurien. N’est-ce pas là, je le demande, une sorte de symbole historique ? N’est-ce pas la Hongrie des quinze dernières années, cette Hongrie résignée en apparence à la mort, et qui va être éveillée, stimulée, avertie des choses de l’avenir, par le comte Széchenyi ?

Dès ce premier entretien du comte avec le censeur autrichien, comme il juge avec une sagacité inexorable le système de M. de Bach ! Sa parole est aussi mordante que sa raison est ferme ; il grave d’avance au burin les arrêts que rendront les événemens. « Cette force de pensée ne me surprenait pas, dit M. de Kecskeméthy, dont je résume ici les impressions ; je savais bien que la netteté extraordinaire de son intelligence n’avait jamais été détruite par ses souffrances mentales, qu’elle était plutôt la cause de sa maladie, l’aliment dont cette maladie se nourrissait ; il avait trop prévu, trop deviné, trop longtemps supporté par avance le fardeau des souffrances de tous ; c’est sous ce poids énorme qu’il avait succombé. Une chose qui m’étonnait bien autrement était de le voir initié à une telle multitude de détails : il voyait tout de haut et savait tout par le menu ; grands faits, petits incidens, anecdotes de la cour, propos de salons, intrigues de bureaux, il n’y avait rien à lui apprendre. Il connaissait même les principales productions de la littérature européenne ; quant à l’Autriche, à la Hongrie, il avait lu et annoté tout ce qui s’y imprimait. Il suivait d’un œil attentif la presse politique étrangère ; telle brochure interdite au public autrichien s’était trouvée entre ses mains avant d’être parvenue devant mon tribunal. Tout l’intéressait ; il voulait tout savoir, et véritablement il savait tout. Sans parler des journaux et des livres qu’il dévorait sans cesse, il mettait à profit ses nombreuses relations dans tous les rangs de la société autrichienne et hongroise ; chaque visiteur devait lui payer tribut. »

Parmi ces visiteurs, il y en a un dont le souvenir fut particulièrement doux au solitaire. Un jour, son valet de chambre, le vieux Brach, lui annonce qu’un soldat demande à lui parler. « Un soldat ? A-t-il dit son nom ? — Il s’appelle Joseph ; c’est ce nom qu’il m’a dit d’annoncer. — Joseph ! Le comte interroge sa mémoire, et croit enfin qu’il s’agit de quelque ancien serviteur dont la visite n’est peut-être pas tout à fait désintéressée. — Eh bien ! fais-le entrer. » La porte s’ouvre, et Széchenyi reconnaît son altesse impériale l’archiduc Joseph, fils de l’ancien palatin de Hongrie, du noble chef qui avait été jadis pour le grand Magyar, à travers les dissentimens inévitables, un loyal frère d’armes et de patriotisme. Le solitaire est ému, il s’incline, il remercie son altesse… « Laissez là les titres, mon cher comte, et dites-moi tu comme autrefois, quand vous me faisiez sauter sur vos genoux. » La glacé est rompue, le vieillard et le jeune prince remontent ensemble le cours des années heureuses ; quelle joie de réveiller ces souvenirs du pays ! car le palatin aimait la terre magyare comme sa véritable patrie, et la langue hongroise remise en honneur par Széchenyi avait été la langue maternelle de ses enfans. Quelle joie de parler encore l’idiome natal ! Que de confidences discrètes ! Quels témoignages de sympathie réciproque ! Quel soin d’éviter de part et d’autre ce qui aurait pu troubler les images délicatement évoquées ! Ce fut une vision lumineuse dans la retraite désolée du songeur.

Le soir même ou le lendemain, Széchenyi racontait la scène à M. de Kecskeméthy. Si tous les pèlerins de Döbling, des plus grands aux plus humbles, publiaient leurs souvenirs particuliers, nous aurions sans doute bien des détails intéressans sur les dernières années du comte ; je ne crois pas cependant que ces récits pussent rien ajouter d’essentiel aux notes du pauvre censeur autrichien. C’est M. de Kecskeméthy qui a été, de 1857 à 1860, le témoin le plus assidu de sa vie. Revenez bientôt, lui disait le comte, chaque fois que se terminait la visite, et il revenait si souvent qu’il finit par être un des familiers de la maison. Széchenyi avait tant de choses à dire, soit qu’il rappelât les choses du passé, soit qu’il appréciât les événement du jour et pressentît ceux du lendemain ! Tantôt c’étaient des anecdotes sur le prince de Metternich ; il racontait ses rapports personnels avec ce haut personnage, qui passait dans le monde pour un des leaders de la politique européenne et qui ne faisait que subir la direction de la Russie ; il disait gaîment avec quelle habileté diplomatique il avait su gagner sa confiance, écoutant jusqu’au bout ses longues histoires, toujours, toujours les mêmes, tandis que d’autres, moins patiens ou moins adroits, l’avertissaient de ses redites. Tantôt c’étaient les souvenirs de sa carrière active, l’exposé des services qu’il avait rendus à la cause magyare, exposé simple et cependant, ajoute M. de Kecskeméthy, empreint d’un singulier caractère aristocratique. Un chef de famille se vante-t-il de ce qu’il a fait pour les siens ? Széchenyi ne se vantait pas ; mais on sentait à son langage qu’il se croyait le patriarche d’une grande tribu. La Hongrie, c’était lui-même, et cette opinion qu’il avait de son rôle, bien loin de sembler arrogante, imposait le respect, comme toute conviction naïve et forte. M. de Kecskeméthy, dix années plus tôt, avait passé d’une extrémité à l’autre dans ses sentimens pour Széchenyi ; c’est le sort des chefs de parti, quand ils ne veulent pas être les esclaves de la foule, d’exciter la défiance et la haine après avoir soulevé des transports d’enthousiasme. Maintenant il le voyait dans toute sa grandeur, et lui-même, ramené à cette vie morale d’où il était tombé si bas, il retrouvait sans effort ses inspirations des meilleurs jours.

Était-ce seulement dans l’ombre de Döbling et avec un personnage inconnu que le comte Széchenyi exerçait son action salutaire ? Si décidé qu’il fût à être simplement le spectateur des choses publiques, le témoin et le juge d’une période mauvaise, il y eut pourtant telles circonstances où il ne crut pas que sa maladie même le dispensât d’agir. On a vu dans la première partie de cette étude quel prix le comte Széchenyi attachait aux grands travaux qui devaient rapprocher la Hongrie de l’Orient et ouvrir à son activité commerciale un débouché vers le Bosphore ; n’est-ce pas lui qui avait donné l’essor à la navigation du Danube ? Une entreprise toute hongroise s’était organisée en ce temps-là pour compléter le système auquel Széchenyi avait attaché son nom ; il s’agissait de créer un chemin de fer d’Orient, comme on disait. Or, vers la fin d’octobre 1858, on apprit tout à coup que l’administration, du chemin de fer d’Orient, sous l’influence de M. le baron de Bruck, ministre des finances, et par la connivence de quelques magnats hongrois, principaux associés de l’entreprise, venait d’opérer sa fusion avec le chemin de fer du sud ; en d’autres termes, la construction de la ligne d’Orient, si importante pour la Hongrie, était définitivement ajournée, tandis que la ligne du sud, spécialement utile à l’Autriche en vue de ses relations italiennes, allait confisquer des ressources hongroises au profit d’une œuvre germanique. Le bruit se répandait déjà que les directeurs hongrois du chemin de fer d’Orient venaient d’abandonner leurs postes ; il y avait parmi eux quelques-uns des premiers personnages du pays, les comtes Apponyi Waldstein, Festetics et un ancien ami de Széchenyi, l’illustre patriote Edmond Zichy. C’est à ce dernier que le solitaire de Döbling adressa une sorte de réprimande publique. La lettre est curieuse et mérite d’être citée tout entière.


