Idylles (Moskhos, traduction Leconte de Lisle)

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Moskhos
Idylles
Traduction : Leconte de Lisle




IDYLLES DE MOSKHOS

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I

Érôs fugitif.



Kypris appelait à haute voix son fils Érôs : — Si quelqu’un a vu Érôs errant par les chemins, c’est mon fugitif ; il aura une récompense, celui qui me l’indiquera. Ta récompense sera un baiser de Kypris. Tu n’auras pas un baiser seulement, si tu me le ramènes, mais tu recevras plus encore, ô Étranger !

Cet enfant est marqué de signes nombreux, et tu le reconnaîtras entre vingt autres. Il n’est pas blanc de corps, mais semblable au feu ; ses yeux sont aigus et flamboyants ; son esprit est rusé, mais ses paroles sont douces. Il ne pense pas ce qu’il dit ; sa voix est comme du miel, mais, quand il s’irrite, son esprit est cruel et plein de fraudes. Il ne dit rien de vrai, l’enfant rusé, et il joue cruellement. Sa tête est couverte de beaux cheveux, mais il a le visage impudent ; ses mains sont petites, mais elles lancent des flèches très-loin, jusqu’à l’Althérôn et au roi Aidès. Il est tout nu, mais son esprit est caché. Il vole comme un oiseau vers les uns et vers les autres, vers les hommes et les femmes, et il s’assied dans leur cœur. Il a un arc très-petit, et sur l’arc une flèche ; cette flèche est petite, mais elle pénètre jusque dans l’Ouranos. Il a sur les épaules un carquois d’or où sont des flèches amères avec lesquelles, souvent, il me blesse aussi. Tout ce qu’il a est terrible, mais, plus que tout le reste, sa petite torche, qui brûle Halios lui-même.

Si tu le saisis, amène-le, l’ayant lié, et n’aie aucune pitié ; si tu le vois pleurant, prends garde qu’il ne te trompe : s’il rit, lie-le bien, et, s’il voulait t’embrasser, fuis. Son baiser est mauvais et ses lèvres sont du poison. S’il dit : — Prends ceci, je te donne toutes mes armes ! — n’y touche pas ; ce sont des dons perfides, et tout cela est trempé dans le feu.



II


Eurôpè.



Une fois, Kypris envoya un songe agréable à Eurôpè, vers la troisième partie de la nuit, à l’heure où l’aube est proche, quand un sommeil plus doux que le miel descend sur les paupières, dénoue les membres, clôt les yeux d’un lien léger, et quand la foule des songes véridiques nous repaît. Elle dormait en ce moment au plus haut des demeures, Eurôpéia, la fille encore vierge de Phoinix.

Il lui semblait voir deux continents se quereller pour elle. L’un était l’Asia et l’autre la terre située en face. Elles étaient comme deux femmes. La première semblait une étrangère et l’autre une indigène, et celle-ci réclamait Eurôpéia pour sa fille, disant qu’elle l’avait conçue et nourrie ; mais la première, saisissant la vierge avec ses fortes mains, l’entraînait, non contre son gré, et disait que la Moire et Zeus tempétueux lui avaient accordé Eurôpéia.

Et celle-ci sauta hors de son lit, frappée de crainte et le cœur palpitant, car ce songe lui semblait une réalité. Et longtemps elle resta assise et muette. En effet, elle avait ces deux femmes dans ses yeux ouverts. Et la vierge. après un long silence, éleva la voix :

— Qui d’entre les Ouraniens m’a montré ces spectres ? Quels songes m’ont effrayée, tandis que je dormais doucement sur mon lit dans les demeures ? Quelle est cette Étrangère que j’ai vue en dormant ? Combien son amour m’a troublé le cœur ! Qu’elle m’a accueillie tendrement ! Elle me regardait comme si j’étais sa fille ! Puissent les Bienheureux me renvoyer ce doux songe !

