Huit mois en Amérique - Lettres et Notes de voyage - 1864-1865/01

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HUIT MOIS
EN AMÉRIQUE
LETTRES ET NOTES DE VOYAGE
1864 — 1865

I.
NEW-YORK, WHASINGTON ET L'INVASION DU MARYLAND [1].


2 juin 1864. En mer.

Nous disons adieu à la terre d’Europe. Les montagnes d’Irlande s’abaissent à l’horizon, tandis que la pleine mer s’ouvre devant nous, froide et pâle. Des nuées violettes, mais toutes baignées de lumière, courent sur l’azur doré du ciel. Çà et là un point noir mobile ondoie sur la vague. C’est un phoque venu des régions polaires avec la bise qui nous souffle au visage le froid des glaces éternelles. Le soleil s’éteint vers le nord, au milieu d’une fauve auréole. La nuit tombe, obscure et silencieuse, et nous semblons errer dans le vide. J’aime à entendre, avec le bouillonnement des vagues, les bruits confus de la manœuvre, le sifflet perçant du quartier-maître, le chant âpre et rhythmé des matelots. Cette cadence étrange ressemble à la plainte du vent, aux cris des oiseaux de mer dans la tempête. Mêlée d’angoisse et de joie ; , elle est comme le cri de guerre, le défi sauvage de l’homme aux élémens.

L’extrême activité qui règne sur le navire fait contraste avec son isolement. Le City of Washington porte dans ses flancs de sept à huit cents vies humaines. A Cork, où nous avons relâché deux heures, notre population flottante s’est accrue de quelques centaines d’émigrans. Cette courte visite d’adieu à la terre nous a paru bien riante après une première journée de navigation. Au sortir d’un étroit défilé, le beau golfe arrondit sa coupe d’azur et ses festons de vertes collines. Au milieu, Queenstown se dresse sur une île escarpée, plongeant ses murs dans l’eau limpide. Un capricieux archipel d’îlots et de rochers se mêle aux grands vaisseaux de guerre mouillés dans la rade. Le ciel à les teintes vives et chaudes des climats du midi. Sous cette lumière ardente, on dirait un paysage italien.

Une foule compacte, bigarrée, tumultueuse, nous attendait sur le quai. Nous abordons, et l’assaut commence : deux heures durant, la masse confuse et agitée roula sur l’étroite planche. Le navire en était inondé, et ne semblait pas pouvoir contenir cette fourmilière humaine. Caisses, ballots, besaces, matelas, marmites, s’entassaient pêle-mêle avec les sacs de houille, comme une montagne de débris où grimpait ensuite une cohue bariolée de figures incultes et de haillons éclatans : spectacle curieux et pittoresque dont l’étrangeté faisait oublier la tristesse. L’Irlande envoie ainsi au Nouveau-Monde le trop plein de son peuple. Cette vieille ruche toujours affamée et toujours féconde ne se lasse pas d’enfanter des hommes ; chaque année, les jeunes essaims s’expatrient. Peuple vivace, aventureux, qui accepte gaîment la misère et l’exil ! D’abord ahuris, dépaysés, un peu abattus, leur nature insouciante se relève. On les entasse la nuit dans l’entre-pont, sorte de cachot fétide où le jour ne pénètre que par des soupiraux submergés. En attendant, ils vont et viennent, ils considèrent curieusement tant d’objets nouveaux ; ils se couchent sur les sacs, les cordages, les voiles, font leur nid partout. Ils essaient même de se réjouir. Deux virtuoses déguenillés font les frais de la fête : l’un tient un chalumeau et en tire des notes aiguës et sauvages dont l’harmonie n’est pas sans charme, l’autre marque et bat la mesure avec frénésie sur un tambourin. Le rhythme agile et régulier s’accélère ; l’auditoire rit, gesticule, trépigne de joie ; enfin, vieux et jeunes, tout le monde se met en danse. A deux pas de là, un homme et une femme, assis à l’écart, restaient immobiles et silencieux ; ils semblaient regarder attentivement la côte déjà lointaine. Leurs habits simples, mais propres, se distinguaient parmi tant de sordides guenilles. L’homme, absorbé dans une méditation douloureuse, portait sur son visage mâle les traces d’une lutte et d’un lourd chagrin ; la femme semblait calme, patiente et résignée. Il se tourna vers elle, l’entoura de son bras, l’attira près de lui, et, penchant la tête, demeura l’œil fixé sur la terre natale.

Plus loin, une foule altérée se pressait autour d’une fontaine d’eau douce où chacun faisait dans un vase d’étain sa provision du soir. Triste chose que ces physionomies grimaçantes ou stupides ! Une sorte de créature hideuse, échevelée, dégradée par la misère et l’ivrognerie, traînait à la fontaine un enfant demi-nu. Un matelot, posté là pour empêcher le désordre, leur donnait des coups de canne sur les mains en leur disant des injures qui les faisaient ricaner. Voilà pourtant les recrues de l’Amérique ! Ce sont les matériaux bruts d’un grand peuple…

11 juin.

Enfin nous sommes au bout de nos épreuves. J’écris, au murmure des conversations étrangères, dans l’unique et étroite salle qui nous sert d’abri. Les cris, les jeux des enfans, les éclats de rire poussés par trois misses américaines évaporées, leurs essais de musique barbare sur un accordéon asthmatique, tous ces bruits irritans me sont à la longue devenus familiers. Peut-être l’ennui de notre prison commune me faisait-il paraître mes compagnons de voyage haïssables sans motif. A présent la glace commence à se rompre ; on se sent plus de bienveillance pour des gens dont on va tout à l’heure être délivré. Rien de plus cosmopolite et de plus bigarré que notre petite cité ambulante. Les Américains cependant y dominent, et ce sont les seuls qui m’intéressent. Il y a d’abord les trois misses turbulentes, à figure sèche et pâle comme des poupées de cire, et qui semblent animées par un ressort d’acier, tant elles sont infatigables. Elles jasent, jouent, chantent, rient aux éclats. Qu’il y ait calme ou tempête, foule ou solitude, la mécanique agile et retentissante tourne, tourne toujours. Du reste, very nice people ! me dit un grand homme barbu, ancien maître d’hôtel à New-York et meilleur juge que moi des bonnes façons américaines. Un officier de la marine fédérale, quelques Français grossiers, un ministre anglican ventru, un Californien tout enivré encore des délices du bal Mabille, dont il remporte un impérissable souvenir, un ancien capitaine héros de Gettysburg, mais désabusé de la gloire, qu’il qualifie de humbug, et principalement occupé à soigner une caille apprivoisée qui semble absorber toutes ses affections, quelques Anglais comme on en voit partout, enfin une troupe d’Allemands lourds, naïfs, sourians, laids de cette laideur gauche et ingrate qui devient pourtant sympathique à force d’innocence et de simplicité, complètent à peu près mon petit monde. J’oubliais un Français déserteur de l’armée confédérée et ruiné par la guerre civile. C’est un artisan émigré en Louisiane, qui commençait à y acquérir une modeste aisance et songeait au retour quand la guerre éclata. Quoique étranger, on le força de s’enrôler. Envoyé dans le Texas, au milieu des marais, et rongé de fièvre, il résolut de s’enfuir avec quelques-uns de ses camarades. Construisant un radeau avec des troncs d’arbre, ils y mirent des armes, des munitions et leurs vêtemens ; puis, tantôt nageant, tantôt embourbés dans la vase et les herbes, le courant contre eux, l’œil au guet, les balles sifflant à leurs oreilles, ils arrivèrent au bout de dix heures aux avant-postes fédéraux. Ce pauvre homme n’est point emphatique ni raisonneur, il ne parle guère et s’abstient de rien juger. Il faut seulement l’entendre raconter son dénûment et ses souffrances : rien n’est éloquent comme les faits.

13 juin.

La traversée s’achève en partie de plaisir. La mer est brillante et bleue comme la Méditerranée. Tous les visages s’épanouissent à l’espoir de la délivrance. De temps en temps, un voilier nonchalant passe à l’horizon. On échange le salut maritime et la pittoresque cérémonie des pavillons bariolés.

Je me mêle aux groupes, je cause politique, je m’informe de l’élection présidentielle et des chances des partis. Je ne vois guère que des républicains et des amis de Lincoln. Tous parlent mal du général Mac-Clellan, sauf l’ancien maître d’hôtel, homme réservé par métier et qui semble être avant tout du parti de ses pratiques. Tous ont une confiance inaltérable dans le succès du nord. Mes doutes, si poliment que je les exprime, offensent leur patriotisme, et l’un d’eux, le lieutenant G…, doué d’une certaine faconde, entreprend de me faire la leçon. Il faut, dit-il, que le sud soit abaissé. Il a dédaigné le nord, il a cru que le nord ne saurait pas se battre. Qu’il apprenne à le respecter. Le sud a voulu la guerre ; il l’a poussée à tel point qu’il faut qu’un des deux partis succombe : qu’il soit victime de son obstination. L’esclavage peut être un régime commode à l’entretien d’une aristocratie militaire. Les ilotes bêchent la terre, nourrissent le pays, tandis que les maîtres consacrent leurs loisirs aux armes ; mais cela ne peut durer : ils ont trouvé au nord des adversaires égaux en courage et supérieurs en force, car le nord produit tout en faisant la guerre ; le sud s’épuise et ne se renouvelle pas. L’esclavage, qui l’a rendu redoutable, est à la longue un germe de mort. Il en est presque à son dernier sou et à son dernier homme. Sur un million de soldats, il en a perdu sept cent mille. Tous les hommes de quinze à cinquante ans sont sous les armes ; il y a des enfans qui ont déjà vu vingt batailles. Encore un peu de temps, et cette classe arrogante qui se dit l’aristocratie du sud rentrera dans la masse commune. Le sol sera aplani pour une colonisation nouvelle. Des hommes venus du nord, des capitaux venus du nord, régneront sur la terre conquise ; l’industrie, incompatible avec l’esclavage, prendra son essor ; la prospérité renaîtra en peu d’années, et la conquête s’achèvera par une régénération…

La question des finances ne l’effraie pas plus. Il y a des gens qui menacent les États-Unis d’une banqueroute. Le lieutenant dit que jamais son pays n’a été si riche. Si l’on dépense plus, eh bien ! l’on produira plus. L’industrie est plus active et la population plus nombreuse que jamais. Chaque jour d’immenses territoires sont défrichés, peuplés, conquis à l’agriculture et à la civilisation. L’ouest est destiné à être le grenier du monde. Quant aux richesses métallurgiques de l’est et du nord, elles supplanteront bientôt celles de l’Angleterre et de la Suède. La seule récolte du foin de l’an dernier vaut plus que les anciennes récoltes de coton dans tous les états du sud. Il ne faut pas appliquer à l’Amérique les théories surannées de l’économie politique européenne. C’est une immense mine inexploitée qui appelle les capitaux et les hommes. La banqueroute même, dût-on y recourir, serait une perturbation passagère qui retarderait à peine l’essor de la richesse publique. Que seulement l’esclavage, ce germe de discordes éternelles, soit déraciné de la terre du sud ; que l’unité nationale soit maintenue et fortifiée à tout prix ; qu’on détruise,’s’il le faut, le membre malade ! Pour une branche coupée, cent autres naîtront à sa place. L’Amérique est comme l’ancienne Rome,

… Ab ipso
Ducit opes, animumque ferro.

Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? L’humilité n’est pas, vous le voyez, leur défaut. De tant de forfanteries je peux ! conclure au moins ceci : qu’ils sont un peuple hardi, obstiné, vivace, peu sujet à ces découragemens et à ces terreurs vaines qui ailleurs sont devenues chroniques.

15 juin.

Après la thèse l’antithèse. J’ai entendu le son d’une autre cloche, et l’orateur du sud après celui du nord. C’est un Français, ancien possesseur d’esclaves aux colonies, aujourd’hui même propriétaire dans les états du sud, élevé au-dessus du grossier préjugé de ses pareils, qui fait de l’esclavage un principe sacré. Sur la question morale et abstraite, M. d’A… m’accordera tout ce qu’il me plaira. Il parle volontiers du principe antichrétien et antihumain de l’esclavage. Il dira même qu’il s’applaudit de le voir chassé du Nouveau-Monde ; mais il n’a pas moins d’indulgence pour le fait que d’horreur pour le principe. « Ce n’est pas tant, dit-il, la question de l’esclavage qui est en jeu que les ambitions des deux sociétés rivales. » Enfin il trouve bien dur de payer du sang d’un million d’hommes et de la ruine de tout un peuple l’affranchissement de quatre millions de noirs. « Il fallait, dit-il, s’en remettre au temps et à la Providence, — non pas que les gens du sud songeassent à l’émancipation des noirs, ni que les esclaves mêmes l’eussent jamais désirée ; mais le temps aurait adouci l’hostilité après quelques générations, l’aristocratie territoriale du sud, abaissée, par la division des fortunes, serait rentrée dans la foule. Cependant la race noire aurait lentement dépéri. La mort est l’émancipation naturelle qui, sans révolution ni guerre fratricide, devait résoudre et pacifier la question de l’esclavage. Les abolitionistes ne font que hâter l’inévitable destinée d’une race inférieure. On a prononcé en Europe des mots horribles ; on a parlé des haras d’hommes de la Virginie : ce sont d’abominables calomnies. Les maîtres sont doux, humains, bienfaisans. Les vrais persécuteurs sont ces philanthropes qui prêchent au nègre les droits de l’homme, et ne veulent même pas lui laisser sa place au soleil, qui dans l’ouest font des lois pour lui défendre de s’établir sur leur territoire, si ce n’est comme domestique et par tolérance, qui le repoussent, le proscrivent, le pourchassent comme une bête impure, et le forcent à chercher un refuge au Canada ou dans les états du sud. »

Quant à l’union, M. d’A… ne la croit plus possible. Il avoue qu’elle n’a de salut que dans la guerre ; mais il connaît le sud, qui n’est pas, dit-il, si affaibli qu’on l’imagine. « Ce n’est pas une ville assiégée qu’on puisse réduire à la famine, c’est un vaste pays agricole qui puise en lui-même ses ressources, qui d’ailleurs vend son coton à l’Angleterre pour des armes et des munitions. Il a du fer pour fondre des canons, du salpêtre pour faire de la poudre, une armée aguerrie de cinq cent mille citoyens, et par-dessus tout l’énergie morale et la discipline. Le nord a d’immenses armées ; mais où se recrutent-elles ? Parmi ces pauvres hères que ce vaisseau jettera demain sur le quai de New-York, et qui se laisseront séduire par la bonne paie et la bonne viande. Le nord a d’immenses richesses, mais il les gaspille. Au sud, le trésor est vide, la banqueroute faite depuis longtemps ; mais chacun s’y dévoue, corps et biens, à la cause nationale. Encore un peu de temps, et le nord fatigué quitte la partie, l’ouest se rend indépendant, le sud répare ses pertes, et la guerre n’a servi qu’à éterniser la division de la république. Elle se flatte vainement d’échapper aux maux de l’ancien monde : la voilà qui entre dans l’ère des révolutions et des guerres civiles. Dieu sait quand elle en sortira ! »

Me voilà donc entre les avocats des deux partis qui me débitent ce que j’appellerai les lieux communs de leur cause ; mais je ne puis conclure avant de voir moi-même les pièces du procès.

Ce matin, grand émoi, grande joie sur le navire. Le bateau-pilote venait à nous, bercé gracieusement par ses blanches voiles. Il apportait les journaux et les nouvelles. C… comptait sur la prise de Richmond ; d’A… croyait plutôt à l’invasion du Maryland. Moi seul, je n’attendais rien, sinon peut-être une ou deux batailles sanglantes sans résultat. On se pousse, on se précipite, on se presse autour du pilote : il nous jette un journal qui est aussitôt saisi, disputé, presque mis en pièces ; puis on en fait la lecture à haute voix, d’abord le change de l’or, le cours de l’emprunt, ensuite les nouvelles de la guerre. On lit alors, au milieu des rires, un article injurieux sur le président Lincoln, qu’il accuse de mensonge, d’ineptie, de despotisme, d’odieux attentats à la liberté de la presse, en adjurant le peuple d’en finir avec cet autocrate, ce pourvoyeur de gibets et de prisons, qui a fait jeter aux oubliettes des milliers de citoyens. Ne dirait-on pas Louis XI ou Tibère ?…

16 juin, New-York.