« Döbling, 14 octobre.

« Cher ami, tu sais que je me procure toutes les publications hongroises aussitôt qu’elles paraissent. Bien que je ne puisse pas tout lire, à demi mort comme je suis, ce m’est pourtant un moyen de faire quelque chose pour mon pays dans les circonstances présentes ; il y a là un devoir à remplir, et je m’y applique de mon mieux. Tu peux donc être persuadé que tu as fait grand bien à mon pauvre cœur si durement comprimé, quand tu m’as envoyé, selon ta promesse, l’almanach de Bolond Miska pour l’année prochaine, que je ne possédais pas encore. Tu es mon noble bienfaiteur, toi qui m’as visité si souvent depuis que je suis blessé à mort, toi qui as tout essayé pour rendre un peu d’espérance à mon âme en deuil, et naguère encore tu as montré par tes bontés pour moi combien il est vrai de dire que la véritable amitié éclate surtout dans les jours sombres.

« Ce qui a une fois existé reparaît souvent dans le monde sous une autre forme, il est vrai, et en des conditions différentes. Certes une bouteille brisée ne saurait se raccommoder, et le plus pauvre d’esprit ne l’essaierait même pas ; cependant ces misérables morceaux de verre ne sont pas perdus pour cela, ils peuvent encore être remis dans la fournaise et devenir un flacon de cristal où brillera le roi des vins, le tokai éblouissant comme l’or, tandis que l’autre bouteille, la bouteille cassée, ne renfermait peut-être qu’une triste liqueur prête à se changer en vinaigre. Dis-moi, n’est-ce pas vrai ?

« Autrefois des fous de cour appointés grassement disaient aux princes certaines vérités que nul homme prudent n’eût jamais osé exprimer, d’où il arriva qu’en mainte rencontre les seigneurs de la terre reçurent les meilleurs conseils, non des sages, mais des fous, car le meilleur conseil n’est-il pas toujours de mettre en lumière la vérité qui se cache ? Ces fonctions spéciales, avec leurs bons appointemens, ont été supprimées dans le cours des âges ; mais les voici, qui reparaissent sous une forme nouvelle. « Miska, » sans parler des autres, exprime aujourd’hui des vérités, qui certainement, recueillies par un homme avisé, — à supposer que cet homme ait un cœur dans sa poitrine, que ce cœur renferme une petite dose de vertu, et qu’il ne se prenne pas lui-même pour un dieu, — lui seraient d’une singulière utilité. Veuille le Tout-Puissant qu’il en soit ainsi !

« Mais le but de cette lettre, cher ami, n’est pas seulement de t’exprimer ma gratitude pour ta bienveillance. Non, il y a une autre chose qui me pousse, qui me tourmente, et cette chose te concerne. Puis-je te parler à cœur ouvert, sans nulle réticence ? Si oui, lis ces lignes jusqu’à la fin ; si non, déchire-les.

« Tu as toujours été fort sensible sur le point d’honneur, que dis-je sensible ? chatouilleux. Personne n’en doute. Moi-même j’ai eu le bonheur d’en faire l’expérience. Te rappelles-tu qu’un jour, à Pesth, nous sortions ensemble d’une séance du casino, et que, tout en me reconduisant chez moi, blessé d’une remarque que je laissai tomber innocemment, tu me provoquas en duel ? En vérité, si je n’avais de longue date fait mes preuves au sabre et au pistolet, il ne m’aurait guère été possible de me décider aux premières avances. Par bonheur, comme tout le monde sait que je n’ai pas peur de mon ombre, non-seulement je te fis des excuses, mais, après que ma main eut serré la tienne, je conçus immédiatement pour toi, en raison même de ce sentiment de l’honneur si ombrageux et si vif, une affection extraordinaire. Il y avait pourtant un point qui me froissait au-delà de toute mesure, c’était de te voir, — le dirai-je ? — patriote si médiocre et homme de plaisir si ardent. Réponds, n’était-ce pas vrai ? Il y a longtemps de cela, une trentaine d’années. Aujourd’hui je ne suis plus qu’une ruine ; toi au contraire, tu as grandi de jour en jour dans le domaine de l’action virile et créatrice.

« J’ai appris avec une joie inexprimable, si le mot de joie convient encore à mon état, que tu avais le talent et la volonté d’être heureux, non pas seulement du bonheur extérieur, mais du bonheur de la conscience. Quelle autre félicité en effet peut-il y avoir sur la terre que de servir son pays, de se dévouer à ses compatriotes, et de concourir par là aux destinées suprêmes du genre humain ? Oui, j’ai appris avec joie que, malgré le joug écrasant des circonstances, tu étais plus joyeux, plus heureux qu’aux heures de ta folle jeunesse. Pourquoi ? le sais-tu ? Parce qu’alors tu ne songeais qu’à jouir, et que maintenant l’on but est de vivre, d’agir, de créer.

« Le bourdon fait pitié, on porte envie à l’abeille industrieuse. Pour qui n’a point d’occupation ici-bas, la vie est un supplice, et le proverbe hongrois dit excellemment : il n’y a d’heureux sur la terre que l’homme dont les travaux viennent à bien. Le dolce far niente n’a jamais séduit un vrai Magyar, car, si l’oisiveté énerve l’individu, elle tue aussi les nations. Un de tes plus nobles titres, cher ami, c’est que tu as su te créer une occupation dont l’importance pour l’on pays est incalculable. Et maintenant j’entends dire, — ô douleur qui me navre ! — j’entends dire que tu veux abandonner ce domaine de ton activité…

« Quand le Hongrois aujourd’hui occupe des fonctions qui ne sont contraires ni à son honneur, ni à sa conscience, ni au bien de son pays, il ne doit pas les quitter volontairement, de quelques humiliations qu’on l’abreuve. Celui qui sait souffrir et pâtir pour son pays, celui-là seul mérite la couronne du patriote, couronne tressée d’épines, mais d’autant plus glorieuse… Qui maintient sa place reste toujours en mesure de mettre à profit les circonstances ; qui se retire au contraire se frappe de mort politique, et une fois que vous êtes frappés de cette mort-là, Dieu lui-même, Dieu, qui a rappelé à la vie le corps déjà décomposé de Lazare, ne saurait vous sauver. Qu’on ne vous nomme pas, qu’on vous expulse, oh ! cela, c’est autre chose ; l’homme qui a perdu sa fortune peut la recouvrer un jour, celui qui volontairement abandonne son trésor ne le retrouvera plus jamais, jamais.

« Le plus grand éloge qu’on puisse donner à un Hongrois, c’est de dire qu’il a maintenu sa place. Tu connais, ami, notre énergique locution populaire : rester debout, même dans la boue. Appliquons-là aux devoirs du Hongrois dans les temps où nous sommes. Bravons les reproches mêmes de nos frères pour servir la cause commune. Rester droit à son poste au milieu de cette boue que des patriotes superficiels et fanatiques ne craignent pas de jeter à des frères, à des amis, à des compagnons d’armes, rester droit à son poste, s’y cramponner obstinément quand on se sent chanceler sous l’outrage, se relever, s’affermir, être toujours debout après des années de lutte, voilà le mot d’ordre de la situation pressente ; il n’y en a pas d’autre que celui-là pour mériter la reconnaissance et les applaudissemens de ses concitoyens. D’un homme tel que toi, noble ami, la Hongrie ne saurait exiger moins.

