100%.png

Il pleut du sang

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Revue blancheTome XI (p. 321-323).


Il pleut du sang


De partout, on en renifle le parfum.

Pour voir éventrer par les taureaux vingt haridelles, dix mille spectateurs, en une seule fois, coururent à St-Sébastien.

On égorge à Bayonne, et à Nîmes aussi, à Dax. Bientôt, on éventrera dans Bordeaux, pendant que les femmes pâmées regarderont les fesses des banderilleros remuer dans le satin jaune des collants.

Depuis décembre, soixante mille Arméniens furent étripés en Turquie. Les Messageries Maritimes organiseront tout à l’heure des « paquebots de plaisir » capables d’emporter jusque Trébizonde nos boulevardiers désireux de voir le janissaire accrocher aux crocs des boucheries jambes, têtes, seins et ventres découpés dans la viande chrétienne. Il faut conseiller à nos bourgeoises le spectacle des orthodoxes d’Orient circoncis au fil du sabre par le Kurde romantique qui, de la sorte, les consacre à l’Islam. C’est infiniment mieux que la vue d’un taureau traversé pour la huitième fois par l’épée maladroite du matador, et courant, vêtu d’une résille de sang, autour du cirque. À Trébizonde, ou à Orfa, on peut jouir de l’angoisse humaine qui blêmit, on peut s’intéresser aux femmes évanouies, par suite de blessures profondes, soudain réveillées à coup de matraque, puis écartelées par une poigne vigoureuse afin que la semence du violateur se mêle au sang de la victime. Le geste est beau.

On dit l’Asie Mineure dépourvue de voies ferrées. Dommage ! Le train de plaisir ferait de l’argent.

À Stamboul, les banquiers y songent. En passant par Bayonne, Dax, Nîmes, en cueillant les afficionados de Paris et de Tarbes, de Toulouse, le rapide bi-hebdomadaire, qui suivrait la voie de Lyon, Vienne, Buda-Pesth, Constantinople et dégorgerait ces énergiques personnes dans Galata, vaudrait à la Compagnie Internationale des Wagons-Lits un bénéfice énorme. Car les softas ouvrent à coups de bâton les têtes ; les officiers turcs lardent du sabre les femmes réfugiées aux toits des maisons. Par dix, les charrettes, comblées de cadavres, vont se décharger dans le Bosphore. Qui parle encore d’attelages de mules entraînant, sur le sable de l’arêne, les chevaux espagnols réduits à l’état de fressures rougies et de boyaux déroulés. C’est à Constantinople que la corrida compense l’ennui du dérangement. Lagartijo porte le fez, Mazzantini le turban, et leur estocade, du moins, ne frappe plus une brute inconsciente, mais de la véritable, de la réelle angoisse, de la pâleur qui verdit, des têtes où l’agonie vitrifie des yeux pensants.

Et il n’est pas à craindre que les victimes échappent à la spada. Le commandant du navire Sidon, à l’ancre dans les eaux de Stamboul, déclarait avoir pris le soin de poster un contremaître, armé du revolver sur l’échelle du bord, pour repousser tout fugitif que poursuivrait une cuadrilla de morte. Sans aucun doute, ses collègues l’imitent.

Les traditions de la chevalerie française, on le sait, ne désertent pas l’âme noble du corps de la marine.

Et puis notre ami le tzar, lui-même, vient de faire féliciter la Sublime Porte pour cette énergique attitude. Dans ses états, aussi, l’Arménien gêne. Il connaît ces gaillards-là, qui ne méritent point l’intérêt de l’Europe. Avant peu, nous aurons des corridas pareilles à celles de Van, de Zeitoun ou d’Angora, dans les provinces amies du Caucase.

En reconnaissance de l’emprunt si patriotiquement couvert par notre petite épargne, le gouvernement de Nicolas, outre la visite annoncée, se promet d’offrir de pittoresques massacres pour la fin de l’automne.

Les cuadrillas de Cosaques ne le cèdent point à celles qui suivent Guerrita, ou qui opèrent en Anatolie. Eh, les chemins de fer russes sont confortables.

Voilà pour renforcer l’enthousiasme de notre population parisienne si heureuse d’un à-plat-ventre sous les fers du cheval moscovite. Paraisse le tzar : les acclamations vont retentir, doubles, triples, centuples. Le soutien du sultan promet du sang aux narines de France. Que de beaux gestes ! Que de beaux gestes !