Il fait une nuit étouffante et lumineuse, une de ces nuits tropicales où l’air n’a pas un souffle. Je suis à terre depuis vingt-quatre heures, et je veux vous dire l’impression de ma première journée dans le Nouveau-Monde.

Hier matin, comme nous déjeunions gaîment et que les côtes de Long-Island fuyaient déjà sur la droite, le capitaine se lève et nous annonce qu’un cas de petite-vérole s’est déclaré à bord, qu’il n’en a voulu rien dire pour ne pas effrayer les dames, mais qu’il faut nous résigner d’avance aux tracasseries de l’administration sanitaire. Jugez de notre mauvaise humeur. Nous ne vîmes plus ni le golfe, ni les îles, ni les côtes gracieusement ondulées et les blanches villas cachées sous la verdure ; il n’y avait plus pour nous que cette prison du lazaret dont on apercevait déjà les murailles, et où nous attendaient peut-être les douceurs de la quarantaine. La baie de New-York, que les Américains comparent au golfe de Naples, lui ressemble à peu près comme le lac d’Enghien ressemble au lac de Genève. Il y a pourtant un grand charme dans ce ciel voilé, dans cette eau calme et blanche, dans ces mille voiles silencieuses indolemment balancées par la brise, dans les douces collines qui encadrent ce riant tableau. Çà et là un steamer hennissant, effaré, traverse le lent troupeau des voiliers paisibles, comme un cheval échappé dans les pâturages parmi les bœufs endormis.

Déjà nous avions passé l’étroit canal défendu par les forts Tomkins et Lafayette ; nous étions dans la rade, en face de la ville, quand le bateau s’arrête. L’ancre est jetée, et nous apprenons que l’autorité compétente a décidé que nous serions tous vaccinés par son médecin spécial aux frais de la compagnie. Après deux longues heures d’attente, le libérateur apparut. Alors commença une scène burlesque qui dérida les plus courroucés. On nous convoqua tous au salon, pêle-mêle, hommes et femmes, et là chacun tendit son bras nu au charlatan officiel, qui de la pointe d’une plume d’oie piquait l’épiderme. Cette cérémonie coûte à la compagnie 500 dollars. L’Amérique est donc aussi le pays des formalités et des exactions officielles ?

Une autre tribulation nous attendait à la douane. Le douanier français connaît la politesse lors même qu’il fait de l’autorité ; l’Italien est un homme obligeant, qui vous comprend à demi-mot : le Yankee est à la fois tracassier et inexorable. Ces messieurs troublent tout, salissent tout et trouvent partout à redire. Mon pistolet, mon pliant, mes gants, jusqu’à un pot de pommade, excitent leur défiance. Un de mes compagnons a deux montres, on lui en prend une. Deux autres sont fouillés. Les Anglais seuls sont un peu respectés : ils savent l’être partout. Je regrettais malgré moi la bénigne formalité du passeport et la douce tyrannie du gendarme. Avouez que c’est un étrange début sur la terre classique de la liberté.

On parle trop des splendeurs américaines. Le premier aspect de New-York est rebutant et vulgaire. C’est un grand village né d’hier, sans monumens, sans souvenirs, sans limites, envahissant la campagne à mesure qu’il lui faut des maisons et des magasins. Les pavés effondrés, les rues boueuses, les squares pleins d’herbes et de broussailles, les omnibus, disgracieux wagons qui roulent sur des voies ferrées, les maisons irrégulières, bariolées d’affiches colossales, enfin la population maussade, affairée, soucieuse, qui se coudoie et s’encombre parmi les camions et les charrettes, ont la laideur négligée d’un bazar en plein vent. Broadway, Wall-street et toute la basse ville sont chaque jour, pendant dix heures, le rendez-vous universel. Ni les boulevards ni le Strand ne peuvent donner l’idée du mouvement tumultueux qui y règne. On n’y voit que bannières flottantes, enseignes monstrueuses, oripeaux flamboyans. La réclame manque de place et déborde jusque dans la rue, sur le rebord des trottoirs, entre le ruisseau et les pieds des passans. Tantôt ce mot sinistre : blood ! écrit en lettres rouges, tantôt une majestueuse rangée d’affiches toutes pareilles : on demande dix mille volontaires, avec le détail des primes offertes et des boissons promises, ou bien encore un large drapeau où se déploie en couleurs brillantes l’image d’une bataille fantastique. Le plumet et la grosse caisse sont l’attirail indispensable de cette grande foire de village.

Je rentre dans le quartier que j’habite ; j’y trouve un autre aspect de la grande ville. Là, tout près de Broadway, la foule s’éclaircit, les bruits s’éteignent. Les allées silencieuses sont ombragées d’arbres touffus. Souvent un frêne, un catalpa dans une cour voisine se penche par-dessus la muraille, et envahit la rue, où pendent ses vertes guirlandes. Les maisons rouges, bâties de briques, s’entourent de grilles élégantes et d’escaliers de grès rouge, d’une couleur sévère. Pour la plupart sans ornemens et sans luxe inutile, elles ont pourtant un air d’aisance bien assise et de tranquille solidité. Derrière les hautes fenêtres, on aperçoit des enfans au regard curieux ; souvent le soir ils jouent sur le seuil. Alors les balcons s’ouvrent et se parent de fraîches toilettes. Enfin ce quartier respire le bien-être de la vie de famille. C’est là que ces hommes affairés, ces spéculateurs audacieux, ces travailleurs infatigables reviennent jouir de leur home paisible et de la richesse acquise dans le tourbillon de chaque jour. On parle de familles riches qui vivent au jour le jour dans les auberges et n’ont jamais connu le foyer domestique. Ce sont les parvenus, les bohèmes de la finance, qui mènent cette vie agitée et incertaine. Il y a pour les fortunes modiques un grand nombre de boarding-houses, de pensions bourgeoises où se rassemblent plusieurs familles ; mais tout homme riche et « respectable » veut avoir sa maison loin du quartier sale et bruyant des affairés. L’individualisme aventureux du spéculateur américain n’a pas encore étouffé chez lui ce goût du home qui est propre à la race anglaise…

Il se fait tard. Tout dort depuis longtemps, sauf le mugissement lugubre du chemin de fer et l’éternelle alarme d’incendie qui tinte dans le silence nocturne. Est-ce la distance ? est-ce la solitude ? Hommes et choses, tout m’effarouche, tout est nouveau. Travailleur, commerçant, homme de labeur et de fatigue, l’Américain n’a pas eu ces loisirs où la sensibilité s’aiguise et où l’esprit se raffine : il a gardé toute sa rude écorce. On s’en aperçoit aux complimens que les adversaires politiques se jettent mutuellement à la tête. Hier le Herald dressait l’acte d’accusation du sanguinaire Lincoln ; aujourd’hui le Times rend leur monnaie aux démocrates, à ces serpens venimeux, les copperheads. « Ce sont, dit-il, des écureuils enfermés dans leur cage roulante, qui font des efforts surhumains sans avancer d’une ligne. Ils n’en sont pas moins une ignoble et sale vermine. » La presse de New-York abonde en pareilles aménités. J’invite les raffinés qu’irrite la licence de la presse française à venir s’aguerrir en Amérique.

19 juin.

Rien de bien neuf depuis deux jours. Sauf les différences extérieures, dont je vous ai parlé, et les différences sociales, dont je ne puis juger encore, le Nouveau-Monde ressemble beaucoup à l’ancien. Il suffit de la plus courte expérience pour s’en apercevoir. Le duel au canon et la loi de Lynch ont ému nos imaginations craintives, et nous ne nous figurons l’Américain que le revolver au poing et le blasphème aux lèvres, ou du moins la chique à la bouche. Tels sont peut-être les habitués des cabarets, des bar-rooms ; quant aux gens bien élevés, est-il besoin de dire qu’ils sont les mêmes que partout ailleurs ? Suffit-il d’un habit disgracieux, d’un chapeau un peu rustique, d’une mode malheureuse qui veut qu’ils aient une espèce de barbe de bouc au menton, pour nier leurs qualités, j’allais presque dire leurs vertus ? D’ailleurs, pour les connaître, ce n’est pas assez de les voir dans la rue, ni même à leur comptoir ; ils y gardent une certaine froideur sèche et brève en hommes d’affaires économes de temps et de paroles. C’est chez eux qu’il faut aller pour savoir comment ils pratiquent l’hospitalité. Ils ignorent peut-être les raffinemens de notre politesse ; en revanche, ils ont une simplicité franche, affectueuse et cordiale, qui vaut bien notre faux empressement. Nous savons faire des offres chaleureuses, des protestations de dévouement ; mais il est convenu que tout se passe en paroles. L’Américain au contraire n’aime pas à être refusé ; il n’attend même pas qu’on le remercie. Il vous tend la main, vous invite, et tout est dit. Sa maison, son temps, son argent même, sont à vous. Ainsi le veut la loi de l’hospitalité.

On m’assure que cette largeur se retrouve en toutes choses. Un commerçant entre chez son voisin, lui emprunte 10, 20, 40,000 dollars, et s’en va sans donner de reçu, sans autre garantie que sa parole. Il paie le lendemain ou la semaine suivante, quand ses fonds rentrent, et presque toujours exactement, car c’est une dette d’honneur qui passe avant les dettes légales. Appelez-la imprudence ou sécurité, cette confiance du créancier n’est pas moins surprenante que la ponctualité du débiteur.

Autre exemple, — ce sont les petits détails qui peignent les mœurs : — montez dans un omnibus. Vous entrez librement, nul ne vous surveille, nul ne vous fait rien payer. Il y a seulement une boîte carrée au fond de la voiture, où vous devez mettre le prix de la place, Je suis sûr qu’il n’y a pas d’exemple, je ne dis pas d’une soustraction frauduleuse, mais encore d’un paiement irrégulier. C’est qu’à défaut d’un surveillant titré, l’œil du public est là qui veille. Mettez le public en tutelle, faites étalage d’autorité, et la règle devient une ennemie qu’on a l’envie d’enfreindre ; mais l’opinion libre est la meilleure des polices : elle veille à l’honnêteté des petites transactions quotidiennes, elle impose le respect des femmes, elle leur fournit une protection toute-puissante.

Celles-ci ont, je l’avoue, des dehors qui bouleversent toutes nos idées du comme il faut, et qui peuvent exposer un étranger à bien des méprises ; mais, quoi qu’on en dise, je ne les ai point encore vues s’asseoir en omnibus sur les genoux des hommes ; les hommes, en revanche, se lèvent pour leur faire place. Ainsi le veut une habitude qui est devenue presque une loi. Dans cette ville corrompue comme toutes les grandes capitales, la femme la plus isolée jouit d’une parfaite sécurité. L’opinion, appuyée de la coutume, punit d’une flétrissure certaine quiconque oserait la braver.

On dit qu’en Amérique les femmes sont de beaucoup supérieures aux hommes, et cela se comprend. L’homme vit à son bureau ou à son chantier, occupé de soins vulgaires dont il rapporte toujours quelque chose chez lui. Partagé, entre un labeur positif et la jouissance de son bien-être, il n’a ni le loisir, ni même l’envie de cultiver beaucoup son esprit. La femme, au contraire, a des loisirs : elle a lu, elle a pensé, ou du moins elle veut qu’on le croie. Si à la somme assez modique de son savoir il se joignait parfois un peu de pédanterie, il ne faudrait pas s’en étonner. Fille, elle s’adonne à l’enseignement, qui est devenu son domaine ; femme, elle est l’ornement et le bel esprit de la maison. Elle est seule, dans ce monde mercantile, à conserver le goût et le dépôt des idées ; il est tout simple qu’elle le fasse sentir.

Chez les Indiens, la femme était l’esclave et la bête de somme : l’homme faisait la guerre et fumait sa pipe. Les rôles sont renversés aujourd’hui, et s’il fallait mesurer à l’indépendance des femmes le degré de civilisation des peuples, la société américaine aurait le pas sur toutes les autres.

20 juin.

Mes amis m’ont mené à Central-Park, vaste bois de Boulogne américain, avec vallons, rochers, cascades, ponts, aqueducs, lacs et montagnes, qui s’ouvre au bout de la cinquième avenue. C’est là, sur une longueur d’une lieue, et dans les rues transversales que demeure le monde élégant. Le parc a des allées sablées, des parterres de fleurs et d’arbustes rares, des terrasses de marbre, une légion de cavaliers et d’équipages. Près de là est situé le grand réservoir des eaux de la ville. C’est un bassin de granit qui a deux milles de tour, et dont l’étendue est presque effrayante. Nos réservoirs de Versailles ne sont auprès que des jeux d’enfans.

Au retour, je remarque çà et là de grands édifices : ce sont des écoles, des églises, des hôpitaux, des asiles, toutes institutions particulières et soutenues par la charité privée. Tout le monde a entendu parler de ces églises en même temps salles de danse et de concert, qui se louent à la séance et entendent les farces du bateleur après les sermons du missionnaire. La construction d’un temple est une affaire comme celle d’une auberge ou d’un théâtre : l’entrepreneur le loue, l’aliène, ou bien vend aux fidèles des bancs héréditaires moyennant des rentes annuelles ; mais ces choses se font le plus souvent par dons volontaires, et nul ne les marchande moins que ces hommes avides dont il semble que l’argent soit l’unique passion. Les souscriptions sont aussitôt remplies qu’ouvertes. L’Américain ne donne pas seulement beaucoup, ce qui pourrait s’expliquer par l’ostentation, mais il donne avec bonne grâce et simplicité. Quand le défunt archevêque de New-York voulut bâtir une cathédrale, il fit une liste de cent personnes à qui il écrivit pour leur demander 1,000 dollars à chacune : le soir même, quatre-vingt-dix-neuf avaient répondu.

Voulez-vous l’ombre au tableau ? Il y a entre Broadway et la rivière du nord, autrement dit l’Hudson, un quartier sale et dépenaillé où vivent les Irlandais et les gens de couleur. Rien de plus tristement misérable que ces masures de planches, ces longues avenues boueuses et cette pauvre population. De temps à autre, un lourd wagon roule sur une voie ferrée, traîné par deux chevaux étiques au bruit d’une clochette fêlée, et l’étranger y lit, stupéfait, cette inscription : « voiture permise aux gens de couleur. » Qu’est-ce à dire ? Sommes-nous dans l’Illinois ? y a-t-il de lois contre les nègres ! sont-ils en dehors du droit commun ? Non pas ; mais le préjugé public les persécute plus tyranniquement qu’aucune loi. On les chasse des omnibus, on les exclut des églises. Voilà comment ces démocrates comprennent l’égalité, et ces puritains la charité chrétienne. Les catholiques du sud, sous le régime de l’esclavage, admettaient les noirs dans leurs temples : les hommes du nord, qui les émancipent, ne les veulent même pas, pour égaux devant Dieu ! Les amis du sud ont-ils donc raison ? Est-il vrai que l’esclavage ne soit qu’un prétexte et l’abolition une machine de guerre ? Sans doute cela ne justifierait pas les gens du sud de s’armer pour la défense d’un odieux préjugé ; mais si les principes n’étaient en effet pour les gens du nord qu’une enseigne, un masque ingénieux pour couvrir leur intérêt, il serait difficile de ne pas devenir tiède à la vue d’une inconséquence qui ressemblerait si fort à de l’hypocrisie.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui la destinée de l’esclavage dépend du sort de la guerre, et nul ne doit refuser sa sympathie à une cause qui est l’alliée de la liberté humaine. Qui ne sait d’ailleurs qu’un principe une fois admis porte ses conséquences malgré les hommes ? Il s’impose à leur esprit et à leur volonté. Le prétexte qu’on a invoqué, si peu sincère qu’on soit d’abord, devient un engagement auquel on ne peut plus échapper, et le préjugé qu’on désavoue perd toute sa force du jour où l’on n’ose plus le justifier. Hier, une pauvre femme de couleur, veuve du sergent Anderson, des troupes nègres, mort au champ d’honneur, fut outragée et battue par un cocher avec l’aide d’un policeman ; mais ce soir un journal relève avec indignation cette brutalité. Ceux-là seuls qui connaissent l’Amérique d’autrefois peuvent dire la réaction qui s’est faite contre les préjugés de couleur. Il faudra bien que la logique ait son cours, et que cette grande réforme sociale passe des institutions dans les mœurs. Déjà ces blancs qui ne veulent pas s’asseoir auprès des nègres en ont fait leurs compagnons d’armes. Il est difficile de traiter comme des chiens ceux qu’on appelle ses frères, et d’interdire de prier Dieu à ceux qu’on a jugés dignes de servir la patrie.