« Que Dieu te conserve ! continue-moi ta bienveillance ; n’oublie pas que, dans le misérable état auquel je me trouve réduit, tu as toujours été, comme les membres de ma famille, au premier rang des médecins de mon âme. Ton ami fidèle,

« COMTE STEPHAN SZECHENYI. »


Cette ardeur, cette force de pensée, au milieu d’images un peu incohérentes, c’est la peinture exacte de cette noble intelligence au sein de la crise où elle se débat. On voit ici dans quelle mesure s’accomplissait la guérison du malade. Trop faible, il le sentait bien, pour se mêler à l’action, il encourageait de la voix ceux qui pouvaient combattre. Remarquez surtout chez lui la persistance de l’esprit pratique, et comme il répond au fanatisme qui, demandant tout ou rien, jette le manche après la cognée. L’émigration sous aucune forme n’est du goût de Széchenyi. Le Hongrois n’eût-il dans la main qu’un tronçon de ses armes, il ne doit pas s’en dessaisir. Qu’importent les accusations des fanatiques ? Insultés par nos frères, servons-les malgré eux. Restons debout, même dans la boue ! Cri étrange, et qui peint bien la ténacité du sentiment magyar, si l’on songe que les lèvres d’où il s’échappe avaient tant de fois proféré des paroles de désespoir.

Le journal où parut ce manifeste fut immédiatement confisqué par la police, le comte Zichy ne crut pas devoir faire les protestations que lui demandait son ami ; est-ce à dire que le résultat fût absolument nul ? Non certes. De manière ou d’autre, ces bulletins-là finirent toujours par se répandre ; Széchenyi avait jeté un nouveau ferment au cœur de la nation hongroise. Pour le moment, il n’en demandait pas davantage. Le même succès lui suffisait aussi quand il envoyait des articles à l’un des principaux organes de la presse européenne. Il dessinait pour le Times de vifs tableaux de l’Autriche sous M. le baron de Bach, et chaque fois que son œuvre lui revenait imprimée dans le journal de Londres, c’était fête à Döbling. Le plus souvent, il faut le dire, soit que les critiques fussent trop amères, soit que les théories du comte offrissent un caractère trop spécialement hongrois, l’article n’était pas admis ; n’importe, il avait éclairé les publicistes anglais, et dans leurs appréciations de la politique générale il retrouvait avec joie la trace de ses idées. Heureux simulacre de l’action pour l’ancien promoteur de la vie publique en Hongrie ! A le voir se réveiller de la sorte, à le voir jouir si vivement des choses de l’esprit, on pouvait croire que le mal intérieur avait complètement cédé.

C’est dans ces momens-là que la comtesse Széchenyi disait à M. de Kecskeméthy : « N’est-ce pas que le comte pourra bientôt quitter Döbling et reprendre auprès des siens son existence d’autrefois ? » Quitter Döbling ! M. de Kecskeméthy ne croyait pas que le malade pût s’y résoudre avant bien des années ; il savait que l’intelligence seule s’était réveillée chez lui, mais que la volonté demeurait inerte. Quitter Döbling quand on pouvait à peine, et seulement par surprise, lui faire affronter la lumière du soleil ! Le malheureux semblait enchaîné à sa chambre ; on eût dit qu’il s’était condamné à cette prison pour se punir de ses fautes imaginaires envers la Hongrie. S’il lui arrivait d’en franchir le seuil, c’était à l’heure où sa famille venait le visiter. Sa femme, ses enfans, aimés cependant avec transport, il ne voulait les voir qu’à de certains jours, comme s’il eût fait vœu d’expier ses torts publics par le sacrifice de ce qu’il avait de plus cher. C’était une des traces persistantes de sa folie ; mais aussi, quand l’heure de la visite approchait, quelle joie ! quelle agitation ! Il ne tenait plus en place, comme on dit. Les voici ! la voiture a traversé le parc, elle vient de s’arrêter devant le portail ; aussitôt le prisonnier s’élançait, descendait l’escalier, recevait dans ses bras sa femme et ses deux fils, les conduisait dans son asile avec une joie d’enfant. Alors, au milieu des questions, des épanchemens sans fin, s’il venait à leur montrer un article de lui inséré dans le Times ou sa lettre au comte Zichy, comment n’eussent-ils pas songé à le faire enfin sortir de sa prison ? Il fallait d’abord l’accoutumer à la clarté du jour, et quelles précautions, quelle diplomatie, pour l’attirer seulement dans les allées du parc ! Széchenyi avait toujours aimé la gymnastique ; un jour un de ses amis parie avec les deux jeunes comtes qu’il franchira d’un saut un espace de dix-huit pieds. Un tour de force et un pari, voilà de quoi faire dresser l’oreille au vieux Magyar. Tout est prêt, le point de départ et le but sont marqués ; c’est devant la maison, sur la pelouse, que l’épreuve aura lieu. La curiosité aidant, le comte se laisse entraîner par ses fils, et pour la première fois depuis bien des années le voilà qui se hasarde en plein air. Attentif, les bras croisés, il admire en souriant la souplesse et la vigueur des jeunes athlètes ;… mais tout à coup un nuage obscurcit son front, il jette des regards défians autour de lui, s’étonne de se trouver là, et d’un pas rapide regagne l’entrée de l’hospice. « Je l’examinais avec une douloureuse émotion, dit le témoin qui rapporte la scène. Était-ce simplement une impression physique, l’action de l’air extérieur sur ce corps miné par la souffrance ? Était-ce le souvenir de quelque vœu secret, de quelque engagement mystérieux auquel il se reprochait d’avoir manqué ? Je restai persuadé que c’étaient les deux choses à la fois. »

Ce repentir et cette peur de la vie active, qui se traduisaient sous une forme si bizarre, ne l’empêchaient point, on l’a déjà vu, de prendre hardiment la parole dans les circonstances décisives. Tout à l’heure il défendait le chemin de fer d’Orient, menacé par les combinaisons de l’administration autrichienne ; voyez-le maintenant défendre l’académie nationale de Hongrie, mise en péril par M. de Bach. La lettre au comte Edmond Zichy et la lettre à l’académie hongroise ont été écrites à quelques semaines d’intervalle ; elles appartiennent toutes les deux à la fin de l’année 1858. Dans l’une Széchenyi voulait sauver un grand intérêt matériel, dans l’autre un grand intérêt moral. La double inspiration de sa vie était en cause. Le ministre de l’intérieur, M. de Bach, exigeait une révision des statuts de l’académie et prétendait surtout faire disparaître cet article fondamental : « l’œuvre en vue de laquelle est fondée cette société est avant toute chose la culture de la langue magyare. » L’académie hésite ; va-t-elle donc se soumettre ? C’est alors que Széchenyi prend la plume. Il a été en 1825 le fondateur de cette œuvre nationale ; son devoir est de protester contre l’attentat qui se prépare, et n’y eût-il aucun moyen de résister, nul ne pourrait dire mieux que lui à quelles conditions l’académie courbe la tête. Si ce manifeste ne traitait que le sujet spécial dont je viens de parler, il suffirait de le résumer en quelques lignes, mais ce n’est pas seulement la langue magyare, c’est l’existence de la Hongrie, l’existence même de l’Autriche et ses conditions de salut dans l’avenir qui préoccupent l’âme prophétique de l’auteur. Qui donc avait révélé à Széchenyi les désastres futurs de l’Autriche, ces désastres qu’il ne devait pas voir et auxquels nous avons assisté l’an dernier ? Qui lui avait révélé cette grande chute dont les plus habiles ont été surpris ? Comment savait-il que l’Autriche serait menacée avant peu d’une décomposition générale, et que la Hongrie serait alors une des premières ressources de l’empire ? D’où lui venait cette clairvoyance extraordinaire ? De son culte de la Hongrie et de son attachement aux Habsbourg, éclairés par une étude précise des choses de l’Europe. Il faut traduire ces pages que réclame l’histoire.


