Idées religieuses et sociales de l’Inde ancienne

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LES

IDÉES RELIGIEUSES ET SOCIALES

DU MAHÂBHÂRATA


SABHÂ-PARVAN

par

A. ROUSSEL

Professeur de sanscrit à l’Université de Fribourg (Suisse).


UN MOT AU LECTEUR.


Poursuivant mon étude du Mahâbhârata, je dépouillerai le Sabhâ-Parvan, comme j’ai fait l’Âdi, c’est-à-dire au triple point de vue de la Divinité, de l’homme et des relations de l’un avec l’autre. Je ne relèverai que ce qui est particulier à ce second Parvan et ne se trouve pas dans l’autre, afin d’éviter des redites toujours fastidieuses.

Il n’est pas sans intérêt, me semble-t-il, de suivre cette pensée hindoue, dans tous ses caprices, toutes ses évolutions, vaste labyrinthe où l’on aurait si souvent besoin d’un fil d’Ariane pour ne point se perdre dans toutes ces allées, ces méandres. Le manque de logique nous vaut des imprévus qui ne sont pas toujours sans charme.

Du reste, après avoir pris connaissance de l’Âdi-P., le lecteur sait désormais à quoi s’en tenir là-dessus ; rien ne le surprendra plus, j’en suis persuadé, et ce qu’il aura de mieux à faire sera de laisser, sans autre préoccupation, ses regards errer sur le spectacle aux cent faces diverses, sinon aux cent actes, que le poète, s’inspirant de son seul caprice, déroulera devant lui. Je disais, tout-à-l’heure, qu’il y pourra trouver quelque charme ; je vais plus loin et j’ose l’assurer que ce lui sera peut-être même de quelque profit, surtout s’il a soin de se placer au point de vue de la mentalité hindoue, si je puis ainsi parler, et de juger les personnes et les choses comme a dû le faire et comme l’a fait l’auteur de ce poème, quel qu’il soit, s’appelât-il légion.

I.

DIEU.


Nârâyaṇa ou Viṣṇu est le dieu principal du Sabhâ. Il dit un jour aux autres dieux : « Prenez naissance sur la terre, tuez-vous les uns les autres, et vous remonterez de rechef au ciel » [1].

Nous voyons, dans Homère, Jupiter autoriser aussi les Dieux, sinon à naître, du moins à descendre sur la terre, afin de prendre part aux combats que Grecs et Troyens se livrent sous les murs de Troie ; il ne leur permet pas cependant de s’entre-tuer, mais bien de s’entre-blesser ou même de se faire blesser par les hommes, par de simples mortels. C’est ainsi que Minerve terrasse Mars et Vénus, que Junon soufflette Diane, etc.[2]. Précédemment, le poète raconte comment Diomède blessa Vénus dans la mêlée[3]. Nârâyaṇa prêcha d’exemple. Il s’incarna lui-même dans la famille des Yadus et se mêla aux querelles des hommes. Ce fut Kṛṣṇa. Il devait périr de la main du chasseur Jaras qui, de loin, l’avait pris pour une gazelle[4].

Vaiçampâyana le dit « né du plaisir », et le déclare « invisible même aux savants » [5].

Dans le Bhâgavata, le même Kṛṣṇa est qualifié d’être insondable, de Dieu caché[6]. Isaïe dit à Jahve : « Tu es Deus absconditus » [7].

Oui, c’est un Dieu caché que le Dieu qu’il faut croire,

a dit Racine, le fils[8].

« Hari est l’antique Ṛṣi, l’âme des Vedas, l’lnvisible, le Premier de tous les êtres, celui de qui procède tout et en qui tout rentrera, le Protecteur des choses passées, présentes et futures ; il s’appelle Keçava, le meurtrier de Keçi ; c’est le boulevard des Vṛṣṇis qui bannit toute crainte aux heures du péril et massacre les ennemis »[9].

Bhîṣma engageait Yudhiṣṭhira à rendre les honneurs de l’arghya aux personnes les plus dignes de rassemblée ; il lui dit :

« Apprends, ô Yudhiṣṭhira, qu’un précepteur, le prêtre sacrificateur, un parent, un Snâtaka, un ami, un roi, sont les six qui méritent l’arghya »[10].

Yudhiṣṭhira lui demande alors à qui l’offrir le premier. Bhîṣma lui désigne, non pas Çiçupâla ni les autres rois qui se trouvaient là, mais Kṛṣṇa ce qui provoque les protestations indignées de Çiçupâla qui interpelle violemment Yudhiṣṭhira et Kṛṣṇa, l’un pour avoir offert l’arghya au second et celui-ci pour avoir accepté.

Kṛṣṇa n’est ni le prêtre du sacrifice, ni son guru, ni un roi, etc. Pourquoi donc lui faire cet honneur au détriment de personnages plus recommandables qui sont là ?

Après avoir terminé ses longues et amères récriminations, il sort de la salle, suivi des autres princes[11].

Bhîṣma qui approuve le choix de Yudhiṣṭhira fait l’éloge de Kṛṣṇa en qui il reconnaît Viṣṇu, le plus grand des Dieux.

« Kṛṣṇa est la Prakṛti, [l’Être] insaisissable, le Créateur, l’Éternel, qui est au-dessus de tout ce qui existe. L’intelligence,… l’air, la chaleur, l’eau, l’espace, la terre, les quatre sortes d’êtres[12] sont établis en Kṛṣṇa. Le soleil, la lune, les constellations, etc. sont établis en Kṛṣṇa. De même que l’Agnihotra est le premier des sacrifices, la Gâyatrî, le premier des mètres, le roi, le premier des hommes, l’Océan, le premier des fleuves, la lune, la première des constellations, le soleil, la première des splendeurs, le Meru, le premier des monts, Garuda, le premier des volatiles,… ainsi, dans les mondes [des hommes] et des Dieux, le Bienheureux Keçava est le premier » [13].

L’éloge, ou si l’on veut la description de Viṣṇu-Kṛṣṇa, se poursuit longtemps encore, sans apporter aucune note caractéristique.

Çiçupâla s’obstinait à ne voir dans Kṛṣṇa qu’un homme comme un autre. Il paya son erreur de sa vie, Kṛṣṇa lui ayant coupé la tête de son disque, au fort d’une méchante querelle suscitée par ce prince[14].

Nârada considérait comme des morts-vivants[15] ceux qui méconnaissent Kṛṣṇa.

« Ceux qui refusent d’honorer Kṛṣṇa doivent être regardés comme morts, bien que vivants, et l’on ne doit jamais parler d’eux » [16].

Il aurait dit volontiers avec le poète florentin :

Non ragionam di lor, ma guarda e passa[17].

Peut-être vaut-il mieux encore outrager positivement le dieu que de le passer sous silence et de ne point s’occuper de lui. C’est, du moins, ce qui semble ressortir de l’histoire de Çiçupâla, mentionné ci-dessus.

Ce prince était coutumier de ces insultes à l’adresse de Kṛṣṇa. Çrulaçravas, tante de celui-ci, l’adjura de pardonner cent fois au coupable[18], son fils. Kṛṣṇa y consentit ; or, Çiçupâla l’ayant insulté pour la cent-unième fois, il le tua, comme nous venons de le voir, mais il le sauva en même temps, par son châtiment même[19].

Le Bhâgavata en donne la raison. Il fait remarquer d’abord qu’au moment même où il le décapitait, du corps du roi des Cedis sortit une flamme qui vint se poser aux yeux de tous sur Bhagavat, son meurtrier, « comme un météore qui s’abat du ciel sur la terre ». Il poursuit : « Parce qu’il reportait sur Bhagavat sa pensée, animée d’une haine qui était allée toujours croissant, durant trois renaissances, il se confondit en lui, car une pensée obstinée détermine l’identification [du sujet pensant et de l’objet pensé][20].

Ailleurs Vyâsa, car on attribue au même poète inspiré le Bhâgavata et le Mahâbhârata, explique sa doctrine à l’aide d’une comparaison plus ingénieuse, peut-être, qu’exacte : « Le ver, dit-il, assiégé par la guêpe dans le trou du mur où il se blottit, sous l’empire dé la crainte et de la haine, finit par se changer en guêpe »[21].

Après avoir insinué que l’on s’identifie plus sûrement à Dieu par la haine que par l’amour, le poète revient, à la fin, sur ce que cette doctrine a d’énorme. Il dit :

« Puisque les rois Çiçupâla, Paundra, Çâlva, etc., mus par des sentiments de haine, mais pour s’être représenté en pensée [Kṛṣṇa]… se sont identifiés à sa personne, que sera-ce de ceux qui l’aiment ? »[22]

Vyâsa, dans le Mahâbhârata, parle bien de la flamme miraculeuse, la fierce energy, comme Pratap traduit tejo’gvyam[23] qui sort du cadavre sanglant de Çiçupâla et de la rentrée de celui dans Kṛṣṇa (comme celle du Jivâtman dans le Paramâtman), mais il ne tire pas la morale du récit et ne fait point l’apologie de la haine.

Çiçupâla pourtant avait été plus qu’un insulteur de Kṛṣṇa-Viṣṇu, mais un ingrat. En effet, il était né monstre avec trois yeux et quatre bras. Kṛṣṇa par son seul contact l’avait débarrassé de ses membres superflus[24].

Ce fut à cette occasion que la mère de l’enfant adressa à son neveu cette prière : « Ô toi, la consolation des affligés, qui rassures ceux qui tremblent, etc. »[25], l’adjurant de ne pas tuer son fils. On sait la réponse du dieu incarné et ce qui advint.

Kuntî, elle aussi, savait à quoi s’en tenir sur Kṛṣṇa : « On dit que tu es sans commencement, ni fin et que tu sauves ceux qui fixent leur pensée sur toi »[26].

Viṣṇu, ai-je dit, est le dieu principal du Parvan que j’étudie présentement, je pourrais déjà dire qu’il l’est de tout le poème. Toutefois, il n’est pas le seul.

On lit encore, dans le Sabhâ-P., un hymne en l’honneur d’Agni. Le poète le place dans la bouche de Sahadeva. En voici le début :

« Je me prosterne devant toi, ô toi dont la fumée indique toujours la trace !… Tu sers à tous de sacrificateur, toi, la bouche des Dieux, le sacrifice personnifié ! On t’appelle Pâvaka parce que tu sanctifies chaque chose ; Havya-Vâhana parce que tu sers de véhicule au beurre clarifié que l’on verse en ton sein. Les Vedas sont nés pour ton service ; de là ton nom de Jâtavédas. Chef des Dieux, tu es appelé Citrabhânu, Anala, Vibhâvasu, Hutâça, Jvalana, Çikhi, Vaiçvânara, Piṇgeça, Plavaṃga, Bhuritejas. C’est de toi que Kumâra tire son origine, tu es Saint ; on te nomme Rudragarva et Hiraṇyakṛt… Ô Agni, tu es la cause première des eaux, tu es d’une grande pureté… Laisse les rayons de vérité qui émanent de toi… me purifier !… Toi le grand purificateur de tous les péchés, qui es né de Vâyu, et qui es toujours présent dans toutes les créatures, purifie-moi par les rayons de ta vérité ! etc. »[27].

Pour achever ce qui me reste à dire sur la divinité, ou les Dieux, tels que nous les présente le Sabhâ, toujours en éliminant ce que l’Âdi nous a appris déjà, je note ces deux passages relatifs au dieu des Morts.

« Le visage de Bhîmasena devint effrayant comme celui de Yama, à la fin d’un kalpa »[28] quand ce dieu s’apprête à tout détruire.

Et encore :

« Bhîmasena reviendra, brandissant sa massue, comme Yama son bâton »[29].

On peut rapprocher ce bâton de Yama de la baguette dont Mercure, le psychopompe, se sert, dans Homère, pour endormir les hommes[30].

Tels sont les quelques traits caractéristiques de la Divinité, d’après ce second Parvan ; ils sont peu nombreux, mais aussi ce Parvan est d’une étendue bien moins considérable que le premier, puisqu’il n’a que 81 adhyâyas au lieu de 236.


II.

L’HOMME.

Sur l’homme, en général, le Sabhâ nous fournit peu d’indications nouvelles, en voici quelques-unes cependant.

Un jour qu’Indra donnait une audience solennelle, beaucoup de Ṛṣis se rendirent à l’assemblée. Le poète observe que les uns étaient nés sans mères et d’autres avaient eu des mères[31], sans autre explication. La glose est muette. Notez qu’il ne s’agit pas de Ṛṣis célestes, par opposition aux Ṛṣis terrestres, attendu que les Dieux secondaires, comme les hommes, naissent de pères et de mères. Si donc on pouvait naître sans mère, on pouvait, probablement aussi, naître sans père, et n’avoir que l’un ou l’autre, sinon manquer des deux. D’autre part, ne pas avoir de fils était le malheur suprême. Çiçupâla disait à Bhîṣma pour le décider à rompre son vœu de célibat et se marier :

« Adoration, offrande, étude [des Livres-Saints], sacrifices, accompagnés de dakṣîṇas : tout cela n’égale pas la seizième partie de ce que l’on obtient par la naissance d’un fils. Les mérites acquis, ô Bhiṣma, par des vœux et des jeûnes innombrables demeurent stériles, si l’on n’a pas de fils »[32].

Cette doctrine, qui parait ici pour la première fois, dans le Mahâbhârata, deviendra de plus en plus commune. Elle donnera naissance à l’enfer Put, le partage de ceux qui meurent sans progéniture masculine, et au nom sous lequel on désignera désormais un fils : « libérateur du Put put-tra ou putra ». Le fils sauve de l’enfer mais non de la mort qui est inévitable, le Parvan nous l’a appris.

Vâsudeva disait :

« Nous ignorons quand viendra la mort, si ce sera le jour ou la nuit. Nous n’avons pas entendu dire qu’il suffisait de ne pas affronter les hasards de la guerre pour devenir immortel »[33].

Par conséquent, il ne faut pas craindre un sort que l’on ne peut éviter, mais accomplir son devoir, coûte que coûte. Celui qui parle ainsi, c’est Viṣṇu incarné, Vâsudeva ou Kṛṣṇa.

Dans Homère Sarpédon dit à Glaucus pour le décider à combattre au premier rang :

« Mon ami, si nous devions, en fuyant le combat, nous dérober par là-même à la vieillesse et à la mort, moi tout le premier j’éviterais la mêlée et je ne te pousserais pas à la guerre qui procure la renommée, mais puisque les Parques nous menacent de la mort de dix mille façons, et qu’il est impossible au mortel de les fuir, de leur échapper, en avant ! nous serons pour d’autres une occasion de gloire [s’ils nous tuent], ou d’autres le seront pour nous [si nous les tuons] »[34].

Toutefois l’on ne meurt que sur l’ordre de Dieu, et seulement à l’heure marquée par lui, le Dhâtar, l’Ordonnateur.

Kunti, désolée à la pensée de vivre séparée de ses fils et de Draupadî, sa belle-fille, disait en pleurant : « Tout ce qui vit devant finir, pourquoi Dhâtar ne commande-t-il pas à la mort de me frapper ? »[35]

Tels sont les traits généraux que le Sabhâ nous donne de l’homme. Comme, de plus, il ne nous dit rien de particulier, touchant le Brahmane, nous passons sans autre préambule au Kṣatriya.


I. Kṣatriyas.

Kṛṣṇa dit à Yudhiṣthira pour le décider à la cérémonie du sacre dont nous parlons plus loin :

« Les rois et les autres kṣatriyas, attachés à leur rang, sur la terre, se proclament issus d’Aila et d’Ikṣvâku »[36].

Aila, c’est-à-dire le fils d’Ilâ ou de la Terre, était Purûravas qui avait pour père Budha, fils de Soma, le dieu Lunus[37]. Purûravas fut donc la tige de la race royale lunaire.

D’autre part, Ikṣvâku naquit du septième Manu, Çrâddhadeva, surnommé Vaivasvata, de son père Vivasvat, personnification du soleil[38]. Ikṣvâku fut la tige de la race royale solaire à laquelle appartenait Kṛṣṇa lui-même[39].

Ces deux races sont illustres dans les fastes légendaires de l’Inde.

Duryodhana racontant à Dhṛtarâṣtra, son père, les hommages extraordinaires dont Yudhiṣṭhira, son cousin et son rival, avait été l’objet, sous ses yeux, parle d’une conque merveilleuse, œuvre de Viçvakarman, dont Kṛṣṇa s’était servi pour sacrer l’aîné des Pâṇḍavas ; spectacle qui l’avait fait tomber en pâmoison[40], tant, sans doute, avait été grand son dépit.

Ce même Viçvakarman, l’architecte des Dieux, était l’un des Prajâpatis ou Chefs des êtres [41] ; il ne faut point le confondre avec un autre architecte céleste. Maya, le Magicien, par excellence.

