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Humiliés et offensés/Première partie/Chapitre XIV

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Traduction par Ed. Humbert.
Plon (p. 76-79).

XIV


Ce ne fut que tard dans la soirée que j’arrivai chez Natacha. Elle demeurait alors au quai de la Fontanka, près du pont Séménow, au quatrième d’une grande maison malproprement tenue. Pendant les premiers temps après sa fuite hors de la maison paternelle, elle avait habité avec Aliocha un gentil logement, au troisième étage d’une maison située dans la Liteine. Mais les ressources du jeune prince avaient bientôt été épuisées ; il ne s’était pas fait maître de musique, avait fait des dettes comparativement énormes. Tout l’argent qu’il s’était procuré avait passé en frais d’installation et en cadeaux à Natacha, qui avait en vain protesté, réprimandé, pleuré même. Il se délectait une semaine d’avance à l’idée d’un présent à lui porter et à l’accueil qu’elle lui ferait, c’était pour lui une véritable fête ; aussi les réprimandes et les larmes de Natacha le jetaient dans une tristesse et un abattement qui faisaient peine à voir ; par la suite ils eurent de ce chef des scènes de reproches de toutes sortes, de chagrins et de querelles. Aliocha dépensait en outre beaucoup à l’insu de Natacha : il se laissait entraîner par d’anciens camarades d’études, il la trompait, allait voir une Joséphine ou une Bertha quelconque. Cependant il l’aimait toujours beaucoup ; son amour pour elle tenait du tourment : souvent il venait me voir triste et chagrin ; il me disait qu’il ne valait pas le petit doigt de Natacha, qu’il était grossier et méchant, incapable de la comprendre et indigne de son amour.

Il me confessait en pleurant ses escapades, me suppliait de n’en rien dire à Natacha et me priait de l’accompagner chez elle, m’assurant qu’il n’oserait pas la regarder après tous ses forfaits, si je n’étais pas avec lui. Du premier regard Natacha voyait de quoi il s’agissait. Elle était affreusement jalouse, et pourtant, chose difficile à expliquer, elle lui pardonnait toujours toutes ses fredaines. Voici comment les choses allaient ordinairement ; Aliocha parlait avec timidité et la regardait d’un air tendre. Elle devinait aussitôt qu’il était coupable ; mais elle n’en laissait rien paraître, ne lui adressait aucune question, mais redoublait de caresse et devenait plus tendre ; ce n’était point là un jeu ou une ruse étudiée, non ! pour cette belle âme, pardonner était une jouissance infinie : elle semblait trouver un charme particulier, raffiné, dans le procès même du pardon. Il est vrai qu’il ne s’agissait encore alors que d’une Joséphine quelconque.

En la voyant douce et clémente, Aliocha n’y tenait plus et commençait aussitôt sa confession, sans être interrogé, uniquement pour se soulager le cœur, pour « être comme avant », selon son expression. Quand elle avait pardonné, ses transports ne connaissaient plus de bornes, il pleurait d’attendrissement, la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers. Il était ensuite d’une gaieté intarissable et racontait ses aventures avec la naïveté d’un enfant, riait aux éclats, comblait Natacha d’éloges et de bénédictions, et la soirée se terminait heureuse et gaie.

Quand il fut à bout de son argent, il vendit différents objets. Sur les insistances de Natacha, ils prirent un logement plus petit et à meilleur marché. La vente des effets allait son train : Natacha vendit même des robes et chercha de l’ouvrage ; lorsque Aliocha l’apprit, il fut au désespoir : il se maudit, s’écria qu’il se méprisait lui-même, et ne fit cependant rien pour arranger les affaires. Dans les derniers temps, toutes autres ressources se trouvant épuisées, il ne restait plus que l’ouvrage, dont la rétribution était d’une modicité extrême.

Ils avaient d’abord demeuré ensemble, ce qui avait produit une sérieuse querelle entre Aliocha et son père. Le dessein que celui-ci avait de marier son fils avec la belle-fille de la comtesse n’existait alors qu’à l’état de projet ; mais le prince y travaillait avec beaucoup d’ardeur, il conduisait Aliocha chez celle qui devait être sa promise, l’exhortait à faire tout ce qui dépendrait de lui pour lui plaire, s’efforçait de le convaincre par la rigueur et par le raisonnement ; mais les choses s’étant gâtées à cause de la comtesse, le prince avait de nouveau fermé les yeux sur la liaison de son fils et résolu de laisser agir le temps ; il connaissait suffisamment l’étourderie et la légèreté du jeune homme pour avoir la conviction que son amour ne tarderait pas à se refroidir. Il avait même cessé de s’inquiéter de la possibilité d’un mariage entre son fils et Natacha. De leur côté, les amants avaient remis la chose jusqu’à formelle réconciliation entre leurs parents. Quelques paroles qu’Aliocha avait un jour laissées échapper me donnèrent l’idée que son père trouvait peut-être un certain plaisir à toute cette histoire : ce qui lui plaisait, c’était l’abaissement d’Ikhméniew. Il continuait pour la forme de témoigner à son fils du mécontentement, il réduisit la somme, assez mince déjà, qu’il lui allouait mensuellement (il était excessivement ladre envers lui), et le menaça de la retrancher tout à fait ; il poursuivait toujours et sans relâche les projets de mariage pour son fils.

Celui-ci était certainement trop jeune pour se marier ; mais la fiancée était si riche qu’il était impossible de manquer une si belle occasion. Le prince fut désagréablement surpris de la persistance des sentiments du jeune homme, et, assiégé de craintes, il lui ordonna sévèrement de rompre avec Natacha ; mais il s’avisa bientôt d’un bien meilleur moyen, qui fut de conduire Aliocha chez la comtesse.

Catherine, la belle-fille de la comtesse, quoique presque encore enfant, était réputée pour sa beauté ; c’était un excellent cœur, une âme sereine et chaste ; elle était gaie, spirituelle et sensible.

Le prince ne s’était pas trompé. Aliocha, pour qui Natacha n’avait plus l’attrait de la nouveauté, fut effectivement sous le charme.

Le prince se montra alors très-affable pour son fils (sauf, toutefois, la question d’argent). Aliocha sentait bien qu’une résolution inflexible, irrévocable, se cachait sous toutes ces caresses ; il en éprouvait du chagrin, mais bien moins que s’il n’eût pas vu chaque jour Catherine Féodorovna.

Depuis cinq jours il ne s’était pas montré chez Natacha ; je le savais et, tout en me rendant chez elle au sortir de chez les Ikhméniew, je me demandais avec inquiétude ce qu’elle pouvait avoir à me dire. J’aperçus de loin une bougie sur sa fenêtre, signal convenu pour m’annoncer qu’elle avait absolument besoin de me voir ; comme je passais presque tous les jours devant chez elle, je pouvais toujours savoir si elle m’attendait et si elle avait besoin de moi. Elle mettait souvent la lumière sur la fenêtre depuis quelque temps !…