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Huit femmes/01

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I

Mon retour en Europe.


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La fièvre jaune, qui continuait ses ravages à la Pointe-à-Pître, n’avait plus rien à m’enlever. J’allais remonter seule à bord d’un bâtiment en rade qui, pour compléter sa cargaison, devait mouiller à la Basse-Terre, avant de faire voile pour la France.

Il faisait nuit, de cette nuit visible qui change l’aspect des sîtes, et fait d’autres villes des villes vues au jour. Ne pouvant soutenir l’aspect de celle-là, j’allai me cacher dans une arrière-chambre basse de la maison qui m’avait recueillie après la révolte et mon deuil. J’attendais que l’heure, dont les secondes faisaient du bruit dans une vieille horloge contre la muraille, sonnât le départ, quand le gouverneur vint offrir, au nom de sa femme, de me prendre dans sa famille, où je pourrais attendre une occasion moins périlleuse de retourner en France. Il instruisit la veuve que j’allais quitter, des dangers qui m’attendaient sur le bâtiment, si frêle en effet, qu’il ne ressemblait guère qu’à un grand canot couvert.

Cette embarcation marchande, emportant à Brest des morues sèches, de l’huile de baleine, etc., ne recélait d’autres provisions que quelques pièces de bœuf salé et du biscuit à rompre au marteau. Le feu de l’habitacle et celui des pipes était le seul qui devait s’allumer pour le reconfort d’un si long voyage.

« — Elle mourra, dit le gouverneur à la jeune veuve qui me pleurait déjà ; je vous dis, madame, qu’elle mourra. »

Toutes leurs paroles m’arrivaient à travers la cloison, mais aucune ne changeait ma résolution de partir. On vint me chercher pour répondre moi-même ; je pleurais, mais je refusais tout dans l’horreur de rester. Il me semblait que, plutôt que de m’y résoudre, j’aurais tenté ce qu’un petit nègre de la maison voulait entreprendre pour me suivre : je me serais jetée à la mer, croyant, comme lui, trouver dans mes bras la force de nager jusqu’en France.

La terreur me chassait de cette île mouvante. Un tremblement de terre, peu de jours auparavant, m’avait précipitée sur mon lit tandis que je tressais mes cheveux, debout devant un petit miroir. J’avais peur des murs ; j’avais peur du bruit des feuilles ; j’avais peur de l’air. Les cris des oiseaux m’excitaient à partir. Parmi toute cette population mourante ou portant le deuil des morts, les oiseaux seuls me paraissaient vivans, parce qu’ils avaient des aîles. Le gouverneur n’obtint rien de ma reconnaissance que des actions de grâce et un salut d’adieu. J’ai toujours en moi sa figure désolée quand il sortit, m’abandonnant à ma destinée, qu’il pressentait fatale : c’était la première fois que j’en décidais moi-même, et je la remis à Dieu seul, n’ayant plus d’autre maître que lui.

Je partis à minuit. Quand il fallut se séparer de moi, la veuve ne put s’y résoudre. Elle renvoya au logis ses domestiques qui étaient de confiance, et prit son parti de me conduire l’espace de quarante-cinq lieues, qui sépare les deux îles.

En me sentant enlever par les matelots du bâtiment qu’il fallait aller rejoindre au milieu de la rade, j’avais mis ma main sur mes yeux, ne pouvant soutenir les larmes de cette aimable femme. À ma grande surprise je la retrouvai dans le canot, assise près de moi, calme et satisfaite, comme on l’est après une lutte généreusement terminée. Elle me conduisait à la Basse-Terre, où elle avait des amis, ne pouvant renoncer à l’espoir de m’assurer un meilleur passage en Europe, durant les jours que nous devions attendre pour mettre à la voile. Elle m’enlaça de ses bras, et nous ne dîmes plus une parole en regardant le spectacle qui nous entourait de toutes parts.

D’un côté l’eau sans horizon étendait sa surface immense, noire et luisante, sous la lune qui s’y multipliait dans chaque lame errante. Devant nous le port que je quittais à reculons pour le regarder en face, et que je ne reconnaissais pas pour celui dans lequel j’étais entrée par un temps d’orage, nous révélait son mouvement silencieux par le déplacement des lumières courant de vaisseaux en vaisseaux. Du milieu de ces choses dont j’emportais la teinte ineffaçable, je vis accourir au rivage… Mon dieu ! je l’ai rêvé longtemps ! mais enfin, je crus voir ma mère me tendre ses bras ranimés… Je n’ai rien à me rappeler de plus triste. Qu’importe ce qui suivit et comment je revins accomplir mon sort dans cette France qui me manquait à chaque heure ; à laquelle pourtant je ne manquais pas. Amour du berceau, sois béni, mystère doux et triste, comme tous les amours !

Plus tard encore, ne pouvant rien faire de mieux que d’écouter, durant les longs jours d’une traversée tantôt ardente, tantôt brumeuse, je laissai passer devant moi de nouveaux fantômes, vrais ou imaginaires, qui le sait ? Je les évoque à mon tour, altérés, modifiés dans les sommeils de ma mémoire qui les a logés sans les bien connaître, mais qui les aime encore. Connaissons-nous mieux, à vrai dire, les êtres qui se racontent eux-mêmes, avec lesquels nous vivons, pour lesquels nous souffrons, et qui souffrent pour nous ? Est-on plus certain de rester dans le réel en croyant écrire de l’histoire ? Ainsi, qu’ils me pardonnent, les narrateurs dont j’ai mal retenu les récits, ou mal traduit les créations. Si quelques lignes émouvantes parmi toutes ces pages retrouvent accès dans le souvenir des passagers d’autrefois, qu’ils les reçoivent comme une restitution : ce qui restera, pâle et languissant, et pareil au calme plat dont nous avons souffert ensemble, quand il berçait notre navire sans le faire avancer, je le prends sur moi, pour le mettre au nombre de mes fautes dont je ne veux accuser personne.