Maya, sauvé des flammes par Arjuna et Kṛṣṇa, leur avait demandé ce qu’ils désiraient en retour. Ils le chargèrent de construire un palais à Yudhiṣṭhira et ses frères[42].

Sans perdre de temps. Maya s’en alla chercher des matériaux non loin du lac Vindu ; là vécut Mahâdeva[43], là Nara, Nârâyaṇa, Brahmâ, Yama et Sthânu[44], lui cinquième, accomplissent leur sacrifice, chaque fois qu’il s’est écoulé un millier de yugas[45], sur la grande montagne nommée Hiraṇyaçriñga[46], faite de pierres et de métaux précieux.

Le poète se complaît dans la description de ce palais qui renfermait une salle particulièrement merveilleuse dont la construction coûta environ quatorze mois de travail à Maya[47]. En réalité, cette salle était tout le palais. Peut-être même faut-il entendre par le mot sabhâ moins un palais que tout un assemblage de palais plus fantastiques les uns que les autres.

Le jour où il inaugura cette merveille architecturale, Yudhiṣṭhira réunit dix mille Brahmanes auxquels il fit d’abondantes distributions de riz, de lait, de beurre, de miel, de fruits, de racines, de chair de sangliers et d’antilopes[48]. Du reste, la première chose qu’il fit en franchissant le seuil de sa nouvelle demeure, ce fut de rendre ses hommages aux divinités[49].

Le poète décrit, dans ses moindres particularités, cette cérémonie de l’inauguration à laquelle assistèrent de nombreux rois, sans parler d’une infinité d’autres personnages de marque, pris dans les rangs les plus élevés de la société. Une foule de Gandharvas et d’Apsaras descendirent du ciel tout exprès pour assister à la cérémonie dont, sans nul doute, ils ne constituèrent pas le moindre ornement par leurs chants, et leurs danses[50].

C’est ainsi que la religion présidait à tous les événements importants de l’existence des vieux Hindous ; on peut même dire qu’elle inspirait tous leurs actes, aussi bien ceux des particuliers que ceux des princes. Aujourd’hui encore, elle a incontestablement la plus grande part dans la vie de ce peuple essentiellement pieux, s’il est permis d’employer cette expression en rappliquant à des idolâtres.

Dans ce chapitre, nous nous occupons spécialement des mœurs des princes et, en général, des kṣatriyas. Janârdana qui n’était autre que Viṣṇu incarné dans la personne du fils de Devakî, après avoir passé quelque temps à Khâṇḍavaprastha[51] près des Pâṇḍavas qui lui avaient fait l’accueil le plus cordial, prit congé de ses hôtes. Il monta dans son char d’or, déploya sa bannière qui portait l’image de Garuḍa, le fils de Târkṣya, c’est-à-dire de Kaçyapa. Les Pâṇḍavas l’accompagnèrent à une certaine distance ; là, ils se séparèrent de lui ; puis, après l’avoir longtemps suivi des yeux, ils rentrèrent dans la ville, pendant que Viṣṇu (sic) se dirigeait vers Dvârakâ[52] avec la rapidité de Garutmat[53] afin d’y rejoindre son épouse Rukmiṇi[54].

Yudhiṣṭhira désirait vivement procéder à la cérémonie du Râjasûya ou du sacre à la suite de laquelle on le devait proclamer monarque universel, ou Cakravartin[55], attendu que le Râjasûya, « donnait la victoire sur le monde entier » ainsi que le disait, un jour, à Kṛṣṇa le sage Uddhava[56]. Il s’ouvrit de ce dessein à Kṛṣṇa qui lui parla de Jarâsañdha, le fils de Bṛhadratha, comme d’un rival redoutable dont il lui fallait se débarrasser avant de pouvoir se faire proclamer empereur du monde[57]. Le fils de Devakî apprit alors au Pâṇḍava les exploits de ce prince. Il lui dépeignait sa puissance en termes capables de figer le sang du plus bouillant guerrier. Tout récemment, il avait capturé quatre-vingt-six rois ; il se promettait de compléter au plus tôt la centaine, pour immoler à Paçupati[58] cette hécatombe choisie[59].

Ce qui donne à cet épisode son importance, outre les détails de mœurs qu’il renferme, c’est l’espèce d’antagonisme qu’il indique ici entre Çiva dont Jarâsañdha est le serviteur zélé, et Viṣṇu dont Kṛṣṇa est l’avatar et les Pândavas les protégés.

Yudhiṣṭhira effrayé déclara qu’il renonçait à se faire proclamer monarque universel, plutôt que de combattre Jarâsañdha ou de laisser quelque autre le combattre en son nom. Arjuna, fier de ses armes et de sa vaillance, ne voulut pas entendre parler de céder au roi de Magadha, sans la lui disputer, la suprématie qu’il ambitionnait. Il se faisait fort de le vaincre ; n’avait-il pas un arc merveilleux et deux carquois inépuisables, sans parler de ses autres avantages ?[60]

Arjuna, Bhîma et Kṛṣṇa déguisés en Snâtakas[61] se rendirent dans la capitale du royaume de Magadha, Girivraja, où Jarâsañdha, suivant le Bhâgavata Purâṇa, détenait en captivité non pas seulement quatre-vingt-six, mais vingt mille rois[62]. Ils obtinrent une audience du roi et Kṛṣṇa s’y montra suffisamment arrogant. Jarâsañdha fut tout d’abord étrangement surpris de l’attitude insolente de ses hôtes ; il la jugea particulièrement inconvenante pour des Brahmanes. Mais Kṛṣṇa se fit enfin connaître et il apprit au roi de Magadha qu’il n’avait pas affaire à des Brahmanes, mais à trois guerriers qui le provoquaient au combat. Jarâsañdha répondit qu’il acceptait de se mesurer avec lui et ses amis, seul à seul ou avec tous les trois ensemble. Il commença par ordonner le sacre de Sahadeva son fils[63], puis il se mit à la disposition de Kṛṣṇa et de ses deux amis.

Kṛṣṇa dit au prince de désigner lui-même celui d’entre eux avec qui tout d’abord il désirait se mesurer. Jarâsandha choisit Bhîma dont il connaissait la force pour en avoir, sans doute, entendu parler souvent, « Bhîma, dit-il, c’est avec toi que je me battrai, il vaut mieux être vaincu par un (héros vraiment) supérieur »[64].

Les deux guerriers, avant d’engager la lutte, implorèrent l’assistance des Dieux par l’intermédiaire, Jarâsañdha d’un Brahmane et Bhîmasena de Kṛṣṇa. Ils étaient d’ailleurs dignes l’un de l’autre. Le poète se complaît à décrire ou plutôt à indiquer les divers modes de lutte qu’ils employèrent ; le pṛṣṭhubhañga, la sam̃pûrṇamûrcchâ, le pûrṇakum̃bhu[65], termes techniques expliqués plus ou moins clairement par la glose et qui ne sauraient intéresser que les amateurs de pugilat. Le duel, commencé le premier jour du mois kârtika[66], durait encore, sans, interruption, le treizième, lorsque Jarâsañdha, se sentant fatigué, les deux champions convinrent d’une trêve, sur la proposition de Kṛṣṇa[67]. Lorsque le combat reprit, Kṛṣṇa engagea Bhîma à déployer contre son adversaire la force qu’il tenait de la Destinée et de Mâtariçvan[68] et dont, parait-il, jusqu’alors il n’avait point fait usage. Le Pâṇḍava saisit alors Jarâsañdha, le fit pirouetter cent fois au-dessus de sa tête, puis il le cassa en deux sur ses genoux[69] comme un roseau sec. D’après le Bhâgavata, qui reprend en sous œuvre les légendes du Mahâbhârata, ce duel formidable dura vingt-sept jours, les deux champions se reposant la nuit « comme des amis ». Le vingt-huitième, Bhîma se plaignit à Kṛṣṇa de ne pouvoir venir à bout de son antagoniste. Kṛṣṇa, sans lui répondre, arracha une branche d’arbre. Bhîma comprit. Il terrassa Jarâsañdha et le prenant par une jambe, il le déchira en deux moitiés parfaitement égales[70].

Cependant Bhîma, s’emparant du char merveilleux du vaincu, revint avec Arjuna et Kṛṣṇa retrouver Yudhiṣṭhira, non sans avoir préalablement délivré les rois que Jarâsañdha détenait captifs et qui s’attachèrent à sa personne, par reconnaissance. Plus que jamais, cela va de soi, l’aîné des Pâṇḍavas désira le Bâjasûya. Ses frères alors prirent congé de lui et se partageant les quatre points cardinaux partirent à la conquête de l’univers, pour lui permettre de se faire proclamer empereur du monde[71].

Le poète ne laisse pas échapper cette magnifique occasion, qu’il s’est d’ailleurs habilement ménagée, d’étaler ses connaissances géographiques. Il nous énumère donc les peuples que soumit chacun des quatre frères de Yudhiṣṭhira ; parfois il se produit des rencontres assez inattendues ; il serait assez intéressant de relever ces noms ethnographiques et de les identifier, si possible ; ces recherches pourraient jeter un certain jour sur la date approximative de la composition, sinon du poème tout entier, au moins de cet épisode. Un tel travail est au-dessus de mes forces et en dehors du but que je me suis proposé. Il me suffira de signaler quelques uns de ces peuples conquis par la vaillance des fils de Pâṇḍu. Bhagadatta, le roi de Prâgjyotisa[72] essaya de repousser Arjuna, au moyen des Kirâtas, des Cînas, de peuples nombreux, voisins de la mer[73]. Arjuna vainquit Bhagadatta et, poursuivant le cours de ses conquêtes, il dompta les Kâmbojas[74]. Il arriva ensuite sur les frontières du Harivarṣa septentrional. Les guerriers de ce pays étaient doués d’une force invincible, aussi ceux d’entre eux qui gardaient les frontières du royaume conseillèrent-ils au Pâṇḍava de ne point tenter l’impossible en cherchant à les soumettre ; ils se déclarèrent prêts d’ailleurs à lui donner ce qu’il leur demanderait. Arjuna leur dit en souriant qu’il se contenterait d’un tribut pour son frère Yudhiṣṭhira qu’il s’agissait d’introniser monarque universel. Les Kurus du nord, c’était le nom de ce peuple dont la contrée était inviolable, lui firent alors cadeau d’habits et de parures célestes[75].

De son côté, Bhîmasena ne s’oubliait pas ; lui aussi multipliait les exploits et les conquêtes. Il triompha des Pañcâlas, des Gaṇḍakas, des Videhas, des Daçârnas, etc.[76] Il subjugua tous les rois Mlecchas[77] ; nul ne put se soustraire au joug.

Sahadeva besognait de son mieux également. Parmi les adversaires qu’il rencontra sur son chemin se trouvait Nîla, le roi de Mâhiṣmatǐ dont Agni lui-même prit la défense[78]. Agni était uni à la fille du monarque[79]. Une bataille acharnée s’engagea entre les troupes de Sahadeva et celles de Nîla. Grâce à l’assistance du dieu, ce dernier put résister victorieusement au Pâṇḍava qui, voyant ses soldats environnés par les flammes et sur le point de plier, implora le même Agni, après s’être purifié avec de l’eau[80]. Nous avons reproduit plus haut sa prière. Pâvaka se déclara satisfait. « Ô toi qui portes les offrandes (aux Dieux) ; il ne te convient pas d’empêcher ce sacrifice »[81], lui avait dit le héros, et, jonchant le sol d’herbes kuças, il s’était assis par terre, devant le front de son armée que l’incendie envahissant terrorisait[82]. Agni s’arrêta devant cette barrière sainte. Il rassura Sahadeva, tout en lui notifiant qu’il ne pourrait jamais soumettre Nîla par force, non plus que personne de sa famille, car il était son protecteur attitré. Mais, afin de ne point contrarier les vues du Pâṇḍava, il décida Nîla à lui rendre librement hommage et à lui payer un tribut volontaire[83]. Après quoi Sahadeva courut à des conquêtes plus faciles, en s’attaquant à des monarques toujours puissants, il est vrai, mais qu’aucun dieu ne protégeait. Parmi les peuples qu’il subjugua, notons les Kâlamukhas, métis qui appartenaient, à la fois, à la race humaine et à celle des Râkṣasas[84], et les Kerakas, monstres qui n’avaient qu’une jambe et qui vivaient dans les bois[85].

Nahakula, le frère jumeau de Sahadeva, ne se montra pas moins vaillant. Entre autres nations il dompta les Palhavas, les Barbaras, les Kirâtas, les Yavanas et les Çakas[86]. Lorsque le jeune conquérant revint à Indraprastha retrouver Yudhiṣṭhira, il ne fallut pas moins de dix mille chameaux pour transporter son butin[87].

Comme nous le disions tout-à-l’heure, il serait intéressant de refaire l’itinéraire de chacun des quatre frères et d’identifier les nations qu’ils soumirent. Il faudrait pour cela que le commentateur nous fournit des indications précises ; malheureusement il se tait le plus souvent, ou s’il parle, c’est pour augmenter encore les incertitudes du texte, loin de les dissiper.

Duryodhana, énumérant à son père Dhṛtarâṣṭra les peuples innombrables devenus les sujets de Yudhiṣṭhira, dit sous forme de conclusion :

« Les hommes peuvent atteindre les mers de l’est, de l’ouest et du sud, mais pour celle du nord, il leur faudrait des ailes. Et pourtant les (Pâṇḍavas) ont étendu jusque là leur domination »[88].

La configuration et la situation géographique de l’Inde expliquent cette phrase.

Parmi les peuples qui vinrent offrir à Yudhiṣṭhira des gages de soumission citons encore les Tuṣâras, les Kañkas, les Romaças, gens cornus[89].

Quelques uns lui apportèrent des monceaux d’or, extraits du sol par des fourmis (pipîlakas) ; pour cette raison, cet or se nomme pipîlika[90]. C’étaient les Khasas, les Ekâsanas, les Arhas, les Pradaras, les Dîrghaveṇus, les Pâradas, les Kulindas, les Tañganas, etc. qui habitaient dans la vallée située entre le Meru et le Mandara, sur les bords ravissants de la Çailodâ[91].

Hérodote signale des Indiens septentrionaux qui vivent dans le voisinage de la ville de Kaspatyre et de la Pactyice. Ce sont des chercheurs d’or. Ils se rendent dans un désert qui s’étend non loin de leur pays et qui est couvert de buttes provenant du sable que rejettent, pour se creuser leurs retraites, des fourmis dont la grosseur tient le milieu entre le chien et le renard. Le bon Hérodote ne doute nullement de l’existence de ces fourmis géantes ; il va jusqu’à dire que, de son temps, le roi de Perse en avait plusieurs spécimens dans sa ménagerie, et s’attarde à décrire la façon dont les Indiens s’emparent de l’or qui abonde dans le sable ainsi rejeté par ces monstres[92].

Ce rapprochement nous prouve avec quel soin le père de l’Histoire recueillait les traditions. Sa fidélité à les transcrire n’eut d’égale que sa crédulité ; de là l’intérêt de ses œuvres et leur charme spécial.

Cependant Yudhiṣṭhira, grâce à ses frères, allait être investi du titre de monarque universel qu’il ambitionnait depuis si longtemps et qu’un moment il avait désespéré d’obtenir.

Dhṛtarâṣṭra ne pardonnait pas à ses neveux la puissance et l’estime dont ils jouissaient. En vain son frère consanguin, le sage Vidura, essaya-t-il de le ramener à des sentiments plus équitables à l’égard des Pâṇḍavas ; il n’y réussit point ; pourtant il ne lui ménagea ni les conseils, ni les objurgations[93].

De son côté Yudhiṣṭhira répondait au mauvais vouloir de son oncle et de ses cousins en prodiguant à leur égard les marques de déférence et d’amitié. Mais le violent Bhîma, surnommé Ventre-de-loup[94], ne partageait nullement la magnanimité de son aîné. Il ne parlait pas moins que de se débarrasser une bonne fois de ses ennemis, malgré les liens du sang qui les unissaient ensemble. Yudhiṣṭhira eut beaucoup de peine à le faire renoncer à ce coupable dessein[95].

Le poète a soin de prêter le beau rôle à son héros favori, Yudhiṣṭhira ; il soigne son portrait, au risque de le flatter un peu et par suite de le rendre moins ressemblant.

Lorsque, par suite de circonstances que nous indiquerons plus tard, les Pâṇḍavas durent prendre le chemin de l’exil, Dhṛtarâṣṭra s’informa auprès de Vidura de l’attitude de chacun d’eux à leur départ de Hastinâpura[96].