Ayant ainsi parlé, elle se leva et appela ses chères compagnes, du même âge qu’elle, nobles et bien-aimées, avec qui elle jouait toujours, soit qu’elle formât des chœurs dansants, ou qu’elle baignât son corps aux embouchures de l’Anauros, ou qu’elle cueillît des lis odorants dans la prairie. Et, aussitôt, elles arrivèrent ; et chacune tenait à la main une corbeille à mettre des fleurs. Et elles allèrent dans la prairie, au bord de la mer, là où elles avaient coutume de se réunir, se réjouissant de la vue des roses et du bruit des flots. Mais Eurôpéia portait une corbeille d’or, admirable, ouvrage grand et merveilleux de Hèphaistos, qui l’avait donnée à Libyè quand celle-ci monta dans le lit de Celui qui ébranle la terre. Et Libyè l’avait donnée à la belle Tèléphaéssè, qui était de son sang ; et Tèléphaéssè avait fait ce beau présent à sa fille, la vierge Eurôpéia.

De nombreuses images resplendissantes étaient sculptées sur cette corbeille. La fille d’Inakhos, Iô, y était représentée en or, sous la forme d’une génisse, et n’ayant plus rien de la femme. Elle allait rapidement sur la mer, comme si elle nageait, et la mer était de couleur bleue. Deux hommes étaient debout sur l’escarpement du rivage, regardant la génisse traverser la mer. Zeus aussi était là, caressant doucement de sa main divine la génisse marine ; et, auprès du Neilos aux sept bouches, de cette génisse aux belles cornes il faisait une femme. Et les eaux du Neilos étaient d’argent, la génisse était d’airain, et Zeus était d’or. Tout autour, sous le bord de la corbeille ronde, était Herméias. Auprès de lui était étendu Argos aux yeux toujours vigilants ; et du sang pourpre d’Argos naissait un oiseau, fier de ses mille couleurs. Et il déployait les plumes de sa queue comme la voile d’une nef rapide, et il en couvrait l’orbe de la corbeille d’or. Telle était la corbeille de la très-belle Eurôpéia.

Dès qu’elles furent arrivées dans les prés en fleur, elles se réjouirent chacune de la fleur qui lui plaisait le plus. L’une cueillait le narcisse odorant, l’autre hyacinthe, l’autre la violette, l’autre le serpolet ; et la parure des prairies printanières couvrait la terre. D’autres luttaient à qui couperait la chevelure parfumée du jaune souci ; et leur reine était au milieu d’elles, cueillant de ses mains. la splendeur de la rose pourprée, et telle qu’Aphrodita au milieu des Kharites. Mais elle ne devait ni se réjouir longtemps des fleurs dans son âme, ni garder longtemps sa ceinture virginale ; car, certes, dès que le Kronide l’eut vue, il fut frappé brusquement au cœur et percé des flèches imprévues de Kypris, qui, seule, peut dompter Zeus. Cependant, afin d’éviter la colère de la jalouse Hèrè, et voulant abuser le jeune esprit de la vierge, il cacha sa divinité, se transforma et devint taureau, non semblable à celui qui est nourri dans les étables, ni à celui qui creuse le sillon en traînant le soc recourbé, ni à celui qui paît parmi les troupeaux, ou qui, dompté, traîne la lourde charrue ; mais ayant le corps de couleur fauve, un cercle d’argent étincelant au milieu du front, des yeux d’un bleu clair et flamboyants de désir, et deux cornes égales se recourbant sur sa tête comme une moitié de l’orbe de Sélana.

Et il vint dans la prairie, et sa vue n’effraya point les vierges, et il leur fut permis à toutes d’approcher et de toucher ce beau taureau, dont l’odeur divine s’exhalait au loin et l’emportait sur la douce haleine de la prairie. Et, s’arrêtant aux pieds de l’irréprochable Eurôpéia, il lui lécha le cou et caressa doucement la jeune vierge ; et elle le caressait aussi, essuyait de ses mains l’abondante écume de sa bouche, et le baisait. Et il mugissait doucement, et on eût dit entendre le son charmant d’une flûte mygdonienne. Puis, il courba les genoux en regardant Eurôpéia, et il lui ofïrit son large dos. Alors, elle dit aux vierges chevelues :

— Venez, chères compagnes. Réjouissons-nous en nous asseyant sur ce taureau, car, certes, il nous recevra toutes sur son dos, comme une nef. Il a l’aspect doux et caressant ; il n’est point semblable aux autres taureaux ; il semble être doué de l’esprit d’un homme, et la parole seule lui manque.