New-York est d’ailleurs une ville démocrate et sudiste, où de pareilles scènes sont à leur place. La finance et la populace, qui y règnent ensemble, veulent avant tout la fin de la guerre, l’allégement des taxes, la suppression des levées militaires. Elles ne demandent qu’à s’engraisser seules, et se soucient peu des intérêts de l’Union. C’est que dans cette Amérique, où déjà le lien national est si fragile, New-York est entre toutes une ville sans patrie. C’est le marché cosmopolite, la vaste hôtellerie que l’Amérique ouvre à tous les peuples. Il est naturel qu’on y déteste des sacrifices faits sans dévouement. L’an dernier, à propos de la conscription, l’argent des riches copperheads obtint des Irlandais une émeute que leur archevêque lui-même ne put réprimer. Le signal fut donné au moment ou la ville, dégarnie de troupes et privée de sa milice, ne pouvait opposer aucune résistance aux insurgés. Cette guerre des rues, la première qui ait ensanglanté la république, a été une guerre de sauvages. On a tué, pillé, pendu les nègres aux lanternes, mutilé et torturé les prisonniers. La cruauté de la populace était poussée jusqu’au délire ; les femmes mêmes donnaient l’exemple de la férocité. Deux officiers, pris dans leurs maisons, ont été traînés dans les rues, sanglans et défigurés, puis hachés en pièces. Enfin les troupes vinrent, on tira le canon, et il y eut douze cents morts. Les Allemands sont en général plus paisibles quand le wkiskey ne les gouverne pas.

J’ai rencontré ce matin un régiment de milices qui marchait enseignes déployées, musique en tête, à la grande admiration des passans. C’est la première fois que les Américains jouent au soldat, du moins depuis longues années, et, si terrible que soit le jeu de la guerre, les peuples s’en amusent toujours. Moi-même, en voyant l’orgueil patriotique peint sur tous les visages, je m’y associais bon gré, mal gré, tant le bruit du clairon et du tambour va au cœur de l’homme ! Ces milices ne ressemblent guère à nos gardes nationales ; encore moins rappellent-elles les volontaires anglais : ce n’est ni une parade, ni un crickett-club ; demain, à toute heure, un ordre du gouverneur peut les jeter dans la mêlée.

Il y a trois ans que la guerre dure ; on se forme vite à pareille école, et les Américains sont devenus plus belliqueux qu’il n’est de mode de le penser en Europe. Leur temps d’apprentissage est fait. Il y a loin des vieilles bandes aguerries de l’armée de Grant au ramassis qui s’enfuyait à Bull’s-Run. J’ai rencontré çà et là des échantillons peu brillans de cette première armée. Les avocats et les boutiquiers sont rentrés dans la vie civile. Il n’en est resté qu’un noyau de vétérans qui maintiennent l’esprit militaire et forment les recrues nouvelles. Il en est de même des officiers ; ce ne sont plus des agens recruteurs récompensés par une épaulette ; il n’y a plus ni grades improvisés, ni avancemens à vendre. Les cadres sont encombrés d’officiers méritans qui attendent. D’ailleurs il y a beaucoup de provisoire dans l’organisation de l’armée. Elle se divise en armée régulière, autrefois la seule, et directement soumise au gouvernement fédéral, et en armée volontaire, levée, équipée, organisée par les états particuliers, et mise au service de l’Union. L’armée régulière s’amoindrit chaque jour ; elle ne comble pas ses vides, et elle aura bientôt disparu. On la délaisse pour l’armée volontaire, où l’avancement est plus rapide, et la solde plus forte. L’engagement des volontaires n’est point permanent ; ils s’enrôlent pour la durée de la guerre, et pour trois ans au plus si la guerre ne finit point. Ils sont l’armée la mieux payée du monde. Je lisais l’autre jour dans Broadway une affiche qui leur promettait une prime d’engagement de 400 dollars et le choix de leur arme. « On peut compter, me dit le général T…, de qui je tiens ces détails, que chaque vétéran a gagné 750 piastres environ depuis le début de la guerre. » On se demande comment le pays suffit à ces dépenses. Il escompte hardiment l’avenir. Hier c’était l’emprunt d’un milliard, dont la souscription n’est pas encore close. Aujourd’hui c’est un nouvel emprunt de deux milliards, dont le congrès discute les conditions. Les états font comme l’Union. Pour fournir leur contingent, ils préfèrent encore l’emprunt à la ressource extrême de la conscription. Le seul état de New-York s’endette de 300 millions, et le pire est qu’il faudra recommencer demain. Cette guerre terrible dévore par milliers les hommes : 400,000 en quatre ans, 300,000 pour les deux dernière mois seulement, sans compter ni les prisonniers ni les malades. Les troupes de couleur forment un corps séparé. Il y a 100,000 nègres sous les drapeaux de l’Union, pour la plupart réfugiés du sud. Ils savent que l’ennemi ne leur fera pas quartier et se battent en conséquence. Leurs officiers, nommés directement par le président, sont choisis parmi les meilleurs après examen. Fidèles, dociles, laborieuses, ces troupes sont peut-être les premières de l’armée.

Quant à la dictature militaire que leur prédit l’Europe, les Américains se contentent d’en rire. Accoutumés nous-mêmes à cette issue des discordes civiles, nous ne nous figurons pas qu’un peuple ait pu s’armer sans s’asservir. La liberté nous paraît être la rançon du salut qu’il doit à un général victorieux. Peut-être quelques milliers de mercenaires étrangers et d’aventuriers sans famille répugneront à poser les armes : on leur ouvrira les portes du far-west, et même, s’il le faut, on les poussera au Mexique à coups de canon. Néanmoins la grande masse des citoyens qui composent l’armée fédérale reprendront leur charrue, leur métier ou leur négoce. Quand même un général élevé par l’engouement populaire s’assiérait à la présidence, sa dictature d’un jour finirait avec la guerre, et le lendemain il subirait les lois comme le premier venu. Enfin l’Amérique est si peu menacée d’une tyrannie militaire qu’aujourd’hui, dans le feu de l’action, le candidat désigné pour l’élection prochaine n’est pas même un soldat : c’est le représentant des classes agricoles et laborieuses, le pacifique président Lincoln.

Philadelphie ; 21 juin.

Parti ce matin de New-1fort, je prends, au pied de Portlandstreet, le ferry de Jersey-City, qui me dépose sur l’autre bord de l’Hudson, à la gare du chemin de fer de Philadelphie.

La grande ville des quakers s’étend au bord du Delaware, dans une contrée agricole, à peine accidentée par les ondulations de quelques douces collines. Quoique riche et somptueuse, son premier aspect est somnolent, silencieux, presque abandonné. Peu de voitures dans les rues ; tout le va-et-vient se fait dans les cars, tristes et disgracieux véhicules qui roulent lourdement sur deux rails avec un vilain bruit de ferraille. De grands squares plantés de charmilles coupent quelquefois l’uniformité de ses longues rues désertes, proprement alignées entre des maisonnettes roses qui ressemblent, avec leurs entablemens et leurs collerettes de marbre, à une file de jolies quakeresses en bonnet blanc. Cela est coquet, propre, décent, mais fastidieux et insipide. N’en croyez pas trop cette absence de mouvement et de bruit qui donne à ce quartier de la ville un air de cimetière : la vieille cité sommeille, mais elle n’est pas morte. Tournez l’angle de cette avenue, suivez l’une ou l’autre de ces deux grandes rues parallèles, Chestnut et Walnut-street, qui parcourent Philadelphie dans toute sa longueur, de la rivière à la banlieue, et vous êtes entouré d’un luxe de bon aloi qui, pour être moins pompeux que celui de New-York, n’en est que plus solide et plus sérieux. des magasins vastes, ornés avec art, auprès desquels ceux de Londres ou de Paris semblent des échoppes, de riches étalages d’étoffes, de livres, d’orfèvrerie, de hautes et monumentales maisons, s’alignent à perte de vue. Plus loin, Market-street (la rue du Marché), large voie bordée de maisons noircies et irrégulières, offre tout le mouvement, tout le tumulte industriel d’une ville commerçante et populeuse, et cette animation grandit à mesure qu’on descend vers le port. Philadelphie est la seconde ville de l’Amérique ; sa population dépasse 500,000 âmes. New-York, qui, tout compris, compte environ 1,500,000 habitans (900,000 dans la cité, 300,000 à Brooklyn, 300,000 à Jersey-City, Hoboken et autres faubourgs), est devenue en peu d’années le port et le marché de l’Amérique entière. Philadelphie est au contraire l’ancienne ville manufacturière et industrielle de l’est, et sa prospérité, déjà séculaire, n’augmente pas en proportion du rapide accroissement de sa rivale. C’est l’histoire de toutes les vieilles villes d’Amérique : elles reconnaissent avec peine la suprématie de leurs voisines récentes, et leur font une sourde guerre d’influence qui a souvent de bons comme de mauvais résultats. Cette émulation, jointe au patriotisme, a produit la grande entreprise qui depuis quinze jours met la ville en émoi : c’est une vente de charité au profit des soldats blessés. Tout le monde m’avait parlé de cette œuvre, qui était à la fois une entreprise charitable, une manifestation politique et une sorte de fête nationale. Ne vous rappelez ni la bienfaisance des coteries parisiennes, ni cette mendicité fashionable où les billets doux se mêlent aux billets de quête, ni ces bazars où nos dames élégantes rassemblent un petit monde poli, indifférent et raffiné. La charité américaine n’est pas le luxe ou l’amusement des désœuvrés. Figurez-vous une sorte d’exposition universelle où est conviée l’Amérique entière, enrichie par cent mille donateurs, soutenue par le zèle et le dévouement d’un millier de personnes, et suscitant les aumônes par millions de dollars : voilà le miracle accompli par l’initiative hardie de quelques hommes généreux, au premier rang desquels je peux vous citer l’infatigable organisateur de cette entreprise nationale, M. J. Barklay.

La sanitary fair se tient sous de vastes hangars de planches, somptueusement décorés, qui occupent un des squares les plus spacieux de la ville. Cinq cents dames se sont volontairement enrôlées dans l’œuvre, et passent treize heures par jour à leurs comptoirs. Rien d’ingénieux d’ailleurs comme leur système d’impôt : elles ont su varier et multiplier à l’infini les tentations et les pièges. Je paie en entrant, je paie en sortant ; je paie pour voir un musée où resplendissent à la lumière du gaz les platitudes bien vernies de la peinture indigène ; je paierai si je veux prendre part au vote qui décerne un vase d’argent à l’homme politique le plus populaire ; je paierai encore si je veux contribuer au choix du général à qui sera offerte une épée d’honneur. Chaque suffrage pèse en proportion de l’offrande qui l’accompagne. Je retrouve là ce génie du négoce, cet art souverain de la réclame, que les Américains portent dans toutes leurs entreprises, et auquel répond si bien la générosité du public.

La commission sanitaire, qui recueille les bénéfices de la vente, n’est pas seulement une bonne œuvre, c’est une institution politique. Quand le gouvernement, surpris par la guerre, eut tout d’un coup à improviser une armée, l’initiative individuelle, qui en ce pays ne sommeille jamais, vint bravement à son aide. Les uns formèrent une compagnie, les autres un régiment, ceux-là un simple peloton, et en quelques semaines l’armée fut prête. Ce qui s’était fait pour l’armée, la commission sanitaire le fit pour le service des ambulances et des hôpitaux, et elle s’imposa le devoir difficile de pourvoir au bien-être du soldat. C’est cette association purement volontaire, soutenue d’abord par ses seuls fondateurs, qui bientôt se répandit, s’organisa, et qui continue encore, sans subvention aucune, à remplir la tâche qu’elle s’est donnée. Vous voyez que le peuple américain n’est pas prés de la laisser périr. Harrisburg, Pittsburg, vingt autres villes, imitent l’exemple de Philadelphie. A l’heure même où les impôts sont triplés, les aumônes pleuvent plus que jamais : l’agriculteur envoie son blé, l’artisan le produit de son travail, le financier ses bénéfices, chaque famille son superflu. On ne croit pas avoir payé sa dette à la patrie en satisfaisant aux obligations communes et aux vertus passives du citoyen. Je vous livre le fait sans commentaire ; à vous d’en tirer la leçon.

Rien de curieux au musée, si ce n’est des nègres, vêtus en gentlemen, qui semblent s’y promener sans scandale. J’avais déjà remarqué avec étonnement quelques négresses assises au comptoir parmi les ladies de la ville. On dit, qu’à Philadelphie la tradition morale des quakers a toujours adouci les préjugés de couleur. Depuis le temps de William Penn, la cité de l’amour fraternel a pourtant bien dégénéré. Je m’en suis aperçu à un concert d’amateurs donné au profit de l’œuvre par quelques dames de la ville. Il y avait là des toilettes de quakeresses qui n’étaient pas d’une simplicité primitive. Ces dames parlent français, elles ont été à Paris chercher la mode. Elles sont trop de leur temps pour être de leur pays.

L’hôtel d’où je vous écris est neuf et à la dernière mode. C’est toute une ville, tout un labyrinthe. Une foule mouvante encombre son grand vestibule de marbre blanc. Le service est fait par la vapeur, l’électricité et une armée de domestiques noirs. La table est toujours mise pour deux cents personnes. Pas de comptes détaillés qui embarrassent les livres : on paie tant par jour, tout compris. Cela ressemble un peu à un palais et beaucoup à une caserne.

…. Je m’arrête à la vitrine d’un libraire, dans Chestnut-street, j’y vois l’annonce d’un écrit en vogue intitulé Miscegenation (théorie de la régénération de l’humanité par le mélange universel des races). L’auteur pose en principe que la race blanche est dégénérée, et la noire supérieure, parce qu’elle a dans le sang les ardeurs du tropique, il ajoute que le type idéal de l’humanité ne s’obtiendra que par l’amalgamation des races, que le plus haut degré d’intelligence et de civilisation appartient aux races mêlées. Qu’on ne parle pas de l’infériorité intellectuelle des noirs : toutes nos religions viennent de leur race ; l’homme blanc, matérialiste et borné, a reçu d’elle toutes ses notions de l’idéal. Sans le funeste préjugé qui les sépare, les deux races, comme c’est le vœu de la nature, tendraient à se réunir. Le nègre a du goût pour la blonde, la blonde n’est pas insensible aux charmes du nègre. La sympathie des races du nord pour le nègre n’est qu’une forme épurée de cette attraction des contraires. A quoi tient la supériorité des hommes du sud ? A l’éducation, aux lumières ? Non pas, mais à leurs relations intimes avec les noirs, leurs esclaves et amis. Que de romans ignorés dans ces maisons opulentes où les blanches filles du sud vivent parmi les noirs ! Que d’inclinations secrètes et opprimées, que de poétiques enthousiasmes dans ces jeunes cœurs pour les aimables compagnons de leur enfance !… Je vous fais grâce du reste. L’auteur conclut en prophétisant l’unification du genre humain, et il en voit le glorieux présage dans la statue de la Liberté, moitié blanche, moitié noire, qui couronne à Washington le dôme du Capitole, image et symbole des générations futures et de la race composite de l’avenir !

Est-ce burlesque, est-ce sérieux ? Ni l’un ni l’autre. Demandez à l’écrivain anonyme de ce pamphlet honteux s’il est unioniste ou rebelle : il n’en saura rien. C’est quelque charlatan vendeur de scandale, payé sans doute pour jeter de la boue au rédacteur du seul journal honnête de New-York, M. Horace Greeley. Déjà les démocrates vont imputant au directeur de la Tribune cette « œuvre abolitioniste. » N’est-il pas triste de voir travestir la plus juste des causes, et mêler à d’indécentes plaisanteries les nobles paroles d’un Charles Sumner et d’un Wendell-Philipps ?