Vidura satisfit sa curiosité[97]. Il lui raconta comment Dhaumya, leur purohita au chapelain domestique, cheminait, une touffe d’herbe kuça dans la main, et récitant des sâmans[98] redoutables qui se rapportaient à Yama[99]. Il ajouta que le prêtre tenait la pointe de cette herbe tournée vers le sud-ouest, la région consacrée à Nirṛti, le génie de la Mort, et qu’il disait en marchant : « Les Bharatas, une fois tués dans le combat, les gourous des Kurus chanteront les sâmans »[100].

De sinistres présages avaient signalé le départ des Pâṇḍavas : des flammes extraordinaires s’étaient allumées dans un ciel sans nuage, la terre avait tremblé ; Râhu avait dévoré le soleil, bien que ce ne fût point son jour[101]. Des météores étaient tombés à gauche de la ville[102]. Des chacals, des vautours, des corbeaux, tous animaux carnassiers, troublaient de leurs clameurs les temples, les sanctuaires, les palais et les places publiques[103]. Vidura conclut en disant à son frère que ces présages effrayants annonçaient la destruction des Bharatas, fruit de ses mauvais conseils[104]. C’est que les rois, plus que les autres hommes, sont tenus à surveiller leurs moindres gestes, à cause de l’importance que leur donne l’éminente situation qu’ils occupent.

Dhṛtarâṣṭra n’était cependant pas un impie. À sa cour, les rites religieux prescrits pour chaque jour étaient scrupuleusement observés[105]. Mais il était loin d’avoir la foi de Yudhiṣṭhira qui d’ailleurs, on se le rappelle, était fils de Dharma, le dieu de la Justice et sa personnification. Aussi, le poète nous dit que sous le règne du Pâṇḍava, l’on ne vit ni sécheresse, ni pluies excessives, ni contagions, ni incendies[106]. Homère, dans l’Odyssée, parle du prince vertueux dont les mérites rendent les champs de son royaume plus fertiles et les mers plus poissonneuses, sans doute en assurant la sécurité des peuples[107].

Il va sans dire que si un bon roi était pour ses sujets un trésor, dans toutes les acceptions du mot, un méchant prince en était le fléau.

Duryodhana se trompait donc étrangement, lorsqu’il prétendait que la conduite d’un roi devait être différente de celle des autres hommes, dans ce sens qu'il ne lui fallait consulter que ses intérêts. Il attribuait cette maxime à Bṛhaspati ; elle était plus digne de Machiavel que du sage fils d'Añgiras[108].

Le Sabhâ ne nous apprenant rien de spécial sur les autres castes, nous passons à la femme et sa situation sociale.


II. Femmes.

Parmi les peuples qui reconnurent la suzeraineté de Yudhiṣṭhira, il y en eut trois qui n’eurent pas à lui payer de tributs : ce furent les Pâñcâlas, tes Andhakas et les Vṛṣṇis qui lui étaient unis, les premiers par les liens du sang, les autres par ceux de l’amitié[109].

Le terme saascrit sâm̃bañdhika doit s’entendre des unions matrimoniales et de la parenté qui en résulte. D’après ce passage, les rois n’exigeaient point de tributs de ceux qui leur étaient alliés par des mariages, non plus que de leurs amis. La femme servait ainsi de trait d’union, non seulement entre les familles, mais entre les peuples mêmes ; nous pouvons deviner par ce seul trait l’importance sociale de son rôle. Du reste, les Hindous ne méconnurent jamais la dignité de l’épouse, bien qu’ils eurent pour maxime qu’une femme ne doit point s’appartenir. Durant son enfance et sa jeunesse, c’est-à-dire jusqu’à son mariage, elle est sous la tutelle de son père ; mariée, elle vit sous la tutelle de son mari et si elle survit à ce dernier, sous celle de ses fils où elle demeure jusqu’à sa mort[110].

La polygamie se rencontre fréquemment dans les vieilles traditions de l’Inde ; ce qui est plus rare, sans être inouï cependant, c’est la polyandrie. Le plus illustre exemple nous est fourni par Draupadî, l’épouse commune des Pâṇḍavas. La nature cependant répugne à ce mode d’union que la divinité reprouvait formellement, d’après Karṇa, le fils de Râdhâ :

« Les Dieux, disait-il un jour, ont décrété qu’une femme n’aurait qu’un mari » [111].

Les jeunes filles, nous l’avons vu précédemment, avaient le droit de se choisir leur époux, du moins quelquefois, car il est probable que cela n’était pas la règle générale et que le père disposait d’elle à son gré. Du reste, les unions étaient stables. Il y eut exception toutefois en faveur des femmes de Mâhiṣmatî, la capitale du vertueux Nîla. Le dieu Agni, ayant épousé la fille de ce prince, autorisa les femmes de cette ville à s’unir à qui bon leur semblerait, sans avoir de maris attitrés[112]. La glose est formelle, une femme pouvait s’unir à tout homme à qui elle inspirait le feu de la passion. Une telle promiscuité ne pouvait se recommander que d’Agni, le dieu du feu et conséquemment celui des ardeurs passionnées. L’Inde n’échappa donc pas toujours à la contagion qui porta les idolâtres à déifier les penchants de la nature, et pourtant sa morale parut supérieure à celle de la plupart des autres nations païennes.

Nous aurions voulu pouvoir lire autrement ce passage du Mahâbhârata et l’entendre de la liberté complète qu’auraient eue les femmes de Mâhiṣmatî de se choisir des époux, sans préjudice de la stabilité des unions, mais la glose nous l’interdit. L’Hindou Pratap traduit lui-même ce çloka de la façon suivante :

« Agni by bis boon granted them sexual liberty, so that the women of that town always roam about at will, each unconfined to a particular husband » [113].

Karṇa qui tout-à-l’heure rappelait que la polyandrie était défendue par les Dieux, engageait Draupadi à se choisir un époux parmi les fils de Dṛhtarâṣṭra, Yudhiṣṭhira ayant perdu au jeu de dés tout ce qu’il avait, jusqu’à sa liberté ainsi que celle de ses frères et de Draupadi elle-même. Pour l’y décider il lui tint ce langage :

Sache bien qu’une femme, surtout si elle est esclave, ne saurait être blâmée du libre choix qu’elle fait d’un mari » [114].

Le commentateur insinue qu’il en est autrement d’une femme libre, et que celle-ci, du moins en règle générale, car nous avons vu l'exception constituée par ta cérémonie du svayaṃvara, n’a pas le droit d’épouser qui bon lui semble. D’ailleurs, le poète ne vient-il pas de déclarer que « l'esclave, le fils et la femme ne sauraient disposer de leur personne »[115]. Tout ceci est bien un peu contradictoire, et il est assez étrange que, dans une chose aussi importante que le choix d’un époux, l’esclave jouisse d’un droit, d’une liberté déniée à la femme libre. Tels sont les quelques renseignements que nous fournit le Sabhâ-Parvan sur la condition des femmes, en général.

Nous avons lu, dans l’Adi-Parvan, le récit de plusieurs enfantements merveilleux. Le Sabhâ nous en offre aussi, témoin cet échantillon.

Kṛṣṇa racontait à Yudhiṣṭhira comment Jarâsañdha vint au monde. Son père, Bṛhadratha, fut longtemps sans avoir de fils. Il se désolait. Dans son découragement, il entendit parler d’un ascète, nommé Cañḍa Kauçika : c’était le fils de Kâkṣivat et le petit-fils de Gautama, deux Rçis célèbres[116]. Bṛhadratha, accompagné de ses deux épouses, filles jumelles du roi de Kâçî (Bénarès), se rendit auprès de l’ascète qui s’était retiré au pied d’un manguier. Il lui exposa son chagrin. Soudain tomba de l’arbre, dans le giron du solitaire, un fruit savoureux que le bec d’aucun perroquet, ni d’aucun autre oiseau n’avait entamé. Cañḍa Kauçika donna ce fruit au roi comme un moyen infaillible d’avoir un fils et il rengagea à s’en retourner chez lui, sans courir les bois davantage. Bṛhadratha obéit. De retour dans son palais, il partagea la mangue entre ses deux femmes qui, au bout de neuf mois, donnèrent naissance chacune à la moitié d’un enfant qu’elles délaissèrent, bien que chacune de ces deux moitiés fût vivante. Une Râkṣasî, en quête de chair fraîche[117], vint à passer par l’endroit où gisait le double fragment humain. Afin que cela fût plus facile à emporter, elle réunit les deux morceaux ; mais à peine furent-ils en contact immédiat qu’ils se soudèrent l’un à l’autre. Alors apparut aux regards stupéfaits de l’ogresse un enfant parfaitement conformé, d’une force extraordinaire, pareil à un carreau de foudre qui, le poing enfoncé dans la bouche, poussa un cri semblable au fracas des nuées orageuses. On accourut du palais. La Râkṣasî, remit l’enfant au roi, en lui apprenant que c’était son propre enfant. Elle avait revêtu la forme humaine[118], observe le poète, ou plutôt Kṛṣṇa, le narrateur. Le roi nomma son fils Jarâsañdha, c’est-à-dire, assemblé par Jarâ, du nom de la Râkṣasî[119].

Nous avons déjà remarqué cette coutume en vertu de laquelle le père donne lui-même à son fils le nom qu’il veut lui voir porter. C’est tout naturel, d’ailleurs, et pourtant ce fut loin d’être un usage universel.

Plus haut, nous avons noté que Yudhiṣṭhira, jouant aux dés avec Duryodhana, son cousin, avait perdu tout ce qu’il avait, son royaume, ses frères, Draupadî et jusqu’à sa propre personne. Bhîma lui dit à ce sujet d’un ton indigné :

« Dans la maison des joueurs, il y a des femmes peu estimables, ô Yudhiṣṭhira ; cependant ils ne les prennent point comme enjeu, par commisération pour elles. Les riches présents du roi de Kâçî, les dons précieux, les joyaux apportés par les autres monarques, tes attelages, tes trésors, tes cuirasses, tes armes, ton royaume, ta personne et les nôtres, nos adversaires se sont emparés de tout par adresse. Toutefois, ce n’est point ce qui m’irrite, car tu étais le maître de nous tous ; mais j’estime que tu as commis un acte barbare, en jouant Draupadi. Cette jeune femme ne méritait pas un pareil traitement. Parce qu’elle appartenait aux Pâṇḍavas, elle fut persécutée, à ton sujet, par les Kurus, ces misérables qui ne cherchent qu’à nuire, dans leur perversité. À cause de Draupadî ma colère s’allume contre toi, ô prince. Je vais te brûler les deux bras. Sahadeva, apporte-moi du feu »[120].

Arjuna parvint à modérer la fureur de son frère.

Dans cette circonstance, Draupadî qui se lamentait de se voir tombée au pouvoir des Kurus, posa un cas de jurisprudence ou mieux une question de droit naturel assez intéressante.

Yudhiṣṭhira, en jouant aux dés avec Çakuni, le fils de Subala, perdit successivement toutes ses richesses, son royaume, la liberté de ses frères et la sienne propre. Il ne lui restait plus que Draupadî ; c’était son dernier enjeu ; il le perdit encore[121].

On vint apprendre à l’infortunée princesse ce qui s’était passé. Elle dit au prâtikâmin, c’est-à-dire au messager qui lui apportait la nouvelle, de la part de Duryodhana :

« Va trouver ce joueur[122], au milieu de l’assemblée[123], ô fils de sûta[124] et demande-lui : qui as-tu perdu le premier, de toi ou de moi ? Tu me rapporteras la réponse » [125].

Le messager alla trouver Yudhiṣṭhira au milieu des princes ; et lui parlant au nom de Draupadî, l’interrogea :

« De qui étais-tu encore maître, lorsque tu m’as perdue (au jeu) ? C’est Draupadî qui te le demande. Qui as-tu perdu tout d’abord ? Est-ce toi ou moi ? »[126].

Yudhiṣṭhira, frappé de stupeur et comme privé de sens, ne répondit pas un mot au messager, ni en bien, ni en mal[127].

Le messager rendit compte à la princesse de l’insuccès de sa mission. La question demeurait toujours pendante. Bhîṣma, le sage Bhiṣma, se dit incapable de la résoudre, le cas, suivant lui, était trop délicat pour qu’il osât le décider[128].

Dhṛtarâṣṭra imita la prudente réserve de Bhîṣma. C’est ce que Vikarṇa, le jeune fils du roi des Kurus, fit observer aux princes assemblés, en posant le cas de nouveau, en leur présence. Tous restèrent silencieux. Vikarṇa déclara que Yudhiṣṭhira n’avait pas le droit, après avoir mis sa liberté comme enjeu et l’avoir perdue, de risquer aux dés la liberté de Draupadî qui d’ailleurs était l’épouse commune des Pâṇḍavas et non point ta sienne exclusivement[129]. Karṇa, fils de Râdbâ, plein de fureur, répliqua à Vikarṇa qu’il était bien jeune pour trancher une question semblable. Puisque personne n’avait protesté, lorsque l’aîné des Pâṇḍavas avait mis Draupadî comme enjeu, pas plus ses frères que les autres princes témoins de l’incident, c’est qu’ils reconnaissaient que tout se passait loyalement. Draupadi appartenait donc bien à Çakuni[130].

L’infortunée princesse, parmi ces contradictions, posa une fois de plus la question qu’il lui importait tant de voir résolue.

« Ô princes, ai-je été, oui ou non, perdue au jeu, qu’en pensez-vous ? » [131]

Bhîṣma, de nouveau, lui avoua qu’il n’en savait rien et que c’était à Yudhiṣṭhira de déclarer lui-même ce qu’il en était[132].

Mais Yudhiṣṭhira demeurait toujours plongé dans la stupeur et semblait n’avoir plus conscience, ni de ce qui se passait, ni de lui-même.

Précédemment, Duḥçâsana, sur l’ordre de son frère aîné Duryodhana et au refus du messager ou Prâtikâmin dont nous parlons plus haut, avait traîné Draupadî par les cheveux et voulait la dépouiller de ses vêtements, devant toute l’assemblée, sous prétexte qu’étant devenue l’esclave des Kurus, ceux-ci avaient le droit de là traiter comme bon leur semblait[133]. La malheureuse eut beau faire appel à la décence et à la pitié ; elle ne fut pas écoutée. Duḥçâsana, insensible à ses lamentations, lui arracha ses vêtements devant tous[134].

Draupadî appela Kṛṣṇa à son secours :

« Ô Govinda, toi qui habites Dvârakâ, Kṛṣṇa, aimé des Bergères… ô Janârdana, sauve-moi de l’océan des Kurus ; Kṛṣṇa, Kṛṣṇa, ô grand Yogin, Âme universelle, Origine du monde, protège-moi, ta suppliante, qui suis tombée au milieu des Kurus ! »

Kṛṣṇa qui est à la fois Viṣṇu, Hari et Nara, étant ainsi invoqué par Yâjnasenî[135], descendant aussitôt de sa demeure céleste[136] accourut à son aide, invisible à tous. Au fur et à mesure que Duḥçâsana dépouillait la jeune femme de son vêtement, elle apparaissait couverte d’un autre ; il lui en arracha ainsi successivement des centaines, à l’étonnement et à l’indignation de tous[137].

Bhîma furieux de voir que Duḥçâsana continuait ses brutalités, s’écria, en présence des princes :

« Ô maîtres de la terre, si je n’accomplis point ce que je vais dire, je consens à ne jamais obtenir le séjour de mes ancêtres. Ce misérable, ce pervers, le rebut des Bhâratas, je lui ouvrirai la poitrine sur le champ de bataille, et je boirai son sang »[138].

Ce ne fut de toutes parts qu’un cri de réprobation à l’adresse de l’insulteur de Draupadî.

Vidura se fit l’interprète de l’indignation générale et parla au nom de la morale outragée dans la personne de l’infortunée princesse[139]. Toutefois personne n’osa s’interposer entre elle et son bourreau. Nul ne tenta, non plus, de résoudre la question posée par Draupadî, malgré ses instances et ses lamentations :

« … Moi qui, dans ma demeure, n’avais jamais été vue par le Vent, ni le Soleil, me voilà aujourd’hui exposée aux regards de la foule ! Autrefois, dans notre demeure, les Pâṇḍavas n’auraient pas toléré que je fusse touchée par l’air même, et voici qu’ils me laissent en proie au contact d’un méchant homme… »[140]

Elle poursuivit le cours de ses plaintes et elle termina en posant l’éternel problème :

« Ai-je été gagnée (au jeu), ou ne l’ai-je pas été, qu’en pensez-vous, ô rois ? Votre réponse, je l’attends pour m’y conformer, quelle qu’elle soit, ô Kauravas »[141].

Nous avons vu plus haut que Bhîṣma déclina de rechef sa compétence et que la question demeura, sinon insoluble, du moins non résolue.