Elle parla ainsi et s’assit en riant sur son dos. Et ses compagnes s’apprêtaient aussi à monter ; mais, brusquement, le taureau se leva, et il emporta Eurôpéia comme s’il volait, et il parvint rapidement à la mer. Et, se retournant, elle appelait ses chères compagnes en étendant les bras, mais elles ne pouvaient la suivre. Alors, du rivage étant entré dans la mer, il s’éloigna comme un dauphin. Les Néréides, émergeant des flots, l’accompagnaient, assises sur le dos des baleines, et le retentissant Poseidaôn lui-même, apaisant les flots de la mer, guidait son frère ; et tout autour s’assemblaient les Tritônes, habitants de la profonde mer, en soufflant le chant nuptial avec leurs longues conques.

La vierge, assise sur le dos du taureau Zeus, d’une main tenait une des longues cornes, et de l’autre contenait les plis flottants de sa robe pourprée ; et l’onde abondante de la blanche mer en mouillait l’extrémité. Le large péplos d’Eurôpéia flottait sur ses épaules, tel que la voile d’une nef, et soulevait la vierge. Mais elle, déjà loin de la terre de la patrie, elle ne voyait plus ni le rivage, ni les hautes montagnes, mais seulement l’Ouranos au-dessus d’eile, et, en bas, l’imrnense mer. Alors, regardant tout autour, elle parla ainsi :

— Où me portes-tu, divin Taureau ? Qui es-tu ? Comment peux-tu faire cette route avec tes pieds pesants, et comment ne crains-tu pas la mer ? La mer est le chemin des nefs rapides, mais les taureaux redoutent le chemin des flots. Quel doux breuvage, quelle nourriture trouveras-tu dans la mer ? Peut-être es-tu quelque dieu ? mais pourquoi fais-tu ce qui ne convient pas aux Dieux ? Les dauphins ne marchent pas sur la terre, ni les taureaux sur la mer ; mais toi, tu t’élances sur terre et sur mer, et tes pieds sont tes avirons. Si tu t’élevais dans la hauteur de l’air, peut-être même volerais-tu, semblable aux oiseaux légers ! Hélas, ô très-malheureuse ! J’ai abandonné les demeures de mon père, et i’ai suivi ce taureau, et, dans cette navigation étrange, je suis errante et solitaire ! Ô toi qui ébranles la terre et qui commandes sur la blanche mer, viens à mon aide ! Je désire voir celui qui dirige ma course et qui m’emporte. En effet, ce n’est point sans l’aide d’un Dieu que je traverse les routes humides. Elle parla ainsi, et le Taureau aux grandes cornes lui répondit :

— Rassure-toi, Vierge, et ne crains pas les flots marins. Je suis Zeus lui-même, bien que je semble un taureau, car je puis prendre la forme qui me plaît. L’amour que j’ai pour toi m’a poussé à traverser une si longue mer sous la forme d’un taureau, et bientôt la Krètè va te recevoir. C’est elle qui m’a nourri, et tes noces se feront là. Tu concevras de moi d’illustres fils qui seront, parmi les hommes, des Rois porte-sceptres.

Il parla ainsi, et ce qu’il dit fut fait. Et la Krètè apparut, et Zeus, reprenant sa forme, dénoua la ceinture d’Eurôpéia, et les Heures dressèrent son lit. Et celle qui était vierge devint bientôt l’épouse du Kronide, et elle lui conçut des fils, et elle devint mère.



III


Épitaphe de Biôn.



Gémissez avec moi d’une plainte lamentable, ô Vallons, Onde Dôrienne ! Fleuves, pleurez l’aimable Biôn ! Gémissez avec moi, Plantes et Forêts ! Fleurs, exhalez les parfums de vos tiges penchées ! Rougissez tristement, Roses et Anémones ! Hyacinthe, fais parler tes lettres, et inscris plus que jamais sur tes feuilles : — Hélas ! hélas ! un illustre chanteur est mort !