On me montre deux dames du sud qui attendent ici la fin de la guerre, tandis que leurs fils, leurs maris et leurs frères combattent dans l’armée de Lee. Nul ne les voit d’un mauvais œil, et elles ont les meilleurs rapports avec leurs pires ennemis. Les Américains, si violens dans la vie publique, sont tolérans dans la vie privée. D’ailleurs les deux sociétés, si profondément divisées par l’intérêt politique, n’en font qu’une par l’intelligence, les relations et les goûts. Il est souvent difficile d’en fixer la frontière exacte et de dire positivement : C’est un homme du sud, c’est un homme du nord. Il y a des familles que le hasard a divisées encore plus que l’opinion. J’ai vu ce matin le commodore, qui a quatre fils dans l’armée du sud, un cinquième avec lui dans la marine fédérale. On m’a parlé de deux frères, officiers dans les deux armées, qui eurent un jour à se combattre aux avant-postes. On me nomme sans cesse des nordistes qui vivent au sud, des sudistes qui vivent au nord. Le bas peuple du sud, qui, dit-on, se souciait peu de la guerre et n’a fait que suivre ses chefs, a fini par concevoir une haine mortelle pour ces Yankees qu’on lui représente comme des exterminateurs) mais je ne puis guère admettre qu’on me parle de « guerre nationale » quand je vois les classes élevées, qui ont fait tout le mal, se tendre encore en souriant leurs mains rouges du sang de leurs frères. Washington, 25 juin.

Je suis dans les splendeurs de la capitale des États-Unis, au quatrième étage d’une maison sale, brûlante, étroite, infestée de rats et d’araignées, et si mal établie qu’à certaines heures du jour on fait queue à la salle à manger, à la salle de bains, avec des billets d’entrée comme au théâtre. Là dedans bourdonne une population de raccroc, la plus bigarrée et la plus débraillée du monde : soldats, marins, commis, spéculateurs et surtout chevaliers d’industrie, horde bruyante et vulgaire comme la guerre en rassemble à l’arrière-garde des armées. Si l’on jugeait du peuple américain par sa capitale, on en aurait une triste opinion. A vrai dire, Washington n’est pas une ville, elle n’a ni commerce, ni industrie, ni rien. C’est un camp d’administrateurs et de soldats : la vie politique n’y rassemble quelque société que dans la saison du congrès ; encore la plupart des sénateurs, qui sont la classe élevée du monde politique, y viennent-ils sans leurs familles. C’est une ébauche de ville, taillée dans des proportions monumentales qu’elle ne peut remplir. Le Capitole, immense édifice de marbre, a beau élever ses imposantes colonnades et son dôme fastueux dans la solitude : il trône sur sa colline comme une grandeur déchue. Les vastes avenues plantées d’arbres qui rayonnent alentour ne se couvriront sans doute jamais de maisons. En face, à une lieue de distance, un autre portique de marbre, celui du ministère des finances, ressemble dans sa nudité triste et grave à un somptueux tombeau. C’est là pourtant le cœur de la ville, le quartier des affaires, où s’agite un petit peuple affairé de soldats, de marchands et de nègres sur le trottoir nord de l’avenue de Pensylvanie, construite d’un seul côté. Les neuf dixièmes de Washington sont vides, et les trois quarts de ce qui reste sont bâtis en bois. Je ne connais rien de plus morne et de plus délabré que ces longues et laides rues tantôt désertes, tantôt bordées de pauvres baraques, avec la vue lointaine du Post-office, du Patent-office, ou de quelque autre massive montagne de pierre. Certaines habitations isolées dans les terrains vagues ou les fondrières sont littéralement inabordables. On ne voit que convois d’artillerie, caissons, équipages militaires, pelotons de cavalerie galopant à travers la ville, ambulances chargées de malades qui se traînent lourdement vers les hôpitaux. C’est l’aspect d’une place de guerre improvisée et en tenue de campagne. Jamais d’ailleurs on n’y a vu si nombreuse population. L’existence artificielle de la capitale dépend du maintien de l’Union. Si les confédérés ont le dessus, il faudra bien la retirer et l’éloigner de la frontière ; alors en dix ans Washington aura disparu. Je guis venu directement de Philadelphie sans m’arrêter à Baltimore. A mesure qu’on approche de la guerre, on voit changer l’aspect des populations ; le chemin de fer est plein de soldats. Quelques-uns portent des lambeaux d’uniforme ; leurs figures hâlées, amaigries, attestent leurs fatigues. D’autres, tout de neuf équipés, s’en vont l’air joyeux et martial. Quel contraste entre ceux qui vont et ceux qui reviennent ! Dans le Maryland, nous rencontrons à chaque station des soldats par centaines, convalescens, blessés, malades, affreux à voir sous leurs chapeaux déformés et leurs capotes sales, tristes témoins de la partie sanglante qui se joue près de Richmond. En même temps la robuste et brune figure du fermier marylandais ou virginien, le visage osseux, la tête mince et la barbe de bouc de l’homme du nord, dans un coin le mulâtre silencieux et humilié, toute une galerie de types américains défile sous mes yeux. Quant au pays, il devient plus sauvage à mesure qu’on descend vers le sud, d’abord les riches plateaux de la Pensylvanie, de grasses campagnes, de populeux villages, des vallées riantes où coulent des rivières tranquilles, tributaires du grand fleuve, devenu déjà presque une mer ; plus loin, des forêts épaisses, une région heurtée, presque montagneuse, dont le versant s’incline à demi noyé sous les eaux calmes de la baie de Chesapeake. Des hêtres, des chênes, des platanes, tous les arbres de nos bois, et mille autres frais feuillages aux nuances tendres, aux fines découpures, s’y disputent le sol et l’espace ; c’est pour moi la nature vierge. Quelquefois une cabane apparaît sous la feuillée, parmi les lianes et les herbes fleuries, témoin furtif et comme effrayé de notre bruyant passage à travers la solitude. Ou bien un large pli se fait entre les collines, et l’on traverse, soit un bras de mer environné de forêts baignantes et parsemé de petites îles gracieuses comme des bouquets de fleurs, soit la riante embouchure de quelque large et royale rivière qui serpente à perte de vue vers un horizon de montagnes vaporeuses. On traverse l’une de ces rivières, la Susquehannah, en bateau à vapeur. Nous faisons halte ; je me lève : je vois la mer sous nos pieds. Ailleurs de longues lignes de pilotis forment des ponts à jour où l’on roule au-dessus des vagues. Je remarque, au bord de la Susquehannah, un joli village appelé Havre-de-Grâce, sans doute une ancienne colonie française. Ici les bois sont plus sombres, la terre plus riche et plus humide. De grands champs de maïs s’étendent sur les hauteurs, de belles plantations s’abritent sous l’ombrage, dans les vallons. Cette campagne adoucie, mais jeune encore, semble conquise sans peine. Elle déploie une richesse sauvage à deux pas de la demeure de l’homme, qu’elle entoure de sa caressante beauté. Voici enfin Baltimore ; on détache les wagons, on y attelle des chevaux : nous traversons les bas quartiers de la ville ; puis le voyageur s’endort jusqu’aux portes de Washington pour ne s’éveiller que dans la plaine aride, blanchâtre, poudreuse, uniforme, où s’alignent majestueusement les baraques misérables de la grande ville avortée.

Je vous entends déjà dire que je mène une vie bien frivole et que j’aurais dû aller voir le congrès. Je l’ai été voir ; mais ses dernières séances, consacrées à expédier les affaires, sont d’un mortel ennui. J’ai entendu le sénateur Davis, du Kentucky, vieillard plein d’énergie, qui, vaincu deux fois dans une motion sur l’esclavage, voulait, malgré l’ordre du jour, ramener la question déjà jugée. Le sénat est une assemblée grave, paisible, clair-semée, qui s’élève rarement au ton oratoire, et préfère dans la discussion quotidienne l’allure aisée d’une conversation d’affaires. Peu de solennité et nulle prétention : le président siège en veste grise ; une douzaine d’enfans servent d’huissiers. Au côté droit, les fauteuils vides des sénateurs du sud semblent attendre que leurs titulaires les reprennent.

Quant à la chambre des représentans, nous n’avons pas l’idée d’une pareille réunion. C’est bien là une assemblée démocratique, peu soucieuse du cérémonial, dédaigneuse de l’étiquette. Pas de cravates, pas de gilets, des figures vulgaires, incultes, des cris violens, des gestes désordonnés ; on dirait les successeurs des clubistes de la révolution plutôt que les héritiers de ces graves personnages dont les portraits décorent le Capitole. Cependant au milieu de ce tumulte la voix du speaker retentit nette et forte ; les affaires se discutent, se votent, et la chambre a même la patience d’écouter l’apostrophe injurieuse de deux forcenés copperheads qui viennent, avec force éclats de voix et imprécations démagogiques, glorifier l’esclavage et la sécession. Voilà peut-être la centième motion qu’ils font pour la paix et le deux-centième discours qu’ils fulminent. Nous ne sommes pas habitués à cette tolérance d’une majorité qui, pour imposer silence à la minorité, n’aurait qu’à le vouloir ; mais ces actes d’autorité sont la ressource des assemblées peureuses qui craignent la vérité. Ici la chambre laisse les orateurs véhémens de l’opposition déclamer tout à leur aise ; mais quand à bout d’haleine et d’éloquence ils ont repris leur place, personne ne se lève pour leur répliquer, et l’assemblée reprend avec sang-froid le cours des discussions interrompues, leur faisant par son silence même la plus méprisante réponse. Elle est du reste habituée à ces liqueurs fortes, qui ne font pas plus d’effet sur elle que de l’eau tiède.

La question financière préoccupe tous les esprits. Le papier-monnaie, avec lequel le gouvernement fédéral pourvoit depuis trois ans aux charges de la guerre, et qui la semaine dernière valait encore 50 pour 100, vient de tomber soudainement à 34 ou 35 pour 100. L’or s’est élevé jusqu’à près de 300 sur le marché de-New-York. On se demande si ce n’est pas le commencement de la grande débâcle. À supposer même que le cours de l’or doive rester quelque temps stationnaire, il est difficile que le gouvernement ne perde pas bientôt la faculté de battre monnaie avec du papier. Jusqu’ici on a pourvu au présent, mais sans souci de l’avenir. On a emprunté démesurément et sous toutes les formes. Je trouve des optimistes qui me disent d’un air de patriotisme offensé : « En trente ans, la dette sera payée. » Alors pourquoi ces mesures extrêmes qui avouent la détresse ? Pourquoi l’emprunt de 200 millions de dollars voté le 9 mars dernier et payable en papier porte-t-il un intérêt de 6 pour 100 en or, c’est-à-dire, au taux actuel, un intérêt véritable de 17 ou 18 pour 100 ? Pourquoi le remboursement, promis dans un délai de trente ou quarante années au plus, doit-il se faire en or, c’est-à-dire au double ou au triple du capital emprunté ? Le trésor fédéral reçoit 200 millions de piastres, un milliard de notre monnaie ; mais il les reçoit en papier, c’est-à-dire qu’il aura 400 millions tout au plus pour un milliard dont il se reconnaîtra débiteur. De plus, il lui faudra chaque année 60 millions en espèces pour payer les rentes, ce qui, dans le cas même ou l’or redescendrait au cours de 200, ferait 12 pour 100 d’intérêt. A ces déboursés annuels ajoutez l’amortissement du capital fictif que l’on reconnaît au créancier, ajoutez enfin l’immunité privilégiée de l’impôt sur le revenu, et vous aurez une idée des conditions exorbitantes, auxquelles se contractent les emprunts des États-Unis. Aussi les pessimistes prédisent-ils qu’après la guerre, quoi qu’il arrive, la banqueroute est certaine. La bonne politique, à défaut de conscience, ordonnerait de sauver à tout prix le crédit et la probité, de l’état ; mais les Américains n’ont qu’à un faible degré la notion de l’état : ils ne sentent pas leur parole engagée avec la sienne. L’état n’est pour eux qu’un étranger dont ils veulent être indépendans, parce qu’ils n’ont pas besoin de son appui. Le sentiment national existe, mais le lien national n’est pas encore formé. Capable à l’occasion de grands sacrifices, mais plus dévoué à la patrie que fidèle, à l’état, l’Américain ne peut le concevoir comme une personne morale dont il ait à conserver l’honneur et à respecter les engagemens. Il est bien à craindre qu’au jour de la liquidation dernière le peuple ne se sente lié par aucun vote des législatures précédentes, par aucune signature de ses magistrats, et ne préfère une banqueroute commode à l’ennui des impôts prolongés. On dit que la guerre est utile pour fortifier l’esprit national, qu’il est bon qu’il y ait une dette perpétuelle pour unir le peuple dans le sentiment d’une obligation commune. J’ai grand’peur qu’au contraire elle ne l’en dégoûte.

Ne cherchons pas entre nous et l’Amérique des comparaisons impossibles. Chacun de nous sait que sa fortune est inséparable de celle de l’état ; mais ici la fortune de l’état et celle des citoyens ne sont point solidaires, et l’on discute froidement lequel serait plus avantageux du remboursement ou de la banqueroute. Ce mot terrible, avant-coureur chez nous de révolution et de ruine, certaines gens voudraient ici en faire le synonyme de délivrance. Si la nouvelle élection mettait le pouvoir dans des mains nouvelles, les maîtres du jour voudraient-ils accepter l’héritage onéreux de leurs prédécesseurs ? A quoi bon s’appauvrir en acceptant des charges qu’on peut répudier d’un trait de plume ? les capitaux trouveraient ailleurs un meilleur emploi, et la nation a toujours le droit de se dispenser elle-même de ses propres engagemens. En définitive, la banqueroute n’est qu’une manière plus simple et plus expéditive d’éteindre la dette. Que ce sophisme, déjà trop répété, pénètre dans les esprits, et la répudiation de la dette est certaine.

Voilà ce que me disent des observateurs peut-être un peu chagrins, mais certainement impartiaux. Ils nous reprochent de trop juger l’Amérique d’après ses vertus passées. A les entendre, s’il y reste des habitudes, des souvenirs de son ancienne liberté, elle en a perdu les principes. Ce qu’on admire surtout dans la liberté américaine, c’est qu’elle est non pas un édifice abstrait, fondé sur des théories, mais un fait puissant, enraciné dans la coutume, et le résultat d’une indépendance locale plus forte que tous les pouvoirs. L’heure n’est-elle pas venue où cette indépendance locale va périr ? Déjà la guerre civile a rendu nécessaire un lien plus étroit entre les membres indociles de ce grand corps divisé ; mais est-il bien sûr que la liberté résiste à cette concentration de pouvoir ? Un gouvernement que les lois désarment trouve dans leur impuissance une excuse trop facile à l’arbitraire. Dernièrement deux journaux de New-York, — si je ne me trompe, le World et le Daily News, — publièrent une fausse proclamation du président qui appelait aux armes 400,000 hommes. Ce n’était pas une calomnie, puisque la nouvelle s’est vérifiée. C’était un faux, le plus odieux des délits de presse. Pourtant comment faire ? Il n’y a pas de lois sur la presse. La seule action judiciaire possible est celle en diffamation ; réservée aux individus, et dont la tradition constitutionnelle ne permet pas l’usage du gouvernement. Alors que fit-on ? On mit la main sur les journaux, sur les journalistes ; on laissa huit jours durant les scellés sur les presses, jusqu’à ce qu’on eût trouvé le coupable, qui reste enfermé au fort Lafayette. Les démocrates s’indignent, mais à qui la faute ? Il faut bien que l’administration se défende. La faute est de ne pas comprendre que les lois répressives sont moins une menace qu’une protection pour la liberté.

27 juin.

J’ai vu hier M. Charles Sumner, assez connu pour que je me dispense de faire sa biographie. Tout le monde sait le rôle courageux que joue dans le congrès, depuis vingt années, ce généreux et infatigable défenseur de la liberté humaine. Tout le monde se rappelle le scandale de cette séance mémorable où un homme du sud, un député, vint en plein sénat assommer lâchement par derrière, et sur son fauteuil, l’orateur trop éloquent de la cause abolitioniste, — haut fait qui d’ailleurs lui valut de son parti un gourdin d’honneur, à pomme d’or, avec cette inscription : Hit him again. C’est par ces aménités parlementaires que le sud préludait à la guerre civile. M. Sumner s’est relevé, grâce à Dieu, plus redoutable et plus honoré que jamais. L’état du Massachusetts l’a réélu sénateur avec une unanimité touchante. Ses collègues lui ont confié les importantes fonctions de président du comité des affaires étrangères, et c’est au milieu des notes et des documens diplomatiques que je le trouvai la première fois, trop occupé pour que je pusse prolonger ma visite. Je suis retourné chez lui hier dimanche ; il m’accueillit avec une grande bonté et voulut bien s’entretenir, longuement avec moi.

