Hymne au Christ

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 45-58).
V


HYMNE AU CHRIST





À M. MANZONI


Verbe incréé, source féconde
De justice et de liberté ;
Parole qui guéris le monde,
Rayon vivant de vérité,

Est-il vrai que ta voix d’âge en âge entendue,
Pareille au bruit lointain qui meurt dans l’étendue,
N’a plus pour nous guider que des sons impuissants ;

Et qu’une voix plus souveraine,
La voix de la parole humaine,
Étouffe à jamais tes accents ?

Mais la raison c’est toi ; mais cette raison même,
Qu’était-elle avant l’heure où tu vins l’éclairer ?
Nuage, obscurité, doute, combat, système,
Flambeau que notre orgueil portait pour s’égarer !


Le monde n’était que ténèbres,

Les doctrines sans foi luttaient comme des flots,
Et, trompé, détrompé de leurs clartés funèbres,
L’esprit humain flottait noyé dans ce chaos ;
L’espérance ou la peur, au gré de leurs caprices,
Ravageaient tour à tour et repeuplaient les cieux ;
La fourbe s’engraissait du sang des sacrifices,
Mille dieux attestaient l’ignorance des dieux.

Fouillez les cendres de Palmyre,
Fouillez les limons d’Osiris
Et ces panthéons où respire

L’ombre fétide encor de tous ces dieux proscrits ;

Tirez de la fange ou de l’herbe,

Tirez ces dieux moulés, fondus, taillés, pétris,
Ces monstres mutilés, ces symboles flétris,
Et dites ce qu’était cette raison superbe

Quand elle adorait ces débris !


Ne sachant plus nommer les exploits ou les crimes,
Les noms tombaient du sort comme au hasard jetés ;
La gloire suffisait aux âmes magnanimes,

Et les vertus les plus sublimes
N’étaient que des vices dorés !

Tu parais ! ton verbe vole,
Comme autrefois la parole

Qu’entendit le noir chaos
De la nuit tira l’aurore,
Des cieux sépara les flots,
Et du nombre fit éclore
L’harmonie et le repos ;
Ta parole créatrice
Sépare vertus et vice,
Mensonges et vérité ;
Le maître apprend la justice,
L’esclave la liberté,
L’indigent le sacrifice,
Le riche la charité !
Un Dieu créateur et père,
En qui l’innocence espère,
S’abaisse jusqu’aux mortels ;
La prière, qu’il appelle,
S’élève à lui libre et belle,
Sans jamais souiller son aile
Des holocaustes cruels.
Nos iniquités, nos crimes,
Nos désirs illégitimes,
Voilà les seules victimes
Qu’on immole à ses autels !
L’immortalité se lève,
Et brille au delà des temps ;
L’espérance, divin rêve,
De l’exil que l’homme achève
Abrége les courts instants ;
L’amour céleste soulève
Nos fardeaux les plus pesants ;
Le siècle éternel commence,
Le juste a sa conscience,
Le remords son innocence ;
L’humble foi fait la science

Des sages et des enfants ;
Et l’homme, qu’elle console,
Dans cette seule parole
Se repose deux mille ans !


Et l’esprit, éclairé par tes lois immortelles,
Dans la sphère morale où tu guidas nos yeux
Découvrit tout à coup plus de vertus nouvelles
Que, le jour où d’Herschel le verre audacieux
Porta l’œil étonné dans les célestes routes,
Le regard qui des nuits interroge les voûtes
Ne vit d’astres nouveaux pulluler dans les cieux !





Non, jamais de ces feux qui roulent sur nos têtes,
Jamais de ce Sina qu’embrasaient les tempêtes,
Jamais de cet Horeb, trône de Jéhova,

Aux yeux des siècles n’éclata

Un foyer de clarté plus vive et plus féconde
Que cette vérité qui jaillit sur le monde,

Des collines de Golgotha !


L’astre qu’à ton berceau le mage vit éclore,
L’étoile qui guida les bergers de l’aurore
Vers le Dieu couronné d’indigence et d’affront,
Répandit sur la terre un jour qui luit encore,
Que chaque âge à son tour reçoit, bénit, adore,
Qui dans la nuit des temps jamais ne s’évapore,
Et ne s’éteindra pas quand les cieux s’éteindront !


