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Horace (Sand)/Chapitre 12

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XII.

Horace parla beaucoup. Emporté comme il l’était toujours par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs romantiques, qu’on lui contestait en masse et en détail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d’éclectisme en matière d’art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une allée voisine, m’appela d’un signe.



La vicomtesse Léonie de Chailly.

« Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle : qu’a-t-il donc à tempêter de la sorte ? Est-ce que ma belle-fille le raille ? Prends garde à lui. Tu sais qu’elle est fort cruelle, et qu’elle abuse de son esprit avec ceux qui n’en ont pas.

— Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j’avais, depuis mon enfance, l’habitude de l’appeler ainsi), il a de l’esprit tout autant qu’il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter.

— Oui-da ! m’aurais-tu amené un homme dangereux ? Il est fort bien de sa personne, et il me paraît fort romantique. Heureusement Léonie n’est pas romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de son esprit. »

J’arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l’auditoire qu’il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu’on dirait de lui.

« C’est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.

— C’est un fat, répondit le poëte légitimiste.

— Un fat ! c’est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes ; je crois que présomptueux serait un mot plus juste. Mais c’est un jeune homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d’esprit s’il voit le monde.

— Pour de l’esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

— Parbleu ! il en a à revendre, dit le marquis ; mais il manque de tact et de mesure.

— Il m’amusait, reprit-elle ; pourquoi donc maman s’en est-elle emparée ? Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie ? dit-elle à un jeune dandy qu’elle avait l’air de subjuguer.

— Mon Dieu ! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même, que je ne puis que baisser la tête et dire amen. »

La vicomtesse Léonie de Chailly n’avait jamais été belle ; mais elle voulait absolument le paraître, et à force d’art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l’aplomb, toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d’une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents problématiques ; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables. Sa main était longue et sèche, mais blanche comme l’albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu’on peut appeler une beauté artificielle.

La vicomtesse de Chailly n’avait jamais eu d’esprit ; mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire qu’elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un procédé infaillible pour s’emparer de l’admiration et des hommages : elle était d’une flagornerie impudente avec tous ceux qu’elle voulait s’attacher, d’une causticité impitoyable pour tous ceux qu’elle voulait leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l’enthousiasme et la sympathie avec assez d’art pour captiver de bons esprits accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d’érudition et d’excentricité. Elle avait lu un peu de tout, même de la politique et de la philosophie ; et vraiment c’était curieux de l’entendre répéter, comme venant d’elle, à des ignorants ce qu’elle avait appris le matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin, elle avait ce qu’on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly était issue d’une famille de financiers qui avait acheté ses titres sous la régence ; mais elle voulait passer pour bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses éventails. Elle était d’une morgue insupportable avec les jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d’argent. Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son cœur.

Ces femmes-là sont plus nombreuses qu’on ne pense dans le monde, et qui en a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si complète, qu’il prit au sérieux la vicomtesse à la première parole, et que la tête lui en tourna.

« Mon cher, c’est une femme adorable ! me disait-il en revenant le soir dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain ; c’est un esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n’a pas de nom pour moi, mais qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu’une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études ! Tu appelles cela de la coquetterie ? Soit ! va pour la coquetterie ! C’est bien beau et bien aimable, dans tous les cas. C’est toute une science, cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l’on médit des coquettes : une femme qui est occupée d’un autre soin que celui de plaire n’est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première femme véritable que je rencontre.

— Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, et, pour mon compte…

— C’est qu’elle veut déplaire à ces hommes-là : elle ne les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

— Grand merci de l’application, » repris-je. Il ne m’entendit même pas ; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères des choses si dures, qu’elle en fut offensée et alla travailler dans une autre chambre.

« Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie ; l’épreuve a réussi mieux que je n’espérais. Il a pris feu comme un brin de paille ; j’espère que Marthe est guérie. »

Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de coutume, quoiqu’elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa présence au café Poisson n’étant plus nécessaire, il changeait de condition.

« Ah ! ah ! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture ?

— Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio ; mais pas maintenant. Mes sœurs n’ont pas encore assez d’ouvrage assuré pour l’année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque ? dans une régie de théâtre, dans une administration d’omnibus, que sais-je ? Vous avez des connaissances, vous autres !

— Mon cher, dit Horace, vous n’écrivez ni assez bien ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres ?

— J’apprendrai, dit Arsène.

— Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de persévérer dans la condition que vous venez d’essayer ; vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café ; vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais ? Réponds donc, Théophile !

— C’est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait fort bien l’intention qu’avait Horace de le rabaisser aux yeux de Marthe ; j’y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c’est un état qu’on méprise…

— Qu’est-ce qui se permet de le mépriser ? s’écria Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire qu’avait prise le regard de Paul ; est-ce que c’est vous, Marton, qui méprisez mon frère ?

— Cousez donc ! dit le Masaccio à Louison d’un ton sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe.

— Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu’on te méprise : je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi mademoiselle Marton… »

Marthe regarda Arsène d’un air triste, et lui tendit la main pour l’apaiser. Il était prêt à éclater contre sa sœur.

« Elle est folle, » dit-il en haussant les épaules, et il s’assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de larmes.

« C’est qu’aussi c’est indigne ! s’écria-t-elle aussitôt qu’il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s’entendent fort bien, je vous assure, ne font pas autre chose que de déconsidérer mon frère.

— Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l’a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe n’a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa louange.

— Je ne suis pas folle, s’écria Louison en sanglotant, et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l’aurais pas dit devant lui, de crainte d’amener une querelle ; mais puisqu’il n’est plus là, et que voici les coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l’écoutait avec une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et les jambes sur le dossier d’une chaise, ne daignait pas l’interrompre), je dirai ce que j’ai entendu, pas plus tard qu’avant-hier, lorsque monsieur et madame causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive assez souvent, Dieu merci ! elle dans une chambre, nous dans l’autre ; avec ça que c’est commode pour s’entendre sur l’ouvrage ! On va, on vient, ça promène ; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à perdre.

— Charmant ! charmant ! dit Horace en se soulevant sur son coude et en la regardant avec un calme plein de mépris : eh bien, poursuivez, fille d’Hérodias ! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre souper. Qu’ai-je dit ? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez aux portes.

— Oui, que j’écoute aux portes quand j’entends le nom de mon frère ! Et vous disiez comme cela que c’était bien dommage qu’il se fût fait valet, et qu’il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d’un petit air étonné : — Comment donc ? comment donc, perdu ? — Oui, que vous avez dit : il aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s’efface pas. Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.

— Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse : j’ai dit que quand cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.

— Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau ? N’est-ce pas avouer que mon frère est dans une condition vile ? Je voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres, et si nous n’avons pas tous été élevés à travailler pour vivre. »

Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit ; car il n’y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur imagination. J’envoyai coucher les deux sœurs, leur donnant tort, selon ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à Paul des amères tracasseries qu’elles suscitaient à leur compagne.

« Oui, oui ! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le plus aigu ; ce sera humain de votre part ! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot qu’elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et vous, Marton ! ce n’est pas beau de mettre la guerre entre frères et sœurs ; vous vous en repentirez au jugement dernier ! J’en appelle au jugement de Dieu ! »

Elle sortit d’un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des imprécations, et poussant les portes avec fracas.

« Vous avez là pour compagnes d’abominables diablesses, dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, un étrange service. Il a déchaîné l’enfer dans votre intérieur.

— Quant à nous, nous n’en prendrions guère de souci personnel, répondit Eugénie ; ce sont des nuages qui passent. Mais c’est bien cruel pour toi, Marthe ; et si tu m’en croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions dont tu es victime.

— Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en soupirant ; mais sois sûre que cela est impossible. D’ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux sœurs d’Arsène, si…

— Si quoi ? demanda Horace, voyant qu’elle n’achevait pas sa phrase.

— Si elle l’épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu’elle s’imagine ; mais elle se trompe.

— Si vous l’épousiez ? s’écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés ; vous, épouser Arsène ! Qui donc a pu avoir une pareille idée ?

— C’est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du même pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se sont aimés dès leur enfance, et ils s’aiment encore. C’est un scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler. C’est l’unique désir, l’unique pensée d’Arsène. »

L’attente d’Eugénie fut dépassée par l’effet que produisit cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux d’Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu’il rougit d’avoir pu l’aimer. Humilié, blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, et, le mettant sur sa tête avant que de sortir :

« Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry, qui joue ce soir dans l’Ours et le Pacha. »

Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d’Arsène ; elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba évanouie au milieu de la chambre.

« Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l’aidant à relever sa compagne, nul ne peut détourner la destinée ! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n’est déjà plus temps : Horace est aimé ! »