Par peur de Duryodhana, les princes ne répondirent pas un mot, ni pour, ni contre, observe le narrateur, Vaiçampâyana[142]. Duryodhana, esquissant un sourire, dit à Yâjñasenî que ses époux seuls, et surtout Yudhiṣṭhira, pouvaient résoudre la difficulté. Bbimasena, prenant alors la parole, affirma de nouveau que Yudhiṣṭhira avait le droit de faire ce qu’il avait fait à l’égard de ses frères[143]. Pour ce qui concernait Draupadî, le héros ne se prononça point. Cependant des présages funestes pour les Kurus apparurent, jetant l’épouvante dans toutes les âmes. Un chacal poussa des cris perçants, dans l’appartement du palais de Dhṛtarâṣṭra où brûlait l’agnihotra[144]. De toutes parts, les ânes répondirent à ses hurlements ainsi que de monstrueux oiseaux[145]. Vidura et la fille de Subala, Gândhâri, entendant ces clameurs terribles, en comprirent le sens. Bhîṣma, Droṇa et Gautama, le sage, s’écrièrent : « Puisse-t-il [nous arriver] du bonheur, puisse-t-il [nous arriver] du bonheur ! »[146] Vidura et Gândhâri décidèrent le roi des Kurus à refréner l’insolence de son fils Duryodhana. Il adressa de bienveillantes paroles à Draupadî et lui promit de lui accorder ce qu’elle voudrait. Elle demanda tout d’abord la liberté de Yudhiṣṭhira ; puis, sur l’invitation du vieux prince qui se déclarait prêt à lui accorder une nouvelle faveur, elle réclama celle des autres Pâṇḍavas. Comme Dhṛtarâṣṭra, en veine de générosité, insistait pour qu’elle formulât un troisième vœu qu’il s’empresserait de remplir, comme les deux précédents, Draupadî, satisfaite d’avoir obtenu la liberté de ses époux, lui répondit :

« Le désir tue le devoir ; je ne mérite pas une troisième faveur ; car, ainsi qu’on le dit : Un Vaiçya peut solliciter une faveur, la femme d’un Kṣatriya deux, le prince trois, et le Brahmane cent »[147].

Cette observation de Draupadî, l’auteur de cet épisode l’adresse, par son intermédiaire, moins au pauvre vieux Dhṛtarâṣṭra qu’aux princes et, en général, aux Kṣatriyas de son temps. C’est une nouvelle preuve, bien superflue, à coup sûr, que les Brahmanes ne négligeaient aucune occasion, au moins autrefois, de soigner leurs intérêts.

Draupadî est le type de la femme hindoue ; le dévouement, l’abnégation, telle est sa vertu caractéristique. Tout entière au service d’autrui, elle s’oubliait elle-même ; c’est le témoignage que lui rendait Duryodhana ; il ne saurait être suspect :

« Yâjñasenî, avant de prendre son repas, s’inquiétait de savoir si tous les autres avaient mangé ou non, jusqu’aux estropiés et aux nains »[148].

Ainsi, ces misérables à qui nul ne songeait : les infirmes, les contredits, rebut de tout le monde, la pieuse Draupadî s’informait de leurs besoins avec une sollicitude infatigable ; nul n’échappait à sa tendresse de mère.

Nous terminerons ce que nous avons à dire de la femme et de la famille, d’après le Sabhâ-Parvan, par un trait qui rappelle le lévirat hébraïque. Bhîṣma, nous l’avons vu plus haut, s’était voué au célibat. Çiçupâla lui reprochait, un jour, de n’avoir point donné de tils à son frère Vicitravîrya, en épousant ses deux veuves, Ambikâ et Ambâlikâ, les filles du roi de Kâçi[149] et d’avoir laissé ce soin à des étrangers[150].

Il estimait qu’il avait, en cela, manqué à un impérieux devoir et qu’il ne lui convenait guère d’afficher des airs vertueux, comme il le faisait.

Le Sabhâ ne nous apprend rien de particulier par ailleurs sur la famille.


III.

RELATIONS DE L’HOMME AVEC LA DIVINITÉ.

I. Bonnes œuvres.

Au premier rang des bonnes œuvres on doit compter la science. Le poète, racontant l’arrivée de Nârada, le Ṛṣi divin, dans la Sabhâ, c’est-à-dire dans l’assemblée des Pâṇḍavas et des Gandharvas, décrit longuement les connaissances aussi variées que profondes de ce sage[151]. Nous ne reproduirons point cette énumération, fastidieuse à force d’être interminable ; nous nous bornerons à relever quelques détails particulièrement caractéristiques. Outre le Nyâya, le Sârtikhya et le Yoga[152], Nârada savait les six Añgas, c’est-à-dire la prononciation, la grammaire, la prosodie, l’art d’expliquer les textes obscurs et de décrire les rites religieux ; enfin l’astronomie. L’art de négocier la paix et de faire la guerre n’avait pas non plus de secret pour lui. Une autre science qui ne lui était pas étrangère et qui ne laisse pas d’être originale, c’était celle qui concernait les querelles entre Suras et Asuras, entre Dieux et Démons[153]. Nârada s’enquit minutieusement de Yudhiṣṭhira s’il remplissait exactement ses devoirs et il lui fit subir un examen en règle[154].

« Tes biens sont-ils proportionnés (à tes dépenses) ? Ton esprit se complaît-il dans la loi ? Ces plaisirs sont-ils tempérés ; ton âme n’en est-elle pas accablée ? Ô chef des hommes, persistes-tu dans la noble conduite de tes ancêtres, relative au devoir et au profit, à l’égard des trois (catégories) ?[155] Ne négligerais-tu point le devoir pour l’intérêt, ou l’intérêt pour le devoir, ou l’un et l’autre pour le désir dont l’essence est la volupté ?[156]… N’es-tu pas esclave du sommeil ?… Ton astrologue est-il capable d’interpréter les présages et de neutraliser les effets des perturbations de la nature ?… Es-tu accessible à chacun, comme (si tu étais) son père ou sa mère ?… Les laboureurs sont-ils contents ?… Après avoir dormi durant les deux précédentes veilles de la nuit, ô roi, te lèves-tu pendant la dernière, pour méditer sur le devoir et l’intérêt ?[157]… Appuyé sur le devoir qui est la racine du triple (objet)[158] et qu’observèrent les hommes d’autrefois, pratiques-tu les mêmes œuvres ?[159]… Dans les différends qui s’élèvent entre le riche et le pauvre, ô Bhârata, tes ministres, aveuglés (par les présents), ne décident-ils point contre l’équité ? L’incrédulité[160], la perfidie, la colère, la présomption, la remise indéfinie (des affaires), l’éloignement des sages (conseillers), l’inertie, l’inquiétude[161], l’absorption dans une seule pensée[162] ; la délibération des affaires avec des gens sans expérience, l’abandon des projets, la divulgation des plans, l’inexécution d’entreprises utiles, etc., les honneurs rendus de tout côté (sans réflexion)[163], est-ce que tu évites ces quatorze défauts des princes ?[164]… Les traits de toutes sortes, le bâton de Brahmâ[165], ô irréprochable, les mystérieux poisons, destructeurs des ennemis, te sont-ils tous connus ? La terreur inspirée par le feu, les serpents[166], les maladies, les Rakṣas, en défends-tu ton royaume ? Les aveugles, les muets, les boiteux, les estropiés, les orphelins, ceux qui errent sans asile, trouvent-ils en toi un père, ô toi qui connais le devoir ? Grand roi, as-tu renoncé à ces six choses nuisibles : le sommeil, l’inertie, la pusillanimité, la colère, la mollesse et la négligence ? »[167].

Yudhiṣṭhira se prosterna devant Nârada, adora ses pieds, et l’assura qu’il saurait profiter de ses conseils.

Bien qu’adressés à un roi, ceux-ci s’adressent à tous, dans la mesure où ils sont praticables à chacun. Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir réserver ce passage pour le chapitre consacré aux bonnes œuvres, en général.

Les Rakṣas ou Râkṣasas dont parlait tout-à-l’heure Nârada, se repaissant de chair humaine, étaient, cela se conçoit, un sujet d’épouvante, un peu comme les Ogres, au temps du Petit-Poucet. Il y avait toutefois un moyen de se garantir de leurs atteintes, et même de transformer ces sortes de vampires en puissants protecteurs, du moins certains d’entre eux. La Râkṣasî Jarâ dit au roi Bṛhadratha, en lui remettant son fils :

« Celui qui, plein de dévotion, me peint sur les murs de sa maison, entourée d’enfants et florissante de jeunesse, voit sa famille prospérer ; autrement, elle marche à sa ruine »[168].

Précisément, son image se trouvait dans le palais de ce prince et elle y était honorée ; de là cette faveur précieuse, le salut d’un fils, qu’elle venait de lui accorder. Or, ce qui réussissait auprès de Jarâ pouvait réussir également auprès de ses congénères, surtout des Râkṣaṣîs, les Râkṣaṣas, peut-être, étant moins sensibles à de pareils hommages.

D’ailleurs, il est, pour attirer la prospérité sur soi et les siens des procédés généraux qui sont à la portée de tous. Dhṛtarâṣṭra les indiqua un jour à son fils Duryodhana que la puissance des Pâṇḍavas faisait sécher d’envie :

« Celui qui est inébranlable dans l’adversité, habile, toujours actif, vigilant et humble, voit tout lui réussir[169].

Malheureusement pour lui, l’humilité, sans parler des autres vertus, fit toujours défaut à Duryodhana, aussi échoua-t-il constamment dans ses entreprises qui ne parurent prospérer un moment que pour avorter complètement ensuite, et finalement aboutir à une catastrophe irrémédiable.

Les Pâṇḍavas, au rebours, pratiquèrent toutes les vertus et méritèrent ainsi de traverser victorieusement les plus rudes épreuves et de remporter un triomphe décisif[170]. Le poète insiste particulièrement sur leur fidélité à remplir, chaque jour, leurs devoirs religieux :

« Tous (les Pâṇḍavas), leurs exercices de piété journaliers accomplis, et parfumés d’un santal divin, dans leur désir de prospérer, s’assurèrent les bénédictions des Brahmanes »[171].

Le moyen qu’ils employèrent, pour attirer sur eux ces bénédictions, ce furent les présents dont ils comblèrent les Brahmanes ; il était infaillible. La philosophie de Draupadî, pour n’avoir rien de raffiné, n’en était pas moins bonne, lorsqu’elle disait :

« L’Ordonnateur (des mondes)[172] répand ses deux (sortes de) dons[173] sur le fort et sur le faible (indistinctement)[174]. Mais le devoir seul, dit-on, est ce qu’il y a d’excellent dans le monde ; si nous l’observons, il nous procurera le bonheur »[175].

Ces deux sparçau jouent un peu le rôle des deux tonneaux remplis, l’un de biens, l’autre de maux, dans lesquels, au dire d’Homère, Jupiter puise indifféremment pour en combler, ou pour en accabler les humains[176].

Le devoir, dont parle Draupadî, était déifié : c’était Dharma. Nous avons vu que ce fut lui qui, lorsqu’elle implorait l’assistance de Kṛṣṇa, se rendit auprès d’elle sans être vu de personne, et la rhabillait au fur et à mesure que Duḥçâsana la déshabillait[177], protégeant de la sorte la pudeur de la jeune femme.

Bhîma rapportait, un jour, ce mot du sage Devala, le fils de Krçâçva[178] :

« Il y a trois lumières : la progéniture, l’œuvre, la science : de là l’origine des êtres »[179].

La glose interprète, à sa façon, cette sentence. « Les deux mondes peuvent être obtenus par l’hommage de l’œuvre ; ce monde-ci l’est par la progéniture. Ainsi le veut la Çruti[180]. Le monde que l’on obtient par la naissance d’un fils et non autrement, c’est le Pitvloka[181] ; celui qui procure la science, c’est le Devaloka » [182].

Dhṛtarâṣṭra disait à Yudhiṣṭhira dont il vantait les qualités et les vertus : « Où est l’intelligence, là est la tolérance »[183].

La tolérance, ou mieux le calme, la paix de l’âme, c’est, suivant la glose, le fruit de l’intelligence, de la sagesse. C’est une vertu que l’on acquiert à l’aide d’une autre vertu » Cette placidité d’esprit, ce calme imperturbable qui permet au sage d’affronter sans faiblesse les plus grands périls, les Hindous le préconisent d’une façon toute spéciale ; c’est leur vertu favorite. Leur naturel indolent, résultat, peut-être, du climat énervant de leur pays, la leur rend plus facile.

Voilà ce que nous apprend le Sabhâ-P. des bonnes œuvres, en général ; mais de toutes la plus excellente, c’est le sacrifice dont nous allons nous occuper maintenant.


II. Sacrifices.

Maya, le divin architecte, s’occupant de bâtir un palais aux Pâṇḍavas, celui dans lequel devait se tenir la Sabhâ, se rendit, pour y chercher les précieux matériaux qui allaient entrer dans cette construction merveilleuse, sur les bords du lac Vindu, fameux par les grands personnages qui avaient habité ses rives. Là, le Maître de tous les êtres, Prajâpati, avait accompli cent sacrifices de très grande valeur[184] ; là se trouvaient des poteaux sacrificiels, faits de diamants, et des autels construits en or. Le poète observe qu’on avait employé ces matières pour l’ornement, afin de donner plus d’éclat aux cérémonies, mais que l’on n’avait pas eu l’intention d’établir une loi à ce sujet[185]. C’est qu’il ne fallait point décourager les fidèles ; or, si l’on avait posé en principe que tout sacrifice devait avoir son autel d’or et son poteau de diamants, bien rares eussent été les sacrifiants. C’est là, sur les bords du lac Vindu, que l’époux de Çacî[186] aux mille yeux par ses sacrifices avait obtenu le rang suprême : C’est aussi là que Nara et Nârâyapa, Brahmâ, Yama et Sthânu, lui cinquième[187], procèdent à la cérémonie du Sattra[188], au bout de chaque millier de yugas[189]. Maya mit quatorze mois à construire l’édifice[190].

Nous n’avons rappelé l’érection du palais des Pâṇḍavas qu’à propos des sacrifices offerts aux Dieux par les Dieux, et même par les plus grands, puisque nous voyons figurer parmi eux les personnages de la trimûrti : Brahmâ, Çiva et Viṣṇu qui est à la fois Nara et Nârâyana, son double avatar[191], le quatrième[192].

Comme les Parvans du Mahâbhârata se complètent l’un l’autre, et que nous devons, si Dieu nous prête vie, les dépouiller successivement, nous nous bornerons, au sujet du sacrifice, comme sur tous les autres points, à relever au fur et à mesure les passages qui nous intéressent ; c’est la méthode analytique ; la synthèse ne peut venir qu’après.

Dans le cours du long interrogatoire qu’il lui fit subir et dont nous avons déjà parlé, Nârada demanda à Yudhiṣṭhira :

« Quels sont les fruits que tu retires des Vedas, de tes richesses, de tes épouses, de ta science (des castras) ? »

Yudhiṣṭhira tout d’abord voulut savoir ce qu’il entendait par là, et comment ces choses pouvaient porter fruit. Nârada reprit :

« Le fruit des Vedas, c’est l’agnihotra[193] ; donner et jouir, c’est le fruit des richesses ; là satisfaction des sens et la progéniture, c’est le fruit du mariage ; les bonnes mœurs, tel est le fruit de la Çruti »[194].

Il serait donc inutile d’étudier les Vedas, si l’on n’offrait pas de sacrifices, de même que l’audition des livres saints, en général, ne servirait de rien, si elle ne réformait les mœurs.

Nârada félicita d’ailleurs Yudhiṣṭhira de sa magnifique Sabbâ ; il n’en avait point vu de pareille chez les hommes, ni ouï dire qu’il s en fût jamais trouvé de comparable[195]. Il lui parla des Sabhâs divines qu’il avait connues autrefois, celles d'lndra, de Yama, de Varuṇa, de Kuvera, etc., et il les lui dépeignit en détails. Leur description est fort curieuse et mériterait, peut-être, une étude spéciale[196]. Dans la Sabbâ de Yama, œuvre de Viçvakarman[197], le chagrin, la vieillesse, la faim et la soif, etc. sont choses inconnues[198]. On y goûte toutes les joies, l'on y savoure tous les plaisirs. Toutefois la Sabhâ de Brahmâ est la première parmi les Dieux, comme celle de Yudhiṣṭhira la première parmi les hommes[199].

Yudhiṣṭhira, lorsque Nârada lui eut décrit les Sabhâs divines, s’informa auprès de l’illustre ascète de ce qui avait valu au royal Ṛṣi, Hariçcandra, d’habiter, seul parmi les rois, la Sabbâ d’Indra.