M. Sumner est un homme grand, à traits un peu lourds, à figure intelligente et bonne. Sa manière est flegmatique, simple, cordiale, pleine de droiture et de sincérité. Il a conscience de son mérite, mais sans vanité aucune et sans cette fausse modestie souvent pire que la vanité. Érudit, curieux de toutes les choses nouvelles, sachant sur le bout du doigt notre littérature et notre histoire, il a immensément lu, appris et retenu. Dans notre causerie longue et rapide, il a passé en revue bien des hommes et bien des époques. A vrai dire, il est bien plus philosophe qu’homme d’état. Sous son apparence calme, c’est une sorte d’enthousiaste plein de foi dans sa mission morale et dans l’idée maîtresse à laquelle il a dévoué sa vie. C’est l’homme d’un principe plutôt que le chef d’un parti.

J’entends dire qu’il néglige un peu la diplomatie pour s’occuper de ses chers nègres, dont il est le défenseur attitré et en quelque sorte le père adoptif. Voilà la pensée noble sans doute, mais trop exclusive peut-être, à laquelle il a consacré sa vie. Hier le contentement rayonnait sur sa figure ; il venait d’obtenir dans le sénat l’abolition de la loi, odieuse d’ailleurs, qui refusait aux nègres le droit de témoigner en justice. Sa motion fut repoussée d’abord ; il revint à la charge et triompha. Comme il m’exposait sa politique, immobile dans son fauteuil, d’une voix grave et d’un ton presque religieux, il me disait : « L’homme d’état doit se guider par la lumière immuable des principes, comme le marinier par l’étoile du matin. » Et ce langage solennel tombait naturellement de ses lèvres comme la langue intime et familière de ses pensées. Je crois que ce seul mot suffît à le peindre. Vous le voyez maintenant, cet homme d’esprit élevé et de loyale conscience, ce philanthrope convaincu, propagateur, j’allais presque dire prédicateur persévérant de la grande réforme morale dont le triomphe est son unique ambition : On le blâme d’aller toujours droit devant lui, guidé, comme il le dit lui-même, par la lumière des principes, sans faire aux préjugés les concessions que la politique exige, et de ne pas assez louvoyer parmi les écueils qui menacent les libertés publiques. On ajoute même qu’il sacrifie parfois au droit des nègres les droits essentiels des citoyens. Quand cela serait, c’est le défaut commun des idéalistes : comme ces soldats de Villars qui jetaient leur pain pour courir plus vite à la bataille, ils oublient le bien nécessaire de tous les jours pour la glorieuse conquête d’un bien superflu ; mais en vérité est-ce donc un bien superflu que d’en finir avec l’esclavage et de réhabiliter l’Amérique parmi les nations du monde ? Plût à Dieu que la république eût compté dès l’origine beaucoup de fanatiques de son espèce !…

28 juin.

…. Je retrouve ici mon premier maître de politique américaine, le lieutenant C. Ce n’est pas seulement un républicain, c’est un radical, et nous avons déjà rompu quelques lances. Comme tous les Américains, il pousse l’infatuation nationale au-delà des limites polies et permises. La démocratie est son oracle, son dieu, et il ne permet pas qu’on la distingue de la liberté. Si je lui réponds que la volonté populaire doit encore avoir des limites, et que si elle exerce en Amérique le règne absolu dont il parle, elle assure moins la liberté qu’elle ne prépare la tyrannie, il me réplique brutalement que je suis Français, que je n’entends rien à la liberté, et que je n’ai pas le droit de juger son pays. Bref, il m’a fait une profession de foi, celle de son parti, où je vois un signe curieux de l’esprit public. — Les Européens, me dit-il, sont nés esclaves ; ils l’ont toujours été, et ils le seront toujours. L’Amérique seule connaît la liberté.

— Oh ! lui répliquai-je, rabattez un peu de votre hauteur. Il sied mal d’être arrogant quand on n’est pas sans reproche. Il y a bien des ombres à votre merveilleux tableau de la liberté américaine. — Là-dessus je lui énumérer la suspension de l’habeas corpus, la violation de la liberté de la presse, la suspension de la justice légale au profit des tribunaux militaires, les arrestations secrètes, les emprisonnemens arbitraires, et toutes ces usurpations qui sont le triste cortège de la guerre civile. Je lui demandai si c’était là ce qu’il appelait la liberté. — C’est la liberté, si nous l’avons voulu. Nous avons le droit de suspendre l’habeas corpus ; la constitution nous le donne Nous suspendons le jugement par jury, parce que nous sommes sous l’empire de la loi martiale et sous un régime d’exception. M. Seward se vante de n’avoir qu’à agiter sa petite sonnette pour faire emprisonner n’importe qui. Cela est vrai, mais derrière lui il y a le peuple américain qui le dirige. Laissez frapper les rebelles et les traîtres, n’invoquez pas pour eux l’impunité. Nous voulons la loi martiale, entendez-vous ? Nous la voulons, et voilà pourquoi nous sommes libres.

— Je ne vous le reproche pas : je crois la loi martiale nécessaire. Je vous reproche de ne pas sentir la grandeur de votre sacrifice. C’est un germe de dictature qu’un pouvoir révolutionnaire. Prenez garde que la mauvaise herbe ne s’enracine. Vous refusez de voir le danger : peu vous importe la liberté du voisin ! C’est le moyen de perdre la vôtre, et d’aller quelque jour donner tête baissée dans le despotisme.

— Ne parlez pas de despotisme : c’est nous qui avons voulu, nous qui avons voté l’abdication temporaire de nos libertés. C’est la preuve que nous sommes libres, et que vous ne le serez jamais.

J’objectai les droits de l’individu. — Il ne s’agit pas, reprit-il, des droits de l’individu, mais des devoirs du citoyen. Le droit d’un seul ne doit rien peser dans la balance contre le bien public et la volonté nationale.

— Allons, lui dis-je, finissons-en. Je connais vos théories. Nous les avons pratiquées sous la convention nationale. Vous croyez découvrir une idée neuve, et vous ne faites que bégayer les sophismes du comité de salut public.

Voilà, n’est-ce pas ? une opinion curieuse dans la bouche d’un Américain, et qui conviendrait mieux à un républicain d’Europe qu’à un whig du Massachusetts. Nous croyons les Américains fous de leur indépendance individuelle, et voici qu’une école s’élève qui la nie au nom du salut public, et qui met la liberté dans l’obéissance à la multitude. Une longue paix énerve les vertus militaires d’un peuple, peut-être une trop facile indépendance énerve-t-elle ses vertus politiques… 2 juillet.

Je connais enfin M. Seward. Il m’invita l’autre jour à venir le voir au ministère. On me fit entrer dans un salon aux murailles nues, aux meubles dépareillés, orné de l’indispensable pot d’eau glacée américain, de là dans un cabinet encombré de meubles de toute sorte, bureaux de chêne et d’acajou, sphères terrestres et célestes, fauteuils de cuir et de soie. Puis M. Seward entra. Figurez-vous un petit homme souple et leste malgré son âge, avec une broussaille de cheveux blancs mal peignés, un nez aquilin et narquois, une bouche édentée, mais ironique et spirituelle, qui vous regarde avec deux yeux noirs pleins de bonne humeur et de malice. On l’appelle ici un jésuite ; il est vrai que ni dans son esprit, ni dans ses manières, il n’a rien de la rudesse ni de la raideur américaines. Il y a dans ses gestes, dans ses vêtemens négligés, dans son accueil plein de bonhomie, une désinvolture, un laisser-aller plébéien où perce toujours une nuance de distinction naturelle. Sa conversation n’est ni très originale, ni très brillante ; elle a gardé l’allure de son pays, c’est-à-dire une lenteur, une solidité un peu massive de pensée, et une simplicité un peu terne dans l’expression. Cependant il circule à travers tout cela un fil souple et délié, une veine de finesse native qui donne du piquant à des choses fort simples. La nature lui a donné toutes les qualités subtiles que nous appelons l’esprit français ; mais l’éducation américaine, les coutumes démocratiques du pays, le terre-à-terre général des intelligences, l’ont bien forcé de se mettre au niveau. On le compare à lord Palmerston, dont il n’a pourtant ni la scholarship achevée, ni les élégances mondaines. Avec l’étoffe d’un aristocrate, M. Seward garde l’apparence du vieux politique américain sans raffinement, sans prétentions, et claquemuré dans sa partie. Il n’est pas besoin cependant d’un œil bien sagace pour découvrir sous ces allures bourgeoises une largeur d’idées trop rare parmi les élèves et les favoris de la démocratie américaine.

Aussi ne l’aime-t-on guère. On l’accuse d’être un Machiavel, un homme sans croyances ni principes : reproche vulgaire des esprits bornés, aux esprits supérieurs. On se fonde sur ce qu’ayant été dans le sénat le chef et l’orateur du parti abolitioniste, il se montre au ministère le plus prudent et le plus modéré des ennemis de l’esclavage, comme si cette union d’une politique tolérante à une opinion ferme ne lui faisait pas honneur. On lui reproche aussi d’avoir accepté le ministère d’état du président Lincoln, dont il avait été le concurrent aux élections dernières, comme si un antagonisme personnel ne devait pas céder à une foi commune. Le fait est qu’il ne ressemble pas assez à ses compatriotes pour les satisfaire ; il a des vues trop hautes, un sens critique trop fin, trop de douceur naturelle et peut-être aussi d’indulgence calculée pour flatter les passions brutales d’aucun parti. De tous les Américains, c’est peut-être le plus capable de porter avec dignité le portefeuille, aujourd’hui si incommode, des affaires étrangères, et, passez-moi le mot, de servir de tampon entre l’humeur malveillante des puissances européennes et la rudesse agressive de ses concitoyens, il ne partage ni leur monstrueuse vanité nationale, ni leur insupportable admiration d’eux-mêmes, ni leur confiance belliqueuse en leurs propres forces. Sa politique extérieure, sans être humble ni servile (il l’a bien prouvé par sa verte réponse aux accusations de la chambre des lords), se résume en un mot : la paix. Vous ne voyez ici que brûlots prêts à se lancer sur l’Angleterre et sur la France. Quant à lui, il pense que l’Amérique a bien assez de sa guerre civile pour ne pas chercher de nouveaux ennemis. Je m’attendais du moins à le trouver violent et intraitable sur la question du Mexique ; mais il m’a dit : « Tant que ce métier coûteux plaira à la France et aux Mexicains, tant pis pour eux ; ce n’est pas à nous de nous en plaindre, à nous qui du reste avons pareil péché sur la conscience, » Quand les envoyés du sud furent pris sur le Trent, M. Seward seul insista pour qu’ils fussent rendus, jouant sa popularité pour le bien public. L’outrecuidance yankee ne lui a jamais pardonné cet acte de bon sens et de patriotisme. Il est là comme isolé dans son ministère d’état, mais au fond tenant, je crois, tous les fils de la marionnette appelée gouvernement. Il lui importe peu que son pouvoir soit caché, pourvu qu’il soit réel. Les trois quarts des Américains croient ou feignent de croire que M. Lincoln est son maître, que la volonté ferme, persévérante du président met en mouvement cet ingénieux et subtil instrument. Quelques autres pensent au contraire que M. Seward est la petite bête intérieure et invisible qui anime la charpente plus lourde du président. C’est un de ces hommes qui ne cherchent leur satisfaction ni dans le bruit ni dans l’exercice fastueux de l’autorité, mais dans le spectacle que leur donne à eux-mêmes, au fond de leur cabinet, le rôle qu’ils jouent devant le monde. Il consent volontiers à passer pour dupe et à rester confondu dans la foule ; le demi-sourire malicieux qui lui échappe trahit seul l’ironie intérieure et le sentiment calme d’une supériorité discrète. Jamais il ne se donnera le sot plaisir d’humilier les autres ; il lui suffira de savoir qu’il les domine. Ouvert, facile, accessible à tous, sachant plaire, mais sans se livrer, il les traite avec cette aisance familière. des hommes heureusement nés à, qui leur bonne humeur fait prendre leurs semblables en pitié plutôt qu’en haine : figure attachante, originale, et que je définirais volontiers un diplomate aristocrate dans la peau d’un bourgeois américain.

Je compte sur M. Seward pour me présenter à M. Lincoln et me faire serrer la main du président des États-Unis. C’est une faveur qui ne se refuse guère, le magistrat suprême de la république ayant pour fonction le shake hands avec tout le genre humain. On dit que l’année dernière, rendant visite à un corps d’armée, il passa tout le jour à distribuer cinquante mille poignées de main. Telle est l’unique, mais impérieuse formalité de l’étiquette républicaine.

La discorde est dans le ministère. Il n’est question que de la rivalité du ministre d’état et du ministre des finances. M. Lincoln a eu jusqu’à présent l’habileté d’unir et de faire vivre en harmonie dans le cabinet les deux fractions opposées du parti républicain. M. Seward y représente les modérés, et M. Chase l’abolitioniste, l’inventeur du papier-monnaie, y représente les radicaux. On le regarde ici, à tort ou à raison, comme le premier financier du monde. Il me semble que toute sa science a consisté à maintenir la barque à flot en jetant les provisions à la mer. L’épreuve difficile n’est pas tant d’emprunter que de rendre, et je crains que M. Chase ne laisse une rude tâche à ceux qui le suivront. Toujours est-il que son crédit chancelle, et que la discorde des deux chefs, qui a longtemps, troublé le cabinet, vient d’éclater au dehors. La débâcle financière et l’échec d’un bill sur l’or qu’il vient de proposer au congrès ont décidé M. Chase à offrir sa démission. L’opinion publique le presse de la reprendre. M. David Tod, gouverneur de l’Ohio, refuse le ministère, et nul ne paraît d’humeur à lui succéder. Rentrera-t-il ? C’est la question. S’il rentre, l’influence de M. Seward en sera amoindrie. Ce serait un grand malheur si jamais le secrétaire d’état quittait le ministère.

3 juillet.

J’ai fait hier une excursion dans la Wilderness, aux Great-Falls du Potomac. J’ai loué une de ces petites voitures légères, aux roues fines comme des dentelles, aux ressorts minces comme des aiguilles, et cependant si solides qu’on les fait bondir dans les mauvais chemins par-dessus les grosses pierres et les fossés, sans qu’elles se brisent jamais. Mon conducteur était un nègre, ancien esclave de la Virginie, du type africain le plus prononcé. Jamais je n’ai vu mâchoires plus saillantes, bouche plus béante, lèvres plus épaisses, râtelier plus semblable à des dents de chevaux.

La route des Great-Falls ou plutôt celle de Harper’s-Ferry traverse le faubourg de Georgetown, et suit l’aqueduc qui fournit les eaux de Washington. Elle longe d’abord un grand bras de mer qui s’enfonce profondément dans les terres, plus semblable à un lac qu’à un golfe. La colline en face de nous baignait son frais manteau de verdure dans l’eau dormante, et la teignait à ses pieds d’un long reflet d’émeraude. Sur sa pente escarpée, des trains de bois roulaient, comme dans les Alpes de gros troncs d’arbres dépouillés, jusqu’à la rivière. De notre côté, de belles prairies s’inclinaient jusqu’au rivage, peuplées de grands troupeaux rassemblés sous des groupes de chênes. Le long du chemin courait un canal bordé de platanes. C’était déjà la solitude, mais envahie par les travaux militaires qui entourent partout la capitale ; çà et là quelques maisons blanches, et surtout des fourgons, des équipages, des campemens de soldats, des pelotons de cavalerie ; plus haut, sur les plateaux élevés et déserts, des postes semés de place en place et embusqués sous des huttes de feuillages.