« Les plus pompeuses paroles ne trouvent aucune créance quand les faits leur opposent un témoignage contraire. Que le système actuel de notre gouvernement soit en contradiction avec les intérêts et les vœux de la nationalité hongroise, c’est là ce qui ne saurait échapper à l’esprit le plus aveugle, et cependant notre nationalité, à nous Hongrois, nous est plus chère que tous les trésors du monde, plus chère même que la vie. Or, s’il reste une seule chose au milieu de nos ruines, — sans parler de la vitalité vraiment admirable de notre race, — s’il reste sur les ruines de la Hongrie une seule chose qui atteste que notre nation n’est pas éteinte, assurément c’est l’académie hongroise. Et maintenant il faut que cette institution véritablement nationale soit sapée à sa base, oui, sapée à sa base ! car le changement introduit depuis peu dans ses statuts fondamentaux, tel du moins que mon esprit le conçoit, n’est pas autre chose que le coup de mort.

« Torturé par des souffrances mentales indescriptibles, le cœur saignant, enterré tout vif pour ainsi dire, je me demande en cette situation désespérée : Que dois-je faire pour l’académie hongroise ? quelle résolution dois-je prendre, moi qui en 1825, fidèle à l’inspiration de nos pères, ai tâché de rendre la vie à notre langue nationale en fondant cet institut, et qui ai eu le bonheur de réussir dans mon entreprise ? J’ai réussi, dis-je, et réussi plus complètement que ne pouvaient le faire nos prédécesseurs, car, si cette haute pensée leur appartient, j’avais à ma disposition une plus grande somme de ces ressources financières sans lesquelles la conception l’a plus sublime ne peut se frayer sa voie. Faut-il me taire quand je vois écraser cette noble semence ? Puis-je oublier les services que ce facteur énergique était appelé à rendre ? puisse oublier que la race magyare, dont la robuste adolescence est attestée par tant de symptômes, même après les mortelles atteintes qu’elle a subies et à travers les dangers de sa condition présente, puis-je oublier, dis-je, que la race magyare, grâce à cette fondation, développant toutes ses facultés natives, était destinée par nous à devenir le plus ferme appui de la monarchie autrichienne, le soutien inébranlable du trône, et par cela même à enrichir la société humaine tout entière ? Je le demande, moi, dont le mal n’est pas une vague confusion d’idées, mais au contraire le don fatal de voir trop clair, trop net, et de ne me faire aucune illusion, puis-je me défendre de pousser un cri d’alarme quand je vois notre glorieuse dynastie, ensorcelée de je ne sais quels maléfices, s’acharner contre le plus vivace de ses peuples, contre celui à qui l’avenir réservait les destinées les plus grandioses, et non-seulement le mépriser, mais l’étouffer, lui enlever son caractère propre, l’accabler de mauvais traitemens, frappant ainsi à la racine l’arbre séculaire de l’empire ?

« Abandonner à l’honorable académie le règlement de la question présente, non, je ne le désire pas, je ne le veux pas, je n’y saurais consentir. Fondateur de cet institut, c’est à moi de parler aujourd’hui, quel que soit d’ailleurs mon respect pour la compagnie en général et pour la plupart de ses membres en particulier. Tant que ma tête sera droite sur mes épaules, tant que mon cerveau ne sera pas entièrement ravagé, tant que la lumière de mes yeux ne sera pas voilée par la nuit de la mort, je maintiendrai mon droit, et partout où j’aurai le droit de prendre une décision, acceptant d’ailleurs tout conseil sincère avec reconnaissance, je ne me déciderai en définitive que par ma raison propre.

« Ces prémisses posées, j’exprime sans ambages ma conviction inébranlable : notre glorieux empereur François-Joseph, il m’est impossible d’en douter, finira tôt ou tard par reconnaître que le but poursuivi en ce moment par ses ministres, l’assimilation, la germanisation de toutes les races dont se compose l’empire, n’est autre chose qu’un solennel contre-bon-sens, une amère mystification de l’Autriche par elle-même. Il finira par reconnaître qu’un grand nombre, que le plus grand nombre des peuples de l’Autriche gravite vers des centres étrangers, et que ce mouvement si périlleux pour la monarchie devra nécessairement s’accroître quand viendront les mauvais jours. Or ces jours-là, selon toute vraisemblance, ne tarderont pas à venir. Quelle est au contraire, dans cette dissolution générale, la situation du Hongrois ? Sans aucune affinité de race avec des nations étrangères, il n’a d’autre patrie que le paradis constitutionnel situé entre les quatre fleuves et les trois montagnes [3] ; c’est pourquoi il ne peut espérer, il ne peut chercher et trouver l’accomplissement suprême de ses destinées que sous l’égide de sa royale dynastie. Viennent donc les jours néfastes, et encore une fois j’affirme qu’ils viendront, l’empereur, éclairé et excédé tout ensemble par les expérimentations désastreuses qui ont jeté l’empire dans une voie si funeste, sera le premier défenseur des Magyars. Il ne permettra plus qu’elle soit affaiblie, meurtrie, décomposée, cette nation avec laquelle un souverain chevaleresque peut tenter l’impossible, cette race féconde qui, pour un prince ami, protecteur loyal de son honneur et de sa prospérité, a toujours été prête, est prête encore aujourd’hui et sera prête demain à verser la dernière goutte de son sang.

« Je crois, et cette foi me ravit, je crois que notre jeune souverain, s’il voulait seulement voir de ses yeux et entendre de ses oreilles, s’il se décidait à ne suivre que les conseils de son esprit et les inspirations de son cœur, — ah ! vienne ce jour que j’appelle ! — je crois, dis-je, que notre jeune souverain ferait bientôt pâlir devant la Hongrie du XIXe siècle la glorieuse Hongrie de Mathias Corvin.

« Voilà ce que je lis dans l’avenir ; j’ajoute que je me confie de toutes les forces de mon âme aux décisions de la Providence, qui peut bien frapper durement les souverains et les peuples en punition de leurs fautes, mais qui ne souffre pas en fin de compte qu’une nation généreuse périsse, ni qu’un prince au cœur honnête demeure toujours aveugle. Soutenu par cette prévision de l’avenir et par cette foi en Dieu, voici à quel parti je m’arrête comme fondateur de cette académie : s’il n’y a aucun moyen de résister, s’il faut absolument subir les changemens de règle qu’on nous impose, j’accepte les statuts nouveaux, bien qu’en réalité je n’en approuve pas un seul ; je les accepte tous sans la moindre objection, avec la résignation du vaincu dont on peut déchirer le cœur, mais dont on n’enchaînera jamais la pensée. En même temps, fidèle à la grande devise : justum ac tenacem propositi virum, je déclare ici de la manière la plus solennelle que je cesserai de payer les intérêts de la somme consacrée par moi à cette fondation le jour où j’apprendrai que ce sacrifice de ma fortune est employé à un autre usage que celui primitivement fixé par les fondateurs, reconnu par une loi, sanctionné par un contrat entre la nation et le souverain. Après moi, je n’en doute pas, mes héritiers prendront le même engagement et y conformeront leur conduite. Si donc un jour, malgré notre confiante soumission et en dépit des promesses qui nous sont faites, l’événement que je redoute se réalise, aussitôt mes héritiers ou moi nous retirerons notre offrande à cette académie, désormais empoisonnée, pour la consacrer à une autre œuvre patriotique, à une œuvre que nous établirons nous-mêmes, dont nous écarterons toute ingérence étrangère, et que nous n’abandonnerons que contraints par la force. »