Nârada lui apprit que ce privilège unique lui avait été accordé à cause du Râjasûya, du sacrifice royal, qu’il avait offert autrefois et qui lui avait mérité la suprématie sur tous les autres monarques[200]. Dès lors, si Yudhiṣṭhira ou tout autre aspirait à une destinée aussi brillante, il savait le chemin : celui du sacrifice roval. Nârada cependant mit le Pâṇḍava en garde contre les obstacles et les ennemis qu’il pouvait avoir à combattre.

« Ce sacrifice, ô prince, réputé le (plus) grand (de tous), est environné de dangers. Les Brahmarâkṣasas[201], destructeurs de sacrifices, s’efforcent de trouver des lacunes dans le (Râjasûya)[202].

La moindre imperfection, le plus léger défaut peut entraîner les conséquences les plus désastreuses. Il est donc de la plus grande importance d’offrir un sacrifice irréprochable. Ainsi qu’on l'a souvent constaté déjà, il ne s’agit que de fautes liturgiques. En insistant avec tant d’acharnement, s’il est permis de parler ainsi, sur la nécessité d’accomplir dans tous leurs détails les mille et une prescriptions du rituel, les Brahmanes, qui seuls les prétendaient connaître, rendaient leur ministère indispensable, eux seuls savaient combler les lacunes redoutables, ou mieux, les empêcher de se produire.

Sahadeva, dans un hymne en l'honneur d’Agni, s’exprimait en ces termes :

« Ô toi dont le sentier est noir, tu es la bouche des Dieux, tu es le sacrifice etc. »[203].

Il s’appelle la porte du ciel, le tueur des péchés ; il le conjure de ne point mettre obstacle au sacrifice, lui, le porteur des offrandes. Lorsque la flamme s’élevait du bûcher et consumait l’hostie, celle-ci était censée portée aux Dieux par Agni. La colonne de fumée qui s’élançait en tourbillonnant dans les airs, c’était le sentier noir qu’il prenait pour monter au ciel, afin d’y remplir la mission qui lui était confiée. On suppliait Agni de ne point trahir la confiance des fidèles et de s’acquitter fidèlement de son devoir. Lorsque le feu tardait à s’allumer ou qu’il s’éteignait, avant d’avoir entièrement consumé l’offrande, c’est qu’Agni était irrité, mais on évitait le plus habituellement ce malheur, en versant dans le brasier du beurre clarifié, destiné à le raviver.

Nous avons vu que seul Hariçcandra, grâce aux libéralités dont il avait comblé les Brahmanes, à l’occasion du Râjasûya, obtint d’habiter la Sabhâ d’lndra. Pâṇḍu ayant rencontré Nârada, dans le palais de Yama, et sachant qu’il devait retourner dans le monde des hommes, le pria d’avertir de sa part son fils Yudhiṣṭhira qu’il eût à procéder, lui aussi, au sacrifice du Râjasûya, le plus tôt possible, et qu’il n’oubliât point de se montrer magnifique à l’endroit des Brahmanes, afin que lui, Pâṇḍu, partageât le bonheur de Hariçcandra et jouit de la Sabhâ ou du paradis d’Indra[204]. Nârada, de retour sur la terre, s’empressa de remplir ce message auprès de Yudhiṣṭhira. Il ajouta, sous forme de conclusion :

« Accomplis le désir de ton père, ô tigre parmi les hommes, et tu iras dans le paradis d’Indra avec tes ancêtres »[205].

Ainsi le sacrifice pouvait être offert à l’intention des trépassés qu’il faisait monter vers un ciel supérieur, à un étage plus élevé de la béatitude[206].

Yudhiṣṭhira, sollicité de toute part, de procéder au Râjasûya, manda Kṛṣṇa près de lui. Il l’envoya chercher à Dvâravatî. Le poète profite de l’occasion pour faire l’éloge de Hari, l’incommensurable, le non-né, qui est né parmi les hommes, en vertu de son bon plaisir et non par celle d’aucun karman, observe le commentateur[207].

Kṛṣṇa se rendit à Indraprastha, où l’attendaient ses cousins, qui lui firent le plus tendre accueil[208]. Il donna les conseils les plus sages à Yudhiṣṭhira. Il lui parla, nous le racontions précédemment, de Jarâsañdha comme d’un rival dont il fallait avant tout se débarrasser, ce qui n’était point facile.

« Le roi Jarâsañdha, lui dit-il, désireux d’offrir des sacrifices à l’aide des autres monarques du monde, honora par un ascétisme rigoureux, Mahâdeva, le magnanime époux d’Umâ et il vainquit les rois »[209].

Kṛṣṇa, c’est-à-dire Viṣṇu, recommande ici le culte de Çiva qu’il donne comme le plus puissant protecteur dont Yudhiṣṭhira puisse rechercher les bonnes grâces. Le trait méritait d’être noté.

Nous savons que le prince qui célébrait le Râjasûya se faisait assister de rois vassaux qui proclamaient sa suprématie et le saluaient cakravartin, empereur.

Tant que Jarâsañdha serait le protégé de Çiva, Yudhiṣṭhira ne pouvait prétendre à la monarchie absolue. Kṛṣṇa n’avait-il pas été lui-même contraint de fuir devant ce redoutable guerrier ?

« Nous aussi, ô grand roi, par crainte de Jarâsañdha nous avons abandonné Mathurâ[210] pour nous retirer à Dvâravatî »[211]).

Ainsi donc Kṛṣṇa avoue son infériorité vis-à-vis de Jarâsañdha, ou plutôt Viṣṇu se reconnaît moins puissant que Çiva, son émule. Mais qu’on y prenne garde, le poète, au fond viçnouïte, ne consentira pas à laisser longtemps son dieu favori dans cette situation diminuée. Bientôt Yudhiṣṭhira qu’il protège, remportera sur son rival, en dépit de Çiva qui de nouveau passera au second rang.

Nous ne décrirons point le sacrifice du Râjasûya que l’aîné des Pâṇḍavas accomplit avec l’autorisation formelle et l’aide de Kṛṣṇa[212].

Dvaipâyana[213] réunit comme ṛtvijs, ou prêtres sacrificateurs, les fortunés Brahmanes qui personnifiaient les Védas dont ils étaient comme les incarnations. Le fils de Satyavati, Jamadagni, accomplit lui-même l’office de Brahmane, pendant que Susâman, le taureau, c’est-à-dire le chef des Dhanam̃jayas, devenait Sâmaga, ou chantre des Sâmans[214]. Yâjnavalkya, dévoué spécialement à Brahme[215] remplit excellemment les fonctions d’Adhvaryu[216]. Paila, le fils de Vasu, était le Hotar, Dhaumya l’accompagnait. On prit, parmi les fils et les disciples de ces personnages, les Hotragas[217] ; tous étaient profondément versés dans la connaissance des Vedas et de leurs Añgas, ou accessoires[218]. Tout se passa suivant les règles. Jamais on ne vit cérémonie plus merveilleuse.

« Donnez, donnez — Mangez, mangez ; telles étaient les paroles que l’on entendait sans cesse de tout côté. Yudhiṣṭhira distribua à chaque (Brahmane) des vaches, des lits, des pièces d’or et des femmes par centaines de milliers » [219].

Ce qui lui permit cette munificence inouïe, ce fut la prodigieuse quantité de présents qui lui furent faits à lui-même. En effet :

« Désireux de voir cette Sabhâ et Yudhiṣṭhira, le roi de la Justice, il n’y eut personne qui n’apportât un millier d’offrandes »[220].

Le lecteur n’a pas oublié que de toute part on était accouru à la cérémonie, grâce aux victoires remportées par les Pâṇḍavas sur tous les rois du monde qui devinrent ainsi les vassaux de Yudhiṣṭhira et conséquemment ses tributaires. Les rois des Dravidiens, des Singhalais, ceux du Kachemir, du Cambodge, nous l’avons vu, s’étaient rendus à la convocation du prince qui devenait leur chef suprême[221].

Cependant Yudhiṣṭhira, dans la répartition des places et des rôles, consulta les goûts de chacun. C’est ainsi que

« Kṛṣṇa, le centre de tous les mondes, voulant cueillir le fruit suprême[222] s’engagea, de lui-même, à laver les pieds des Brahmanes »[223].

Ainsi donc Bhagavat, Hari, Viṣṇu, Kṛṣṇa, de quelque nom que l’appelle le poète, voulait, pour assurer sa supériorité sur les autres Dieux, se mettre au service des Brahmanes et leur rendre les offices les plus humbles. Si le grand Dieu du ciel, loin de s’abaisser, cherche au contraire à grandir davantage, en lavant les pieds des Brahmanes, comment les hommes, les plus puissants monarques eux-mêmes, hésiteraient-ils à combler ceux-ci d’honneurs et de prévenances ?

Je soupçonne le ou les Brahmanes auteurs de ce vaste poème du Mahâbhârata, de n’avoir point rédigé ce passage, non plus que les passages analogues qui s’y rencontrent à chaque instant, dans des vues absolument désintéressées. D’autre part, je crains fort que les rois de la terre n’aient pas toujours calqué leur conduite à leur égard sur celle des rois du ciel, et que plus d’un, en dépit de l’exemple de Kṛṣṇa-Viṣṇu, se soit refusé à leur laver les pieds.

Le poète poursuit la description du Râjasûya ; je relève, en passant, ce nouveau détail :

« Rivalisant de magnificence avec le dieu Varuna[224] lui-même, Yudhiṣṭhira procédait à ce sacrifice qui se composait de six feux et qu’ornaient de nombreuses dakṣinâs »[225].

Nîlakaṇṭha énumère les six feux mentionnés dans ce çloka. Ce sont les feux Âram̃bhaṇiya, Kṣatra, Dhṛṭi, Vyuṣṭi, Dvirâtra et Daçapeya.

L’Âram̃bhaṇiya est le premier que l’on allume, le Kṣatra semble se rapporter spécialement à la caste royale ; le Dhṛṭi lui est toujours joint dans le Râjasûya ; le Vyuṣṭi est une variété du Dvirâtra, ainsi appelé parce qu’il dure deux jours. Le Daçapeya, enfin, tire son nom d’une décuple libation de Soma. Ces définitions que nous empruntons à Böhtlingk sont assez vagues et incomplètes, il faut bien l’avouer.

Précédemment, le poète mettait les paroles suivantes sur les lèvres de Kṛṣṇa :

« En moi est l’habileté, la force est dans Bhîma, et Arjuna nous prêtera son appui à tous les deux. Nous détruirons le roi des Magadhas, comme les trois feux (du sacrifice consument) l’offrande »[226].

La glose est muette sur ce passage ; mais nous pouvons constater que le Râjasûya comptait deux fois plus de feux que les autres sacrifices. Lorsqu’il s’agit d’interpréter des passages de ce genre, on se heurte à des difficultés le plus souvent insurmontables, car il s’agit d’un rituel légendaire qui probablement ne fut jamais en usage, ou, s’il le fut, qui subit, dans la suite des temps, des modifications dont il est impossible de suivre la trace.

Il n’est pas sans intérêt toutefois de savoir comment on concevait l’idée de sacrifice, à l’époque où se formèrent ces antiques légendes, et la façon dont on l’interprétait ; c’est ce qui nous décide à poursuivre cette étude.

Vaiçam̃pâyana observe que :

« Les Divinités furent rassasiées d’iḍa[227] de beurre clarifié, de homa[228], de libations (de soma etc., accompagnées d’invocations), dans ce sacrifice auquel procédaient de grands Ṛṣis, habiles dans la récitation des mantras. Ainsi que les Dieux, les Brahmanes furent comblés de dakṣinâs, de riz et de dons précieux. Il en fut de même de tous les ordres ; l’allégresse était générale » [229].

La vedi, l’enceinte sacrée, était remplie de Dieux, de Brahmanes et de grands Ṛṣis. On eut soin d’en écarter les Çûdras et, en général, les profanes, ceux qui n’avaient point fait de vœux, suivant l'expression du poète[230]. C'est que la présence d’un seul homme disqualifié, d’un impur, eût suffi pour empêcher l’effet du sacrifice.

Au cours du Râjasûya de Yudhiṣṭhira. Kṛṣṇa fut proposé aux hommages de tous, ou mieux à leur adoration, à leur culte. Élevant la voix en pleine assemblée, Nârada s’écria :

« Ceux qui refusent d’honorer Kṛṣṇa aux yeux semblables à des feuilles de lotus, sont des morts-vivants ; personne ne doit leur parler »[231].

Cette adoration de Kṛṣṇa, c’est-à-dire de Viṣṇu devait compléter et clore la cérémonie, Sahadeva, l’un des Pâṇḍavas, le frère jumeau de Nakula, rendit le premier à Bhagavat les honneurs requis. Mais Sunîtha[232] furieux, protesta, et les rois qui le considéraient comme leur chef résolurent d’interrompre la cérémonie. Tous s’écrièrent qu’ils s’opposaient au sacre de Yudhiṣṭhira et à l’adoration de Vâsudeva[233]. Une terrible querelle s’éleva. Kṛṣṇa y mit fin en coupant la tête au blasphémateur, à Çiçupâla, le fils de Damaghoṣa. Le Râjasûya dès lors se continua paisiblement, sous les auspices du vainqueur.

« Janârdana, le puissant et bienheureux Çauri[234], armé de (l’arc) Çârṇga, du disque et de la massue[235] protégea le grand sacrifice du Râjasûya jusqu’à son complet achèvement »[236].

Yudhiṣṭhira fut proclamé monarque universel et la royale assemblée se dispersa. Le nouvel empereur était perplexe. Il dît à Vyâsa :

« Ô le meilleur des Deux-fois-nés, j’éprouve une inquiétude pénible que toi seul peux dissiper. Le bienheureux ascète Nârada prédit qu’il arrivera des présages de trois sortes, au ciel, dans l'air et sur la terre »[237].

La flamme mystérieuse qui s’était échappée du cadavre de Çiçupâla pour pénétrer en Kṛṣṇa n’était-ce pas aussi un présage ?

Vyâsa répondit à Yudhiṣṭhira que l’effet de ces présages se ferait sentir pendant treize années, et qu’il aboutirait à la destruction totale des Ksatriyas, destruction qu’il aura occasionnée lui-même[238].

Il ajouta que lui Yudhiṣṭhira verrait en songe, cette nuit même, Çiva, monté sur son taureau, armé de son épieu et du Pinâka[239] et qu’il ne fallait pas s’effrayer de cette vision, si terrible fût-elle. La destinée d’ailleurs n’était-elle pas inévitable ?[240] Cela dit, Vyâsa se retira dans le Kailâsa, escorté de ses disciples.

Yudhiṣṭhira se désolait à la pensée qu’il dût être la cause de l’anéantissement de sa caste. Il se demandait s’il ne lui valait pas mieux mourir. Ses frères le rassurèrent et le décidèrent à vivre. Il prit la résolution de se conduire avec tant de bénignité et d’user à l'égard d’autrui de tels ménagements qu’il ne fournirait prétexte à aucune querelle, afin de se soustraire à sa terrible destinée. Il tentait l’impossible ; aussi, malgré son esprit de conciliation et son amour de la paix, il lui fallut le subir jusqu’au bout, ce destin formidable. Toutefois il n’y eut point de sa faute, mais bien de celle des Kurus.

Vidura pourtant ne ménagea point les avertissements à Dhṛtarâṣṭra. Il lui rappela, mais en vain, cette parole de Kâvya aux Âsuras pour les engager à ne point se mêler des affaires de Jambha, le père de Kayâdhû[241].

« Il faut renoncer à l’individu pour la famille, à la famille pour le village, au village pour la province, à la terre pour son propre âtman » [242].

Quel est bien le sens que le poète attribue à l’expression soulignée ci-dessus ? Nous ne saurions trop le dire ; car le mot âtman est susceptible de plusieurs interprétations. Le court apologue dont il est suivi semble indiquer qu’il s’agit du bonheur personnel, individuel, en ce monde et en l’autre. Dhṛtarâṣṭra, s’il avait compris ses véritables intérêts, n’eût pas écouté ses fils qui le voulaient contraindre à exiler les Pâṇḍavas dont la présence lui était une garantie de prospérité. Malheureusement pour lui, le vieux roi n’écouta point Vidura, son sage frère. Il était aveugle d’esprit comme il l’était de corps. Lorsqu’il eut chassé ses neveux et qu’il les eut condamnés à l’exil, Vidura lui apprit les présages terribles dont leur départ avait été accompagné. Comme ils s’éloignaient de Hastinâpura[243] des feux brillèrent dans un ciel sans nuages, la terre trembla[244] ; Râhu dévora le soleil, bien que ce ne fût point un jour de conjonction[245] ; un bolide tomba à droite de la ville[246] ; des animaux carnassiers, des vautours, des chacals, des corbeaux se repurent de la chair et des os des morts, emplissant de leurs cris les temples, les chapelles, les enclos sacrés, les places publiques. Il ajouta :

« Ces présages formidables, terribles, annoncent manifestement la destruction des Bharatas, ô prince ; et cela parce que tu as suivi de mauvais conseils »[247].