Si la honte existait encore, peut-être l’ouvrier de Paris remarquerait-il l’ignominie qu’il va subir en affichant aux yeux du monde, par de l’enthousiasme envers le tzar, sa peur flageolante de la menace germanique.

Comment l’histoire jugera-t-elle ce peuple qui, pour obtenir un knout protecteur, salue d’acclamations délirantes le potentat capable de féliciter les égorgeurs de soixante mille inoffensifs réclamant contre le pillage de la soldatesque turque ? Quelle date aux annales de la France !

Car ils salueront, ils acclameront, ils trépigneront devant le jeune homme à face plate. Modistes, épiciers, mercières, catins et calicots se préparent au grand jour de bassesse. La peur du Prussien affole leur couardise ; et, sur le sol où furent proclamés les Droits de l’Homme, ils crieront leur bonheur d’adorer une bouche qui félicita le Turc du sang humain versé, par massacre, soixante mille fois.

Mieux encore ! Les gazettes apprennent que des officiers russes vont renforcer les défenses de Stamboul, que l’escadre entière de la Mer Noire, ces marins acclamés naguère par la naïveté de Paris, se postent pour empêcher d’agir toute nation désireuse de mettre un terme à la boucherie et à l’extermination d’une race intelligente. Depuis cette haute intervention, les massacres recommencent. Le 16 septembre, six cents Arméniens sont tués dans le vilayet de Karpout. Va, badaud, acclame ton tzar, et puis porte-le sur le trône des Bourbons.

En vérité, les afficionados d’Espagne peuvent te breveter frères.

Voyons, cependant, ce n’est pas possible. Nous sommes quelques centaines à penser différemment. Nous sommes quelques vingtaines armés d’une plume et d’une parole.

Il faut se lever contre cela.

Il faut montrer à l’Époque notre horreur de la duplicité des maîtres. Il faut dire que nous ne sommes pas complices des diplomaties ignobles, capables d’envoyer autour de la Crète des matelots européens pour assister à l’écrasement du faible par le fort, des amiraux pour surveiller seulement la convoitise des nations rivales prêtes à descendre sur la terre d’oppression et à y planter un drapeau. Il faut crier que nous souhaitons l’Allemand, l’Anglais ou l’Autrichien, à Constantinople, plutôt que d’y voir, encore une semaine, le Turc stupide et boucher.

Depuis mai 1453, l’Islam occupe Byzance. Qu’a-t-il fait dans notre Europe chrétienne, dévouée, après tout, pour instaurer le dogme de la Moindre Cruauté. La présence du mahométisme se marque seulement par le pillage, la rapine, les atrocités de la guerre, et la décadence imbécile d’une race qu’abîme son priapisme. Le temps vient de chasser l’intrus. Il faut bannir la Mort de l’Europe. L’idée ne prospère que dans les centres où la vie s’accumule. Au nom de l’idée, favorisons la vie, chassons les fauteurs de la Mort.

On assure qu’au moment où l’ambassadeur de France transmit à la Porte les représentations platoniques que l’alliance de la Russie rendit dérisoires, la réponse du vizir fut qu’en 1871 les Turcs ne s’étaient pas occupés des massacres de Paris pendant la répression de la Commune, et qu’on réclamait la réciprocité d’indifférence. Certes le spectacle n’était pas admirable de ces militaires qui avaient fui sept mois devant les armées allemandes pour venir triompher noblement de pauvres diables dont ils fouillaient les poches et détachaient les montres avant de les aligner contre le mur d’exécution. Mais, chez nous, ces aventures se reproduisent à peine à des intervalles séculaires. On cite la guerre des Albigeois, la Saint-Barthélemy, la Terreur et la Semaine Sanglante. C’est tout.

Les fous ivres, les Montfort, les Charles IX, les Robespierre, les Galliffet ne se manifestent que rarement. En pays d’Islam, ce jeu de tuer devient presque annuel. C’est excessif.

Il conviendrait aussi de penser que les races cruelles vont toutes à la décadence, depuis l’Espagnol afficionado, l’Italien manieur de poignard, jusqu’au musulman qui égorge, et au Chinois qui décapite.

Une race, qui cesse de respecter la Vie, se condamne à mort.

En faveur de la vie, de l’idée, de l’amour social, il faut dresser, contre la Mort, la force féconde des penseurs et des écrivains.

Paul Adam