Ainsi résignation provisoire, concession limitée, au-delà de cette limite résistance inflexible, par-dessus tout confiance absolue dans l’avenir qui doit accabler l’Autriche et relever la Hongrie, voilà le résumé de ce manifeste écrit en 1858 au fond d’une maison de fous. Quel était à cette date l’esprit le plus vigoureux et le plus sage de toute la monarchie autrichienne ? L’année 1859 justifia quelques-unes des prévisions de Széchenyi. Le système du baron de Bach commençait à chanceler, la guerre d’Italie vint en précipiter la chute. Ce n’était pas seulement la Hongrie qui avait souffert de cette réaction de dix ans ; Tchèques et Croates, adversaires des Magyars en 1848, étaient obligés de se dire : « On nous a donné pour récompense ce qu’on a infligé aux Magyars comme châtiment. » Tous les peuples de l’empire étouffaient sous le même joug. Si les résultats de cette compression meurtrière n’avaient pas encore suffisamment éclairé le jeune monarque, Magenta et Solferino allaient enfin lui dessiller les yeux. C’est un grave symptôme pour un empire quand le drapeau est déployé sur le champ de bataille, et que ses peuples sont obligés de faire des vœux pour l’ennemi. L’Autriche donna ce spectacle en 1859. Avant même que la guerre éclatât, dès la fin de 1858, c’est-à-dire au moment où les rapports devenaient chaque jour plus hostiles entre Turin et Vienne, Széchenyi prévoyait des catastrophes et ne pouvait s’empêcher de les considérer comme une crise nécessaire à la rénovation de l’Autriche. « il y a, disait-il, des châtimens qui peuvent amener la guérison, à moins que le malade ne soit incurable. » Avec quelle joie il lisait une brochure de M. Charles Vogt qui fit alors grand bruit en Allemagne, et qui, sous une forme très acerbe, aboutissait aux mêmes conclusions que les siennes ! Pendant que l’armée française affranchissait l’Italie, la Hongrie frémissante n’attendait qu’un signal pour se soulever. Rien n’atteste que Széchenyi ait désiré ce soulèvement où le parti révolutionnaire aurait sans doute dépassé le but et, comme en 1848, compromis la cause nationale ; mais il est certain qu’il salua dans les victoires de la France la chute désormais inévitable du système de M. de Bach, du système de fer, comme disaient les Hongrois.

A ce moment-là même, un livre paraissait à Londres sous ce titre singulier : Réponse à un écrit anonyme publié à Vienne au mois d’octobre 1857 et tiré seulement à un petit nombre d’exemplaires pour un cercle intime de lecteurs, par un Hongrois, Londres, 1859 [4]. L’écrit anonyme auquel répondait l’ouvrage imprimé à Londres était un exposé des avantages que la Hongrie, suivant l’auteur, devait à la centralisation autrichienne appliquée par le baron de Bach. Regards en arrière sur le récent développement de la Hongrie, tel était le titre de ce livre composé, on le sait aujourd’hui, par un des hauts employés du ministère, et que M. de Bach lui-même avait revu et corrigé. Affirmer que la Hongrie avait gagné à ce régime oppressif, c’était provoquer des contradictions accablantes. L’auteur ne cherchait pas le scandale ; il voulait surtout rassurer la conscience du souverain, car François-Joseph commençait à se demander si la politique suivie par ses ministres n’était pas le chemin de la ruine, et le mémoire de l’anonyme n’était en réalité que la justification de M. de Bach. Voilà pourquoi ces assertions hasardeuses, prudemment soustraites à la publicité, ne devaient être lues que dans un cercle choisi ; mais on a vu déjà que rien n’échappait au prisonnier, de Döbling. Pouvait-il laisser sans réplique une telle apologie, lui qui appelait de ses vœux impatiens l’heure où le jeune et loyal souverain serait enfin détrompé ? Pour confondre le mensonge, il n’avait qu’à rassembler ses notes. Chaque jour, à chaque preuve nouvelle de l’imprévoyance des gouvernans, à chaque nouvelle conséquence du système qui étouffait les forces de l’empire, Széchenyi notait le symptôme et le commentait en quelques lignes. La réfutation se faisait ainsi d’elle-même. C’était l’histoire au jour le jour ; ici des traits de feu, là des sarcasmes, souvent même, trop souvent, des caricatures, des bouffonneries à faire rire et pleurer. N’écrivant d’abord que pour se soulager, l’auteur ne se gênait guère, et les pensées les plus nobles éclataient en gros mots. Le livre imprimé à Londres en 1859 n’est autre chose que le recueil de ces notes. On devine ce que peut être un pareil ouvragé. Les uns l’ont jugé peu digne du grand Magyar, les autres ont vu dans cet incroyable mélange de cris de douleur et de facéties, de noblesse et de grossièreté, non-seulement une des œuvres les plus originales du vieux patriote, mais une image effroyablement ressemblante (entsetzlich Zutreffend) de l’Autriche sous la réaction. L’éditeur, personnage fictif, dit très bien dans la préface : « Quand je vis l’auteur pour la dernière fois, il pleurait sur le sort de son pays. — Prenez, me dit-il, « es aphorismes incohérens tels que je les ai jetés sur le papier au milieu des tortures de mon âme et aussi quelquefois sous le vague sourire d’un rayon d’espérance. — Maintenant, quand je juge ce livre en son ensemble, je trouve dans les pages mêmes qui d’abord m’avaient semblé triviales l’expression de la plus profonde douleur, car la douleur voisine du désespoir s’exprime aussi bien par de folles bouffonneries que par des plaintes acerbes. » C’est le jugement de Széchenyi sur son œuvre.

L’inspiration fondamentale de ces pages, le sentiment qui en rachète les trivialités, c’est une colère sainte contre les hommes qui ont condamné la Hongrie à mort. Pour les renverser, si cela est possible, toutes les armes lui sont bonnes. « Que de fois, dit M. de Kecskeméthy, seul à seul avec lui, je l’ai vu prendre plaisir à m’en faire la lecture ! Il choisissait de préférence les passages sérieux. Sa voix était monotone et mélancolique ; il accentuait pourtant les traits décisifs, il ressentait une émotion nouvelle à chaque indignité qu’avait retracée sa plume, l’indignation enflammait son visage ;… puis, la tête appuyée sur ses mains, absorbé en lui-même, il demeurait longtemps pensif et silencieux. Parfois c’étaient les bouffonneries de l’ouvrage qui l’amusaient. Singulier livre, disait-il, grossier, commun, sans noblesse, tout rempli d’inconvenances ! N’importe, je voudrais savoir qui l’a écrit. On y trouve çà et là des choses… salées. — Et il riait de ce bon rire cordial qui rend la gaîté communicative. Un autre jour il considérait son œuvre d’un point de vue tout différent. — En vérité, me dit-il, ce livre est misérable ; mais savez-vous comment s’est formée l’île Marguerite ? D’après une vieille légende, le Danube coulait autrefois à la place qu’elle occupe ; une charogne, je ne sais comment, vint y échouer sur un banc de sable et demeura là comme attachée ; peu à peu l’écume, les herbes, les feuilles, bref tout ce que le fleuve charriait s’amassa autour de ce débris, si bien que de l’alluvion continuellement accrue naquit un jour l’île magnifique. L’ouvrage dont il s’agit est pareil à cette charogne. Qui sait ce qui peut un jour en sortir ? »