Pendant que Vidura et Dhṛtarâṣṭra s’entretenaient ainsi devant tous, voici que soudain apparut, au milieu de la Sabhâ, Nârada, le céleste Ṛṣi, entouré des grands Ṛṣis. Il prononça cette parole redoutable :

« À partir de maintenant, dans la quatorzième année[248], les Kauravas, par la faute de Duryodhana, succomberont devant la vaillance de Bhîma et d'Ârjuna ».

Ayant ainsi parlé, le meilleur des Ṛṣis divins, en vertu de sa puissance brahmanique supérieure, franchissant le ciel, disparut aussitôt[249].

Les Kurus se sentant perdus recoururent à Droṇa, comme à leur suprême espoir et le conjurèrent de les sauver. Ils lui offrirent leur royaume. Droṇa leur déclara que le sort étant inéluctable, ils devaient périr infailliblement. Lui-même ne tomberait-il pas un jour sous les coups de Dhṛṣṭadyumna ? Il leur fallait donc en prendre leur parti.

« Votre bonheur sera court, de même que, dans l’hiver. l’ombre du palmier. Accomplissez donc de grands sacrifices, jouissez et faites jouir ; car, à partir de ce jour, dans la quatorzième année, arrivera pour vous la suprême catastrophe » [250].

Ce que Drona recommande aux Kurus ce ne sont pas des plaisirs coupables, mais des jouissances légitimes et même saintes, dans une certaine mesure, car il s’agit surtout des festins et des présents qui suivent les « grands sacrifices ».

On ne saurait donc assimiler complètement ce langage à celui des libertins dont parle la Sagesse :

« Umbræ enim transitus est tempus nostrum… venite ergo et fruamur bonis quæ sunt et utamur creatura tanquam in juventute celeriter… Coronemus nos rosis antequam marescant ; nullum pratum sit quod non pertranseat luxuria nostra »[251].

Ces impies n’aspirent qu’à la débauche ; ils ne s’occupent nullement de leur salut.


III. Péchés.

Le jour du sacre de Yudhiṣṭhira, les Ṛṣis, Nârada en tête, pénétrèrent dans l’intérieur de la vedi, de l’enceinte sacrée, et profitant d’un moment de loisir, ils se mirent à discuter ensemble, avec une grande vivacité, sans doute en vertu de l’axiome formulé par La Fontaine en ces termes :

La dispute est d’un grand secours :
Sans elle on dormirait toujours[252].

« C’est ceci, non, mais cela ; il n’en saurait être autrement » telles étaient les interpellations que s’adressaient les nombreux Deux-fois-nés en se querellant[253].

La Fontaine dit encore, dans cette même fable du Renard et du Chat :

Eux de recommencer la dispute à l’envi,
Sur le que si, que non…

Et comme il n’y a rien de nouveau sous le soleil, même lorsqu’il s’agit de gens qui se disputent, Vaiçampâyana, le narrateur, observe que :

« Les raisons faibles, ils les rendaient fortes, et les fortes ils les rendaient faibles, à l’aide d’arguments puisés dans les castras »[254].

Aujourd’hui encore, les textes les plus respectables ne servent-ils pas à étayer les systèmes les plus contradictoires, et ne les sollicite-t-on pas, plus ou moins doucement, à dire le oui ou le non, suivant la fantaisie de ceux qui les invoquent ?

Toutefois, c’était là, de la part de ces vénérables personnages, un passe-temps aussi légitime qu’agréable, et loin de les incriminer, l’auteur ajoute que l’enceinte sacrée ainsi remplie de Dieux, de Brahmanes et de grands Ṛṣis, occupés à se quereller, ressemblait à un ciel étoile[255] !

Mais, s’il était permis à ces saintes gens de tenir dans ce sanctuaire les propos les plus profanes, les malheureux Çûdras et, en général, tous ceux qui étaient, sinon sans aveu, du moins sans vœux, n’avaient pas le droit d’en franchir le seuil, lors même qu’ils n’eussent eu d’autre dessein que de prier et d’offrir des sacrifices. Leur présence eût souillé la vedi, et la mort, puni leur sacrilège audace.

Cet exemple, choisi entre cent, nous prouve que la sainteté du Brahmanisme, au moins dans ces vieilles légendes, n’est guère faite que de formalisme. Les Deux-fois-nés étaient quasi impeccables, tandis que les autres se voyaient irrémédiablement voués au péché, quelle que fût la pureté de leurs intentions. Et si le poète raconte les méfaits des Kṣatriyas, pour ne parler que d’eux, c’est d’abord, afin d’établir un contraste entre leur naturel turbulent et le caractère pacifique des Brahmanes ; puis il s’arrange presque toujours de façon à les sauver de la réprobation, prix de leurs crimes. Tel Çiçupâla dont il est si souvent question dans ce Parvan, qui se pose en adversaire irréconciliable de Kṛṣṇa, que celui-ci tue et sauve en même temps. De même Pûtanâ dont Çiçupâla rappelait à Bhîṣma le meurtre par Keçava[256]. Or, en sa qualité de Râkṣasî, Pûtanâ était un être surnaturel qu’il convenait à Bhagavat de sauver, tout en lui infligeant le châtiment dû à ses forfaits. Ce jour là, Çiçupâla, oubliant qu’autrefois, dans une existence précédente, lorsqu’il était le Râkṣasa Kumbhakarṇa, il avait été l’un des fidèles serviteurs de Viṣṇu[257], se complut à couvrir de sarcasmes Kṛṣṇa et ses amis, Bhîṣma tout spécialement, à qui il reprochait de n’avoir point d’enfant et, par dessus le marché, d’être un hypocrite. Il lui conta, en le lui appliquant, cet apologue :

« Autrefois, un vieux cygne vivait au bord de la mer. Vertueux dans ses paroles, mais non dans ses actes, il morigénait la gent volatile. — Pratiquez la justice, ne commettez point l’iniquité — tel était son langage constant. Les oiseaux l’écoutaient, ô Bhîṣma, en toute bonne foi ! Et courant le long des flots, ils lui apportaient sa nourriture, par amour pour la vertu, ainsi qu’on le raconte. Pendant que, pour lui procurer des vivres, ils plongeaient ainsi de côté et d’autre dans la mer, ils laissaient leurs œufs à sa garde. Mais le cygne perfide, abusant de leur imprudente (confiance), et ne s’occupant que de ses intérêts, dévorait leurs œufs. Comme ceux-ci diminuaient de jour en jour, l’un de ces oiseaux, doué d’un grand sens, soupçonna (la vérité) et s’assura du fait. Pénétré de la plus vive douleur, il dénonça aux autres le pervers. À leur tour ils le surprirent en flagrant délit. Ils tuèrent l’hypocrite. Puissent ces rois, dans leur indignation, te faire périr aussi, comme les oiseaux le cygne dont tu imites la fourberie »[258] !

Çiçupâla joue ici sur le mot ham̃sa qui signifie à la fois Cygne, ou héron de mer, et sage, sans doute parce que le sage plane dans les sphères supérieures de la pensée, comme cet oiseau plane au haut des airs. Il reproche à Bhîṣma de feindre la sagesse la plus profonde, pour mieux couvrir ses desseins perfides. Il conclut en tirant lui-même la moralité de son apologue :

« Lorsque ton cœur est en proie (au désir, etc.), tu prêches (la vertu), ô volatile inique ; mais, en mangeant les œufs (des autres oiseaux), tu détruis l’effet de tes paroles »[259].

Déjà le prince des Cedis, en veine de moraliser, avait rappelé à son interlocuteur un autre apologue, celui du Bhûliñga[260]. Il revient sur ce sujet, pour achever de le confondre, du moins il le croyait.

« Un oiseau, appelé Bhûliñga, vivait sur le versant opposé de l’Himavat. On l’entendait toujours tenir un langage que sa conduite démentait. Point d’imprudence, répétait-il sans cesse. Et lui-même, sans le savoir, était d’une témérité extrême. En effet, quand un lion prenait son repas, cet oiseau à petite cervelle allait lui arracher les bribes de viande qui lui restaient entre les dents. De la sorte sa vie était à la discrétion du lion »[261].

De même Bhîṣma commettait sans cesse les imprudences qu’il blâmait dans les autres. Çiçupâla ajoute :

« Tu n’existes certainement que par le bon plaisir des rois. Ta conduite est contraire à celle des autres ; non, personne ne te ressemble »[262].

Duryodhana était le cousin, mais non l’ami des Pâṇḍavas. Il racontait, un jour, à son père ce qui lui était arrivé dans leur palais merveilleux, construit par Maya[263]. Étant entré dans une vaste salle, le parquet fait de cristal lui parut une pièce d’eau. Il releva ses vêtements pour le traverser, à la grande hilarité des Pâṇḍavas. Bientôt, il rencontra une pièce d’eau véritable qu’il prit, cette fois, pour un parquet de cristal. Il tomba et mouilla ses vêtements. Ses cousins, Bhîma surtout et Arjuna, sans parler de Draupadî, éclatèrent de rire. Un moment après, croyant trouver une issue pour sortir, il se heurta rudement contre la cloison, pendant que l’assistance, mise en gaîté par tous ces impairs, l’accablait de quolibets. Ainsi, les héros de nos vieilles épopées françaises avaient le rire gros et facile ; les Pâṇḍavas, comme eux, aimaient à gâber.

« Sahadeva riant me criait sans cesse : Par ici la porte, ô prince, va de ce côté. Alors Bhîmasena, me raillant à son tour, disait : Fils de Dhṛtarâṣṭra, ô roi, la porte est là »[264].

L’heureux sort des Pâṇḍavas remplissait Duryodhana de jalousie et de haine[265] ; il en convenait lui-même devant Çakuni, son oncle :

« À la vue d’une prospérité aussi éclatante, chez Yudhiṣṭhira, je me sens rongé par une envie que je ne connaissais pas »[266].

L’existence lui en était devenue à charge, ainsi qu’il l’avouait encore au roi du Gandhâra.

« Je me précipiterai dans le feu, j’avalerai du poison, ou je me jetterai à l’eau, car je ne puis plus supporter la vie »[267].

D’ailleurs, il estimait que nul ne saurait se résigner à voir un ennemi prospérer, pas même une femme, pas même un eunuque[268].

Çakuni à qui l’infortuné faisait une telle confidence essaya de le réconforter. Cette fortune au sommet de laquelle étaient parvenus les Pâṇḍavas, il se chargeait de la renverser. Le moyen était bien simple :

« Le fils de Kuntî aime les dés, bien qu’il ne sache pas jouer. Or un roi provoqué aux dés ne peut pas refuser. Pour moi, je connais les dés ; je n’ai pas mon pareil sur la terre, non pas même dans les trois mondes »[269].

Duryodhana s’entendra dès lors avec son père, afin de proposer à Yudhiṣṭhira une partie de dés : Çakuni jouera à sa place, à lui Duryodhana, et il aura bientôt fait de gagner au Pâṇḍava son royaume et tout ce qu’il possède.

Sans tarder, Duryodhana confia ce plan au vieux roi, son père. Celui-ci qui avait un fonds de loyauté dont son fils ne devait jamais hériter, ne l’approuva point, bien que ce dernier employât tous les artifices du langage pour le convaincre des avantages qui en résulteraient pour lui et sa famille, et si Dhṛtarâṣṭra le laissa enfin libre d’agir, suivant son bon plaisir, ce ne fut pas sans lui prédire les affreux malheurs qu’il attirerait sur lui et les siens, loin de leur procurer la félicité, comme il venait de le lui affirmer impudemment[270].

Cependant Çakuni s’en alla défier aux dés Yudhiṣṭhira qui, parait-il, n’aimait pas le jeu au point de s’aveugler sur son côté immoral.

« Les dés sont indignes des braves Kṣatriyas », disait-il[271]. Ce qui ne l’empêcha point de relever le défi que lui portait le roi du Gandhâra, au nom de Duryodhana.

Tous les rois, Dhṛtarâṣṭra en tête, prirent place sur des sièges pour assister au fameux match. Yudhiṣṭhira, entouré de ses frères, mit, comme premier enjeu, les bijoux précieux issus autrefois du barattement de la mer de lait. De son côté, Duryodhana, son vrai partner, puisque Çakuni jouait à sa place et en son nom, engagea ses diamants, ses perles, tous ses trésors. Çakuni prit les dés, les retourna. « Gagné » dit-il[272].

Yudhiṣṭhira, tout en reprochant à Çakuni sa mauvaise foi, — il s’aperçut qu’if trichait, — continua de jouer et de perdre[273]. Le poète énumère corn plaisamment les enjeux fantastiques de l’aine des Pâṇḍavas.

Cédant aux conseils de Vidura, Dhṛtarâṣṭra, interrompant le jeu, dit à Yudhiṣṭhira de s’en retourner à Khâṇḍavaprastha, avec ses frères et Draupadî, et d’y reprendre en paix le gouvernement de ses États[274].

Yudhiṣṭhira obéit. Déjà il s’éloignait avec son escorte, monté sur son char, lorsque Duryodhana, perfidement conseillé lui-même par Duḥçâsana, vint trouver le vieux monarque et s’appuyant sur ce principe, attribué par lui à Bṛhaspati, le purohita des Dieux, qu’« il faut se débarrasser d’ennemis perfides par tous les moyens »[275], il le décida à rappeler Yudhiṣṭhira pour lui faire reprendre sa funeste partie de dés. Pourtant les Pâṇḍavas ne rentraient point dans la catégorie visée par Bṛhaspati, puisqu’ils s’étaient toujours montrés d’un caractère loyal et chevaleresque. En vain Gândhâri, la vertueuse épouse de Dhṛtarâṣṭra, s’efforça de le détourner de suivre l’avis de leur fils pervers et lui parla de la destruction de leur race comme imminente, son faible mari, bien qu’instruit de cette éventualité, lui répondit :

« Si la fin de notre race est arrivée, je ne saurais l’empêcher. Qu’il soit fait suivant les désirs (de nos fils) et que les Pâṇḍavas reviennent jouer aux dés avec eux »[276].

Yudhiṣṭhira, de nouveau provoqué par l’habile roi du Gandhâra, revint sur ses pas et lui dit :

« Comment un roi, tel que moi, sachant son devoir, reculerait-il devant une provocation ? Je jouerai (de nouveau) avec toi, ô Çakuni »[277].

Que lui restait-il, cependant, comme enjeu ? Il avait tout perdu jusqu’à sa liberté, celle de ses frères et celle même de Draupadî, ce qui avait donné lieu au très intéressant cas de conscience dont nous avons parlé précédemment. Çakuni qui s’était préalablement entendu avec Duryodhana et ses frères découvrit un nouvel enjeu ; ce fut, pour les perdants[278], un exil de douze années dans la foret ; ils devraient passer la treizième année incognito dans un lieu habité[279]. Yudhiṣṭhira accepta et… perdit.

Les Pâṇḍavas se retirèrent dans les bois et le Vana Parvan qui suit le Sabhâ Parvan raconte leur exil sylvestre. Nous les y suivrons plus tard, lorsque nous étudierons ce livre.

Cette fameuse partie de dés sur laquelle le poète nous a retenus si longtemps révèle l’une des plus violentes passions de ces anciens peuples de l’Orient : celle du jeu. La fourberie, l’astuce, le mensonge, etc. sont ses accessoires obligés. Yudhiṣṭhira disait à son rusé partner :

« Les Aryas n’empruntent pas le langage des Mlecchas, ni leur conduite perfide »[280].

Il jugeait les autres par lui-même, cet excellent fils de Pâṇḍu ; mais Çakuni devait lui prouver jusqu’à l’évidence que les Aryas ou Aryens n’abandonnaient pas aux autres peuples le monopole de la perfidie. Du moins voit-on percer dans cette phrase le mépris des Hindous pour l’étranger, défaut commun à toutes les nations.

Et pourtant le poète, il faut lui rendre cette justice, s’efforce d’inspirer la haine du mensonge. Il place dans la bouche du sage Kaçyapa tout un sermon sur ce sujet. Voici, entre autres, les paroles qu’il lui prête. Kaçyapa les adresse à un chef de Daityas, venu le consulter :

« Répondre par le mensonge à celui qui interroge légalement, ô Prahlâda, c’est avec la ruine (des mérites acquis par) les sacrifices et les ablutions saintes, perdre sept générations d’ancêtres et sept générations de descendants »[281].