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Rossignols, qui pleurez sous les feuilles épaisses, annoncez aux ondes de la sikélienne Aréthousè que le bouvier Biôn est mort, et que les chants sont morts avec lui, et que la Muse Dôrienne a péri.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Ô Cygnes du Strymôn, gémissez misérablement sur les eaux, et, en gémissant, chantez une plainte lugubre d’une voix semblable à celle de Biôn, quand il luttait avec vous. Dites aux Vierges Oiagriennes, dites à toutes les Nymphes Bistoniennes : — Il est mort, l’Orpheus dôrique !

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Celui qui était cher aux troupeaux ne chantera plus désormais, assis sous les chênes solitaires ; mais il chante des vers lugubres chez Aidôneus ! Les montagnes sont muettes, les vaches errent auprès des taureaux, pleurent et ne veulent plus paître.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Apollôn lui-même, ô Biôn, a pleuré ta mort soudaine. Les Satyres ont gémi, les Priapes se sont couverts de vêtements noirs, et les Aigipans ont regretté tes chants avec des larmes. Les Nymphes des sources pleurent dans les bois, et leurs eaux deviennent des larmes. Ékhô gémit dans les rochers, car elle se taira désormais et ne répétera plus les sons de tes lèvres. À cause de ta mort les arbres ont laissé choir leurs fruits, et toutes les fleurs se sont flétries. Le beau lait ne coule plus des mamelles, ni le miel des ruches, car il a péri dans la cire, étant accablé de douleur. Mais puisque ton miel est épuisé, qu’est-il besoin d’en recueillir un autre ?

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Le dauphin n’a jamais tant pleuré sur le rivage de la mer, le rossignol n’a jamais tant soupiré sur les rochers, jamais l’hirondelle n’a tant gémi sur les hautes montagnes ; jamais Kèyx ne fut accablée d’autant de chagrins à cause de Halkyôn.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Jamais Kèrylos n’a tant chanté avec tristesse sur la mer bleue ; jamais l’oiseau de Memnôn, volant autour du sépulcre, n’a tant pleuré le fils d’Aôs, dans les vallées de l’Orient, qu’on a pleuré la mort de Biôn.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Les rossignols et toutes les hirondelles qu’il charmait autrefois, et à qui il enseignait à chanter, tandis qu’ils se posaient sur les rameaux des arbres, mêlent leurs lamentations, et les autres oiseaux y répondent. Ô Colombes, prouvez aussi votre douleur.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Ô très-regretté ! Qui chantera désormais sur ta flûte ! Qui approchera sa bouche de tes roseaux ? Qui aurait cette audace ? Ils respirent encore tes lèvres et ton souffle. Ékhô elle-même recueille en eux tes chansons. J’offrirai ta flûte à Pan, et peut-être craindra-t·il d’en approcher sa bouche, de peur de n’emporter que le second prix après toi.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Galatéia pleure tes vers dont elle avait coutume d’être charmée, assise auprès de toi sur le rivage de la mer, car tu ne chantais pas comme le Kyklôps, et la belle Galatéia fuyait loin de lui ; mais elle te regardait avec plaisir du fond de la mer ; et, maintenant, oublieuse des flots, elle s’assied sur le sable désert et fait paître les bœufs.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Tous les dons des Muses sont morts avec toi, ô bouvier, et les baisers suaves des vierges et les lèvres des jeunes hommes. Les Érôs pleurent lamentablement autour de ta tombe. Kypris t’aime bien plus que le baiser dont elle embrassait naguère Adônis mourant. Ô le plus harmonieux des fleuves, ceci est un nouveau chagrin pour toi, ceci est une nouvelle douleur, ô Mélès ! D’abord, Homèros t’a été ravi, cette bouche sonore de Kalliôpè ! On dit que tu pleuras de tes ondes gémissantes ce fils illustre, et que tu remplis toute la mer de ta plainte ; et, maintenant, tu pleures de nouveau un autre fils, et tu te consumes en un deuil lamentable. Tous deux étaient aimés des sources ; l’un buvait à la source Pagaside et l’autre à la source Aréthousa. L’un chanta la fille si belle de Tyndaros, et le grand fils de Thétis, et l’Atréide Ménélaos. L’autre ne chanta ni les batailles, ni les larmes ; mais il chantait Pan, et il célébrait les bergers, et il paissait les troupeaux en chantant ; il faisait des flûtes et il trayait les douces génisses ; il enseignait les baisers aux jeunes hommes, réchauffait Érôs dans son sein et plaisait à Aphrodita.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Ô Biôn ! toutes les cités illustres, toutes les villes te pleurent ; Askra te pleure bien plus qu’elle n’a pleuré Hèsiodos ; les forêts Boiôtides te regrettent plus qu’elles n’ont regretté Pindaros ; Lesbos bien fortifiée a moins regretté Alkaios ; la ville de Kèios a moins pleuré son aoide ; Paros te regrette plus qu’Arkhilokhos ; Mitylana répète tes vers plus que ceux de Sapphô. Tous ceux que les Muses ont doués du doux génie bucolique te pleurent ; Sikélidas, qui illustre Samos, est plein de tristesse, et Théokritos parmi les Syracusains ; et moi, je chante la douleur ausonienne, moi à qui les choses bucoliques ne sont point étrangères, que tu enseignas à tes disciples, héritiers de la Muse Dôrienne, nous réservant cet honneur, à d’autres tes richesses et à moi le chant.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Hélas ! hélas ! Les mauves ont péri dans le jardin, et l’ache verdoyante et l’anet fleuri et crépu ; mais ils renaîtront et revivront une autre année, tandis que nous, grands, forts et sages que nous puissions être, une fois morts, nous dormons, obscurs dans la terre creuse, un long sommeil sans fin et sans réveil ! Et toi aussi tu seras enfermé dans le silence de la terre. Certes, il plaît aux Muses que la grenouille chante toujours, mais je ne l’envie pas, car son chant n’est pas agréable.