J’ignore ce qu’une telle polémique aurait pu produire à la longue ; on ne peut pas dire en tout cas que le livre du comte Széchenyi ait seul contribué à la chute de M. de Bach. A la date où il parut, les jours du ministère étaient comptés. C’est surtout la guerre d’Italie, la paix de Villafranca, la nécessité pour l’Autriche d’une politique nouvelle, qui mirent lin, au moins pour quelque temps, à l’expérimentation désastreuse des dix dernières années. Le 21 août 1859, M. le baron de Bach quittait enfin le ministère où il avait exercé une action si funeste, et un politique plus intelligent, un esprit ouvert aux idées de réforme, M. le baron de Hübner, prenait la direction de l’intérieur. A cet appel des circonstances, Széch’enyi répondit aussitôt par une sorte d’activité joyeuse. Il encourageait M. de Hubner, il lui envoyait des plans de réforme, il rédigeait ou inspirait à ses amis des mémoires sur la rénovation de l’Autriche, et l’on pense bien que, cherchant à concilier tous les droits, à féconder toutes les ressources, il n’oubliait ni les ressources ni les droits de la Hongrie. Plusieurs des hommes qui, soit dans le ministère, soit dans les rangs de l’opinion libérale, avaient désapprouvé naguère le despotisme bureaucratique de M. de Bach, s’étaient mis en rapport avec l’illustre Hongrois. M. de Rechberg, M. de Schmerling, esprits libéraux à coup sûr, si on les compare aux Bach et aux Schwarzenberg, n’avaient pas craint de venir s’asseoir à la table du solitaire de Döbling. De tels hommes dans une telle maison, certes la scène est curieuse. C’étaient de vraies conférences politiques sous la présidence du comte Széchenyi. Quelle devait être la constitution de la future Autriche ? On avait l’épreuve de la centralisation oppressive ; sous quelle forme retrouverait-on la vie, la libre vie des races diverses, sans nuire à l’unité de l’empire ? Fédération des peuples autonomes ou bien dualisme de l’Autriche allemande et de l’Autriche hongroise, toutes ces questions qui ne sont pas encore résolues étaient traitées par Széchenyi avec autant de loyauté que de modération. On eût dit le signal d’une période nouvelle, et il semblait que la renaissance espérée de la Hongrie achevait déjà la guérison du comte.


III

Confiance naïve ! espoir trop Vite déçu ! après deux mois d’efforts inspirés par le meilleur esprit, M. de Hübner fut obligé de se retirer. Ses idées sur la transformation constitutionnelle de l’empire, si timides qu’elles fussent, avaient déplu comme des témérités. Un des personnages appelés au ministère en ce remaniement du mois d’octobre 1859, M. le baron. Thierry, chargé de la direction de la police, arrivait au pouvoir avec toutes les rancunes de l’administration antérieure. Figurez-vous M. de Bach prenant sa revanche par l’entremise de l’un de ses disciples. Même obstination à repousser tous les vœux de réforme, même poursuite de l’unité qui tue ; nulle différence avec la réaction dont on s’était cru délivré, si ce n’est que des mains plus brutales maniaient le joug et le bâillon. Décidément il fallait encore d’autres épreuves que la guerre d’Italie pour dissiper l’aveuglement de la cour de Vienne.

Ces secousses avaient nécessairement leur contre-coup dans l’âme du comte Széchenyi. Un des plus graves symptômes et l’une des causes perpétuelles de son mal, c’était l’extrême sensibilité avec laquelle il accueillait tout motif d’espérance ou de crainte. Au moment où le système de M. de Bach se détraquait, M. de Kecskeméthy apportant des nouvelles à Döbling assista un soir à une scène singulière : le comte, après avoir écouté son hôte, prit aussitôt sa csákány, une sorte de flûte hongroise dont il jouait volontiers, et se mit à exécuter un air joyeux, tout en faisant maintes pirouettes avec une gaîté fébrile. Il portait ce jour-là un costume bizarre, moitié hongrois, moitié turc, car il avait la manie des habillemens fantasques. Est-ce bien là le grand Magyar ! se disait M. de Kecskeméthy, et involontairement il pensait au roi Lear « chantant de toute sa force, couronné de fumeterre rampante, de bardane, de coquelicots et d’ivraie. » Est-ce bien le grand Magyar, cet homme vêtu comme un pacha et se trémoussant comme un baladin ? Ce qui n’empêchait pas qu’une demi-heure après, la fièvre apaisée, le vrai Széchenyi reparaissait, avec ses hautes pensées et sa causerie étincelante. Rarement pouvait-il supporter sans un accès quelque nouvelle grave sur les choses qui lui tenaient au cœur. On peut se représenter ce qu’il éprouva en voyant le système de fer s’appesantir de nouveau sur les peuples de l’Autriche. Ce fut d’abord un abattement profond. Pour le malade comme pour la Hongrie, ces dix années de souffrances semblaient avoir passé en vain ; l’expiation était à recommencer. Bientôt cependant il se reprit aux idées de lutte ; cette nouvelle réaction pouvait-elle durer aussi longtemps que la première ? était-il possible que le souverain ne fût pas désabuse avant peu ? Autour du prince, dans le ministère même, il y avait des esprits qui désapprouvaient la dictature administrative du baron Thierry. C’est à eux qu’il s’adressait les mains jointes. Votre devoir, leur disait-il, est d’avertir l’empereur ; tâchez du moins que la voix du pays se fasse entendre, et ce que vous n’osez dire, la nation l’exprimera. Il n’y a plus qu’une chance de salut pour cette monarchie, la bonne volonté du souverain ; d’une manière ou d’une autre, il faut en appeler a rege male informato ad regem melius informandum. Il avait conçu dans ce sens le projet d’une assemblée des notables, et il pria un jour M. le comte de Rechberg de venir en conférer avec lui. Une constitution pour l’Autriche, une constitution pour la Hongrie, les affaires distinctes traitées séparément, les affaires générales discutées en commun, telles étaient les grandes lignes de ce programme. M. de Rechberg, un des hommes pourtant à qui appartient l’honneur d’avoir détourné l’Autriche des voies de l’absolutisme, ne vit là que de pures chimères, le rêve d’un cerveau malade. « On voit bien, disait-il en revenant à Vienne, on voit bien que le comte Széchenyi est l’hôte d’une maison de fous. » Cela se passait au commencement de l’année 1860 ; qu’en pense aujourd’hui M. le comte de Rechberg ? Comme il arrive souvent dans les affaires humaines, la folie de la veille est la sagesse du lendemain. Pour nous, sans sortir du cadre de 1860, comment ne pas être frappés de voir chez le penseur solitaire cette vigueur d’esprit toujours croissante au milieu des accès renouvelés du mal qui l’obsédait ? Comment ne pas le croire assez fort pour supporter désormais toutes les iniquités du sort ?