Lorsque Vidura cherchait à convaincre son frère consanguin[282], Dhṛtarâṣṭra, de la funeste influence qu’exerçait sur lui son fils aîné, Duryodhana, qu’il qualifiait de chacal[283], et dont l’ambition démesurée devait causer la destruction de toute sa race, il lui rappela l’apologue du dénicheur d’abeilles :

« Écoute ce que disait Kavi[284]. Le chercheur de miel, dans son avidité, ne songe pas au péril. Il continue de grimper jusqu’à ce qu’il tombe. (Duryodhana), dans sa passion pour les dés, imite la folie du chercheur de miel ; il ne réfléchit pas au danger qu’il y a de s’aliéner de puissants guerriers »[285]

Le miel que déposent les abeilles au sommet des arbres, ou sur la cîme des rochers, est une proie dangereuse. Ainsi en est-il des Pâṇḍavas dont la valeur était redoutée de tous. Comme si Vidura craignait que cet apologue ne suffit pas, il en ajoute immédiatement un autre, destiné, lui aussi, dans sa pensée du moins, à détourner son frère de persécuter ses neveux, pour s’enrichir de leurs dépouilles. Nous l’avons cité plus haut :

« Dans une forêt habitaient des oiseaux qui dégorgeaient de l’or. Poussé par la cupidité, un roi les attira dans sa maison et les tua. De la sorte, aveuglé par sa passion, ce prince cupide ruina du même coup l’avenir et le présent »[286].

C’est la fable de la « Poule aux œufs d’or », contée avec infiniment moins de charme que ne devait le faire notre La Fontaine[287]. Nous n’avons guère ici qu’un double canevas, à la façon du recueil de Planudes. Nîlakaṇṭha observe que par avenir et présent, l’on doit entendre la vie future et l’existence actuelle. Celui qui se laisse emporter par la cupidité, non seulement détruit le bonheur dont il pourrait jouir dans ce monde, mais il se ménage une triste destinée dans l’autre.

C’est ce que Vidura exprimait en ces termes :

« Le fils de Dhṛtarâṣṭra ne comprend pas que la fourberie est une porte formidable (ouverte sur) l’enfer »[288].

Parfois l’homme de bien lui-même, cédant à un mouvement irréfléchi, devient la victime de l’erreur, comme poussé par la destinée. Vaiçampâyana disait :

« Râma, (bien que sachant) qu’un animal réel ne peut être en or, se laissa égarer par sa passion »[289].

Il s’agit de l’épisode fameux du Râmâyaṇa et du démon Mârîca déguisé en une gazelle toute en or que Râma poursuivit follement, pendant que Râvaṇa, profitant de son éloignement, enlevait Sitâ, son épouse, et l’emportait dans Lañkâ[290].

Le narrateur du Mahâbhârata ajoute :

« Ordinairement, ceux qui sont voués au malheur perdent le sens »[291].

C’est absolument la pensée du proverbe latin attribué fréquemment à Horace, et composé par Boissonnade, d’après un passage d’Euripide, il est vrai : « Quos vult perdere Jupiter dementat ».

Yaiçampâyana citait l’exemple du sage Yudhiṣṭhira qui s’obstinait à jouer aux dés, bien qu’il sût que ce jeu lui dût être funeste et qu’il avait affaire, dans Çakuni, à un partner aussi déloyal qu’habile.

Le sort en était jeté et l’aîné des Pâṇḍavas, dans la conviction, sans doute, que cela lui était impossible, ne cherchait pas à s’y soustraire.

De même Droṇa disait aux Kurus avec l'accent de la douleur et de la résignation :

« Peut-il y avoir, dans ce monde, ô Kauravas, rien de plus terrible (pour moi) que cette parole : Dhṛṣṭadyumna est le meurtrier né de Droṇa »[292].

En conséquence, il les engageait à s’occuper de leurs intérêts, sans s’inquiéter des siens. Puisqu’il était condamné à périr sous les coups du frère de Draupadî, il subirait sa destinée ; c’était à eux d’aviser à leur propre salut. Mais Duryodhana ne voulut rien entendre ; et le poète de redire par la bouche de Samjaya la maxime fataliste que tout-à-l’heure il plaçait sur les lèvres de Yaiçampâyana :

« L’homme dont les Dieux veulent la perte, ils le privent de raison ».

Yasmai Devâḥ prayacchanti puruṣâya parâbhavam ;
Buddhim tasyâpakarṣanti…[293]

Nous ne saurions mieux que par ce mot terminer le chapitre relatif au péché, tel que l’entend l’auteur du Sabhâ-Parvan.


IV. Destin.

Nous venons de le voir, nul ne peut échapper à sa destinée. Yudhiṣṭhira sait fort bien que le jeu lui est funeste ; et il joue, entraîné moins par sa passion que par la fatalité. Dhṛtarâṣṭra n’ignore pas qu’en persécutant ses neveux il attire la ruine sur sa maison, il ne laisse pas moins ses fils, Duryodhana surtout, poursuivre leurs cousins de leur haine et de leurs outrages. Ainsi le veut le Destin. « C’est écrit », comme dira plus tard le fatalisme musulman.

Vyâsa prédit à Yudhiṣṭhira qu’il allait avoir, en songe, une vision effrayante de l’avenir. Il ajoute :

« Ne t’inquiète pas de ce songe : le Temps est irrésistible »[294].

Le Temps ici comme partout est la destinée à laquelle nul n’échappe. À quoi servirait-il au Pâṇḍava de s’attrister à l’avance, puisqu’il ne peut rien contre ce que le sort lui réserve ?

Duryodhana, s’imaginant que la prospérité dont jouissaient Yudhiṣṭhira et ses frères n’aurait point de terme, avait résolu, on se le rappelle, de mourir plutôt que d’être plus longtemps témoin d’un bonheur dont il était jaloux et contre lequel il croyait ne rien pouvoir :

« Je reconnais que la destinée est toute puissante et que l’action de l’homme est sans effet, à l’aspect de l’étonnante fortune du fils de Kuntî. Tous les efforts que j’ai faits pour l’abattre n’ont servi qu’à le grandir, comme un lotus au milieu des eaux. J’en conclus que le Destin est tout et que vaine est l’action de l’homme »[295].

Çakuni à qui il tenait ce langage le rassura, en se faisant fort de renverser cette fortune des Pâṇḍavas que le Sort voulait passagère, ainsi que la suite devait le montrer.

Dhṛtarâṣṭra disait à Vidura :

« Si nous unissons nos efforts, ô Bhârata, toi, Droṇa, Bhîṣma et moi, rien de ce que la Destinée nous réserve de fâcheux n’arrivera »[296].

Ce qui ne l’empêche nullement d’ajouter, en lui enjoignant d’aller à Khâṇḍavaprastha chercher en toute hâte Yudhiṣṭhira pour la fatale partie de dés :

« Ne blâme pas ma résolution, Vidura ; écoute-bien. Je regarde le Sort comme l’arbitre suprême de ce qui arrive »[297].

C’était se contredire formellement, mais le vieux roi qui avait pour œil son intelligence[298], d’après Yaiçampâyana, ne laissait pas d’être parfois aussi aveugle d’esprit que de corps. Aussi Vidura, devant la résolution de son frère, jugea que tout était perdu[299].

Le pauvre vieux roi, retombant dans ses perplexités, hésita longtemps avant de consentir au défi que Duryodhana lui demandait l’autorisation de porter à Yudhiṣṭhira. De nouveau, il s’y résigna et commanda de tout préparer pour cela. Le narrateur fait cette observation :

« Le sage Dhṛtarâṣṭra, persuadé que le Destin était l’arbitre absolu, irrésistible, donna ses ordres à ses gens, à haute voix. Le roi consentit à ce que voulait son fils ; le Destin le privait de son intelligence »[300].

De son côté, Yudhiṣṭhira, nous l’avons vu, tout en sachant que cette partie de dés leur devait être funeste, à lui et aux siens, répondit néanmoins à la provocation de son adversaire, en disant :

« Le Destin nous prive de l’intelligence, comme un objet éblouissant de la vue. L’homme suit la volonté de l’Ordonnateur, comme l’animal tiré par le licol »[301].

Nîlakaṇṭha commente ainsi ce passage :

« On dira peut-être : puisque (les Pâṇḍavas) savaient qu’il y allait du salut de leur famille, pourquoi se rendirent-ils (au palais de Dhṛtarâṣṭra) ? La réponse, (Yudhiṣṭhira) la donne : C’est le Destin, dit-il. C’est-à-dire un Karman antérieur, etc. »

Ainsi donc, les fautes que, dans une précédente existence, ils avaient commises, Pâṇḍavas et Kurus devaient nécessairement les expier dans cette vie subséquente. C’est, par suite, l’homme qui fait sa propre destinée, puisque tout dépend de son Karman, de ses œuvres.

Lorsque Dhṛtarâṣṭra répondait à Vidura qui lui prédisait les conséquences désastreuses d’une querelle entre cousins :

« Si les Dieux nous sont favorables, il ne s’élèvera point de discorde entre mes fils (et mes neveux) »[302]. Il ajoutait :

« Cette dissension n’a point de quoi m’effrayer, si le Destin n’est point contraire »[303]. Il posait là un fameux point d’interrogation, puisqu’il s’agissait de savoir si, dans quelque existence antérieure, ils s’étaient, lui et les siens, conduits d’une façon toujours irréprochable. Or il avait oublié son Karman d’alors et n’en savait pas la nature. Il insistait : « C’est en vertu des décrets de l’Ordonnateur que ce monde tout entier s’agite et non (en vertu d’un mouvement) qui lui soit propre »[304].

Nîlakaṇṭhâ dit ici que l’Ordonnateur, c’est l’Âme, le principe actif, auteur de toutes choses. Celui à qui ce principe fait accomplir un bon Karman va dans les mondes supérieurs ; cet autre, au contraire, va dans les mondes inférieurs à qui il fait pratiquer un mauvais Karman. Tel est, d’après lui, l’enseignement révélé. Donc tout dépend de l’œuvre et l’œuvre dépend elle-même du premier moteur, de Dieu, quel que soit le nom dont on l’appelle.

Yudhiṣṭhira, lui aussi, et dans les mêmes termes déclarait que le monde agit, non de lui-même, mais sous l’impulsion du Dhâtar, de l’Ordonnateur et conformément à sa volonté[305].

Il se rendit donc à Hâstinapura, sur l’ordre de Dhṛtarâṣṭra, et aussi de Kâla, de la Destinée, remarque le poète[306]. Il releva, nous l’avons vu, le défi de Çakuni, sous prétexte qu’il ne voulait pas reculer. Il ajouta :

« Le Sort est tout puissant, ô roi ; je suis à la discrétion de la Destinée »[307].

Il ne pouvait donc, pas plus qu’il ne voulait, refuser de jouer aux dés.

Vidura, toujours pour détourner Dhṛtarâṣṭra de vexer plus longtemps les Pâṇḍavas, lui vantait leur force extraordinaire :

« Qui donc pourrait lutter contre les fils de Pṛthâ réunis, ô Bhârata ? Pas même le chef des Maruts[308], escorté des Maruts »[309].

Or, si un Dieu se trouvait incapable de combattre avantageusement, avec sa troupe, Yudhiṣṭhira et ses frères, ces derniers n’étaient pas moins impuissants à conjurer leur Destinée.

Duryodhana, morigéné à son tour par son oncle Vidura qui me parait décidément voué au rôle de Cassandre :

Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
Ora, dei jussu non unquam credita Teucris[310],

lui répondait :

« Il n’y a qu’un guide, il n’y en a pas deux ; c’est celui qui surveille l’homme dès le sein maternel ; voilà mon maître ; je le suis comme l’eau suit le courant »[311].

Ce maître, ce guide, ce tuteur qui ne perd pas un instant son pupille de vue et qui le prend, dès l’origine, pour l’accompagner jusqu’à l’extrême limite de son existence, on le devine : c’est la Destinée.

Observons cependant que Duryodhana se débarrassait un peu lestement d’un censeur, importun sans doute, mais qu’il eût bien fait d’écouter. Il est vrai que Yudhiṣṭhira n’était guère plus raisonnable, lorsqu’il tenait ce langage :

« C’est l’Ordonnateur qui décrète pour les êtres le bien et le mal. On ne saurait s’y soustraire… Je jouerai donc… bien que je sache que les dés me seront funestes ; je ne puis faire autrement »[312].

Cette morale dont le fatalisme est l’essence n’a rien de bien sévère, puisqu’elle autorise, en réalité, tous les abus, tous les excès. Vaiçampâyana, tout sage qu’il fût, ne pensait pas qu’il pût y en avoir une autre :

« Yudhiṣṭhira et Çakuni s’assirent de nouveau pour reprendre leur partie de dés qui devait être funeste à tous les mondes ; ils y étaient forcés par la Destinée »[313].

Duḥçâsana, lorsqu’il vit les Pâṇḍavas partir pour l’exil, ne se sentit plus de joie, et dans son orgueil, il s’écria :

« Aujourd’hui, les Dieux sont venus à nous par (tous) les chemins, (aussi bien par ceux qui sont) unis (que) par les inégaux. Doués de qualités supérieures, nous l’emportons sur nos adversaires »[314].

Il s’imaginait, l’insensé, que ce triomphe était définitif et que la faveur des Dieux était pour toujours acquise à la cause des Kurus. Comme il lisait mal dans l’avenir ! Comme il ignorait sa destinée ! Bhîmasena était plus dans le vrai, lorsqu’il répondait à ce langage arrogant ;

« Je tuerai Duryodhana et Karṇa sera tué par Dhanam̃jaya[315], Çakuni, le joueur de dés, tombera sous les coups de Sahadeva. Je vais prononcer au milieu de l’assemblée une parole extrêmement grave que les Dieux accompliront, lorsque nous combattrons les uns contre les autres. Oui, le pervers Suyodhana[316], je l'assommerai d’un coup de massue dans la mêlée. Je lui broiera le crâne à terre, sous mon pied. Pour cet insolent personnage, ce félon Duḥçâsana, je boirai son sang comme le lion boit le sang de sa victime »[317].

L’avenir prouva que ce n’était point une vaine forfanterie, chez Bhîma. C’est qu’il avait pour lui le Destin, suivant la parole de Nakula, son frère :

« Les fils pervers de Dhṛtarâṣṭra qui courent à la mort, poussés par le Destin, je les enverrai, malgré leur puissance, dans le séjour de Yaivasvata »[318].

Comme le disait Sam̃jaya : celui que les Dieux veulent perdre, ils commencent par égarer sa raison. Dans cette situation, le mal lui devient le bien et le bien lui semble le mal. Tout lui est préjudiciable[319].

Telle fut l’histoire des Kurus, telle est celle de tout homme que poursuit la Destinée.

En résumé, les Hindous s’enferment dans ce cercle vicieux : « La Destinée est l’œuvre du Karman qui est l’œuvre de la Destinée ». Ils n’en sortent pas.

La prédestination chrétienne contient, il est vrai, un mystère aussi impénétrable que terrible ; du moins n’est-ce pas un non-sens.

Telle est, en général, la doctrine renfermée dans le Sabhâ-Parvan, si toutefois le mot n’est pas trop prétentieux. J’ai évité, autant que possible, les redites avec l’Âdi-Parvan ; je ne me flatte pas d’y avoir toujours réussi. Du moins, le lecteur, qui aura eu la patience de me suivre jusqu’au bout, aura-t-il pris davantage contact avec la pensée brahmanique, dans son développement, ses variations, sinon même ses contradictions, et aura-t-il pénétré plus avant le sentiment religieux qui fait l’essence de ces vieilles épopées, en dépit de leurs divagations, et qui est comme l’âme du génie hindou.