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Le poison est venu, ô Biôn, jusqu’à ta bouche ; tu as goûté le poison ! Comment est-il arrivé jusqu’à tes lèvres sans s’adoucir ? Quel homme cruel a pu le mêler et te l’offrir sans écouter tes chants ?

Commencez, Muses Sikéliennes, commencez le chant funèbre.

Mais un juste châtiment a frappé tous les coupables ; et moi, dans ce deuil, je répands des larmes et je gémis sur ta destinée. Si je pouvais, comme Orpheus qui descendit dans le Hadès, ou comme Odysseus, ou comme Alkeidas avant lui, j’irais jusqu’à la demeure d’Aidès, et je verrais si tu chantes chez Aidôneus, et j’entendrais ce que tu chantes. Fais résonner pour Perséphona quelque doux chant sikélien. Elle a joué elle-même, en Sikélè, sur le rivage Aitnéen, et elle a su le chant Dôrique. Tes vers ne resteront point non honorés, et de même qu’elle a rendu autrefois Eurydikéia à Orpheus chantant harmonieusement sur la kithare, de même, ô Biôn, elle te rendra à nos montagnes. Ah ! si je savais jouer de la flûte, certes, j’irais pour toi chanter chez Aidès !



IV


Mégara, femme de Hèraklès.