Ils disent cependant que cet astre se voile ;
Que les clartés du siècle ont vaincu cette étoile ;
Que ce monde vieilli n’a plus besoin de toi ;
Que la raison est seule immortelle et divine ;
Que la rouille des temps a rongé ta doctrine,
Et que de jour en jour de ton temple en ruine
Quelque pierre, en tombant, déracine ta foi.

Ô Christ, il est trop vrai, ton éclipse est bien sombre !
La terre sur ton astre a projeté son ombre ;
Nous marchons dans un siècle où tout tombe à grand bruit :
Vingt siècles écroulés y mêlent leur poussière.
Fables et vérités, ténèbres et lumière
Flottent confusément devant notre paupière,
Et l’un dit : « C’est le jour ! » et l’autre : « C’est la nuit ! »





Comme un rayon du ciel qui perce les nuages,
En traversant la fange et la nuit des vieux âges,
Ta parole a subi nos profanations :
L’œil impur des mortels souillerait le jour même !
L’imposture a terni la vérité suprême,
Et les tyrans, prenant ta foi pour diadème,
Ont doré de ton nom le joug des nations !

Mais, pareille à l’éclair qui, tombant sur la terre
Remonte au firmament sans qu’une ombre l’altère,
L’homme n’a pu souiller ta loi de vérité.
L’ignorance a terni tes lumières sublimes,
La haine a confondu tes vertus et nos crimes,

Les flatteurs aux tyrans ont vendu tes maximes
Elle est encor justice, amour et liberté !

Et l’aveugle raison demande quels miracles
De cette loi vieillie attestent les oracles !
Ah ! le miracle est là, permanent et sans fin,
Que cette vérité par ces flots d’impostures,
Que ce flambeau brillant par tant d’ombres obscures,
Que ce verbe incréé, par nos lèvres impures
Ait passé deux mille ans, et soit encor divin !

Que d’ombres, dites-vous. — Mais, ô flambeau des âges,
Tu n’avais pas promis des astres sans nuages !
L’œil humain n’est pas fait pour la pure clarté :
Point de jour ici-bas qu’un peu d’ombre n’altère ;
De sa propre splendeur Dieu se voile à la terre,
Et ce n’est qu’à travers la nuit et le mystère
Que l’œil peut voir le jour, l’âme la vérité !

Un siècle naît et parle, un cri d’espoir s’élève ;
Le genre humain déçu voit lutter rêve et rêve,
Système, opinions, dogmes, flux et reflux ;
Cent ans passent ; le Temps, comme un nuage vide,
Les roule avec l’oubli sous son aile rapide.
Quand il a balayé cette poussière aride,
Que reste-t-il du siècle ? Un mensonge de plus !

Mais l’ère où tu naquis, toujours, toujours nouvelle,
Luit au-dessus de nous comme une ère éternelle ;
Une moitié des temps pâlit à ce flambeau,

L’autre moitié s’éclaire au jour de tes symboles ;
Deux mille ans, épuisant leurs sagesses frivoles,
N’ont pas pu démentir une de tes paroles,
Et toute vérité date de ton berceau !





Et c’est en vain que l’homme, ingrat et las de croire,
De ses autels brisés et de son souvenir
Comme un songe importun veut enfin te bannir :
Tu règnes malgré lui jusque dans sa mémoire,
Et, du haut d’un passé rayonnant de ta gloire,
Tu jettes ta splendeur au dernier avenir.
Lumière des esprits, tu pâlis, ils pâlissent !
Fondement des États, tu fléchis, ils fléchissent !
Séve du genre humain, il tarit si tu meurs !
Racine de nos lois dans le sol enfoncée,
Partout où tu languis on voit languir les mœurs ;
Chaque fibre à ton nom s’émeut dans tous les cœurs,
Et tu revis partout, jusque dans la pensée,

Jusque dans la haine insensée
De tes ingrats blasphémateurs !

Phare élevé sur des rivages
Que le temps n’a pu foudroyer,
Les lumières de tous les âges
Se concentrent dans ton foyer.
Consacrant l’humaine mémoire,
Tu guides les yeux de l’histoire
Jusqu’à la source d’où tout sort :
Les sept jours n’ont plus de mystère,
Et l’homme sait pourquoi la terre
Lutte entre la vie et la mort !