Bientôt nous quittons la vallée, le chemin raboteux s’engage dans un étroit ravin dont j’admire la végétation luxuriante : de hauts chênes de toute forme, de toute couleur et de tous feuillages, soit lustrés et sombres, soit tendres et cendrés, soit aux feuilles larges et charnues, soit aux feuilles minces, légères et délicatement ciselées, ceux-ci droits et décidés, ceux-là languissans et pleureurs ; puis des platanes, des hêtres, des érables, beaucoup d’autres arbres qui me sont inconnus. Plus haut, nous vîmes s’étendre à nos pieds la vallée, où la rivière n’était déjà plus qu’un large et gracieux torrent mêlé d’îles vertes. Nous les suivîmes longtemps à mi-côte, dans une forêt maigre, mais fraîche, et capricieusement mêlée de tous les arbres de la création : il y avait là ceux de nos pays et les arbres de Virginie, une sorte de pin aborigène aux touffes grises, le chêne nain à côté du chêne monumental, et au milieu de ce désordre la foule parasite des vignes et des lianes passait d’arbre en arbre et de buisson en buisson, Nous montions toujours (quand je dis nous, je veux parler de moi et de mon nègre, oubliant qu’en ce pays un nègre est une chose neutre et ne se compte pas) ; nous marchions sans voir âme qui vive, sans entendre autre chose que les cris des oiseaux de proie ou le murmure lointain du Potomac, dont nous apercevions quelquefois au fond de la vallée la nappe blanche et bleue, les rives verdoyantes et les îles chevelues. Nous gagnâmes un plateau désert, coupé de broussailles et de maigres prairies, où nous retrouvons à peine la route. Ici la solitude absolue, de toutes part un vaste horizon de forêts, de temps en temps une clairière, une maison ruinée servant d’étable et d’abri nocturne à quelques bestiaux abandonnés. Nous nous lançons sur un chemin rapide qui se glisse dans un vallon, sous un bois de pins, puis sous des châtaigniers en fleur. Enfin voici le village, une sorte de terreplein déblayé, deux ou trois baraques de planches, un canal, une écluse, et des bateaux qui passent : c’est le hameau des Great-Falls, composé d’un cabaret et d’un corps de garde. J’y laisse cheval et voiture, et seul avec mon nègre, guidé par le bruit des cataractes, je m’engage à travers bois.

Rien de gracieux et d’agreste comme cette libre végétation, ces fourrés épais où la serpe n’a pratiqué que des brèches capricieuses, aussitôt réparées par la nature vierge. Les fleurs y foisonnent ; de brillans papillons et de petits oiseaux y butinent. Le magnolia s’y épanouit au soleil dans les lieux humides, avec le chèvre-feuille sauvage et ces beaux bignonias grimpans à fleurs de lis que nous cultivons dans nos jardins. Le fracas grandit : encore un pas, et nous sommes au bord de la coupure profonde où la lourde rivière a creusé son lit. Elle tombe de marche en marche au milieu d’un pêle-mêle de roches immenses et déchirées. J’ai longtemps admiré, ce combat terrible des eaux et de la montagne. Le tonnerre de la cascade semblait la clameur immense de mille voix confondues ; je croyais parfois y démêler le cri d’une poitrine humaine, et dans les jets d’écume qui bondissaient au sein du tourbillon il me semblait voir s’élever et disparaître des bras humains convulsivement tordus. le Potomac vient d’une vallée large et riante, bordée de forêts épaisses, et s’enfonce dans un ravin tortueux, non cependant inaccessible, où je suis descendu en m’aidant des pieds et des mains. J’ai trouvé là, à l’abri d’une falaise de granit, une petite plage douce où le remous limpide vient s’endormir à deux pas de la chute. Je suis resté trois heures dans le désert, suivi toujours de mon fidèle Africain, qui était bien le plus patient, le plus discret serviteur du monde. J’aurais pu y errer bien des jours sans voir d’autre figure humaine. Nulle part je n’avais senti cette impression solennelle de la solitude et ce plaisir sauvage de la liberté…

Un orage nous mit en fuite, et tout à l’heure je dînais à Willard-Hôtel, gravement assis près d’une figure noire, attentive à chasser les mouches en éventant ma seigneurie. Je vous écris dans une chambre étouffante, au souffle empesté des cuisines, au bruit d’une machine à vapeur située sous mes fenêtres. Je suis souffrant, la chaleur est toujours la même. Chacun me conseille de fuir cette ville malsaine et brûlée, où viennent aboutir toutes les immondices de l’armée. J’abandonne Washington, sauf à y revenir plus tard, et je m’achemine demain vers New-York.

New-York, 5 juillet.

C’était hier le 4 juillet, l’anniversaire de l’indépendance, le grand jour de fête nationale. Réveillé de bon matin par la pétarade et la canonnade, je maudis un peu l’Amérique et son bruyant patriotisme. Washington est en liesse : quelques âmes religieuses vont au temple et rendent des actions de grâces ; on lit publiquement la déclaration de l’indépendance ; des bandes de musiciens parcourent la ville. On dirait le vacarme de la nuit de Noël à Naples. Partout cette scène de carnaval nous accompagne. Nous traversons les villes au milieu des pétards et des drapeaux déployés. Une multitude avinée nous salue de ses acclamations. J’admire encore, en passant, les forêts du Maryland, leurs buissons fleuris de roses sauvages, leurs petites mares sombres, qui dorment sur un lit de feuilles mortes, enfouies sous les nénuphars et sous les branches des aulnes. 1 Philadelphie, je me trompe de wagon, et je traverse la ville juché sur le car des bagages, au grand ébahissement des familles paisibles qui passent ce jour de fête assises au frais sur leur petit perron de marbre : c’est leur façon grave de se réjouir. Dans la banlieue de New-York, une foule endimanchée nous envahit. Les femmes s’appuient sur mes épaules, les enfans me grimpent sur les genoux. J’arrive à demi mort à Jersey-City, où la cohue se rue sur le ferry-boat. Enfin j’aborde à New-York vers minuit, échiné, affamé, nourri à l’américaine d’eau glacée pour tout potage, au bruit des feux d’artifice, des fusées qui font pleuvoir sur la rivière des gerbes d’étoiles, et à la lueur d’un formidable incendie planant sur la ville comme un immense feu de joie…

Une crise financière peut d’un jour à l’autre réduire à néant le papier-monnaie. Tout repose sur l’espérance de la prise de Richmond ; mais comme Grant tourne et retourne sans avancer, comme Petersburg, cette ville défendue « par des enfans et des maîtres d’école, » tient bon devant 100,000 hommes, comme les confédérés, bien loin de se rendre, menacent le Maryland d’une invasion qui oblige le président à mobiliser les milices, comme en un mot nul entrevoit la fin de la guerre, la confiance publique diminue. La spéculation, qui se risque partout, s’empare du marché de New-York, elle y fait faire au cours de l’or, presque d’heure en heure, des bonds insensés : les variations sont de 20, 30, 40 pour cent dans la même journée. Les commerçans sérieux aiment mieux garder leurs marchandises que de les livrer en échange d’une valeur si mobile et si menacée. Le gouvernement même, obligé de payer en or l’intérêt de la dette, exige que tous les droits de douane soient acquittés en or. Rien ne déprécié plus la currency que cette espèce de défiance du trésor envers lui-même. Jusqu’à présent les green-backs, [2] ont plus de valeur dans le commerce qu’au cours officiel du marché de l’or. Qu’une fois les petits commerçans refusent de les prendre, qu’ils cessent d’avoir cours parmi le peuple, et ce pauvre M. Fessenden, qui vient de succéder à M. Chase, n’aura pris la direction des finances que pour associer son nom à la ruine publique.

Vous vous demandez peut-être ce que signifient ce changement partiel du ministère et cette retraite isolée de M. Chase. Défaites-vous, pour le comprendre, de toutes vos idées parlementaires de solidarité ministérielle. Le gouvernement ressemble ici à la cour du roi Pétaud. Sans la suprématie nominale du président, élu du peuple, — élu temporaire, bien entendu, — qui couvre ces querelles et donne à ce désordre quelque unité, on verrait clairement qu’il n’y a pas en Amérique un gouvernement, mais autant de gouvernemens qu’il y a de ministères et d’armées. Voilà un an que les ministres n’ont tenu conseil. Quand le général Grant fait la sourde oreille, il n’y a pas de porte-voix qui le force d’entendre. Chacun est maître dans son département, et tous ces lambeaux divisés du pouvoir ne cherchent à se rejoindre que pour se dominer. La guerre veut usurper sur l’intérieur, les finances veulent usurper sur les affaires étrangères. Le congrès est le seul juge avec lequel on compte, parce qu’il faut bien lui demander les lois. C’est lui qui, en rejetant le gold bill de M. Chase, a décidé le ministre à la retraite. Et remarquez en passant que si le système parlementaire de la responsabilité collective des ministres met, comme on le dit, le gouvernement dans les chambres, le système contraire les assujettit plus étroitement encore dans une république où chacun d’eux se trouve exposé isolément aux coups du despotisme représentatif.

Revenons à M. Chase. Il avait une idée fixe : étouffer, la spéculation et faire baisser le cours de l’or. Il croyait qu’il suffirait pour cela de relever par ordonnance le crédit du papier-monnaie, et que les intérêts pouvaient se manier comme des machines. Il proposa donc une loi qui interdît les opérations à découvert, les achats et les ventes fictives qui se résolvent en paiement de la différence. Vous jugez si le coup de baguette du ministre a eu le pouvoir magique qu’il en attendait. Dès le lendemain, la spéculation effrayée se concentra dans un petit nombre de mains ; elle se poursuivit en secret, sans concurrence, et sur-le-champ cette espèce de monopole éleva l’or de 40 pour 100. Le congrès voulut retirer le bill. M. Chase insista pour qu’il fût maintenu, et ce fut lui-même qui se retira. Vous savez quelle peine on a eue à lui trouver un successeur. Enfin le sénateur Fessenden, président du comité des finances, s’est laissé vaincre par le vœu de ses collègues et les prières du président. Je ne sais s’il a un système, et je souhaite qu’il n’en ait pas d’autre que l’honnêteté. Il annonce l’intention de recourir aux emprunts et aux taxes plutôt qu’au papier-monnaie. Si l’on sait s’arrêter, je ne crois pas que le peuple abandonne le papier-monnaie. La banqueroute porterait plutôt sur la dette et sur une réduction du remboursement promis. Songez que le nouvel emprunt récemment voté de 100 millions de dollars se négocierait à 30 pour 100 au cours actuel de l’or ; mais le papier lui-même peut chavirer dans une panique, et rien alors ne le remettrait à flot. Le jour où la crise l’aurait jeté dans les mains du petit nombre, le peuple ne songerait plus qu’à s’en défaire, et l’Amérique offrirait doublement au monde le spectacle de la « hideuse banqueroute. »

Quand je vous disais qu’on la voyait venir sans crainte, et que les ressources étaient assez grandes pour que la richesse privée pût braver la ruine publique, j’exagérais l’invulnérabilité financière de ce grand pays. J’entends parler de misères que je n’avais pas soupçonnées sous leur apparence de prospérité. Sans parler des fortunes que la guerre civile a directement atteintes, il y a des familles dont l’épargne est anéantie. La richesse commerciale est gravement ébranlée : elle tomberait dès la première secousse ; mais il restera toujours des fondations, des matériaux préparés, et surtout un ouvrier fort, ingénieux, persévérant, qui ne se laisse pas décourager. L’agriculture demeurera florissante, l’industrie active, la vie abondante et facile pour le travailleur. Quant au capital englouti dans le désastre des grandes maisons commerciales, l’Amérique, pour en tenir lieu, demanderait une nouvelle mise de fonds. à l’Europe. Une terre fertile ne devient pas inculte parce qu’un orage ou un incendie a détruit une récolte, brûlé une maison de ferme. L’Amérique a ceci de remarquable, que son avenir matériel ne dépend pas des hommes et qu’elle puise en elle-même sa prospérité. Elle peut changer de mains, changer d’institutions, se morceler en plusieurs peuples, cesser d’être le grand et heureux pays qui s’offre en exemple au monde ; ce sera toujours une terre qui appellera les hommes, et qui aura pour elle l’avenir.

7 juillet.

J’ai vu le grand asile municipal de l’île Randall, où la ville élève gratuitement huit cents enfans pauvres ou abandonnés, puis les prisons, les hôpitaux, la maison de refuge. Mon guide était M. Isaac Bell, le secrétaire et le membre le plus actif du comité directeur. Un bateau à vapeur attaché à l’établissement nous attendait aux environs de la 30e rue. Nous y montâmes, M. Bell, quelques religieuses françaises bien reconnaissables sous leurs habits de ville, moi-même enfin, et derrière nous, à distance respectueuse, une foule de pauvres gens qui allaient faire visite aux habitans de l’asile, de la prison ou de l’hôpital.

Chemin faisant, notre hôte nous expliquait le mécanisme de l’institution. La commission dont il fait partie, et qui dirige à la fois tous les établissemens charitables et pénitenciers de la ville, se compose de quatre membres aux appointemens de 3,000 dollars. Autrefois elle sortait, directement du vote populaire : nommés par le suffrage universel, les commissaires se trouvaient quasi indépendans du maire et des autres pouvoirs municipaux. L’élection leur confiait un pouvoir isolé, dont personne ne surveillait l’usage. Sans comptes à rendre, maîtres de tout faire, nommant, destituant leurs subalternes, ils usaient largement des commodités de l’arbitraire, puis, leur terme expiré, devenaient les esclaves de la popularité. Cette administration n’avait ni le contrôle qui corrige, ni la durée qui fortifie. Aujourd’hui les commissaires ont encore la haute main sur l’institution, mais le corps municipal les nomme et les surveille. Cette réforme laisse l’autorité où elle doit être, en l’assujettissant, à une responsabilité sévère. L’expérience est décisive : que ne l’applique-t-on à toute l’administration municipale ? Pour la réformer, il suffît d’un peu plus de cette hiérarchie qui lui manque, d’un peu moins de cette simplicité de mécanisme qui semble plaire si fort aux démocraties. Qu’une fois une direction suprême se substitue à l’exercice anarchique de plusieurs pouvoirs isolés et parallèles, que le peuple se contente d’être le maître sans choisir directement tous ceux qui le servent, et ce n’est certes pas la liberté qui en souffrira.

La ville ou le comté de New-York, — car le comté et la municipalité s’y confondent, — a rassemblé toutes ses entreprises charitables sous la direction de ce comité. Dans un grand état, les mêmes hommes ne pourraient mener de front les détails et l’ensemble ; c’est l’avantage des petites sociétés qu’elles n’éloignent pas la tête qui dirige du bras qui exécute. M. Bell visite deux fois par semaine tous les établissemens commis à sa garde. Le principal, celui qui fait l’orgueil de ses directeurs et de la ville, est situé sur la rivière de l’est, en face de Long-Island, sur deux îles riantes incessamment égayées par le mouvement des navires. Nous débarquons à l’île Randall en face d’une petite armée de cent cinquante garçons que nous passons en revue avec tous les honneurs militaires. Propres, gais, bien portans, on ne les caserne pas dans une cour étouffée, on ne les accable pas de travail et de fatigue. Ils ont l’île entière pour s’ébattre. Ils vivent par troupes choisies dans de jolis cottages aux larges fenêtres, aux planchers blancs et polis, entourés, de galeries couvertes. Les plus grands s’occupent de travaux agricoles ; les plus petits restent dans la nursery, et jouent sous la surveillance des matrones. L’école les reçoit chaque jour pendant un nombre d’heures qui varie suivant leur âge. On leur apprend à lire, à écrire, à calculer, à chanter ; on leur fait même un cours d’histoire et de politique qui commence à la révolution, finit à la guerre civile, et où ces deux grands événemens sont sans cessent patriotiquement rapprochés. Un Français s’étonne toujours de voir des petites filles de dix ans parler politique et expliquer la constitution. Cela paraît indispensable en Amérique, car si les hommes y font les affaires publiques, ce sont les femmes qui les enseignent. En entrant dans la grande salle de l’école, nous cherchâmes vainement la figure d’un homme : une femme tenait le piano et conduisait le chant. Des femmes assises près d’elle semblaient être les docteurs de l’université enfantine. Toutes les petites têtes blondes encadrées dans leurs tabliers blancs, fixaient avidement les yeux sur l’estrade où nos seigneuries venaient de paraître, et après la formalité des trois hurrahs obligatoires tout retomba dans un profond silence. Alors on entonna le God save the Queen, puis l’air national américain ; enfin un jeune garçon décoré de l’épaulette, un des chefs de l’armée qui venait de manœuvrer devant nous, monta sur une sorte de tribune, et nous adressa un compliment en forme de discours. Un second récita une pièce de vers ; puis deux petites filles vêtues de blanc, représentant l’une l’Amérique, l’autre la France, s’avancèrent leurs drapeaux à la main et nous dirent un dialogue politique sur les causes de la rébellion. Elles conclurent par un vœu patriotique qui fut vivement applaudi, et nous sortîmes comme nous étions entrés, au bruit des hurrahs et des cheers.