Ma mère, pourquoi es-tu affligée ainsi dans ta chère âme et gémis-tu lamentablement ? La couleur rose qui était autrefois sur tes joues s’est effacée ; pourquoi es-tu consumée de douleur ? Est-ce parce que ton fils illustre endure des misères infinies sous un lâche, comme un lion sous un faon ? Hélas ! pourquoi les Dieux immortels m’ont-ils ainsi accablée d’opprobre ? Pourquoi mes parents m’ont-ils engendrée pour une destinée mauvaise ? Ô malheureuse ! j’ai partagé le lit d’un homme irréprochable, et je l’aimais comme mes yeux, et je le révère et le vénère encore dans mon âme. Nul d’entre les vivants n’a été plus malheureux que lui et n’a subi autant de douleurs et de misères. L’insensé ! avec l’arc que lui donna Apollôn, et avec les traits inhumains des Kères ou d’Érinnys, il a tué ses enfants et arraché leur chère âme, furieux dans sa demeure et tout souillé de carnage ! Et moi, misérable, je les ai vus, de mes yeux, percés par leur père, chose non vue encore, même en songe ; et leur mère n’a pu leur venir en aide, malgré leurs cris répétés, car la mort inévitable les domptait. De même un oiseau se lamente à cause de ses petits qui périssent, car un serpent féroce dévore les nouveau-nés dans un arbuste épais ; et la tendre mère vole autour d’eux en criant, mais elle ne peut venir en aide à ses petits, car elle redoute l’horrible bête. Ainsi, mère malheureuse, pleurant ma chère famille, je courais çà et là, à pas furieux, dans la demeure. Plût aux Dieux que je fusse morte avec mes fils, étendue contre terre, une flèche empoisonnée dans le cœur, ô Artémis, qui règnes puissamment sur les femmes débiles ! Alors, nos parents, nous ayant pleurés, nous eussent déposés, avec de nombreux dons funéraires, dans un même tombeau, et, ayant recueilli nos cendres dans une même urne d’or, nous eussent ensevelis au lieu ou nous sommes nés. Mais ils habitent maintenant Thèbè, nourrice de chevaux, et labourent la terre grasse des champs Aoniens ; et moi, dans l’âpre ville de Hèra, misérable et le cœur consumé de douleur, je ne cesse de verser des larmes. Je ne vois de mes yeux mon époux dans cette demeure que pendant un temps très-court, car d’innombrables travaux l’occupent, errant sur la terre et sur la mer ; et il les endure avec le cœur de fer ou de rocher qu’il a dans sa poitrine. Et toi, comme si tu répandais de l’eau, tu pleures pendant toutes les nuits et tous les jours de Zeus. Aucun de mes proches n’est ici pour me réjouir, car ils habitent tous au loin, par delà l’Isthme couvert de pins, et il n’en est aucun vers qui je puisse, femme malheureuse, me retourner pour consoler mon cher cœur, si ce n’est ma sœur Pyrrha ; mais elle aussi est accablée de douleur à cause de son époux lphiklès, ton fils ; car tous les enfants que tu as conçus, soit d’un Dieu, soit d’un homme, sont les plus malheureux, je pense.

Elle parla ainsi, et de chaudes larmes coulaient de ses paupières sur ses joues et jusque dans son beau sein, tandis qu’elle se souvenait de ses enfants et de ses parents. Et Alkmèna, arrosant aussi de larmes ses pâles joues, gémissait dans son cœur. Et elle dit ces sages paroles à sa chère belle-fille :