Ton pouvoir n’est plus le caprice
Des démagogues et des rois ;
Il est l’éternelle justice
Qui se réfléchit dans nos lois !
Ta vertu n’est plus ce problème,
Rêve qui se nourrit soi-même
D’orgueil et d’immortalité :
Elle est l’holocauste sublime
D’une volonté magnanime
À l’éternelle volonté !

Ta vérité n’est plus ce prisme
Où des temps chaque erreur a lui,
L’éclair qui jaillit du sophisme
Et s’évanouit avec lui !
Rayon de l’aurore éternelle,
Pure, féconde, universelle.
Elle éclaire tous les vivants ;
Sublime égalité des âmes,
Pour les sages foudres et flammes,
Ombre et voile à l’œil des enfants !

Aliment qui contient la vie,
Chaleur dont le foyer est Dieu,
Germe qui croît et fructifie,
Ton verbe la sème en tout lieu.
Vérité palpable et pratique,
L’amour divin la communique
De l’œil à l’œil, du cœur au cœur ;
Et, sans proférer de paroles,
Des actions sont ses symboles,
Et des vertus sont sa splendeur !


Chaque instinct à ton joug nous lie ;
L’homme naît, vit, meurt avec toi :
Chacun des anneaux de sa vie,
Ô Christ, est rivé par ta foi !
Souffrant, ses pleurs sont une offrande ;
Heureux, son bonheur te demande
De bénir sa prospérité ;
Et le mourant que tu consoles
Franchit, armé de tes paroles,
L’ombre de l’immortalité !

Tu gardes, quand l’homme succombe,
Sa mémoire après le trépas,
Et tu rattaches à la tombe
Les liens brisés ici-bas ;
Les pleurs tombés de la paupière
Ne mouillent plus la froide pierre ;
Mais, de ces larmes s’abreuvant,
La prière, union suprême,
Porte la paix au mort qu’elle aime,
Rapporte l’espoir au vivant !

Prix divin de tout sacrifice,
Tout bien se nourrit de ta foi :
De quelque mal qu’elle gémisse,
L’humanité se tourne à toi.
Si je demande à chaque obole,
À chaque larme qui console,
À chaque généreux pardon,
À chaque vertu qu’on me nomme :
En quel nom consolez-vous l’homme ?
Ils me répondent : « En son nom ! »


C’est toi dont la pitié plus tendre
Verse l’aumône à pleines mains,
Guide l’aveugle, et vient attendre
Le voyageur sur les chemins ;
C’est toi qui, dans l’asile immonde
Où les déshérités du monde
Viennent pour pleurer et souffrir,
Donne au vieillard de saintes filles,
À l’enfant sans nom des familles,
Au malade un lit pour mourir !

Tu vis dans toutes les reliques ;
Temple debout et renversé,
Autels, colonnes, basiliques,
Tout est à toi dans le passé !
Tout ce que l’homme élève encore,
Toute demeure où l’on adore,
Tout est à toi dans l’avenir !
Les siècles n’ont pas de poussière,
Les collines n’ont pas de pierre
Qui ne porte ton souvenir.

Enfin, vaste et puissante idée,
Plus forte que l’esprit humain,
Toute âme est pleine, est obsédée
De ton nom qu’elle évoque en vain !
Préférant ses doutes funèbres,
L’homme amasse en vain les ténèbres,
Partout ta splendeur le poursuit ;
Et, comme au jour qui nous éclaire,
Le monde ne peut s’y soustraire
Qu’en se replongeant dans la nuit !


Et tu meurs ? Et ta foi dans un lit de nuages
S’enfonce pour jamais sous l’horizon des âges,
Comme un de ces soleils que le ciel a perdus,
Dont l’astronome dit : « C’était là qu’il n’est plus ! »
Et les fils de nos fils, dans les lointaines ères,
Feraient aussi leur fable avec tes saints mystères,
Et parleraient un jour de l’Homme de la croix
Comme des dieux menteurs disparus à ta voix,
De ces porteurs de foudre ou du vil caducée,
Rêves dont au réveil a rougi la pensée ?