C’était le plus joyeux de notre visite. On nous mena ensuite à l’hôpital, où les petits malades succombent plus souvent qu’ils ne guérissent, exténués qu’ils sont d’avance par la misère et les privations, les uns, pâles et silencieux, mouraient sans plainte ; les autres, convalescens, nous souriaient d’un air étonné, et essayaient quelque petits jeux pour charmer leurs longues heures d’ennui. Il m’a paru que l’insouciance enfantine recevait quelque atteinte de ce continuel voisinage de la mort.

Il y a dans l’île un grand nombre d’enfans rachitiques : ce sont ceux que leurs parens abandonnent le plus volontiers à la charité publique. Il y a aussi beaucoup d’idiots et de fous. Rien n’est plus triste que le riant cottage qui leur sert de demeure. Là une sorte de singe à tête d’oiseau est venu nous tendre la main, et, les yeux stupidement fixés sur les nôtres, répondre à nos questions par des grimaces. Un pauvre enfant mince et frêle, à tête énorme et pleine d’eau, penchait son cou faible et ouvrait à peine ses yeux appesantis, tandis que son bras tremblant étendait vers nous sa main crispée. Quelle vie que celle des malheureuses qui leur servent de mères ! quels regards tristes ! quels visages abattus ! L’intérêt n’explique pas cette abnégation. On ne saurait voir figures plus douces, plus honnêtes, sollicitude plus attentive et plus simple, enfin plus grand amour de l’ordre et de la propreté que chez ces teachers, ces nurses, qui pourtant font profit de leur métier. L’éducation est ici pour beaucoup de femmes sans famille à la fois une ressource honnête et un apostolat. Les directeurs ne font entre elles aucune « distinction de croyance ; les ministres de tous les cultes trouvent la porte ouverte à toute heure ; ils célèbrent tour à tour leur service devant leurs fidèles. Si un abus se produit, l’administration ne prend parti pour personne : elle renvoie la plainte au supérieur du coupable, et ne demande que ce qu’elle donne à tous, l’ordre et la tolérance.

Les enfans de l’île sont au nombre d’environ huit cents. Tous sont admis ; mais on se montre sévère pour les parens qui les réclament : on exige des preuves de leurs ressources et des témoignages de leur moralité. Trois mois, c’est le temps le plus court que les enfans puissent passer dans l’asile. On n’a pas voulu qu’il fût une hôtellerie gratuite où les parens les déposassent pour un jour. La plupart du reste n’ont pas de famille et sont vraiment les enfans de la ville. On en envoie chaque année un grand nombre en apprentissage chez des artisans ou en service chez des fermiers. Les parens adoptifs viennent les choisir eux-mêmes, et, pour ne laisser aucun prétexte aux mauvais traitemens, la maison leur offre de les reprendre dès qu’ils n’en voudront plus ; elle exige même qu’ils lui soient rendus si le maître ne tient pas ses engagemens. Beaucoup de ces abandonnés font fortune. On me racontait l’histoire touchante d’un ancien enfant de l’île qui, adopté par un fermier de l’ouest, avait épousé la fille de son maître, et demandait à son tour à s’y choisir un fils.

Je ne vous parle pas de la maison des fous, située en face de l’asile, sur l’île Blackwell, ni du workhouse ou maison de refuge pour les vieillards et les infirmes, entourée de vastes jardins où ces bonnes gens occupent leur oisiveté par l’apparence d’un travail inutile, ni de la prison des femmes, qu’on emploie à fabriquer des cigares, ni enfin des prisonniers, voleurs, faussaires et autres condamnés de la justice du comté que je vis revenir du travail et se jeter sur leur repas du soir comme une bande de loups faméliques, puis rentrer dans leurs donjons fortifiés à double enceinte, derrière des grilles de fer. Depuis la guerre, on fait remise d’une partie de leur peine aux bons sujets qui s’enrôlent pour trois ans dans l’armée. Tous ces établissemens n’ont aucune rente, et sont soutenus par des taxes. La dépense est d’environ 500,000 dollars par an, soit 2,500,000 francs. Elle dépend du vote de chaque année, et cependant n’a jamais souffert de la parcimonie des citoyens. C’est que les comptes sont rendus publics. On ne connaît pas en Amérique ce système ingénieux de l’abonnement qui fait de l’impôt une sorte de redevance féodale, et du vote de l’impôt une abdication y on ne croit pas que les taxes, une fois recueillies, soient la propriété des administrateurs. Aussi le principe de la spécialité s’applique-t-il dans les budgets municipaux non-seulement aux dépenses, mais aux taxes elles-mêmes. Il y a l’impôt des rues, l’impôt des écoles, l’impôt des hôpitaux, l’impôt des prisons, tous discutés chaque année et réglés sur les besoins actuels. On donne plus librement quand on sait que l’argent destiné à nourrir les pauvres n’ira pas grossir le traitement d’un maire ou enrichir la demeure d’un préfet.

10 juillet.

Je lis dans un journal un article qui signale assez bien la différence de nos traditions politiques et de celles des Américains. Il s’agit de certaines visites domiciliaires faites à Paris et de notre loi préventive sur les associations, chose incompréhensible pour des Américains. Ils exercent volontiers un acte de violence isolé ; mais que l’arbitraire soit ordonné, légalisé, qu’il y ait des règles permanentes qui le font peser constamment sur tout le monde, cela confond leurs idées. Ils ont en revanche des procédés nouveaux et sans façons. Veut-on tuer un journal, on ne lance ni accusation ni décret, on ne recourt pas toujours à la force, car il peut se trouver un gouverneur démocrate, comme M. Seymour, pour traduire en justice l’imitateur hardi du général Dix [3]. Voici comment on s’y prend. On dit à la poste : « Vous refuserez de servir ce journal. » L’administration de la poste, qui est républicaine, se prête à la chose, et le journal est tué du coup. Est-ce le gouvernement qui le tue ? Non pas ; c’est la poste qui dans son libre arbitre, et par scrupule de conscience, a cessé de prêter son concours à des ennemis de l’état.

Le grand mal de la démocratie américaine n’est pas tant cet arbitraire, toujours rare, contenu d’ailleurs par l’habitude ancienne d’une liberté sans limite, que l’abstention des honnêtes gens. Vous vous figuriez peut-être que c’était un fléau inconnu aux républiques, et que le tumulte du self-government guérissait de cette langueur les classes respectables, mais timorées, qui s’y abandonnent. On conçoit que l’individu appelé de temps en temps à formuler une opinion abstraite et vague par un vote silencieux se dégoûte d’une formalité qu’il regarde comme inutile ; mais dans une démocratie il paraît singulier que les hommes éclairés et influens se tiennent à l’écart des affaires publiques. C’est pourtant un fait avéré, avoué des Américains eux-mêmes : on abandonne la politique aux intrigans et aux subalternes, et l’on se fait une distinction, presque une vertu, de ne s’en pas mêler, de sorte qu’en général, et sauf des exceptions brillantes, elle tombe aux mains d’une classe obscure, sans considération comme sans fortune, et qui s’en fait un métier, Les hommes qui ont un nom et une fortune n’aiment pas, disent-ils, à les compromettre en les livrant aux hasards de la popularité. Les partis changent tous les jours ; ce n’est pas le parti qui suit les chefs, ce sont les chefs qu’on traîne à la suite du parti. Cela est possible ; mais le secret de leur inaction est bien plutôt cet égoïsme qui se développe toujours au sein des classes parvenues, et qui leur fait redouter avant tout les charges de la liberté.

Vous savez le rôle important du jury dans la justice américaine. Il juge tous les procès, civils et criminels, excepté les questions de loi pure, et les Américains en vantent l’institution comme une des plus sûres garanties de leur liberté. La loi prononce contre les jurés réfractaires. une amende de 25 dollars à chaque absence. Eh bien ! l’usage a prévalu de la réduire à 25 dollars, payés une fois pour toute la session, et il n’est pas un homme « respectable » à New-York, pas un commerçant, pas un boutiquier, qui ne s’exempte à ce prix de ses devoirs de citoyen, abandonnant les hautes et solennelles fonctions de juge à de pauvres hères trop heureux de s’en faire un gagne-pain. Le juré n’est plus un citoyen qui exerce un droit public, c’est un corvéable qui se libère à prix d’argent. Ces capitulations sont funestes, elles corrompent les institutions et altèrent la moralité des peuples…

En revanche, il est admirable de voir avec quelle soumission courageuse les Américains acceptent les charges toujours croissantes de la guerre. Quand on songe que les États-Unis n’avaient pas d’armée, ou peu s’en faut, et qu’ils font aujourd’hui coup sur coup des levées de deux, trois et quatre cent mille hommes, qu’ils ne payaient rien, ou presque rien, au gouvernement fédéral, et qu’en trois ans ils se sont soumis, sans rien diminuer de leurs charges locales, au plus rude système d’impôts qui fut jamais, on ne peut méconnaître leur grand esprit d’ordre et de ténacité. C’est peut-être le seul pays au monde qui eût assez d’empire sur luimême pour improviser si vite ce que d’autres ont mis tant de siècles à fonder. Aujourd’hui l’Américain paie à toute heure, directement ou indirectement, pour tous les actes de sa vie ; il ne peut faire un pas sans laisser quelques flocons de sa laine aux mains de l’état : impôts fonciers et mobiliers, sur la consommation et sur le revenu, sur les échanges et sur le luxe, toutes les inventions fiscales de l’Europe sont adoptées à la fois. La viande paie, le vin paie, et l’eau-de-vie, et le sucre, et l’huile, et le tabac, et le sel et le papier, et l’habit que vous portez, et le piano qui est dans votre salon, et le cheval qui est dans votre écurie, tous les produits du sol, tous les produits des manufactures, sauf le pain et les journaux. Les douanes frappent l’importation et l’exportation indistinctement. Le timbre est imposé au moindre contrat, au moindre billet, à la moindre signature ou quittance, et sous peine de nullité, pour toute somme au-dessus de 10 dollars. Il atteint jusqu’aux petites transactions qui se font de la main à la main : une bouteille d’encre, un pain de savon, un paquet de plumes, une boîte d’allumettes paient le timbre. Et ce n’est pas tout : le gouvernement, qui puise à toute heure et sous tous les prétextes dans votre bourse, vous exploite encore en grand par cette dîme appelée l’impôt du revenu. qui vient d’être portée de 3 à 8 pour 100, augmentée d’un tribut supplémentaire de 5 pour 100 sous le nom d’impôt rétrospectif et de complément des années dernières, et aggravée par l’obligation de payer double taxe pour les citoyens qui vivent à l’étranger. Ajoutez-y les charges locales, municipales, les impôts des états, l’entretien des villes ; souvenez-vous enfin que toutes les taxes réunies n’arrivent pas à payer la moitié de la dépense, et vous serez comme moi épouvanté. C’en serait assez pour lasser un peuple éprouvé au joug, à plus forte raison une nation neuve, qui semblait tenir à ses immunités pécuniaires comme à une part de sa liberté.

12 juillet.

Si j’étais resté à Washington, j’y aurais été enfermé par l’ennemi. Si je m’étais arrêté à Baltimore, le gouverneur m’aurait, comme les autres, mis à contribution pour les travaux de la défense. L’incursion dont les confédérés menaçaient la frontière a pénétré jusqu’au cœur du Maryland. Il était curieux de suivre le progrès de la nouvelle et de voir l’incrédulité lâcher pied peu à peu. Washington était si loin de se croire en danger, qu’on y attendait la dernière bataille qui devait faire tomber Richmond. On glorifiait le général Grant, sa prudence hardie, ses inventions napoléoniennes, sa campagne semblable à celle d’Austerlitz. Il courait des bruits de victoire chaque matin. Trois fois Petersburg fut pris par la renommée ; trois fois on apprit que cette place, « si misérablement défendue, » tenait bon contre toute l’armée. On s’en consolait en disant que Petersburg était la clé de Richmond. Cependant le général Sherman se laissait battre dans l’ouest ; le lendemain venait la revanche obligée. Grant aussi « changeait de base ». avec de grandes pertes. Etait-ce victoire ou défaite ? C’était un « mouvement, » disait la dépêche, mot de mauvais augure dans les rapports officiels. N’importe, la confiance publique n’était pas ébranlée. Le 4 juillet, jour anniversaire de l’indépendance, on avait distribué aux soldats plusieurs millions de pommes de terre, navets et oignons, et « les garçons avaient eu une joyeuse journée. » L’attention s’était détournée de la guerre, et les variations de l’or absorbaient de nouveau tous les esprits, quand soudain la bombe éclate. Les rebelles ont franchi le Potomac, tourné la capitale ; le président appelle aux armes les milices des états de New-York et de Pensylvanie. Que croire ? Il y a ici comme ailleurs des spéculateurs haut placés qui tiennent le sac aux nouvelles. Le bruit est nié, la proclamation du président démentie ; l’invasion n’est qu’une ruse de guerre ; les confédérés, qui étaient vingt mille il y a une heure, sont à présent quelques centaines, une troupe de pillards qui prendra peur, à la première vue du drapeau fédéral. New-York, un instant troublé, se rassure.

Le lendemain, c’était bien pis : Baltimore menacée, Baltimore, la ville sudiste, qui peut-être ne résistera pas. Stupéfaction, puis incrédulité nouvelle. — Les rebelles coupent les chemins de fer. Ils n’oseront détruire celui de Washington… Ils l’ont détruit, la capitale est bloquée ; ils ont battu le général Wallace, ils sont maintenant quarante mille hommes. Ils ont franchi le Potomac sans qu’on se doutât de leur approche ; ils dévastent le Maryland sans résistance. Les villes effrayées se replient sur elles-mêmes. Washington, Baltimore, regorgent de familles fugitives ; Philadelphie elle-même a tremblé. Nul n’espère plus de salut que dans l’arrivée du général Tyler, détaché de l’armée de Grant au premier bruit de l’expédition.

Ici tout est calme. L’étranger qui débarque ne se doute pas de la gravité des événemens. On attend les nouvelles avec impatience, mais sans tumulte ; l’intérêt personnel poursuit son règne tranquille, On s’aborde, on se raconte les bruits incertains ; puis chacun s’en retourne à son bureau ou à sa boutique, Ces grands coups de théâtre n’excitent plus ni alarme ni chagrin ; on en a tant vu qu’on y est accoutumé.

Ce n’est pas que les Américains manquent de patriotisme ; ils sont persévérans et obstinés. Ils engloutiront dans cette guerre l’épargne du passé et le gain de l’avenir. Ils se ruineront pour payer des mercenaires, mais ils protesteront contre la conscription ; ils consentiront sans peine à creuser le gouffre de la dette, de la banqueroute peut-être, mais ils ne s’indigneront pas si l’ennemi insulte le territoire et dévaste les états voisins. Enfin ils n’ont rien de commun avec ce peuple de badauds aimables, toujours prêts à regarder la première mouche qui vole, et à s’en faire un prétexte, de trouble et d’oisiveté. La mouche est une montagne qui menace de les écraser. L’anxiété règne au fond des esprits, mais on vaque aux affaires avec tout le sang-froid accoutumé…

La justice de la cause fédérale est trop évidente pour que j’hésite encore à prendre parti. Je me décide enfin à vous faire ma profession de foi. On dit que l’esclavage sert de prétexte à l’ambition du nord, que son humeur envahissante, sa tyrannie inconstitutionnelle, sont les causes véritables qui ont poussé à l’insurrection les, populations désespérées du sud. On travestit les fédéraux en despotes étrangers, les confédérés en défenseurs de la patrie et de la liberté. Cela n’est pas exact : l’abolition n’est pas un prétexte ; le gouvernement fédéral n’a pas donné l’exemple de la violation des lois. L’exemple est venu des rebelles : tout en se disant les champions de la constitution déchirée, ils ont été les premiers à y porter les mains. Les causes véritables de la guerre sont l’esclavage, l’antagonisme des deux sociétés rivales, surtout l’ambition des hommes du sud, qui prétendaient rester les maîtres en dépit de l’opinion publique, et qui ont levé le drapeau de la révolte le jour où la présidence leur a échappé.