— Ô malheureuse dans tes enfants ! Pourquoi ton esprit se souvient-il si tristement ! Pourquoi veux-tu nous désoler toutes deux en rappelant ces douleurs intolérables ? Ce n’est pas pour la première fois que nous les pleurons. Ce que nous souffrons de jour en jour ne suffit-il pas ? Il serait plein du désir de pleurer, celui qui voudrait compter tous nos maux. Mais reprends courage ; c’est d’un Dieu que nous vient une telle destinée ; car je te vois, chère fille, accablée aussi d’une grande douleur, et je te pardonne de gémir, puisqu’on se rassasie même de joie. Je te plains et j’ai profondément pitié de toi, parce que tu partages la triste destinée qui pèse sur nos têtes. Mais que Perséphona et Dèmètèr au beau péplos le sachent ! Et puissent-elles châtier cruellement ceux qui se parjurent ! Tu es aussi chère à mon cœur que si tu étais sortie de mon sein et que si tu étais dans cette demeure ma fille unique, et je pense que tu ne l’ignores pas. C’est pourquoi, ne dis pas, ô mon sang, que je ne prends point souci de toi parce que je pleure plus que Niobè aux beaux cheveux. En effet, on ne peut reprocher à une mère de gémir sur son fils malheureux. J’ai souffert pendant dix mois, en le portant dans mon sein, avant de le voir, et il m’a conduite presque aux portes terribles d’Aidôneus, tant j’ai enduré d’affreuses douleurs pour l’enfanter ! Et, maintenant, il accomplit au loin un nouveau travail, et je ne sais, malheureuse, si je le recevrai encore ici victorieux ou vaincu. Et voici qu’un mauvais songe m’a épouvantée pendant le doux sommeil, et je crains avec véhémence, grâce à cette funeste vision, qu’un malheur ne menace mes enfants. En effet, mon fils Hèraklès a été vu par moi tenant une bêche entre ses mains, avec laquelle il creusait, comme on ferait pour un salaire, une grande fosse à l’extrémité d’un champ fertile ; et il était nu, sans manteau et sans tunique. Ayant achevé ce travail qui servait d’enclos à une vigne, il planta alors la bêche sur le haut du talus et se couvrit de ses vêtements. Et voici que, brusquement, un feu inextinguible jaillit de la fosse profonde, et la flamme immense roulait autour de lui. Il reculait à pas rapides, et, désirant fuir la force terrible de Hèphaistos, il agitait la bêche devant lui comme un bouclier, et de ses yeux il regardait çà et là, afin que le feu cruel ne le brûlât point. Et il me sembla que le magnanime Iphiklès, désirant le secourir, était tombé avant d’arriver jusqu’à lui, et qu’il ne pouvait se relever, mais qu’il restait immobile par terre, comme un vieillard débile que la cruelle décrépitude a fait tomber et qui reste forcément étendu sur le sol jusqu’à ce que, plein de respect pour sa barbe blanche, quelque passant le relève de la main. Ainsi le brave Iphiklès gisait contre terre ; et je pleurais, voyant mes fils sans secours ; et enfin le doux sommeil quitta mes yeux, et l’illustre Éôs se leva. Voilà les songes qui ont troublé mon esprit pendant la nuit. Que ces malheurs se détournent de notre demeure et tombent sur Eurystheus ! Que mon esprit soit ainsi divinateur, et qu’une autre destinée ne s’accomplisse pas !




V


Quand le vent souffle doucement sur la mer glauque, mon esprit timide me tente ; la terre ne me plaît plus et la tranquillité des eaux m’attire ; mais quand la blanche mer retentit, quand l’onde marine se recourbe en écumant, quand les flots sans nombre sont agités, je tourne mes yeux vers la terre et les arbres, et je fuis la mer ; la terre me semble plus sûre, et l’épaisse forêt me plaît où le soufile du vent fait chanter les pins. Certes, le pêcheur mène une dure vie ; une nef est sa maison, son travail est sur la mer, et les poissons sont une proie trompeuse. Moi, j’ai le doux sommeil sous le platane touffu, et j’aime à écouter le murmure prochain de la source qui, sans effrayer mon oreille, la réjouit de son bruit.


VI



Pan aimait Ékhô, sa voisine ; Ékhô brûlait pour un satyre bondissant, et le satyre dépérissait pour Lyda. Autant Ékhô aimait le satyre, autant le satyre aimait Lyda, autant Lyda aimait Pan. Ainsi Érôs les enflammait. Autant chacun d’eux aimait celui qui le haïssait, autant chacun haïssait celui qui l’aimait. Et j’enseignerai ceci à ceux qui sont étrangers à Érôs : — Aimez ceux qui aiment, afin d’être aimés par eux.



VII



L’Alphéios, au delà de Pisa, ayant pénétré dans la mer, roule vers Aréthousa, poussant son onde couverte de rameaux d’olivier ; et, lui portant pour dons de belles feuilles, des fleurs et de la poussière sacrée, il fend profondément les ondes et court sous la mer sans y mêler ses eaux ; et la mer ne le sent point passer. C’est ainsi que l’Enfant terrible, plein de mauvaises ruses, savant en cruautés, Érôs, a pu enseigner, par la force de l’amour, la natation à un fleuve lui-même.

fin des idylles de moskhos