Le 3 mars 1860, à six heures et demie du matin, un employé supérieur du ministère de la police, M. Felsenthal, accompagné de deux commissaires, entrait à Döbling chez le comte Széchenyi et procédait à une perquisition minutieuse. Le comte, si prompt d’ordinaire à s’émouvoir, ne vit là qu’une pauvre scène de comédie, et, comme s’il voulait la relever en y jouant son rôle, il se mit à faire les honneurs de son logis avec l’aisance d’un parfait gentilhomme. Il dirigeait les recherches, entretenait la conversation, faisait accepter des cigares à ses hôtes, puis les criblait, eux et leurs chefs, d’épigrammes irréprochablement acérées. Il était maître en ce genre d’escrime ; M. Felsenthal et ses deux acolytes, le rapport officiel en fait foi, n’y virent que du feu. Cette bonne humeur du comte ne pouvait être de longue durée. Il apprit bientôt que, pendant cette visite saugrenue, une forte escouade d’agens de police et de gendarmes cernait l’enceinte de l’hospice ; il sut aussi qu’une expédition pareille avait eu lieu chez ses amis de Vienne ; ses deux fils d’abord, le comte Bêla et le comte Odon, ses familiers les plus assidus, le comte Geiza Zichy, M. Maximilien Falk, M. Ernest Hollan, M. Aurèle de Kecskeméthy, avaient reçu la même visite à la même heure, avec le même appareil. Ces voitures, ces commissaires, ces soldats à cheval, tout ce luxe de précautions, tout ce déploiement de forces, avaient causé dans Vienne un certain émoi, et le gouvernement faisait dire pour expliquer sa conduite que la police était sur la trace d’une vaste conspiration dont l’âme était le comte Széchenyi.

Dès ce moment, l’équilibre fut dérangé de nouveau dans l’âme du malade. Son imagination se représentait des périls odieux. Il se croyait provoqué à une grande lutte, il voyait tous les regards tournés vers l’arène, et il ne se sentait pas de force à soutenir son nom et sa cause. Ce n’était pas la crainte de succomber qui l’effrayait, c’était la crainte de ne pas succomber dignement. On voulait déshonorer en lui toute la nation magyare. Sans doute, et il le savait bien, ni à Döbling ni à Vienne on n’avait rien trouvé qui pût le compromettre, — pensée peu rassurante avec de tels adversaires. Est-ce que la conduite du baron Thierry n’indiquait pas un parti-pris violent et comme la résolution d’en finir ? On avait saisi chez le comte une cassette renfermant des lettrés intimes, des papiers de famille ; le comte la redemande au ministre, il le supplie même de lui faire l’honneur d’une visite à Döbling, il voudrait lui ouvrir son cœur, dissiper ses préventions, lui montrer que le dévouement du Magyar à la Hongrie peut se concilier avec le dévouement à l’Autriche ; n’a-t-il pas autrefois causé familièrement de toutes ces choses avec le prince de Metternich malgré les dissidences qui les séparaient ? Le ministre repousse cette invitation dans les termes les plus durs, et il ajoute que le comte doit se préparer à quitter Döbling, que l’hospice de Döbling ne peut être plus longtemps son asile. Ce mot d’asile employé de la sorte indiquait bien que la maison des fous était une protection pour le comte, et que, ramené aux conditions de la vie commune il serait surveillé de plus près. Quitter son refuge., quitter l’ombre bienfaisante où a reverdi son âme, être exposé devant tous sur les ruines de son pays ! Cette pensée réveille en lui les souvenirs des jours sinistres. Il se croit revenu en 1848. Il se rappelle ses premiers mois à Döbling, il s’attache à ces murailles où il s’est enfermé pour la vie. De tragiques incidens viennent encore effaroucher son imagination. Plusieurs de ses amis sont victimes des colères de Vienne ; le baron Nicolas Vay est poursuivi, Zsedényi et Richter sont emprisonnés, le général Eynatten s’est pendu aux grilles de son cachot. Ne seraient-ce pas les derniers jours de la Hongrie ? Qu’irait-il faire au milieu de ses concitoyens ? Assister aux supplices, suivre d’un œil effaré les scènes de la tragédie ! étaler publiquement son impuissance, lui, le comte Stéphan Széchenyi, l’homme qui se glorifiait d’avoir créé la Hongrie de l’avenir ! Vainement il repousse les tentations mauvaises ; Vainement, pour se distraire et se vaincre, il passe des jours, des nuits, à jouer aux échecs avec son secrétaire, M. Kiss, comme autrefois avec le pauvre Asbóth ; la maladie triomphe, la folie est revenue. Le principe de cette folie suprême, on n’en saurait douter, ce fut le sentiment de l’impuissance, la conscience d’une paralysie morale, la noble honte de ne pouvoir plus payer sa dette à son pays. Quand la main du malheureux pressa la détente de son arme, il y avait longtemps que le ressort de la volonté s’était rompu.

Le 8 avril 1860, à sept heures du matin, les deux domestiques du comte, étant venus frapper à la porte de sa chambre, selon la règle de leur service, furent surpris de ne recevoir aucune réponse. Il frappèrent encore et à plusieurs reprises ; pas un mot, pas un souffle, on eût dit que la chambre était vide. Pressentant quelque malheur, ils vont prévenir un des médecins de l’hospice. On entre, quel spectacle ! Le comte Széchenyi était dans son fauteuil, la tête fracassée, le bras gauche pendant, la main droite tenant encore le revolver. Appuyée sur l’orbite de l’œil gauche et tirée à bout portant, l’arme n’avait rendu qu’un bruit sourd. L’explosion n’avait troublé personne. Un malade couché au rez-de-chaussée au-dessous de la chambre du comte raconta seulement qu’il avait cru entendre un bruit vague vers le milieu de la nuit.

Le surlendemain, 10 avril, à dix heures du matin, une centaine de personnes, parens, amis, compatriotes, ceux-là du moins qui se trouvaient alors à Vienne, étaient rangés autour d’un simple catafalque dans la chapelle de l’hospice de Döbling. Pendant que le prêtre donnait la bénédiction, on entendait des sanglots et des gémissemens. Une demi-heure après, le cortège funèbre se rendait à la station du chemin de fer, et le cercueil était transporté à Zinltendorf, la demeure héréditaire des Széchenyi, pour y être enseveli dans les caveaux de la famille. Il arriva dans la soirée. Tous les habitans du lieu, tous ceux des villes voisines étaient venus avec des torches allumées au-devant de l’illustre mort. Quand le corps fut déposé dans la chapelle du château, plus de six mille personnes se pressaient à l’entour. L’enterrement eut lieu le lendemain. Huit jeunes comtes de la famille des Széchenyi se chargèrent du cercueil et le placèrent sur le char attelé de quatre chevaux. Les petits enfans du pays, les jeunes gens des écoles, tous les habitans de Zinkendorf ouvraient la marche ; puis venait le curé de la paroisse avec seize ecclésiastiques, un peu après tous les domestiques du comte, enfin le char funéraire portant le catafalque sur lequel on apercevait le costume hongrois du défunt, son kalpalk et son attila de couleur violette, qu’il aimait à porter dans les occasions solennelles. A droite et à gauche marchaient quatre cents porteurs de torches, l’élite des habitans du district. Derrière le char, accablés par la douleur, s’avançaient les deux fils du grand Magyar, le comte Béla et le comte Odon, puis les parens, les amis intimes, les compagnons d’armes, Franz Deák, Sigismond Kemeny, Karolyi, Erményi, Podmaniczky, Babarczy, Pallavacini, et l’historien de la littérature hongroise, Franz Toldy. Une foule immense, accourue de toutes les contrées environnantes, fermait le cortège. On se dirigeait vers le cimetière de Zinkendorf, où sont les caveaux des Széchenyi. Zinkendorf est situé sur la limite de la Hongrie et de l’Autriche. Quelques mois auparavant, le comte Stéphan, dans une lettre éloquente à ses compatriotes, les invitait à souscrire pour la reconstruction de la vieille église. « Nous autres, disait-il, habitans de Zinkendorf, nous sommes placés à l’extrême frontière de notre chère patrie, autrefois si heureuse. Zinkendorf est le premier lieu du côté de l’ouest où le roi des rois est adoré dans notre idiome maternel, dans cet idiome attaché à nos cœurs et à nos âmes par des racines indestructibles, — et l’église de Zinkendorf est menacée de ruine. Sans doute Dieu entend de toutes parts les gémissemens des cœurs désolés ; en quelque endroit qu’il se trouve, dans la forêt comme dans la plaine, l’homme peut se faire un autel d’où le sacrifice monte jusqu’aux deux ; toutefois les œuvres durables qu’il construit à la gloire de Dieu avec des mains pures et dans une pensée pieuse le rapprochent du but suprême de notre race, lequel n’est autre chose qu’un perfectionnement indéfini et une transfiguration perpétuelle. Relevons donc, avant qu’il soit trop tard, relevons ici le temple de Dieu et dédions-le à notre premier roi, à ce saint Etienne qui a fondé notre royaume il y a près de mille ans, et qui certainement ne le laissera pas périr. » C’est à l’ombre de l’antique église, sauvée de la ruine par ses soins, que le vaillant fils de saint Etienne allait descendre au champ du repos. Les huit jeunes comtes qui avaient porté le cercueil sur le char funéraire le déposèrent dans la fosse. Quand le prêtre eut dit les dernières prières, tous les assistans, jusque-là silencieux, entonnèrent d’une seule voix l’hymne national des Magyars, le Szozat du noble poète Michel Vörösmarty.