Tandis qu’au sud l’esclavage, lié à la propriété foncière, développait au sein des institutions républicaines les défauts de l’aristocratie, au nord il était frappé de mort et de stérilité. Il ne se propageait point parmi les fils des pèlerins et des quakers, ni dans les contrées peuplées sous leur influence. L’air de la démocratie lui était funeste, la force des choses le repoussait du territoire que lui ouvraient les lois. C’est dans ce sens que l’esclavage est le principe de la guerre. Je ne prétends pas qu’elle se soit engagée sur la question morale et philosophique de l’abolition. Qu’on me montre un peuple ou un parti qui ait combattu pour une idée pure, et chez qui la question de principes n’ait pas touché à une question d’intérêt. L’esclavage a été attaqué d’une part, défendu de l’autre, comme l’allié et pour ainsi dire le symbole de l’aristocratie, comme le seul appui sur lequel elle pût en Amérique se fonder et se maintenir. Je sais des hommes convaincus qui ont dévoué leur vie à l’idée de l’abolition ; mais, quand ces hommes-là joueraient un rôle, ils n’en rendraient pas moins service à l’humanité, et l’on ne peut comprendre que l’esclavage compte encore pour défenseurs des hommes qui ont foi à l’Évangile.

Quant au sud, il a bien raison de l’appeler son institution sainte et d’en faire dépendre sa vie. Tout le terrain perdu par l’esclavage est aussitôt envahi par la démocratie. En revanche, la société sudiste mesure ses conquêtes aux progrès de l’esclavage. Son influence dans le gouvernement de l’Union a toujours dépendu du nombre des états à esclaves. Voilà pourquoi ses chefs ont prétendu à l’indépendance le jour où, la majorité leur manquant, ils n’ont pu prétendre au pouvoir.

On dit que le nord dépouille le sud. Où voit-on qu’il ait porté avant la guerre la moindre atteinte aux propriétés ? Il ne s’agissait alors ni de confiscation ni d’affranchissement. La querelle s’est élevée à propos de l’introduction de l’esclavage dans les territoires et de la loi des esclaves fugitifs. Vous savez qu’à côté des états déjà formés il y a des territoires soumis à l’autorité fédérale en attendant qu’ils soient élevés à la dignité d’états. La plupart de ces grands états de l’ouest, qui pèsent aujourd’hui d’un tel poids dans les destinées de l’Amérique, étaient encore, il y a peu d’années, soumis à ce régime. La question de l’organisation des territoires fut de bonne heure le champ de bataille accoutumé du nord et du sud : ils comprenaient l’un et l’autre que de l’avenir des territoires dépendait la prépondérance de la ligue des états à esclaves ou de celle des états libres. Aussi, tandis que le nord voulait en exclure l’esclavage, le sud cherchait par tous les moyens à l’y propager. Sous peine de perdre sa majorité compromise, il fallait bien qu’il inoculât son mal aux territoires et prît la tutelle de cette pépinière d’états futurs. La guerre civile qui désole le Kansas il y a peu d’années ne fut qu’un effort impuissant du sud pour arracher ce sol libre aux émigrans du nord. Longtemps avant l’élection présidentielle, les esclavagistes avaient menacé de s’insurger si elle tournait contre eux.

La loi des esclaves fugitifs était l’autre condition de leur fidélité. Je n’hésite pas à dire qu’elle était une honte pour le gouvernement fédéral. Les gens du sud se plaignent qu’on leur ait fait la loi ; ce qui est vrai, c’est qu’ils ont voulu la faire aux autres, et que les autres ont résisté. Du jour où ils ont cessé d’être une majorité oppressive, ils sont devenus une minorité rebelle, et leurs théories constitutionnelles ont changé au gré de leurs prétentions. Vous vous figuriez peut-être qu’un pouvoir central, reconnu par des gouvernemens locaux, était souverain dans la limite de ses attributions légales : défaites-vous de cette erreur anti-libérale ; les gens du sud ont changé tout cela. Ils ont découvert que les fondateurs de l’Union ont fait la constitution pour être violée, le pouvoir souverain pour le mettre à la discrétion des états, le lien national pour être rompu sans forme de procès. Ils ont tourmenté les articles de là constitution pour en tirer la théorie démocratique des states-rights : on a décidé que l’Union n’était pas la souveraine, mais la servante des états ; puis de cette doctrine commode on a déduit toute une série de principes qui ne tendent à rien moins qu’à annuler le gouvernement…

On reproche au nord les mesures extrêmes prises depuis la guerre. Quelques-unes peuvent être regrettées ; mais elles sont la conséquence naturelle de l’état de guerre et le châtiment de la rébellion. Le sud n’avait pas tant de scrupules lorsqu’en pleine paix il préparait traîtreusement la révolte, lorsque ses chefs, ministres du gouvernement qu’ils voulaient détruire, usaient de leur pouvoir pour dérober à l’Union son argent, ses vaisseaux, ses munitions, et pour remplir des dépouilles du nord les ports et les arsenaux des états insurgés.

14 juillet.

Les rebelles gagnent du terrain ; ils pillent les villages, brûlent les ponts du chemin de fer, arrêtent les trains, dévalisent les voyageurs, fusillent les employés, détruisent le télégraphe. La maison du gouverneur Bradford du Maryland a été brûlée, et sa femme chassée de chez elle. On dit que l’ennemi en veut surtout aux montres, aux bijoux et à l’argent. De temps en temps il court des bruits sinistrés ; on annonçait hier dans Wall-street la prise de Washington ; on affirme ce matin qu’un combat a été livré aux portes de la ville. D’autres disent que les rebelles ont pris le chemin du Potomac, emmenant leur butin et un immense convoi de chevaux. Voilà tout : New-York d’ailleurs ne s’est pas ému. Le gouverneur et le maire, aux appels du gouvernement qui demandait des troupes, ont répondu par des protestations malveillantes. Là-bas la terreur, ici l’indifférence, nulle part des mesures énergiques. Les milices s’organisent lentement. Cependant l’or baisse jusqu’à 260. Pourquoi ? Nul ne le sait. Qui peut rien entendre à cette confusion ?

Les rebelles ont au nord beaucoup d’amis et de complices. On se demande même si cette incursion audacieuse n’a pas été guidée par la trahison. On nomme ceux des chefs du parti démocrate qu’on soupçonne d’y avoir trempé. C’est du moins par la connivence passive de ce parti que partout l’incurie est si grande. Le gouvernement fédéral donne les ordres ; mais qui les exécute ? Ses ennemis, investis par l’élection de toutes les magistratures locales et municipales de New-York. Ainsi s’explique cet étrange et triste spectacle d’un grand peuple impunément insulté par une poignée de malfaiteurs résolus.

L’approche de l’élection est une autre cause de faiblesse. La campagne présidentielle commence, et chaque jour qui s’écoule enlève quelque chose au pouvoir du magistrat détrôné. La constitution, qui a limité à quatre ans la durée de sa charge et permis néanmoins qu’il fût réélu, le réduit pendant les derniers mois au rôle de suppliant et d’accusé. Le chef de la république devient un candidat qui se prosterne devant l’idole populaire et ne songe plus qu’à mendier des voix. Il y a alors une sorte d’interrègne et de suspension de l’autorité. Les meetings et la presse font une guerre brutale au malheureux titulaire de ce gouvernement décapité. On imprime, on débite ouvertement sur son compte des plaisanteries indécentes, de grossiers libelles. Il suffit d’en citer les titres : Lincolniana, les Farces du père Abe, l’Honneur du vieux Abe, Abe faux monnayeur, Abraham Africanus Ier ou les Mystères de la Maison-Blanche. D’autres prennent l’air indigné, et l’accusent sérieusement d’être un parjure, un meurtrier, un traître ! On ne respecte même pas sa vie privée. Et c’est le même homme qui est investi par la loi martiale de pouvoirs presque illimités !

Cette crise est toujours dangereuse dans les républiques où à jour fixe l’existence même du gouvernement est mise en question. Les partis s’agitent, se combattent, s’absorbent dans leurs ambitions rivales, et pendant ce temps le bien public est oublié. La nation, divisée en plusieurs camps ennemis, néglige jusqu’au soin de sa défense ; il peut même arriver que les partis voient des alliés dans l’ennemi public, et qu’ils se réjouissent de ses victoires comme d’autant de chances de succès. Je ne parle pas des démocrates, qui sont trop souvent les secrets amis du sud ; je connais de zélés partisans de l’Union, des abolitionistes radicaux, qui se consolent des derniers désastres en songeant qu’ils peuvent chasser Lincoln de la présidence et en ouvrir la porte au général Fremont. L’autre soir, dans un meeting radical tenu à Union square, on s’est plus occupé d’injurier le président que de porter secours à la patrie menacée. L’unique question est de savoir qui sera élu. C’est qu’en vérité la destinée de l’Amérique dépend du choix qu’elle va faire. Jamais élection n’a été si périlleuse, ni division si profonde entre les partis ; jamais par conséquent la présidence expirante n’a eu plus de causes de faiblesse qu’à l’heure même où se fait sentir le besoin de sa force.

Voilà donc trois partis en présence : les radicaux, les républicains et les démocrates. Qui sera vainqueur ? Je n’affirme rien, et ne veux pas m’exposer au danger d’une fausse prophétie ; mais il paraît certain que les radicaux, qui sont l’aile avancée du parti républicain, n’ont aucune chance de succès. Leur candidat préféré est le général Fremont, surnommé le pathfinder ou le trouveur de chemins, à la suite d’une exploration des Montagnes-Rocheuses, et qui fut en 1856 le candidat du parti républicain contre M. Buchanah. M. Fremont, qui est le représentant des maximes de la centralisation européenne, est regardé ici comme un révolutionnaire, car, soit dit en passant, le radicalisme est européen en Amérique, s’il est américain en Europe. Il a de nombreux partisans dans les populations allemandes de l’ouest, récemment venues de la mère patrie, et plus sensibles aux idées absolues qu’aux prudences de la politique. M. Chase, qui est l’autre candidat possible des abolitionistes et qui certainement vise à la présidence, convient peut-être mieux à une fraction plus ancienne et plus nationale du parti. Dans tous les cas, ces candidatures radicales ne sont bonnes qu’à servir les démocrates en divisant à leur profit le grand parti républicain.

Les démocrates sont en théorie les partisans des states-rights. Ils doutent de la justice de la guerre, inclinent à l’indépendance des états rebelles, et recommandent la paix avant tout. Ils ont Cour chefs les hommes les plus influens et les plus riches des villes, pour armée la plèbe irlandaise, et pour alliées les populations des états déjà reconquis. On les distinguait jadis en démocrates de la paix et démocrates de la guerre (peace democrats et war democrats). Ces derniers, qui ne poussaient pas jusqu’au mépris de l’Union la vénération des states-rights, se confondent prèsque avec les républicains. Les peace democrats au contraire se rapprochent du sud, et la paix quand même devient de plus en plus leur politique. En réalité, beaucoup de démocrates sont des sudistes égarés dans le nord et obligés de servir la cause d’une majorité qu’ils détestent. Ils affectent d’être dévoués à l’Union ; mais leur joie éclate lorsqu’ils disent : « Nous sommes battus. » Craignant d’avouer leurs sympathies, ils récriminent sans dire précisément quelle politique ils veulent suivre. Aussi leur a-t-on donné le nom d’un serpent venimeux qui mord sans bruit, le copperhead

A vrai dire, les démocrates n’ont pas encore de candidats. On se répète le nom du général Mac Clellan comme celui du Messie inconnu qui doit surgir à la dernière heure ; mais ce candidat représente imparfaitement les démocrates, et rien mieux que ce choix timide ne dénote leur faiblesse. Quand le général partagerait leurs secrètes pensées et ne serait pas sincèrement dévoué à l’Union, pour laquelle il a combattu, sa situation, Bon passé, son opinion, déclarée hier encore à West-Point dans un discours officiel, lui interdiraient de consentir au démembrement de son pays. Il faut dire qu’il s’est exprimé avec une réserve qui ressemble à de l’indécision. Dans ce pays où l’on parle si haut et si fort, il semble avoir pris à tâche d’envelopper d’ornemens littéraires une pensée fort ambiguë. Il fait plutôt la critique du passé que le plan de l’avenir, et l’on ne sait en définitive s’il veut la paix ou la guerre. Ce n’est pas là le langage d’un chef de parti, qui doit avant tout formuler nettement son programme, et de qui l’on exige bien moins des vues impartiales qu’une politique positive. Du reste, le « jeune général » parait être singulièrement délaissé de la faveur populaire, et sa fortune a déjà bien pâli depuis le temps où on l’appelait « le Napoléon de l’Amérique. » On lui conteste à présent jusqu’à ses talens militaires, tant l’Amérique est le pays des étoiles filantes et des brillans météores soudainement éclipsés !

Je ne crois pas au succès des démocrates ; leurs manœuvres occultes ne peuvent que leur nuire. Le pouvoir, dans un pays libre, n’est pas le prix des conspirations : on y arrive tête haute et visière levée. C’est donc le président Abraham Lincoln qui sera réélu. Quand un peuplé a déjà dépensé 10 milliards et 500,000 hommes, il n’est pas naturel qu’il abandonne la partie à l’heure où elle va devenir décisive et le payer de ses sacrifices. Les Américains ont trop de bon sens pour ne pas comprendre que la crise présidentielle est par elle-même un assez grand trouble, et que tout changement les affaiblirait. N’eussent-ils pour président qu’un soliveau, le plus sage serait de le garder jusqu’au bout de la guerre et de s’en remettre à ses ministres ; mais M. Lincoln a su remplir quatre ans avec dignité la tâche difficile du gouvernement, il appartient à ce parti de l’abolition modérée qui est le plus en faveur, il représente mieux que personne la politique de la guerre et le principe de l’Union. Peu importe aux Américains le ridicule injuste qu’on s’est plu à jeter sur celui qui les représente devant les nations du monde. Ils choisiront l’homme le plus capable, ou de poursuivre l’œuvre commencée, ou d’y renoncer honorablement, si elle échoue.

15 juillet.

Les rebelles, dont on avait fort exagéré le nombre, ont enfin quitté le Maryland après une attaque simulée sur Washington ; on s’est mis à leur poursuite. Ils se retirent avec un ample butin de chevaux, de bétail et de vivres. En définitive, ils ont réussi ; ils sont venus, en maraudeurs et s’en retournent en conquérans. Les journaux d’ici chantent victoire : ils sont contens à bon marché.


ERNEST DUVERGIER DE HAURANNE.


  1. Arrivé aux États-Unis en juin 1864, à l’époque où la cause fédérale semblait gravement compromise, l’auteur de ces lettres les quittait en février 1865, alors que tout annonçait la soumission prochaine des confédérés. En détachant de préférence ici les pages qui se rapportent aux événemens politiques et militaires, nous avons voulu néanmoins conserver de cette correspondance intime (qui paraîtra plus tard dans son ensemble) la partie morale et pittoresque dans ce qu’elle a de plus caractéristique. On n’a pas non plus effacé de ces notes la trace des fluctuations quotidiennes des opinions et des événemens. Pour ne citer qu’un exemple, les doutes, les impressions diverses qui ont précédé la réélection présidentielle d’Abraham Lincoln s’y retrouvent tout entiers. On a mieux aimé livrer ces pages au lecteur avec l’empreinte des émotions du moment que de lui donner une conclusion faite après coup, qui n’eût montré qu’une des faces de la vérité.
  2. Littéralement dos verts. C’est le nom donné en Amérique aux assignats de M. Chase. L’usage en a fait un nom générique pour désigner toute espèce d’assignats.
  3. On sait que le général Dix commandait alors le département militaire dont le siège est à New-York, et usa quelquefois contre la presse des pouvoirs extraordinaires qui lui étaient confiés.