  1. XXXVI, 15.
  2. Cf. Iliade XX, XXI.
  3. Id. v. 335 et suiv.
  4. Mausala — P. IV. — Cf. Bhâgavata P. II. XXX. 32, 39.
  5. XIII, 37.
  6. XXXVII, 11 et 12.
  7. Is. XLV, 15.
  8. La Religion I, 47.
  9. XXXIII, 10-12.
  10. XXXVI, 22 et suiv.
  11. XXXVII.
  12. Les ovipares, vivipares, ce qui naît du fumier, les végétaux, observe Pratap.
  13. XXXVIII, 24 et suiv. Le mot que je traduis par premier est mukha, la bouche.
  14. XLV. Cf. Bhâg. P. 10, LXXIV, 43.
  15. jîvanmṛtâs.
  16. XXXIX, 9.
  17. Inf. III, 17.
  18. XLIII, 20 et suiv.
  19. XLIV, 27.
  20. 10, LXXIV, 46.
  21. 7, I, 27.
  22. 11, V, 48.
  23. XLV, 26.
  24. XLIII.
  25. Id. 20.
  26. LXXIX, 24.
  27. XXXI, 42 et suiv.
  28. LXXII, 15.
  29. LXXXI, 33.
  30. Odys. XXIV, in initio.
  31. ayonijâ yonijâçca. VII, 15.
  32. XLI, 27 et 28.
  33. XVII, 2.
  34. Iliade XII, 322-328.
  35. LXXIX, 22.
  36. XIV, 4.
  37. Cf. Bhâg, Pur. 9, XIV, 14 et 15.
  38. Id. 1, XII, 19, ; 8, XIII.
  39. Id. 2, VII, 23.
  40. LIII, 15 et seq.
  41. Cf. Bhâg. Pur. 8, VIII, 16.
  42. I.
  43. Brahmâ.
  44. L’un des surnoms de Çiva.
  45. III, 13 et seq.
  46. Come-d’or.
  47. Id. 37.
  48. IV, 2.
  49. Id. 6.
  50. Id. 37 et seq.
  51. ou Indraprastha.
  52. Ville habitée par Kṛṣṇa et les autres Yadus.
  53. Autre nom de Garuḍa.
  54. II.
  55. Böhtlingk traduit ainsi ce mot : « Der die Räder seines Wagens ungehemmt über alle Länder rollen lässt ».
  56. Cf. Bhâg. Pur. 10, LXXI, 3.
  57. XIV.
  58. Surnom de Çiva.
  59. XV, 24.
  60. XVI, 6 et seq.
  61. XXI, 24. Le Snâtaka est le jeune Deux-fois-né qui vient de prendre le bain, prescrit pour la fin des études.
  62. 10, LXX, 24 ; LXXII, 16.
  63. XXII, 31.
  64. XXIII, 7.
  65. Id. 19.
  66. Le douzième mois de l’année hindoue ; il correspond à une partie de l’automne.
  67. Id. 29 et seq.
  68. Surnom du Dieu du Vent, père de Bhîma, dans une existence antérieure.
  69. XXIV. 5 et 6.
  70. 10, LXXII, 40 et seq.
  71. XXV.
  72. Cf. Bhâg. Par. 10, LIX, 3 et seq.
  73. XXVI, 9. On a identifié les Cînas avec les Chinois.
  74. XXVII, 23 et 25. Il s’agit évidemment des Cambodgiens.
  75. XXVIII, 7 et seq.
  76. XXIX.
  77. XXX, 25.
  78. XXXI, 23.
  79. Id. 28.
  80. Id. 41 et seq.
  81. Le Râjasûya.
  82. 51 et seq.
  83. XXXI, 58 et seq.
  84. Id. 67.
  85. Id 69. Cf. Léon Gautier, Chanson de Roland, Ve édition p. 282, note sur Honoré d’Autun ; celui-ci, dans son Imago mundi, parle d’un peuple de l’Inde qui n’avait qu’un pied. Cf. LI, 18 et 23.
  86. XXXII, 17. Ces noms de peuples ne sont pas tous identifiés. On ne sait pas quel est celui qui est spécialement désigné sous le nom de Barbaras, ou Barbares. Les Yavanas sont les Ioniens ou Grecs. Les Çakas sont connus : ce sont des Indo-Scythes ; il y a une ère qui porte leur nom.
  87. Id. 18.
  88. LIII, 16 et 17.
  89. çṛñgino narâh. LI, 30.
  90. LII, 4.
  91. LII, 2 et seq.
  92. Her. Hist. lib. III (θἀλεια) cap. CII et seq.
  93. LXII, et seq.
  94. Vṛkodara.
  95. LXXII. 10 et seq.
  96. Éléphant-Ville.
  97. LXXX.
  98. Mantras ou formules sacrées, empruntées à la collection du Sâma Veda.
  99. Id. 8.
  100. Id. 22 et 23.
  101. Un jour d’éclipse. On connaît le mythe de Râhu, nous en avons parlé précédemment.
  102. Littéralement « laissant la ville à droite ».
  103. Id. 28-30.
  104. Id. 31.
  105. LVIII, 35.
  106. XXXIII, 5.
  107. Cf. Odys. XIX, 109 et suiv.
  108. Cf. LV, 6 et seq.
  109. LII, 49.
  110. Bergaigne, stance 156. Cf. Anuçâsana — P. XLVI, 14.
  111. LXVIII, 35.
  112. XXXI, 38.
  113. p. 90 de sa traduction du Sabhâ-Parvan.
  114. LXXI, 3.
  115. Id. 1.
  116. XVII, 22 et seq. Cf. Bhâg. Pur. 1, IX, 7
  117. Les Râkṣasas et les Râkṣasîs correspondent aux ogres et aux ogresses de nos contes occidentaux.
  118. Id. 48.
  119. XVIII, 11.
  120. LXVIII, 1-6.
  121. LXV.
  122. Yudhiṣṭhira
  123. Sabhâ : cette assemblée royale donne son nom au livre.
  124. Le sûta était un métis, né de parents appartenant l’un à la classe des Brahmanes, l’autre à celle des ksatriyas. C’est parmi les Sûtas que se recrutaient les conducteurs de chars, les courriers, etc.
  125. LXVII, 7.
  126. Id. 10.
  127. Id. 11.
  128. Id. 47.
  129. LXVIII et seq.
  130. Id. 27 et seq.
  131. LXIX, 13.
  132. Id. 21.
  133. LXVII, 25 et seq.
  134. LXVIII, 40.
  135. Surnom de Draupadî.
  136. Le Vaikuṇṭha.
  137. Id. 41 et seq.
  138. LXVIII, 52 et seq.
  139. Id. 59 et seq.
  140. LXIX, 4 et 5.
  141. Id. 13.
  142. LXX, 1.
  143. Id. 12.
  144. Le feu sacré.
  145. LXXI, 22 et seq.
  146. Svasti, svasti, littéralement il est bien, il est bien ! C’est une formule de conjuration, pour détourner un malheur imminent. On peut lui comparer l’εὐφημεῖν des Grecs.
  147. LXXI, 34 et 35.
  148. LII, 48.
  149. Cf. Bhâg. Pur. 9, XXII, 20.
  150. XLI, 24.
  151. V.
  152. Ces trois systèmes philosophiques sont célèbres. Le premier est la Logique, mais la logique telle que l’entendent les Hindous ; le second est le dualisme formé du Purusha et de la Prakṛti, du Mâle et de la Nature ; le troisième est l’union de l’âme individuelle avec l’Âme suprême. Il y a encore le Vedânta qui est opposé au Sâm̃khya et qui proclame l’unité d’essence, ou mieux l’advaita, la non dualité, par opposition à la dualité ou dvaita.
  153. Id. T. Pratap, suivant son habitude, paraphrase ce passage plutôt qu’il ne le traduit. Voici comment il s’exprime : « Ever desirous of humbling the Celestials and Asuras by fomenting quarrels among them. » Il y a simplement dans le texte : « Nirvivitsuḥ Surâsurân » que la glose explique ainsi : Surâsurânityâdinâ nirvivitsuḥ ; vivitsurvicâram̃ kartumicchuḥ ; nirvivitsustadvirodhî ubhayeṣâm dbîpramoṣhaṇena kalahapravartakaḥ ; yadvâ nirvedo yuddhâduparatistamkartumicchurlok anâçabhayâdityarthaḥ. Etena bhedâbhijñatvamuktam. En résumé, Nârada désirait connaître les sujets des différents qui pouvaient exister entre les Dieux et les Démons, non tant pour envenimer ces querelles, ainsi que traduit Pratap, que pour les empêcher au contraire, et cela moins par l’intérêt que pouvaient lui inspirer les deux partis qu’en prévision des fâcheux résultats de ces dissensions pour l’univers. Nârada était de l’avis d’Horace : « Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi. » I Epist. II ad Lollium, 14.
  154. V, 17 et seq.
  155. La glose explique ce terme. Il s’agit, dit-elle, des personnes de très haut rang, de rang infime ou de rang moyen, par exemple les Ṛtvigs. les Purohitas, etc.
  156. Il n’est pas nécessaire d’avertir le lecteur qu’il s’agit du trivarga, c’est-à-dire du dharmakâmârtha, si célèbre dans l’Inde religieuse d’autrefois.
  157. V. 85. Chaque veille était de trois heures ; il y en avait quatre. D’après la glose, il s’agit ici des trois dernières.
  158. Pratap pense qu’il s’agit des trois Védas. N’est-ce pas plutôt le trivarga ? La glose est muette sur ce point.
  159. Ou plutôt : « T’appliques-tu à leur karman ? ».
  160. Nâstikyam, c’est-à-dire la négation de Dieu « atheism » comme traduit Pratap.
  161. Pañcavṛttitâ : l’exercice des cinq. Nous empruntons la traduction de Pratap « restlessness ».
  162. Ou, suivant Pratap : la consultation d’un seul « taking counsels with only one man ».
  163. Des démarches irréfléchies, suivant Pratap « undertaking everything without reflection ».
  164. V, 97, 106 et seq.
  165. Nom d’une arme enchantée.
  166. Il s’agit aussi des tigres et des autres bêtes féroces, observe la glose.
  167. Id. 122, 124 et 125.
  168. XVIII, 3 et seq.
  169. LIV, 8.
  170. Cf. LXXIII. 4.
  171. LVIII, 35.
  172. Brahmâ.
  173. Le bien et le mal, dit la glose.
  174. Sur le sage et l’insensé, dit la glose.
  175. LXVII, 15.
  176. Iliade, XXIV, 527 et seq.
  177. LXVIII, 46.
  178. Cf. Bhâg. Pur. I, XIX, 10 et aliàs.
  179. LXXII, 5.
  180. La Révélation, par opposition à la Smṛti ou Tradition.
  181. Le ciel des Ancêtres.
  182. Le monde ou ciel des Dieux, le Brahmaloka.
  183. LXXIII, 5.
  184. C’était vraisemblablement des Açvamedhas, ou sacrifices du cheval.
  185. III, 11 et seq.
  186. Indra, le même que Prajâpati. On l’appelait le Dieu aux mille yeux, Sahasrâksha et aussi le Dieu aux cent sacrifices, Çatahratu.
  187. Çiva.
  188. Sacrifice solennel où le Soma joue un rôle prépondérant. Il dure plusieurs jours et exige un grand nombre d’officiants.
  189. III, 13 et 15.
  190. Id. 37.
  191. Id. 37.
  192. Cf. Bhâg. Pur. 2, VII, 6.
  193. Le sacrifice du feu.
  194. V, 110-112.
  195. VI, 10 et seq.
  196. VII et seq.
  197. Autre architecte céleste.
  198. VIII, 4.
  199. XI, 61.
  200. XII, 6 et seq.
  201. Classe spéciale de Râkṣasas.
  202. Ce qui constitue ces lacunes ou ces vides, ces trous, ce sont les fautes liturgiques. — Id. 29.
  203. XXXI, 41 et seq.
  204. XII, 23 et seq.
  205. Id. 28.
  206. Cf. Religion védique, 278 et suiv.
  207. XIII, 37.
  208. Id. 43.
  209. XIV, 64, 65.
  210. Ville fondée par Çatrughna et capitale des Yadus avant Dvâravatî.
  211. Id. 67.
  212. XXXIII, 26 et seq.
  213. Surnom de Vyâsa.
  214. On appelle ainsi des hymnes liturgiques dont la collection forme le Sâmaveda.
  215. Brahmiṣṭha. Ce terme peut encore signifier ami des Brahmanes, ou, comme traduit Böhtlingk, ein Brahman in höchster Potens, un Brahmane au plus haut degré.
  216. L’un des quatre officiants. Les autres sont le Hotar, le Brahmane et l’Udgatar. L’Adhvaryu aidait le Hotar, du moins à une certaine époque, car il semble que le rôle de chacun de ces prêtres ait varié dans la suite des temps. Le Hotar était le chef des officiants.
  217. Nîlakaṇṭha se contente de dire que les Hotragas étaient au nombre de sept, sans les définir autrement.
  218. XXXIII, 33 et seq.
  219. Id. 51 et 52.
  220. XXXV, 11.
  221. XXXIV, 12.
  222. La suprême béatitude.
  223. XXXV, 10.
  224. Le Dieu de l’Océan. Les perles qui gisent au fond des mers, d’après les traditions de l’Inde, constituent son trésor qui est inépuisable.
  225. XXXV, 16.
  226. XX, 3.
  227. On appelle ainsi les libations de lait.
  228. Sorte d’offrande.
  229. XXXV, 18.
  230. XXXVI, 8 et 9.
  231. XXXIX, 9.
  232. Surnom de Çiçupâla.
  233. Id. 15.
  234. Surnoms de Kṛṣṇa.
  235. C’étaient ses insignes.
  236. XLV, 39.
  237. XLVI, 7-9.
  238. Id. 11 et seq.
  239. Ce terme désigne tantôt l’arc et le plus souvent la massue de Çiva.
  240. XLVI, 16.
  241. Cf. Bh. Pur. 6, XVIII, 11.
  242. LXII, 11.
  243. Fondée par Hastin et capitale du royaume des Kurus. Cf. Bhâg. Pur. 9, XXI. 20.
  244. On peut s’étonner que Dhṛtarâṣṭra ne s’en aperçût pas. Mais nous ne sommes plus à savoir combien les poètes de l’Inde ménagent peu parfois Les vraisemblances.
  245. Le lecteur a déjà rencontré plusieurs fois ce mythe.
  246. Littéralement « en laissant la ville à gauche. »
  247. LXXX, 28-31.
  248. C'est-à-dire au bout de treize ans révolus, le quatorzième commençant.
  249. Id. 32-35. Cette puissance brahmanique ou de Brahmâ permettait, suivant la glose, à celui qui en était investi, de se transporter magiquement partout où il voulait.
  250. Id. 50 et 51. Cf. V. 110-112. passage cité plus haut, p. 47.
  251. Sap. II, 5 et seq.
  252. Livre IX, Le Renard et le Chat.
  253. XXXVI, 4.
  254. Id. 5.
  255. Id. 8.
  256. XLI, 4. Cf. Bh. P. 10, VI.
  257. Cf. Bhâg. Pur. 7, X, 37.
  258. XLI, 31-39.
  259. XLI, 41.
  260. Id. 18. Le Bhûliñga est un oiseau moraliste, comme le cygne de tout à l’heure ; mais on ignore l’espèce à laquelle il appartient.
  261. XLIV, 27 et seq.
  262. Id. 32.
  263. Cf. Bhâg. Pur. 10, LXXV, 37 et 38.
  264. L. 25 et seq. Cf. XL VII, 5 et seq.
  265. XLVII, 16.
  266. Id. 29.
  267. XLVII, 31.
  268. Id. 33. Cf. L, 17.
  269. XLVIII, 19 et 20.
  270. LVI, 11 et seq.
  271. LIX, 5.
  272. LX.
  273. LXI.
  274. LXXIII.
  275. LXXIV, 8.
  276. LXXV, 12.
  277. LXXVI, 20.
  278. Pâṇḍavas ou Kurus.
  279. Id. 23.
  280. LIX, 11.
  281. LXVIII, 80.
  282. Cf. Bhag. Pur. 9, XXII, 24.
  283. LXII, 4.
  284. C’est-à-dire Çukra, suivant la glose.
  285. Id. 5 et 6.
  286. Id. 13 et 14.
  287. V, 13.
  288. LXVI, 10.
  289. LXXVI, 5.
  290. Cf. Râm. III, 43 et suiv. ; Bhâg. Pur. 9, X, 10 et seq. Lañkâ est le nom légendaire de Ceylan.
  291. LXXVI, 5.
  292. LXXX, 47 et 48.
  293. LXXXI, 8.
  294. XLVI, 16.
  295. XLVII, 36.38.
  296. XLIX, 57.
  297. Id. 59.
  298. Id. 2.
  299. XLIX, 60.
  300. LVI, 17.
  301. LVIII, 18.
  302. XLIX, 55.
  303. LVII, 4.
  304. Ibid.
  305. LVIII, 14.
  306. Id. 21.
  307. LVIX, 18.
  308. Les Maruts sont les vents. Indra est leur chef.
  309. LXII, 17.
  310. Virg. Æn. II, 245-246.
  311. LXIV, 8.
  312. LXXVI, 3 et 4.
  313. Id. 8.
  314. LXXVII, 4.
  315. Arjuna.
  316. Autre nom de Duryodhana qui signifie bon combattant, au lieu que Suyodhana veut dire mauvais combattant, Bhîmasena remploie ici par dérision.
  317. Id. 26-29.
  318. Id. 44. Yama était le fils de Vivasvat ; de là son surnom. Sa mère était Samjñâ. Cf. Bhâg. Pur. 5, XXVI, 6.
  319. Cf . LXXXI, 8 et seq.