Quelques semaines après, le 30 avril, une cérémonie plus grandiose encore, car la Hongrie entière y avait ses représentans, fut célébrée à Pesth. L’académie nationale faisait chanter un Requiem pour son glorieux fondateur. De tous les comitats, des milliers d’hommes étaient accourus. Deux cents cierges brûlaient autour du catafalque ; tous les membres de l’académie, tous les présidens des sociétés hongroises, des représentans de toutes les écoles, se tenaient debout, une torche à la main, à droite et à gauche du funèbre trophée où brillaient les armes des Széchenyi. Une foule immense emplissait la vaste nef, les bas côtés et les chapelles. Aux environs de l’église, les places, les rues, les quais du Danube, étaient occupés par une multitude à la fois ardente et recueillie. A l’hôtel de ville, à l’académie, au casino, au faîte de tous les palais, on voyait flotter des bannières de deuil. Le cardinal-archevêque, primat de Hongrie, Jean Sczitovzky de Groszker, quoique malade depuis longtemps, était venu officier en personne. Après la cérémonie, le comte Emile Dessewfy, président de l’académie, remercia le cardinal au nom de ses confrères, ajoutant d’une voix forte que le clergé hongrois était uni à la nation dans la foi à la justice, dans l’amour de la patrie et dans l’espérance d’un avenir réparateur. Le primat répondit dans le même sens, confirmant par son adhésion ce credo patriotique, puis il tendit la main aux deux fils du comte Stéphan et les embrassa sur le front. Il reçut ensuite une députation de la jeunesse qui venait lui demander sa bénédiction, et, comme la multitude rassemblée autour du palais exprimait le même désir, il parut au balcon, leva ses mains vers le ciel, envoya les paroles bienfaisantes à la foule, à toute la ville, à la Hongrie entière, — urbi et patriœ. Il avait été impossible au cabinet de Vienne d’empêcher cette manifestation de tout un peuple ; les scènes que nous venons de décrire s’étaient passées en présence du gouverneur autrichien, le général Bénédek, un des agens les plus redoutés alors de ce système de fer, de cette compression aveugle renversée pour toujours à Sadowa.

Voilà certes un grand spectacle ; il y en a un autre plus grand encore. Vous avez vu la mort et les funérailles du comte Széchenyi ; songez maintenant à sa résurrection. Sept ans après, le plan qu’il a conçu dans la douleur, les idées pour lesquelles il a si longuement souffert, souffert mort et passion, comme disait le vieux langage populaire, fournissent à l’Autriche en péril sa meilleure chance de salut. Ce n’étaient que les visions d’une âme folle, c’est aujourd’hui le seul refuge des sages. Qu’on se représente à la fois le Requiem célébré à Pesth le 30 avril 1860, et le couronnement de François-Joseph comme roi de Hongrie en 1867 ; la mémoire du vieux champion de l’autonomie hongroise pouvait-elle être plus complètement vengée ?

Tout n’est pas fini cependant. Rien n’est jamais fini dans les choses humaines. Une situation nouvelle amène de nouveaux devoirs ; à chaque jour sa peine et son labeur. Instruit par le malheur et conseillé plus sagement, l’empereur François-Joseph est rentré dans les voies de la justice et de la vérité ; que la Hongrie lui soit en aide ! Qu’elle reste fidèle à elle-même sans jamais se séparer des intérêts communs de la monarchie ! Qu’elle se garde surtout d’un certain orgueil de race qui lui fait dédaigner les autres peuples de l’empire ! Qu’elle ne contribue pas à pousser les Croates et les Tchèques entre les bras de la Russie ! Si l’expérience du système actuel démontre qu’une fédération vaudrait mieux que le dualisme institué par M. de Reust, qu’elle sache se contenter de sa part, sans vouloir opprimer d’anciens ennemis sacrifiés en ce moment comme elle le fut naguère. Hongrie, Rohême, Pologne, états indépendans et unis sous le sceptre des Habsbourg, tel est le programme de l’avenir. Contre les périls de l’Europe orientale, il n’est pas de sauvegarde mieux assurée. Une fois les Slaves autrichiens rétablis dans leurs droits, l’œuvre souterraine du panslavisme serait anéantie. Jamais sans doute le comte Széchenyi n’a formulé ces idées d’une manière aussi nette ; comment douter pourtant que cette inspiration ne fût la sienne ? Ne se rappelle-t-on pas avec quelle vivacité il reprochait à ses concitoyens de ne point respecter chez les Slaves ce sentiment du droit national qui faisait toute la force des Magyars ? En face des intrigues moscovites, le danger est bien autrement grand aujourd’hui qu’à l’heure où il tenait ce langage. Le danger de l’Autriche, le danger de toute l’Europe orientale, qui peut le nier ? c’est la propagande panslaviste. Or le solitaire de Döbling a répété mille fois qu’il fallait sauver la Hongrie pour sauver l’Autriche et l’Orient. Cela seul dit tout ; il n’y a plus qu’à tirer les conséquences du principe. Ce n’est pas la Hongrie régénérée qui déchirera le testament du comte Stéphan Széchenyi.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 1er août.
  2. M. Daniel Iranyi, dans son Histoire de la Révolution de Hongrie.
  3. Locution magyare pour désigner la Hongrie.
  4. Le titre est bien plus singulier dans le texte, il est même si singulier, que la langue française se refuse à en donner une traduction exacte ; je n’ai pu que l’interpréter en le simplifiant. Voici la transcription littérale : Regard sur le regard en arrière anonyme publié à Vienne, etc.. Ein Blick auf den anonymen Rückblick, welcher für einen vertrauten Kreis, in verhältniszmäszig wenigen Exemplaren im Monate October 1857 in Wien erschien. Von einem Ungar, London 1859.