Mais tous ces dieux, ô Christ, n’avaient rien apporté
Qu’une ombre plus épaisse à notre obscurité ;
Mais, du délire humain lâche et honteux symbole,
Ils croulèrent au bruit de ta sainte parole ;
Mais tu venais asseoir sur leur trône abattu
Le Dieu de vérité, de grâce et de vertu !
Leurs lois se trahissaient devant les lois chrétiennes :
Mais où sont les vertus qui démentent les tiennes ?
Pour éclipser ton jour quel jour nouveau paraît ?
Toi qui les remplaças, qui te remplacerait ?





Ah ! qui sait si cette ombre où pâlit ta doctrine
Est une décadence — ou quelque nuit divine,
Quelque nuage faux prêt à se déchirer,
Où ta foi va monter et se transfigurer,
Comme aux jours de ta vie humaine et méconnue
Tu te transfiguras toi-même dans la nue,
Quand, ta divinité reprenant son essor,
Un jour sorti de toi revêtit le Thabor,

Dans ton vol glorieux te balança sans ailes,
Éblouit les regards des disciples fidèles,
Et, pour les consoler de ton prochain adieu,
Homme prêt à mourir, te montra déjà Dieu ?





Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme,
Nous te saluons Dieu ! car tu n’es pas un homme.
L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité
Ce germe tout divin de l’immortalité,
La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice,
Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice,
Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur,
Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur,
Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense,
Et dans le repentir la seconde innocence !
Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer,
Et j’en crois des vertus qui se font adorer.






Repos de notre ignorance,
Tes dogmes mystérieux
Sont un temple à l’espérance
Montant de la terre aux cieux ;
Ta morale chaste et sainte
Embaume sa pure enceinte
De paix, de grâce et d’amour ;
Et l’air que l’âme y respire
A le parfum du zéphire
Qu’Éden exhalait au jour.


Dès que l’humaine nature
Se plie au joug de ta foi,
Elle s’élève et s’épure
Et se divinise en toi.
Toutes ses vaines pensées
Montent du cœur, élancées
Aussi haut que son destin ;
L’homme revient en arrière,
Fils égaré de lumière
Qui retrouve son chemin !

Les troubles du cœur s’apaisent,
L’âme n’est qu’un long soupir ;
Tous les vains désirs se taisent
Dans un immense désir.
La paix, volupté nouvelle,
Sens de la vie éternelle,
En a la sérénité :
Du chrétien la vie entière
N’est qu’une longue prière,

Un hymne en action à l’immortalité.


Et les vertus les plus rudes
Du stoïque triomphant
Sont les humbles habitudes
De la femme et de l’enfant ;
Et la terre transformée
N’est qu’une route semée
D’ombrages délicieux,
Où l’homme en l’homme a son frère,
Où l’homme à Dieu dit : « Mon père ! »
Où chaque pas mène aux cieux.


Ô toi qui fis lever cette seconde aurore,
Dont un second chaos vit l’harmonie éclore,
Parole qui portais, avec la vérité,
Justice et tolérance, amour et liberté :
Règne à jamais, ô Christ, sur la raison humaine,
Et de l’homme à son Dieu sois la divine chaîne !
Illumine sans fin de tes feux éclatants
Les siècles endormis dans le berceau des temps ;
Et que ton nom, légué pour unique héritage,
De la mère à l’enfant descende d’âge en âge,
Tant que l’œil dans la nuit aura soif de clarté,
Et le cœur d’espérance et d’immortalité ;
Tant que l’humanité plaintive et désolée
Arrosera de pleurs sa terrestre vallée,
Et tant que les vertus garderont leurs autels,
Ou n’auront pas changé de nom chez les mortels !

Pour moi, soit que ton nom ressuscite ou succombe,
Ô Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe !
Plus la nuit est obscure, et plus mes faibles yeux
S’attachent au flambeau qui pâlit dans les cieux.
Et quand l’autel brisé que la foule abandonne
S’écroulerait sur moi… temple que je chéris,
Temple où j’ai tout reçu, temple où j’ai tout appris,
J’embrasserais encor ta dernière colonne,
Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris !