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Imirce, ou la Fille de la nature (éd. 1922)/Texte entier

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J. Fort, éditeur (p. Frontisp.-283).

Illustrations pour Imirce ou la Fille de la nature

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


ÉPÎTRE DÉDICATOIRE À ZÉPHYRE


J’étais sans chausses, sans habits, sans chemises et sans pain, ma chère Zéphyre, quand je composai cet ouvrage. Il y avait à Clèves[1], capitale de la Westphalie, un serrurier français, nommé Jérôme. Il logeait chez Son Excellence Mme la douairière Fricau[2], femme pleine d’expérience, qui tenait des lits très malsains, pour les garçons serruriers, menuisiers et cordonniers, à cinq liards par tête. Jérôme fut touché par ma misère ; il me proposa la moitié de son grabat, s’accommoda avec l’hôtesse pour deux liards de plus ; il me procura l’avantage de coucher à ses côtés. M. Jérôme, le serrurier, n’était point appétissant ; au risque de faire beaucoup de tort à mon âme dans l’autre monde, et d’être un peu excommunié dans celui-ci, j’aurais préféré la couche délicieuse et les côtés recherchés de Mlle Hus[3].

M. Jérôme avait le bonheur d’être dans les bonnes grâces de Mme Fricau ; elle avait jeté un coup d’œil de sacrement sur ce monsieur, digne d’une duchesse ; aussi, était-il digne de la vieille veuve, qui, en sa considération, nous avait donné un coin distingué de son grenier. Je n’avais pas un sol pour avoir de la chandelle, les modiques journées de mon ami ne lui permettaient point de fournir à cette dépense ; que faire ? j’imaginai, ma chère Zéphyre, ce que tu vas lire.

Mon hôtesse avait un gros chat ; je fis de la bougie avec le matou. J’arrangeai, en conséquence, une planche sur ma table, où, par le mécanisme artificiel de deux morceaux de bois, je fixai la tête du chat à quatre pouces de mon papier ; ses yeux étincelants jetaient une lumière qui m’éclairait parfaitement.

Le matou, qui n’aimait pas à rendre service, comme les grands, s’avisa quelques jours après de fermer l’œil. Il fallut encore recourir à ma pauvre imagination. Le nécessité est la mère des cinq grosses fermes et de l’industrie[4] : je fichai à une petite distance du chat un morceau de bois d’où pendait une ficelle, au bout une balle de plomb ; et quand le matou s’avisait de fermer les yeux, je lui cognais la balle contre la physionomie ; ce qui lui fit perdre bientôt la mauvaise habitude de fermer l’œil. Avec un peu d’exercice, je vins à bout de styler si parfaitement le chat, qu’il tenait la tête raide et fière comme un échevin de Paris qui va en procession faire une neuvaine à Sainte-Geneviève pour avoir de la crotte.

Ce fut à la lueur de cette nouvelle bougie, ma chère Zéphyre, que je composai l’ouvrage que j’apporte à tes genoux. Je l’aurais sans doute perfectionné si mon boulanger n’était venu interrompre mes travaux littéraires. Cet homme effroyable est un vieux mortel, qui ignore absolument le ton de la bonne compagnie ; ses phrases sont d’une tournure qui ne décèle point le génie créateur ; c’est un misérable plagiaire qui copie mot pour mot tous les boulangers de l’univers. Il m’apporte tous les trente jours une feuille périodique que je lis avec autant d’humeur que l’Année littéraire. Juge, ma chère Zéphyre, du ton de ces ouvrages par la production ci-jointe.

MÉMOIRE

Du pain fait et fourni à M. Modeste Tranquille Xang-Xung, par Maître Honoré Durpetri, boulanger à la porte de La Haye, à Clèves.

Du 1er avril 1762.
Liv. S. D.
Un pain d’une livre pâte ferme
0 2 6
Du 3, un pain d’une livre mollet
0 4
Du 7, deux pains à café
0 4
Du 10, un pain de quatre livres pâte molle
0 9
Du 15, idem
0 9
Du 18, un pain d’une demi-livre pâte molle
0 2
Du 20, un pain de quatre livres pâte ferme
0 8
Du 25, un pain de quatre livres bis blanc
0 6 6
Du 27, un pain à café
0 2
Du 30, un pain de deux livres
0 5
___________
Total  2 12 0

Qu’il est étonnant, ma chère Zéphyre, que les honnêtes gens n’aient point de crédit chez les boulangers ! Le premier de mai, M. Durpetri vint me demander de l’argent avec le ton d’un homme qui en voulait. Je dois donner, me dit-il, une garniture de blonde à Mme Durpetri ; dans notre métier nous sommes comme les procureurs, nous avons de grands travailleurs chez nous ; tandis que nous n’y sommes pas, on peut mettre la main à la pâte. Si je ne donne pas une garniture à Mme Durpetri, mon front sera aussi chaud que notre four ; il ne faut qu’un moment pour cela, et vous voyez que si ma femme manquait de vertu, je serais accablé d’ennui, et couvert de honte, à cause que j’aurais de la vertu tout seul.

Je parlai poliment à M. Durpetri ; je n’injurie point mes créanciers, c’est un talent réservé à la grandeur. Après beaucoup de raisonnements qui n’aboutissaient à rien, car je n’avais point d’argent, le boulanger, frappé de ma misère et de ma stupidité, me dit : « À quoi diable vous amusez-vous à noircir du papier ? j’aimerais mieux barbouiller des roues de carrosse : un métier qui ne nourrit pas son homme ne vaut point le gros son de ma farine, déchirez votre plume, laissez les hommes, ne songez pas à les corriger, la plupart ont besoin de rester sots, pour se croire heureux dans ce monde et dans l’autre. »

Cet homme, me prenant sans doute pour un chanoine de Notre-Dame, me fit des questions aussi naturelles que celles qu’on pourrait faire aux lâches soldats du Pape[5]. « Monsieur, me dit-il un peu rudement, pourriez-vous, par hasard, remuer le bras ? — Oui, assurément, lui dis-je. — Bon, bon ; pourriez-vous aussi lever le pied à une certaine hauteur ? — Oui, je trouve cela encore possible. — Eh bien… allons, levez le bras, haussez le pied. » Je fis l’un et l’autre ; les âmes honnêtes ont de la complaisance pour leurs créanciers.

Non content de ces questions, M. Durpetri me fit recommencer et répéter cinq à six fois cet exercice : alors il prit un manche à balai, me fit exécuter toutes les figures d’un homme qui bêche la terre. Satisfait de mes progrès, il me dit : « Bravo, suivez-moi, et je vous donnerai quittance. »

Mon boulanger me conduisit dans son jardin, et, me montrant la terre, il me dit : « Voici une bonne mère, elle nourrit tous ses enfants, caressez-la avec cette bêche, en remuant simplement vos bras, comme vous avez fait avec le manche du balai, le pain ne vous manquera jamais, et de la vie vous ne devrez rien aux boulangers. »

Je travaillai huit jours dans le jardin de M. Durpetri ; le samedi il me rendit le mémoire quittancé, et me crachant tout le latin qu’il avait retenu, il me dit : Disce, puer, virtutem, ex me, verumque laborem.

Cette semaine, occupée si utilement, me donna du goût pour le travail. J’admirais la nature, qui avait pourvu si abondamment aux besoins des hommes, en leur fournissant des bras. Frappé de cette attention, je me prosternai à terre et je m’écriai : « Ô Providence féconde, que tu aimes les mortels ! Comment, je n’ai qu’à remuer les bras, et rien ne manquera désormais à ma félicité ! » Je travaillai encore quelques jours chez le boulanger. Le hasard me procura la connaissance d’une dame française, qui m’offrit vingt arpents d’une terre inculte et une chaumière délabrée ; je courus habiter cette paisible retraite, et j’y trouvai ma subsistance. Un libraire d’Amsterdam, qui n’était point de ces durs libraires hollandais, m’envoya quelque argent pour acheter deux vaches, qui fournirent abondamment à mes besoins. Enchanté de mon nouvel état, jaloux de te faire part de mon bonheur, je t’écrivis, ma chère Zéphyre : « ô doux objet, que l’univers connaisse ton cœur ; il sera toujours plus cher à mon âme que ta beauté éclatante ».

Te souvient-il, Zéphyre, du moment fortuné où nos cœurs s’entr’ouvrirent ? Une tante avare et détestable t’appela du fond de la province à Paris ; son infâme avarice te sacrifia dès l’âge de quinze ans à l’inepte passion d’un riche publicain. Ce fermier t’accabla de richesses, de biens et de ses feux impudents : ton cœur, qui n’avait connu que l’innocence, gémissait dans ses bras coupables ; nous nous trouvâmes par hasard à Versailles ; tes yeux rencontrent les miens, une forte sympathie lia nos âmes, l’heure d’aimer te rendit sensible, tu me donnas ton cœur, tu reçus le mien : dans les moments délectables que je passais avec toi, je te parlais sans cesse des délices de la vie tranquille ; j’osai te la peindre au milieu du faste et des richesses de tes appartements. Ces images délicieuses pouvaient-elles s’imprimer dans ton âme ? Oui, tu m’aimais, ton goût était le mien, et tes désirs longtemps avant hâtaient l’instant de jouir de ce sort enchanteur.

Je quittai Paris, où le fanatisme me poursuivait ; je restai quelque temps chez un peuple dur, indigne des caresses de la nature ; aussi leur a-t-elle refusé ses bienfaits. Des hommes d’or et de boue, qui ne connaissent d’autres gentillesses que l’intérêt, peuvent-ils lui appartenir ? Je quittai ce pays barbare ; je vins me fixer sur ces bords isolés, où vingt arpents de terre, une chaumière obscure, une bêche, un ruisseau, sont tout mon bien. Je t’écrivis, ô fille aimable ! de venir embellir ce séjour ; tu n’y trouveras d’autre trésor que mon cœur ; je ne posséderai d’autres richesses que le tien : tu baises ma lettre, et tu t’arraches à l’instant des bras du publicain ; tu oublies la vie voluptueuse et inutile de la capitale ; tu voles dans ce coin heureux de la terre, où tu dois trouver ton amant et le bonheur.

À cent pas de ma chaumière, tu m’aperçois couvert d’une grosse étoffe, une bêche à la main, cultivant un champ encore ingrat. Je songeais à toi en ce moment, je comptais les minutes qui devaient précéder ta lettre ; c’était le lendemain que je devais la recevoir, et tu étais déjà arrivée ; tu sors subitement de ta voiture et, malgré la richesse de tes habits, tu te précipites dans mes bras, tu répands des larmes, ce sont celles de ton cœur, mes lèvres reconnaissantes les recueillent sur tes belles joues ; je te serre tendrement : c’est Zéphyre et la félicité que je fixais pour toujours dans mes bras.

Tu entres avec joie dans ma cabane obscure ; sa pauvreté ne refroidit pas tes transports, tu ne cherchais que mon cœur. La simplicité qui te frappe sous ce toit rustique est celle d’une âme qui est à toi : tu vois ma garde-robe étalée sur un bâton, une méchante paire de souliers, des chausses délabrées, deux chemises, une vieille perruque, qui, dans ses jours naissants, n’a jamais bien été qu’à l’air de mes souliers : quelques livres, une plume mal taillée, des bribes de papier, voilà les richesses de ton amant, mais il a ton cœur.

Nous soupons : ô Dieux ! c’est avec Zéphyre que je soupe ; nous élevons nos mains pures au Ciel ; il nous écoute toujours, puisqu’il nous a réunis ; du pain, des fruits, voilà les noces que ton amant t’apprête ; je t’embrasse, nous nous promettons une tendresse éternelle. Le Dieu de la Nature bénit nos saints nœuds. Je te conduis vers une couche que la candeur habitera désormais avec toi ; deux pieds de bois la soutiennent, un sac rempli de feuilles sèches est le trône tranquille de nos plaisirs ; ta tête repose sur mon sein, tandis que, dans un songe enchanteur, je cueille les lys et les roses que l’Amour a répandus si abondamment sur tes appas.

L’aurore paraît, elle t’éveille, tu souris de te retrouver dans mes bras, un songe t’en avait assurée ; ton cœur, pour la première fois, est enchanté que tes songes ne soient plus trompeurs ; tu te lèves, je vais te montrer nos richesses ; ce sont deux vaches, que je remets à tes soins. Nous partons pour la ville voisine, tu vends tes habits précieux, tu troques les autres contre des vêtements simples. La magnificence des premiers cachait tes appas, les derniers te les rendent ; as-tu besoin d’autre parure que tes charmes ? Je cultive pour toi d’innocentes fleurs, les vents favorables de Paphos verseront sur leurs calices le baume et l’encens qu’on offre au Dieu qui nous enflamme ! que ces bouquets sentiront bon ! ils auront l’odeur délectable de ton cœur. Douces fleurs ! baume de la nature ! que vous serez heureuses ! vous ornerez le sein délicieux de Zéphyre, ma main vous arrangera autour de son corset ; semblables à la robe légère du printemps, les zéphyrs vous agiteront, mais son beau sein ne s’agitera que pour moi.

Tu es déjà accoutumée dans ma chaumière, tu n’as plus de désirs ; nous nous possédons ; échappée des bras d’un sultan orgueilleux, tu ne gémis plus sur les coussins d’or de la richesse ; tes doigts, qui n’avaient touché que des roses, ne sont point étonnés de presser les flancs d’une vache pour en extraire le lait : j’en goûterai, cet espoir a déjà payé tes peines.

Tandis que je suis à défricher mon champ, tu prépares notre nourriture ; à neuf heures, tu accours, tu souris, tu vas me revoir. Dans une corbeille de jonc que nos mains ont formée, tu m’apportes du pain et des fruits ; tu viens me les offrir comme la récompense de mon amour et de mon travail… Assis sous l’ombre du même hêtre, nous mangeons ce pain ensemble ; qu’il est savoureux ! c’est Zéphyre qui l’a fait, et Zéphyre est à mon côté.

Tu retournes à la maison, en regardant à chaque instant derrière toi ; tu marches avec lenteur, jusqu’à ce que tu m’aies perdu de vue. Le corps nonchalamment appuyé sur ma bêche, mes yeux suivent tes pas ; je te vois encore, je te perds, je te revois ; une colline plus haute te montre encore à mes yeux et te dérobe enfin à mes regards ; à midi je reverrai Zéphyre : cet espoir ranime mes forces, je reprends mon travail.

Sans le secours de ces magnifiques babioles qui enrichissent Julien Leroi[6], je t’appris à connaître le cours d’un astre que tu redoutais à Paris. Dans le court espace du temps qui s’envole, nous n’avons que deux instants qui nous intéressent, le midi et le soir ; moments désirés qui doivent me ramener dans tes bras ; je t’ai montré que le soleil paraissait à midi sur le seuil de la porte de notre chaumière, que le soir ses rayons courbés annonçaient le retour de la nuit ; mon travail est l’aiguille d’un cadran qui trace sur mes sillons le temps où je vais te revoir ; j’avance, je découvre notre demeure, et je t’ai déjà vue ; j’arrive, tes bras sont ouverts ; Zéphyre, que nous sommes heureux !

Sur un simple tréteau tu as posé la soupe que tes mains appétissantes ont apprêtée ; nous bénissons le ciel de notre riche médiocrité et de notre amour, le plus grand de ses bienfaits ; tes charmes assaisonnent les mets que tu me présentes ; c’est pour nous aimer davantage que nous prenons cette salutaire nourriture. Le soleil est arrivé au pied du tréteau, c’est le moment qui me rappelle au travail. Je pars, je suis triste, mes derniers regards restent sur toi, je ne puis prononcer qu’à ce soir.

Le soleil change chaque jour le moment de son coucher, ton impatience compte les minutes ; tu te trompes toujours, et c’est pour me rejoindre plus tôt. Je crois voir ses derniers rayons te ramener à mon champ. De loin j’ai déjà vu une ombre descendre de la colline ; je suis ému, je veux m’appuyer sur ma bêche pour mieux fixer l’objet, m’assurer si c’est toi : tu approches, je te reconnais, ma bêche tombe, mon travail est fini, mes bras fatigués s’ouvrent encore, mais c’est pour les délasser en les entrelaçant dans les tiens. Je reviens avec toi, nous marchons lentement ; pourquoi cette lenteur, Zéphyre ? ne souperons-nous point ensemble ? ne serai-je point toujours avec toi ?

Un repas frugal est bientôt pris ; nous allons dans le bois : tu chantes ; Philomèle, qui connaît ta voix, te répond déjà ; il t’attendait, il sait l’heure où tu viens chanter, rival tendre, il t’accompagne, non pour embellir la douceur de ta voix, mais pour l’ajouter à la sienne ; tu l’as vaincu, il est glorieux ; tes chants mélodieux ont enivré mon âme, le feu de tes accords a remué ma veine, je compose une chanson aussi gaie que ton cœur ; l’écho la répète, et les bois retentissent de mes vers et de nos feux.

Que tu m’intéresses, Zéphyre… tu gémis… je tremble… Dieux ! quelle pâleur se répand sur ton teint ! la mort… va-t-elle m’ôter la vie avec tes jours ! La douleur t’arrache des cris, que la douceur de tes humides regards veulent rendre moins sensibles à mon cœur… Ciel ! je vais perdre Zéphyre… Ô Dieu de la nature, ne l’as-tu faite si belle et si constante, que pour la montrer un instant à ma flamme !… Ô jour heureux !… quelle joie ineffable enchante mon âme ! tu viens de mettre au monde un tendre fruit de nos amours ; c’est ton image, j’y reconnais ces traits que ta beauté a gravés dans mon cœur, je l’embrasse mille fois, cette chère fille, c’est Zéphyre multipliée… Comment, tu n’es pas seule dans mon cœur, tu te plais de voir mon âme partagée, tu t’applaudis de ces nouveaux sentiments ? Zéphyre, à ta joie, je reconnais une mère.

Voilà, chère Zéphyre, l’histoire de nos cœurs ; que la simplicité et l’ardeur de nos jours sereins passent comme les plus longues journées de l’été, pour revenir encore ! Puissions-nous les voir ainsi pendant soixante automnes ; après cet âge, finir au premier printemps, comme Philémon et Baucis !

Ô bonheur ! ô félicité que j’ai cherchée si longtemps, je ne vous dois pas à Jean-Jacques, au sage Adisson, au fou de Pascal, ni au frère Croiset de la Compagnie de Jésus ; c’est à toi seul que je la dois, brutal Durpetri, dont la voix baroque et barbare a servi d’organe, à la nature. Ô mon boulanger, ô mes bras, que je vous ai d’obligation ! ô intelligence, dans laquelle je cherchais mon bonheur, que m’avais-tu inspiré ? quel bien-être pouvais-tu m’offrir dans l’arrangement bizarre de quelques rimes stériles et ingrates ? L’exil, l’emprisonnement et la haine des sots ont couronné mes premiers vers.

Chenilles de Versailles, vers-luisants de Paris, gros limaçons de province, aurez-vous le génie de jalouser mon bonheur ? Vos cœurs, agités par l’intérêt ou la faveur, le cherchent en vain dans ces palais somptueux, dans ces spectacles puérils, dans ces coteries plates et tumultueuses ; remuez vos bras, refluez dans les campagnes ; c’est dans le cœur de ces hommes rustiques que vous trouverez le bonheur ; rapprochez-vous de la Nature, répondez à ses vœux, remuez vos bras, et vous verrez naître aussitôt le jour de la félicité.

Ô chère Zéphyre, c’est à tes pieds que j’apporte cet ouvrage : je le consacre à tes charmes, et le nom de Zéphyre sera pour lui comme l’éclat naissant d’un beau matin qui annonce une belle journée.

Je suis,

Chère Zéphyre,
Ton ami,
Modeste-Tranquille-Xang-Xung.

Edertal, près de Berlin,
ce premier mai 1765.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Vignette

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


MON ÉDUCATION
ET CELLE DE MA COUSINE SOPHIE




PRÉFACE


Longtemps après le sage Confucius, il parut à la Chine un philosophe éloquent, dont les idées grandes, petites et extraordinaires ne pouvaient entrer dans la tête de personne, ni rester dans la sienne.

Cet homme était Européen ; dès sa brusque jeunesse, il s’était fatigué à galoper après les chevaux qui sortaient de Genève ; plus âgé, il s’était noirci l’âme en donnant des leçons de vertu aux belles filles du Valais ; enfin, après avoir polissonné longtemps dans les montagnes de Savoie, il eut le bonheur d’être parfaitement éduqué par un prêtre irlandais qui avait oublié son catéchisme.

Ce sage s’endormit un jour à l’ombre d’un buisson. L’amour-propre marchant à quatre pattes, vint lui apporter un miroir ; il se regarda dans cette glace trompeuse. Honteux de se voir juché sur deux pieds comme ses semblables, il les quitta avec fierté, et vint gagner à quatre pattes les bords glacés de la Russie.

Il s’arrêta vis-à-vis de la presqu’ile de Kamtschatka[7]. La misère, le froid et la faim allaient moissonner les jours savants du philosophe, lorsqu’il rencontra un ours blanc. L’animal, frappé de l’allure du nouveau sauvage, s’arrêta ; le feu de la vérité qui brûlait sur les joues de cet homme extraordinaire amollit le cœur de la brute ; ses yeux cruels s’adoucirent, et l’habitant des neiges vint déposer sa férocité à ses pieds.

Les caresses de l’ours, l’intelligence de ses gestes aussi expressifs que le langage le plus éloquent, furent entendus du philosophe. Il se mit sur le dos de l’ours, et se livra tranquillement à son instinct éclairé. L’animal, glorieux de porter Jean-Jacques, traversa la mer glaciale ; tantôt il nageait sur ces eaux froides, tantôt il marchait légèrement sur les glaces. Après quelques jours de chemin, ils arrivèrent dans l’île des ours blancs.

Les ours habitants de cette île sont avantagés d’un instinct supérieur à la petite raison humaine qui fait des progrès si lents chez les hommes. Ces animaux furent transportés de joie en voyant un homme rendre un hommage aussi vrai à leur allure naturelle. Pour le rendre plus semblable à eux, ils le léchèrent si parfaitement, que le philosophe fut le plus élégant quadrupède de l’île. Ce fut dans le commerce des ours blancs que Jean-Jacques puisa cette grande philosophie, l’étonnement de l’humanité ; ce fut là qu’en suivant l’éducation des jeunes ours, il prit les premières connaissances de cette brillante manufacture de pendules à deux pieds, qui devaient produire les Émiles et des hommes.

Le philosophe, jaloux de se rendre extraordinaire, proposa une nouvelle marche aux ours blancs ; leur prouva par trois cent soixante et quinze paradoxes la nécessité de marcher à deux pieds. Il y a sous la voûte qui vous couvre, leur dit-il, des animaux aimables, légers, inconséquents, qu’on appelle Français ; ils ont parmi eux des savants, des vieux seigneurs, des fermiers généraux, qui ne sont guère mieux léchés que vous. Un peu avant le règne de François ier, ces animaux, infiniment petits de tête, se sont avisés de se redresser sur leurs deux pattes de derrière ; cette nouvelle allure leur a donné un peu de considération dans ce monde, et l’avantage d’être impertinents chez l’étranger. Imitez ces jolis animaux, les Anglais, les Allemands, les Suisses et toutes les nations les copient ; copiez-les aussi ; vous réussirez peut-être mieux que toutes les nations, si vous pouvez être moins ridicules que toutes les nations.

Pour engager plutôt les ours à marcher un peu mieux que les Présidents de Toulouse, qui ont sacrifié l’innocent Calas, le philosophe suisse leur dit : « J’ai tourné longtemps à Paris dans le tourbillon de la bonne compagnie de quelques citoyens de Genève, qui vendaient de mauvaises montres à répétition et de bons paquets de Faltra ; je les régalais quelquefois de concerts italiens. En cherchant de la bonne musique sur les boulevards, j’ai rencontré de vos frères qui marchaient à deux pieds ; il est vrai qu’ils tenaient, comme les Suisses, les pieds en dedans ; mais, en revanche, ils faisaient la révérence comme les gens du Marais, et l’exercice à la prussienne aussi bien que le guet à pied de Paris. »

Le système du philosophe ne fut point goûté ; les ours blancs, accoutumés depuis la création à marcher tout naturellement à quatre pattes, ne voulurent point changer leur marche. Les lettrés du pays lui dirent : « Frère, la sagesse est une pierre tombée du ciel ; en tombant, elle s’est brisée en mille pièces : vous croyez peut-être avoir tous les morceaux de la pierre, vous vous trompez ». Pour nous, que la nature à avantagés d’une vue fine et perçante, nous ne voyons au travers de vos paupières malades que quelques grains de poussière tombés dans vos yeux ; l’œil vous en cuit, vous aurez beau le frotter, vous ne verrez pas plus clair que les autres dans les profondes ténèbres qui enveloppent ce globe. Plus sages que les rabbins et les docteurs, tâchez de faire sortir cette poussière de votre œil, et songez toujours que cette pierre céleste n’a jamais existé en entier sur la terre, et qu’il faut être parfaitement insensé pour se flatter d’être parfaitement sage.

Le philosophe se croyait trop éclairé pour se rendre à la logique des ours blancs ; il quitta ses chers frères ; le portier de l’Académie le transporta sur son dos dans l’île de Robinson Crusoé, où il bâtit son collège pour l’éducation des garçons menuisiers, des paysans et des princes. Ce fut à cette fameuse école que mes ancêtres furent élevés. Mon grand-père, mes oncles, mes tantes et surtout ma cousine Sophie, y avaient puisé abondamment les principes de son inconcevable philosophie.

Mon grand-père, qui aimait tendrement ses petits-fils, se chargea lui-même de mon éducation. Dès que je sortis du sein maternel, il me mit sur la paille ; la nuit je pissais dans la paille. Le bonhomme était enchanté des progrès de mon éducation, lorsqu’il voyait que j’avais la paille collée au derrière. Cette paille, disait-il, doit étouffer dès le berceau les premiers feux de l’amour-propre, et mon fils fera un jour un homme, s’il se souvient d’avoir été élevé avec la paille au cul.

Mon grand-père, guerrier comme un marchand d’images, n’avait pas peur des cloportes, des hannetons et des perce-oreilles. Pour me rendre inébranlable à l’aspect des pattes d’araignées, il en apportait par poignées sur mon berceau. Je jouais avec elles, comme le jeune Hercule avec les serpents. Il est essentiel, disait mon précepteur, qu’un enfant n’ait point peur des pattes d’araignées ; c’est un défaut d’éducation dans les belles dames de Paris, que leur aversion constante pour les vieillards, les ours et les araignées. Pour seconder les leçons de mon grand-père, ces insectes venaient ourdir leurs toiles autour des dentelles de mon béguin.

Mon grand-père était fort laid, l’âge avait encore ajouté à la nature. Pour m’apprivoiser avec les masques, il m’offrait trente fois le jour sa face monstrueuse. Je me fis insensiblement à la laideur de mon grand-père, je le trouvai beau comme un ange. Cet enfant, disait-il, se fait à ma physionomie ; il n’aura point peur des masques, il les trouvera toujours beaux, et c’est un agrément de voir toujours de beaux masques. Les masques sont très conséquents à la société ; tous les hommes en portent ; il est donc essentiel que les enfants se familiarisent de bonne heure avec les masques.

Pour accoutumer mes yeux au feu de la Saint-Jean et aux lanternes obscures de Paris, mon grand-père battait le briquet à chaque demi-heure devant mon berceau ; et pour me faire au bruit de cette ville immense, il frappait sur une vieille marmite. « Mon fils, disait-il, sera un homme, il traversera les rues de la capitale sans être incommodé du bruit des chaudronniers ; » sans la vieille marmite, mon éducation était manquée ; les chaudronniers, les crieuses de vieux chapeaux et M. Le Kain me devenaient insupportables.

Aussitôt que les dents commencèrent à me percer, au lieu d’un hochet, mon précepteur me donna des chiffons de papiers où l’on avait façonné des macarons. Cette précaution était sage ; les grelots, les hochets font un tort considérable à la société ; ces instruments sont la cause que la plupart des hommes n’ont plus de dents à quatre-vingt-dix ans.

Mon grand-père m’apprit à marcher la nuit, et à me casser le nez sans chandelle ; il trouvait surtout la dernière instruction merveilleuse pour me préparer sans frayeur aux spectacles des hémorroïdes et aux lunes de ma femme ; c’est, disait-il encore, la meilleure éducation qu’on puisse donner aux enfants ; par là on leur apprend à se passer de chirurgiens, des quinze-vingts et de bougies.

Mon précepteur avait remarqué que mon cousin Bernard était un poltron. Comme il voulait faire de moi un Richard-sans-peur, il me dit[8] : « Mon ami, tu es gourmand, tu aimes prodigieusement les gâteaux ! Veux-tu gagner un gâteau ? va-t-en porter à minuit de la bouillie chaude à ce pendu accroché à l’entrée du village. » Je balançai un peu à cette proposition ; et quoique déjà familier avec le masque de mon grand-père, celui du pendu, un peu serré du bas, me paraissait trop effroyable. Cependant l’envie de dévorer un gâteau me fit accepter le marché. Tandis qu’on faisait la cuisine du pendu, un domestique avait couru à ce triangle irrégulier, et s’était couché sur l’un des angles. Je portai la panade dans un vaisseau au bain-marie, je l’offris toute bouillante au pendu. Le domestique, stylé, me dit : « Chien d’étourdi, tu me brûles la gueule, ta bouillie est bien chaude. » Quoique je crus que c’était le pendu qui parlait, je n’en fus pas effrayé, j’avais vu le masque de mon grand-père, je répondis sur le même ton : « Coquin, tu n’as qu’à souffler. » Le domestique alors se découvrit, me complimenta sur ma fermeté. Je revins à la maison, mon grand-père m’embrassa, et me dit : « Cher Émile, tu réponds à mes vœux, tu n’auras pas peur des pendus et des araignées, tu seras un homme, et ton cousin Bernard un poltron. »

Devenu plus grand, mon précepteur m’apprit à peindre sans principes et sans maître ; nous peignions la nature telle qu’elle s’offrait à nos yeux. Ce que j’attrapais le mieux, c’est que quand je trempais mon pinceau dans l’eau claire, je peignais parfaitement de l’eau claire ; les oiseaux s’y trompaient, comme aux raisins de ce fameux peintre de l’antiquité.

À quinze ans, on m’endoctrina du métier de menuisier ; malgré mon application chez maître Jacques, je n’appris jamais qu’à faire des chevilles ; il m’a resté une si forte teinture de cet art, que j’en fourre dans la prose, dans la ponctuation, et surtout dans les vers.

À vingt-trois ans, il fut question de me trouver une femme. Mon grand-père voulait me donner Mlle Desmarets, née demoiselle, fille du bourreau d’Étampes, belle-sœur de messire Charles Samson, bourreau de Paris. La demoiselle était assez jolie. Le bonhomme, en faisant ce mariage, avait ses raisons ; il attendait des services de mon futur beau-père. Depuis soixante-dix ans que mon grand-père existait, il avait mérité mille fois d’être pendu, et cela parce qu’il jouissait tranquillement de cinquante mille livres de revenus ; il ne pouvait ignorer sa malheureuse destinée, il avait lu cent et cent fois sa sentence dans son philosophe. Pour empêcher mon précepteur de conclure un mariage si sortable, je me sauvai chez un oncle, qui avait aussi été élevé dans les principes de la philosophie des ours blancs.

En entrant, mon oncle se plaignit de son fils, qui était depuis deux ans à Paris. « Ce monstre, dit-il, dépense dix mille écus par an ; » c’était précisément à cause que mon cousin dépensait dix mille écus, qu’il était un monstre aux yeux de mon oncle, « Oui, disait le bonhomme, j’ai demeuré six ans à Paris, je ne coûtais que dix-huit cents livres à mon père. — Mon cher oncle, lui dis-je, comment étiez-vous habillé ? — Très bien ; c’était ta grand’mère qui se chargeait de ce soin. — Vous aviez sans doute un habit de drap uni, la veste et les culottes pareilles ? Voilà comme les pères et mères habillent ordinairement leurs enfants ; c’est le premier portemanteau qu’un provincial apporte à Paris. — Eh bien, que dira ce crâne, cela n’est-il pas solide ? — Assurément, cela est bon pour la durée ; mais ce n’est pas le ton : il faut des habits de goût, des modes, des… — Avec dix mille écus, dit le bonhomme en m’interrompant, on a bien des habits… Ton cousin a tort. — Pas du tout, c’est vous, mon cher oncle. — Comment ! j’ai tort ? comment un bec jaune comme toi voudra faire la barbe à un homme de mon âge ? Tu as beau plaider sa cause… les libertins s’entendent… Mon fils peut vivre à meilleur compte. — Certainement il peut vivre dans la rue de la Harpe, à l’auberge des Auteurs, occuper un appartement élevé comme ces messieurs, faire raccommoder vingt fois ses vieux bas, voir la bonne compagnie du port au bled, se façonner l’esprit avec Mamselle Nanette Dubuc et Jérôme de la Grenouillère… Ne voyez-vous pas que la dépense que fait mon cousin lui procure la connaissance du beau monde, où il prendra de bonnes et mauvaises impressions, fera quelques sottises sur le bon ton, sera perfide avec grâce, trompera toutes les femmes, se battra avec honneur, dissipera son argent, et quand il sera marié, il réfléchira sur les égarements de sa jeunesse, en plaisantera, et deviendra sage comme un Français. »

Le bonhomme n’entendait pas la marche de notre siècle. « Comment, dit-il, avec humeur, mon fils a des maîtresses ? — Tant mieux, il ne fera pas un sot mariage ; les filles entrent aujourd’hui dans l’éducation et dans la police ; il en faut nécessairement dans les grandes villes et aux jeunes gens pour les déniaiser plus tôt. — Je n’avais point de maîtresse, répondit froidement mon oncle ; c’est sans doute ce qui a été cause que j’ai épousé ma femme qui m’ennuye furieusement ; c’est un fardeau que j’enrage d’être contraint de traîner. — Ah, mon oncle, croyez-moi, laissez la liberté à mon cousin, ne suivez pas les principes de votre philosophe ; la nature est plus sage que lui, elle parle bien mieux au cœur des Hollandais.

« Cette nation sage, qui ne s’est pas encore avisée de faire des traités d’éducation, est si persuadée que la jeunesse a un temps à passer, qu’un Hollandais demande toujours avant de marier sa fille, si le garçon qu’on lui propose a fait des sottises, ou jeté ce qu’on appelle la gourme ; parce qu’ils savent qu’il y a un temps dans la jeunesse, où tous les hommes font des sottises. C’est la gourme de l’âme ; elle attaque le cœur et l’esprit des jeunes gens, comme la teigne et la petite vérole attaquent le corps. Quelques personnes en sont mêmes marquées toute la vie. Nos Français, par exemple, qui ont le secours des éducations les meilleures possibles, ne deviennent sages que vers quarante ans ; on serait honteux dans notre nation de l’être avant cet âge. Notre gourme française est plus douce, mais plus lente à pousser, c’est la petite vérole d’hiver ; votre philosophe n’en garantira point son Émile ; son livre est tout au plus le secret de l’inoculation. »

J’allai saluer ma tante, je trouvai ma cousine Sophie. Cette fille se faisait adorer de tous ceux qui la voyaient ; son père et sa mère la veillaient si attentivement, que personne n’avait encore osé lui déclarer les sentiments qu’elle inspirait ; et le cœur sensible de ma cousine n’avait fait que soupirer. J’étais le premier homme qui parlait librement à Sophie ; je lui dis des douceurs, et quoiqu’elle fût la nièce de mon père, je ne trouvai point d’obstacle à l’aimer.

Comme j’étais persuadé que ma cousine ne pouvait être sage qu’après avoir jeté sa gourme, je sentis du goût à hâter son avancement. Après quinze jours de soins, pour nous rapprocher encore plus près, nous sautâmes tous deux à pieds joints les degrés de la consanguinité : je couchai avec ma cousine. Une femme de chambre, qui n’avait pas encore atteint l’âge de l’instruction, mais qui savait se rendre utile comme les bonnes femmes de chambre, nous couvrit du voile de la discrétion : depuis trois semaines, je partageais la couche délicieuse de ma cousine.


Illustrations pour Imirce ou la Fille de la nature

Le diable, qui ne dort jamais, à ce que disent les Capucins, veillait pour notre malheur. Il s’avisa, le jour de la Pentecôte, d’inspirer à ma tante l’envie de faire ses dévotions. C’était un usage, que ma cousine devait faire son bon jour quand la mère avait envie de faire son bon jour. À quatre heures du matin, Madame entra chez sa fille, nous dormions profondément. La vedette, c’est-à-dire la femme de chambre, nous imitait. Ma tante fut vivement étonnée de me voir dans les bras de sa fille. La vieille sorcière ne fit point de bruit, elle descendit doucement, et fut conter cette aventure à mon oncle.

Le philosophe accourut en chemise dans l’appartement de sa fille ; à son aspect, ma cousine s’évanouit. Mon oncle, armé d’un bâton, me le fit tomber dix ou douze fois un peu lourdement sur les épaules. Je sautai sur mon épée ; je la tirai ; ce brave gentilhomme n’avait jamais vu briller que les lames de couteaux ; la longueur de l’instrument le fit trembler, il se crut mort, il cria au meurtre. Les domestiques accoururent au bruit. Ma tante, pour mieux se disposer à la sainteté du jour, vomissait mille horreurs ; dans ce moment, les préceptes de Jean-Jacques furent en confusion : l’humeur, la rage nageaient sur les leçons, les sentences. Les deux Émiles, mâle et femelle, étaient deux démons.

Mon oncle vint derechef pour frapper sa fille ; je parai le coup, je le menaçai, il recula ; il fit bien, je l’aurais enfilé, s’il eût touché ma maîtresse ; les beaux préceptes de mon éducation ne tenaient pas contre les dangers de Sophie. Hélas ! pourtant, quelle éducation, ou plutôt quels fruits ! j’avais déshonoré ma parente et j’allais plonger mon épée dans le sein de son père.

Mon oncle, avec les lumières de la nouvelle éducation, était un imprudent de rendre ses domestiques témoins de la honte de sa fille : mais, dira-t-on, il n’est point aisé de se posséder dans ces moments ? l’histoire de mon oncle, sa brutalité, arriveraient à tous les pères et mères : elles ne doivent pas arriver à Émile, c’est Jacques qui le dit.

Consterné du sort malheureux de Sophie, honteux d’avoir violé les droits de l’hospitalité et du sang, j’étais agité de mille pensées. J’avais fait le mal, je sentais que le bien lui était préférable : mais le premier était plus aisé, plus joli ; et toutes mes réflexions se terminaient à ces courtes paroles : pourquoi es-tu jeune ? pourquoi n’avais-tu pas jeté ta gourme ? et pourquoi ta cousine Sophie était-elle si aimable ?

Je sortis du château, car le bonhomme m’avait dit vingt fois de sortir de chez lui, avec cette fureur de répéter ces choses, que possèdent si parfaitement les vieilles gens. Je vins tristement à Paris. Je trouvai mon cousin, à qui je contai naturellement l’aventure. Ce jeune homme, qui vivait dans la bonne compagnie, voulut d’abord m’égorger ; nous mîmes l’épée à la main ; en ferraillant, la réflexion lui vint ; il blâma les vivacités, l’imprudence de son père, de sa mère, la sienne et la mienne : tu aimes ma sœur, me dit-il ; répare ta sottise, demande-la à mon père, il donne dans les proverbes ; il soutient toujours qu’un bon mariage raccommode tout. Pour dissiper le noir que cette rencontre avait mis dans notre esprit, nous allâmes voir Arlequin et Mademoiselle…

J’écrivis le lendemain à mon oncle, j’offris de réparer l’injure que j’avais faite à ma cousine, je n’eus point de réponse. Quinze jours après, j’allai chez mon grand-père le prier de s’intéresser à mon mariage. Il dînait en grande compagnie ; comme enfant de la maison, j’entrai sans me faire annoncer. Le bonhomme, en me voyant, se mit à crier : « Comment, malheureux, oses-tu paraître à mes yeux ? scélérat, la terre peut-elle te porter ! pourquoi la foudre laisse-t-elle respirer un monstre tel que toi ! » Cette réception rafraîchit un peu l’empressement que j’avais d’embrasser mon grand-père.

Un jeune homme de la compagnie, plus aimable et plus tendre que les vieilles gens qui étaient à table, car mon grand-père n’avait qu’une vieille cour, tâchait de calmer ses fureurs. « Comment, lui dit-il, qu’a donc fait Monsieur ? est-il si coupable ?… a-t-il assassiné ?… — Il aurait mieux fait de tuer trente vauriens comme lui : hélas, messieurs ! on l’a trouvé couché avec sa cousine Sophie, cette jeune personne, que vous avez vue ici l’été dernier : le monstre a voulu réparer sa sottise en la demandant en mariage ; mais son oncle a été plus sage. Pour les punir, tous deux, il a donné sa fille à un vieux seigneur qu’elle haïssait ; elle est mariée depuis huit jours. » Les vieilles gens dirent : « tant mieux ; voilà comme il faut punir les égarements de la jeunesse. »

La vieille et dure moitié de mon grand-père, plus animée et dix fois plus entêtée que son homme, pour raisonner avec plus d’éclat, faisait un carillon horrible : je l’écoutais avec la tranquillité d’un homme qui entend passer un carrosse. Telle est ma pratique quand j’entends crier ou déraisonner quelqu’un ; parce que je suis persuadé que nous sommes dans ce monde pour entendre le bruit des carrosses et les déraisonnements de notre prochain.

Chassé de chez mon précepteur, j’allai chez une tante, qui savait malheureusement notre histoire. Elle avait une fille laide et bête, deux qualités excellentes pour conserver les filles. En me voyant, elle crut que ma cousine était perdue. Vous ne coucherez pas ici, me dit-elle, je sais ce qui est arrivé chez mon frère. J’eus beau témoigner un repentir furieux de ma faute, le désespoir d’avoir perdu Sophie, et lui faire entrevoir le mérite de sa fille ; je ne pus la toucher.

Ma tante me croyant obstiné à rester, envoya chercher le curé et la justice de la paroisse. Je fus saisi tout à coup par quinze paysans, auxquels il ne me fut pas possible de résister. Le curé, qui était un dur et parfait janséniste, exhortait cette canaille, assurait ma tante qu’elle faisait les volontés du ciel en me maltraitant, qu’il fallait toujours éloigner de sa fille les occasions prochaines du péché.

Les paysans me conduisirent lié et garrotté comme un bandit qu’on chasse d’un territoire. À une lieue du village, ils me délièrent, et me rendirent mon cheval ; je sautai à l’instant dessus, je courus sur eux ; je cassai le visage à deux ou trois de ces rustres, les autres se sauvèrent. Ma tante, avec sa belle éducation, m’exposait à tuer quelques paysans ou à me faire tuer ; et cela à cause qu’un philosophe avait voyagé dans l’île des ours blancs, rêvé dans l’île de Robinson, que ma cousine Sophie était jolie et que je n’avais pas encore jeté ma gourme.

À mon retour à Paris, je trouvai une lettre fulminante de mon père. J’employai toute mon éducation pour l’engager à me pardonner un instant de faiblesse ; il ne me répondit point, je hasardai d’aller le trouver. En entrant, il prit un bâton, m’en donna rudement, à cause que ma cousine Sophie était jolie ; il croyait peut-être que son bâton réparait la sottise que j’avais faite.

Chassé de la maison paternelle, je n’avais d’autre asile que chez une jeune demoiselle, dont j’avais le cœur. Je fus bien reçu, la mère consentit à nous rendre heureux ; mais, au moment qu’elle écrivait à son père, elle reçut une lettre de mon grand-père, qui lui mandait l’aventure de ma cousine Sophie. Le mariage fut rompu ; j’eus beau lui dire que ma faiblesse était une faute digne de mon âge, elle répondit qu’il ne fallait pas faire de faute, que les hommes n’étaient pas nés pour en faire. La fille se jeta à ses genoux, j’en fis autant. La mère fut inexorable.

Anéanti de ces aventures, je maudissais le philosophe et l’éducation des ours blancs. Hélas, disais-je, Jean-Jacques n’est point sorcier ; c’est un somnambule qui, en coptant une cloche, croit apprendre les mathématiques aux enfants. Les hommes ont travaillé à l’éducation de leurs semblables, les dieux ont descendu sur la terre pour les rendre meilleurs ; les sages et les dieux ont-ils réussi ? les enfants d’aujourd’hui valent mieux que leurs pères, la preuve est dans toutes les familles. Je remontai dans la mienne, je trouvai que mon père valait mieux que mon grand-père ; et, malgré l’histoire de ma cousine, je valais mieux qu’eux. Je vis qu’il serait plus utile de faire un traité d’éducation pour les pères et les mères que pour les enfants.

Nos pères et nos mères, qui n’ont écouté que leur incontinence pour nous donner l’être, se citent toujours pour exemple. À les croire, ils ont été sages comme Solon, prudents comme Pythagore. Dans leur jeunesse, ils étaient les types de la chasteté, les modèles de l’obéissance et les miroirs sans tache de la vertu. Leurs amis, leurs enfants, leurs domestiques ne croient point à ces oraisons funèbres.

Ne sachant que devenir, j’allai m’offrir à un capitaine. C’était un homme de trente-cinq ans ; je lui dis que j’avais eu le malheur de coucher avec ma cousine. « Était-elle jolie, me dit-il ? — Oui, monsieur. — Voilà un bon malheur ; vous êtes heureux dans vos accidents ; je voudrais avoir souvent de pareilles infortunes. — Ce malheur, monsieur, ne m’empêchera-t-il point d’entrer au service ? — Oh ! pour cela non, nous coucherions avec toutes les filles d’une garnison, que cela ne ferait pas le moindre malheur. Le Roi raisonne mieux que les pères et mères ; pourvu que vous ayiez l’attention de tourner à droite et à gauche quand je vous le dirai, vous tenir quelques heures sur un rempart sans vous écarter de votre poste, faire la cuisine de la chambrée à votre tour ; car ici, aussitôt qu’on est soldat, on est cuisinier ; en reconnaissance de vos soins, le Roi, qui a des sentiments, vous fera présent d’un habit, d’une paire de guêtres, d’un chapeau, de deux sols et demi chaque jour, du pain et de l’eau à discrétion. »

J’ai vécu sept ans dans les troupes. Ces sept années me firent plus de bien que l’éducation que j’avais reçue. Le dernier de mes camarades valait mieux que tous les pères et mères. Je n’entendais jamais dire : le fermier n’a pas payé, cette vendange m’a bien coûté, les braconniers chassent sur nos terres ; nous avions des cousines, et les pères et les mères ne s’avisaient point de nous donner des coups de bâton.

Je conclus que le système de l’éducation d’Émile ne pouvait tout au plus faire d’un homme qu’une pendule à deux pieds. Je n’admirai plus les préceptes de Jean-Jacques que comme les règles de l’horlogerie appliquées à la nature humaine, et le philosophe de l’île des ours blancs ne fut plus à mes yeux qu’un animal curieux comme le rhinocéros. Je compris que, pour donner une bonne éducation aux enfants, il fallait les mettre au service dès l’âge de dix ans jusqu’à vingt. L’État, par ce système, aurait autant de soldats que d’hommes, et la société autant d’Émiles.

Il n’y a point d’endroit où la religion s’oublie plus aisément que dans les casernes et dans les cloîtres. Les soldats ne pensent que légèrement à Dieu. La plupart des moines, accoutumés aux rubriques de leurs heures, croient avoir tout fait pour le ciel, lorsqu’ils ont braillé dans un chœur, et fait le même bruit que les orgues de leur église.

La vérité et la religion n’étaient plus dans mon esprit, leurs flammes brûlaient encore dans mon cœur ; à la sortie des troupes, je fis de sérieuses réflexions sur les principes de la religion naturelle de Jean-Jacques : tout ce que son prêtre savoyard nous prêche, disais-je en moi-même, a été dit par Bayle et répété par les Anglais ; rien de nouveau ni de surprenant dans cette philosophie pour les gens qui lisent ; et si le sauvage de l’île des ours blancs a paru divin dans ce morceau, il doit son apothéose à l’ignorance et aux gens qui n’ont pas le sens commun.

Sans l’appareil des mandements, qui ne font qu’irriter les auteurs, je crois que le désordre des réflexions d’un soldat suffira pour persuader au dur père d’Émile que son système ne peut porter dans l’âme cette sécurité que doit chercher l’homme raisonnable. J’entre en matière.

La recherche de la vérité est le grand objet de l’homme ; notre intelligence cherche son bonheur dans la contemplation de cette vérité ; plus l’homme raisonnable la cherche, plus il approche de la félicité.

Le Créateur, qui a plus d’amour pour ses créatures à proportion de ce qu’il les a créées plus parfaites, donne l’existence et l’action aux intelligences, les béatifie plus ou moins, à proportion qu’il leur a donné plus ou moins d’existence ou d’activité.

L’homme est composé d’un corps matériel et d’une intelligence qui paraissent l’inspirer tour à tour. L’un est le plaisir des sens, l’autre est la vérité : quand l’homme donne l’essor à ses facultés, son âme alors prend le dessus, et son corps semble anéanti, sans existence et sans fonctions ; mais quand l’homme, matérialisé par les sensations, oublie la recherche de la vérité, c’est son âme alors qui semble anéantie et sans activité. La raison rend ces deux états sensibles dans l’homme ; il n’est personne, un peu attentif sur soi-même, qui n’ait éprouvé cette supériorité en suivant son intelligence, et cette infériorité en n’écoutant que ses sensations.

Dieu, qui de toute éternité comprend les idées de tous les êtres possibles, a donné librement, dans le temps établi par l’ordre, sa sagesse, l’existence à quelques êtres ; il leur a donné autant de perfections que leur nature bornée pouvait en recevoir ; il a pu donner à quelques créatures l’intelligence et la liberté de faire volontairement quelque bien, et il a fait à toutes ses créatures un don infini en leur donnant l’existence, quoi qu’en les laissant dans une distance infinie de lui-même.

L’idée que j’ai de la toute-puissance et des perfections de Dieu m’oblige à croire qu’il a donné à toutes ses créatures toutes les perfections dont leur nature est susceptible ; il n’a pu les créer infiniment parfaites, leur nature étant d’être bornées et accidentelles ; il n’a pu les créer aussi libres que lui, il aurait fait des dieux semblables à lui : il les a créées parfaites dans leur genre, il leur a donné tous les genres de perfections dont elles étaient capables ; il n’a donc pas créé l’homme tel qu’il est aujourd’hui, puisque nous avons l’idée d’une nature plus parfaite, qui nous est plus propre que celle où nous sommes aujourd’hui.

Il est évident qu’une intelligence qui a le pouvoir d’agir sur la matière et sur laquelle la matière a réciproquement le pouvoir d’agir, constitue notre nature ; il est conséquent que notre nature sera plus parfaite, si c’est l’intelligence qui domine et qui agit en supériorité, et si notre intelligence ne cède à la matière que lorsque l’organisation et l’économie de la machine l’exigent. Voilà l’accord parfait, et il faut conclure que c’est l’état naturel où Dieu créa l’homme. Car, n’est-il pas plus raisonnable de penser que Dieu a donné à l’homme l’intelligence pour réduire les sensations de son corps, que de penser qu’il ait donné le corps à l’homme pour affaiblir les fonctions de son intelligence.

L’homme est donc sorti des mains de son créateur dans l’état de perfection, dont la nature humaine est susceptible ; dire le contraire, c’est rejeter l’idée d’un Dieu infiniment bon et parfait.

Il est évident que l’intelligence du premier homme en sortant des mains du Créateur, fut occupée à la recherche et la contemplation de la vérité et dans la pratique actuelle du bien ; il est même assuré que cette intelligence n’ayant point été affaiblie par les sensations, a dû saisir des vérités ou des rayons de vérité en plus grand nombre et les voir plus clairement que ne peut faire une intelligence que les sensations ont occupée et affaiblie. Conséquemment, le premier homme, dès l’instant de sa création, fut dans l’état de la plus grande perfection et du plus grand bonheur, dont la nature de l’homme fut capable.

L’homme d’aujourd’hui n’est plus dans cet état primitif ; avide des plaisirs momentanés que procurent les sensations de son corps, on s’aperçoit que son intelligence est affaiblie, qu’il n’a plus cette pratique au bien. Son péché actuel décèle un péché d’origine, la maladie prouve la santé ; de plus, je vois des hommes défectueux, je remonte au premier, et la raison m’oblige de croire que ce premier homme a dû être parfait. L’homme est donc dégradé en sortant de ce premier état, et son intelligence cédant à la matière plus que l’organisation et l’économie du tout l’exigeaient, a perdu par là la supériorité qu’elle avait naturellement.

Notre être a donc besoin de réparation pour être remis dans l’état qui lui était naturel, ou bien il perdra de plus en plus de cet état de perfection, en s’en éloignant jusqu’à devenir aussi imparfait que son être peut le devenir ; c’est être assuré de perdre de plus en plus, que d’avoir déjà perdu l’habitude au bien et la domination sur ses sensations.

Si Dieu avait anéanti l’homme au moment qu’il donna à ses sensations la supériorité sur son intelligence, et que Dieu eût fait après un autre homme également parfait au premier, Dieu aurait fait un ouvrage inutile ; c’est un prédicateur qui compose un bon sermon, l’efface pour en faire encore un bon ; en répétant le miracle de la création, Adam ou Pierre Second n’aurait-il pas agi comme Adam ou Pierre ier ?

Dieu, qui n’a jamais voulu faire rien d’inutile et qui a vu l’abus que l’homme ferait du miracle de sa création en devenant défectueux, quoique sorti parfait de ses mains, devait opérer pour remettre les choses sur le même pied, un miracle de réparation supérieur à celui de la création même, au moyen duquel l’homme qui en profitera, sera nécessairement élevé à un état de perfection, plus élevé encore que celui de sa primitive perfection, dont il ne décherra jamais ; l’homme, au contraire, qui abusera du miracle de la réparation, retombera dans un état d’imperfection plus bas que celui où il s’est trouvé dans son premier désordre, dont il ne se relèvera jamais.

La raison nous fait toucher du doigt le besoin du miracle de la réparation. L’homme sorti parfait des mains de Dieu, tombe, par son propre poids, de cet état de perfection. Qui pourra après sa chute le remettre dans ce premier état ? Fera-t-il de lui-même un miracle plus grand que celui de sa création ? Il est défectueux et dans l’impuissance d’être lui-même son réparateur. Sa nature, pour remonter à son état de perfection, a besoin d’un mérite infini ; il manque à l’homme.

C’était donc de l’auteur seul du miracle de la création, que l’homme devait attendre celui de la réparation ; il fallait opérer ce second miracle par une voie que la nature de la dégradation exigeait. L’homme ayant besoin d’un mérite infini, il fallait donc qu’un maître, supérieur à l’homme, s’unît, au plus parfait des hommes, et ne fît qu’un tout avec cet homme, et par la perfection de ce tout, donner à la nature humaine, à laquelle il était uni, un mérite infini dont elle avait naturellement besoin pour sa réparation.

Les seules lumières naturelles, font envisager ce miracle, non seulement comme possible, mais comme nécessaire. Le miracle de la réparation a-t-il été accompli ? Écoutons : un homme a paru sur la terre ; il fut le plus juste, le plus saint et le meilleur de tous les hommes ; lui seul a rempli l’être et l’état parfait de l’homme et toutes les vues que le Créateur avait eues dans le miracle de la création ; il a uni à toutes les perfections des vertus, la morale la plus sainte et l’unique propre à l’homme. C’est le seul de tous les hommes qui nous a fait sentir vivement l’état déchu de la nature, et la nécessité absolue d’une médiation. Son culte est l’unique digne de l’Être suprême ; il est fondé sur l’humilité, culte convenable à des hommes dégradés, à des créatures subordonnées à leur Créateur ; il a couronné la vérité de sa doctrine et de sa morale, en mourant pour la vérité, et si Caton assure que c’est la plus grande de toutes les perfections que de mourir pour la vérité, quelle grandeur ne doit-on pas concevoir du législateur des chrétiens ?

Comment l’homme a-t-il manqué ? Pourquoi l’homme a-t-il manqué ? Ces deux questions sont clairement expliquées dans mon système. Je ne le donne pas au public, dans la crainte d’ôter un canonicat de Notre-Dame à M. l’abbé Yvon ; il ne faut point enlever le pain de ses camarades. L’Église a de riches bénéficiers, qu’elle paye grassement pour défendre ses intérêts ; il faut leur laisser ce soin. Si l’Église ne donnait un peu de son bien, je travaillerais pour elle, mais le faire pour rien, je ne dois point être plus généreux que le curé de ma paroisse.

En entrant dans cet ouvrage, le lecteur sera obligé de passer sous un berceau un peu sombre ; le plan ou l’exposition du sujet n’a point permis à la gaieté de ma plume de l’orner de fleurs ; en lisant, on sentira la nécessité où j’ai été d’être un peu sérieux malgré moi. La matière s’égayera à mesure qu’on avancera vers le plus creux de la rivière. Je n’ai que faire d’avertir que cette production porte encore le sceau des imperfections de mes ouvrages. La faim m’oblige d’aller vite.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Vignette

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


IMIRCE OU LA FILLE DE LA NATURE




Je suis née en France, je ne sais dans quelle province ; je n’ai connu ni père, ni mère ; mon enfance a duré vingt-deux ans : jusqu’à cet âge, je n’ai vu ni le ciel ; ni la terre. Un riche philosophe m’acheta dès les premiers jours de ma naissance, me fit élever dans une cave à sa campagne, avec un garçon du même âge. On nous avait bandé les yeux avec une machine de cuir, artistement ajustée : dans cet état, on nous apprit à chercher notre pain vers un panier qui descendait de la voûte, et notre boisson vers un grand bassin, qu’on renouvelait trois fois le jour par un mécanisme qui nous était inconnu. Lorsqu’on nous vit capables de nous aider, on mêla un arcane à l’eau, qui nous endormit profondément.

Pendant ce sommeil, on nous ôta le bandeau ; à notre réveil, nous vîmes la lumière. Notre prison était éclairée par deux lucarnes ; elles donnaient un jour assez grand pour distinguer nettement les objets. Cette cave était de pierre, cerclée de fer, et le pavé de même.

Le plaisir de ce nouvel organe m’affecta gracieusement ; il fit le même effet sur mon compagnon. La faim nous aiguillonna ; nous cherchions en tâtant celui qui nous conduisait au panier, dont la grandeur nous avait toujours paru disproportionnée à la nôtre. Nous commencions déjà à crier, lorsqu’un panier descendit de la voûte. Cet objet nous fit peur, nous reculâmes vers les extrémités de la cave. La faim continuant à nous presser, le garçon plus hardi s’approcha du panier, prit un morceau de pain, m’appela avec transport : je courus au panier ; pendant notre faim nous avions découvert l’eau.

Le lendemain, le panier vint à la même heure ; nous sautâmes dessus avec l’avidité des poules, qui dévorent précipitamment le menu grain qu’une servante de basse-cour leur apporte. Notre enfance se passa à sauter, à courir, à prendre mille attitudes ; nous avions de la joie : l’instant où elle était plus sensible était le moment du panier. Nous nous entendions déjà ; nous avions peu de mots, aussi avions-nous peu d’idées. Nos paroles sortaient du gosier, et nos termes tenaient assez du cri disgracieux de certains animaux.

Le garçon, que j’appelais Emilor, qui veut dire la force et la joie de mon être, couchait à mes côtés ; il ne me quittait pas ; ma gorge avait crû sous ses yeux. Cet objet le captivait ; il la caressait sans cesse : je me fâchais quelquefois ; ses grands ongles me blessaient ; Emilor apprit insensiblement à la toucher moins rudement ; j’en fus aise.

Mon compagnon m’accablait d’amitié ; les objets destinés à nos plaisirs étaient ceux qui nous intéressaient davantage. Nous ne cessions de nous toucher, de nous examiner ; nos cœurs purs comme le jour et nos mains innocentes ne trouvaient point déshonnêtes ces caresses naturelles. Semblables aux enfants des peuples policés, dont les préjugés n’ont pas encore altéré la tranquille candeur, on les voit entre eux jouer à la mère, se donner le fouet, parcourir avec émotion les lieux les plus secrets de leur corps. Cet instinct chez les enfants, est sans doute celui de la nature : c’était le nôtre[9].

Je donnais du trouble à Emilor, et Emilor me donnait de l’inquiétude. Il manquait quelque chose à notre bonheur ; je devenais pâle, mon amant était triste, nous étions tourmentés, nous cherchions du soulagement. Une nuit, il s’approcha plus de moi, nous nous accouplâmes sans le savoir. La douleur légère de cette opération fut payée par une ivresse délectable : mon amant me devint plus cher et je sentis que le plaisir était préférable au pain, au panier et au maître de la cave.

Je devins grosse. Les douleurs de l’enfantement ne furent pas violentes. Emilor parut sensible à mon état. J’accouchai d’un garçon. L’apparition de cette petite créature nous surprit, nous sentîmes un vif attachement pour elle. Elle ne tarda pas à chercher mon sein. J’étais couchée, la tête de mon enfant reposait sur ma gorge, comme sur un coussin doux. Emilor venait regarder à chaque instant ce fruit de nos plaisirs : il paraissait content de l’avoir fait comme lui ; et par mille baisers, il m’en témoignait sa reconnaissance.

Devenue mère, mes occupations étaient le soin de mon enfant : la nuit, quand il pleurait, son père le portait doucement à mon sein ; il partageait avec moi les travaux de son enfance. Nous étions heureux, nous comptions toujours l’être. Un matin, je m’aperçus que l’enfant était sans mouvement, nous jetâmes des cris horribles, nous ne savions pas que c’était la mort ; nous mîmes cet innocent entre nous deux pour le réchauffer et le rappeler à la vie. Quelques jours après l’infection nous obligea de l’écarter ; la puanteur augmentant, nous l’éloignâmes encore ; et ne pouvant plus soutenir l’infection du cadavre, nous le mîmes où étaient nos immondices. Chaque jour nous allions voir ce que devenait cet enfant. Une multitude d’être sortis de son corps nous surprirent ; quelque temps après, nous ne vîmes plus que les os. Cet événement nous donna de l’inquiétude ; nous ne pouvions comprendre pourquoi l’enfant était dans cet état, pourquoi il avait passé si subitement de la vie à la mort, que nous appelions la puanteur.

La connaissance de la mort altéra notre joie : un secret pressentiment semblait nous annoncer le même malheur. Nous commencions à nous communiquer nos idées, nous nous demandions depuis longtemps qui avait fait la cave ? pourquoi on avait fait la cave ? nous ne pouvions comprendre comment on avait pu la faire avec rien. L’idée que nous attachions à ce mot était que nous n’avions pas de quoi en faire une pareille. Tantôt nous nous demandions : d’où venons-nous ? que sommes-nous ? que faisons-nous ? où irons-nous ? Ces questions nous confondaient la tête.

Mon mari, plus éclairé, me disait : « Cette cave ne s’est pas faite d’elle-même ; un Emilor plus intelligent que nous l’a arrangée ; c’est sans doute celui qui fait descendre le panier. Ce que nous appelons rien, est peut-être quelque chose connu à lui seul. S’il ne se montre pas à nous, c’est qu’il n’a que faire de se montrer ; nous le connaissons assez par sa cave, son panier et son pain. Ne nous creusons donc pas la tête à chercher ce qu’il veut que nous ignorions ; nous ne pouvons pas faire une cave comme lui, vivons dans la sienne, caressons-nous et mangeons son pain. »

La mort ou la puanteur embarrassait mon époux ; la conduite du maître l’étonnait. « Cette puanteur, disait-il toujours, gâte sa cave. » Comme nous jouissions d’un peu de clarté, nous avions donné au jour le nom de l’œil du maître, à la nuit l’œil de la puanteur. Quand la dernière venait ensevelir notre prison, nous nous couchions pour signifier que la puanteur voulait que nous fussions dans l’attitude ou elle nous mettait lorsqu’elle nous attaquait ; quand le jour paraissait, nous nous tenions debout pour montrer que l’œil du maître voulait nous regarder. Mon époux avait observé l’inégalité des jours et des nuits ; elle lui fit croire que la puanteur et le maître du panier s’étaient arrangés pour faire les jours courts ou plus longs.

Un matin nous trouvâmes une rose dans le panier ; nous fûmes saisis d’admiration à ce colifichet de la nature. La bonne odeur de la rose nous fit croire qu’elle n’était pas un ouvrage de la puanteur ; nous la plaçâmes avec vénération vis-à-vis de nous, nous nous mîmes ventre à terre pour savourer son baume délicieux. Deux heures après la rose se fana ; nous crûmes que la puanteur l’attaquait. Mon époux me dit alors : tout ce que fait le maître du panier n’est pas bon, puisque la puanteur gâte tout ; il paraît qu’elle a plus de pouvoir que lui ; il fait les choses, elle les détruit ; il y a sans doute deux maîtres de la cave ; l’un fait le pain, l’autre la puanteur.

Le philosophe ou le propriétaire de la cave, que j’appellerai Ariste, observait par une lucarne ce que nous faisions. L’aventure de la rose l’avait étonné ; il nous envoya un perroquet. La beauté de l’oiseau nous ravit ; nous crûmes qu’il était le maître de la cave, nous courûmes à lui ; l’oiseau eut peur ; il voltigea, ce mouvement inconnu nous remplit de respect pour lui ; mais Emilor le voyant manger au panier, me dit : « Cet être n’est pas le maître de la cave, il a peur de la puanteur, il mange pour s’en préserver ». Le perroquet chanta un couplet ; il me parut joli aussitôt que je sus le français. Voici les paroles :

Heureuse mille fois, heureuse l’inconstance
Le plus parfait Amour
Est celui qui commence
Et finit dans un jour.

Ariste nous envoya un miroir ; l’éclat de cette glace nous remplit d’admiration et de frayeur. Emilor s’avança ; surpris de voir la figure doublée, il parut un moment embarrassé ; il m’appela ; je vis ma physionomie groupée avec la sienne ; ces deux objets réunis n’étonnèrent plus mon époux. Je laissai tomber le miroir, il se brisa en vingt pièces ; Emilor en ramassa un morceau, gratta le vif argent avec l’ongle, le miroir n’eut plus d’effet ; il me dit alors : « Le maître du panier fait de grandes choses avec rien ».

Je conservai précieusement quelques pièces du miroir ; elles devinrent bientôt un trésor pour moi. Cent fois le jour, je m’examinais dans les morceaux de cette glace, je souriais à ma figure, je m’applaudissais d’être jolie. Les jours que je trouvais mon teint battu, je m’enfonçais dans la cave, je ne voulais point paraître au grand jour ; j’affectais des migraines ; j’avais déjà le bon ton des femmes de condition : je n’en avais pas les termes, j’étais encore trop provinciale.

Il nous vint un singe. Cet animal, si semblable à l’homme, nous fit naître mille réflexions ; nous le trouvâmes moins parfait que nous ; ce qui persuada à mon ami qu’il y avait deux maîtres de la cave. « Celui qui a fait ce laid homme, disait-il, n’est pas si parfait que celui qui nous a formés. » Quelques jours après, le singe remonta avec le panier.

Ce départ donna envie à mon époux de nous mettre aussi dans le panier. « Allons voir, me dit-il, le maître de la cave, il est bon, il nous fera du bien, je serai aise de voir un être qui nous donne une si bonne chose que le pain, et un objet aussi délicieux que toi ». Ariste nous avait vus dans le panier ; il comprit notre dessein, il nous fit élever à dix pieds de terre, et jouer à l’ouverture un artifice. L’éclat du feu nous fit trembler ; quelques serpenteaux vinrent autour de nous, et terminèrent leur jeu par un bruit que la peur rendit encore plus effrayant. Le panier descendit subitement, et nous en sortîmes tout étourdis. « Ô cher ami ! dis-je à mon époux ; le maître connaît tout, voit tout, entend tout ; il a compris notre dessein téméraire ». La nature du feu que nous ne connaissions pas, le bruit de l’artifice nous avait tellement épouvantés, que nous crûmes avoir offensé le maître de la cave.

Le lendemain, le panier ne descendit point ; nous jetâmes des cris horribles. « Hélas, disais-je à mon époux, cet être si bon qui m’a donné ton cœur, nous punit sans doute en nous privant du pain qui entretient notre existence et nos plaisirs ; la puanteur va nous réduire en poussière, comme elle a fait de notre enfant ; mourons ensemble, mon cher Emilor, l’espoir de voir mes os mêlés avec les tiens flatte encore mon âme. »

Je me jetai dans les bras d’Emilor. Étroitement serrée sur son sein, j’attendais la puanteur sans la craindre. Le panier reparut le lendemain ; ce spectacle nous rendit la joie.

J’étais depuis vingt-deux ans dans cette prison, j’avais eu trois enfants ; le premier était mort, on avait enlevé les deux autres, dix à douze mois après leur naissance. Ariste s’aperçut que j’étais jolie, me soupçonna de l’esprit, conçut de l’amour pour moi, et me tira de sa cave. Un soir qu’il nous avait endormis avec son arcane, on m’enleva des bras d’Emilor, on me transporta dans une chambre d’où Ariste pouvait me voir ; je m’éveillai surprise d’être dans un endroit plus éclairé, triste de ne pas voir mon époux : je le cherchais, je l’appelai en jetant des cris horribles. Une symphonie mélodieuse se fit entendre, ces sons calmèrent un peu ma tristesse. Un instant après, j’entendis du bruit, la nouvelle cave s’ouvrit en deux, je vis paraître Ariste, la tête couverte d’un chapeau orné de grandes plumes rouges ; une jupe comme les Américains lui tombait sur les genoux ; il tenait un pain à la main, je fuis à son aspect, il me fit signe de prendre son pain. Quoique cet homme eût cinquante ans, un air d’embonpoint, beaucoup de fraîcheur le rendaient agréable. Je me hasardai de prendre son pain, et aussitôt je me cachai sous le lit. Ariste se retira, je sortis d’où j’étais réfugiée, je cherchai partout, j’examinai où la nouvelle cave s’était ouverte ; ne voyant rien, je crus qu’Ariste était le maître du panier. Me rappelant alors les idées qu’Emilor avait de sa bonté, flattée du doux espoir d’être garantie de la puanteur, je sentis naître ma confiance. Deux heures après, il reparut, je dansai autour de lui. Ces marques de joie lui firent plaisir, il me donna une pomme, en mangea une, je l’imitai, je trouvai ce fruit délicieux.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

La figure d’Ariste, semblable à celle de mon époux, les plumes de son chapeau, pareilles à celles du perroquet, diminuèrent un peu mon admiration ; je l’abordai avec plus de liberté ; et croyant lui rendre hommage, je chantai le couplet du perroquet. Ariste, touché par la douceur de ma voix, vint m’embrasser ; j’étais nue, il baisait mon sein avec transport, m’accablait de caresses. Je regardai sous ses voiles s’il avait la même chose avec laquelle mon amant me faisait tant de plaisir ; il comprit mon idée, et il m’enivra des douceurs de l’amour. La nouveauté, le changement, qui plaisent aux femmes, me rendirent le plaisir plus piquant ; et dès le moment, le pauvre Emilor fut oublié.

Les soins de mon nouvel amant, l’intelligence que la nature m’avait donnée, l’application continuelle me rendirent capable, au bout de quelques mois, d’entendre le français, de le parler et l’écrire. Le philosophe enrichissait mon esprit de mille connaissances ; il m’avait fait habiller ; la parure donnait un éclat à ma beauté qui me flattait ; et le désir de plaire me fit bientôt à l’usage des vêtements que j’avais trouvé insupportable.

Satisfait de mes progrès rapides, Ariste se prépara à me donner le spectacle de la nature ; il me fit passer la veille dans un appartement, disposé au dessein qu’il avait de me surprendre agréablement. Le lendemain il m’éveilla à la pointe du jour, me fit placer dans un fauteuil, donna un signal ; à l’instant deux grandes portes s’ouvrirent, je fus frappée de l’éclat de la plus belle aurore. « Oh ! m’écriai-je avec transport, cher Ariste, quelle belle cave ! » Les oiseaux, la verdure, le point de vue étaient admirables. Je ne jouis pas longtemps de ces beautés ravissantes, mon amant regarda à sa montre, frappa du pied ; dans le moment, les parois de la chambre se replièrent, je ne vis plus rien ; je fus consternée ; je demandai au philosophe si cette belle cave était à lui : « Non », me dit-il. Je fis mille questions ; il promit de me faire jouir pour toujours des objets que j’avais vus ; qu’il fallait avant accoutumer mes yeux à la lumière d’un astre, dont l’éclat m’éblouirait. Ariste était sage, il m’aimait, je m’abandonnai à sa prudence.

Le jour destiné à voir le soleil, Ariste m’éveilla avant l’aurore. Nous entrâmes dans un jardin rempli de fleurs ; ce peuple innocent humectait ses charmes dans les pleurs féconds et brillants qui tombaient du ciel : tout ce qui m’environnait me causait un étonnement extrême. Des allées d’arbres, dont les branches me paraissaient suspendues dans l’air, l’aspect de l’horizon le plus brillant, la magnificence de la belle cave et toute la pompe de la création remplissaient mon âme d’un respect mêlé d’admiration et de crainte ; mais quelle fut ma surprise quand je vis paraître le soleil ! je fus pénétrée d’une si profonde vénération pour lui que je le pris pour le maître de la belle cave ; je dansai. Ariste comprit mon erreur ; « Cet astre, Imirce (c’était le nom qu’il m’avait donné, il signifie l’amante de la nature) n’est pas le maître de ma cave, c’est le flambeau du monde et le père des saisons. »

Le philosophe me fit rentrer dans la maison ; elle me parut un cachot aussi affreux que la cave où j’avais été élevée. Je ne pouvais concevoir pourquoi les hommes habitaient des châteaux, quand ils avaient une si belle cave que le monde et une voûte aussi radieuse que le ciel. « Comment, disais-je à mon amant, tu n’aimes donc pas le maître de la belle cave, puisque tu préfères de t’emboîter dans des pierres, au plaisir de jouir constamment des merveilles dont il recrée les yeux ? »

Le ciel, si beau, commença tout à coup à se brouiller ; j’étais à la croisée à voir courir les nuages bruns et épais : je m’écriai au philosophe : « Ta belle cave se gâte ! je ne vois plus ton soleil ! ta cave ne dure pas comme la nôtre ! est-ce que la puanteur se mêle aussi de ton monde ? » Un bruit terrible et formidable se fit entendre, la voûte de la cave parut toute en feu. « Ô Ariste ! ton soleil est tombé dans la puanteur ! » Le tonnerre, la pluie redoublaient : j’étais tremblante. L’artifice que j’avais vu dans ma prison n’était rien en comparaison du spectacle éclatant de l’atmosphère embrasée. Mon amant calmait mes frayeurs ; je demandai pourquoi le maître de sa cave[10] me faisait tant de peur ? « Il fait ce tintamarre, me dit-il, afin que nous ayions de l’eau pour arroser nos choux. — Ton maître ne peut-il arroser les choux sans faire tant de bruit ? Ce que tu appelles le tonnerre peut-il donner la puanteur aux hommes ? — Assurément, s’il tombait sur eux ; il en écrase chaque année quelques centaines, il casse nos tuiles, abat nos cheminées, et en veut surtout aux clochers. — Le maître de ta cave ne peut donc faire le bien qu’avec le mal ? s’entend-il avec la puanteur ? Il te donne du pain, encore comment l’as-tu ? pour du pain, il t’expose à un million de malheurs ; quelle idée a-t-il eue de faire sa cave ? mais, toi, pourquoi es-tu tranquille pendant ce bruit ? — Que veux-tu ? je ne puis empêcher les effets de la nature, il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher. — Tu as raison ; mais ce carillon m’épouvante. »

L’orage se dissipa, le soleil reparut plus resplendissant : je demandai au philosophe pourquoi cet astre avait permis aux nuages de le cacher ? « Cet astre, me dit-il, est lui-même la cause du bruit que tu viens d’entendre. — Pourquoi est-il si beau et fait-il tant de mal ? — Il fait bien d’autres ravages, et nos docteurs anglais trouvent encore qu’il est le meilleur possible. »

Un gros oiseau vint se percher sur un arbre, Ariste prit une longue canne, fit du bruit, et l’oiseau tomba à nos pieds. Le bruit et la flamme qui sortirent de la canne me renversèrent ; revenue de ma frayeur, je dis au philosophe : « Tu es bien puissant ! tu as le tonnerre avec toi ! comment le trouves-tu au bout d’un bâton ? mais quoi, l’oiseau est tombé dans la puanteur ! pourquoi es-tu si méchant ? que t’a fait cet innocent animal ? — C’est que je veux le manger. — Tu m’as dit cent fois que la vie était un état parfait, pourquoi détruis-tu une chose si parfaite ? — Je suis gourmand, je veux satisfaire mon goût. — As-tu donné la vie à cet animal ? — Non, c’est le grand maître de ma cave. — Si tu n’as pas donné le jour à l’oiseau, comment oses-tu le lui ôter ? en as-tu la permission de ton maître ? ne l’offenses-tu point ? » Je me mis à pleurer. — « Pourquoi pleures-tu ? » me dit Ariste. — « C’est que tu es méchant et qu’avec ton tonnerre tu peux me faire ce que tu as fait à l’oiseau. — Ne crains rien, je t’aime trop. » Il me donna beaucoup de raisons, elles ne me contentèrent point, la plus solide était la raison du plus fort.

Le soleil avait déjà séché la terre, nous retournâmes au jardin, je n’osais presque marcher ; je n’avançais qu’en tremblant ; à chaque pas, j’écrasais quelque insecte : « Pourquoi, disais-je au philosophe, vas-tu sans regarder à tes pieds ? à chaque pas tu donnes la puanteur à quelques êtres vivants. As-tu encore de mauvaises raisons pour blanchir ta cruauté ? — Oui, répondit-il d’un ton victorieux ; la nature ne se conserve qu’à ses propres dépens ; elle a répandu une multitude infinie d’êtres sur la terre ; ces êtres existent, comme elle, les uns aux dépens des autres ; la destruction des premiers est l’accroissement des derniers ; chaque espèce est tellement multipliée qu’il est impossible de la détruire ; les insectes que j’écrase ne sont qu’un point dans une ligne infinie. — Tu déraisonnes toujours, lui dis-je, tu détruis une partie de ces insectes et tu t’imagines, en faisant le mal, de faire grâce au tout que tu ne peux détruire ; tes bienfaits sont singuliers. » Il me donna encore des raisons pour m’expliquer son système, je ne vis dans sa cave qu’un peu de bien, beaucoup de mal, et encore quelquefois assez mal combinés.

Le flambeau du monde commençait à m’importuner : « Comment, disais-je au philosophe, ta cave est comme celle où j’ai vécu, mêlée de bien et de mal ; ton soleil m’incommode, il a tort : devait-il paraître si brillant pour me faire mal ? » Nous rentrâmes au château, j’allai au miroir, le soleil avait terni mon teint ; je demandai à Ariste la cause de ce changement. Il me dit : « L’ardeur du soleil a brûlé ton visage. » J’en fus très fâchée, et, depuis cette découverte, je n’aimais plus le soleil.

Un peu avant le coucher de cet astre, le philosophe me conduisit dans ses jardins ; je vis le soleil terminer sa carrière, il grandissait en se plongeant dans le sein de l’onde ; il ranimait de temps en temps ses rayons, en jetant des regards de feu sur la terre, qu’il semblait quitter à regret. Du côté opposé, je vis paraître un astre plus bénin et plus doux, mes yeux en supportaient l’éclat tempéré. Cette voûte où nageaient des flots de lumière fut couverte d’un voile humide et sombre ; mais quelle surprise agréable quand je vis tout à coup des millions d’astres dorés percer le moite rideau des ténèbres ! Que la cave était belle ! « Ô Ariste ! m’écriai-je, que ta voûte est étincelante ! que ton maître est puissant le jour comme la nuit ! quel calme flatteur règne dans cette cave ! est-ce ici l’heure où les amants vont reposer sur le sein de leurs amantes ? que l’air frais, que je respire, est délicieux ! c’est le tendre souffle qui échauffait mon âme, avant de connaître le plaisir : tes feuillages ne sont plus agités, tes oiseaux sont muets, leur silence est-il un mystère ? Ariste, dis-moi, ce mystère ne dit-il rien à ton cœur ? cher ami ! veux-tu laisser parler le mien ? Il t’invite avec la nature à me combler de plaisirs. »

Mon amant se jeta dans mes bras, m’enivra de voluptés, mon œil ne voyait plus que faiblement le spectacle attendrissant qui l’avait étonné ; le plaisir, plus grand que la belle cave, souriait à ma volonté. Je nageais encore dans une mer de délices, quand mes sens furent subitement flétris par le bruit effrayant de mille oiseaux funèbres ; je demandai, toute alarmée, au philosophe, d’où sortaient ces cris affreux ? « Ce sont, me dit-il, les oiseaux de la puanteur. — Pourquoi ton maître trouble-t-il la tranquillité de la nuit ? tes chouettes, tes hiboux, tes fresaies sont détestables. » Ces cris me firent rentrer au château ; la belle cave ne me parut plus que l’ouvrage d’un être qui se jouait avec le bien et le mal.

Ariste reprit ses habits ordinaires, je le trouvais assez ridicule dans cet accoutrement ; je ne pus m’empêcher de rire. Il avait une poche noire où il mettait des cheveux ; sa tête était chargée de poussière blanche ; je lui demandai ce que c’était que cette poussière blanche ? « De la farine, me dit-il, dont on fait le pain — Est-ce pour honorer le maître de la cave que tu mets de la poussière de pain sur tes cheveux ? — Non, c’est pour plaire aux dames. — Les femmes aiment donc les cheveux blancs ? — Au contraire, quand les hommes ont les cheveux blancs, elles n’en veulent plus. — Je ne t’entends point, tu ne raisonnes pas, tu mets de la poussière blanche sur tes cheveux pour les blanchir et pour plaire aux femmes, et puis tu me dis que les femmes n’aiment point les cheveux blancs ? » Il m’expliqua le changement que les années apportaient aux cheveux, et les différents âges de l’homme ; je vis que les dames avaient raison, et les vieillards très grand tort d’avoir les cheveux blancs : « Mais, dis-je à mon amant, je deviendrai donc vieille ? — Oui. — Ah tant pis, voilà un grand malheur de plus dans ta cave ! je le trouve plus effroyable pour une jolie femme, que la puanteur même. »

Le philosophe avait un bâton sous ses habits qui passait de gauche à droite : je demandai ce que signifiait cette broche noire qui barrait ainsi son derrière. — « C’est une épée, un instrument meurtrier, qui donne la puanteur. — Ô ! mon ami ! pourquoi portes-tu cela ? — C’est pour me faire honneur. — Est-ce aussi pour t’en servir ? — Oui, quelquefois. — Tu es donc un scélérat, tu as une épée à ton derrière, un tonnerre au bout de ta canne pour donner la puanteur, tu aimes donc bien la puanteur ? — Non, je la déteste comme toi ». Il m’expliqua le point d’honneur, la façon décente de s’égorger, et les cruautés du duel, je vis des horreurs dans les hommes civilisés, des monstres apprivoisés par l’amour-propre et par l’orgueil.

La femme du fermier entra dans ce moment, elle interrompit notre conversation. Cette femme tenait dans ses bras des chiffons d’où l’on voyait éclore une tête à peu près semblable à celle de mes enfants. Cette paysanne était presque noire, je demandai pourquoi elle avait un visage si brouillé ; on me dit que c’était le soleil qui avait ainsi brûlé son teint. Cela m’indisposa encore contre le soleil. Je demandai quelle était cette figure enfagotée qu’elle tenait dans ses bras ? « C’est un enfant », me dit-on. — Il n’a ni pieds ni pattes ! — C’est l’usage chez les peuples policés, d’étouffer ainsi les enfants dans les guenilles. » Je trouvai les peuples policés très barbares.

Ariste me conduisit dans la basse-cour, je vis quantité de bêtes de différentes espèces, je m’amusai à les examiner. Le coq, accompagné de ses poules, me parut charmant, sa contenance majestueuse fixa mes regards : Ariste me dit que cet animal avait plusieurs femmes, qu’il pouvait les caresser à chaque instant du jour. Le maître de la cave a donc plus aimé le coq que l’homme puisqu’il l’a rendu plus heureux en le rendant capable de plaisirs, et s’il chérit ses créatures à proportion de ce qu’il les a rendues plus parfaites, le coq doit être de ses amis.

Je vis un animal fort laid : ses grandes oreilles me firent reculer, je demandai au philosophe comment on l’appelait. — « Un fréron : — Ton fréron a l’air bien stupide ! » Le fréron se mit à braire. « Ô ciel ! dis-je à mon amant, fais taire cette bête, quel organe détestable ! ses cris affreux me font peur ; pourquoi as-tu chez toi un animal aussi maussade ? » — Il est à mon fermier, ce maître s’est amouraché de ce plat fréron : le croirais-tu, Imirce, que cette bête, malgré son ineptie et sa voix baroque, ait la fureur de censurer la voix harmonieuse des cygnes et le chant délicat des jeunes oiseaux ? »

Je vis deux grands animaux attachés à une petite cave fort jolie ; mon amant les aborda, il me fit trembler : ces animaux, malgré leur grosseur et leur hauteur se laissèrent caresser. Ariste me fit monter dans la petite cave qu’il appelait un carrosse, dans l’instant ces animaux prirent leur course, je crus que nous voltigions dans l’air. À la sortie du château, je rencontrai un homme sur un de ces animaux, un enfant en conduisait cinq à six, un polisson menait un fréron, et le rouait de coups ; ce traitement m’amusait. Le philosophe m’expliqua l’utilité des chevaux, les services qu’ils rendaient à l’homme ; je fus remplie de respect pour les chevaux, et je les aimais comme font les grands seigneurs, les capitaines de cavalerie et les prieurs bénédictins.

Nous passâmes dans un endroit bordé de petites caves, qu’on me dit être un village ; j’aperçus une quantité d’hommes singuliers, qui m’épouvantèrent ; les uns n’avaient qu’un bras, les autres qu’une jambe, un troisième était sans cuisse, un autre avait le derrière dans un plat : « Ô ciel ! les vilains hommes ! » m’écriai-je. Nous nous arrêtâmes un moment. Un homme sans bras, marchant lentement, vint prier le philosophe de lui donner de l’argent, il n’avait point mangé, disait-il, depuis deux jours. Ariste lui donna trois livres. Je demandai pourquoi son maître ne donnait pas de pain à ce malheureux ; en parlant, je tournai la tête, je vis une cave remplie de pains, j’appelai le pauvre, je lui montrai avec transport la boutique au pain, en lui disant : « Mon ami, voici ce que tu cherches ? » Le philosophe comprit l’équivoque. « Crois-tu, Imirce, que cet homme puisse prendre du pain impunément ? s’il le faisait, on lui donnerait la puanteur. — Comment, ne m’as-tu pas dit cent fois qu’un homme sans pain tombait dans la puanteur ? — Eh bien oui, et s’il prend du pain, on lui donne la puanteur. — Entends si tu peux ton galimatias ; le Dieu de ta cave est original, il veut que tu fasses une chose et que tu ne la fasses pas : — Le maître de ma cave n’est pas l’auteur de ces lois, c’est nous qui les avons faites pour assurer à chacun le sien. — Tu fais donc des lois pour te donner la puanteur ? Je ne comprends pas. — Écoute, ma chère, cet homme est pauvre, s’il veut avoir du pain, il faut qu’il travaille comme les ouvriers de mon fermier. — Comment peut-il travailler, il n’a qu’un bras ? Comment ferais-tu si tu n’avais qu’un bras ? — Dans ce cas, il demande l’aumône, chacun la lui donne. — Lui donne-t-on toujours ? — On la lui refuse souvent : — Vous êtes des monstres, vous savez que cet homme ne peut gagner son pain, loin de courir le soulager, vous le laisseriez périr s’il ne venait toucher votre pitié. N’est-il pas affreux pour l’humanité de laisser les malheureux dans la misère ? n’augmentent-ils pas ta honte quand ils sont dans la rigoureuse situation de promener leurs malheurs, leurs infirmités et leurs cicatrices. Les gens de ta cave sont durs, leurs cœurs sont comme elle, remplis de bien et de mal. »

Un aveugle jouant du violon, vint nous demander l’aumône. « Pourquoi, dis-je au philosophe, cet homme, qui ne voit goutte, joue-t-il du violon ? Est-il charmé d’être privé d’un sens aussi utile que celui de la vue ? — Non, il joue de cet instrument pour nous exciter à la compassion. — Comment, tu n’es pas assez touché de son malheur, il faut donc réveiller ta charité par la joie et la douleur ? Tu es singulièrement charitable ! »

Dans notre chemin, nous rencontrâmes un bois, je priai mon conducteur de descendre ; nous nous promenâmes quelque temps dans ce lieu délicieux ; je fus frappée de la majesté et du silence, qui régnaient dans cette forêt ; je trouvai ce séjour propre à recueillir l’âme ; un charme secret m’invitait à y rester ; je proposai à mon mentor d’y demeurer. « Le maître de ta cave a fait ce bois pour les hommes, ne sont-ils pas bien insensés de quitter un endroit si délectable, pour habiter dans les pierres, comme les lézards et les grillons ? » Je m’arrachai avec peine de cette forêt, nous retournâmes au château où mon amant me promit de me conduire le lendemain dans un lieu nommé l’église, où je verrais le maître de sa brillante cave : « Surtout, ma chère Imirce, me dit-il, garde un profond silence dans ce lieu ; ne quitte pas ta place, que je ne te donne la main. »

La cave où j’avais été élevée n’était rien en comparaison de celle où brillait le soleil ; je m’imaginai naturellement que le maître de cette belle cave devait être un objet curieux à voir. Cette idée m’empêcha de dormir, tant j’étais impatiente de voir ce grand maître, pour lequel mon philosophe était pénétré d’amour, de respect et de vénération.

Ariste me mena à l’église de bonne heure : en entrant, je fus surprise de voir des hommes contre les murs ; ils ne bougeaient pas ; l’un tenait un gril, l’un avait un cochon à son côté, l’autre un mâtin, deux autres faisaient des souliers, une femme tenait un joli petit enfant dans ses bras, et je ne vis point le maître de la cave.

Une demi-heure après, je vis sortir du côté droit un homme en chemise, avec une longue cravate rouge ; il tenait la queue d’un animal, il trempa cette queue dans l’eau, dit un mot en criant, les assistants se mirent à brailler. L’homme en chemise vint me jeter avec sa queue de l’eau au visage : j’allai l’insulter, Ariste vit ma vivacité et me dit tout bas, de me contenir. Ce que je trouvai de plus original dans cette cérémonie fut la tranquillité du peuple aux procédés peu honnêtes de cet homme, et l’empressement de toutes les femmes pour avoir de l’eau de sa queue.

Ce même homme reparut un moment après, avec un accoutrement plus singulier. Il commença à crier pour s’informer si tout le monde était à l’église ; on répondit en mauvais français : ils y sont. Ces ils y sont[11] ne finissaient pas. Lorsqu’on eut braillé assez à son goût, il avança avec deux plats, un grand et un petit. Le peuple alla mettre ce qu’on appelle de l’argent dans le grand plat ; et pour son argent, on lui faisait baiser le petit plat. Chacun s’en retourna content, je ne sais pourquoi, d’avoir baisé un plat. Le plus singulier c’est que tous ces gens avaient des plats chez eux qu’ils pouvaient baiser sans donner un sol : « Comment, me disais-je en moi-même, les hommes de cette cave aiment l’argent, et ils le prodiguent pour baiser un plat ? »

Le prêtre monta dans une grande boîte, suspendue en l’air, d’où l’on ne voyait que la moitié de son corps ; il parla longtemps sur la puanteur ; il assura que les hommes de sa belle cave étaient sortis de son sein ; il dit des injures à tout le monde : « pères et mères, s’écria-t-il, vos filles sont libertines, elles vont avec les garçons dans les bois ». Pourquoi cet homme voulait-il que les filles allassent dans les bois sans leurs Emilors ? Je trouvai ce morceau impertinent. « Vous aimez l’argent, continua-t-il, vous êtes des fripons, des menteurs et des ivrognes… » Deux choses me surprirent dans cette cérémonie : la peine que cet homme se donnait de crier contre des gens qui aimaient l’argent, contre des filles qui aimaient les garçons, et la modération du peuple qui écoutait patiemment, sans répondre, les injures qu’on lui disait.

La cérémonie faite, nous revînmes au château, Mon philosophe m’avait observée attentivement. Il se douta des questions que j’allais lui faire, et nous allions entrer en matière, lorsqu’un domestique nous dit qu’on avait servi. Je n’avais pas encore vu manger Ariste, ni pris d’autre nourriture que du pain et des fruits. Je vis une table garnie de quantité de plats, chargés de chair qui fumaient de corruption ; je frémis à ce spectacle. Je demandai quelles étaient ces préparations, ce qu’on allait faire. « C’est mon dîner, dit Ariste : ceci est une tête de veau, ceci une pièce de bœuf, ce grand plat une soupe, à côté une épaule de mouton, vis-à-vis une tourte de godiveaux. »

Étonnée de l’air tranquille dont Ariste me faisait le dénombrement de ses plats, je lui dis : « comment, monstre, tu manges des êtres, à qui ton maître a donné le jour, tu les détruits exprès pour les engloutir dans ton ventre ? comment peux-tu être aussi cruel, et peut-on souffrir dans tes villes un carnage aussi inhumain ? — Oh ! cela ne nous étonne pas plus que l’eau qui coule dans la Seine ; il y a vingt quartiers dans Paris, qui étalent ces membres sanglants et déchirés ; et la rue de la Huchette est remplie de gens qui les empoisonnent. Nous égorgeons des millions de bœufs, de veaux, de moutons et toute la nature pour nous sustenter. — La nature t’a-t-elle donné ces animaux pour les manger ! — Non, elle nous a donné le pain et les fruits ; mais comme nous sommes méchants, en rôdant dans les bois, nous avons vu des tigres déchirer les loups, les loups manger les moutons ; nous avons copié les tigres et les loups. — Tu choisis bien tes modèles ! mais comment se trouve-t-il des hommes assez barbares pour couper la gorge à ces moutons innocents ? — Il y a dans toutes les villes et toutes les campagnes, des gens qui font cette besogne en chantant ; les dames les plus sensibles traversent, sans être émues, les boucheries, et l’aspect de ces cadavres, leurs membres palpitants, le sang qui ruisselle partout ne les effrayent point. — S’il y avait un quartier dans Paris où l’on traitât ainsi les hommes, tes dames sensibles y passeraient-elles aussi tranquillement ? — Non, elles expireraient de frayeur. — Eh ! pourquoi n’ont-elles pas la même crainte pour les pauvres moutons, qui te donnent leur laine ? Je te comprends, tu resserres ta sensibilité à ton espèce : penses-tu qu’elle serait moins parfaite, si elle s’étendait sur tout ce qui respire ? »

« Nos dames, plus dignes d’admiration que nous, ne restreignent pas leur amour à notre seule espèce ; comme elles aiment le changement, elles se sont éprises de belles passions pour les bêtes ; sans parler des maris, qui ne sont pas toujours les animaux les plus chéris, ni les mieux léchés, elles crèvent souvent de désespoir à la mort d’un perroquet, d’un serin et d’un petit chien… — Mangent-elles le chien ? — Que dis-tu ? elles n’ont garde. — Si tes dames dévorent sans horreur des bœufs, des veaux, des moutons, pourquoi ne mangent-elles point du chien ? — C’est que nous n’avons pas contracté cette habitude ; nos pères ont mangé quelquefois de mauvais ragoûts, mais ils n’ont point mangé de chien. — Il me paraît que la seule habitude te différencie des anthropophages ; va ! tu es plus cruel que ces peuples ignorants, ils mangent leurs ennemis, tu égorges les tiens sans pitié, et tu n’oses les manger sans horreur ! va, il y a moins de cruauté à les dévorer quand ils ne sont plus, que de les tuer pour satisfaire sa passion homicide de tout détruire ! »

Mon philosophe de sang mêlait aux chairs qu’il engloutissait dans son ventre, des drogues qu’il nommait du poivre, du sel, du vinaigre. Je demandai pourquoi il mettait chaque morceau de chair dans sa poussière de sel et de poivre ? « Sans ces drogues, me dit-il, la viande n’a pas assez de saveur, ni assez de piquant pour irriter les fibres de notre palais. — Ah, cher ami ! ne vois-tu pas que la nature n’a point fait de ces viandes pour toi, puisque ton palais ou ton goût ne les trouverait point agréables, si tu n’ajoutais ton sel et ton poivre ? ton palais est l’échanson que la nature t’a donné pour essayer ce qu’il convient à ton estomac ; par l’assaisonnement de tes viandes tu trompes ton échanson, et tu crois, en trompant la nature, répondre à ses vœux ; je trouve les gens de ta cave insensés. »

Alarmée de ce sanguinaire repas, je priai le philosophe de m’expliquer les horreurs de sa table : — « Comment appelles-tu ce liquide bouillant que je vois dans ce grand plat, dont l’odeur et la fumée m’empoisonnent ? — C’est le suc de cette pièce de bœuf que tu vois à côté, qu’on a extrait par le moyen de la chaleur du feu. — Mais le feu n’a-t-il pas gâté ta viande, et corrompu sa nature, puisqu’il a changé la couleur de ton bœuf ? ce suc dans ton estomac ne doit-il pas y former un levain de fureurs, ou altérer ta santé ? je m’étonne que tu parviennes à un âge fort avancé, en te nourrissant de pourriture et de chairs. »

Je vis des boudins ; je demandai ce que c’était que ces tuyaux noirs. « C’est un composé, me dit Ariste, de sang d’animaux et de leur graisse, que nous lions, selon notre coutume, avec force de sel, de poivre et d’épices. — Ô monstre épouvantable ! non content de manger la chair des animaux, tu bois encore le principe de leur vie ! Quoi, cette liqueur vermeille, qui coule dans leurs veines, te désaltère ? ah, malheureux ! que ne m’as-tu laissé dans ta cave ! je tremble de vivre avec des hommes qui se nourrissent comme toi. »

Chaque plat était une cruauté, mais les boudins et la tête de veau m’épouvantaient davantage. « Comment, dis-je au philosophe, peux-tu savourer les ordures de cette tête ? comment tu dévores jusqu’au siège de l’instinct ou de l’intelligence de cet animal ? — Oui, nous mangeons la tête, les pieds, les pattes, la langue, le cœur, les poumons, les entrailles, et quelquefois les poils, par la malpropreté de nos cuisiniers. — Manges-tu aussi des têtes, des cœurs de frérons ? — Non, cela est trop détestable ; le fréron n’est bon ni à rôtir ni à bouillir. — C’est donc à cause qu’il ne vaut rien que tu le laisses vivre ? ton fréron est bien heureux de ne rien valoir. »

On apporta le second service ; je vis des chats écorchés et brûlés, des oiseaux, des coqs et des poules. Ces oiseaux, qui m’avaient paru si beaux dans l’air et dans la basse-cour, étaient monstrueux et défigurés. Mon philosophe, avec un air tranquille, coupait les cuisses, les ailes de ces animaux et mangeait ces membres mutilés et gâtés avec appétit.

Après qu’il eut contenté sa gourmandise, il donna un signal ; on leva tous les plats, on garnit encore la table de nouveau : c’était pour la troisième fois que je voyais changer ce dîner. Surprise de cette abondance, je m’écriai : « Ô Ariste ! que d’ingrédients et de cruautés pour satisfaire ton appétit ! j’ai vu sur la table de quoi nourrir ce que tu appelles un village ; on ne finit point de t’apporter ? comment ton estomac, qui n’est pas plus large que la poche de ta veste, peut-il contenir, sans crever, la mangeaille dont tu viens de le farcir ? la puanteur va t’attaquer, je tremble pour toi. »

Ce troisième service était rehaussé d’une grosse cuisse noire comme la cheminée : je crus que c’était pour faire rendre au Philosophe tout ce qu’il avait pris, qu’on lui apportait cette vilaine cuisse noire ; mais je fus bien étonnée lorsque je le vis, armé d’un couteau, couper de cette cuisse, en mettre un morceau sur son assiette, et le manger avec un appétit incroyable. Ma frayeur redoubla. « Comment lui dis-je, tu manges de cette effroyable chair ? qu’est-ce donc que cette cuisse ? — C’est du jambon. — Qu’appelles-tu du jambon ? — La cuisse d’un cochon : — Mais pourquoi est-elle noire ? — C’est que nous mettons cette viande à la cheminée, afin que la fumée la noircisse. — Tu manges donc aussi de la fumée ? — Tu n’y es pas ; nous faisons cette opération, afin que la fumée, pénétrant dans les pores de cette viande, puisse la corrompre ; cette corruption irrite notre goût, et le flatte. » Il me fit manger de la crème ; je trouvai que cela pouvait être bon, mais elle était brûlée ; et à cause qu’elle était gâtée, brûlée, et qu’elle approchait de sa cuisse noire, il la trouvait délicieuse.

Étonnée des différentes chairs dont il avait chargé son estomac, je lui dis : « Tes dames que tu peins si sensibles et si délicates pour les petits chiens, comment osent-elles t’approcher lorsque tu as dîné ? si tu avais dans la poche de ta veste du bouillon, de la tête de veau, de la crème brûlée, du chapon, du poivre, du sel et des boudins, l’odeur de ce mélange ne leur serait-elle pas insupportable ? — Assurément ; car elles ne peuvent souffrir l’haleine d’un petit chien qui mange de la viande. — Mais pourquoi supportent-elles sans dégoût l’odeur de la tienne ? — C’est que nous marchons à deux pieds. » — C’était une mauvaise raison qu’Ariste me donnait ; comme il n’en avait point de bonnes, dans ce cas, il y a de l’adresse de satisfaire les gens avec des méchantes.

On leva les plats, je ne vis plus de chairs : on servit des fleurs, des marmousets de porcelaine, des miroirs et des colifichets qu’on ne pouvait manger ; ces bagatelles étaient accompagnées de fruits et ce spectacle s’appelait le dessert. Je mangeai du fruit, je le trouvai agréable. — « C’est au dessert que j’aime ton dîner. — C’est aussi le moment, répondit-il, où l’amitié se développe, où la saillie étincelle, où l’homme, revenu à la nature, revoit l’image de la liberté qu’il a perdue. » Ariste effectivement me parut plus gai ; il fut triste et silencieux tout le temps qu’il avait été occupé à dévorer ses viandes : sa joie reparut avec le dessert, et je trouvai mon ami plus aimable.

La cérémonie de la table me sembla gênante. Trois grands garçons nous servaient avec un air craintif et empressé. Je demandai au philosophe si ces hommes étaient ses enfants. — « Non, ce sont des esclaves fainéants, gagés pour me servir. — Pourquoi te servent-ils ? — Cette cave n’est pas comme la tienne ; les uns ont quelques bribes infiniment petites de la cave, les autres n’ont rien ; ceux qui ont quelques lignes de terrains courbes ou plates sont riches, ceux qui n’en ont pas sont pauvres : ces derniers se prêtent aux besoins ou aux fantaisies des riches pour avoir de l’argent : l’argent est un métal rare et dangereux, avec lequel on se fournit de tout ce que l’on veut. » Je trouvai l’argent admirable, quoiqu’il ne valût guère mieux que les parois de ma vieille cave. Le philosophe m’expliqua son système de finances ; je compris un peu le système de sa cave. Je conclus que l’argent était le malheur des hommes.

Nous parlions encore sur l’ardeur de l’or qui brûle tous les hommes, lorsqu’un capucin parut subitement à nos yeux. L’aspect de ce masque me fit trembler, je quittai précipitamment la table ; Ariste courut après moi, me ramena dans la salle, où je demandai encore toute effrayée de quelle cave sortait cette vilaine figure ? « Comment donc, dans une cave aussi belle que la tienne, y a-t-il des êtres aussi imparfaits ? — Cet être, répondit Ariste, à quelques ridicules moins, est un homme comme moi ; il s’habille ainsi, parce qu’il croit qu’un habit maussade fait plaisir au maître de notre cave. »

Le discours de mon amant calma un peu ma frayeur. J’examinai le capucin ; plus je le parcourais, plus je doutais qu’il fût homme. En regardant son laid capuchon, en touchant son gros habit, je m’avisai de lever sa jaquette, pour m’assurer qu’il était homme et s’il avait, comme Emilor et le philosophe, ce qui m’avait fait tant de plaisir. Le Père, sur qui ma belle gorge et ma figure avaient fait de promptes impressions, se trouva dans cet état heureux, si maladroitement reproché aux Carmes de la place Maubert. Cette découverte me rassura ; je me figurais qu’un homme qui n’était pas fait comme Emilor ou le philosophe devait être ennemi des femmes.

Le capucin parut honteux, ou fit semblant de l’être ; mon Mentor me gronda de ce que j’avais troussé la jaquette de ce sauvage : « La pudeur, me dit-il, défend ces sortes de libertés à ton sexe. — Qu’est-ce que la pudeur ? — C’est une vertu qui oblige les femmes à rougir quand elles voient un homme nu. — Une femme ne doit donc pas regarder les objets qui lui font plaisir ? Pourquoi veux-tu faire un mystère d’une chose que la nature n’a point faite ? Ta pudeur est bien sotte. Qui a fait ta pudeur ? les hommes ; ils sont donc bien stupides d’avoir fait la pudeur dès qu’elle les gêne ? Tu fais donc des vertus de tes idées ? Dis-moi quelle est cette vilaine bête de capucin ? — C’est un moine qui a fait vœu de ne pas se servir de ce que tu as vu, en promettant au maître de notre cave de ne point faire d’enfants. — C’est dommage, il a de quoi me faire plaisir ; et si l’on pouvait aimer un monstre, je crois qu’il s’en tirerait habilement : mais je me fâche : pourquoi ce moine a-t-il promis au maître de ta cave de ne point faire plaisir aux filles ? — Pour être plus agréable à notre père commun. — Écoute, si tu te crevais les yeux pour ne point voir ta belle voûte, serais-tu agréable à ton maître ? — Non, assurément ; — Ce moine est bien animal de faire une pareille promesse ! Ta privation de la vue n’affligerait que toi, son vœu fait tort à une fille et tu m’as dit que c’était un mal de faire tort à quelqu’un[12]. »

Nous continuâmes à parler sur l’habit du capucin, auquel je ne pouvais m’accoutumer. Je demandai pourquoi ce moine était ainsi fagoté ? — « C’est pour plaire au maître de ma cave ; » c’était toujours le refrain des raisonnements d’Ariste. — « Ton maître, qui fait de si grandes choses, aime-t-il les infiniment petites ? Peux-tu croire qu’une figure, qui me fait horreur, puisse lui plaire ? Quand j’étais dans ta cave, si j’avais mâché du pain, et collé ce pain mâché à mon derrière pour te plaire, cela t’aurait-il fait honneur ? — Non, j’aurais pris cette action pour une bêtise de ta part. — Eh bien ! si le maître de ta belle cave a plus d’esprit que toi, il doit trouver les capucins pitoyables. »

Ariste envoya le moine dîner à la cuisine : l’homme, qui avait insulté le peuple dans l’église, entra. Il avait un long vêtement noir, un chiffon de linge autour du col, une grande emplâtre noire sur la tête, sans doute il était blessé au crâne. Mon amant lui fit des politesses, il témoigna au philosophe sa surprise que sa présence lui avait occasionnée dans l’église : — « Il y a longtemps, Monsieur le Comte, que je ne vous avais vu dans cet endroit ; vous ne fréquentez guère nos temples : — Cela est vrai, dit Ariste, que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne chante pas, je ne baptise pas, je ne prêche point. Monsieur le Curé, y fréquenteriez-vous si souvent, s’il n’y avait point d’argent à gagner ? Cependant, il y a environ vingt-neuf ans, que je fus à Notre-Dame, c’était à l’occasion de la prise de Philipsbourg, c’est tout ce que je puis me rappeler ; j’étais jeune, j’étais curieux de voir de mes yeux un Te Deum ; on en chantait plus souvent que dans la guerre d’Hanovre. J’aurais cependant été dupe de ma curiosité, et contraint de servir de vis-à-vis à deux présidents à mortier, si je n’avais rencontré là… oh le bon temps, mon cher curé ! Cette actrice était charmante ! — Monsieur, lui dit l’homme noir, vous scandalisez prodigieusement la paroisse ; vous couchez avec cette demoiselle, cela n’est pas trop secundum Lucam. » Je pris une assiette, je la jetais à la tête du prédicateur, si Ariste ne m’eût retenue. Mon amant, un peu formalisé de l’instruction pastorale de son homme noir, lui dit : « Mon bon curé, tâchez d’entretenir la paix avec votre servante, ne vous mêlez point de mes affaires ; quelle autorité avez-vous pour prêcher dans ma maison ? » Le curé lui répondit d’un air mystique : « Je suis le serviteur du Seigneur. » — « Cela est bon, dit Ariste ; je parlerai à votre maître, je le prierai, aussitôt que votre année sera finie, de vous payer et de vous mettre à la porte ; il n’a que faire d’un insensé et d’un visionnaire chez lui. » Le curé s’en alla en grommelant dans les dents.

Dès que le curé fut parti, je demandai au philosophe pourquoi cet homme lui avait défendu de m’aimer. — « C’est à cause que je ne puis coucher avec toi sans sa permission. — Va, il ne t’aime pas comme moi. — Ma religion m’ordonne de lui obéir. — Pourquoi te laisses-tu commander par ta religion ! Il me paraît qu’avec ta belle cave, tu n’es pas si heureux que je l’étais dans celle où tu m’as élevée… après tout qui est cet homme ? — C’est un curé à qui nous donnons du bien… » J’interrompis Ariste : « Comment tu es assez étourdi pour payer un homme qui t’injurie et empêche tes plaisirs ? »

Le philosophe, content de mes progrès, me fit annoncer dans son voisinage pour une fille nouvellement arrivée des terres australes ; on me courut comme le rhinocéros. Deux carrosses nous amenèrent cinq dames, elles brûlaient de me voir. La curiosité est le sentiment le plus chaud de notre âme. Ces dames parurent étonnées de ce que j’étais plus jolie qu’elles ; elles firent l’inventaire de ma parure et de mes breloques, prodiguèrent tous les superlatifs : l’une me demanda, comment je trouvais la France, l’autre me fit remarquer malgré moi le goût d’une belle robe, une vieille marquise m’entretint de vapeurs et de son chien, qui n’avait que trois pattes ; une jeune personne me pria de lui donner des conseils pour tromper sa mère ; son amant ne pouvait la voir, disait-elle, ni lui écrire : je m’étonnais de ce qu’il fallait tromper ses père et mère pour suivre un sentiment aussi naturel que celui d’aimer.

Ce papillonnage fini, la compagnie s’arrangea autour d’une table, prit des chiffons de papier qui ne paraissaient pas être faits par le maître de la belle cave ; ils étaient fort mal peints. On s’amusa pendant trois heures à les remuer avec beaucoup d’attention et à répéter, « je passe… médiateur… manille… spadille… deux… trois… six levées… codille… faites… voilà huit tours… je n’ai plus rien dans ma boîte. »

La compagnie partie, je demandai au philosophe, qui étaient ces folles. « Ce sont des femmes de condition, sur le bon ton, qui t’ont fait l’honneur de te rendre visite. — C’est donc un honneur de dire cent niaiseries, de faire mille questions ridicules ; par exemple, si les dames de mon pays sont coiffées à l’exil du Parlement, si les greluchons sont plus aimables, si les chiens sont jolis, si je voulais savoir l’air de la chanson des petites postes de Paris ? Tes femmes de condition sont originales ! j’aime mieux la femme de ton fermier, elle a soin de ses enfants et de ses vaches. Que font les femmes de condition ? — Rien, que ce que tu as vu, et qu’elles vont répéter dans vingt maisons. — Elles doivent prodigieusement s’ennuyer ? — Aussi sont-elles accablées d’ennui ? »

Je questionnai le philosophe sur les livres mal peints, avec lesquels on avait plaisanté pendant trois heures : « Ce sont, me dit-il, de mauvais livres qui nous apprennent à devenir fripons, à perdre notre argent, notre honneur, notre fortune, et souvent servent d’occasion à nous égorger. — Pourquoi t’amuses-tu avec des livres si dangereux ? — C’est pour nous dissiper en nous volant poliment les uns et les autres ; la passion du jeu ne peut être que celle d’un honnête fripon. — Tu ferais mieux, Ariste, de t’amuser avec les livres de ta bibliothèque ; la tragédie d’Alzire, que j’ai lue l’autre jour, me délasserait mieux que tes affreuses cartes ! est-ce celui qui a fait Alzire, qui a fait tes cartes ? — Non, l’auteur de cette tragédie est un bel esprit ; celui qui a fait les cartes est un homme ordinaire ; et quoique le drame d’Alzire prêche le pardon des offenses, il y a peu de personnes qui pardonnent les offenses et qui lisent cette pièce, en comparaison de celles que les cartes amusent et distraient. Les enfants connaissent les cartes, les matelots s’en occupent sur leur bord, les soldats dans leur corps de garde, les officiers dans leurs tripots, les moines dans leurs cellules ; enfin, l’auteur de ce livre barbouillé s’est rendu immortel ; il ramasse, occupe, délasse, fatigue journalièrement plus de monde lui seul que tous les livres qui ont été faits jusqu’à ce jour ; la mode, qui change nos habits et nos idées, a plus respecté ces chiffons que la religion ; celle des premiers sages a changé, les cartons peints ont conservé la grotesque parure de nos pères, et le valet de carreau a gardé sa belle réputation[13]. » Je trouvai les hommes de la belle cave insensés, de perdre les courts moments de la vie à manier ainsi le valet de trèfle et à se couper la gorge pour le sept de pique.

Nous reçûmes la visite de quatre messieurs ; en entrant, ils tirèrent un pied derrière l’autre, se plièrent comme des cercles, abordèrent Ariste en lui disant : « Cher comte, es-tu toujours misanthrope ? ne songes-tu pas à ce délicieux Paris ? est-ce là le bijou étranger ? il est joli ! » ils vinrent voltiger autour de moi, me firent cent questions d’une haleine ; je fus piquée de cette familiarité. « Savez-vous, me dit l’un, l’histoire de la Deschamps, elle a volé un diamant au curé de Liège ; voilà qui est de bonne prise… Ariste, comment gouvernes-tu cette petite personne ? Elle vient, dit-on, des terres australes ? Ce pays n’est-il point situé du côté du carnaval de Venise, ou dans un royaume du Prêtre-Jean ? Je me ferais volontiers tonsurer pour être souverain d’un État, où il y a de si jolies filles. — Mademoiselle, me dit-il, en se tournant vers moi, avez-vous vu la cour du Prêtre-Jean ! Sa calotte, comment est-elle ? Sa Majesté Madame la Prêtresse-Jeanne est-elle bien ? Porte-t-elle la soutane et la tonsure comme son mari ?… Nos modes percent-elles dans ce pays-là ? Ah ! je le crois… nous avons un goût divin… nos cuisiniers, comme dit l’auteur Bleu, font des fricassées de chérubins où il n’y a que des ailes et des têtes. » Je ne répondis rien à ce charmant monsieur ; il crut sans doute qu’il avait eu une conversation avec moi.

Un autre, avec une physionomie plus lettrée, me demanda si je connaissais les journaux et le frère Berthier : « Ils font fortune, me dit-il, et prennent comme on ne prend point. Le joli abbé de la Poste écrit comme un astre… que dit-on de Fréron dans vos terres australes ? Le Connaissez-vous ? — Oui, monsieur. — L’aimez-vous ? — Non, je le déteste. — Et sa voix ? — Encore davantage, elle m’écorche les oreilles. — Vous êtes, mademoiselle, d’un véritable bon goût, vous plairez à Paris. — Eh ! monsieur, comment ne pas le trouver effroyable ? Ses grandes oreilles, son épaisseur, ses cris… — Oh ! le voilà, c’est Fréron, le tableau est parlant, cet homme est détesté depuis qu’il a voulu déprimer nos meilleurs auteurs. — Un fréron, une bête peut-elle attaquer les auteurs ? — Précisément, c’est à cause qu’il est bête. — Monsieur, expliquons-nous ! Ce fréron est un animal de la basse-cour… — Oui, justement, c’est sa place. — Monsieur, entendons-nous ! Un fréron peut-il écrire ? — Cela ne fait rien, il barbouille. — Je crois que vous ne me concevez point. — Pourquoi, mademoiselle ? Ne parlez-vous point de Fréron ? — Oui ; vous voyez que j’entends à qui vous en voulez ? — De grâce, dites-moi à quel usage sert un fréron ? Le nôtre porte du bois, sert au fermier. — Vous y êtes ? » Voyant que ce monsieur ne m’entendait pas, j’appelai Ariste qui, instruit de notre début, se mit à rire et dit à ces messieurs : « Mademoiselle, voyant l’âne du fermier, me demanda le nom de cet animal ; celui de Fréron me vint dans l’idée, je crus ces deux noms synonymes, je lui dis que l’âne était un fréron ; voilà ce qui a fait l’équivoque. » Les jeunes gens crièrent : « Bon le lapin, bon le lapin, l’animal de la basse-cour est un âne ; celui de la rue de Seine est un âne ; ainsi, mademoiselle, il n’y a point d’équivoque, vous avez jugé comme les Muses et comme Apollon, du satyre Marsias. »

Un troisième me parla de chapeaux plats, de l’abbé Trublet et de l’Opéra-comique ; il termina sa conversation par m’assurer qu’il donnait des leçons à son perruquier et que le crêpé était enfin passé au Marais. Un doucereux vint me dire : « Mon cœur ne peut tenir à vos charmes, je ne vois à Paris que des beautés comme ça, des physionomies parallèles à nos découpures ; un minois comme le vôtre est fait pour parer l’Olympe, éclipser la vieille cour de Jupiter, qui n’est plus sur le bon ton ; nos auteurs avec leur Flore et la jeune Hébé, qui étaient du temps d’Hérode, et l’Aurore qui aime les vieux garçons, cela ne vaut pas un visage moderne comme le vôtre… Comment, vous ne dites rien, mon astre ? Seriez-vous scrupuleuse ? Va-t-on encore aux cérémonies des bonzes dans les terres australes ? Nous autres, nous n’avons plus de religion, cela soulage le cœur. »

Ces messieurs débitèrent cent autres impertinences, et s’en allèrent pleins de confiance que leurs charmes et leurs jolis discours m’avaient fait tourner la tête. Je demandai au philosophe qui étaient ces crânes ? Les agréables et les gens de l’extrême bonne compagnie. « Ta cave est-elle remplie de pareils agréments ?— Non, ces étourdis sont les jeunes gens de la nation ; ils sont, quelques années, fous, impertinents, l’âge les corrige, le Français est un fruit qu’il faut laisser mûrir. — Pourquoi le présentes-tu avant qu’il soit mûr ? Tu exposes les gens à essuyer des propos. »

Les visites commençaient à me donner une mauvaise idée de la belle cave. On vint apporter la gazette ; Ariste me laissa cette feuille pour aller donner des ordres à ses domestiques. Je fus surprise de lire : l’Impératrice-Reine a été à la messe ; M. l’abbé Arnaud a eu l’honneur de présenter à Monseigneur le Dauphin un volume du journal étranger ; comme cet auteur n’en vend pas, il fait des générosités ; le Prince-Stathouder a été enrhumé ; Gaspar-Thomas Koutionki est de retour de son voyage en Sibérie ; le Pape a ouvert la bouche au cardinal Pimpernelli ; Mgr Xavier-Macchabée-Barthélemi-Jérôme Eustache de la Villa-Canos-Chantra-Va-Caelos s’est couvert devant Sa Majesté Catholique. Le lord Rosbifbroute a reçu la jarretière ; Jeanne-Françoise de Courte-en-Lair, marquise de Courte-Champ, est morte dans ses terres en Poitou le 12 de ce mois, âgée de quatre-vingt-sept ans ; elle est la dernière de la maison de Courte-Paille.

Ces bêtises me parurent originales ; je demandai au philosophe pourquoi l’on perdait le temps à écrire ces puérilités ? — « On s’intéresse, me dit-il, dans notre cave, à tout ce qui arrive aux grands : — mais le journal étranger, une bouche ouverte, une jarretière, un rhume, tout cela est bien petit ! — Que veux-tu ? La gazette est comme le carrosse de Paris à Orléans, vide ou plein, il faut qu’il parte ».

Cette cave si brillante, sa verdure, les arbres, perdaient chaque jour de leur éclat ; les pluies devenaient abondantes, les beaux jours rares, le soleil se laissait à peine entrevoir, des vents froids avaient chassé les zéphyrs qui s’étaient envolés avec les fleurs. Ce changement m’attristait, j’en parlai à Ariste : — « Ta belle cave, lui dis-je, va-t-elle tomber dans la puanteur ? Ton maître va-t-il la détruire ? ou n’en prend-il plus soin ? — Ne t’alarme pas, chère Imirce, une saison fâcheuse va succéder aux beaux jours. » Il m’expliqua l’ordre des saisons.

Cette belle cave devint déserte, les oiseaux muets, les ruisseaux dont le murmure m’enchantait avaient suspendu leurs cours, des flocons blancs couvraient la terre, des vents constants et déchaînés par la mort avaient engourdi la nature : « Hélas ! cher Ariste ! tu ne jouis donc que passagèrement des beautés de ta cave ? — Elle meurt tous les ans pour revivre encore, et l’homme seul, pour qui elle est faite, ne renaîtra plus. »

Nous partîmes pour Paris ; à la dînée, nous trouvâmes six grands garçons, vêtus du même uniforme ; ils avaient chacun un tonnerre pareil à celui dont Ariste s’était servi pour tuer l’oiseau. Ces messieurs caressaient trois filles qui ne s’embarrassaient guère des lois du maître de leur cave ; elles se moquaient de la pudeur, tenaient des propos, embrassaient leurs amants, et se laissaient chiffonner aussi naturellement que je faisais dans ma prison. — « Ces gens, dis-je à mon amant, sont plus sages que toi ; ils chantent, caressent leurs femmes ; mais il paraît qu’ils n’aiment pas le maître de ta cave, ils ne disent point une parole sans en dire des horreurs.

— « Ces hommes, me dit Ariste, sont des mercenaires gagés pour tuer nos ennemis, servir la vanité des souverains qui égorgent une partie de l’humanité pour apprendre à l’autre qu’ils ont de l’ambition et le droit naturel d’avoir raison avec des morts. Fais-tu de même avec tes ennemis ? — Je n’ai garde, cette injustice est un avantage réservé aux souverains. — Que sont tes souverains ? — Les images du maître de ma cave. — Ton maître a-t-il aussi des gens soudoyés pour tuer les autres et faire du mal ? — Non, assurément, nous ne le connaissons que par ses bienfaits. — Pourquoi donc ses faibles images font-elles le mal ? ta cave est affreuse d’égorger des gens si gais ! en égorges-tu beaucoup ? — Quelquefois quarante mille dans une heure. — Ô ciel ! que dit le maître de ta cave de cette cruauté ? — Nous avons des gens qui nous obligent de croire, sous peine de damnation, que le maître de notre cave s’est déclaré le Dieu de ceux qui s’égorgent pour quelques arpents de terre. — Ceux qui tiennent ces propos sont apparemment des curés ? as-tu souvent la guerre ? — Assez régulièrement, tous les dix ans. — Pourquoi ces grands garçons vont-ils s’exposer à la puanteur ? — Ils aiment les filles, ils n’ont point d’argent, et, pour avoir dix écus, ils s’engagent pour sept ans (c’est toujours pour douze) de tuer les autres ou de se faire tuer. — S’ils quittaient ce métier de bourreau, ne feraient-ils pas mieux ? — Ils n’oseraient, on leur donnerait ce que tu appelles la puanteur ? — Oh ! pour le coup, vous êtes des monstres, des barbares ; je suis étonnée que le maître de ta cave envoie du pain à des gens aussi méchants. Ces filles vont-elles aussi à la guerre ? — Non, mais elles tuent ces soldats dans leurs bras, et cela sans tonnerre. — Que dis-tu ? — Je dis que ces filles leur donnent la puanteur par leurs faveurs et par leurs caresses. — En voici bien un autre ! explique-toi, je tremble, je soupçonne que ta cave est horrible.

— « Notre cave est si grande que nous n’en connaissons pas encore l’étendue ! elle pourrait bien être infinie, malgré nos calculs et le dictionnaire d’un chanoine de Vaucouleurs. Un homme hardi a été errer sur les mers ; il a découvert une autre partie de la cave où il vient de l’or, du poivre et une maladie qui se gagne en faisant des politesses aux filles, celles-ci en étant infectées, ne tardent point d’empoisonner ces soldats. — Dis-moi, qu’allait faire ton vagabond sur la mer ? — Chercher du poivre. — Quoi, cette vilaine drogue que tu mets sur ta table pour te brûler les entrailles ? Quoi, pour du poivre, tu as gâté tes filles, et tu continues d’envoyer dans un pays d’où il vient un mal si funeste ? Quand ces filles sont attrapées à donner la puanteur, que leur fait-on ? — Rien, il faudrait punir trop d’honnêtes femmes ; on les châtie parce qu’elles manquent contre la décence ; on les enferme à cause que les curés ne leur ont pas permis de coucher avec ces soldats ; nous les méprisons, nous les traitons de coquines. — À ce compte, je suis donc une coquine dans ta cave ? Les hommes qui font les coquins avec ces filles, les enferme-t-on aussi ? — Non ! — Eh bien ! explique tes contradictions ; dis-moi, mon ami, ne sont-ce pas les hommes qui font les coquines ? Oui, si cela est, as-tu l’ombre du bon sens ? tu empêches les gens de se caresser, tu veux que les filles soient plus sages que ceux qui les tentent.

« Les filles élevées dans les préjugés de ta pudeur ne vont point, je crois, du premier instant de leur puberté, s’offrir à tes vilains hommes ? ce sont ces derniers qui les corrompent ; si ton Platon, le plus sage des mortels, si tes moines étaient caressés, baisés par une jolie fille, tiendraient-ils à ces caresses ? y tiendrais-tu toi-même ? tu veux cependant que les filles soient froides quand tu les échauffes ? tu es injuste ; je me fâche, les gens de ta cave n’ont pas le sens commun : tes raisons, leur poivre, leur tonnerre et tes méchants livres barbouillés, que tu appelles un jeu de cartes, en sont les preuves. »

Nous traversâmes un bois, nous fûmes arrêtés par huit messieurs qui vinrent sur nous avec des tonnerres de poche pour nous donner la puanteur. Ariste leur livra sa bourse ; ils nous fouillèrent, arrachèrent mes bijoux, nous dépouillèrent, et nous souhaitèrent un bon voyage ; revenue de ma peur, je demandai quelle était cette politesse, si c’était le bon ton et le merveilleux savoir-vivre de sa capitale, dont il m’avait tant ennuyée ? — Ces gens, me dit-il, sont des malheureux qui arrêtent les passants, les tuent ou les volent. — Pourquoi as-tu de pareils monstres ? la religion ne peut-elle arrêter les voleurs ? À quoi te sert-elle donc ? À nourrir des capucins et des hommes noirs pour te dire des injures ? »

À la couchée, je vis une fille dont le visage était marqué de petites fosses ; je demandai pourquoi elle avait la figure criblée ; on me dit qu’une maladie gâtait ainsi presque tous les hommes. Cette découverte me poignarda ; j’étais jolie, j’étais femme, j’avais raison de m’alarmer : « Ce fléau, dis-je à mon amant, vient-il de ton pays au poivre ? — Non, nous avons été longtemps les plus ignorants de la cave ; l’ambition de nous décrasser un peu par l’arithmétique, le désir de savoir comment on arrangeait deux et deux font quatre et la belle passion de peindre élégamment un zéro, nous firent voyager dans l’Arabie malheureuse, où nous apprîmes à griffonner les belles figures de l’addition ; nos professeurs nous donnèrent la petite vérole : — Il me paraît que tu deviens toujours savant à tes frais ; tes connaissances te coûtent, tu payes cher le poivre et l’arithmétique[14]. »

À la barrière de Paris, nous fûmes arrêtés par quatre grands voleurs d’aussi mauvaise mine que ceux que nous avions rencontrés dans le bois ; ils fouillèrent dans nos malles ; ces hommes n’avaient point de tonnerre ; ils ne demandèrent point d’argent et nous laissèrent passer. Je demandai pourquoi cette bande de voleurs ne nous avait rien pris. « Ce ne sont point des voleurs, mais des coquins que le souverain place aux entrées des villes pour visiter si l’on n’apporte rien contre les ordres de Sa Majesté. — Quels sont ces ordres de Sa Majesté ? — Nous ne mangeons rien, nous ne portons rien qui ne paye au souverain, et cela cinq à six fois dans l’espace de cent lieues. — Mais n’habites-tu point ce petit coin de ta cave appelé le royaume de France ? es-tu étranger dans ton propre pays ? — C’est l’usage, il faut de l’argent. Un Breton n’a pas le droit de porter une chemise neuve de l’Anjou sans payer en entrant quelques sols pour livre et quelques deniers aux fermiers généraux ; s’il fait le tour du royaume avec sa chemise, il paye deux fois sa valeur ; et cela est d’autant plus original que le marchand de toile en a déjà dû payer les droits en faisant entrer ses marchandises. Si ces commis me saisissaient avec une livre de tabac ou quelques onces de sel, Sa Majesté me ferait marquer d’un fer rouge sur les épaules ; je serais déshonoré aux yeux des sots, pour avoir eu dans la poche de quoi saler deux fois mon pot-au-feu : — Va, ta cave et tes maximes sont odieuses. »

Le mouvement de Paris, la hauteur des caves, celles qui roulaient sur la boue m’étonnèrent moins que d’autres caves portées et traînées par des hommes. Je demandai ce que c’était que ces caves attelées aussi ridiculement.

— « Ce sont des chaises à porteurs et des brouettes, dans lesquelles on traîne des hommes.

— « Ah ! malheureux, tu respectes bien peu tes semblables pour les employer à des services aussi bas : tu as des chevaux, et tu laisses traîner des hommes par des hommes ? Oses-tu ainsi avilir l’humanité ? »

J’arrivai à l’hôtel si étourdie du tracas de cette ville et si infectée de la mauvaise odeur que j’en tombai malade.

Une pesanteur de tête, des maux de cœur firent croire au philosophe que j’allais avoir la petite vérole : il envoya chercher un médecin. Je vis entrer un homme élégant ; il se plaça à mon côté, s’appuya un moment sur une canne à pomme d’or, fit un détail de ses fatigues, où il mêlait avec affectation le nom de ses grandes pratiques : « Monsieur le Comte, je viens de chez le Duc, il crèvera d’apoplexie, il ne se donne aucun exercice, il faudrait, pour sa santé, lui faire traîner avec son licol bleu la charrette de l’Hôtel-Dieu[15]. La marquise de… est un bon pigeon, elle s’est mise sur le ton des vapeurs ; cela me vaut quinze cents livres par an. Mme la présidente D… est dans un état désespéré ; son chien a une patte cassée, elle a déjà eu cinq à six faiblesses très dangereuses, elle n’en revient que pour gronder ses gens. La comtesse *** a un mari vigoureux, deux grands laquais, un cordelier, un mousquetaire ; en vérité, les femmes de condition ne sont pas raisonnables… La petite… de l’Opéra en tient de ce grand cordon bleu qui est si bête… Mme la Vicomtesse… prend trop de baume de vie ; si elle le prenait ailleurs que chez Le Lièvre, elle guérirait plus tôt ; son mari est un vieillard de vingt-huit ans, qui, de sa vie, ne pourra guérir sa femme. La Baronne m’a fait demander ce matin, voilà la première fois qu’elle appelle un médecin : dans ses maladies, elle allait toujours à S. Roch, à Notre-Dame, à S. Eustache ; il est fâcheux d’avoir dans notre métier de pareils rivaux ! » Après cette sortie, le docteur me prit joliment le bras, le toucha quelque temps, fit une longue dissertation sur le tact, le mouvement du sang, qui ne me soulageait point.

Le médecin avait ordonné un lavement ; on fut le commander à l’apothicaire. Ariste, occupé dans ce moment, oublia de me donner des notions du lavement et des cérémonies qui le précèdent. L’apothicaire entra chez moi, tira de dessous sa redingotte une seringue ; je le pris pour un tonnerre de poche ; il était à peu près semblable à ce qu’Ariste appelait un fusil ; je frémis en le voyant ; je demandai à cet homme s’il voulait me donner la puanteur. « Non, non, mademoiselle, cela ne pue point ; c’est une décoction de camomille ; l’odeur n’est pas désagréable pour ceux qui aiment la camomille romaine ; il faut prendre, s’il vous plaît, ce remède tandis qu’il est chaud. » Voyant que je ne remuais pas, l’apothicaire me dit : « Allons, mademoiselle, mettez-vous sur le lit. » Ne concevant rien à la médecine, je crus qu’il fallait boire ce breuvage sur mon lit : je m’y jetai. « Tournez-vous », me dit-il. J’eus la complaisance d’obéir. « Troussez-vous. — Qu’appelles-tu me trousser ? — Découvrez votre derrière, je ne puis vous donner le lavement dans cette attitude… — Comment, monstre ! que veux-tu ? Serais-tu un jésuite ? J’ai lu l’autre jour que ces moines étaient exécrables. — Non, que la bonne sainte Geneviève m’en garde ! » Je compris alors ce qu’il voulait dire : « Comment tu veux me ficher ce long tuyau dans le derrière, tu es effroyable ! » Je fis un bruit horrible ; Ariste accourut : voyant le sujet de la dispute, il appela ma femme de chambre, la gronda de ce qu’elle ne faisait pas cette opération. Marthon s’excusa en disant qu’elle n’avait jamais donné de lavement, que si elle avait eu un malheur dans sa vie, au moins son derrière était encore vierge.

Je questionnai mon amant sur ce remède, il m’expliqua la théorie du lavement : la liqueur contenue dans ce cylindre est une décoction d’herbes émollientes ; par le mécanisme de cet instrument, on l’injecte dans les intestins, ce composé les rafraîchit ; les dames, pour être plus belles, en prennent chaque jour par douzaine. « La baronne D… que tu vis hier, trouvant un jour son teint obstiné, en prit une grosse en trente-six heures. — Dans ta cave, je n’ai pas eu besoin de ce remède, la nature t’a-t-elle donné la seringue ? — Non, elle s’est contentée de nous endoctriner par la pratique de la cigogne : quand cet animal est constipé, il est malade ; pour se soulager, il va dans les étangs chercher de l’eau dormante, en avale une certaine quantité, l’échauffe dans son jabot, fourre son long bec à son derrière, et dégorge cette eau chaude dans ses entrailles. — Tes moineaux, tes bœufs, tes moutons font-ils de même ? — Non ; pourquoi veux-tu imiter ce qui n’est peut-être bon qu’à une seule espèce ? » Je ne voulais point de lavement ; Ariste me prit par le faible des femmes, m’assura que mon teint serait plus clair, que mes yeux auraient une expression plus tendre ; c’était la raison pour tuer l’oiseau de Boccace, je consentis que Marthon m’administrât le clystère.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

Cette fille sans expérience le donna d’une main pesante ; au moment que je sentis la chaleur du remède, je me retirai, la canule sortit, et tout le composé inonda ma couche ; je sautai du lit toute dégoûtante de cette vilaine drogue ; pestant contre les médecins, les lavements, les seringues ; je ne pris point le remède, et je me trouvai mieux.

L’après-midi je passai dans le cabinet d’Ariste ; je vis un tableau où était peint un grand sauvage avec une longue queue, des cornes à la tête, et des griffes qui paraissaient de très vilaines manchettes. Je demandai ce que signifiait ce portrait ? — « C’est le diable, me dit Ariste, ou le Manitou[16] ; nous le peignons ainsi pour nous faire peur, comme les enfants, qui font des masques de papier pour s’épouvanter les uns les autres.

— « Pour augmenter ta peur, tu as arrangé des cornes sur la tête de ton Manitou, et les cornes te font rire, tu en remplis les maisons de Paris : regarde ton front, tâte-le bien, tu sentiras de chaque côté deux protubérances placées par la nature pour t’en planter ; les femmes connaissent le terrain ; et la nature est bien maudite quand elles n’en plantent point. Ah, mon ami ! tu peins bien des bêtises ? as-tu vu le Manitou ? — Non : je crois qu’il doit être curieux. »

Nous fîmes une visite à une parente d’Ariste ; au retour, nous fûmes croisés auprès de la Grève par un carrosse étincelant, tiré par six chevaux. Je demandai à qui appartenait ce somptueux équipage entrelacé avec nous dans la confusion de Paris ? — « C’est la voiture d’un fermier général, gens plus fripons que ceux que nous avons rencontrés dans le bois : — Je vois que celui-là a fait longtemps le métier, il paraît riche ? — Aussi l’est-il : — Mais à propos, tu m’a dis qu’on donnait la puanteur aux fripons ? — Oui, ces publicains sont d’une espèce privilégiée, ils volent impunément, parce que l’État a peut-être besoin de voleurs. »

Un peu plus loin, notre voiture et celle du fermier furent encore arrêtées et croisées par deux tombereaux qui se suivaient ; dans l’un était un grand garçon ; il avait la tête nue ; un capucin lui parlait de temps en temps, lui montrait quelque chose qui me parut d’abord un de ces hochets qu’on donne aux enfants pour les empêcher de pleurer : je regardai plus attentivement, c’était un petit morceau de bois croisé, où il y avait une petite figure qui paraissait respectable au patient. Dans l’autre tombereau était un homme de cinquante ans, à qui un curé contait des histoires qui ne paraissaient pas lui faire plaisir. Ces hommes m’inquiétèrent, je demandai ce que signifiait cette cérémonie. — « Ce sont deux coquins, à qui l’on va donner la puanteur : le plus âgé volait dans les bois, le plus jeune a dérobé dix sols à son maître. — Comment, tu détruis un homme pour dix sols ! Tu prives la société d’un sujet qui lui gagnerait dix mille francs ? Ta justice peut-elle condamner un homme à mort, la vie étant un don du maître de ta cave ? As-tu le droit naturel de détruire un présent si précieux ? Pourquoi pends-tu celui-là pour dix sols, tandis que tu laisses vivre ce grand voleur de fermier ? Il n’y a point de raison ni de justice dans ta cave. »

Je marquai une envie extrême de voir donner la puanteur à ces hommes, je crus que cela devait être beau et satisfaisant ; je voyais courir le peuple avec un empressement inhumain ; la voiture avança, nous entrâmes dans la place de Grève ; le peuple s’y entretenait de la résignation involontaire du patient, et discourait avec chaleur du bourreau[17] : il vantait beaucoup la dextérité de ce dernier, et le citait comme un homme merveilleux. On fit monter le vieillard ; lorsqu’il fut au haut de l’échelle, on cria : « Grâce ! grâce ! » Le peuple fut transporté de joie, mon cœur s’ouvrit à cette allégresse générale, je vis descendre le vieillard. L’instant d’après on fit monter le jeune garçon ; je m’impatientais déjà de ne pas entendre crier grâce, lorsque je le vis tomber ; je le cherchais des yeux, j’allais m’informer de ce qu’il était devenu, quand je le vis balancer dans l’air, et un homme sur lui, qui le détruisait. Ce spectacle me fit horreur, je me trouvai mal ; Ariste se mit devant moi, me donna de l’eau de Luce ; je revins, nous étions déjà loin de la Grève.

Retournée à la maison, je dis à mon amant : « Ton peuple est cruel, de goûter du plaisir à contempler une si triste exécution ! comment accorder cette méchante sensibilité avec les transports de joie qu’il a fait éclater à la grâce du premier voleur ? Pourquoi celui-là a-t-il eu son pardon, et l’autre a été pendu pour dix sols ? Le premier avait un frère laquais chez la maîtresse d’un ministre, l’autre n’avait point de frère laquais chez la maîtresse d’un ministre… — Je t’entends, chez toi, le malheureux seul est puni ; il sert à tes médecins pour faire des expériences, à tes lois pour leur donner de la force ; tu punis celui qui vole dix sous, et tu laisses passer tranquillement les fripons qui sont en carrosse ; ah, ta cave est détestable ! »

Pour me dissiper, je me mis à la fenêtre pour examiner le tumulte de Paris. Je vis passer un carrosse, six grands coquins étaient collés derrière, ils tenaient des bâtons en l’air : je demandai ce que signifiaient ces bâtons suspendus ? « Un carosse, me dit le philosophe, avec six gueux de cette espèce et des cannes en l’air, annonce sur le pavé de Paris un homme qui se ruine pour représenter une des images du Dieu de notre cave. — Des bâtons en l’air te font donc honneur ! Ton Paris a bien du vide ! j’honore davantage ton fermier à la tête de ses moissonneurs, ces hommes ne sont point fainéants ; tes Parisiens n’aiment, ne s’éblouissent que de ce qui n’est pas estimable. » On vint nous apporter un billet d’enterrement, nous y allâmes le lendemain.

L’église était tendue de noir ; on avait répété partout des cartons peints et écartelés comme des phases de lune dans les almanachs, et distingués par différents emblèmes. Dans le premier, on voyait quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois, dans un fond de gueules ; dans le second, deux lèche-frites en sautoir dans un champ d’or ; dans le troisième, cinq têtes à perruques dans un champ de sinople, dans le dernier carton, trois seringues, avec un sauvage qui marchait à quatre pattes dans un fond de sable. Je demandai ce que signifiaient ces cartons. Ariste me dit : « Ce sont les armoiries du défunt, les diverses alliances de sa maison ; » il m’expliqua les puérilités imaginées par l’ambition, pour amuser les innocents. — « C’est donc pour faire parodie à l’humilité de ton maître, que tu places ces trophées sur son tabernacle, sur ces chandeliers ? doit-il partager la douleur que tu ressens de la perte de cet homme ? tu m’as dit que ton maître s’était anéanti pour toi, comment les prêtres de son temple permettent-ils d’y étaler les hiéroglyphes de l’orgueil ? — Ceci n’est rien ; c’est leur avarice et l’ambition des particuliers, qui placent et retracent dans le lieu saint l’injurieux parallèle de leur Dieu et de Barrabas ; — Tes prêtres ne croient donc pas au Dieu de ta cave ? comment peux-tu accorder leur coupable conduite avec la sévérité, de tes lois ? Tes vivants, peu contents que leurs morts aient sacrifié aux dieux de l’orgueil et de l’ambition, veulent encore, pour insulter ton maître, que les cadavres puants de leurs pères aillent s’étaler aux pieds de ses autels avec la pompe du monde ! quelle force peut avoir vers le trône de ton Dieu, le chant des prêtres qui entourent ainsi le mausolée de la vanité ? leurs cris feront-ils tomber le sang de l’Agneau sans tache sur les souillures de l’amour-propre ? Les foudres de ton Dieu ne doivent-ils plutôt anéantir ces cadavres, que de souffrir dans le sanctuaire l’injurieuse balance de l’orgueil des hommes et l’humilité de celui que les Juifs ont mis à mort ? »

Le convoi funèbre arriva ; quantité de gens avec des flambeaux, des prêtres avec des peaux de veaux, de frérons et de moutons, l’escortaient en chantant. Je demandai pourquoi ces hommes, qui me paraissaient si gais, ne dansaient pas : « Tu m’as dit, Ariste, que la danse était sœur de la musique, pourquoi sépares-tu ces deux parentes ? la danse est-elle plus triste que le chant ? — Cela n’est rien, répondit le philosophe ; c’est que celui qui a fait les rubriques de l’enterrement n’aimait pas la danse. » Deux hommes soufflèrent tout à coup dans deux grosses anguilles et me firent peur ; une douzaine criaient comme si on les frappait, un avec un bâton leur faisait signe de se taire et plus il leur disait de se taire, plus ils criaient.

Au milieu de la cérémonie, un prêtre prononça un discours éloquent, débita de si belles choses sur l’homme tombé en puanteur, qu’il le fit aussi grand, aussi merveilleux tout au moins que le maître de sa cave. Il commença par des mots que personne n’entendait ; je ne voyais point par quelle nécessité, pour se faire entendre, il commençait par des paroles inintelligibles à la plupart des auditeurs. Après avoir dit son latin, il rêva un moment, cracha deux ou trois fois, et puis il s’écria : « Les voiles de la mort étendus dans ce Temple, ces flambeaux funéraires, ce cortège lugubre, ces pleurs, ces sanglots (il mentait, personne ne pleurait), ces chants mélodieux (et la musique était détestable) sont les derniers devoirs que nous allons rendre au très haut, très puissant Gilles-Claude-Nicaise-Robin-Choux-Pomme, Seigneur de Robin-Choux-Rouge, grand justicier des cinq potences aux environs de Guines-la-Putain. »

Après un déluge de lieux communs, l’orateur entonna la pompeuse généalogie du mort, et mentit comme le Mercure de France. « Les Robin-Choux-Pomme, messieurs, sont originaires de la Savoie. Un des descendants de cette illustre maison porta la marmotte à Memphis ; c’était un honneur dans ces temps-là de porter la marmotte, comme de porter aujourd’hui à son col une jarretière, un éléphant, une croix de S.-André, une Marie-Thérèse, et la peau d’un mouton.

« Un Christophe Robin-Choux-Pomme épousa en Égypte une petite nièce du grand berger Jacob, qui faisait avec ses sœurs des briques aux faubourgs de Memphis ; occupation digne de la propreté et de l’intelligence du peuple choisi. Au passage de la mer Rouge, Christophe changea son nom de Robin-Choux-Pomme en celui de Robin-Choux-Rouge. Un de ses descendants, nommé Isaac-Noémi-Mathusalem Robin-Choux-Rouge, fut un franc-maçon, qui osa le premier déclarer le secret et les mystères de son ordre ; il se sauva de Jérusalem, se réfugia dans le paradis terrestre de la Westphalie, qui renferme les meilleurs châteaux possibles, et les meilleures pommes de terre ; là, il reprit l’ancien nom de Robin-Choux-Pomme, s’allia à la maison du baron Kaniverstanclas qui, depuis deux mille sept cents ans, onze mois, dix jours et treize minutes, jouissait de quatre-vingt-dix-sept quartiers de noblesse. L’aumônier du château, pour trois livres dix sols, lui remit, dans la personne honnête de Mlle la baronne Kaniverstanclas, une chemise pleine de chair, de la pesanteur de trois cent trente-six livres de notre poids. Un fils de Christophe vint en France, s’allia à la maison d’un gentilhomme ordinaire ; ce fut lui qui porta l’oriflamme[18] à la bataille de Roosebeke lorsqu’elle disparut.

« Le père de notre Gilles-Nicaise était une des vieilles perruques du Luxembourg, le plus fameux nouvelliste du Palais-Royal ; il laissa à son fils une fortune immense, et sa belle passion pour les gazettes. Gilles élevé avec les grands politiques de Cracovie, fut l’aigle des menteurs du Palais-Cardinal. C’est là que, sous le fameux arbre du bien et du mal, il fit plusieurs cours de démonstrations ; c’est là que, la canne à la main, il approchait Filinghausen, traçait sur la poussière les conditions du traité honnête qui a fait la honte de la nation et l’ornement des boulevards ; là, il montrait Rosbach : « voilà, disait-il, le Rhin, voilà où était… voilà où étaient les crânes, voilà où… » l’agitation de sa canne formait le tableau mouvant d’une bataille perdue. « Voyez, s’écriait-il, comme le roi le plus aimable, le plus digne d’être aimé, est mal servi ! »

« Nicaise usé, anéanti, pulvérisé dans l’art de la marine, avait étudié cette science du haut de la tour des Bons-Hommes à Passy, c’était de là, qu’avec une lorgnette d’Opéra, il avait compris, saisi les belles manœuvres de la galiote de Saint-Cloud, et qu’il décidait en conséquence que les bateaux plats n’étaient point encore assez plats ; qu’il fallait, comme ceux qui s’appliquent à la connaissance utile de la quadrature du cercle, chercher encore un degré de platitude pour achever de perfectionner notre marine.

« Gilles voulait aussi quelquefois juger de nos pièces nouvelles ; mais passons l’éponge sur ce morceau de ses connaissances, le goût n’était point du tout la partie de mon héros ; il ne pensait pas, et tout ce qui s’écartait de la savante Gazette d’Utrecht, et de la Gazette historiée de France, n’était point de son ressort. Il projetait de composer une gazette utile à l’univers. C’était un détail circonstancié du gain honnête des Hollandais, avec un supplément des gentillesses de la bourse d’Amsterdam, où huit mille honnêtes gens s’assemblent chaque jour, depuis midi jusqu’à deux heures, pour enrichir l’Europe et les Indes et empêcher les banqueroutes.

« Avant de vous peindre la passion de mon héros pour les nouvelles, je devais vous dire, messieurs, ce que c’est qu’un nouvelliste : c’est un personnage qui connaît, à l’entendre, les plus petits buissons de la Prusse ducale, les sentiers les plus écartés du Hanovre et tous les cailloux du Rhin ; il croit régler les intérêts des potentats comme son petit ménage, situé à un sixième de la rue du Foin. Enfin, un nouvelliste est un petit être à deux pieds, à qui la nature a refusé les talents du bel esprit, et qui, possédé de la fureur de parler, croit tout savoir, tout deviner et tout connaître. Qu’il est aisé, messieurs, de renfermer dans une grosse tête cinq à six nouvelles ! qu’il est facile de prédire qu’avec la poudre à canon et la méchanceté des hommes, on peut rougir les fleuves de sang, joncher les plaines de cadavres ! et quel génie faut-il enfin pour assurer que la mésintelligence de nos généraux a fait tous les succès du général hanovrien. »

Après l’oraison funèbre, on enterra dans l’église les restes puants de M. Robin. Les fidèles chrétiens, pour conserver la mémoire du temple d’Épidaure, ont le saint usage de paver le sanctuaire de leur Dieu, de crânes, d’ossements et de cadavres. Nous parcourûmes l’église, elle était parquetée d’épitaphes qui n’apprenaient rien à l’humanité, que les noms stériles des gens qui s’étaient remplis et vidés pendant quelques années.

À deux pas de l’église, nous rencontrâmes une troupe d’enfants, ils suivaient l’enterrement d’un de leurs camarades. Le frère de la petite défunte sautait de joie et criait : « ma sœur va en paradis ; que je suis aise ! » Il vint dans l’idée d’Ariste de suivre ces enfants, nous rentrâmes dans l’église ; il s’approcha du petit garçon ; c’était le fils de son libraire. Il lui dit : « Vous êtes bien gai, poupon ? — Oui, dit l’enfant, j’ai très raison, on va mettre ma sœur en paradis ; ma chère mère m’a dit qu’elle serait bien heureuse, qu’elle verrait le bon Dieu ; j’aime le bon Dieu, M. le Comte ! — C’est bien fait, mon petit ami, répondit Ariste ; il est digne de votre tendresse. » Comme les enfants de Paris ont de l’esprit ! J’étais enchantée des bonnes idées du poupon : je lui demandai s’il voulait suivre sa sœur au paradis ? — « Oui, Madame, de tout mon cœur ! on va la mettre en paradis tout à l’heure, vous verrez comme cela est beau. »

Les prêtres ayant fini leur cantique, on conduisit le cadavre vers une fosse où on le descendit, on jeta de la terre dessus. L’enfant, frappé de cette cérémonie, se mit à crier : « ô le vilain paradis. Ô dame, dit-il en fuyant, je ne veux point aller en paradis ! comment, le paradis est un vilain trou ! » Ses cris surprirent les assistants. Ariste courut à lui pour le calmer et l’empêcher de crier. Le poupon trop ému lui dit : « Ah ! monsieur, laissez-moi fuir ; que le paradis est affreux ! voyez comme ma chère mère ment ! oh ! ma pauvre sœur, que je te plains ! » Nous voulûmes apaiser l’enfant, ce fut impossible, le paradis de sa sœur l’avait trop épouvanté. Je regardai Ariste, je lui dis : « Entends-tu la nature ? Ô mon père, qu’elle est sage. »

Ces enterrements m’avaient ennuyée ; pour me dissiper, Ariste me mena à l’Opéra : après un enterrement, c’était tomber à merveille. Je pris cette salle pour une église : j’y vis des femmes peintes comme des Indiennes ; j’entendis des sons harmonieux et un plain-chant divin : une toile se leva, je vis un bois, où Amadis était enchanté ; j’entendis le tonnerre, il me fit rire. Je dis à l’oreille de mon amant : « Cette église est belle, cette cérémonie me plaît mieux que ton enterrement. » En parlant j’avais tourné la tête ; le bois était disparu, un château était venu tout à coup comme un champignon, je le vis envoler de même. L’instant d’après une mer agitée de flots de papier, comme ceux qui s’entrechoquent à la sortie de la presse, vint se perdre auprès du parterre : une jeune fille qui chantait comme un oiseau en cage, descendit dans une boîte tirée par des dragons de papier marbré ; elle était entourée de rayons de fer blanc, qui éblouissaient les riches bourgeois de la rue Saint-Denis. Un ciel aussi brillant que celui de la belle cave descendit en cadence ; il était meublé de femmes et d’hommes superbement ornés de clinquant. Je demandai à Ariste si c’était le maître de sa cave, qui faisait ces petits prodiges. « Non, me dit-il, ce sont des hommes. — Ce sont sans doute les premiers prêtres de ta cave qui sont assis dans ce paradis ? — Les prêtres de ma cave n’y vont pas et ceux-ci sont des excommuniés, qui n’iront jamais en paradis, s’ils ne quittent celui où ils sont nichés actuellement. »

On donna un coup de sifflet, je vis l’enfer : rien ne me parut mieux éclairé que cette caverne ; tous les damnés paraissaient enchantés d’être dans ce séjour, les diables dansaient à ravir. Deux chœurs de filles bordaient l’enfer, et formaient de chaque côté deux boutiques de tétons admirables. Une troupe de Savoyards habillés en anges parurent dans l’air attachés à des cordes, ils firent disparaître à l’instant ce joli enfer.

Je fus distraite par un homme vis-à-vis de ma loge. Il semblait voir les autres, et prendre du plaisir avec un peu de chagrin : je demandai quel était cet animal taciturne. « Tais-toi, me dit Ariste, respecte davantage cet homme, c’est un Suisse civilisé dans les montagnes de Savoie par un tonsuré : il se fâche contre toi, à cause que tu sens du plaisir à l’Opéra ; il assure que tout ce qui t’enchante ne doit pas plus affecter l’âme d’un homme de goût que ton mouchoir de poche au bout de ma canne. — Ah ! je m’en souviens, j’ai lu cela dans la Nouvelle Héloïse. Cet homme est extraordinairement sensé ; il a l’audace de me traiter d’idiote, et je bâille en le lisant ; dis-lui que j’ai été élevée dans une cave, éduquée comme lui au fond d’un puits, et que l’opéra m’amuse. »

Voyant que je me fâchais, Ariste me dit : « Il faut, ma chère Imirce, que je te raccommode avec lui. Après-demain l’on donne un opéra de sa composition ; c’est un rien assez joliment organisé[19]. Une fille de village a perdu son amoureux ; le maître d’école de sa paroisse, qui est sorcier parce qu’il sait lire, lui prédit que Colin sera encore amoureux parce qu’il aime, et que quand on n’a point d’autres biens que celui de s’aimer et de plaire, les gens réduits à cette misère sont bien forcés de s’aimer. »

J’entendais raisonner à mon côté un grand seigneur, il avait un ruban bleu au col, il parlait de l’opéra avec un petit qui n’avait point de ruban bleu au col. « Ce que je trouve, disait-il, de plus beau à ce spectacle, c’est l’ouverture, à cause du bruit… il y a un opéra, où il y a un cheval ; cette pièce m’affecte, je voudrais toujours voir des chevaux, j’aime les chevaux, on n’en met pas assez sur ce théâtre ; on n’y voit que l’enfer, le vieux Caron : je voudrais voir les Danaïdes égorger leurs trente maris, et puis avec leurs paniers percés, puiser de l’eau dans la Seine. »

« Monseigneur, répondit celui qui n’avait point de ruban bleu au col, vous êtes divin, vous savez parfaitement la fable. — En fait d’histoire sacrée et profane, je ne connais pas un seigneur aussi entendu que moi ! cependant je ne lis jamais, je suis le troisième de ma maison qui sait signer son nom ; je connais les chevaux ; quand on connaît les chevaux on connaît bien des choses. »

J’étais accouchée d’un garçon, il ne vécut que quelques jours ; depuis ce temps, Ariste ne m’approchait plus, j’étais surprise de sa froideur, je balançai quelques jours de lui en parler ; enfin j’ouvris mon cœur : « L’âge, ma chère Imirce, me dit-il, ne me permet plus de satisfaire tes désirs, la nature t’a donnée à Emilor, je vais lui rendre la liberté, et te remettre dans les bras de celui que ton cœur a choisi ». Je répandis un torrent de larmes, elles s’adoucissaient en tombant dans le sein d’Ariste ; je m’écriai : « Ô mon ami ! ô mon père ! tu m’es plus cher que les plaisirs, je ne connais que ceux que je crois te donner, n’as-tu de la raison que pour m’arracher de ton cœur ? ton âge ne m’effraie point, la chaleur de mes ans te réchauffera, c’est sur mon sein que ta tête précieuse reposera, mes yeux contempleront sans cesse cette face respectable où ton Dieu a peint la bonté ; tes vertus aplaniront tes rides, et plus ton corps sera maltraité par le temps, plus je verrai ton âme. Les charmes qui ravissaient les cœurs dans ton temps, qui les enchaînaient encore dans ton automne, ne la voileront plus, tu n’auras plus que tes appas éternels, ton humanité et tes vertus. »

Le philosophe calma mes douleurs, sa raison porta dans mon âme cette douce consolation que la sagesse seule peut donner. Nous partîmes de bonne heure pour la campagne : j’en avais hâté l’instant ; en parlant d’Emilor, j’avais fait naître dans le cœur d’Ariste le désir de connaître un sage si digne de son amitié.

Le lendemain de notre arrivée au château, mon ami me conduisit à la lucarne d’où il observait sa cave. Je revis Emilor avec plaisir, il me parut sérieux. Le soir on mêla un arcane à sa boisson, la nuit on l’enleva, on le mit dans la chambre où j’avais été. Le matin nous entrâmes, Emilor ne parut point étonné de nous voir, il fixait les yeux sur moi ; je le vis changer de couleur, mon cœur fut ému, il cherchait à me reconnaître, mes habits le trompaient ; pressée de lui marquer ma tendresse, je criai dans la langue de la cave : « Ô la joie et la force de mon âme ! voici le plaisir ! » Au son de ma voix, un jour enchanteur éclaira ses sens, il se jeta dans mes bras, ses larmes coulaient, un feu ardent étincelait dans ses yeux humides nous nous serrâmes tendrement, et nos âmes furent confondues.

Emilor, inquiet, cherchait d’une main impatiente autour de mes vêtements ce qui l’avait enchanté autrefois ; il baisait mille fois ma gorge, je ne pouvais me débarrasser de ses bras. La joie qu’il avait de me revoir était si excessive, que son visage en était altéré ; on voyait qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans son âme, l’agitation se peignait par le désordre où il était. Dès qu’il fut un peu calmé, on l’habilla, j’aidai à le vêtir, il parut triste. — « Pourquoi, me dit-il, veux-tu cacher ce qui te faisait plaisir ? ces objets sont-ils devenus haïssables à tes yeux ? la nouvelle cave a-t-elle gâté ton cœur ? ne m’aimes-tu plus ? » Hélas ! je l’aimais encore, mais je l’avais fait cocu[20], le pauvre Emilor n’en savait rien, le préjugé n’avait pas encore gâté son esprit, et le cocuage, dont le trône est à Paris, n’était point encore un malheur pour lui.

Au bout d’un mois, Emilor parlait français. Il ne parut que légèrement étonné des merveilles de la nature : toujours occupé dans la bibliothèque d’Ariste, il méditait sans cesse, il parlait savamment de Dieu, il ne le barbouillait pas comme la foule des hommes, il le peignait tel qu’il était, incompréhensible et adorable. Le philosophe lui demanda ce qu’il pensait de ce monde. — « Peu de chose, si j’avais la fureur de systèmes et la manie de chimères, je pourrais créer un monde avec rien. Ton monde n’est qu’un grand animal, et les hommes, les poils de derrière de cet énorme animal. La physique, le microscope à la main, rend mon système possible ; regarde la belle gorge d’une jolie femme, ces charmes ne sont que des insectes infiniment petits qui composent la rotondité, la blancheur et l’éclat de ce beau sein ; le tact de cette gorge est le picotement de ces petits animaux qui combattent quand nous la touchons avec les petits animaux qui composent notre main. Les insectes de la femme, plus vifs, plus pétulants, mettent tellement les nôtres en convulsion, les agitent si délicieusement, que ces animaux, répandus dans toutes les parties de notre corps, se précipitent avec violence vers les reins, s’unissent en troupe pour lever le pont-levis, passer et se joindre aux insectes de la femme, et dans le moment de ce passage, ils te procurent une extase voluptueuse.

« Les arbres, les fossiles, la terre et l’eau sont composés de ces petits animaux, qui sont autant de particules du plat animal-monde, ils vivent sur lui sous leur forme d’arbres, de fossiles, comme nous vivons à son derrière sous notre petite forme de poils. Les insectes qui forment un arbre, se divisent quand l’arbre est mis en pièces, si l’on brûle l’arbre, une partie de ces insectes se divisent en animaux cendres, qui se réunissent vers la partie de l’animal-monde qui forme un arbre ; il en est de même d’un homme que tu mets en terre, les petits insectes qui composent ton corps, se séparent et vont se rejoindre pour former encore un poil au derrière du grand animal-monde. Tu vois qu’avec rien on bâtirait un système. Un homme qui rêve dans un cabinet, pour endormir ses compatriotes, ferait, avec cette seule idée, dix volumes pour ne rien t’apprendre. »

— « Laissons les systèmes, dit Ariste ; que penses-tu du monde où nous végétons ? — Très peu de chose. Ta petite fourmilière ne t’étonnerait pas davantage si tu pouvais aller au haut de ta cave, que la tienne ne m’a étonné quand je t’ai vu. Ton monde dans sa naissance était meilleur qu’il n’est aujourd’hui. Les hommes furent heureux tout le temps qu’ils restèrent dans la simplicité de la nature. Cette mère sage ne leur avait point donné la bienséance, la modestie, ni des fausses idées des choses naturelles ; des fanatiques ont quitté la nature pour chercher des vertus qu’elle n’avait point faites. Ton Paris commence à être habitable depuis que tes philosophes reviennent sur leurs pas ; tu as encore d’anciens cerveaux, des pères et des mères de l’arrière-ban, qui croiraient leurs maisons déshonorées, si leur fille faisait un enfant sans un privilège d’une personne de leur paroisse ; comme si la nature déshonorait les filles en les rendant mères. Comment ces préjugés sont-ils entrés dans l’esprit des hommes ?

« — Mon ami, dit Ariste, dans un état policé il faut fixer l’inconstance des hommes ; si les lois n’enchaînaient pas les passions, on s’égorgerait ; l’ordre, l’image de la divinité, ne serait plus imprimé sur la terre. — Tu plaisantes ! tes législateurs ont cru l’homme méchant, il est naturellement bon, c’est un enfant qu’ils ont garrotté et qui s’efforce de briser ses chaînes en les secouant. La fureur de prévoir les malheurs de si loin a multiplié tes lois, tes lieutenants de police et ton guet à pied et à cheval. Ta terreur panique et tes alarmes ont rendu tes frères malheureux ; sans tes lois dures et barbares et la plupart stupides, l’homme n’aurait pas connu le crime et ne l’aurait point cru nécessaire à tes passions ; tes législateurs ont fait sortir l’homme de la nature, et leurs lois n’ont fait qu’obscurcir sa raison en la révoltant ; ôte les lois, éclaire l’intelligence de l’homme, et tu chasseras les crimes de la terre, où la liberté doit être la première loi. Tu crois faire des merveilles en faisant écarteler tes frères par des bourreaux, que fais-tu ? Tu punis quelques coquins imbéciles et tu donnes à des malheureux plus éclairés les moyens de faire le mal avec adresse. Un homme d’esprit peut commettre mille horreurs et ne pas craindre le glaive de ta justice ; jette tes lois au feu, imite la nature ; elle n’en a point fait à l’homme, elle se contente de toucher son âme et d’éclairer son esprit. Porte le jour de la raison dans l’âme de l’ignorant, éclaire son intelligence, et tu n’as plus besoin de lois.

« Le seul désordre que tu aurais à craindre chez les hommes, est celui qu’on remarque chez les animaux qui se battent quelquefois pour une femelle ; supposons que nous nous battions pour les femmes, la cause est fort belle ; nous ne nous égorgerons plus pour cent misères, pour des chiffons, pour des mouftis, l’émétique et l’animal du côté des docteurs.

« Les hommes, revenus à la simplicité de la nature, se battraient moins pour les femmes, parce qu’ils perdraient bientôt ces fantaisies que les peuples policés se sont formés de la beauté. Dis-moi, qui fut le premier sot qui trouva une femme plus belle que l’autre ? — Les yeux, dit Ariste, certain arrangement de parties, les couleurs du teint, l’éclat de la carnation, les détails et l’ensemble qui forment la beauté. — Tu ne raisonnes pas ! la nature ne t’a pas donné ces misérables connaissances, puisque ces charmes ne sont point du goût général. Chez toi, une fille un peu maigre, un petit nez retroussé, sont ce que tu appelles un miracle ; tantôt le miracle change, ce sont les yeux chinois et les dents de Savoyard que tu cours, tes idées sont assujetties au caprice de tes modes. Dans les provinces unies, une masse de chair prodigieusement molle, deux énormes tétons, deux gros bras exactement plats, font tourner une tête hollandaise ; en Allemagne, une gorge qui commence cinq doigts plus bas, qui finit cinq doigts plus bas que les gorges ordinaires, et soixante-deux quartiers de noblesse extasient un baron westphalien. Ce goût pour la beauté varie selon les climats. On voit chez toi des hommes idolâtres, des femmes fort laides ; ton Martin Fréron trouvait feue sa moitié plus belle que Mme Lescombat.

« Toutes les femmes sont belles ; si tes yeux louches ne les trouvent point belles, ne t’en prends pas à la nature, mais à ta décence, à ta pudeur, dont les voiles importuns te cachent leur beauté. Comment une femme peut-elle paraître belle ? Tu ne montres que son visage ; tu ne fais attention qu’à son œil ; un œil fait-il la beauté ? Combien de femmes dont le minois est joli et le reste très laid. La nature a donné, à celles que tu appelles laides, des grâces qui compensent un nez et des yeux qui ne sont pas moulés à ta fantaisie, une main blanche, un bras rond, une belle gorge, un pied mignon, un… que sais-je ? Tout cela ne balance-t-il pas un bel œil ? Fais déshabiller tes dames de Paris, les belles te paraîtront moins jolies, et les laides charmantes.

« Ce législateur, qui faisait déshabiller les filles et les garçons avant de les marier, connaissait la nature et la beauté ; tu crois toujours les usages de ton pays admirables ; tes lois valent-elles celles de la nature ? L’autre jour je disais à ton fermier : — « Ta ménagère est terriblement noire. » — « Je ne sommes pas si regardants, répondit le rustre, notre femme a un côté aussi beau que celui d’une reine, voilà pourquoi je l’avons pris ; dame ! voyez-vous, je ne pouvons pas nous dérouiller la conception avec le teint. »

« L’amour, ce feu sacré que la nature allume dans le cœur de l’homme, est aussi asservi à tes caprices ; tes faux sages, toujours écartés de la nature, ont troublé la liberté de ta passion, chargé ton cœur d’un cérémonial étranger. Deviens-tu amoureux ? il faut que la tête te tourne pendant quelque temps, que tu ailles dire, en tremblant, aux pieds de ton idole que tu l’adores. La belle, stylée à tes usages, doit rougir, faire cent grimaces, rebuter une flamme dont son cœur est également brûlé, tout cela pour prononcer trois lettres, o, u, i ; le mot lâché, il faut que tu aies sur l’instant des convulsions, que tu dises dans les transports de ta folie : « Ô aveu charmant ! ô jour natal de mon bonheur ! ô divin oui, vous m’ouvrez le temple de la félicité ! échos, oiseaux, bergers de ces bocages, allez apprendre à l’univers que je suis heureux, que la tête me tourne ! »

« L’homme n’a que deux moments à être sur la terre, il en perd un et demi pour jouir de la moitié de l’autre. Prends les filles à l’âge de quinze ans ; à cet âge, on dit d’abord oui. Ce sont les filles maniérées qui veulent des soins. Imite les sauvages ; les garçons et les filles prennent une pierre à fusil, frappent d’accord ; la première étincelle qui sort de la pierre est la flamme qui couronne leur amour. Renchéris sur eux ; dès l’âge de douze ans, fais apprendre à tes filles à battre le briquet. »

Nous passions des jours tranquilles dans le château d’Ariste ; le philosophe était pour nous un dieu bienfaisant ; il nous aimait comme ses enfants, nous ne connaissions pas d’autre père, nous étions heureux ; notre bonheur cependant était souvent troublé par le souvenir de nos enfants ; nous nous hasardâmes d’en parler à ce sage, il nous dit qu’il les avait placés dans différents pays, en avait tenu une note exacte, et que ceux qui vivaient nous seraient rendus.

Nous quittâmes de bonne heure la campagne, nous partîmes pour Paris. La maison d’Ariste était toujours pleine, comme celles de la capitale, de bonnes et de mauvaises compagnies. Il nous vint un jour une dévote et un marquis du Tiers-Ordre de Saint-François. La dévote était belle comme Vénus ; elle était vêtue d’une légère étamine ; sa gorge, arrangée par l’amour, transpirait au travers d’un grand mouchoir fin ; sa parure simple, ses atours, unis comme l’innocence, donnaient une expression si vive et si tendre à ses charmes, que le cœur du sage se sentait amolli. C’est dans ces bras dévots, dit-on, que l’on savoure le plaisir avec plus de sensualité ; les voiles du mystère les enveloppent, et le cœur, ouvert à Dieu dès le matin, les prépare pour le soir aux délices de la volupté.

Le marquis avait une belle chemise garnie ; il avait fait broder sur les manchettes le jugement dernier et, sur le jabot, l’enlèvement de Ganymède. La dévote savait un peu la fable, elle lisait la mythologie, le P. Berruyer et la méchante collection de Mlle Uncy ; elle dit au marquis : « Vos manchettes, monsieur, sont édifiantes, mais votre jabot me scandalise. » Ariste, voyant l’embarras du marquis, répondit à la dévote : « Madame, ce que vous voyez brodé sur le jabot de Monsieur est une anecdote de la vie d’Inigo ; madame sa mère rêva, dans sa grossesse, que l’âne de Balaam enlevait son enfant dans les airs, et lui suçait le sens commun ; voilà pourquoi ce révérend père en a toujours manqué. » La dévote, qui était janséniste, parut édifiée du jabot de M. Caraccioli.

On changea de conversation, on parla des bêtes ; Emilor avança que les animaux étaient nos frères. « Comment, dit la dévote, je suis donc, monsieur le philosophe, la sœur de mon chien ? — Assurément, madame. — Quelle horreur ! dit le marquis, la religion n’a jamais tenu un pareil langage ; lisez mes œuvres sacrées, vous ne trouverez pas un mot qui puisse appuyer votre système… oh ! ceci est original, je serais donc le frère d’un âne ? — Oui, monsieur le marquis, vous êtes le frère d’un âne, cela est prouvé dans mille endroits de vos capucinades. Dieu n’est-il point le père commun des hommes et des animaux ? les enfants d’un même père, ne sont-ils point frères[21]. Allons, monsieur, point d’orgueil, reconnaissez votre sang, il est de la même couleur : pour moi, plein d’entrailles pour mes frères, j’embrasserais un cheval avec plus de cordialité que Fréron, parce que mon frère le cheval n’a pas l’âme si noire ; j’aime, voyez-vous, mes parents à proportion de ce qu’ils sont plus honnêtes gens ? — Voilà du dernier détestable ! dit la dévote, je ne pourrai plus manger de poulets ; les frères se mangent donc ? — Oui, madame, dans la grande famille des êtres, les frères se mangent les uns les autres, comme dans la petite famille des hommes. — Oh ! cher Ariste ! vous vous perdrez dans la compagnie de cet homme ; a-t-on jamais soutenu rien de plus impertinent ? Selon le système de Monsieur, les dindons de Jérusalem étaient les frères des Machabées, et les ancêtres de M. le Marquis. »

La conversation fut interrompue par l’arrivée d’un petit abbé poupin : c’était la plus aimable fanfreluche de Paris. M. l’abbé minaudait, se donnait des airs d’anéantissement, il eut même des vapeurs et le ridicule de nos femmes de condition ; il tint une conversation décousue, un discours à la filigramme : « Ah ! monsieur Ariste, que le convulsionnaire est maussade ! nos étourneaux s’extasient, sans savoir pourquoi, au jeu de ce comédien automate… ; j’ai abandonné le Luxembourg, on n’y voit que des moineaux et les marchandes de la rue de Buci… On dit que nous conservons cette campagne notre attitude sur le Rhin, voilà bien des campagnes d’attitudes… M. de S***[22] va être contrôleur des fourrages à l’armée ; on dit que, pour épargner les rations et distraire l’appétit des chevaux, il leur fera lire le journal étranger… Le Pape continue d’être enchanté de son cher cousin Barbarigo, qu’il convient de canoniser… À propos, savez-vous que nous avons trois armées en Allemagne, une dans le tombeau, une sur le bord de la fosse et l’autre qui suit… Le duc D… a une petite maison à croquer et une créature délicieuse, le minois le mieux chiffonné… La Baronne… monte en graine, elle veut encore fixer les amants ; elle a tort ; les femmes ne sont pas comme les violons de Crémone, plus on joue dessus, plus ils sont bons : nous sommes délassés des bateaux plats ; pour prouver que les tremblements de terre ont influé sur les crânes de la nation, nous allons faire construire des bateaux plats sans voiles et sans mâts ; M. Ber… en a pris le dessin sur l’estampe des moulins à barbe qu’on trouve dans les boutiques de nos barbiers, on les armera de têtes à perruques et d’excellents bras de bois que le chevalier Laurent[23] fera remuer. Ils partiront de Brest, et viendront à l’ordinaire échouer à l’embouchure de la Vilaine ou contre les landes de la Roche-Bernard… Connaissez-vous la chanson « elle ne parut que ce matin… » on dit que le caporal de Wesel persifle joliment les perruquiers français… à propos, M. Ferdinand… « ah ciel ! s’écria-t-il en regardant sa montre, il est cinq heures, je dois être chez la Duchesse… elle s’impatientera, je la trouverai pétrifiée… » il partit comme un éclair.

Ariste nous fit voir les spectacles de Paris ; il questionna mon mari sur ce qu’il pensait de la scène française. — « Ton théâtre, lui dit-il, est la gloire de la nation et le triomphe des spectacles de l’Europe ; c’est le seul qui éclipsera dans l’histoire les histrions d’Athènes et de Rome ; ta langue accentuée par la vérité et formée pour être l’organe de la philosophie, est devenue celle des peuples polis et des étrangers curieux de la culture de leur esprit ; mille chefs-d’œuvre dramatiques l’ont enrichie, le Français, toujours sage, la plume à la main, s’est assuré pour toujours l’empire de la scène. Tous les peuples ont mêlé des difformités à leurs productions ; on voit, dans leurs pièces, les morceaux les plus grands, balancés par des absurdités révoltantes, ou des ridicules monstrueux. Ta scène, corrigée de bonne heure des imperfections que toutes les choses ont nécessairement dans leur naissance, voit aujourd’hui le vrai marcher avec ordre ; l’action du drame se passe sous les yeux, le bon sens la fixe au court espace de vingt-quatre heures, pour resserrer l’intérêt que nous prenons aux malheurs et aux vertus d’un héros qui nous touche.

« Le génie et l’imitation de la belle nature ont formé les règles de ton théâtre, la décence, la fleur de l’esprit, le soutiennent et le décorent ; ailleurs les vraies beautés sont remplacées par des concetti affectés, des pointes surannées, un burlesque trivial, enfants informes d’une joie grossière : chez toi, c’est l’enjouement délicat, la fine plaisanterie, et si quelquefois le persiflage y lance ses traits, ils ne sont point aiguisés par la haine, émoussés par la folie, c’est Momus qui les lâche dans le séjour des dieux. Qui aurait cru que les enfants de la mère sotte, les fils du prince des sots, les neveux des bateleurs, des jongleurs, eussent un jour été les maîtres de la scène ! Que d’obligations n’as-tu pas à Molière ! Il est cent fois plus grand que ton Corneille.

« Les Anglais, encore étrangers dans l’art de Melpomène et de Thalie, trouvent ton théâtre ridicule, à cause que l’amour y donne des lois. Le dieu qui embellit l’univers, peut-il déparer le spectacle ? Est-il étonnant qu’une nation qui n’aime que par consomption, chez laquelle l’amour est une maladie, ne le puisse supporter dans Zaïre ? Des raisons d’humeur ou d’infirmités peuvent-elles te faire renoncer à mettre en actions, dans tes jeux, l’idole à laquelle les cœurs sacrifient.

« L’amour est une vertu en France. Tes Bayard, tes Montmorency, tes Châtillon et tes premiers seigneurs, servaient l’honneur à ce dieu. Tes vieux romans sont les monuments durables de leur amour sage et de leur respect pour leurs dames. Un peuple, qui a reçu de ses aïeux un penchant aussi noble, peut-il l’ôter de ses spectacles ? Quelle langueur n’y trouverait-on pas sans ces tableaux ? Les passions honnêtes ne rougissent point ; il est digne de ta reconnaissance ; tu lui dois ton génie et Zaïre.

« La couronne de Terpsichore, possédée longtemps par les Italiens, est sur ta tête. Quelle grandeur exprimée dans les caractères d’un opéra tragique ! quelle légèreté dans tes pantomimes ! quelle finesse dans tes opéras comiques ! la saillie des chansons, l’air fin des vaudevilles n’ont pu être imités des autres nations.

« L’harmonie ne tardera pas à placer son trône à Paris. La musique italienne, toujours si semblable à elle-même et dont les modulations précipitées fatiguent l’oreille du sage, lassera le goût de ses partisans. Encore un Rameau, et le spectre de la musique est entre tes mains ? Les vaines et les vicieuses déclamations de M. Jean-Jacques, qui ne trouve rien à son gré que ses propres paradoxes, ne doivent point imposer des lois à ton goût ; laisse-le en possession d’abuser de l’aménité de la nation, laisse-le crier pour ne rien t’apprendre.

« La tragédie n’est pas de mon goût ; il ne faut ni génie, ni esprit, pour mettre un roman en action ; mais il en faut pour faire une comédie. La monotonie de tes tragédies m’ennuie à mourir ; le prolégomène qu’il faut essuyer, ses catastrophes jetées toutes dans le même moule me déplaisent, l’éternelle contexture de cinq actes pour faire pleurer est insoutenable. Pourquoi cette sottise ? est-ce à cause qu’un garçon apothicaire, nommé Aristote, t’a dit qu’il fallait cinq actes pour tirer les larmes du spectateur ? Les contre-sens du sieur Le Kain, ses convulsions, son insensibilité théâtrale, son air fatigué, l’écume qu’il jette, son organe disgracieux, les gestes croisés, tout cela me rend l’acteur et la tragédie détestables.

« La plupart de tes histrions de Paris ne valent rien ; ton Gascon a un organe embarrassé, il grimace ; son geste est trop uniforme, son accent déplaît, il chante trop ses finales, il se ride trop souvent le front et allonge trop le col. Paulin a une voix sonore, il est sans action, sa raideur est fatigante. Blainville remplit avec une sorte d’honneur le rôle de la statue au festin de Pierre. Dubois fait assez bien en riant des récits tristes et sérieux ; il a toujours un pied en l’air, il est très content de lui-même. Il est bien généreux de s’applaudir lui seul. »

Nous vîmes jouer Le Misanthrope ; cette pièce nous plut infiniment ; elle était dans le caractère de notre cave. La finesse de cette comédie est admirable, et personne n’y fait attention. Le spectateur rit d’Alceste, sans savoir pourquoi, comme l’on rit à Paris. Molière, dans Le Misanthrope, a peint l’homme tel qu’il doit être, et les gens rient parce qu’ils ne sont point ce qu’ils doivent être. Ce sont des hommes ivres qui se moquent d’un homme sobre.

Quelques jours après, nous suivîmes Emilor à la bibliothèque d’Ariste. En lisant les titres des livres, il portait en deux mots son jugement sur l’auteur et sur l’ouvrage. Nous commençâmes par M. de Voltaire : « Ta nation, dit-il au comte, n’a produit rien de mieux que cet homme ; les charmes de la diction, la beauté des images, la finesse des antithèses, le sel de la fine plaisanterie, tout est divin. Ton Homère, qui a extasié l’antiquité, m’a ennuyé à mourir ; je n’ai lu ni prose, ni vers de ton Voltaire, qui ne m’aient enchanté. Les sots Égyptiens ont dressé de hautes pyramides pour s’immortaliser ; leurs copistes ont fait le Colosse de Rhodes et tes merveilles du monde. Pour élever ces niaiseries il fallait du cuivre, des pierres et des gens pour leur faire perdre leur temps ; ces anciens innocents ont cru étonner la postérité, ils ont réussi à charmer les sots. Voltaire étonnera davantage tes neveux, que ces amas de pierres et de briques.

« Tes Parisiens, que j’aime parce qu’ils sont bons et honnêtes, devraient faire jeter à leurs dépens la statue de ce grand homme leur compatriote, la placer à côté du plus grand de tes rois ; tu m’entends ? c’est sur le Pont-Neuf, vis-à-vis de son héros, que j’aimerais à le contempler. Tu devrais rendre cet hommage à son génie avant qu’il meure, cette faveur de la patrie adoucirait l’amertume de la mort. Ce monument ferait mieux l’éloge du bon goût de Paris, que l’amas de pierres de ta neuve mosquée et le mausolée magnifique élevé à ton curé Languet, pour avoir honnêtement volé son prochain en imaginant des loteries défendues par les canons de l’Église[24].

« L’Histoire naturelle, excellent livre : les observations sur les animaux m’ont réjoui, la politesse des lapins m’a fort amusé. M. de Buffon assure que les jeunes lapins ont un respect attentif pour leurs grands-pères ; quand ils voient passer leur trisaïeul, ils se rangent de chaque côté pour lui faire les honneurs de la garenne ; ou s’ils se promènent avec lui, ils donnent toujours le haut du pavé au bonhomme. Dis-moi ; où tes lapins ont-ils appris ton savoir-vivre ? ont-ils lu tes Marguerites françaises[25] ?

« Histoire ancienne, jette ces fables au feu, et généralement toutes tes histoires. As-tu peur d’oublier que tes hommes ont été méchants ? Il n’en manquera jamais sur la terre pour te l’apprendre. Choisis dans l’histoire, fais un recueil des bons rois, l’ouvrage sera portatif, ta nation pourra t’en fournir jusqu’à Louis XII, Henri IV et Louis XV. Ton Louis XIV, n’a été que redoutable ; sans les arts qui ont illustré son règne, on ne parlerait peut-être point de lui.

« Histoire du peuple de Dieu, par le frère Isaac Berruyer. On ne peut rien ajouter à ce scandale.

« Dictionnaire de l’Encyclopédie, ouvrage admirable, digne des siècles des… des… et des… Les Satires de Boileau, ce n’est point mon poète. Corneille m’ennuie quelquefois ; le Cid ne vaut rien, Rodogune me ravit. Racine a des morceaux admirables ; je n’ose dire tout haut qu’Athalie ne me plaît point ; Joad est un scélérat. Crébillon : tout est bon, hors Catilina. Bernis, ses poésies sont charmantes ; ce sont des fleurs dignes d’orner la gorge d’Égérie. Marmontel, ses contes sont très jolis ; c’est le style des femmes galantes. Rousseau : c’est l’Horace français. Ton Bayle est le plus grand de tes écrivains. Montesquieu ? les Anglais sont aussi étonnés que moi que tu aies produit cet homme.

« L’Esprit, j’aime ce livre, je loue l’auteur de ses soins ; de toi à moi, l’esprit est encore rare. Tes pères ont étudié six cents ans celui d’Aristote ; ils étaient bêtes, tes pères ! Ton Paris, où l’on croit qu’il y a tant d’esprit, n’en remplirait pas la moitié du faubourg Saint-Germain ; il n’y en a pas encore dans le Marais ; tous autres faubourgs fourmillent d’innocents. La Hollande, malgré son or, la Prusse, malgré les cruelles conquêtes de son roi, seront toujours sans esprit. En Allemagne, on fait cent lieues sans trouver une personne de génie ; dans ta Bretagne, l’esprit est tombé en quenouille ; ta Champagne en aura quand toutes les parties du monde en seront pourvues. C’est le nombre des sots qui a effrayé sans doute M. Helvétius.

« Traité des études, par M. Rollin. La nature est préférable aux phrases de ce rhéteur. Le Sublime, allongé par Longin, est du galimatias : ton Mathanasius est plaisant pour les pédants et les érudits. Le Franc, de Montauban : j’aime sa Didon, son voyage et ses jolis vers ; son discours qui a ennuyé toute la France, ne m’a pas ennuyé, je ne l’ai pas lu. Ta Sévigné est ma bonne amie ; j’aime son cœur et son style, c’est la nature ; son cousin a du bon ; je suis du goût de M. de Voltaire, nous aimons mieux la cousine. Montaigne, c’est un prodige pour son siècle ; il mérite l’estime de tes neveux. Rabelais me fait pitié. Tes Mémoires de l’Académie sont des livres trop gros : les in-folio m’épouvantent ! Tes dictionnaires en général, ne valent rien. Milton, il faut le laisser admirer aux Anglais. Mme Deshoulières, je l’aime avec ses moutons ; j’admire l’esprit fort de cette femme, on voit un air de philosophie dans ses vers qu’on ne trouve point dans les auteurs de son temps. Molière, ô le grand homme ! Je l’adore. Regnard, je l’aime quand il s’approche de Molière. Piron, je le mets entre ces deux grands hommes quand je lis sa Métromanie. La Fontaine, il est bon, il est beau, il est si naturel ; quand je l’entends conter, je crie toujours, contez encore, cher La Fontaine. Jean-Jacques Rousseau, ce n’est pas mon homme ; je le lis, le relis, je le prends par la tête, par la queue, je veux m’instruire, je n’apprends rien ; il me donne de l’humeur et je finis par m’étonner. Fontenelle, je n’ai point assez d’esprit pour l’entendre ; il a tort ; il m’ennuie. Newton, j’admire son travail. Pope, il faut être Anglais pour l’apprécier ; l’abbé du Renel lui a fait honneur. Don Quichotte, livre excellent pour amuser un tire-au-vol. L’année littéraire, tous les sifflets ont été pour ce barbouilleur. Pope a fait le portrait de ce polisson en quatre vers :

Sourd aux cris du bon sens, il va toujours son train
Insensible au sifflet, on le déchire en vain ;
C’est un sabot qui dort sous le fouet qui l’agite
Par le mauvais succès son courage l’irrite.

« Histoire de Marie-à-la-Coque, ouvrage d’un imbécile qui savait le français. Le Colporteur, chiffon d’un écrivassier sans génie ; Chevrier a tiré l’idée et la marche de son mauvais livre de la brochure intitulée la Maillebose, ou la nouvelle Nuit de Straparole, aventure d’un colporteur. Chevrier a grossi son libelle de quelques méchantes anecdotes que tout Paris savait. Le Colporteur de Straparole est écrit parfaitement, le Colporteur de Chevrier pitoyablement ; c’est l’âne de la fable qui caresse son maître.

« Histoire des Vampires, ouvrage de décrépitude. Traité de vrai mérite, titre admirable, ouvrage manqué. Mercure de France, recueil de rapsodies, digne d’amuser les femmes de chambre. Le Journal de Verdun, précieux livre pour orner l’intelligence des curés de village ; c’est le journal de tous les pasteurs ; il sert à leur former l’esprit, comme l’Almanach des bergers aux ignorants et aux gens qui ne savent point lire.

« Les Annales belgiques, par M. Dumée, à Douai chez Derbaix, imprimeur du Roi ; ouvrage sec, fort sec et très sec, avec un beau catalogue des conseillers et des procureurs du Parlement de Flandres. Le catalogue paraît fait de main de maître, c’est un chef-d’œuvre ; on ne saurait trop recommander la lecture du catalogue.

« L’Histoire de France, par le P. Daniel ; tout bon Français doit flétrir cette histoire, charger de honte et d’opprobre son indigne auteur. Le méprisable frère Daniel, pour blanchir le crime, et servir le fanatisme, a pâli la vérité, donné des vertus à des Rois qui n’en avaient point, loué son scélérat de P. Coton, et supprimé misérablement des circonstances essentielles.

« Maimbourg, abominable menteur, digne de faire encore l’admiration des sots et des fanatiques. Le P. Bonjours, je ne sais ce qu’il veut dire dans son art de bien penser sur les ouvrages d’esprit en le lisant, je dis comme Angélique :

Expliquez-vous ou laissez-moi rêver.

« Mahomet, tragédie[26]. Voltaire a dédié cette pièce au Pape ; le trait est hardi ; c’est parler de corde dans la maison d’un pendu. »

Nous allâmes de bonne heure à la campagne ; Ariste fut attaqué d’une maladie lente et dangereuse ; il vit bientôt qu’elle le conduirait au tombeau ; il arrangea ses affaires, nous donna son bien, qui montait à cinquante mille livres de revenus. Au lit de la mort, il nous fit appeler, et nous tint ce discours :

« La Nature, mes chers enfants, vous a montré sa lumière ; vous n’avez point connu le fanatisme et la superstition que tous les peuples ont placés à côté de la Divinité ; suivez la loi que le Ciel a gravée dans votre cœur et sur tous les climats ; aimez tous les hommes ; avant de faire la moindre action, réfléchissez si vous n’attentez pas au droit de personne ; et si quelqu’un vous nuit, soyez plus justes et meilleurs que lui. » Il nous embrassa tendrement, et rendit l’âme l’instant d’après.

Nos larmes ne cessèrent de couler : l’image d’Ariste, ou plutôt son esprit, est toujours avec nous ; nous suivons ses conseils, nous pratiquons l’hospitalité, nous aidons de nos richesses les pauvres de la paroisse et des environs ; nous jouissons innocemment des bienfaits du Créateur ; nous ne faisons aucune mauvaise action ; ni les remords ni le fiel de la superstition ne troublent nos plaisirs, nous les goûtons aussi purs que la nature les a faits. Emilor, que j’appellerai dorénavant le comte de Saint-Albin, s’occupe de l’étude et de la culture de ses terres.

Depuis la mort d’Ariste, nous avions écrit pour nous informer des deux filles confiées à deux de ses amis ; les recherches de notre père et les nôtres furent inutiles ; ce souvenir altérait notre bonheur. Un soir, une jeune fille déguenillée vint demander à coucher à la ferme. La fermière lui trouva des traits si ressemblants aux miens, qu’elle en fut frappée, elle accourut m’annoncer cette nouvelle : « Madame, me dit-elle, voulez-vous que je vous amène une pauvre fille, qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau ? — Est-elle dans le besoin, Marguerite ? il faut l’aider, ce château est l’asile des malheureux. » La fermière m’amena la fille, je fus émue en la voyant ; j’appelai le comte, il parut aussi agité. « D’où êtes-vous ? » dit-il à cette fille. — « De Saint-Quentin. — Ô Ciel ! m’écriai-je, êtes-vous cette Babet confiée au chanoine ?… » Babet, interdite, demanda d’où je la connaissais. « Venez m’embrasser, vous êtes ma fille ; votre figure, votre nom et mon cœur me l’assurent. »

Babet, qui ne concevait rien à nos caresses, n’osait trop se livrer au sentiment qui parlait déjà à son cœur. Le comte s’aperçut de son embarras, lui demanda si elle n’avait point une croix d’or. « Ô ciel ! s’écria-t-elle, j’ai cette croix, on m’a dit qu’elle aurait fait un jour ma fortune ; ma mère m’a bien recommandé de la garder précieusement, malgré ma misère, je l’ai observée ; grand Dieu, se pourrait-il ! ah ! madame, quoi une malheureuse fille… » Babet ne pouvait démêler dans ce moment le trouble qui agitait son cœur, elle remit la croix à son père. Le comte alla chercher le registre d’Ariste et lui montra son article : « J’ai remis à mon ami M…, chanoine de Saint-Quentin, une fille née dans ma cave ; on trouvera cette anecdote signée de mon nom sur un morceau de vélin enchâssé dans une croix d’or que j’ai remise avec l’enfant. »

On brisa la croix, Babet, assurée de sa naissance, se livra à la douceur de retrouver un père et une mère ; sa figure, ses caresses et son esprit flattèrent notre amour-propre : ma fille était de ma taille, je lui fis donner des habits, elle nous parut ravissante sous sa nouvelle parure, le comte ne cessait de la regarder, il retrouvait dans ses traits l’expression de ceux qui l’avaient captivé dans mon printemps. Nous demandâmes à notre fille l’histoire de sa vie ; elle rougit, se tut un moment, puis elle nous dit : « Si les faiblesses de l’amour sont capables de déshonorer votre sang, plaignez-vous au Ciel de m’avoir donné le jour, je n’ai suivi que les tranquilles impressions de ce dieu, le mauvais exemple et le libertinage ont entouré mon berceau, mes premiers soupirs ont été des crimes amoureux, et le naufrage de mon innocence, le moment le plus délicieux de ma vie.

« Le feu de la vertu semblable au feu superstitieux de Vesta, m’a paru allumé par la politique ; j’ai vu l’inutilité d’entretenir la flamme aussitôt que j’ai connu les hommes ; le désir et l’empressement qu’ils ont marqués à l’éteindre dans mon cœur m’ont fait croire qu’elle n’était rien. Les assemblées, les tête-à-tête, les promenades, les carrosses publics, les grands chemins, partout où j’ai trouvé des hommes, j’ai rencontré des ennemis de ma vertu. Pouvais-je rougir seule des faiblesses de l’humanité, et trouver la vertu aimable, quand mille ravisseurs déclamaient contre elle ? elle m’a paru plutôt une indisposition de l’âme qu’un bien réel. Et comment pouvais-je sans stupidité la préférer à l’instinct naturel du plaisir ? » Après ce début, ma fille nous raconta son histoire.


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HISTOIRE DE BABET




Je fus élevée par un chanoine de Saint-Quentin et sa gouvernante, que je crus mes père et mère. J’étais la plus belle fille de la ville. Le chanoine, dans la crainte que ses confrères ne s’amourachassent de moi, me fit nommer Férie, il s’imaginait que ce nom leur aurait fait horreur, à cause qu’ils n’aiment point la férie, office qui les tient trop longtemps au chœur. Cette platitude de mon père n’empêcha pas ces messieurs de m’aimer ; une férie coiffée comme moi ne les effrayait point.

Mon père mourut, sa veuve, pour entretenir ses vieilles habitudes avec le Chapitre, se mit à vendre du vin ! sa maison devint leur cabaret. Élevée avec eux dès l’enfance, je devais naturellement les aimer ; je les haïssais, et je préférais quelques jeunes garçons de mon voisinage. À peine eus-je un peu de gorge, que mes amants me la prenaient, elle a crû dans leurs mains, comme la rose s’épanouit aux larmes humides de l’aurore. Ma mère était une bonne Picarde, elle criait lorsqu’on me chiffonnait : « Messieurs, ne cassez point la croix. » J’avais une petite croix d’or, elle pendait un peu plus bas que ma gorge ; c’étaient les limites qu’elle avait prescrites à la pétulance de mes amants.

Un jeune peintre me plut, il possédait les bonnes grâces de ma mère, je n’osai le rendre heureux, ma mère m’avait toujours recommandé de ne jamais permettre d’aller plus loin que ma croix. « Si tu t’avises, me disait-elle, de laisser toucher un quart de doigt plus bas, le diable te tordra le cou. » La crainte du diable est toute la religion qu’on nous inspire dans notre province ; j’avais peur de lui, j’aimais le peintre, j’étudiai les moyens de tromper le premier.

Pour dépayser l’esprit malin, je m’avisai un soir d’attacher ma croix à un si long ruban, qu’elle pendait presque sur les boucles de mes souliers. Mon amant fut surpris de ne plus trouver la résistance ordinaire, je livrai à sa volonté ce que j’avais défendu vaillamment. La timidité l’empêcha de profiter de l’heure du berger.


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Un soir, un abbé amena un jeune officier ; ma figure plut au dernier. L’habit de militaire et ses grâces me flattèrent davantage que l’air lugubre d’une soutane et les cheveux courts d’un tonsuré. L’officier, voyant prendre au jeune abbé certaines libertés gallicanes était trop galant homme, trop susceptible du bon exemple pour ne pas l’imiter ; il vint me caresser avec une volupté que je n’avais pas encore sentie ; je lui dis à l’oreille de venir souvent à la maison, il me promit de revenir aussitôt qu’il serait débarrassé de son compagnon. « Ne manquez pas, lui dis-je, j’irai mettre mon grand ruban. »

Le militaire ne plaisait point à ma mère, elle craignait qu’il n’écartât ses pratiques, elle avait raison, le hausse-col et le petit collet ne militent point ensemble. Nous cherchions les moyens d’être un moment libres ; ma mère ne nous quittait point, je me creusais la tête pour trouver l’occasion d’être seule avec mon nouvel amant ; heureusement j’entendis crier la lanterne magique. Je demandai à ma bonne mère si elle avait vu cette curiosité. « Non, depuis longtemps je désire de la voir. » Mon amant fit appeler le Savoyard, il entra, on éteignit les chandelles, le ramoneur montra sa curiosité.

Ma mère, les yeux collés sur les beautés de la lanterne magique, nous laissa le loisir de satisfaire à l’aise notre passion, et dans le moment que le Savoyard criait dans son baragouin : « Eh, voyez-vous le roi Salomon avec son nez à pain de sucre, et ses cheveux couleur de poil de carotte ! » Dans ce moment, dis-je, je perdis mon pucelage. Jamais fille ne le perdit avec tant de plaisir. L’officier enchanté admirait mon industrie.

Les générosités de mon amant gagnèrent l’amitié de ma mère ; elle enferma le loup dans la bergerie, lui donna une chambre dans la maison ; nous vécûmes deux mois ensemble. Le temps d’entrer en campagne étant arrivé, Dupéronville ne pouvait s’arracher de mes bras ; la bonté de mon cœur, mes caresses toujours renaissantes, mon imagination, occupée de lui rendre les plaisirs toujours nouveaux, l’avaient fixé. Pour me ravir aux vœux du clergé, il me proposa de me mener en campagne ; j’acceptai la proposition. Nous partîmes un matin de Saint-Quentin, et nous arrivâmes le même jour à Bouchain.

La femme de l’auberge, voyant descendre un jeune officier et une petite fille mise en simple bourgeoise, demande à mon amant comment il comptait s’arranger pour le coucher. « Dans un lit, lui dit-il. — Avec qui, s’il vous plaît ? — Plaisante question, avec ma femme. — Quoi ! cette petite fille ! — Comment, petite fille, répondis-je à l’hôtesse d’un ton un peu haut, vous êtes une insolente de me traiter de petite fille ; je suis bien pour vous la femme de monsieur ! — Oui, cela peut être pour quelques nuits. » Mon prétendu mari fit tapage, l’hôtesse ne s’en épouvanta point, et nous dit avec un grand sang-froid : « Monsieur le Capitaine, soutenez votre jeunesse, on peut accommoder la chose ; Madame votre épouse couchera dans une chambre sur le devant, et vous dans l’appartement sur la cour : vous n’aurez pas peur de vous échauder ; cet arrangement vous plaît-il ? »

Cette femme était impertinente de séparer ce que l’amour avait joint ; elle croyait sans doute qu’un curé de village valait mieux qu’un dieu pour unir les cœurs ; les Flamandes ont des préjugés. Nous sortîmes de cette auberge, nous allâmes dans une autre, ce fut la même scène ; nous parcourûmes toutes celles de ce maudit Bouchain, pas un hôte ne voulut me laisser coucher avec mon mari ; nous fûmes obligés, à la fin, de prendre deux logements différents.

Nous arrivâmes le lendemain à Mons, la chaise m’avait fatiguée ; mon amant, pour me mener plus doucement, la troqua contre une autre, garnie de deux bons matelas. Nous nous mîmes entre deux draps dans cette voiture commode, et nous partîmes pour Bruxelles. La douce agitation de la berline nous excitait au plaisir, je voyageais dans les bras de mon amant, qu’ils étaient délicieux ! mon cœur, tendrement agité, semblait s’avancer sur mes lèvres ; les fonctions de mon âme étaient suspendues pour laisser à mes sens savourer la volupté. Un sommeil tendre et tranquille succédait à ces ravissements. Un rêve aussi séduisant que le plaisir que j’avais goûté continuait d’enchaîner mon âme, et le réveil me replongeait dans une nouvelle mer de délices.

À cinq heures, nous fûmes à Bruxelles ; mon amant, rempli de sa passion, ne songeait pas que nous étions déjà dans cette ville. Dans le milieu d’une rue, il se mit encore à me donner des preuves de sa tendresse ; nous fûmes pris en flagrant délit : notre postillon, obligé de détourner pour un enterrement qui avançait de notre côté, passa sur des pierres amoncelées dans un endroit où l’on pavait ; la vitesse dont nous allions, le choc que notre vieille berline donna en retombant brisa le train de devant ; l’impériale se démonta et le suivit ; les couvertures s’en allèrent de compagnie, mon jupon d’étamine tomba d’un côté, mes souliers plats de l’autre, et le chevalier se trouva sur moi avec le derrière en l’air.

L’accident arriva si subitement que nous nous trouvâmes sans le savoir en face de l’enterrement ; le tableau et un cri que je jetai excitèrent les ris des spectateurs. Le valet du chevalier vint heureusement à notre secours ; il jeta les couvertures sur nous. Mon amant, impatient, se leva, prit sa robe de chambre, sauta à terre, en demandant où était l’auberge ; il s’en trouvait une heureusement à deux pas ; il me fit transporter, enveloppée dans les matelas.

Deux officiers de la connaissance du chevalier s’étaient avancés aux huées de la populace ; ils reconnurent leur ami : « Ah ! bonjour, notre cher ! sois le bien arrivé ! tes malheurs découvrent tes bonnes fortunes. » Dupéronville fut désespéré de cette rencontre : mes souliers plats et mon petit jupon mince occasionnèrent mille impertinences, que ces messieurs débitèrent avec la volubilité d’un gascon. « Il nous paraît, chevalier, que tu n’es pas tracassier sur la chaussure, voilà qui est élégant… Ta nymphe est de bon acabit, tu trouves les bonnes fortunes sur les grands chemins, comme les pierres… Fais-nous voir ton adorable ! » Dupéronville, distrait par les ordres qu’il donnait, ou peut-être encore étourdi de l’aventure, n’écoutait pas leurs propos. Comme il retournait à l’auberge, un des officiers prit mon petit jupon au bout de sa canne et criait dans la rue : « Chevalier, voilà le jupon de ta belle ! garde-toi de le chiffonner, plie cela proprement… tu donnes furieusement dans les décorations ! »

Ces messieurs vinrent à l’auberge, voulurent me voir ; mon amant m’avait enfermée dans une chambre. Il s’opposa à leurs efforts, ils recommencèrent leurs plaisanteries. « Comment, mon cher, tu priveras cruellement nos yeux du spectacle de ta belle ? — Riez, messieurs, donnez carrière à votre belle imagination, vous êtes des crânes, vous persiflez, vous vexez les gens sans savoir comment ni pourquoi, si vous connaissiez la dame… — Ah ! chevalier, nous avons vu son jupon, le goût est divin, nous sommes persuadés que quelque magicien de tes ennemis aura métamorphosé ta Dulcinée, comme celle du chevalier de la Manche… Allons, fais donc les choses généreusement ; montre-nous cette princesse de Toboso. »

Les sarcasmes ne finissaient pas ; ces plaisanteries allaient peut-être se terminer par se couper la gorge ; il faut peu de chose pour échauffer notre jeunesse pétulante. Dupéronville prit le parti de plaisanter avec ses camarades. « Oui, messieurs, vous êtes des connaisseurs ; c’est une fille que j’ai trouvée sur le grand chemin, venez en prendre votre part ce soir, je vous prie au souper. »

Les officiers sortis, mon amant envoya chercher une marchande de modes ; en moins de deux heures, elle trouva ce qu’il fallait pour m’habiller. Le chevalier fut surpris des grâces que la parure me donnait. L’heure du souper vint, ses amis se firent annoncer ; mon amant alla à leur rencontre, et leur dit d’un ton plaisant : « J’ai vaincu enfin le Parafaragaramus qui enchantait ma maîtresse ; vous allez la voir dans tout son éclat ; avant, il faut vous avertir que le malheureux magicien vous en voulait à cause de notre amitié ; il a fait avec moi le marché de Sancho ; il vous en coûtera cinq cents coups d’étrivières : j’ai marchandé, ma tendresse ni mon éloquence n’ont pu rien diminuer, le sorcier est un possédé ; il n’a qu’un mot ; mais deux cent cinquante coups d’étrivières à chacun, quelle misère ! vous êtes trop généreux, trop galants pour refuser votre derrière à une princesse infortunée ». Après beaucoup de plaisanteries, le chevalier me présenta à ses amis, ils furent éblouis de ma figure. J’avais un négligé couleur de rose, garni de blondes, il m’allait à merveille.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

Ces messieurs firent des compliments à Dupéronville sur sa conquête, me dirent mille jolies choses, et avaient bien envie de m’en faire, si j’avais été disposée à les recevoir. Le souper se passa gaîment, j’eus toute la table plus d’esprit qu’à mon ordinaire ; quand une femme a de la figure, elle n’a pas besoin d’un grand génie pour plaire aux hommes. Nous restâmes dix jours à Bruxelles. Dupéronville me mena à l’armée où j’arrivai habillée en homme.

Je m’amusai au camp, rien ne nous manquait ; notre armée était à croquer, les officiers étaient charmants, ils raisonnaient profondément sur la friture en aile de pigeon, le crêpé et les filles de la Montigny. Ils étaient partis dans le dessein d’aller déjeuner en Prusse : à peine furent-ils arrivés à Gueldres, à Clèves, qu’ils demandaient où était la porte de Berlin. Cette fantaisie d’aller déjeuner si loin leur a duré cinq à six ans, et, depuis, cette envie leur a passé.

Nous avions, à l’armée, tous les secours qui mènent à la gloire et à la vertu. Les livres ne nous manquaient point ; mon amant avait une bibliothèque choisie, nous puisions dans les bonnes sources, nous avions Thérèse philosophe[27], la Pucelle, le Sopha, Dom Loyola, le Portier des Chartreux, l’Aloysia, le prince Apprius, Margot la ravaudeuse, le Pénitent converti, la Comtesse d’Olonne, l’Ode à Priape, et l’Épître à Uranie, le saint catéchisme de cette jeunesse dissipée.

La lecture de ces brochures entretenait un feu avide dans notre âme ; nous répétions avec le chevalier les tableaux, les attitudes que nous trouvions dans ces livres ; nos plaisirs, variés sur ceux que les autres avaient peints dans ces ouvrages, nous les rendaient toujours nouveaux ; nous trouvions maussades et vilains ces bourgeois unis, qui font naturellement des enfants à leurs femmes, comme un boulanger fait un pain.

L’amour n’est que dans l’imagination ; la répétition des actes amoureux émousse le plaisir. Loin de condamner des livres si utiles à l’humanité, les gens mariés devraient en nourrir leur esprit, l’imagination les seconderait mieux ; souvent l’indécence d’une peinture ouvre des valvules qui ne se seraient jamais ouvertes sans l’impression de l’image. Ce qui anime la nature doit être cher aux hommes. Si l’imagination de voir des houris aux yeux bleus dans le paradis de Mahomet, engage certains derviches à mener une vie si austère, que ne doivent pas faire sur l’esprit et sur le cœur des tableaux plus délicieux que des yeux bleus, qui ne sont que des promesses de vie future.

Les dangers auxquels j’étais exposée à l’armée, la faiblesse de ma santé, ma grossesse qui avançait, obligèrent Dupéronville à m’envoyer le reste de la campagne à Louvain, où j’accouchai, avant terme, d’un enfant mort. Dès que je fus rétablie, je fis la connaissance d’un étudiant qui venait boire dans mon auberge.

L’étudiant était un sot, comme le sont tous les écoliers de Louvain ; il fut quinze jours à me rendre des soins sans avoir la moindre idée d’être un peu entreprenant ; j’eus beau me décolleter, affecter des airs penchés, ces dépenses ne me conciliaient pas la bienveillance de mon benêt d’amoureux ; ses entretiens roulaient toujours sur sa famille, dont il disait tout le bien possible ; sa marraine faisait de grandes charités aux Capucins ; son père avait acheté une maison dans la petite rue des Longs-Chariots à Bruxelles. Il savait son catéchisme comme un maître de pension, me parlait sans cesse d’Aristote, voulait m’apprendre le latin ; les premiers mots qu’il m’apprit furent, vis ne accipere aquam thé ? il m’assurait sur sa conscience que cela voulait dire : Voulez-vous prendre du thé ?

Depuis un mois que ses conversations me rafraîchissaient, je n’avais point désespéré de vaincre l’innocence de mon amant ; sa figure était plate, mais elle me plaisait. Un matin que ses mains étaient engourdies de froid, je les réchauffais dans les miennes ; et pour dégeler plutôt la totalité de mon amoureux, j’en posai une sur la gorge ; il la retira subitement, fit un signe de croix, ôta son chapeau, se mit à genoux, et récita tout haut une oraison à son ange gardien. Cette simplicité me fit rire, je ne pensais pas qu’il devait tant intéresser son bon ange pour avoir effleuré si légèrement une belle gorge. Voulant le tranquilliser sur le chapitre de son ange gardien, je lui dis que ces petites misères n’étaient point des crimes ; il ne voulut point m’entendre, il courut tremper ses mains dans l’eau bénite.

Ce nigaud fut remplacé heureusement par un jeune employé. Du premier coup d’œil, il vit que j’étais une fille du monde ; un soir il m’aborda, et me dit d’un ton respectueux : « Une femme de condition, madame, doit bien s’ennuyer dans un pays latin ; quel séjour ! pour dissiper les inquiétudes que donne un mari au service, je serais flatté de vous faire ma cour. » Je voulus soutenir la grandeur que sa malice m’avait prodiguée, le drôle m’avait tendu le piège avec trop d’adresse pour que je ne fusse pas prise. Sans me fatiguer en compliments, je le fis monter chez moi ; il ne tarda point à devenir entreprenant ; je ne fis point d’efforts, j’ai l’âme bonne, je ne sonnai pas, je n’appelai point mes femmes ; « ces finissez donc… l’honneur… comment ! vous êtes dangereux…, pour qui me prenez-vous, une femme de ma condition… » j’aurais pu articuler ces phrases, les préliminaires me parurent inutiles ; il y a trop de vide dans ce verbiage ; on ne s’en sert que pour avoir une contenance, et cela nous tient lieu d’une vertu qui s’échappe. Je ne voulais point aussi reculer un instant que j’enviais, j’avais pour principe que le plaisir est trop délectable pour être l’auteur du déshonneur.

L’étudiant, choqué des visites de l’employé, prit de l’humeur comme un grand garçon. Un jour, sans faire attention aux égards qu’il me devait, il entra brusquement chez moi, les deux poings sur les hanches et le nez en l’air ; il dit à l’employé : « Vous êtes un manant, monsieur, de venir chez les dames quand les autres y sont avant vous. — Que veut dire ce greluchon, répondit mon amant ? — Je ne suis pas un greluchon, je suis M. Van der Gromac, fils de M. le conseiller Van der Gromac, fils de Van der Gromac. — Eh bien, Monsieur Van der Gromac, fils de M. Van der Gromac, allez-vous en faire… — Savez-vous, répartit l’écolier, que mon père a le bras long ? — Tant mieux, il torchera plus aisément son derrière. — Savez-vous que ma chère mère est une parente à M. l’Aman de notre ville, et que vous êtes un coquin ? » L’employé perdit patience, prit l’étudiant et le jeta par la fenêtre.

Cette chute heureusement ne fut pas mortelle : le fils de M. le conseiller Van der Gromac en fut quitte pour une jambe, deux bras cassés et l’opération du trépan. Les amis du jeune homme portèrent des plaintes contre cette violence ; l’employé fut obligé de se sauver. Comme je n’étais point coupable, le recteur de l’Université de Louvain se contenta de me noter d’infamie et fit défendre ma maison aux étudiants. Je fus surprise que les prêtres de Louvain mettaient ainsi mes charmes à l’index. Je croyais qu’il n’était pas permis d’afficher et de déshonorer publiquement son prochain ; je ne connaissais pas les privilèges de l’Université de Louvain.

Quelques mois après, j’entendis le canon et le son des trompettes ; je me mis à la fenêtre, je vis passer un triomphe de collège ; je fus singulièrement étonnée quand je vis que ce charivari se faisait pour M. Van der Gromac ; il jeta les yeux sur moi, m’honora d’un grand signe de croix. Je demandai à mon hôtesse, que signifiait ce carnaval. « C’est la cérémonie du premier de Louvain. M. Van der Gromac a mérité ces honneurs, à cause de son grand esprit[28] ».

Dupéronville revint de campagne ; à peine fut-il au faubourg de Louvain qu’il fut informé de ma conduite éclatante ; il vint me la reprocher, et m’abandonna le même instant. Ce caprice était original, le chevalier avait tort, pourquoi laissait-il une jeune personne à elle-même ? Il connaissait la bonne trempe de mon âme ; les amants sont cruels de vouloir que nous ne soyons libertines que pour eux. Le mien était attaché à moi par le plaisir ; croyait-il cette chaîne assez forte pour soutenir quatre mois d’absence ? Il sera permis aux hommes de faire des maîtresses, nous ne pourrons faire des amants ! La nature et mon cœur ne se gênaient point, je n’écoutai qu’eux.

Je n’avais d’autre parti à prendre que de retourner à Saint-Quentin. Je passai à Bruxelles, je logeai à l’hôtel du Miroir ; un vieil officier du régiment de Los-Rios, en garnison dans cette ville m’offrit sa bourse et son cœur ; je n’avais d’autres ressources, je profitai de ses bontés.

À l’encolure de mon bonhomme, à sa mine étique, je vis bien que la décoration de mon grand ruban était inutile. Mon vieux se mit en quatre pour me donner des signes de sa tendresse, son esprit ne pouvait s’ouvrir ; il ne l’avait cependant point dur, mais l’âge avait un peu brouillé sa conception. « Ciel, disait-il (il était dévot), si je pouvais lui… je promets vingt m… es…… aux trépassés » ; malgré son vœu, et peut-être l’image de l’ex-voto qu’il aurait fait peindre, il ne put rien, exactement rien. Pour pallier son impuissance, il me promit des merveilles pour le lendemain ; il se prépara la veille par des restaurants, le matin par trois tasses de chocolat ; à quatre heures après-midi, moment de l’exécution, il fallut monter sur le lit de douleur.

Mon athlète fit de grands efforts, et ne fit rien ; il me berça d’histoires et de contes d’aiguillettes[29] : c’était un bon Flamand ; il croyait encore aux sorciers, et à bien d’autres choses ; son impuissance m’indisposa. Les femmes, par une fureur inconcevable de parler, disent que la bagatelle n’est pas ce qui les occupe ; à les croire, elles préfèrent la sagesse et la tranquillité d’un amant ; les femmes mentent ; mon vieillard était sage et tranquille, me faisait du bien, je le haïssais, cette froideur était le langage de la nature.

J’étais comme Suzanne, tentée par les vieillards. Un vieux major de la citadelle de Lille s’amouracha de moi ; il était Français, me parla avec tant d’amitié et de bon sens, qu’il gagna mon cœur ; je le suivis à Lille, où un rhume dangereux l’obligea de se mettre au lit. Il fut six semaines malade, je lui donnai des soins inexprimables ; de tous mes amants, c’est celui que j’ai le plus aimé. Malgré mes soins, le major mourut ; au lit de la mort, il me dit : « Ma chère Babet, je veux vous donner des conseils ; vous êtes jolie, vous êtes jeune, vous pouvez tomber en de mauvaises mains, et, sans expérience, être dupe de votre bon cœur. Votre caractère, aisé à connaître, est un fonds de bonté, de complaisance et de sensibilité, qui ne vous permet point de refuser personne ; vous proposer de prendre actuellement un mari, le mariage n’est point une chaîne assez forte pour retenir la violence de votre tempérament ; il faut que la nature ait son cours, que l’âge mûrisse votre cœur. Je vous conseille de vous placer à la comédie : les tracasseries du théâtre, la multitude des amants vous excéderont ; ce n’est que par l’excès que vous apprendrez à roidir votre cœur ; voilà une bourse de deux cents louis, une montre d’or et deux diamants ; c’est tout mon bien, je vous le donne. »

J’embrassai, les yeux mouillés, mon bienfaiteur ; je refusai les présents, il me força de les prendre. Ce bon militaire ôta son bonnet ; levant les mains au ciel, il fit cette prière : « Ô toi ! qui es tout ce qui n’est point matière, être pour qui mon cœur a toujours été rempli du plus profond respect, tu m’as fait, je ne cherche point à pénétrer les raisons qui t’ont porté à former des créatures qui sentent, que tu as rendues capables de te connaître, et que tu prives après de l’existence. Ma longue carrière est l’effet de cette cause première, qui anima l’univers. Le cadre, qui résiste plus longtemps que la rose, est ton ouvrage comme elle ; et si l’une tombe devant l’autre, c’est un ordre de ta volonté. Je vois le dernier moment d’un beau jour, qui a commencé pour finir. Si tu demandes à l’homme un compte exact de ses actions j’ai respecté les êtres formés à mon image, je les ai aimés, parce que tu les aimais. »

Mon amant ayant fini sa prière, expira ; mes cris firent accourir la maison ; j’étais collée sur le cadavre, je l’arrosais de mes larmes, je baisais son sein, je semblais embrasser sa belle âme, qui venait d’en sortir ; jamais mon cœur n’avait été si sensible et si tendre ; on voulait m’arracher de mon ami, les efforts furent longtemps inutiles ; je ne pouvais m’éloigner des restes d’un homme dont le cœur était si admirable.

Je songeai à profiter des bons conseils de mon vieux militaire. Je fis venir un maître de danse, c’était un jeune homme fort sot, plein de fatuité et d’amour-propre ; il fut ému en me voyant ; je sentis pour lui une horreur que les hommes ne m’avaient point encore inspirée ; son air suffisant me choquait, cet air ne va pas à certaines gens, il allait au plus mal à M. l’Entrechat. Cet homme, flatté de ma figure, me fit la grâce de me dire d’un ton de protection qu’il déploierait ses talents pour me bien tourner, me donner des attitudes, un port de corps qui feraient plaisir. Nous convînmes de dix écus par mois. M. l’Entrechat me donna leçon.

MM. les maîtres de la danse font les faquins, et donnent le ton : celui-ci voulut s’émanciper ; je lui dis : « Monsieur le marchand de cabrioles, les femmes de condition ne se laissent point patiner par un mâtin comme vous ». Le compliment l’assomma ; mais comme il était sot, il revint bientôt à lui-même, continua la leçon. À chaque pas, il me félicitait ; ses compliments étaient aussi bêtes que lui ; l’air avec lequel il les débitait, les rendait encore plus maussades. La leçon finie, il me dit : « Madame fera une bonne danseuse ; les talents de l’art proportionnés à la jambe de Madame, et la légéreté de Madame, d’accord avec l’oreille de Madame, feront… » J’interrompis M. de l’Entrechat, et je lui dis : « Madame vous assure, monsieur, que vous êtes un sot ». — Cela vous plaît à dire, c’est une grâce que Madame me fait » ; il se mit à rire.

Quelques jours après, il sut que je me destinais au théâtre ; et s’imaginant qu’un maître de danse pouvait aspirer à la main d’une figurante, il me députa un certain maître Ambroise Tirefort. Cet homme entra chez moi en habit de gala, où il paraissait fort gêné de ses bras, qui par un certain respect pour sa casaque, étaient écartés et un peu en l’air, comme les anses d’un pot ; une longue cravate lui pendait sur les genoux ; une perruque poudrée à fond, endimanchait furieusement sa personne ; on voyait au centre de ce riche gazon, briller la circonférence d’une tonsure, que le sensible Ambroise avait laissée, pour conserver le tendre souvenir du chanoine qui lui avait fait ce présent.

Maître Ambroise se fit annoncer pour le père de M. l’Entrechat. En entrant, je lui dis : « Monsieur, est-ce que votre fils est malade ? donnez-vous la leçon à sa place ? — Non, Madame, je n’ai pas l’honneur d’être maître de danse, je suis le bonhomme Ambroise, à votre service — Ah bien, monsieur le bonhomme Ambroise, à mon service qu’y a-t-il ? — Comme la beauté, madame, est une belle chose, et qu’une belle chose a son mérite, mon fils, amoureux de votre mérite, serait aise de se marier avec vous : c’est mon garçon ; ce n’est point qu’il est mon fils, mais c’est un esprit énorme. Dès l’âge de quatorze ans, il dansait comme un Cicéron, savait la musique comme une peinture, jouait tout seul sur le violon à livre ouvert des da capo. — Je suis persuadée, Monsieur Ambroise, des grands talents de M. votre fils, et très flattée de l’offre de sa main ; je ne veux pas me marier. — Est-ce que vous craignez, madame, d’entrer dans notre famille ? Grâce au Seigneur personne de nos gens n’a été pendu, je suis connu de nos échevins ; c’est moi qui ai l’honneur de réparer les brèches de la chaussure humaine. — Je ne doute pas, monsieur Ambroise, que je ne fasse une très forte alliance en me jetant dans votre famille ; la connaissance de vos échevins[30] me chatouillerait

infiniment, mais je ne veux point de mariage. » M. Tirefort ne voulut pas trop me presser pour une première ambassade ; il me tira sa révérence ; je vis qu’il n’avait point appris à danser.

L’amour de M. l’Entrechat hâta mes progrès dans l’art de la danse. Cet animal, toujours bercé de l’idée de s’unir à moi, redoublait ses soins. Les mauvais traitements ne le guérissaient pas de la maladie de m’épouser ; pour réussir, il employa les moyens les plus efficaces à se faire détester. Un matin sa mère entra brusquement chez moi, m’aborda d’un air familier, et me dit : « Eh bien ! madame, quand finirez-vous avec notre fils Jacques ? » Comme je ne connaissais pas cette femme, ni le nom de baptême de mon maître de danse. J’avançai. « Que dites-vous, ma bonne ? — Bon, bon, madame, ne faites point la dissimulée, nous savons que vous aimez Jacques ? — Qui est-ce Jacques ? — Vous voulez rire, madame ? — Qui est-ce donc ce Jacques ? Voyez… — Eh Jacques ? c’est Jacques que vous savez bien. — Vous m’impatientez ; dites-moi donc qui est ce Jacques ? — C’est notre garçon. — Et qui est votre garçon ? — C’est Jacques ! » — Eh bien, cette bégueule ne s’expliquera-t-elle point ; je me mis en colère ; enfin, après un quart d’heure et mille Jacques répétés, elle me dit que son fils Jacques était mon maître de danse. « Non, madame, lui dis-je alors ; je ne veux pas me marier, surtout avec votre fils Jacques ; sa fatuité m’excède. — Ah ! madame, il ne faut pas mépriser notre famille ; savez-vous que j’ai un cousin frère récollet[31] ; c’est mon cousin germain, enfant de père et mère. — Non, ma bonne, je ne vous méprise pas, je ne veux point me marier. — J’espère que le Ciel vous touchera : notre homme a déjà commencé une neuvaine à Notre-Dame de la Treille et demain je ferai dire, s’il plaît à Dieu, une messe à M. saint Antoine. — Ah ! gardez-vous en bien, mille saints Antoine ne me forceraient point au mariage. — Ah ! me dit-elle en s’en allant, les saints sont plus forts que les hommes ! »

Le lendemain je m’expliquai sérieusement à mon maître de danse ; je lui défendis d’envoyer de pareilles ambassades, que je ne voulais pas me marier, que sa bêtise me le rendait haïssable. « Madame, ne vous fâchez point, le cœur vous changera. — Non assurément, mon cœur s’en gardera. » Il me donna leçon ; l’après-midi mon hôtesse vint m’annoncer avec un air extasié la visite du provincial des Récollets, et du frère Luc, le cousin à MM. Tirefort ; ces figures m’ennuyèrent pendant deux heures, me parlèrent de l’avantage d’épouser mon maître de danse, et me quittèrent fort mécontents de n’avoir pu réussir.

Deux heures après le départ de ces capuchons, mon maître de danse, M. Ambroise, Mme Tirefort et Jacquette leur fille entrèrent chez moi. Excédée de ces physionomies accablantes, je payai mon maître, et le priai de sortir à l’instant de chez moi. « Comment, le révérend père provincial, me dit Mme Tirefort, n’a rien gagné sur vous ? mon cousin germain le frère Luc ne vous a point touchée pour Jacques ? voilà le premier affront qu’on a fait à des gens comme nous, qui payons le monde… grâces au Ciel, nous pouvons aller la tête levée dans tout Lille. — Allez, Madame, aller lever la tête dans la rue, vous m’anéantissez. » Cette femme se mit en colère, me lâcha mille sottises. « Voici là une petite merde-en-cul qui fait la renchérie ; c’était justement pour elle qu’un maître à danser comme notre fils était fait… ça contrefait la Madame, c’est peut-être une garce… — S’il vous plaît, lui dis-je, ne m’insultez pas chez moi. — Ne v’la-t-il point un quelque chose de rare, ne l’insultez pas !… un chien regarde bien un Évêque assis sur son cul ». Sa fille se mit de la partie. « Venez voir ! criait-elle ; ne semble-t-il pas que le père des filles soit mort ! mon frère est un sot de s’amouracher de cette mijaurée, ne v’la-t-il pas une belle Mme de Bran ? cela est fier comme une lettre de change d’un sol ; et elle serait trop honorée d’entrer dans notre famille… Jacques serait bien avancé avec ça, ce serait un ménage arrangé comme quatre putains dans un fiacre, ou des coups de poings sur la tête d’une gueuse. »

Le lendemain de cette belle scène, je me présentai à la comédie où je fus reçue pour figurante. Je changeai de logement ; en entrant dans ma nouvelle demeure, on me remit une lettre cachetée de noir, le papier était orné d’une bordure de même couleur. Le porteur attendait la réponse ; je lus :

Madame,

Tantôt je veux me jeter dans la rivière, tantôt dans un puits, l’instant d’après terminer ma carrière par un coup de pistolet. Après les plus belles combinaisons, je suis déterminé à me pendre ce soir vis-à-vis de vos fenêtres. Le jour tombe, je vous prie de m’envoyer votre désespoir couleur de rose. Je me recommande à vos prières. Je suis votre tendre amant, le désespéré feu Jacques Tirefort de l’Entrechat.

La missive m’impatienta et me fit rire ; je remis au porteur une corde, qui avait servi à lier mes coffres ; elle me sembla propre à l’usage que voulait en faire mon maître de danse. Je chargeai le commissionnaire de lui dire que le sacrifice me serait agréable, que je le priais d’en hâter l’exécution, et que j’attendais avec impatience d’être débarrassée de ses poursuites.

Je figurais depuis huit jours avec l’applaudissement du public. Un officier, dont je fis la conquête, me mit dans un état pitoyable. Je confiai ma situation à une actrice ; elle porta un froid mortel dans mon âme, lorsqu’elle m’apprit la nature de mon mal. Je n’avais encore cueilli que les roses d’Amathonte ; le chiendent, le poison et le vert de gris étaient au fond de la boîte à Pandore.

Mon début m’avait attiré quantité de soupirants ; je refusai les avantages qu’ils voulaient me faire ; et dans la crainte de leur communiquer mon mal, je bornai mes faveurs aux nouvelles à la main. J’acquis tant de réputation dans ce métier, qu’à un écu par jour, je gagnai deux cents livres par jour. Mon bureau s’ouvrait à dix heures du matin, se fermait à quatre ; après la comédie, j’allais en ville, où j’avais des pratiques à un louis. J’amassai trente mille livres dans huit mois.

Mes compagnes s’aperçurent de mon commerce ; elles s’ingérèrent d’avoir aussi des bureaux ; comme le soleil luit pour tout le monde, elles m’enlevèrent des pratiques. Ma fatale maladie commençait à m’altérer le teint. Je partis pour Paris, où, dans six semaines, je fus guérie radicalement.

J’étais logée à l’hôtel d’Harcourt, rue de la Harpe ; un poète y occupait un cabinet qui touchait au grenier. Cet homme devint subitement amoureux, il me crut une vestale ; comme la place vaquait, en attendant, je m’amusai du rimeur ; il vint me déclarer poétiquement sa passion par ces vers d’Orosmane à Zaïre :

Je sais vous estimer autant que je vous aime ;
Et sur votre vertu me fier à vous-même.

M. de l’Hiatus avait tort de se fier à ma vertu ; ces messieurs peignent toujours en grand les petites choses ; je crus qu’il ne fallait point démentir le Parnasse. Je fis quelque temps la sévère. L’auteur composa des logogriphes sur mon nom Férie, mit tous mes charmes en chanson, la plupart sur l’air, Le monde pue comme charogne ; il n’y a que mon J*** qui ait l’odeur bonne. Dans les pièces qu’il composait en mon honneur et gloire, j’avais toujours la fraîcheur du matin, l’éclat de l’aurore, la blancheur du jasmin ; il fourrait dans ses compliments je ne sais combien de dieux et de déesses, qu’il apostrophait exprès, disait-il, pour me rendre plus belle. Cet animal m’amusait ; pour couronner ses bouts-rimés, je consentis à lui accorder ce qu’il me demandait depuis si longtemps en vers et en prose. Quand il vint au dénouement, il me fit peur ; je crus qu’il allait m’exorciser ; il s’avisa, étant sur ma bergère, d’élever les yeux et les mains au ciel, en s’écriant avec enthousiasme : « Dieux enivrez-vous de votre nectar ! mais jalousez mon bonheur ; vous n’êtes point aussi heureux que moi ; ne m’offrez point votre coupe sacrée, je vais boire dans une coupe enchantée, préférable à la vôtre. »

Ce galimatias irrita sans doute les dieux ; mon poète ne put rien faire, il avait l’air d’un énergumène qui cherche une rime. Fatiguée de ses efforts humiliants, je me levai, il se jeta à mes genoux et me dit : « Ma chère Babet, n’attribuez pas au défaut de ma flamme l’état impuissant où je viens de me trouver ; le Ténare, ou plutôt la chaste Minerve, a rendu mes efforts inutiles ; il a fallu sans doute toute la puissance des dieux pour produire une chute aussi éclatante ; ah ! déesse, reprends ta vertu et laisse-moi mes plaisirs. »

Après cette tirade poétique, je demandai à l’auteur s’il avait dîné ; il détourna d’abord la question et m’avoua enfin qu’il n’avait pas mangé depuis deux jours. « Eh ! ne criez donc pas tant contre les dieux ; dans les combats de l’amour, les estomacs à jeun ne réussissent pas. » Je fis apporter à dîner, je donnai ma table au poète, et dès qu’il eut pris de bonnes nourritures il fut un hercule.

Je fis la conquête de la Toison d’or par la connaissance d’un fermier général. Une pourvoyeuse me présenta au publicain ; il prit feu en me voyant. « Maman, dit-il à son intendante, cette fille est de mon goût ; mademoiselle, je vous prends à bail, comme les fermes du Roi. » Le Crésus me fit monter dans sa voiture, me conduisit dans une petite maison agréable ; nous soupâmes voluptueusement ; le lendemain, il me combla de présents, de bijoux, j’eus un équipage galant, des laquais et une maison parfaitement montée.

J’ignorais encore l’être de mon nouvel amant ; je ne pouvais comprendre comment un homme était assez sot de faire tant de dépenses pour une chose dont je n’avais jamais fait de cas ; je demandai à mon laquais si cet homme n’était pas l’empereur des Turcs. « Non, madame, il n’est ni Turc ni Chrétien, c’est un fermier général. — Qu’est-ce qu’un fermier général ? — C’est une machine lourdement organisée, qui contente ses caprices, parce qu’elle a de l’or. Ces seigneurs sont ordinairement des faquins ; ils ont commencé comme moi. » Comme je ne connaissais pas les fermes du Roi, je demandai ce que c’était que les fermes. « C’est un bail où le souverain met soixante voleurs dans l’impuissance d’être jamais d’honnêtes gens. »

Je restai deux mois avec le veau d’or ; le veau s’avisa de mourir, il me laissa une maison et de l’argent : je me trouvai avec cent cinquante mille livres, sans compter ma garde-robe et mes bijoux, qui en valaient davantage. Je me disposais d’aller dans mon pays faire le bonheur d’un galant homme, quand je m’amourachai du plus indigne des mortels.

Le fils d’un manant de Picardie, allié à tous les gredins de sa paroisse, me fit la cour. Cet homme était aussi ambitieux qu’un gentilhomme de la Westphalie ; il avait trouvé sur un grand chemin une bourse de cinq cents louis, était venu à Versailles, s’était donné pour un gentilhomme picard, avait été reçu, on ne sait trop comment, chez les gardes du Roi, et quinze jours après chassé ignominieusement de ce corps pour lui en avoir imposé. La figure de M. Berlingoville m’intéressa ; il me proposa sa main, se masqua tellement, que je crus avoir trouvé une merveille ; je l’épousai : le lendemain de notre mariage il me développa son joli caractère.

Mon mari aimait le jeu, chaque jour il portait mes fonds dans quelques tripots ; trop jeune encore pour m’occuper de l’avenir, trop faible pour me raidir contre son air hautain, je le laissais prodiguer tranquillement un bien amassé sans peine.

Un soir qu’il était au jeu, on m’annonça une femme qui voulait parler à son fils Pierrot ; je démêlai dans son air rembruni quelques traits de mon gentilhomme picard. Je fus bientôt confirmée dans mes soupçons par la surprise que lui occasionna le portrait de mon mari ; elle se tourna vers son fils et sa fille, qui la suivaient, et leur dit : « Mes enfants, voilà Pierrot ! avance, Jean, regarde monsieur ton frère. — Ma mère, répondit le garçon tout ébaubi, qu’il est brave ! »

Ma belle-mère avait un jupon bigarré de vert et de jaune, un corset rouge, les manches d’une autre couleur ; sa fille avait à peu près le même uniforme, le garçon était en veste et en guêtres. La bonne femme me dit : « Vous êtes donc notre fille, cette riche Madame que Pierrot a épousée ! » La fille venait admirer mes garnitures et s’écriait : « Mon Dieu, v’là enn’ faquoi de biau ! » Le garçon me prenait la main, la maniait rudement, en disant que j’avais des beaux agniaux.

Pour faire jaser ma belle-mère, je demandai comment l’idée de venir à Paris lui était venue. « Depuis longtemps, notre bru, je désirais avoir l’honneur de voir mon fils. Un garçon de notre village, palefrenier chez un gros, nous avait écrit sur du papier blanc pour nous dire que Pierrot avait épousé une riche Madame. Comme nous allions au pèlerinage servir le miraculeux S. Quentin et faire dire une messe à l’intention de notre vache, incommodée, sans votre respect de la santé, nous trouvîmes une pièce de six francs sur le chemin, et nous avons destiné cet argent pour voir Pierrot. »

Je questionnai ma belle-mère sur l’état de son mari. « C’est un bon ouvrier, me dit-elle, il gagne ses quinze sols par jour, il fait l’août et moi la soupe ; j’ai une vache honnête et un cochon raisonnable ; je faisais valoir ça ; notre fille est une bonne fileuse, elle travaille comme un forçat ; notre garçon ouvre d’affut ; il court un peu trop après les filles, elle le prennent pour un gros hère ; tôt ou tard il faut que jeunesse se passe. »

Nous étions dans la chaleur de la conversation, lorsqu’une dame de mes amies, nommée Mme La Tour, arriva ; elle n’aimait pas la suffisance de mon époux ; malgré ses airs de grandeur, elle avait percé sa bassesse, elle entra sans se faire annoncer ; je fus mortifiée de cette rencontre. Mme La Tour aperçut dans ces villageois un air commun avec mon mari. « Je suis au désespoir, me dit-elle, ma bonne amie, d’avoir renvoyé mon carrosse ; vous me paraissez en parenté ? vous avez peut-être des objets intéressants à vous communiquer. — Hélas ! ma brave madame, répondit ma belle-mère, nous n’avons rien à nous dire que vous ne puissiez savoir ; nous sommes venus à Paris pour voir notre fils Pierrot : — Vous êtes donc, lui dit ma bonne amie, la mère de M. Berlingoville ? — Oui, madame, j’ai l’honneur d’être la propre mère de Pierrot Berlingot. Comment notre fils a-t-il allongé son nom ? Cela n’est point honnête, il ne faut jamais trahir les noms de ses père et mère. »

Mme La Tour était de ces femmes qui s’amusent de tout ; elle fit cent questions à ma belle-mère : « Cette jeune personne, lui dit-elle, en lui montrant ma belle-sœur, est-elle mariée ? — Non madame. — Comment, une grande fille comme elle ? — Il est encore assez de bonne heure, il faut trouver des marieux ; les garçons sont à la guerre, les filles restent là ; elle sont cinquante filles dans notre paroisse, elles n’ont que deux pauvres petits amoureux ; est-ce là de quoi les contenter ? — Aimeriez-vous à être mariée, dit Mme La Tour à ma belle-sœur ? — Belle demande ! oui-dà, pourvu que je trouve un garçon qui porte bien son bois[32]. — Ce grand garçon, dit Mme La Tour, est-il marié ? — Ah ! madame, répondit la bonne femme, on ne marie pas les enfants ; ce serait faire comme Hérode, égorger les innocents. — Quel âge a-t-il ? — Vingt-cinq ans. » Mme La Tour demanda à l’innocent s’il voulait être marié. — « Hé voir sans doute, je ferions ça aussi proprement qu’un autre. » Cette réponse fit rire ma bonne amie, qui se détourna, crainte d’éclater.

« M. de Berlingoville, continua Mme La Tour, nous a dit que vous étiez riche ? — On est riche assez, repartit ma belle-mère, quand on a de la probité ; nos richesses sont nos bras : nous avons biau travailler, nous tuons le bœuf pour avoir le sang ; heureux encore quand on peut manger du pain et que l’on ne doit rien à personne. — Vous avez un beau château, à ce que nous a dit monsieur votre fils ? — Comment, Pierrot se gausse comme ça ? C’est vilain de mentir, il ne faut jamais s’en faire accroire, notre châtiau est une chaumière, nous y vivons comme dans un châtiau, nous n’avons pas besoin de tant de place ; les gros seigneurs, quand ils sont morts, ne faisions point bâtir vingt ou trente appartements pour mettre leurs cadavres. Ces messieurs ne tenions pas plus de place dans la terre que des gens comme nous. »

Mme La Tour, que cette conversation divertissait, continua les questions : « Monsieur votre fils nous a dit qu’il était gentilhomme, que vous aviez dans votre chambre à manger les portraits de vos aïeux, votre arbre généalogique. — Un arbre, madame, oui vraiment, nous avons un arbre à notre porte, c’est un pommier qui porte de bons calevilles, il vaut peut-être mieux que celui. — Comment l’appelez-vous ?… l’arbre… mélancolique, qui est peut-être un arbre sauvage mal enté ? nous n’avons point de chambre à manger, nous mangeons, nous couchons dans la même chambre ; nous n’avons pas les portraits de nos pères, nous nous contentons d’être d’honnêtes gens comme eux et cela leur fait plus d’honneur que leurs portraits sur du papier. »

« Cette femme me plaît, dit Mme La Tour, son bon sens ravit le mien. »

À neuf heures, mon époux arriva avec un mousquetaire et un garde du roi ; il venait sans doute de perdre mon argent avec eux. Dès le bas de l’escalier, il appela son domestique pour lui donner plutôt des ordres, il fit passer les messieurs dans l’appartement et resta à la porte à parler à son valet ; il ne savait pas encore la bonne compagnie qui l’attendait. Dès qu’il entra, sa mère s’écria : « Eh ! bonjour, mon fils Pierrot ». Cette politesse le pétrifia, ses yeux s’égarèrent, son teint pâlit, ses jambes tremblèrent, son frère lui sauta lourdement au col, il ne le sentit point. Cette immobilité enchanta Mme La Tour ; à ce coup de théâtre, le mousquetaire et le garde du roi comprirent de quoi il était question.

Mon époux, revenu de sa surprise, dit à ses amis : « Allons souper chez la Dubuisson, madame fera les honneurs de chez moi. » Mme La Tour, qui voulait mater sa fatuité, jouir de sa confusion, assura qu’elle resterait au souper ; on m’a invitée tant de fois, que je veux avoir l’agrément de manger en famille. Les officiers dirent qu’ils feraient compagnie aux dames. La mère, piquée de la froideur de son fils, lui dit vivement : « Vous êtes bien glorieux, Pierrot ? c’est mal payer les peines que je me suis données de venir de si loin pour vous voir : comment méconnaître une mère ? » M. Pierrot répondait par monosyllabes, ne savait ce qu’il disait, tant il était accablé de honte. Il fut contraint de boire ce calice amer jusqu’à la lie ; il s’approcha froidement de sa mère, lui demanda des nouvelles de son père. « Il se porte bien, répondit cette femme ; votre oncle Berlingot, sonneur de la paroisse, a été mal, mais il va mieux ; le cousin Fiacre Plat-d’Beur a épousé la fille de la grosse Margot Lariguette ; elle était suivante chez le curé, la famille n’est pas contente de ce mariage ; on dit que Margot servait de réchaud au pasteur ; cela n’est point trop honnête pour une brave fille ». La mère, voyant le gentilhomme, son fils, s’écarter un peu, lui dit : « Croyez-vous, Pierrot, vous distinguer en affectant un air froid, rougissez-vous d’être mon fils ? hélas, pauvre aveuglé, vous vouliez vous en faire accroire, cette rencontre vous démonte, allez, vous n’avez point assez d’esprit, Paris est trop près de Saint-Quentin ; il faut être né dans un méchant village au fond de la Gascogne, pour faire le gros hère ; va, tu n’es qu’un sot, Pierrot ! » Cette épigramme enchanta la compagnie.

On se mit à table ; toute la maison de Berlingot parut neuve, elle ne savait de quel bout prendre les fourchettes. Cet air gauche démonta mon mari ; la conversation roula sur les habits ; Pierrot parla avec feu de l’élégance du sien ; sa mère le contraria et lui dit qu’elle ne le trouvait pas si biau que l’habit vert qu’il avait porté à Saint-Quentin : « Ah ! messieurs ! il était si biau, il y avait des galons bleus, des manches rouges, des boutons de drap jaune. » Mon mari affecta de se trouver mal, il quitta la table, sa mère s’en aperçut, demanda ce qui lui était survenu. « Ce n’est rien, madame, dit le mousquetaire, c’est la maladie des pâles couleurs ; monsieur votre fils n’aime plus l’assemblage du jaune et du bleu, il a purgé ce mauvais goût de province à Paris. » — « Comment, dit la Berlingot, il se fâche d’avoir porté un si bel habit ! Ça lui fait beaucoup d’honneur, il a servi chez d’honnêtes gens, il ne leur a pas fait tort d’une épingle ; y a-t-il un péché d’être domestique ? J’aime mieux un laquais honnête homme, qu’un fermier général qui nous vole. »

La compagnie s’en alla, mon mari me fit des reproches : « Vous deviez, madame, m’épargner cette scène, ne pas m’exposer aux sarcasmes de Mme La Tour ; et vous, ma mère, me prévenir de votre arrivée ; on vous aurait fait habiller ; vos hardes de campagne donnent un ridicule. » — « À qui ? » dit la bonne femme ? — À des sots. — Est-ce là ce que vous avez appris à Paris ? N’est-on respectable ici qu’avec de beaux habits ? ma tendresse vaut mieux que des habits, ils n’ont pas de sentiments ; s’il faut de beaux habits pour être considéré, on est bien bête à Paris ! dans notre village on fait attention au bon cœur et à la probité. »

La mère, indignée des manières de son fils, partit le lendemain sans nous dire un mot. Ce départ soulagea le gentilhomme, crainte d’une seconde visite, il me fit changer le même jour de quartier ; et pour ne laisser aucun souvenir de sa parenté, il renvoya les domestiques. Le jeu de M. Berlingot minait chaque jour ma fortune, mes diamants étaient perdus, mes hardes enfilaient le même chemin. Un soir, il revint de meilleure heure et me dit : « Madame, nous passerons dans le quartier Saint-Marceau ; des raisons essentielles m’obligent à ce changement. » Il me fit conduire dans une chambre garnie ; et, sous prétexte de faire voiturer mes effets, il les vendit en bloc pour un prix modique et alla jouer l’argent. Il revint à dix heures du matin, voulut dormir, il ne put fermer l’œil ; à deux heures, il sortit ; à quatre, j’appris qu’il avait été tué du côté des Invalides.

Réduite à la plus insupportable misère, je devins la maîtresse d’un cuisinier ; il prit avec moi un ton de grandeur et de majesté. Cet animal unissait à la gravité d’un Espagnol, l’insolence d’un nouveau parvenu. Son père avait été cuisinier chez un duc ; il croyait que c’était un titre pour être impertinent : ce manant avait les caprices d’un grand. « Ma pouponne, disait-il, viens me caresser ! dis-moi des douceurs ! baise-moi la main. » ? Un jour, il s’avisa de dire comme le prince Sigismond, dans la pièce de ce nom : « Pouponne, fais-moi rire ». Outrée de ses impertinences, je lui cassai la mâchoire avec un pot au lait ; il recula deux pas, et, prenant le ton majestueux d’un prélat qui va répéter une oraison funèbre, il me dit : « Ta main profane et sacrilège a offensé la majesté de ma face, tu as ému le sang de mes aïeux, surtout celui d’un père qui a travaillé dans la cuisine d’un duc ; il faut à l’instant que j’apaise leurs mânes irritées par la vengeance que je vais tirer de ton audace » : il me roua de coups, j’échappai heureusement, je sortis de Paris, je demandai mon pain dans les environs de Tours. Je restai quinze jours à Chenonceaux, où je vis l’entrée de M. l’Archevêque.

Les paysans avaient fait des préparatifs pour fêter Sa Grandeur ; et pour la recréer noblement, ils avaient appelé le sieur Bienfait, qui faisait alors danser les marionnettes dans la Touraine. Ce dernier, de concert avec les fortes têtes de Chenonceaux, arrangea l’entrée triomphante de M. de Fleury. On avait tapissé une charrette à deux roues, de tentures de lit de diverses couleurs. Le char était tiré par deux bœufs enjolivés comme celui du Mardi-Gras. On alla à la rencontre de Sa Grandeur, on la fit monter dans sa voiture. Le bailli du village se plaça derrière Monseigneur, en soutenant sur sa tête un parasol de papier vert ; Bienfait précédait le char en sonnant de la trompette. Cette pompe avait l’air de l’arrivée d’un charlatan sur une place publique ; la mine petite et mystique du prélat réchauffait infiniment cette cérémonie.

Le soir, on donna le spectacle des marionnettes à Sa Grandeur. Les paysans avaient une confrérie de Saint-Roch. Ils voulaient obtenir la permission de l’Archevêque, d’exposer le Saint Sacrement le jour du Saint. Ils s’assemblèrent pour délibérer comme on ferait la proposition au prélat. Les coqs du village décidèrent qu’il fallait agir par l’organe de Polichinelle. On appela le sieur Bienfait au conseil, on lui donna ses instructions. Le soir, il fit demander par Polichinelle la permission d’exposer le Saint Sacrement le jour de Saint-Roch. Monseigneur, avec un sérieux admirable répondit : « Très volontiers, très volontiers, je ne puis rien refuser à Polichinelle. »

Après le spectacle, M. le bailli et les échevins de Chenonceaux menèrent Bienfait et le compère de Polichinelle au cabaret. Le vin fut prodigué comme aux noces de Gamache ; on tira à cartouches sur le curé et sur la servante ; les médisances épuisées, faute d’idées, on se querella, et la fête se termina par un combat sanglant. Trois échevins de Chenonceaux restèrent sur le champ de bataille ; c’était le maréchal, le maçon et le menuisier de la paroisse. Bienfait, qui avait tous les talents, entreprit, au défaut du chirurgien, le traitement des blessés. Ces nouveaux pansements sont dignes de grossir le petit volume de M. Dendermonde.

Avant de commencer l’opération, Bienfait fit un discours succinct sur l’utilité de la matière médicale, où il prouva l’impossibilité de guérir nos maux sans la connaissance de cette partie si essentielle à la médecine. « Ne croyez pas, messieurs, dit-il, que la nature sage et libérale nous ait abandonnés au hasard sur ce globe et qu’elle ait refusé à nos climats les simples nécessaires au soulagement de nos maux ; sans courir sous un autre hémisphère, cette mère tendre et riche les a mis autour de nous, les a placés sous nos mains ; vous en allez voir la preuve victorieuse dans le pansement de ces trois blessés abandonnés à mon expérience ».

Après ce discours à demi éloquent, Bienfait pansa le maréchal, il avait un trou à la jambe : il prit des étoupes, les trempa dans l’eau où les maréchaux refroidissent leur fer, appliqua ce baume sur la blessure, et pour tenir l’emplâtre, il mit un fer à cheval qu’il lia avec la cravate du malade. L’opération faite, il se tourna vers les spectateurs, et leur dit : « Ce nouveau traitement vous paraîtra peut-être singulier, il est cependant fait dans toutes les règles de l’art ; l’eau, où les maréchaux refroidissent leur fer, est ce qu’on appelle en médecine teinture de nard ; elle est imprégnée de particules de fer, qui font le même effet que la boule d’acier. Vous voyez que la nature attentive a mis dans les boutiques des maréchaux de quoi guérir les maréchaux ».

Le maçon avait un trou à la tête, le nouveau chirurgien lui fit un cataplasme de mortier, qu’il banda d’un vieux licol de cheval, en assurant que la chaux était un caustique brûlant et merveilleux pour étancher le sang des maçons.

Le menuisier avait le bras déchiré d’un coup de couteau. Bienfait appliqua le long de la blessure une planche de sapin, qu’il lia avec du fil d’archal. « La gomme dont le sapin est rempli, disait-il, a la même vertu que le baume du Commandeur, où il entre de la gomme arabique et de l’encens ».

Ces pansements eurent le succès le plus heureux : quatre jours après, les trois échevins de Chenonceaux reprirent leur métier. Je quittai cet endroit. Je vins ici ! moment fortuné qui m’a procuré le bonheur de trouver ce qu’il y avait de plus cher au monde pour moi.

Ma fille ayant fini son histoire, je descendis chez le fermier ; je trouvai dans la cour du château un homme avec une mauvaise perruque, un habit bleu sans boutons, un sac derrière le dos ; il avait un air de bêtise et de bonté, il me demanda l’aumône : « Mon ami, lui dis-je, as-tu du pain ? — Grâces au ciel, madame, j’en trouve de toutes les couleurs ; ce qui m’embarrasse, c’est la couchée, je me repose tantôt sous un arbre, tantôt à la porte d’une église : de grâce, donnez-moi deux sols pour payer mon gîte, je prierai Dieu pour vous. — Que dis-tu ? — J’adresserai mes prières au Ciel pour la conservation de vos jours et la prospérité de votre maison. — Donne-toi garde de prier Dieu pour moi ! je le prie moi-même, je ne donne pas d’argent à personne pour faire cette commission. — Madame, le curé de votre paroisse, qui a l’âme dure comme l’enclume de votre maréchal m’a fait le même compliment, il m’a répondu qu’il était du métier, qu’il priait Dieu pour les autres. — Il a raison, il gagne plus d’argent que toi ; pourquoi fais-tu le tien sans être assuré des honoraires ? Dis-moi, quel savoir-faire as-tu ? — Je fais des livres. — Tu es donc garçon imprimeur ? — Non, je travaille pour la maculature, comme M. E… M. J… M. A… M. B… M. C… M. T… et tous ces messieurs. — Qu’est-ce que le talent de la maculature ? — La maculature, madame est cette partie de l’impression qui sert à envelopper l’autre : Par exemple, les frères Cramer à Genève, Saillant à Paris, Marc-Michel Rey à Amsterdam, Machuel à Rouen, qui sont les libraires français les plus connus de l’Europe, ont-ils quelques centaines de Voltaire, de Jean-Jacques, de Montesquieu à expédier ; ils les enveloppent avec de la maculature. — Pourquoi prends-tu la peine de composer de la maculature pour emballer les ouvrages d’autrui ? le papier blanc ne servirait-il pas également ?

« — Le papier blanc serait assurément la même chose, mais il y a des imprimeurs qui donnent malheureusement dans ce mauvais genre. Un libraire, dont le trisaïeul a eu la pensée d’être un honnête homme, a imprimé le maudit poème de la P***, ouvrage excellent pour la partie que j’entends. — Dis-moi, au lieu de barbouiller de la maculature, ne ferais-tu pas mieux de composer quelque bon livre ? — Votre idée est admirable, c’est le singe qui conseille au renard de couper sa queue ; si je travaille du bon, il faut du temps pour digérer la besogne, je ne gagnerais pas un sol. — Je ne te comprends pas ! — Daignez m’écouter, je vais me rendre intelligible.

« Un libraire est un animal dont le goût est châtré, il ne décide du mérite d’un manuscrit que par la pesanteur du papier. « Cet ouvrage, dit-il, me donnera deux volumes ; je vendrai la moitié de l’édition à des sots, parce qu’il y a naturellement plus de sots que de gens d’esprit ; par cet arrangement, j’aurai la maculature de profit ». — Je t’aime, tu me parais original… attends-moi, je passe un moment chez le fermier. »

J’allai donner des ordres à ma ferme ; je menai le mendiant à la salle. « As-tu faim, as-tu soif ? » lui dis-je. — Hélas ! madame, il y a trois ans que ces deux maladies m’étranglent. » Je fis apporter un gigot, cet homme le dévora avec un appétit incroyable ; je fis servir des fraises : ma femme de chambre examina ce gueux, le reconnut, et sauta à son col, en s’écriant : « Ah ! cher Xan-Xung ! — Ah ! chère Lucrèce ». — « Ô Ciel, dit ma femme de chambre, dans quel équipage te vois-je !… par quel hasard… mon bon ami… » Lucrèce versait des larmes. Je demandai à ce pauvre, si cette fille était sa parente. — « Non, madame, elle a seulement eu la tendresse de m’allier à sa famille. » — « Cher Xan-Xung, dit Lucrèce, en embrassant encore le mendiant, que ton sort est changé !… que j’ai pensé de fois à toi, mon cher Tranquille !… où sont ces beaux jours où tu me jurais une tendresse éternelle ? J’ai demandé partout de tes nouvelles, personne n’a pu m’apprendre où tu étais… ah ! cher ami… » Lucrèce n’était pas effrayée du triste état de ce malheureux.

Je demandai au gueux comment il avait gagné la tendresse de cette jolie fille, dont la décence et la sagesse faisaient notre admiration. « Madame, les bons cœurs sont faits pour s’aimer ». — « Ah ! dit Lucrèce en l’interrompant, son cœur est encore meilleur que le mien ; il est si bon ! S’il avait la tête comme le cœur, il serait admirable ; mais c’est un crâne, il ne songe ni à la veille ni au lendemain ; il est si bête, si distrait, si étourdi, qu’il ne sait ce qu’il dit, ce qu’il fait, ni ce qu’il écrit ; il barbouille dans une journée une brochure ; elle marche comme elle peut ; il ne prend pas la peine de la relire, il s’ennuie partout où il n’est pas, c’est le vrai portrait de l’occasion ». — « Mon ami, dis-je au mendiant, il faut songer à ta réputation. — Qu’est-ce que la réputation ? — C’est la bonne odeur de la renommée. — Hélas ! répondit-il, un gueux peut-il sentir bon ? — Tiens, au lieu de faire deux ou trois brochures, n’en fais qu’une bonne : — Cela est faisable à Paris pour un auteur qui a son dîner assuré chez un grand, un habit et des hauts-de-chausses chez un fermier quand on habille la livrée. Un auteur avec des chausses honnêtes a le temps de méditer, de limer son ouvrage. Marmontel, à qui l’État a donné quatre mille livres, pour avoir fait une tragédie enterrée, il y a quelques années, arrange géométriquement des logogriphes dans le Mercure, est obligé de donner du bon ; malgré ces quatre mille francs, le pauvre garçon a de la peine comme un autre ».

Touchée du sort de ce misérable, intéressée par les pleurs de Lucrèce, je le fis monter dans la chambre d’Ariste, je le fis habiller. Lucrèce était remplie de joie, cette bonne fille avait déjà parlé à un domestique pour l’envoyer à Tours acheter des habits à son amant. Dès que Xan-Xung fut arrangé, je le présentai au comte et à Mlle de Saint-Albin ; au souper, nous le priâmes de nous conter ses amours avec Lucrèce ; il regarda cette fille, elle rougit et se retira pour laisser la liberté à son historien.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Vignette

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


HISTOIRE DE LUCRÈCE




Lucrèce était trop jolie pour soutenir l’idée romanesque que nous donnons à la fable ancienne de son nom. Elle est de Châteaubriand, en Bretagne, petite ville qui fournit beaucoup de filles du monde et de prêtres. Son père était un pauvre gentilhomme qui assistait aux États de province avec ses chausses percées ; il vivait d’une petite métairie ; la galette, les noix et les châtaignes faisaient toute l’année sa nourriture. Cette vie frugale avait porté Lucrèce à la friandise, elle n’avait point d’argent pour en acheter, le père n’était pas volable, elle fit des connaissances.

Les boulangers de Châteaubriand font les biscuits et les macarons. La figure charmante de Lucrèce plut à un garçon boulanger ; le drôle s’aperçut de sa gloutonnerie ; il lui donna des soins et des macarons, il eut son pucelage ; c’était le donner à bon marché ; mais quand Lucrèce aurait fait la renchérie elle n’aurait pu trouver la valeur de cinq livres de macarons sur le bijou. Les garçons de Châteaubriand n’achètent jamais ces sortes de choses ; les filles ont encore l’habitude de les donner pour rien, c’est la seule simplicité qu’elles aient conservée du premier âge.

Le boulanger ne fournissait que des biscuits et des macarons, Lucrèce voulait de la variété. Le jardinier d’un couvent de moines fut sensible à ses charmes ; pour des noisettes et des pommes de rainette, il eut ses faveurs. Le fils d’un marchand épicier avait des bonnes choses. Lucrèce fut sa maîtresse pour des prunes. Son père eut un gros rhume, il fit usage des tablettes de guimauve ; Lucrèce en tâta, elle prit goût aux tablettes de guimauve ; elle en demanda à un garçon apothicaire, qui, moyennant ses faveurs, lui en fournissait abondamment.

La médisance me fit naître le désir de connaître Lucrèce. Instruit de son goût pour la friandise, je commandai une tourte de frangipane ; le lendemain je proposai tout naturellement à Mlle Lucrèce de venir la manger avec moi ! Ses amoureux n’avaient jamais rien proposé de pareil ; Lucrèce ne put tenir contre la tourte de frangipane. Elle vint à l’heure assignée, mangea la tourte ; et dès qu’elle fut engloutie, elle m’accorda ce qu’elle avait accordé aux autres. J’étais flatté d’avoir une jolie fille à si bon marché. Pendant deux mois je l’accablai de dragées et de friandises : le jardinier, l’épicier, le boulanger et le garçon apothicaire n’avaient plus rien, elle trouvait tout dans son nouvel amant, elle se croyait heureuse.

Pour trouver l’occasion de voir plus aisément ma maîtresse, je fis connaissance avec son père ; ce brave gentilhomme aimait à parler des États de sa province, des beaux privilèges de la Bretagne, et surtout de l’histoire du catéchisme de M. de Vauréal[33]. Il me prit en amitié ; je continuais d’accabler la fille de bonbons dans le dessein de la rendre malade. J’avais pénétré la beauté de son caractère ; je lui trouvais de l’esprit, elle n’avait d’autre défaut que la gloutonnerie, j’avais pour principe que l’excès seul pouvait l’en guérir ; je la crevais de friandises. Ces drogues enflammèrent son sang, une fièvre violente la mit à l’extrémité ; les soins que je donnais, l’attention de lui faire avaler beaucoup d’eau, lui rendirent la santé. Lucrèce, comme le soleil sortant d’un nuage épais, reparut plus belle ; mes attentions dans sa maladie achevèrent de me gagner son cœur ; elle perdit entièrement le goût de la friandise, lui substitua celui de la lecture ; son cœur s’attacha tellement au mien qu’elle ne comptait de moments heureux que ceux que nous passions ensemble. Sa confiance depuis a toujours fait mon admiration.

Les dragons d’Elbeuf vinrent à Châteaubriand ; trois semaines avant leur arrivée le curé de la paroisse dont le zèle aveugle et fanatique faisait plus de mal que de bien, prêcha contre les dragons. Au premier coup de tambour, tout trembla dans cette petite ville ; les pères et mères crurent leurs filles égorgées, il ne mourut personne. Les dragons ne s’alarmèrent point de cette crainte ; ils savaient qu’elle ne durerait pas ; ils en plaisantaient eux-mêmes ; et quand la nuit venait, ils criaient charitablement : « Pères et mères, ramassez vos filles ! » Petit à petit, le beau sexe breton se fit avec eux. Une fille est un animal fort doux, qu’on apprivoise aisément. Le curé avait beau prêcher, ses plates figures de rhétorique ne tenaient point contre les dragons.

En moins d’un mois, ces messieurs s’arrangèrent tellement, que chacun avait sa chacune ; les bois, les genêts qui entourent la petite cité, servaient de théâtre à leurs amours ; on y trouvait des mantelets de condition, des boîtes à mouches, des évantails, des breloques, des aiguilles à tricoter ; et contre les règles de nos drames, la scène souvent ensanglantée.

Un matin que je lisais le long d’une haie épaisse, j’aperçus Lucrèce qui venait de sa métairie. Un officier se hâtait de la rejoindre ; j’avançai vers l’endroit où ils s’étaient arrêtés ; l’officier lui disait de ces douceurs qu’ils ont coutume de dire aux filles, ce sont toujours les mêmes propos : « Vous êtes charmante, quelle figure ! je vous adore ; si vous résistez à ma flamme, mon parti est pris, cruelle, je me désespère ». Il tira son épée, s’en tourna la pointe vers le cœur[34]. Lucrèce sourit à cette comédie, et lui dit : « Si je vous croyais méchant, vous me feriez peur ; mais vous aimez trop votre prochain et vous-même pour craindre que vous attentiez à des jours que vous voulez me consacrer ; remettez tranquillement votre épée dans sa place, ces singeries n’effraient que les folles ; mon cœur est attaché, rien au monde n’est capable d’en ôter celui que j’aime. » Le ton dont elle prononça ces paroles, fit connaître au militaire qu’il n’y avait rien à espérer ; il la quitta. J’avançai précipitamment le long de la haie pour me trouver en face de ma maîtresse, qui fut surprise agréablement de me voir ; elle allait me raconter son colloque avec l’officier, lorsque je lui dis : « J’ai tout entendu, ma chère Lucrèce, tu as rempli mon âme de cette heureuse certitude qui fait son bonheur ; je connaissais ton cœur, il n’avait qu’un langage, c’est celui de la vérité. »

Les dragons partirent ; le curé, pour rebénir sa paroisse et remercier le Ciel de leur départ, fit une procession où l’on eut tous les malheurs possibles. Cette fête partit à sept heures du matin pour aller dans un village à deux lieues de Châteaubriand, chanter une messe à Sainte-Anne. À quelques pas du village, les polissons qui sont toujours à la tête des processions, où ils prennent le haut pavé, députèrent six de leur corps pour sonner les cloches ; du premier branle, ils en cassèrent deux. Après le service, l’on déjeuna ; comme l’on faisait force omelettes, le feu prit dans la poële, de là dans la cheminée, et consuma le cabaret. En retournant, la procession passa sur un vieux pont de bois. Le pont chargé de tant de monde, rompit, la procession tomba dans la rivière.

À une lieue de Châteaubriand, cette fête fut rencontrée par celle d’un village voisin qui avait aussi eu des dragons. Les deux processions réunies marchèrent quelque temps ensemble assez tranquillement. La bannière de Rougeai faisait plus de bruit que celle de Châteaubriand, à cause que le fer de la lance était un peu rouillé. Choqué de ce grincement, le porteur de celle de Châteaubriand dit à celui qui portait celle de Rougeai : « Mon gars, tu fais bien le faraud avec ta bannière ; tu fais trop de bruit ; sais-tu que la nôtre est d’une autre conséquence que la tienne ? » Son camarade repartit que celle de Rougeai valait bien celle de Châteaubriand ; les porteurs de bannière s’échauffèrent ; le feu se mit dans les deux processions ; on se battit, les oriflammes furent mises en pièces ; les uns revinrent avec un œil de moins, un bras cassé, une tête fêlée, c’était le fruit du zèle du curé[35], qui accusait encore les dragons de ces malheurs. J’ai mis cette farce en vers, je l’ai composée sur les genoux de Lucrèce.

Je fus obligé de partir pour Paris. Le père de Lucrèce, sous l’espoir que je placerais sa fille avantageusement chez une de mes parentes, me permit de l’y mener. Nous vécûmes deux ans dans cette ville où l’estime et l’amitié nous unissaient autant que l’amour. Une aventure m’obligea à quitter Paris. Pour épargner les larmes de mon amante, je partis sans lui faire mes adieux ; je chargeai un de mes amis de lui remettre une lettre. Ce monstre était amoureux de Lucrèce ; il vint lui dire d’un air alarmé, que je venais d’enlever une de ses parentes ; il peignait cette action avec des couleurs si noires, exagérait si fortement les reproches que sa famille lui faisait de ma connaissance que Lucrèce le crut ; le malheureux ne recueillit point le fruit de sa trahison. Mon amante quitta Paris et vint se mettre à votre service.

Instruit des noirceurs de mon coupable ami, j’en tirai vengeance ; mais quelle faible satisfaction ! je n’avais plus mon amante. Je m’informai ; j’écrivis partout ; je ne puis rien savoir et j’ignorerais encore où elle est, si votre bonté ne m’avait procuré le plaisir de la retrouver.

J’avais écouté attentivement les petites aventures de Lucrèce. Le nom de Châteaubriand m’inquiétait ; je priai le comte de Saint-Albin de chercher le registre de nos enfants ; nous trouvâmes qu’Ariste en avait envoyé un dans cette ville ; je demandai à l’historien de ma femme de chambre s’il connaissait à Châteaubriand un gentilhomme nommé Kerkerland. — « Oui, me dit-il, madame, c’est le père de Lucrèce ; il n’a que cette demoiselle. » Ô Ciel ! Lucrèce est ma fille ! Ariste l’a confiée à son ami Kerkerland. — « Madame, dit Xan-Xung, je vous demande mille pardons du récit sincère que j’ai fait de mes amours ; si j’avais connu l’état de Lucrèce, j’aurais ménagé davantage les expressions ; mon malheureux goût pour la vérité sera toujours le malheur de ma vie. » — « Non, lui dis-je, mon cher, tu n’es précieux à mon estime qu’à cause de ton caractère vrai. Les préjugés sont ici méprisés : ce que les sots appellent faiblesse est la nature ; et ce qu’on nomme putain, est une fille qui obéit plus particulièrement à son instinct. Crois-moi, toutes les femmes sont obéissantes à cette voix. Tu peux me croire, je suis femme. »

Lucrèce, instruite de sa naissance, nous en marqua sa joie par les transports les plus vifs. La mémoire d’Ariste fit couler nos pleurs. « Que n’est-il encore, disions-nous, cet homme si digne de l’humanité ! Ah ! mes enfants, conservons toujours son esprit, imitons sa bonté, c’est par le cœur que nous lui ressemblerons. »

Le comte et Xan-Xung étaient devenus amis, leur conversation faisait nos plaisirs ; le dernier gâtait les meilleures choses par le ridicule, le comique et les ornements grotesques dont il les décorait ; son imagination vicieuse, pétulante, ses inattentions continuelles et ses idées originales, nous le rendaient pourtant supportable. Lucrèce, curieuse de savoir ce que son amant avait fait pendant son absence, lui demanda s’il avait été aussi constant pour elle qu’elle l’avait été pour lui. — « Non, ma chère Lucrèce, j’étais homme ; tu sais ce que dit Amélie : « Qui dit un homme, dit un fou. » La supériorité de ton sexe consiste à connaître cette vérité. Te croyant perdue, je devins sensible aux attraits d’une personne digne des dieux ; je l’épousai, je la porte encore dans mon cœur ; il n’y a que toi, ma chère Lucrèce, qui pourra me la faire oublier. La momie de l’un de mes aïeux fut la cause de la fin tragique de cette chère et malheureuse épouse. »

Xan-Xung répandit des pleurs brûlants, se rappelant la mort de sa femme. Lucrèce les essuya, le comte fut charmé de la sensibilité de son ami. « La nature vous applaudit, dit-il, à ces larmes ; c’est par elles qu’elle soulage l’âme du philosophe et du sage ; l’homme qui n’a jamais pleuré est un monstre. » Nous remîmes au lendemain l’histoire que Xan-Xung devait nous raconter.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Vignette

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


LA MOMIE DE MON GRAND-PÈRE




Mon grand-père[36] était un gentilhomme chinois, lettré comme le sont les gentilshommes de la Chine ; il était le premier mandarin de notre grand empereur Hom-Vu, et tonquin des armées chinoises[37], il vint en France du temps de François ier, s’amouracha à cette cour de ma grand’mère ; c’était une grande décontenancée de demoiselle de la reine. Dans ce temps-là, les dents de Savoyard, les nez retroussés, les minois célestes ou de fantaisie n’étaient pas connus, mon grand-père voulait dans une Française tous les charmes de la Gaule. Sa maîtresse était un miracle de charmes, elle avait touché François ier, et mon grand-père fut très honoré d’entrer dans l’appartement de ma grand’mère après le roi. Mon grand-père était un bon homme, il savait mieux son monde que M. de Chateaubriand.

Ma grand’mère était de bonne noblesse ; sa maison était aussi vieille que la médaille de l’empereur Othon ; elle avait eu des ancêtres comme le cheval de l’empereur Caligula, une nourrice plus honnête que celle de l’empereur Romulus, et avait reçu une meilleure éducation que l’empereur Adam. Ma grand’mère avait compté, comme tous les grands seigneurs, quelques gredins dans sa famille ; mais ils s’étaient humainement et glorieusement décrassés en massacrant à la bataille de Tolbiac, des Goths, des Wisigoths, des Ostrogoths, des Allobroges, des plats Normands et des gros Belges ; c’était d’un de ces fameux bourreaux qu’elle descendait en ligne indirecte, à cause qu’à la cour les lignes descendantes se courbent : les Picards, les Jasmins, les Bourguignons et les la Fleurs se mêlent aussi de courber les lignes.

Mon grand-père était bien à la cour ; c’était l’ami du prince, à cause de ma grand’mère. Le roi lui faisait quelquefois les cornes, et cela faisait honneur à mon grand-père. Le roi riait et mon grand-père riait aussi ; comme il avait du courage et de l’honneur, sans compter celui de ma grand’mère, ces qualités étaient respectées de François ier ; ce prince aimait l’honneur, la guerre, les lettres et les filles, comme tous les rois de France les ont aimés.

Le dieu Xenoti, ou le Tien avait chéri mon grand-père, parce qu’il était juste et bienfaisant. Il lui apparut la veille de sa mort, lui dit : « Père Xan-Xung, vous avez fait du bien indifféremment à tous les hommes ; il faut que je vous en fasse ; les dieux s’honorent d’imiter l’exemple des mortels sages ; demandez ce qu’il vous plaira, je vous l’accorderai. » Mon grand-père demanda le bonheur d’être encore utile aux hommes jusqu’à la dernière année de grâce.

Le dieu de la Chine n’était point comme les autres dieux, qui promettent des champs pleins de lait, de fromage, de richesses comme celles de Crésus, des guerriers comme Alexandre ou Henri IV, et qui, après ces belles promesses, ne sont que des usuriers, des gueux et des vilains. Le Tien ne voulait tromper personne ; il dit à mon grand-père : « Papa Xan-Xung, aussitôt que vous serez mort, vous ferez embaumer votre corps à la façon ancienne des Égyptiens ; j’aime les Égyptiens, ils m’ont changé en oignon. Après cinquante et un jours que vous serez momifié, chaque fois que l’on vous soufflera au derrière, vous parlerez pendant douze heures. Ce souffle sera comme la clef d’une montre, il remontera le jeu de vos organes. Cependant, comme la curiosité est un péché aux yeux purs des dieux, celui qui soufflera à votre derrière sera puni dans l’instant : vous êtes attaqué d’une diarrhée, vous périrez demain avec une partie de la partie morbifique qui restera dans vos intestins ; et dans le moment qu’on vous soufflera au derrière, vous déchargerez dans la physionomie du souffleur une quantité raisonnable de cette matière louable. Je suis fâché de ne pouvoir faire la chose plus galamment ; vous savez que quand les dieux accordent des grâces, ils ont toujours des si conditionnels ; je ne puis en conscience m’écarter de l’usage de mes confrères, qui ne donnent jamais de grâces plénières, crainte de faire tort au Moufti.

« Vous aurez soin d’insérer clairement cet article dans votre testament ; les hommes et les dieux ne sauraient apporter trop d’attention à leur testament. Dans le temps que vous recevrez le don de la parole et de la vue, vous jouirez de l’intelligence, parce qu’il est impossible de raisonner sans intelligence, excepté dans les missions.

« Comme les gestes me déplaisent depuis longtemps dans la conversation, dans les prédicateurs, au café Procope, au Palais-Royal et chez le convulsionnaire[38] vous ne pourrez remuer ni gesticuler. » Mon grand-père fit mettre ces conditions nettement dans son testament et par ce soin, il nous empêcha de nous égorger pour le sens de son testament ; tous les faiseurs de testament n’ont pas fait de même.

Aussitôt que le père Xan-Xung eut rendu l’âme, les Égyptiens, qui étaient à la cour à disputer sur des sujets mythologiques et à prouver par des arguments informâ la transsubstantiation de leurs dieux en oignons, embaumèrent mon grand-père. Depuis François ier, aucun des enfants du bonhomme Xan-Xung n’avait essayé l’expérience de la momie ; l’article de la matière louable avait dégoûté les héritiers, personne ne voulait jouir de la grâce du Tien et des beautés du testament. Mon grand-père était oublié, comme le sont tous les grands-pères ; sa momie empaquetée avec le testament était dans un de nos vieux châteaux ; le grand tonquin de la Chine moisissait avec notre arbre généalogique ; les mites lui avaient déjà rongé le bout du nez et continuaient à le gruger aussi impitoyablement que Denis le tyran et les œuvres du grand diacre Trublet.

L’amour des lettres, le défaut de livres et le peu d’inclination que j’avais à tirer les hirondelles au vol, comme les campagnards mes voisins, me firent monter aux archives. Je trouvai le testament et la momie de mon grand-père ; quoique sa face respectable fut un peu défigurée, je ne laissai pas de trouver le bonhomme aussi cher pour un bout de nez de moins, que s’il l’avait eu tout entier. Mon cœur sensible aimait les grands-pères.

Quoique rempli d’entrailles pour le bonhomme Xan-Xung, je n’osai lui souffler aux entrailles. Son derrière, sec comme les montagnes de Gelboë, aurait glacé un Inigite du dernier vœu. Je mis mon grand-père dans un sac, je le portai à Paris ; en arrivant à la porte Saint-Jacques, les commis m’arrêtèrent, pesèrent mon grand-père et me firent payer dix livres cinq sols et quelques deniers ; je disputai le payement, ils me dirent d’un air de protection : « Ne contestez pas, monsieur ; si votre grand-père était en nature, il ne devrait rien, mais il est en momie, il faut payer » ; ils me montrèrent une ordonnance du Roi où la momie devait aux fermiers cinq sols par livre.

Quelques jours après, les apothicaires me firent un procès, sous prétexte que ne pouvant donner de lavements à Paris sans un privilège du Roi, je ne pouvais aussi vendre de la momie sans un privilège ; on plaida dix-huit mois. L’avocat des apothicaires assurait que j’avais vendu près de quatre onces de momie : « La Cour, dit-il, dans son savant plaidoyer, ne peut douter un moment que les nez du temps de François ier étaient aussi longs, aussi gros que les têtes d’aujourd’hui sont plates, il constate par le rapport des experts que la momie avait cette partie du corps tellement saillante, tellement étendue qu’en plein midi l’ombre du profil devait dérober exactement la moitié du visage aux ardeurs du soleil. Il est démontré, messieurs, que la partie adverse a vendu au moins trois onces et demi de ce nez et que par cette vente frauduleuse, elle s’est rendue réfractaire aux ordonnances de Sa Majesté. » L’avocat cita Bacquet, Carondas, Dumoulin, les lois de Constantin, le code Frédéric[39], les us et coutumes du Hainaut françois et la fondation utile de cinq grosses fermes.

À cause que les mites avaient grugé le nez de mon grand-père, je fus condamné à payer trois cents livres aux apothicaires de Paris et quinze cents livres à des avocats qui vivent comme les prêtres avec les vivants, les morts et les sots et qui plaideraient pour le Manitou, si le diable était assez bête de s’adresser à la justice pour soutenir son bon droit et avoir raison.

Ce maudit procès me tint longtemps à cœur. Mon grand-père me coûtait déjà deux mille livres, j’étais aussi avancé que le premier jour. La clause du testament me répugnait et les moyens comiques du Tien pour le faire parler me paraissaient insurmontables. L’espoir cependant vint luire à mon esprit ; je dis en moi-même : « Tout se fait à Paris par le canal des femmes, c’est assurément par ce canal que je ferai parler mon grand-père. »

Je fis la connaissance d’une jeune lyonnaise, belle à ravir. C’était une vierge de seize ans, elle avait brisé depuis six semaines les liens éclatants de la parenté, pour venir loin des regards maternels se perfectionner dans la vertu. Cette fille était faiseuse de mode ; elle joignait à l’art de se mettre agréablement, la petite coquetterie des filles de mode. Nous logions sur le même carré, cette proximité devait un jour nous joindre plus étroitement. Je lus dans le cœur de Manette ; je vis que j’étais aimé. Après quelques préludes de vertu, pour être plus voisins, nous couchâmes ensemble. Il faut rendre justice à la sagesse de Manette : avant de m’admettre à la douceur de sa couche, elle exigea une douzaine de serments tels qu’en fait l’amour ; de son côté, elle promit d’être très vertueuse.

À peine fûmes-nous dans les draps que le cœur de Manette commença à palpiter ; c’était une raison pour m’intéresser à sa santé. « Qu’avez-vous, lui dis-je, d’un ton aussi ému que son cœur ? Vous trouvez-vous mal, ma chère petite ? — Hélas ! le cœur me bat…, je suis…, je ne sais comment…, on est bien malade à ce que je vois, quand on couche avec un garçon. — Ô Ciel ! chère Manette, votre état m’afflige, voyons que je tâte votre cœur ». Je mis la main sur son cœur, je rencontrai des charmes ; Manette n’avait pas la chasteté des sœurs de Fontevrault, et le Ciel ne m’avait point regardé avec la même complaisance que Robert d’Arbrissel ; nous entamâmes, comme on dit, le roman par la queue. Manette criait : « Ah, mon ami, vous me percez le cœur, il bat encore plus fort… ah ! celui qui a fait les battements de cœur avait bien plus de génie que celui qui a imaginé les meâ culpâ ».

Manette avait vu la momie, elle trouvait ridicule que je poussasse si loin l’amour paternel. « Vous êtes bien poli pour les grands-pères ! a-t-on jamais vu un si mauvais goût d’aimer les morts ou les vieilles gens ? êtes-vous comme la matrone d’Éphèse ? ce genre de folie ne prendra point dans notre siècle. — Ah ! Manette ! tu me condamnes injustement ; cette momie est mon bonheur ; en soufflant à son derrière, j’éprouve des plaisirs aussi ravissants que ceux que je goûte dans tes bras, c’est la couronne dont le dieu Xenoti a récompensé les vertus et la bienfaisance de mon respectable aïeul. » Ce discours piqua la curiosité de ma maîtresse ; elle me pria de la faire participer aux plaisirs que je goûtais avec mon grand-père. « Il n’est pas possible, ma chère, que je satisfasse tes désirs, mon grand-père ne peut accorder cette faveur devant un tiers. Les dieux ont des fantaisies comme les hommes. »

Ma maîtresse ne discontinuait plus de parler de la momie, elle s’intéressait déjà vivement au bonhomme. « Voila Manette qui parle, disais-je en moi-même, mon grand-père parlera bientôt. » La momie, qu’elle avait trouvée effroyable, ne lui paraissait plus telle, elle l’examinait à chaque instant, elle brûlait de voir les belles choses de mon grand-père, cependant quand elle examinait de près son derrière, cet objet rafraîchissait ses désirs.

Manette était paresseuse comme le sont toutes les filles du monde. Je me levais ordinairement de bonne heure, je passais dans une chambre voisine pour étudier : comme j’étais à mon travail, Manette se leva, alla à la momie, et d’une voix un peu basse que j’entendis pourtant : « Xan-Xung est singulier avec son grand-père ; comment ce bonhomme dur comme fer pourrait-il parler ? Quelle idée a ce dieu Tien de vouloir qu’on souffle au derrière de cette momie pour voir du merveilleux ? Les dieux sont des originaux comme les hommes ; ils ont fait des araignées et des mères que je n’aime point… après tout, dois-je avoir de la répugnance à souffler au derrière du grand-père, c’est à peu près comme si je soufflais dans ces tuyaux de fer, dont nos pères se servaient pour souffler leur feu[40] ». Manette mit ses belles lèvres au derrière du père Xan-Xung, souffla ; à l’instant le bonhomme lâcha sa bordée, Manette jeta un grand cri, mon grand-père, dur comme le sont les vieillards, lui dit : « Garce, te voilà punie de ta curiosité ? » À cette voix étrangère, je courus ; ma maîtresse se lamentait du triste état où elle se trouvait.

Mon grand-père me fit un sermon : « Voilà une belle conduite, me dit-il ! Ton père t’envoie à Paris pour étudier, tu t’amuses avec une catin, tu dépenses son argent, ah ! drôle… — Mon papa, excusez-moi, Manette est si jolie ; si vous aviez goûté le plaisir d’être dans ses bras… — Et justement c’est ce qui me donne de l’humeur, mon temps est passé, j’enrage. — Dans votre temps, n’avez-vous pas aimé les filles ? — Oui, mais cela ne se dit point aux enfants, les pères et les mères sont convenus de cet article d’un bout du royaume à l’autre ; et tant qu’il y aura des pères et des mères, ils auront toujours été sages. »

J’étais curieux de savoir la destinée de mon grand-père ; je lui demandai s’il était dans la gloire avec le Tien, ou dans le Ténare avec le Manitou ; il répondit, d’un grand sang-froid, qu’il était avec le Manitou ; je reculai deux pas ; à ce mouvement, il me dit : « Tu es un sot, la damnation n’est pas ce que tu penses ; ceux qui parlent chez toi de cet état le connaissent-ils, ce sont des aveugles qui jugent des couleurs ; ont-ils été chez le Manitou pour savoir ce qu’il s’y passe, ils bâtissent un enfer à leur mode, ou il n’y a pas de sens commun. Quand l’enfer de tes croyants serait vrai, ce serait encore un bonheur d’être damné ; les coupables ne seraient pas infiniment punis ; un damné existe, je ne vois rien de réellement malheureux que le néant ; à choisir, j’aimerais mieux être le Manitou que d’être anéanti, l’anéantissement est un million de fois plus affreux que la damnation des Turcs, tu vois donc que tes derviches n’ont pas bien imaginé leur enfer, puisqu’il y a un sort plus affreux que cette punition.

« Mais laissons ton enfer, parlons du mien, il est rempli de beautés. Pour savoir ce que c’est que notre enfer, il faut connaître le paradis, Xenoti ou le Tien. Le paradis est ce qu’on appelle dans tes écoles le vuide. Le Tien est une grande roue qui tourne dans ce vuide cent millions de fois plus vite que le vol d’un boulet de canon. Il sort à chaque instant de la roue de Xenoti des milliers de petites roues cent millions de fois plus petites qu’un grain de sable. Le vuide ou ce que tu appelles le ciel, est rempli de ces petites roues qui tournent continuellement avec le Tien, ou le premier principe.

« Ces petites roues sont les âmes des hommes et des animaux qui vont animer des petites cruches de terre à deux pieds, à quatre pieds, sans pieds, sans pattes, à trente-six pieds comme les cloportes et les araignées. Ces petites roues en sortant de Xenoti sont exactement rondes ; en entrant et en séjournant dans les petites cruches que tu appelles corps, elles prennent le plus souvent la méchante forme des cruches où elles sont renfermées.

« Le système de Xenoti est de remplir son vuide, ou son paradis de ces petites roues ; plus son vuide est rempli, plus il approche du plein et plus il est beau. Pour que les petites roues puissent tourner en paradis, il faut qu’elles soient exactement rondes et telles qu’elles sont sorties de celle de Xenoti, parce que rien d’imparfait ne peut tourner dans le vuide ou l’éternité. Or les roues que le Tien a jetées de sa roue éternelle, humant l’air du beau et du laid monde, prennent de la quadrature, des côtés obtus qui leur font perdre l’exacte rondeur qu’elles avaient reçue de Xenoti. En mourant ou mieux la petite cruche venant à se casser, la roue retourne au ciel ; dès qu’elle voit la roue éternelle, elle veut tourner, elle ne le peut à cause qu’elle n’est plus exactement ronde.

« Pour soutenir son système éternel, le Tien envoie ces roues aux enfers pour acquérir cette parfaite rondeur, et jouir après du bonheur de tourner éternellement ; l’enfer est rempli de petites roues crochues, carrées, dures et raboteuses. Les plus défectueuses, les plus massives, les plus dures sont celles des traitants, des bramines, des derviches et des bonzes. Dans l’enfer, les roues tournent sur tous les sens, se cherchent, se heurtent pour s’aiguiser, se polir, s’arrondir les unes contre les autres, et par ce travail laborieux, acquérir la rondeur nécessaire pour tourner en paradis.

« Il y a du hasard, ou, pour mieux dire, du bonheur en enfer comme en paradis et en tous lieux. Les roues qui ne sont pas exactement rondes sont heureuses quand elles peuvent rencontrer la roue d’un procureur, d’un traitant ou d’un derviche ; ces dernières étant fort dures, les roues tendres comme celles des filles de joie et des femmes s’arrondissent fort facilement en se frottant contre elles, tandis que les autres plus dures n’acquièrent qu’après un temps infini leur rondeur. Par cette industrie, les méchants, les procureurs et les prêtres sont utiles aux enfers.

« Les roues, qui ont animé les cruches des animaux, sont semblables aux nôtres ; elles sont sorties comme elles de la roue éternelle ; cela est prouvé par ton monde, où, malgré ta sotte vanité d’animal raisonnable, tu ne connais que deux êtres, l’être divisible et l’être indivisible, que tu nommes l’âme et le corps et que nous appelons en enfer et en paradis la roue et la cruche. Le Tien n’a pas fait une troisième espèce d’êtres, puisque tu n’en vois point dans ton monde.

« Les animaux, qui sont des créatures du Tien comme toi, ont aussi altéré la rondeur de leurs roues dans leur cruches à quatre pieds ; en sortant de ton monde, elles vont dans le ciel y tourner un moment, si leurs roues comme celles des hommes ne sont pas exactement rondes, si elles ne peuvent tourner, on les envoie en enfer pour s’arrondir avec les nôtres : détachées de leurs organes massifs, on ne les distingue point de nos roues, parce que les roues n’ont ni sexe, ni espèce, une duchesse frotte sa roue contre celle de son chien, de son fermier, malgré les privilèges du tabouret. »

Aux pots-pourris de mon grand-père, je crus qu’il s’était cogné la tête contre quelques roues de moulin en traversant le Styx, il jasait si bien, je ne m’en étonnais plus, en rappelant le temps immense où il avait été sans parler. Ce grand babil devait être le fruit précieux des écoles de Pythagore. Son babil cependant m’étonnait encore moins que ses perpétuels déraisonnements, je lui dis : « Mon papa, il paraît qu’on ne fait guère plus d’usage du sens commun dans l’autre monde que dans les écoles ; excusez si je vous parle librement, je commence à être persuadé qu’il faut avoir perdu l’esprit pour briller dans l’autre monde. »

Mon grand-père, dont la roue n’était pas encore parfaitement ronde, prit de l’humeur et me dit d’un ton railleur : « Voyez-vous ces jeunes gens ? ils n’ont vu que le plat pays de leur petit monde, ils récalcitrent contre l’expérience des morts et des vieillards, impertinent étourdi, de quoi ris-tu ? — De votre enfer et de votre paradis. — Ris sur toi, malheureuse cruche, répondit-il vivement, ton paradis, ton enfer n’ont point d’envers ni de bon côté, ton paradis est un don de Dieu, son prophète a couru dans la lune pour t’assurer cette récompense, et tes derviches prêchent que ton paradis est d’une difficulté extrême à trouver, qu’il faut le chercher avec plus de peine que les diamants dans le fond des mines et des rivières. Dis-moi, si ton paradis est un don, pourquoi faut-il le chercher ? Le Tien est meilleur que ton prophète, il le donne à tous les hommes, et n’en prive personne ; son enfer est plus utile et mieux entendu que le tien, il arrondit les roues, les met après en état de tourner parfaitement ; le dieu de Mahomet peut perfectionner les âmes, les rendre sages et parfaites, il n’en fait rien. Dis-moi, cruche fêlée, mauvais pot de terre à deux hanches et à deux pieds, qu’as-tu à rire de la conduite du sage Xenoti ? est-ce à cause qu’il aime les hommes dans ce monde et dans l’autre ? »

« Calmez-vous, mon papa, lui dis-je fort doucement, je ris de l’idée qu’une âme ou une roue puisse avoir du plaisir à tourner. Voyez cette bête, dont la roue est terriblement carrée et épaisse, comme elle raisonne ? — Le Tien n’est-il pas tout-puissant ? ne peut-il pas accorder à la mobilité, ou mieux au mouvement perpétuel, des plaisirs dignes de lui ? le repos de la matière n’est-il pas un vice qui touche au néant ? Rien ne peut exister dans le monde sans mouvement ; si ton corps plat, cette longue et impertinente surface, a du plaisir lorsque tu caresses la coquine qui m’a soufflé au derrière, à qui dois-tu ce plaisir, sinon au mouvement, au frottement et à l’agitation ? Le Tien, qui a donné du plaisir à ta surface, ne peut-il pas donner à ta roue des plaisirs dix millions de fois plus délicieux en la mettant rapidement en mouvement, que ceux que tu goûtes avec ta garce ?

« Ton grand prophète Mahomet dit que tu auras du plaisir à regarder, à admirer dans son paradis les belles houris aux yeux bleus, crois-tu que toujours tourner ne t’affectera point davantage ? tes extases approchent du néant, le tournoiement perpétuel de l’activité du premier principe. Mahomet borne ton dieu dans l’éternité à contempler son excellence ; toujours s’admirer est le talent d’un sot, le mien est dans un mouvement continuel ; tes bienheureux Turcs seront rencognés dans leur paradis, nos roues seront toujours à jouir de la délectation de tourner avec l’activité de la roue éternelle : figure-toi une belle girandole d’artifice ou un soleil tournant en feu chinois brillant, dans un vuide immense ; autour de lui des millions de petits soleils tournants en feu commun, qui tournent avec la rapidité du grand ; avoue que cela doit être joli, surtout dans le vuide. Cela vaut cent fois mieux que ta Fatime sur des nuages avec son jupon court, ton Ali sur son âne, ton Achmenes sur son grand cheval, ton Geduc avec sa bête et que tous tes boiteux, tes bossus, tes estropiés et tes onze mille Olla qui ne tourneront point. »

La tête commençait à me tourner avec celle de mon grand-père ; ses roues, je crois, l’avaient ébréchée. Peu curieux de savoir l’avenir et surtout de tourner ou d’avoir les bras croisés en paradis, je demandai au père Xan-Xung d’où sortait ma famille, quels avaient été nos premiers aïeux.

« La roue éternelle ou le Tien, me dit-il, existe de toute éternité ; chaque vibration de cette roue est un monde créé et des millions de petites roues qui vont habiter différents mondes répandus dans l’immensité du vide pour faire du plein. Plusieurs de ces roues, comme je te l’ai dit, viennent animer ces petites cruches fragiles, qu’on appelle au bureau de l’encyclopédie, hommes, au bout du pont Notre-Dame, Sa Grandeur, à Rome, Son Éminence, dans l’Abbaye de Sainte-Geneviève, mon Révérend Père, dans le port au bled, mon ami, chez la Montigny, mon greluchon, mon bijou et chez tes femmes du bel air, mon chat[41], mon grec. Une quantité d’autres roues vont animer, dans un monde de feu pareil au pont persan, des machines qui vivent dans le feu aussi doucement que tes poissons dans l’eau.

« Avant les déluges de la fable, l’an 9,000,000,000, le Tien ou la roue éternelle a jeté un petit grain de sable raboteux, qui a formé cette petite fourmilière, que tu appelles le vaste univers, qui n’est qu’un point aux yeux du grand Xenoti. Aussitôt que le grain de sable fut fixé sur son axe, le Tien détacha de sa roue une prodigieuse quantité de petites roues qui fermentèrent dans les petites cruches de terre glaise et peuplèrent ton grain de sable. C’est de ces cruches infiniment petites qu’est sortie la souche de ta famille, Melchissédec fut le fond. Les dévots ont cru longtemps qu’il n’avait eu ni père ni mère, les dévots se trompaient, il sortait, en ligne droite, d’un nommé Xan-Xung, qui adorait la nature et le vrai dieu : Melchissédec engendra un fils nommé Meldec Xan-Xung ; ce dernier eut quatre enfants, l’un resta près du soleil, dans l’Orient, le cadet passa à la Chine, où nos aïeux ont régné quatre mille neuf cents trente-six lunes. Notre père Hoamti, dit l’Empereur Jaune, vivait avant la grâce 2697.

« Les deux plus jeunes fils de Meldec, Froid-Sec et Chaud-Dur Xan-Kung, construisirent deux jattes de fer, se placèrent dans chacune avec leurs épouses ; et par le moyen d’une balle d’aimant, qu’ils jetaient en l’air et recevaient subitement comme tes joueurs de gobelets, ils s’élancèrent jusque dans l’atmosphère. La boussole n’étant point connue dans ce temps-là, nos parents se servirent d’aiguilles frottées d’agnus-castus, qui les dirigeaient constamment vers la partie mitoyenne et méridionale de leurs femmes. Les dames avaient fait peindre sur le devant de leurs jupons les degrés de latitude, d’attitude, de longitude et de lassitude ; et comme des pilotes expérimentés, elles conduisirent les jattes en tournant les aiguilles vers la partie du monde qui les affectait davantage. Ce fut par le moyen du bout du monde et par le point mobile du milieu du monde que nos parents, Froid-Sec et Chaud-Dur, planèrent sûrement dans les airs.

Mme Froid-Sec, qui aimait les amants transis, fit tourner la jatte vers le Canada, où l’air froid faisant tomber l’aiguille, elle descendit avec son mari sur cette terre couverte de neige, et ce couple froid peupla cette partie glacée de l’univers. Mme Chaud-Dur, qui aimait les amours vifs et pétulants, dirigea la sienne vers l’Amérique. Ce fut elle qui donna le jour aux Américains et à la grosse sœur de la petite vérole.

Nous avons eu Galilée Xan-Xung, un des ancêtres du sage philosophe Galilée ; il fut brûlé à Athènes pour avoir imaginé la crécelle. L’Aréopage crut qu’un homme n’avait pu construire une machine si ingénieuse, sans l’interposition du démon de Socrate. Quelques années après, la sublime congrégation des rites de l’Aréopage inséra la crécelle dans les rubriques, pour servir de cloche le jour de la mort du grand Pan.

« Un Thomas Xan-Xung épousa en Berry la trisaïeule de Scarron, et sa fille, un certain Gilles, Berruyer du même pays. C’est de cette souche que sortit ton cousin Isaac Berruyer, frère jésuite, qui a si bien travesti l’Écriture Sainte.

« Nous avons eu le cousin Trublet. Il naquit à Saint-Malo, en Bretagne. M. son père, qui voulait en faire un très petit personnage, le fit élever à Cancale. Le jeune Trublet, nourri avec les huîtres de sa province, n’apprit jamais à penser. On trouve cette vérité dans un écrit de son siècle, où l’auteur contemporain assure qu’il se joignit à lui pour l’aider un peu à penser. Voici le texte tel que je l’ai lu, je n’en altère pas un mot, j’aime la fidélité dans les citations.

Il me choisit pour l’aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,
Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.

« Ce fut à cause qu’il n’avait rien imaginé, ni rien pensé, qu’il fut reçu à l’Académie.

« La cousine Cronel, dite Frétillon, était une vierge de théâtre, qui, de médiocre comédienne, était devenue une grande actrice ; son père était un chanoine de nos cousins. Dès l’âge de quatre ans, notre cousine Frétillon formait des g… avec sa bavette ; et quand cette belle enfant pouvait attraper le chat, elle se servait de sa patte pour se gratter, et de la queue pour se chatouiller ; à peine eut-elle le soupçon d’une gorge naissante, qu’elle affectait des airs penchés, et se conciliait d’avance la bienveillance des polissons de son voisinage.

« Frétillon ne tarda point à faire usage de ses rares talents ; comme elle était d’une sagesse très agissante, elle sacrifia généreusement les agréments de l’innocence et de la vertu qui ne l’affectaient pas, aux plaisirs qu’elle tentait ; elle disposa en faveur des barons allemands, des conseillers de Rouen et des horlogers de la même ville, d’un bien qui ne pouvait rassasier qu’un prince de théâtre, ou quelques gagistes de la comédie.

« Notre parente s’étala sur les planches de l’Opéra, et ne fit que discorder dans les cœurs de l’Académie de Musique ; elle parut au Théâtre-Français, associée à la compagnie des histrions du roi ; elle égala bientôt Mlle Duménil. Notre cousine fut appelée la merveille de son siècle, la Melpomène de la rue de la Comédie, et le chef-d’œuvre de l’art dramatique, à cause qu’elle prononçait bien les vers. Les grands et les personnes prodigieusement sensées de Paris lui firent la cour ; elle fut plus fêtée, plus léchée et plus mitonnée que M. Colardeau, notre cousin, qui fait si joliment des vers, parce qu’à Paris on aime, on chante, on admire davantage un chiffon coiffé qui prononce bien les vers, qu’un auteur qui les fait bien[42].

« Notre cousine fut attaquée de quelque accès de dévotion dans ses grandes douleurs, elle consulta les avocats pour savoir si une fille qui fait son métier sur les planches, pouvait être enterrée dans la terre sainte, comme les filles de la Montigny, qui le font sur des matelas. Les avocats, après avoir examiné et pesé la terre sainte et la terre profane, les planches et les matelas, ont décidé que notre cousine ne pouvait avoir de la terre sainte, à cause qu’elle travaillait sur les planches, que si elle voulait quitter les planches, et travailler sur les matelas, elle aurait la terre sainte comme les filles de la Varennes et de la Dubuisson. Le galimatias des avocats calma les remords de notre parente, car rien ne calme mieux les remords, disent les constitutions des Jésuites, que nos mauvais raisonnements.

« Le Tien a toujours estimé notre cousine ; Frétillon et notre famille l’ont toujours aimée ; beaucoup de mes filles, de mes petites-nièces les ont imitées. Toutes les familles sont arrangées de façon qu’il y a toujours des voleurs, des putains ou des prêtres.

« Le cousin Berthier a été dans son temps un fameux confesseur. Tout Paris connaît la confession honnête qu’il fit à Versailles à un janséniste. Ce jésuite avait une très belle voix pour chanter la journée de la Saint-Barthélemy ; il ne trouvait rien de plus grand, de plus tendre, que cette abominable journée ; et après ses confrères Busembaum et La Croix, rien de plus aimable que le P. Tellier et le frère Coton.

« Le marquis du roi de Pologne, M. Caraccioli, était encore un de nos parents. Mme sa mère était notre cousine par sa grand’mère qui avait épousé un Xan-Xung dans le temps du carnaval de Venise. La mère du cousin marquis fut enlevée dans une étoile, parcourut pendant vingt-cinq ans ces globes lumineux, qui roulent sur nos années. Le génie qui préside aux vents coulis l’engrossa en lui soufflant au derrière ; elle fut dix-huit mois enceinte, à cause qu’il faut plus de temps pour fonder, former, organiser le crâne d’un auteur marquis, que celui d’un auteur plébéien. Vers la fin de janvier, Mme Caraccioli descendit de l’étoile de Sirius sur la porte d’un couvent de capucins, où elle accoucha par le fondement, endroit ordinaire d’où sortent les vents coulis.

« Le P. Nicaise de la Villette-aux-Ânes, retournant le soir en son couvent, trouva l’enfant sur la porte, le prit dans ses bras. Le petit Caraccioli s’accrocha à la barbe du révérend père, et lui fit de très innocentes caresses. Le moine, touché des gentillesses de l’enfant, le porta à son gardien, qui le donna à une sœur du tiers-ordre pour l’éduquer.

« Le petit Caraccioli, avec les secours qui mènent les capucins au savoir, devint un prodige du tiers-ordre de Saint-François. À huit ans, ce profond enfant savait son Benedicite comme un président de Toulouse, faisait le signe de la croix mieux que Mgr le Stathouder dans la Haye, et récitait plus élégamment son chapelet que M. de Voltaire.

« L’habileté des capucins développa les grands talents qui devaient rendre notre cousin illustre à son siècle. Pour s’attacher plus utilement aux belles-lettres, il méprisa, dit-il, les francs-maçons et l’amour. Le fils du dieu Mars est un aventurier que le hasard seul fait raisonner, il préférait l’amitié qui parlait à celle qui savait obliger ; en conséquence, il aimait mieux les paroles que les louis : cependant les derniers lui auraient été plus utiles à Rome, où, pour distraire son appétit, il allait lire les épitaphes et compter les cheminées du palais Farnèse. Il dédaignait l’amitié des philosophes, il assurait que ce sentiment n’était chez eux, qu’une impulsion machinale du cœur, qui se porte vers une goutte de sang. Il annonçait que son cœur, ses poumons, son derrière et ses ongles devaient faire un jour beaucoup de bruit dans le monde, à cause que son cœur, ses poumons, ses ongles et son derrière se mêleraient avec le tonnerre, et renverseraient le clocher de Pantin. Il avait trouvé le secret d’avaler les médecines sans répugnance, en s’imaginant boire une liqueur délicieuse. C’était sans doute en augmentant la somme de son imagination, qu’il croyait écrire parfaitement ; parce que, selon son système, pour écrire parfaitement, il n’avait qu’à s’imaginer écrire parfaitement.

« Il assomma le public de toutes les capucinades qu’il avait retenues dans son enfance. Il compare, dans ses insipides ouvrages, la cour de France à la toile peinte, où l’on voit des groupes de vieilles duchesses et d’anciennes baronnes s’asseoir gigantesquement sur des tabourets peints. Ses idées sur la divinité ont un sceau de grandeur et de majesté qui frappe. Dieu, selon lui, est comme un commis de la douane, occupé à calculer la valeur des actions des hommes. Le cousin n’aimait point le chocolat ; cette boisson rend les gens tristes ; il préférait les pommes et démontrait que ceux qui mangeaient des pommes étaient toujours plus gais. Les Normands qui mangent des pommes cinq fois le jour, ne sont cependant pas si gais que les Gascons et les Provençaux, qui ne mangent point de pommes.

« Palissot est encore de la famille ; c’est une tache que ce garçon dans la maison des Xan-Xung. Un Georges Xan-Xung, voyageant en Thessalie, s’amouracha du cheval Pégase… Cette maudite copulation donna le jour à M. Palissot ; voilà pourquoi il hennit encore sur le théâtre, et qu’il se passionne si noblement pour le foin nouveau et l’herbe naissante.

« Abraham Chaumeix est notre parent du côté de sa grand’mère. C’était la fille d’un marchand de vinaigre, qui avait la pratique d’un certain Théodore Xan-Xung, ancien maire d’Orléans. Notre parent trouva un jour cette jolie personne dans sa cuisine, s’en amouracha, et lui fit un enfant qui fut la mère du grand Abraham Chaumeix, qui a déclaré une guerre odieuse et forcenée au bon sens, et aux sages qui cultivent paisiblement leur raison.

« Ses préjugés légitimes, que le petit Journal de Trévoux et le mince journal chrétien ont trouvé dignes de l’éloquence du nerveux Tertullien, sont dignes du mépris de tous les siècles. Dans ce boursouflé et sec ouvrage, Abraham s’efforça de rendre les philosophes et les sages détestables aux idiots et aux simples ; mais les personnes éclairées virent bien que les sots et les ignorants ne pouvaient être vertueux ni honnêtes gens, à cause que ce que nous appelons honnête homme est l’effet de la justesse de l’esprit et de l’équité du cœur.

« Le cousin Abraham, enflé du gros savoir de ses productions, envoya son précieux volume au serviteur des secteurs, le Souverain de Rome. Le Saint-Père, chatouillé de la divinité de ses ouvrages, s’écria d’une voix cassée et infaillible : « Abraham Chaumeix est l’enfant gâté des préjugés ». Ce grand homme est semblable aux puces exposées au soleil, et qui sautent et gambadent pendant la chaleur ; Abraham, échauffé du soleil des préjugés, s’escrime, se démène, injurie et fait merveille. Le pape ne borna point ses bienfaits à ce compliment sublime, il lui envoya le bref suivant :

BREF du Souverain Pontife à maître Abraham
Chaumeix, sur l’Estrapade, à Paris.

« Votre confrère, M. de Voltaire, qui écrit aussi divinement que vous barbouillez prodigieusement, nous a envoyé, à votre exemple, deux poèmes à peu près chrétiens : le poème de Fontenoi, et la belle tragédie de Mahomet ; nous l’avons remercié de ces présents en le canonisant, aussi grand qu’il était, de nos bénédictions vraiment catholiques, apostoliques et romaines. Je ne sais trop ce qu’il en sera ; il a cependant promis, s’il faisait soleil, la veille de Noël, d’amener à la messe de minuit les belles filles du Valais, Mme l’Étrange et les pêcheurs du lac de Genève. Cela serait bien édifiant de voir le plus beau génie de l’Europe et les beaux génies suisses venir dire Amen à la belle oraison de la Vierge, que nous chantons à la post-communion. Mais entre nous, Abraham, nous ne croyons point que M. de Voltaire ait beaucoup de foi à nos bénédictions. Si quelqu’un de nos citoyens romains avait composé la moitié des choses édifiantes qu’il a écrites sur nous, nous ne lui eussions envoyé qu’in articulo mortis précisément sur la fin d’un autodafé, où il aurait fait la décoration et le divertissement. Vous avouerez, maître Abraham, que M. de Voltaire est plaisant d’envoyer à un pape l’histoire de Mahomet ; n’est-ce point à peu près ce qu’on appelle parler de corde dans la maison d’un pendu ?

« Quoique ce grand poète soit chargé de nos bénédictions, ne vous avisez point de l’imiter ; il est trop raisonnable, il estime les encyclopédistes, il a fait de beaux articles pour leur dictionnaire, il a des préjugés légitimes que vous êtes un sot ; ne vous découragez pas, ô grand Chaumeix ! Montrez hardiment votre petit poing aux philosophes ; faites tomber, si vous pouvez, le bon sens et la raison ; depuis qu’ils gagnent du terrain, j’en perds ; les jésuites ne sont plus, leur chute me fait trembler. Le Parlement de Paris m’a lié les mains. On commence à croire que l’infaillibilité de l’Église n’est plus dans une seule tête, ni renfermée dans les murs de Rome ; que les cardinaux, successeurs des anciens curés de cette ville, n’ont pas plus le droit de faire un chef italien que n’en ont les enfants de chœur de la Sainte-Chapelle de nommer le P. Hayer gardien du couvent du faubourg Saint-Laurent. Continuez, ô cher Abraham, à déshonorer la raison humaine ; elle nous fait un tort si considérable, qu’elle mérite votre indignation : que les brouillards épais des préjugés tombent sur vous ; ne vous lassez point d’écrire avec votre plume mal taillée contre les gens raisonnables, la perte du fanatisme et de la superstition. Donné à Rome, le treizième jour des calendes de saint Mathurin, dans le palais des Pêcheurs, plus beau que celui de Pierre et de Paul. »

« Ce bref acheva de tourner la tête à notre parent ; il écrivit, il compila, et mit l’alarme dans tous les poulaillers dévots. Le mauvais succès de ses ouvrages le dégoûta du métier d’écrivain griffonnier, il se mit espion des zélés de l’État. »

Dix heures sonnèrent à la Samaritaine, mon grand-père se tut. Manette, ennuyée d’une conversation où elle n’entendait rien, s’était couchée ; j’allai la trouver au lit, elle bouda un peu. « Votre grand-père, me dit-elle, est bien impertinent pour un vieux seigneur ; les morts sont aussi durs que les pères et mères ; j’aime mieux les vivants, on ne fait rien avec les trépassés. » Je compris ce que voulait Manette. C’est un talent bien doux et bien agréable dans une fille, que la conception.

Je quittai Manette, je louai un quartier dans la rue Montmartre, où je trouvai trois pièces, un cabinet et une chambre au-dessus du cabinet. Quelques jours après, je fis la connaissance d’une jolie fille, elle sortait du couvent de la Varennes. La Vermandoise était curieuse ; comme j’avais eu l’attention de ne pas la laisser entrer dans le cabinet, elle voulut savoir ce que je faisais toute la journée dans cet endroit ; sans paraître trop empressé à la satisfaire, je lui dis, d’un ton négligé, que j’y goûtais des plaisirs inexprimables. J’avais posé la momie sur un piédestal ; au bas, j’avais écrit : « Celui qui soufflera au derrière de cette momie, l’entendra parler, et verra des choses merveilleuses. »

La Vermandoise m’obsédait jour et nuit pour voir la momie. Un matin, me croyant endormi, elle s’empara de la clef du cabinet ; pour la laisser libre, je me levai sous le prétexte de rendre visite au Marais ; je sortis, je montai doucement à la chambre au-dessus du cabinet ; dès que je fus parti, la nouvelle Ève s’habilla, alla au cabinet, y resta une heure ; au bout de ce temps, j’entendis les cris de la Vermandoise et la voix de mon grand-père ; je descendis subitement : la pauvre fille était dans un état risible, je la soulageai, elle vomissait mille injures ; mon grand-père me chapitrait : « Tu es bien libertin, tu changes souvent de coquines, l’argent de ton père est maudit ; hélas ! pauvres parents, économisez, donnez-vous des peines pour faire valoir votre bien, un coquin d’enfant, un jeune étourdi moissonne, consume dans six mois le fruit de vos travaux immenses, et pour lui l’équivalent de la raison. »

Je représentai à mon aïeul la nécessité où j’étais d’avoir une fille pour le faire parler, l’impossibilité de conserver celle qui avait tâté de l’expérience, et essuyé les conditions disgracieuses du testament. Mon grand-père avait aimé les femmes, il se radoucit, et me dit : « Il faut que jeunesse se passe ; j’aime mieux te trouver dans les bras d’une fille que dans un cabaret ; les bras d’une fille sont plus honnêtes qu’un cabaret. Du temps de François ier nous faisions l’amour dans les tavernes, le soleil du vin échauffait nos cœurs, nos maîtresses enivraient nos cœurs, nos soupirs amoureux ne s’élançaient dans les airs que lardés de gros hoquets vineux ; on est sage dans ton siècle, les filles ne sont pas tachées de vin, on fait l’amour à sec. »

Mon grand-père voulut voir Paris ; je pris un fiacre, nous passâmes au Pont-Neuf ; il fit arrêter la voiture vis-à-vis d’Henri IV ; il donna des larmes de tendresse à ce grand prince. « J’ai vu sa roue dans l’enfer, elle n’y resta qu’un moment, elle ne s’était presque point altérée dans son vase ; et hors quelques plis de cotillon qu’on redresse aisément, elle était exactement ronde. Voilà le plus grand de tes rois, le plus approchant de Xenoti, digne en tout sens de la couronne de François ier. »

Plus loin, mon grand-père fut frappé de la majesté du Louvre ; en visitant cet édifice, il s’arrêta vis-à-vis d’une grande porte où l’on avait crayonné avec du charbon quarante figures : « Qu’est-ce que ce barbouillage ? me dit-il. — Papa, ce sont les quarante immortels. — Nous ne connaissions point des hommes de cette race du temps de François ier. — Je le crois, votre siècle sortait à peine de la barbarie et de l’ignorance ; mais dans le siècle des lumières, des petites têtes et des chapeaux plats, nous avons des immortels fixés ordinairement par la police au nombre de quarante. — Que dit ce bavard avec sa police et ses immortels ? — Ce sont les quarante messieurs receveurs des jetons de l’Académie française, qui ont donné à toute l’Europe des signes éclatants d’immortalité en étudiant vingt-cinq ans la lettre A ; enfin, ce sont des savants qui ont décidé qu’il fallait dire vis-à-vis des Porcherons, et non pas vis-à-vis les Porcherons, parce que vis-à-vis régit le génitif. — Dans ton siècle de lumières, tu donnes l’immortalité bien généreusement ; du temps de François ier, on ne l’accordait qu’à ceux qui faisaient bonne contenance vis-à-vis de l’ennemi, et qui repoussaient vis-à-vis d’eux les troupes de Charles-Quint. »

Je conduisis mon grand-père chez un de mes amis dans la rue Saint-Victor ; en traversant celle de la Boucherie, la portière du fiacre s’ouvrit, la momie tomba, un chien de boucher sauta dessus, la prit par la gorge et l’emporta. Je sautai de la voiture, je courus après mon grand-père en suivant toujours le chien ; il entra avec sa proie dans l’église Saint-Séverin, où l’on chantait la messe d’un enterrement ; c’en était à ce que les bonnes gens appellent l’élévation ; le malheureux chien, sans être aperçu, alla déposer mon grand-père sous le poële du mort, à dessein, sans doute, de le ronger plus à son aise. Un enfant de chœur, qui encensait le cadavre, aperçut la queue du chien, lui donna un coup d’encensoir qui lui fit lâcher prise ; il sortit de dessous le poële, où il laissa la momie.

Mon grand-père, encore étourdi, ne voyant pas le jour sous l’épaisseur du drap mortuaire, crut d’abord être englouti dans le ventre du chien ; il se mit à crier, à jurer, à tempêter. Les assistants, effrayés, croyant que c’était le mort qui revenait, se sauvèrent. Le prêtre, qui n’avait pas la conscience trop nette, laissa le sacrifice, et prit la fuite comme les autres. Je me trouvai tout à coup seul dans l’église ; je tirai mon grand-père de dessous le poële ; le bonhomme, sans respect pour le lieu saint, me dit : « Malheureux, tu fais toujours de belles étourderies ; s’il y a un mauvais fiacre à Paris, tu le choisis par préférence, tu es un sot ; sans le secours d’Allah, ce chien, comme tes procureurs, m’allait gruger jusqu’aux os. »

L’après-midi, je menai mon grand-père sur les boulevards ; je le posai sur une vieille futaille à la porte du grand café. Le papa s’amusa à chanter pouille aux passants. Il vit un carrosse garni de quatre abbés commendataires ; il se mit à crier : « Messieurs, cherchez-vous des filles de joie ? Allez à la barrière Sainte-Anne ou dans la petite rue du Chantre ; du temps de François ier, il y avait toujours une garce dans cette rue. » Il vit M. D… fermier général. « Écoutez, lui dit-il, je sais que vous connaissez la multiplication des deniers, mais vous avez fait une sottise d’imprimer à vos dépens cet in-quarto contre l’esprit des lois ; croyez-moi, ne sortez point du mérite de calculer le profit de cinq grosses fermes, et ne mettez point votre fils en prison pour chatouiller vos confrères ».

Il vit passer un abbé de Saint-Malo. « Monsieur le diacre, vous vous pavanez un peu trop, regardez au moins les gens. Vous êtes bien fier ! comment ! est-on si chargé de gloire, pour avoir complimenté le cardinal Richelieu, et vos trente-neuf immortels ? tâchez, monsieur l’abbé, de ne pas tant nous démontrer que deux et deux font quatre ; vous êtes comme ces villageois qui ne savent ni lire ni écrire ; ils attendent la fin du psaume pour chanter et ne cessent de crier quand ils ont une fois attrapé le Gloria Patri. » Il vit passer M. Waspe : « Eh, Fréron, c’est toi ». L’auteur de l’année littéraire avança, mon grand-père lui cracha au nez, en lui disant : « Tiens, voilà ce que j’avais à te dire ». Il vit M. Christophe ; mon grand-père l’appela ; ce bon prélat eut la complaisance de faire avancer sa voiture, et dit au bonhomme Xan-Xung : « Êtes-vous, mon cher frère, cette momie parlante ? — Oui, Monseigneur. — Avez-vous un billet de confession ? Que dit-on de mes passeports dans l’autre monde ? — Rien du tout, Monseigneur. — Cela m’étonne ; le père Datouillet, cependant, m’assurait que saint Ignace… — Que dit-on des jansénistes ? — De très bonnes choses ; comme leurs roues sont plus dures que celles de vos amis les molinistes, nous les fêtons quand elles arrivent ; elles servent à nous polir et à nous rendre dignes de tourner plutôt chez le grand Xenoti. » Cette conversation ne plaisait point au prélat ; il changea de propos : « Vous avez vécu du temps de François ier ; qu’étaient les archevêques dans ce temps-là ? — Ils tracassaient les vivants et les mourants ; et de certains étaient aussi fana… » Il ne put achever, l’heure sonna, mon grand-père se tut.

La faculté de médecine de Paris, la communauté des chirurgiens-barbiers de Paris[43], et la bande des apothicaires de Paris s’assemblèrent à Saint-Côme pour examiner la momie de mon grand-père, les symptômes de sa diarrhée et la bonne ou mauvaise qualité de sa matière louable. On coucha le bonhomme Xan-Xung, favori de François ier, sur la table où l’on étale les pendus, et où, le scalpel à la main, on cherche dans un cadavre puant, les moyens les meilleurs possibles de guérir les vivants. M. le doyen, qui avait plus de perruque que de tête, était orné d’une antique ruche à deux manches qui lui tombaient horizontalement sur les épaules ; les deux boudins et toute la capacité du gazon étaient frisés comme le boyau rectum : ce savantissime docteur prononça d’un ton flûté le discours suivant :

« Ce n’est plus le temps, Messieurs, où l’ignorance en bonnet carré et en plat collet était assise dans nos écoles. Notre science est toujours la reine des sciences, Regina cœli lœtare, Alléluia ; nous ne sommes plus dans ces siècles systématiques, où nos célèbres devanciers soutenaient que le sang passait du cœur dans les veines et qu’il n’en revenait d’aucun endroit dans le cœur ; que le cerveau n’était qu’une masse composée d’eau et de chair, qui ne contenait aucun sang, et était privée de sentiment ; l’office de cette masse froide était de tempérer les chaleurs du cœur ; combien de temps la médecine a-t-elle été partagée pour savoir si Adam avait eu un nombril[44] ?

« Ces questions, qui influaient prodigieusement sur l’art de guérir, ont été perfectionnées dans notre siècle : c’est depuis peu que nous avons découvert que la mort des pendus était délicieuse à cause que la corde, serrant étroitement le col du patient, interrompait la circulation, et obligeait le sang à refluer rapidement vers la plante des pieds ; ce qui lui occasionnait un chatouillement voluptueux. Cette découverte importante était réservée à un siècle aussi solide que le nôtre. C’est depuis peu que nous avons trouvé que le cœur était du côté droit ; que la méthode de se procurer des garçons était de faire coucher la femme sur le côté gauche, et que le moyen de guérir radicalement une maladie, était de conclure savamment d’une quantité de raisonnements gauches.

« Nos adversaires, qui nous regardent comme les ennemis de la santé, font des calculs, des raisonnements qui nous feraient tort, si nous n’étions pas médecins. Ces discoureurs assurent que toutes les maladies ont leur commencement, leur perfection et leur fin ; que, malgré notre savoir, nous ne pouvons rien changer au cours naturel des maladies ; leur marche a résisté fièrement jusqu’ici aux connaissances et aux remèdes de la faculté. La fièvre, malgré ses symptômes caractérisés et les millions de pouls que nous avons tâtés, est encore un mystère pour nous ; et nous n’eussions pu la guérir, si les gens qui nous fournissent du poivre n’avaient apporté en Europe une racine amère qui vient à côté du sucre qui n’est point amer, amarus, amara, amarum.

« La plupart de nos secrets, de nos grands remèdes et de notre science, sont le travail des ignorants ou des animaux. Sans les mâtins, le chiendent serait inconnu ; sans la cigogne, le clystère serait inconnu ; sans les chats, l’herbe de ce nom serait inconnue ; et sans les sots, notre art serait inconnu.

« Nous avons, Messieurs, dans cette momie, un sujet nouveau de guérir les hommes. La matière louable qui va sortir de ce vieux cadavre, nous donnera la connaissance de la bonne ou mauvaise qualité de la matière louable du temps de François ier ; ne laissons pas échapper à notre sagacité le moindre globule d’une matière si intéressante et si précieuse aux progrès de la médecine : entourons, respectables docteurs, cette momie ; et à l’instant qu’on lui soufflera au derrière, que le docteur cantharida mortuus, et le docteur superlativus perfectus tiennent chacun une montre à secondes pour calculer le temps et la vitesse de son écoulement ; que le docteur Perobitum obiit approche un thermomètre à la hauteur de l’anus ; que les deux plus anciens de la faculté, le nez sur le derrière de la momie, examinent attentivement l’ouverture : n’échappons rien, Messieurs, prenons la matière louable sur le fait. »

La Faculté avait nommé, pour souffler au derrière du grand Tonquin de la Chine, les deux anciens apothicaires de Paris. Les vise-au-trou, accablés d’années, n’avaient ni dents, ni poumons, ils soufflèrent une heure, et la parole ne vint point : on fut obligé de tirer au sort. Le hasard, sous l’empire de la Providence, fit tomber le choix sur un apothicaire de la rue Jacob. Ce souffle boudin fit jouer la mine, et mon grand-père commença à parler.

Le vieillard, incrédule en médecine et en bien d’autres choses, me gronda. — « Que fais-tu avec ces ânes ? Que me veulent-ils ? — Papa, c’est l’intelligente et capricieuse faculté de Paris, qui veut examiner votre matière louable. — Te payeront-ils ? — Oui, assurément. — En ce cas, je me prête à ta fortune.

Les médecins, familiarisés par vocation et par goût avec le pot de chambre et la matière louable, avaient le nez collé sur la fiente de mon grand-père ; ils calculaient, palpaient l’épaisseur de chaque globule, M. Moreau, un scalpel d’or à la main, divisait, subdivisait chaque molécule, et séparait anatomiquement avec sa dextérité ordinaire les parties solides des liquides.

« Les excréments séjournés longtemps dans les intestins de Monsieur, dit-il, ont eu tout le temps de se délayer depuis François ier ; et selon notre science de contraria contrariis, je décide que le corps de Monsieur venant de se durifier, se pétrifier, se momifier, a donné, à mesure de sa densité, un degré égal de liquidité à la matière louable, ce qui l’a rendue telle que nous la voyons aujourd’hui, à cause que de la somme de la liquidité, il résulte une égalité parfaite. Quia liquiditas équilibrium est summa virtus et summos virtutes ». Le corps de métier des barbiers-chirurgiens de Paris, la bande des apothicaires de Paris, applaudirent à l’éloquence de M. Moreau.

La célèbre école de médecine, qui voulait pousser les observations plus loin, questionna mon grand-père. M. le doyen lui demanda comment il vivait du temps de François ier. — « Sur le bon ton ; croyez-vous que je vivais dans un grenier comme vos fraters de Saint-Côme, les fiacres du Carrousel et les crocheteurs du port Saint-Paul ? — De votre temps, n’avez-vous pas donné dans les filles de théâtre ? ces nymphes font changer la nature de la matière louable : Christophe Colomb leur a parlé à l’oreille ; elles donnent des faveurs, on les leur rend, et ces donnés, ces rendus sont fatals à la société et à la matière louable… Allons, répondez-nous, aimiez-vous les femmes ? — Certainement, je les adore toujours ; notre goût pour elles est si beau, il a été imprimé dans nos cœurs avec tant d’inclination par le Tien, que nous les idolâtrons encore dans l’autre monde ».

M. le doyen, qui était mécontent de sa femme, répondit froidement : « Hélas, ce sexe que vous chérissez tant, est cependant funeste à la santé ». — « Du temps de François ier, dit mon grand-père, il entretenait nos jours ; le plaisir qu’il me procurait, me mettait de meilleure humeur, et l’âme mieux disposée repousse plus aisément les qualités ennemies qui l’assiègent. J’observais que les filles du monde, toujours agitées délicieusement par le plaisir, étaient à l’abri de mille maladies ; comment voulez-vous qu’une chose triste comme la fièvre attaque une chose gaie comme une fille de joie ? elle est toujours en l’air, son corps est dans l’agitation continuelle du plaisir ; par où la fièvre irait-elle la surprendre ? Les filles étaient la pierre de touche de ma santé ; quand je répondais à leurs caresses, j’étais certain de me bien porter. — Ne vous purgiez-vous pas quelquefois, du temps de François ier ? — Non, je prenais des filles ; je m’en trouvais parfaitement bien, la femme est un remède divin, quoi qu’en disent saint Jean-Chrysostôme et le frère Croiset, de la compagnie de Jésus. — François ier n’avait-il pas un médecin ? — Oui, il avait un médecin et un confesseur ; mais comme Sa Majesté avait de l’esprit et de la santé, elle ne se servait ni de l’un ni de l’autre. — La Cour n’avait donc point de foi à notre science si profonde, si babillarde, si arbitraire, si confuse et si opiniâtre ? — Non, la cour de François ier ne croyait pas aux charlatans, aux médecins et aux moines. — Je ne suis pas surpris que vous soyez mort. — Ah, ma foi ! il était temps ; je mourus à l’âge de cent trois ans ; vous voyez que j’ai vécu assez honnêtement. »


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

M. le doyen continua ses questions : « À quelle heure vous couchiez-vous du temps de François ier ? — Au jour. — À quelle heure vous leviez-vous ? — À midi. — À quoi passiez-vous votre temps ? — À caresser les filles de joie que nous menions au cabaret ; nous ne faisions pas la dépense des petites maisons, les cabarets sont faits pour quelque chose ; en temps de guerre, nous nous battions comme des braves, nous aimions le Roi, nous l’accompagnions à la chasse, et nous faisions des contes. — Ne vous échauffiez-vous pas trop à la lecture ? — Nous ne lisions jamais, la plupart des seigneurs ne savaient point lire. — Ne vous fatiguiez-vous pas à des courses ? — Si nous courions les tournois, nous disputions les bagues, on s’estropiait plus souvent qu’on s’amusait ; c’était le goût de la Cour, il nous entraînait. — Ne sentiez-vous point des épreintes en allant au cabinet, c’est-à-dire des envies d’aller voir votre procureur ? — Assurément, je n’y allais jamais sans avoir envie. — Tant pis, c’est un mauvais signe. — Combien de fois y alliez-vous dans la journée ? — Une fois. — Signe d’une grande maladie, la grande régularité et la grande santé sont des pronostics de maladie, parce que la santé précède toujours la maladie : Sanitas ipsa morbus est : ne sentiez-vous point des inquiétudes dans les intestins ? — Je n’étais inquiet de rien, je ne m’occupais pas de mes intestins. — Très mal, grande négligence de votre part, il faut s’occuper de ses intestins ; ils sont si étroitement unis avec nous, que nous leur devons des égards ; la nature a gravé cet amour pour nos intestins sur la matière louable ; elle lui a imprimé un caractère de tendresse que nous remarquons d’un bout de l’univers à l’autre. Tous les hommes qui font leur cas en plein air, regardent toujours le cher fruit qu’ils viennent de mettre au monde ; un bon père doit toujours avoir des entrailles pour ses enfants, et aimer ses intestins. »

Mon grand-père, ennuyé des questions de M. le doyen, l’envoya militairement au diable avec toute l’énergie du règne de François ier. La faculté ne pouvant discerner si la matière louable des anciens était préférable à celle des modernes, décida que sa nature était encore inconnue, comme toutes les maladies dont la médecine se mêle de guérir. On me donna dix louis. Je reportai mon grand-père à la maison.

Mes amis m’avaient conseillé de porter la momie à Versailles comme une rareté digne du Roi. Pour ménager l’argent, je pris la galiote jusqu’à Saint-Cloud : comme il y a toujours de l’extrême bonne compagnie dans cette voiture, je profitai de celle de six poissardes et de quelques femmes des Halles. Une de ces dames aperçut la momie et s’écria tout à coup : « Eh voire ! ma commère, quelle drôle de chose ! » Elles vinrent autour de moi : « Qu’est-ce que cela, notre joli Monsieur, me dirent-elles ? — Mesdames, c’est une momie. — Voire, Monsieur a pêché ça à la ligne à Montfaucon, où il a cueilli ça sur l’arbre des Branleux. Dans la forêt d’Orléans, il y a du bois qui porte de ces biaux fruits. » — « C’est apparemment, dit une autre, la tante à Monsieur ! — Il me paraît qu’il a de braves parents ; ce n’est pas, grâces au Ciel, la première de votre famille, n’est-il pas vrai, Monsieur ». — « Votre tante, dit une vieille poissarde, pêchait la main nue dans les poches ? C’est un bon métier quand Charlot ne trouble point le négoce ». — « Au reste, dit une autre, cela ne fait rien à l’honneur de Monsieur, la tante a peut-être été bien confessée ». — « Va, dit la commère Gerniffle, de cent de noyés, pas un de sauvé ; de cent de pendus, pas un de perdu. »

Une de ces poissardes parcourut plus attentivement la momie, frappée de l’inattention de ses compagnes, elle s’écria avec vivacité : « Aihe-Huri de Chayo ! Voyez-donc, ce n’est point la tante à Monsieur, c’est son grand-père, hé… Il en a pour deux liards sans lui rendre son reste. » — « Oh ! cousine Babet, dit une autre, sainte Geneviève, que cela est pitoyable ; c’est pis que not’ homme quand il est d’sous ; si tu veux un lavement de barbarie avec un chalumiau de tripes, le grand-père de Monsieur a un très beau chalumiau ; ça aviont l’air d’une vieille corde de basse ratatinée… Hé, hé, commère, regarde les deux voisins du grand-père, on dirait deux vieilles emplâtres d’onguent de la Lère… Tiens, la Gerniffle, prends ça pour te faire des mouches, tu en mettions quelquefois, ta viande se gâte. » — « Tais-toi, chienne de garce, dit Mme Gerniffle en colère, tu n’aurais pas fait trois enfants, si tu n’avais trouvé que ces emplâtres. » — « Voyez cette gueuse, repartit l’autre, son homme n’en a pas un plus rude, mais la putain sait où en trouver d’autres. »

Ces femmes allaient se battre ; pour distraire leur colère, je leur dis : « Mesdames, cette momie parle, pour la faire parler, il faut lui souffler au derrière. » — « Commère, dit l’une, cela devions être plaisant ; pardi, soufflons-lui au cul, il a les fesses aussi dures que le violon de saint Jean des Ménétriers de la rue Saint-Martin[45]. » Elles disputèrent laquelle soufflerait la première. La grande Gerniffle eut tous les honneurs ; la momie lui remplit la face, et sa grosse gorge de matière louable. « Oh, Jean-F… de grand-père ! s’écria-t-elle que le b… est puant ! il faut qu’il ait avalé quelques garces ! » Mon grand-père, qui avait vécu à la cour de François ier, jurait comme nos vieux seigneurs, et fit chorus avec les poissardes. Ces femmes moins étonnées de l’entendre parler, que pressées de riposter, lui dirent : « Voyez, ce niquedouille de trépassé, il est furieusement en gueule ! sais-tu, vilain, que je tenions tête à dix hommes, et que je nous f… d’un revenant, tu n’es bon à rien, je patientons de nos hommes, ils jurons, mais, dame, ils nous faisions plaisir, ils nous chatouillions où ça nous démange ; mais son boyau de chat, que ferions-nous avec… » — « Putains, maquerelles, dix millions de garces, dit mon grand-père, toi, tu as fait ton mari cornard ; toi, tu as vendu ton chien d’honneur pour une chopine au Gros Caillou ; toi, gueuse de Françoise, tu as porté le collier du pilori… » — « Ces chiens de défunts, dit la commère Manon, étions comme les gens d’église, ils décrions les honnêtes femmes de trafic par charité. » — Vierge de corps de garde, veux-tu te taire ? Tu as fait trois enfants avant de te marier. — Il vaut mieux, vieux pénard, faire trois enfants qu’un veau ; avec ton chien d’anchois, tu n’aurais pu faire un poil. » — « Ne vous fâchez pas, Monsieur le grand-père, dit une autre, vous êtes tout noir de colère ; Javotte, apporte un coup de rogomme à Monsieur, un bon verre de sacré-chien tout pur, ça lui fondra la rage qu’il avons dans le cœur. » — « Oui, dit Javotte, voilà une belle face de cul grillé ; si l’on avait de cette race, on pourrait jeter le père dans l’iau. » — « Chiennes de coquines, vous tairez-vous, dit encore une fois mon grand-père ? » Ces femmes s’échauffèrent, une, plus vive que les autres, prit la momie et la jeta dans la rivière.

Sans me fâcher inutilement contre ces femmes, je payai le batelier ; je me fis mener à bord, je suivis le cours de la Seine. Mon grand-père jurait, tempêtait dans l’eau comme le tonnerre dans les nues. Il fut rendu plus tôt que moi aux filets de Saint-Cloud. Les pêcheurs voyant flotter un cadavre, entendant des cris, crurent que c’était un nègre ; ils pêchèrent mon grand-père ; aussitôt qu’il fut à terre, il commença à jurer, les pêcheurs et le peuple attroupés fuirent en faisant des signes de croix ; les bateliers croyaient avoir pêché le diable. Mon grand-père m’accabla d’un million d’injures : « Crâne à l’envers, chien d’insensé, malheureux étourdi, tu ne vois que de la canaille, de la mauvaise compagnie… si ton père savait ta conduite… tu voyages avec des maquerelles, des poissardes. »

La frayeur du diable avait alarmé tout Saint-Cloud ; des fanatiques qui me croyaient d’intelligence avec l’esprit malin voulurent m’arrêter ; quelques personnes instruites de l’histoire de la momie les en empêchèrent, et cette scène se termina comme les aventures qui arrivent en France, par la plaisanterie et le sarcasme. Mon grand-père qui se souvenait d’avoir été tonquin à la Chine et favori de François ier, était gros d’humeur. « Il faut que tu me ramènes à Paris, me dit-il, je te défends de me souffler davantage au derrière, et surtout de me conduire à la Cour. » Le bonhomme avait beau menacer, j’étais le maître ; la nuit venue, nous couchâmes à Saint-Cloud.

J’arrivai le lendemain de bonne heure à Versailles. Je fus adressé à un seigneur intendant des menus plaisirs de Sa Majesté ; je restai trois heures dans l’antichambre avant d’avoir audience. Les laquais, en passant et repassant, me regardaient avec l’insolence des laquais des Grands. Je parus devant l’intendant des petits plaisirs de Sa Majesté : « Monseigneur, je désirerais montrer au Roi une momie. » L’intendant me regarda d’un œil caustique, leva les épaules, et me dit : « Voilà un plaisant cadeau à donner au Roi ; quelle est cette momie ? — Monseigneur, c’est celle de mon grand-père. — Le Roi se f… de ton grand-père ; sors-tu de l’hôpital ? si tu apportais la momie du général des jésuites, comme on parle beaucoup de ces fripons, tu ferais peut-être fortune : les Jansénistes te payeraient largement. — Monseigneur, la momie que je veux présenter à Sa Majesté, est une momie parlante. — Va, il n’en manque point à la Cour ; la vieille duchesse… Madame de… la… la… nous ennuyent assez ; on les souffre, à cause de l’étiquette du tabouret… Allons, fais apporter ta momie. — Avant il faut, s’il vous plaît, que j’avertisse Votre Grandeur que le Dieu Xenoti… — Qu’est-ce que ton Dieu Xenoti ? n’est-ce pas celui qui a fait la messe, qui fut conçu de l’Ange Gabriel, né de Ponce-Pilate, condamné à mort par la Vierge Marie et enterré dans la Sainte Chapelle de Jérusalem avec son bon ami Barrabas… je me rappelle mon catéchisme, c’est un trésor que la mémoire[46]. — Non, Monseigneur ; Xenoti ou le Tien est le Dieu de la Chine… — Eh bien ! ton Tien, qu’a-t-il fait avec ta momie ? — Pour la faire parler, il exige qu’on lui souffle au derrière, et dans le moment qu’on lui souffle au derrière, mon grand-père décharge dans la physionomie du souffleur une quantité honnête de matière louable. — Comment, B…, dit le Monseigneur des menus, tu viens me faire perdre le temps, je dois aller chez la petite… et tu m’amuses avec tes sornettes. » Il me fit chasser à coups de bâton, ses gens ne m’épargnèrent point. Je sentis alors que mon grand-père connaissait la Cour et avait demeuré à celle de François ier. Je retournai tristement à Paris.

Deux jours après, je fus épris des charmes d’une jeune personne, c’était plutôt une divinité qu’une mortelle ; un esprit cultivé, une raison solide, un cœur tendre et sensible, une confiance immuable formait le caractère et l’âme d’Éphigénie.

Je rencontrai le soir cette belle fille assise sur une pierre, sous les jardins de l’infante ; elle paraissait fatiguée ; je l’abordai avec ce ton aisé qu’on aborde à Paris les filles qu’on trouve le soir isolées le long des Tuileries ou du Luxembourg. Éphigénie vit mon erreur : « Ne me prenez pas, Monsieur, pour une fille du monde, je suis étrangère, j’arrive au moment à Paris, je ne connais point cette ville ; je ne sais même où je pourrai me retirer en sûreté ; si la vertu a encore des droits sur les cœurs, si votre âme est capable de soutenir l’innocence, trouvez-moi un logement où je puisse être sans crainte ; mon estime, mon amitié, ma reconnaissance, plus constants qu’un instant de plaisir, plairont mieux à votre cœur et le rendront plus digne de vous ».

Ce langage nouveau me surprit, je me prêtai de toute mon âme à obliger une si belle personne, j’ai toujours la vanité de faire le bien. J’appelai un fiacre, je conduisis la belle étrangère dans une chambre garnie, à côté de la mienne. Notre connaissance devint plus chère, mes procédés honnêtes, encore plus, je l’ose dire, la naïveté de mon cœur me méritèrent celui d’Éphigénie. Nous fûmes unis des liens de l’amour, nous prîmes la vérité par le témoin de notre tendresse et nos nœuds furent aussi saints, aussi respectables que s’ils avaient été serrés par des cérémonies qui ne disent rien au cœur.

Éphigénie, en s’unissant à moi, m’avait demandé une grâce, une grâce sans laquelle je ne pouvais aspirer à la posséder. « Ne me questionnez jamais, me dit-elle, sur le lieu de ma naissance, sur mon nom, sur mes malheurs. Je suis de condition, je n’ai jamais eu à rougir d’aucune action de ma vie, la vertu a toujours brûlé dans mon cœur, vous êtes mon premier amant, le seul homme que j’aime et le seul que j’aimerai. »

Je n’avais point parlé à ma femme de la momie ; elle la trouva un jour, me demanda ce que c’était que ce cadavre. Je lui contai l’histoire et les clauses du testament. « Ah ! cher époux, me dit-elle, quelle importante ressource dans notre faible fortune ! Cette momie fournira à nos besoins, il faut peu aux sages, ce sera moi qui soufflerai au derrière du grand-père, chaque fois que nous en aurons besoin ; mon cœur qui t’aime, le fera sans répugnance. » — Non, chère épouse, lui dis-je en l’embrassant, nous ne serons point réduits à cette humiliante nécessité. Une centaine de louis, qui nous restent, notre économie, le temps, l’occasion, le bonheur, nous empêcheront de recourir à un moyen si dégoûtant. » Malgré mes raisons, ma femme souffla quelque temps après au derrière de mon grand-père.

Femmes agréables de Paris, petites maîtresses, visages peints, cœurs plâtrés, vous blâmerez sans doute le mauvais goût de Mme Xan-Xung ; hélas ! vous eussiez soufflé comme elle au derrière du Grand Tonquin de la Chine, non point pour un mari, cet animal n’est pas fait pour mériter vos soins ; mais pour rendre la vie à un petit chien idolâtré, pour arracher un amant d’éclat d’une rivale illustre ; oui, le cul de mon grand-père serait bientôt usé de vos baisers caressants, s’il pouvait vous donner la beauté triomphante d’Éphigénie.

Ma compagne profita de mon absence pour souffler au derrière du favori de François ier. Le bonhomme, ébloui de ses appas, enchanté de son esprit, s’applaudissait de notre union ; il me félicita sur mon bon goût : « Tu es plus heureux, me dit-il, mon enfant, que François ier. Diane de Poitiers, Mme d’Estampes, Françoise de Foix et ta grand’mère, étaient des beautés communes en comparaison de ta femme ; ô dieu Xenoti, rends-moi la chaleur du printemps, accorde-moi la force de faire cocu mon petit-fils, je l’ai été, cette faveur ne sortira point de la famille. »

Mon grand-père ayant fini son ardente et cordiale prière, le tonnerre se fit entendre ; le Tien descendit dans un nuage de fleurs ; et selon la rubrique ancienne des dieux, il ne montra que son derrière : je ne fus point ébloui de la majesté du postérieur du dieu, j’avais vu celui de ma femme, l’éclat de celui de Xenoti ne pouvait pas faire un pli au derrière de Mme Xan-Xung.

« Ô vertueuse ! ô belle femme ! s’écria le Tien à ma compagne, que ta roue est parfaite ! ton amour pour Xan-Xung, est digne des encens du Ciel ! Je t’ai vue du haut de ma gloire, servir de tes mains d’albâtre les cuisses sèches du favori de François ier ; tes lèvres appétissantes, se coller sans répugnance sur son effroyable derrière ; ta gorge digne du trône des dieux inondée… ô flamme de l’hyménée, que vous êtes pure dans le cœur de cette belle femme ! c’est en faveur de sa tendresse conjugale, que je change la clause du testament. »

Comme les grâces des dieux sont pareilles aux étoffes, qu’elles ont un côté et un envers, je ne puis attacher ce nouveau bienfait qu’à deux choses : savoir le plaisir et le déplaisir. Chaque fois qu’on voudra faire parler le grand-père, Mme Xan-Xung commencera par le plaisir ; pour donner le plaisir, elle appliquera sa belle main sur le front du papa, la glissera en appuyant un peu sur le nez, jusqu’au menton ; le déplaisir sera à peu près ce qu’on appelle chez les barbiers, raser à contre-poil ; en appliquant la main au menton, pressant plus fortement sur le nez, et remontant jusqu’au front. Aussitôt que le grand Tonquin de la Chine aura reçu le plaisir et le déplaisir, il parlera par surabondance de grâce, je donne au père Xan-Xung le pouvoir de gesticuler avec décence, et je le sais dès le moment le protecteur des frigides. Le Tien s’en retourna au ciel, au bruit redoutable du tonnerre.

La cabale dévote commençait à se remuer dans Paris ; les énergumènes de Saint-Médard et les petits dogues de la Bulle crurent la momie digne d’occuper leur zèle ; sous le prétexte commode du Ciel, ils cherchèrent à me tracasser sur la terre. Les dévots, sont plus à craindre que les scélérats ; ces derniers, arrêtés par la peur des supplices, font le mal en tremblant avec remords ; les dévots, jaloux d’être agréables au Ciel, en commettant l’injustice, étouffent leurs victimes avec joie. Paris, occupé de ses pantins, de ses tableaux à la mode et de son Ramponneau, ne donnait point dans les momies et dans les grands-pères. Je formai le dessein de passer à la Mecque, province de l’Arabie heureuse où les momies et les vieilles gens sont adorés. Les Mecquains, aussi purs dans leur culte que les Égyptiens, conservent précieusement d’anciennes momies de bonzes et de derviches.

Au culte des momies, la Mecque entretient encore une sainte chaleur pour les frocs et les chapelets musulmans : pour suivre le bon goût mecquain, je fis habiller la momie en bonze. Aussitôt que ma femme eut donné le plaisir et le déplaisir à mon grand-père, il se regarda ; surpris de se voir vêtu ridiculement, il me dit : « Es-tu fou ? allons-nous courir le bal ? vas-tu me montrer à la foire Saint-Germain ? — Mon papa, nous sommes sans fortune ; dans un siècle de fer et d’argent comme le nôtre, ce dernier métal est dangereux à gagner et s’envole aisément ; pour le fixer dans nos mains, nous allons à la Mecque ; en route, nous vous ferons voir dans les principales villes de cette province oisive et sacrée, où nous vous ferons passer pour un bonze, sous le nom du merveilleux Dressant, martyrisé à Londres sous le premier pape d’Angleterre Henri VIII, de sainte mémoire. J’ai déjà arrangé une histoire où, mentant comme le jésuite Maimbourg, je raconte qu’un Milord usé par les services rendus aux miladys et aux petites filles de Covent-garden, devint l’amant d’Anne de Boleyn : ce courtisan ne pouvant satisfaire aux désirs de la reine, alla trouver le bonze Dressant. Cet homme avait le don de guérir l’impuissance des maris et des amants ; il obtint de Mahomet la faveur que Milord demandait. Henri, instruit d’un prodige opéré pour le faire cocu, fit pendre le merveilleux Dressant.


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Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


HISTOIRE DU MERVEILLEUX DRESSANT
BONZE DE LA MECQUE




Dressant était anglais ; il naquit de parents très pieux. Madame sa mère se nommait Véronique Tonneau ; elle était fille d’un crieur de moutarde dans le comté de Somerfest. Son père, Lewis Bondon, était marchand de sifflets en gros. La chasteté avait voulu brûler de sa flamme impuissante le cœur de ces deux amants. La nature, semblable au sommeil, qui ne perd jamais ses droits, s’était vengée en blessant Véronique à l’endroit le plus retentissant du beau sexe. Elle conçut, étant fille, un gros garçon, à qui l’on donna le nom de Dressant, à cause qu’il s’était dressé sur les pieds en sortant de la vallée de pleurs pour entrer dans la vallée de larmes. Ce prodige, sans doute, était fait exprès pour donner sur la joue à M. Jean-Jacques, qui veut absolument que nous marchions à quatre pattes, tandis que les chapons marchent à deux pieds.

Le petit Dressant, dès l’enfance, avait un goût héréditaire pour les manches à balai, les goupillons, les gros cierges et les queues de cheval. Plein de fantaisie comme un Anglais, il ne voulait téter que sur une table ou sur une échelle ; quand il voyait la tour de Londres ou les mâts des navires de la Tamise, il les montrait à sa nourrice en riant sous son béguin.

À dix ans on lui donna un maître d’écriture ; il ne put jamais apprendre qu’à faire un I et un V ; il faut rendre justice à ses talents, il fendait un V avec l’art du plus habile écrivain, et mettait des points sur les I avec la sagacité et la profondeur du géomètre le plus versé dans les points. Les révérences françaises lui déplaisaient furieusement ; il ne pouvait voir courber les corps ; il se plaignait que le beau sexe pliait trop les genoux en saluant ; et, comme il avait de grandes notions de la lettre I, il disait que les filles gâtaient les lettres de l’alphabet en faisant la révérence, parce que d’un I elles faisaient un O ; qu’il ne fallait pas heurter les lettres, ni souffleter M. Restaut et l’Académie, qui assurent qu’un I doit être un I, et non point un O ; que de pareilles nouveautés faisaient trop remarquer l’inconstance des langues et celle des femmes.

Dressant, devenu grand garçon, se prit des appas d’une lavandière. Cette fille était blanche comme la nuit, et grasse comme un artichaut. Kitty, selon les us et coutumes des gens de son état, était venue au monde huit mois avant le mariage de Madame sa mère. M. Crincrin, son père, était un joueur de violon, plein de capacité ; Madame sa mère, une ravaudeuse en gros, remplie d’érudition. Kitty dansait comme une peinture sans avoir appris, chantait sans avoir appris, et raisonnait sans avoir appris. Ses doigts avaient été profondément cultivés, elle tricotait mieux qu’une princesse, piquait des bonnets de nuit, et supérieurement les cravates et les chaussons anglais.

Cette fille, puissamment éduquée, sentit, vers quatorze ans, quelques légères douleurs. La nature qui travaillait alors pour elle-même l’avait caressée de ses plus gracieuses faveurs en développant les germes prolifiques de la fécondité. Kitty, étonnée du spectacle, alla trouver sa mère, et lui dit d’un air épouvanté : « Mon Dieu, ma mère, j’ai… » Mme Crincrin, qui comprit d’abord ce que sa fille voulait lui dire, lui répondit : « Tais-toi, chienne de sotte, ne vois-tu pas bien que ce sont tes fleurs. »

« Voyez, dit Kitty, est-ce que je pensais que mon cul était un jardin[47]. »

Le mérite de Mlle Crincrin se fit connaître. Dressant ne fut pas insensible à tant de charmes. Il vit la belle au service, en galant homme, il choisit ce moment pour devenir amoureux, et Kitty profita du même sermon pour ouvrir son cœur aux subites impressions de M. Dressant. L’amant était à son côté, son œil s’émancipait à courir sur la belle gorge de Kitty, et cet objet augmentait les distractions et l’amour du berger.

Dès qu’un Anglais est sensible, il en fait part à sa marraine ; et lorsqu’elle a déterminé la nature de sa passion, il se presse de l’apprendre à l’objet de ses désirs. Un Breton ne croirait point être amoureux si sa marraine ne l’en avait persuadé. Dressant suivit l’usage de sa nation ; assuré de son amour, il ne tarda plus à l’apprendre à la bergère.

Le jeune homme, naturellement timide, ne frappa qu’en tremblant à la porte de sa maîtresse ; son air gauche, que la crainte engourdissait encore, répondait dans son maintien à cet air grossier que le pinceau de Teniers a si bien rendu dans ses tableaux. Il se présenta d’abord à la mère pour obtenir la permission de voir sa fille. Il débuta par une révérence profondément marquée ; et tenant d’une main son chapeau, tandis qu’il se grattait la tête de l’autre, il lui dit : « Milady Crincrin, je viens pour avoir l’honneur de vous demander la permission de voir votre fille Milady Kitty, et cela en tout bien, tout honneur sur la foi du mariage. » En achevant cette phrase, il rognait avec les dents une corne de son chapeau. La mère, honorée qu’on recherchait sa fille, répondit à ses politesses, et traînant un peu la voix, elle lui dit : « Vous flattez beaucoup fort l’honneur de notre fille, M. Dressant, mais Kitty a les talons trop bas pour vous[48]. » — « Point du tout, repartit Dressant, c’est moi, Milady Crincrin, qui les ai trop courts, et qui serai charmé d’être flatté de la considération que votre fille voudrait que je puisse être son amoureux. — Miss n’a que quatorze ans, elle est bien jeune ! — Cela n’y fait rien, Kitty est comme les jeunes poulets, elle est bonne à mettre en broche. — Cela est encore vrai, répondit la mère d’un grand sang-froid ; au reste, Kitty est digne de vous, du côté de l’honneur, elle est nette comme une perle. Jour de Dieu, il n’y a point un farthing à redire. — Je suis charmé que vous donniez un si bon témoignage de votre fille, c’est un agrément quand on peut contenter ses père et mère, cela n’est point aisé… Pourrai-je avoir l’honneur de voir Miss ? — Allez dans le grenier, elle doit y être à compter du linge, elle se sera peut-être endormie, elle est indisposée. Nous sommes aujourd’hui le 17 du mois, elle serait bien logée à la boutique du Cœur-Percé[49]. Vous entendez ce que je veux vous dire ? — Oh ! cela ne fait rien, nous la guérirons. — Ne vous pressez point au moins, M. Dressant. »

Dressant monta chez sa maîtresse ; il la trouva endormie sur un paquet de linge sale : « Qu’elle est belle ! dit-il en la voyant, c’est l’amour qui sommeille ; que celui qui a imaginé les filles avait de l’esprit ! Il en avait plus que moi ! Quoique Kitty ronfle, disons-lui de jolies choses, exprimons tout ce que nous sentons pour elle, elle ne m’entendra point, je serai plus hardi. » Dressant se déclara à sa maîtresse, jura mille et mille fois qu’il n’adorait qu’elle. Pressé du feu qui dévorait son âme, il tira la bergère par le bras, et lui dit : « Les cœurs vous viennent en dormant, belle Kitty, comme la barbe m’a poussé au menton. Voulez-vous agréer mes feux ? Je suis fol d’amour, tâchez de devenir aussi folle que moi ; quand nous serons bien fous tous deux, nous nous marierons, c’est le véritable moyen de faire des enfants fort sages. »

« Vous me surprenez, Monsieur Dressant, dit Kitty en bâillant, comment de faibles charmes comme les miens ont-ils pu rendre sensible un cœur comme le vôtre ? — Ah, Miss, vos beaux yeux, votre belle bouche, votre nez, tout cela est si parfaitement attaché ensemble que vous paraissez tout d’une pièce. Le dimanche, vous n’avez point ce vilain mouchoir qui dérobe des choses. Ah ! des choses… mais des choses… hélas !… mon cœur s’en va ! — Est-ce que vous vous trouvez mal, Monsieur Dressant ? Mes appas vous incommodent-ils ? — Non, ma chère Kitty, mais ils m’ont blessé… — Est-ce que vous devez regarder les filles de si près, le diable ne dort jamais. — Je suis terrible, Miss, vis-à-vis du beau sexe, quand je regarde une fille, j’ai l’honneur de lui faire aller mon coup d’œil tout dessus elle ; ça fait toujours que je l’aime, semblant de rien et qu’elle s’en aperçoit comme si rien n’était. »

Kitty regarda son amoureux avec complaisance et lui dit : « Milord Dressant, j’ai l’honneur d’avoir la vertu en recommandation, ne songez pas au moins à me ravir un trésor plus fertile pour les filles que les richesses de la banque…, Mais cependant est-il vrai que vous m’aimez ? — Oui, chère Kitty, je vous adore… tenez sur ma conscience et sur mon filet ». En disant ces paroles, le berger allongea la peau de son gosier, et la montra à sa maîtresse[50].

Dès qu’une fille en Angleterre a vu le filet de son amoureux, elle ne doute plus un moment de sa fidélité. L’amant, soulagé par sa déclaration, ne s’occupa que de vanter ses charmes. « Que vous êtes belle ? lui dit-il ». — Allez. Milord, je suis assez belle pour pourrir dans la terre[51]. — Vous avez beaucoup d’esprit, Miss ? — Ça vous plaît à dire : « Après vous, Milord ; il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ». Un pareil compliment annonce toujours en Angleterre une fille bien nourrie. — « Vous avez une belle main, continua l’amoureux, vous devez avoir aussi un beau sein ; car on dit que la main fait la gorge. — Oui, j’ai le sein fort beau, mais vous me faites bien de l’honneur, j’aime mieux d’être moquée ici, que dans le parc de Saint-James, il n’y a pas tant de monde ; c’est vous, Milord Dressant qui êtes un garçon droit comme un I, un drôle bien déhanché. — Oh ! point du tout, je ne suis pas beau. — Ah ! si, vous êtes grand et beau, vos mépris, Milord, vous serviront de louanges. — Au reste, repartit Dressant, je suis prisé par une personne qui a un esprit sublime. »

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

Cette conversation se termina par la permission que l’amoureux demanda d’embrasser sa maîtresse : « Voulez-vous bien, chère Miss, m’accorder la considération de vous baiser, cela serait fort doux à mon visage. — Vous avez raison, Milord, cela ne serait point aussi dur qu’une porte ; mais, au reste, je ne suis pas la fille d’un boulanger, je n’aime pas les baisures ; ma mère veut bien qu’on me baise, elle ne veut pas qu’on me chiffonne[52] ». Sans autre défense, elle laissa prendre un baiser à son amant, accompagné de plusieurs autres.

Une plus forte preuve qu’une fille puisse donner en Angleterre de sa tendresse, c’est de se chauffer à la chemisette avec son amant et de manger la rôtie. Voici comme se font ces deux cérémonies. Pour se chauffer à la chemisette, la fille tourne sur le devant une des ouvertures de son jupon pour en former une espèce de foyer dont la chemise est le fond ; alors à la réverbération de sa chaufferette, elle échauffe comme au bain-marie, les mains de son amoureux. On prétend à Londres, que cela se passe toujours en tout bien tout honneur.

La cérémonie de la rôtie est peu différente. La fille arrange deux tranches de pain beurré sur les charbons de sa chaufferette et pour mieux conserver la chaleur, elle met la chaufferette et le ragoût sous ses jupons. Le beurre qui fond et le pain qui grille ne gâtent pas son linge, la fumée trouve une cheminée pour s’échapper ; c’est-à-dire elle passe facilement sous les jupes, où les plis laissent toujours quelques ouvertures. Cette beurrée est fort appétissante, quand elle est ainsi rôtie entre deux feux.

L’heureux Dressant, favorisé de la rôtie et des menues faveurs de la bergère, vit bientôt couronner sa flamme par un mariage secret. Le lendemain de la noce, Milady Crincrin alla de bonne heure chez les jeunes époux, questionna sa fille sur les aventures de la nuit : « Kitty, dit-elle, êtes-vous contente de votre mari ? » — « Ah ! ma chère mère, répondit la jeune femme, que l’invention de l’homme est une belle invention… je suis tout honteuse… Milord Dressant entend mieux cela qu’à ramer les choux ».

Lewis Bondon, sachant que son fils avait uni sa chair à celle d’une blanchisseuse, l’enferma chez lui ; et par le ministère de Milord Côme, écuyer tranchant des barbes de son quartier, lui fit abattre les sources jumelles de l’humanité. L’opération achevée, Bondon s’écria : « Ô mon fils Dressant vous voilà invulnérable auprès des filles de Babylone et de Covent-Garden ; vous pouvez dès aujourd’hui coucher en toute sûreté avec votre grand’mère ».

L’infortuné Dressant, ne trouvant plus d’agrément dans la ville de Londres, s’embarqua pour Constantinople, de là il passa à La Mecque, où il prit la vie des bonzes. Sa grande chasteté lui mérita les regards de Mahomet ; le prophète, pour le récompenser de sa vertu, le déclara patron des frigides. Dressant, jaloux de faire part à ses compatriotes des faveurs qu’il avait reçues du législateur des croyants, retourna à Londres, où il fit des cures prodigieuses sur les Mylords attaqués de consomption et d’impuissance. Les grâces qu’il accorda au Duc … furent la cause de sa mort. Henri VIII, instruit de la guérison de ce seigneur, fit pendre Dressant ; depuis ce temps, la majesté du peuple anglais et la croyance du peuple turc, ont toujours invoqué ce bonze merveilleux.

Voilà, dis-je à mon grand-père, l’histoire de Dressant, c’est sur cette fable que je veux établir ma fortune. La Mecque, qui fait l’obligation qu’elle a aux fables, ne se fâchera point que je gagne un peu d’argent avec la mienne. « Tu as des idées extravagantes, Xan-Xung, tu te feras des affaires ; je sais que dans le pays où tu veux aller, on fait beaucoup de plaisanteries avec les Aoulia ; mais les derviches ne veulent point qu’on se mêle de leur métier ; crains les bonzes, ces fanatiques arrangent les fagots dans cette province, il ne faut guère d’esprit pour arranger une douzaine de fagots ; c’est à cause qu’il ne faut point de génie qu’on brûle un homme d’esprit. — Il ne peut rien m’arriver de fâcheux, mon cher papa, pourvu que vous voulussiez vous prêter à notre fortune, vous défaire des manières du temps de François ier, prendre l’air modeste d’un bonze, lâcher quelques paroles édifiantes, et prêcher des contes aux Mecquains ; ils croient aux rêves du Mousti, ils pourront peut-être ajouter foi aux discours d’un homme éclairé. »

Nous partîmes pour la Mecque. Nous prîmes la route par la Bourgogne, nous nous arrêtâmes à Langres, où nous fîmes voir le merveilleux Dressant. Ma femme montrait les beautés et les agréments de l’Aoulia, mais ses charmes enchantèrent bien davantage les Langrois. Le bruit de la momie, les grâces d’Éphigénie, attirèrent une foule de spectateurs. On admirait quelque temps mon grand-père, et les yeux revenaient toujours sur Mme Xan-Xung. Phryné, Sapho, Julie, Cléopâtre, Hélène n’avaient jamais inspiré tant d’amour que ma belle compagne.

Un vieux président de Langres vint voir la momie, ébloui de la beauté de ma femme, il se sentit un homme nouveau, et la même nuit il donna à sa vieille moitié, des preuves de ses feux. La présidente, depuis dix-sept ans, n’avait eu ce cadeau. Une cure pareille fit du bruit ; Mme la présidente étourdissait la ville de la vertu du bonze Dressant. « Oui, disait-elle, j’ai éprouvé la puissante intercession et les douces influences dans la personne usée de M. le président. Il m’a fait la politesse avec la chaleur de l’âge de vingt-cinq ans ».

Nous arrivâmes quinze jours après à Beaune. Les Beaunois, qui font les maisons, les clochers et les ponts de leur ville sur les lieux vinrent à la rencontre du merveilleux Dressant, avec la bannière et le magistrat à queue. Nous fûmes harangués par le plus ancien sénateur. Voici à peu près le compliment :

« La nouvelle charrue de M. Duhamel, et les brochures imaginées par l’esprit de nouveauté pour améliorer nos terres, ne produiront rien tant que nous aurons des bras engourdis dans les cloîtres, les chapitres et sur les bancs des écoles de théologie. La découverte du merveilleux Dressant sera plus utile à la culture des terres, des femmes et des filles… » Ici l’orateur aperçut Mme Xan-Xung, fut pétrifié à l’aspect de ses charmes et ne put achever sa harangue. En rhétorique il est permis de rester court vis-à-vis d’une jolie femme. Nous entrâmes en triomphe dans la ville. Mme Xan-Xung accompagnait l’Aoulia ; sa beauté fit un effet si prodigieux sur les organes massifs des Beaunois, que toute cette savante cité fut en combustion, et cette nuit les dames éprouvèrent la bienfaisance du bonze Dressant.

Nous restâmes un mois à Beaune. Le miracle de Langres avait éclaté en France et en Suisse. Un seigneur de la Cour, le plus aimable, le plus spirituel, était alors aux Délices avec son ami le comte de Tourné, où il avait appris la guérison du vieux président. Il passa à Beaune, voulut voir le merveilleux Dressant.

Malgré les ravages des années, le Duc avait encore ce feu de l’esprit, cette politesse qui accompagne si bien l’aménité française : « Est-ce vous, Monsieur, dit-il en m’abordant, qui possédez la précieuse relique de l’Aoulia Dressant ? Est-ce du Moufti que vous la tenez ? La Mecque commence-t-elle à avoir de l’esprit ?… Je vous dirai que j’ai besoin du secours de votre bonze ; j’ai tant joué de mes pièces, que les onze mille fétiches n’y pourraient rien ; j’ai beau remuer mon imagination par le mouvement perpétuel des tableaux de mon salon, j’ai perdu de vue mon clocher, je ne vois plus cet animal si terrible aux maris, et si délicieux pour les femmes ; on est sensible à la perte d’un ami si sensible. J’enrage de quitter une aussi bonne compagnie ; celui qui a fait tant de choses devait au moins laisser celle-là à notre fantaisie. M. l’abbé de Bernis dit, dans une jolie pièce, que les lois du plaisir sont ses volontés ; la servante du curé, la belle Claudine, était à sa volonté ; il peut avoir des volontés, je n’en ai plus. Le père du docteur Pangloss que je viens de quitter assure que la perte des volontés n’est pas ce qu’il y a de mieux dans un monde possible ; et malgré la beauté de Mlle Cunégonde… à ça, montrez-moi votre relique ».

Je conduisis ce seigneur aux pieds de l’Aoulia ; quelle fut sa surprise lorsqu’il vit à son côté Mme Xan-Xung ! Le Duc se sentit à l’instant dans l’heureuse situation du président de Langres : « Oh ! oh ! dit-il, je vois de quoi il retourne, c’est Madame qui fait le miracle. J’ai vu de bien près sous mes yeux les beautés d’Allemagne, de Gênes, de l’Italie et de la France ; elles n’ont point fait sur mes sens l’impression des charmes de votre épouse ; sa conquête flatterait davantage mon cœur, que celle de Minorque, chantée par tout le royaume, et pour laquelle on a fait tant de méchants vers ».

Ma femme, avec une douce modestie, beaucoup de politesse, répondit au Duc, lui ôta l’espoir de tenter le moindre projet ; il vit qu’elle avait la faiblesse d’aimer son mari, il plaisanta avec le merveilleux Dressant ; mon grand-père prit avec lui le ton de la Cour, ils se dirent des choses les plus obligeantes. — « Que faisaient les femmes, lui demanda le Duc, à la cour de François ier ? — Elles se tracassaient pour nous, se déchiraient avec une sensibilité admirable, ne rougissaient point de leurs faiblesses, haïssaient raisonnablement leurs maris, aimaient leurs amants d’éclat, les chiens et les bagatelles. » — « Les siècles des femmes se ressemblent, dit le Duc ; et les hommes ? — Nous nous faisions cocus les uns et les autres, nous ne trouvions pas les cornes plus étranges que nos fraises et nos aiguillettes, nous débutions par les filles de la Reine, nous les quittions, nous y revenions, nous allions à la fille de joie ; et quand nous étions vieux, nous médisions les femmes. — Quelle religion aviez-vous ? — Nous aimions le Prince, nous faisions notre cour, nous ne connaissions point d’autre Dieu que le Roi ; ce n’était que par ricochet que nous songions quelquefois à celui qui a fait le ciel et la terre ; à la Cour peut-on voir un autre objet que le Roi ; au fond notre culte était bon ; au défaut de la réalité, nous adorions l’usage ».

Le Duc, en nous quittant, engagea mon épouse à lui envoyer son portrait ; nous le promîmes : « Je le placerai dans mon cabinet, il fera plus d’effet que mes machines… À propos, dit-il, en nous ramenant dans la chambre, j’ai une lettre à vous remettre de M. le comte de Tourné ; c’est un vieux seigneur, qui, dans sa vieillesse, fait encore des prodiges ; son génie ne baisse point, il durera encore longtemps ; l’esprit dans les vieillards est le thermomètre de leurs jours ». Aussitôt que le Duc fut sorti, nous lûmes la lettre du Comte et quantité d’autres de différents endroits.

LETTRE du comte de Tourné à M. Xan-Xung,
sacristain du merveilleux Dressant.
Monsieur,

« Mon bon ami le duc D…, qui vous remettra cette lettre, est précisément, dans ma position ; nous ne sommes propres lui et moi qu’à servir de tremblants aux orgues de quelque cathédrale. Le ruban d’or que j’ai aimé dans l’Ecclésiaste, est retiré. J’ai beau imiter un vieux roi, rien ne paraît. Je couche régulièrement avec deux jolies filles du Vallois imprégnées des vertus de Jean-Jacques ; c’est un remède de M. Tronchin[53] ; les pauvres enfants ont beau m’échauffer, je crois que l’organe valait mieux dans la Palestine ; les Suisses ne profitent de rien. J’aime encore l’image du plaisir, et le tableau donne des envies de le goûter, cela est aussi naturel qu’un curé d’Étampes, qui m’a écrit un sermon, de baiser sa servante. Votre reliquaire turc fera fortune ; et si je suis exaucé, je l’accréditerai chez les amis du frère Nicaise et sur tout le long du lac de Genève : j’ai été l’an dernier à la messe de minuit, j’ai fait mettre cette nouveauté dans les affiches pour la province ; je ne tarderai point d’amener les Suisses aux genoux de votre Aoulia, surtout en revenant de la messe de minuit ; vous savez que c’est à Paris la bonne messe, et celle qui fait plus d’honneur au merveilleux Dressant. »

LETTRE de Mme la Duchesse,
Monsieur,

« Je ne sais où est mon mari, depuis six mois que nous sommes unis, comme le sont ordinairement les gens du haut style, ma couche est encore immaculée. M. le Duc est réduit à la lassitude de nos jeunes seigneurs à talons rouges. Intéressez votre merveilleux Dressant que je ne veux point du miracle s’il le réveillait pour cette petite créature de l’Opéra, avec qui mon mari a dit tout son rôlet. Si votre Aoulia m’exauce, il fera fortune. Je tourne dans un grand tourbillon ; j’entraîne les femmes ; en vérité, nous avons plus besoin que jamais du secours d’un pareil fétiche. Nos mères étaient bien nourries, elles étaient grosses comme leurs esprits. Je suis femme de condition, je veux que mes gens et les Aoulia m’obéissent ; tâchez de mettre un peu de récréation dans mon ménage. Je ne sais trop comment je vous écris, je le fais un peu à bâtons rompus ; ma femme de chambre m’impatiente avec son déshabillé, où il y a du jaune ; j’en ai assez dans l’imagination. De jolies choses de ma part à votre Dressant. »

LETTRE du R. P. ANUS-SACRUM,
Recteur des Inigistes de la Marche d’Antule
.
Monsieur,

« Un jeune profès se plaint toujours de la lenteur de mes opérations ; ce patient se démène sous le travail du Dieu des jardins, vous savez l’histoire ; c’était le noble délassement des bergers orientaux. L’un de ces rustres l’apprit aux Jésuites de Memphis ; vous voyez que nous le tenons de bonne main et de la vraie source. Je n’ai que quatre-vingt-dix ans, le temps ne doit point épouvanter un Aoulia. Comme l’usage des sacristains et des moines est d’exiger de l’argent avant que les reliquaires fassent jouer leurs merveilles, puisez abondamment dans ma bourse. Je suis en société avec le P. la Valette, notre papier est connu dans l’Europe et dans l’Inde Retirerai en votre faveur sur MM. Léonci et Compagnie, à qui nous allons manquer dans quelques mois, pressez la réponse, je connais les arrangements de notre Père Général. »

LETTRE d’un Couvent de Paris.

« Nous sommes depuis trois mois chez la révérende Mère Montigny pour apprendre à coudre avec les Messieurs ; hors quelques michés qui nous viennent une fois tous les quinze jours, nous sommes sans ouvrage. Les jeunes gens, les agréables, sont anéantis comme leur grand-père, nous avons beau recourir au postillon, nous ne voyons que des becs de perroquet, et si par miracle ils… vous connaissez les œufs… on dit que cela est aujourd’hui de l’extrême bon ton. La France dégénère, Monsieur, notre jeunesse se déshonore dans toutes les guerres, nous ne voyons plus parmi elle que des impotents qui s’amusent avec leurs peignes couverts de diamants à nous peigner… Si votre merveilleux Dressant n’y met sa grâce, notre métier est perdu, nous serons forcées de faire le coup de pistolet dans la forêt de Compiègne, ou dans les environs de la Muette. Nous espérons que votre Aoulia nous écoutera favorablement, c’est la première fois que nous nous adressons aux Aoulia, les filles de notre caractère les ménagent comme les poètes et les auteurs ; cela mérite un peu de reconnaissance de leur part.

« Vos cousines,

« Les sœurs Rosette, Julie,
Fanchon et Toinette. »
LETTRE d’une Blanchisseuse des environs
des Porcherons.

« Je ne savons pas trop bien nous expliquer par l’écriture, dans l’honneur que je vous faisons de vous écrire, je le dirons tout comme une chanson par cœur de la mémoire, quand je l’avons bian retenu. J’ons l’envie de nous marier avec la corporance d’un garçon, qui n’est pas de paille : c’est un faraut en manière de luron, qui vaudrait son pesant de fin argent, s’il ne l’aviont pas trop court. Je vous dirons sur la confession, comme à un confesseur, que pour éprouver comme il ferait les affaires du ménage, je l’ons laissé aller un petit au fromage pour l’apprivoiser dans l’accoutumance : il avons été trois jours tout fin près sans attraper la jointure du Sacrement de mariage. Cela nous désolions pis que du mauvais temps, quand je séchons notre linge. Pendant que Guillot voulait nous besogner, je lui disions en manière de gouailles : Guillot, ne te blesseras-tu pas ? tu ne gagneras pas la purésie… tu n’en viendras pas à bout. Ne t’embarrasse point, me dit-il, je parlerons au Chirurgien, je ferons couper cet engin en deux ; et pour le rallonger, je ferons mettre le morceau coupé au bout de l’autre ; ils feront tenir cela proprement, peur que ça tombe, avec une emplâtre. Je voyons bien, Monsieur, que Guillot n’a point de conception dans l’esprit ni ailleurs ; car en le coupant et le rajustant au bout, cela reviendront toujours au même. En portant une chemise sale que j’avions blanchi à un Monsieur qui n’en a que deux, à cause qu’il faisiont des livres, j’entendions qu’il parlait dans la conversation, et disait à un autre qui était avec lui, que vous étiez le curé d’un Aoulia, qui dressoit autre chose itou que du linge. Je demandîmes votre adresse, et je vous écrivions en conséquence pour vous prier de faire grandir le chose à Guillot. Si vous venez à Paris, je demeurons auprès des Porcherons, je vous blanchirons pour rien deux chemises pendant trois semaines. Je suis avec le respect de l’honneur que j’ai d’être très parfaitement, votre servante, Jeanne Carlotin. »

LETTRE de Monsieur le Cadilesquer, de
la province de Lilliput
.
Monsieur,

« Je suis à la tête d’une compagnie révérée ; j’ai quinze parents ou alliés dans ce corps ; vous voyez que tous les suffrages sont dans mon bonnet carré. Je suis d’une sévérité rigoureuse à faire justice ; je ne pardonne jamais ; je suis craint de toute ma province ; et je n’ai point d’amis. La bienfaisance, qui doit tenir la balance du juge, n’est pas assise à mon côté ; le glaive seul de la loi brille dans mes mains austères, ma bouche de sang ne prononce que des sentences de mort ou des arrêts d’ostracisme : mes soins les plus vigilants sont d’arracher les palmes du génie, qui veulent croître dans les broussailles de la province de Lilliput, pour y laisser l’ivraie assoupissante du pays latin, les chardons pointus de la superstition et la mauvaise morale des jésuites : c’est en se plaignant de Jupiter que quelques honnêtes gens m’admirent ; j’étais capable de donner une nouvelle face à mon pays ; c’était à moi seul que les beaux-arts destinaient la gloire d’humaniser des peuples encore moscovites.

Ma docte éloquence, mon génie puissant, sont gâtés par mon attachement assidu pour les jésuites ; c’est moi qui, au grand étonnement de la France et de l’Europe, conserve une tête de cette hydre féconde, homicide, horrible, indomptée, monstrueuse, renaissante, terrible, tortueuse, etc., etc., qui s’élancera un jour des rives de Lilliput et fera trembler les palais des rois.

Mon attachement à cette société n’est pas connu de l’Europe ; voici, Monsieur, ce qui immortalise ma reconnaissance : j’avais une jolie femme remplie d’esprit et de vertus, je ne pus lui faire d’enfants ; j’avais deux maîtresses, je ne pus leur faire d’enfants ; je passai aux secondes noces, je n’avais point d’enfants. Les jésuites me parlèrent du bras miraculeux de saint François Régis ; je fis une neuvaine au bras, et je fis un enfant à madame la Cadilesquer. Cette faveur, que le ciel accordait aux prières d’un saint Iginiste, attache naturellement mon cœur à son ordre. J’ai encore besoin de son secours pour un fils que j’ai bonne intention de faire ; vous voyez qu’il faut ménager le bras de saint François Régis.

Voilà, Monsieur, l’origine de ma belle passion pour les jésuites. Le miracle de Langres a fait du bruit dans ma province, nous serions jaloux de mériter les faveurs de votre merveilleux Dressant, nous avons quelqu’un de nos vieux confrères qui a besoin de ce secours ; faites-nous le plaisir de transporter l’Aoulia dans notre pays ; si j’éprouve ses fécondes influences, assurez-vous que j’abandonne les jésuites à leur malheureux sort. »

Lassés de recevoir tant de lettres, nous fîmes le reste de la route incognito. Nous nous arrêtâmes seulement à Plaisance, pour nous reposer : la signora Cadenata nous donna un appartement dans son hôtel ; son mari le vieux signor Cornato-Longo reçut le même bienfait que le président de Langres.

Cinq mois après nous arrivâmes à la Mecque, le temple de tous les fétiches de l’univers, où l’on révère encore le Dieu vivant Evil-Mérodac, idole précieuse qu’une teinture sacrée a rendue respectable. Le bruit du merveilleux Dressant alla jusqu’au Moufti. Les grands fakirs s’assemblèrent chez leur chef ; nous portâmes le bonze Dressant au milieu de cette ondoyante assemblée. La beauté de madame Xan-Xung renouvela dans la personne sacrée du Moufti le miracle de Langres.

Une cabale affreuse s’était élevée contre les appas d’Éphigénie. La sultane Della-molta-grossa, la sultane Hippera-pertusa, la sultane Cacalla-madre et la sultane Bando-Banda, s’étaient liguées avec l’animosité de puissantes rivales contre la beauté de Mme Xan-Xung. La trahison fut ourdie avec adresse, les Mecquins savent se venger.

Ma femme donna le plaisir et le déplaisir à mon grand-père, Le papa, dans sa jeunesse, avait demeuré à la Mecque ; il connaissait la puissance et la force de l’imbécillité humaine ; il prit de l’humeur, le bonhomme en était plein, et sous l’idée d’être utile à l’humanité en corrigeant les hommes, il fit un discours qui ne flatta point le Moufti et les fakirs, accoutumés depuis si longtemps à la douce vapeur des encens de la superstition ; on me fit sortir de l’assemblée, on garda ma femme, dans l’espoir de tirer plus aisément, de la timidité de son sexe, de quoi nous rendre coupables.

Deux négociants français, informés de la cabale des Phrynés de la Mecque, m’attendaient à la porte pour savoir le résultat de notre audience. Ils furent agréablement surpris de me revoir et me dirent : « Fuyez, vos jours sont en danger, on n’aime point ici la vérité, on la craint plus que l’erreur ; le Moufti veut toujours avoir raison, votre femme n’a rien à appréhender, sa beauté adoucira ces tigres tondus ; M. Lionceau restera pour l’attendre, je vous conduirai chez un négociant de notre nation où vous serez en sûreté. » Je suivis le conseil de mes amis.

Lionceau vint deux heures après nous annoncer qu’Éphigénie était dans les prisons du Moufti, qu’on parlait de l’immoler au ressentiment de ses rivales. Cette nouvelle me mit dans une colère forcenée. Je voulais partir, arracher mon épouse de sa prison ; on me retint : un délire animé, une fièvre confuse, que la rage redoublait, me mirent au tombeau ; on me saigna douze fois, je fus huit jours sans connaissance et sans proférer d’autre parole que le nom d’Éphigénie.

Pendant ce temps, on procédait contre ma femme et mon grand-père ; ils furent condamnés à être brûlés. « Ô miroir de l’amour ! ô baume de l’innocence ! ô belle Éphigénie ! tes mains si délicates, faites pour porter les plus belles perles de l’Inde et les richesses du Potosi furent chargées de fers pesants ; ton front où siégeaient la décence et la pudeur, fut ceint d’un voile épais et noir ; ton sein délicieux qui effaçait la douceur des fleurs, fut couvert d’un crêpe d’auto-da-fé ; tes pieds tendres, sous lesquels germaient les roses de la volupté, furent déchirés sur le dur pavé de la Mecque. C’est ainsi, ô chère, ô malheureuse compagne, que des barbares te conduisirent au supplice. »

Arrivée au pied du bûcher, les bourreaux, sensibles aux charmes d’Éphigénie, sentirent amollir leurs cœurs d’acier. Ce fut en mouillant ses chaînes de leurs larmes qu’ils l’attachèrent avec mon grand-père au poteau fatal ; mais quelle surprise ! au moment de porter la flamme, les bourreaux frémissent d’horreur, se sauvent en se frappant la poitrine. Les spectateurs attendris de la beauté ravissante de Mme Xan-Xung criaient grâce, appelaient le Ciel à son secours, personne n’osait mettre le feu au bûcher. Un monstre digne des enfers, un bonze cruel s’avança, prit le tison fatal, et croyant le Ciel ouvert pour bénir son crime, il enflamma le bûcher. « Ô main barbare ! ô prêtre de sang ! ô la Mecque coupable ! tu détruis dans tes feux sacrilèges un être plus beau, plus parfait mille fois que les héros subalternes, que tu présentes aux hommages des peuples. Ô foudre redoutable d’un Dieu vengeur ! que fais-tu dans le sein tranquille de la clémence, où le Ciel te tient enchaînée ! brises avec éclat les fers qui te retiennent, et viens réduire en poudre une ville affreuse, où règnent l’orgueil, l’avarice, l’horreur et le sang. »

Ma santé était rétablie, lorsqu’on m’apprit le sort affreux de mon épouse et les dangers que je courrais à la Mecque. Le supplice d’Éphigénie frappa tellement mon cœur que je devins immobile. Je restai six heures dans cet état horrible, on me mit au lit, on attendait à chaque instant de me voir expirer. Le calme de la nuit me tira de l’assoupissement où j’étais, je renvoyai les personnes qui me veillaient, sous prétexte de reposer plus tranquillement ; mes fureurs me reprirent, je me levai, je sortis de la maison sans être aperçu ; je courus sur la place où l’on avait exécuté ma malheureuse épouse ; à la lueur de la lune, je vis encore l’endroit marqué de noir, je baisais mille fois ce pavé précieux, plus sacré pour moi que le Saint-Bethala.[54]

Mes larmes coulèrent tout à coup, je les mêlais avec douceur au reste des cendres d’Éphigénie, ces pleurs éteignirent mon désespoir, je sentis naître dans mon âme cette chère tristesse, que la nature accorde aux cœurs sensibles, qui, sans adoucir tout à fait nos maux, leur donne un soulagement qui rend supportables les plus affreux malheurs.

La tendresse de Xan-Xung et de Lucrèce nous faisait plaisir ; le Comte me priait de les rendre heureux. Un matin je dis au Chinois : « Votre amour pour ma fille m’est trop agréable, je vous estime et j’accorde Lucrèce à vos vœux. » Ma fille, transportée de joie, sauta à mon col, à celui de son père et de son amant. Ce dernier versa des larmes de joie et de tristesse et me dit : « Madame, que je suis heureux de voir ma passion approuvée d’une femme aussi sage que vous ; je voudrais accepter la main de Lucrèce, mais un château à une lieue de Paris met un obstacle invincible à mes désirs. » À ce propos, nous nous regardâmes les uns et les autres, nous crûmes que la tête avait tourné au petit-fils du Tonquin de la Chine. — « Es-tu fou, mon pauvre Xan-Xung ? Quel rapport y a-t-il entre ma fille et ton château auprès de Paris ? Es-tu seigneur de cette campagne ? — Hélas ! si elle m’appartenait, je mettrais dès l’instant à la porte tous les gens qui y sont. — Tu serais méchant. — Non, madame, je suis incapable de l’être. — Mais tu écartes la question ; je ne puis concevoir comment un château qui n’est point à toi peut t’empêcher de t’unir avec une fille que tu aimes ; enfin, quel est donc ce château ? — C’est le château de Bicêtre. » Nous en fûmes étonnés.

« Si l’on savait que je fusse ici, continua Xan-Xung, avant deux fois vingt-quatre heures un faquin nommé d’Émery viendrait me prendre, me claquemurerait pour la vie dans un endroit appelé le Galbanum, où quatre pieds carrés seraient mon tombeau ; du pain noir et de l’eau entretiendraient ma triste existence ; j’aurais beau crier après ma chère Lucrèce, personne ne m’entendrait dans ce sépulcre affreux des vivants ; le souvenir de mon épouse, ses traits, qui adoucissaient ma vie, seraient les bourreaux constants de mon cœur, mes pensées toujours vers Lucrèce… » Il répandit des larmes, il ne put achever.

Troublée du discours de Xang-Xung, je lui dis : « Tu as donc fait des crimes horribles ? tu as donc voulu, scélérat, attenter aux jours sacrés du Roi ? » — « Ah ? Madame, répondit-il en tremblant, vous me faites frémir, j’adore mon Roi ; un cœur comme le sien a tous les hommages de son peuple ; la Nation a assez gémi d’avoir produit un monstre, nos cœurs, plus serrés que jamais contre le sien, font un mur inaccessible que personne ne pourrait percer. Ce Monarque est si bienfaisant : qu’on examine son règne, que l’on compte les minutes de sa vie, on ne verra point un instant où notre Souverain ait fait le moindre mal à aucun de ses sujets : au contraire, plus grand mille fois que l’époux d’Alzire, que nous admirons après des crimes, Louis n’a-t-il point pardonné au scélérat qui attenta à ses jours ? — Tu me surprends, qu’as-tu donc fait ? — Vous le dirai-je, de la maculature ; j’ai dit que le Pape était trop riche pour être l’imitateur du pauvre Jésus ; que c’était le temps qui faisait la pluie ; que sainte Geneviève ne s’en embarrassait pas plus que l’Alcoran ; qu’il était honteux de laisser les moines dans la fainéantise ; que les théologiens occupés à se quereller et à brouiller l’univers, devaient aller à la charrue ; que les Capucins me faisaient peur ; que leur camisole n’était point honnête ; qu’une bonne action était préférable à l’eau bénite ou à l’eau claire ; qu’il ne fallait pas laisser les dîmes aux abbayes et aux chapitres ; qu’il était détestable de voir un pauvre curé à portion congrue réduit à trois cents livres de revenus, tandis que des moines paresseux et des chanoines oisifs retirent dix mille francs des dîmes de la cure ; que si l’Église voulait conserver du bien, il fallait qu’elle renonçât aux dîmes ; qu’elle ne pouvait en conscience prendre de deux mains… j’ai dit que les vieux auteurs n’avaient pas l’esprit ni les talents de ceux d’aujourd’hui ; les bergers anciens faisaient des contes ; que ces contes ne pouvaient passer pour des vérités ; qu’il était impossible et ridicule de me forcer à les croire ; qu’un Souverain est injuste de punir un homme à cause qu’il ne peut croire ; que ma tête n’est point organisée pour croire certaine chose, et que je n’ai jamais rien cru de ce que ma raison trouvait incompréhensible. Voilà, madame, les raisons pour lesquelles ont m’enterrerait dans le château de Sa Majesté, à une lieue de Paris. »

Étonnée encore plus des discours de Xan-Xung, je lui dis : « Que crains-tu, mon ami, tu penses comme la Cour et les gens d’esprit ; Pourquoi aurait-on l’injustice de t’enfermer. — À cause du catéchisme de Sens ; il y a des choses arrangées dans cette production, qui ne vont point avec les miennes. — As-tu fait tes ouvrages en France ? — Non, je m’en donnai de garde : les lois défendent à l’esprit humain de s’éclairer ; j’ai travaillé chez un Roi philosophe ; il permet à ses sujets d’aller en paradis par la rue Montorgueil, par la rue des mauvais Garçons, par la rue d’Enfer, et par telles rues qu’il leur plaît ; il suffit qu’ils soient justes, qu’ils aiment leur Patrie. — Si tu n’as pas fait tes livres en France, qu’appréhendes-tu ? — Le droit français ; il a le privilège d’envoyer aux galères un homme qui vend du tabac à Amsterdam, à cause que le tabac est permis en Hollande, et défendu à Paris. — Tu es bête ! il y a trop d’esprit en France pour craindre une injustice. — Malgré les petits progrès de l’esprit en France, malgré que le Ministre et le Juge qui signeront la lettre de cachet, avoueront qu’ils ont tort, je ne serai pas moins pensionnaire de Sa Majesté à Bicêtre, parce que le cathéchisme de Sens le veut ainsi. Pourquoi, dira le Ministre, Xang-Xung a-t-il écrit à deux cents lieues du Royaume des choses qui ne sont point dans un catéchisme, dont nous nous moquons ; a-t-il besoin de porter le jour de la raison dans l’esprit des gens qui croient au catéchisme de Sens ? Si les choses incompréhensibles aux hommes ne peuvent entrer dans sa tête, qu’il les croie au moins comme les charbonniers, qui ont le talent de croire ce qu’on ne peut comprendre. »

Nous calmâmes les frayeurs du Chinois, et nous avions déjà marqué le jour de son union avec Lucrèce, lorsque ma fille tomba malade. Nous consultâmes des médecins, qui ordonnèrent les eaux de Spa. Je partis avec Xang-Xung et ma fille pour cette ville, où une foule d’Anglais capricieux, de malades imaginaires, vont chercher la guérison des maux qu’ils n’ont point. En moins d’un mois nous vîmes l’inutilité de ces eaux si vantées par les ignorants. La santé de Lucrèce diminuait chaque jour.

La nature, si féconde, si libérale, aurait-elle mis dans un méchant village du pays de Liège, la source de la santé des hommes ? Les Chinois si sages, les Persans si éclairés, les Turcs si raisonnables viennent-ils puiser la santé à la fontaine du Pouhon ? Pensons mieux de la nature ? Cette mère si attentive à nos besoins, si jalouse de notre conservation, a placé dans toutes les provinces des eaux minérales propres aux habitants de chaque climat. Celles de Spa, que les médecins liégeois intéressés et ignorants ont accréditées pour guérir l’imagination de leurs malades, ou pour blanchir leur ineptie, n’ont que la vertu commune de toutes les eaux minérales du monde.

De dix malades qui vont prendre les eaux de Spa, il y en a au moins huit à qui elles sont pernicieuses ; il est de la santé que procurent ces eaux, comme des fortunes que l’on fait dans les Indes. Deux cents périssent en allant la chercher dans le nouveau monde, on n’en parle point : un seul revient chargé de richesses en Europe, son état brillant fait du bruit, et l’on conclut étourdiment que tout le monde y fait fortune. J’ai tout examiné à Spa, je n’ai vu que des sots, qui croient devenir immortels en buvant pendant un mois quelques gobelets d’une eau amère ; je n’ai rencontré que des lords, des demi-lords, qui descendaient avec empressement de leur voiture, et couraient dans la méchante cabane d’un libraire avare et vilain, pour y faire imprimer leur nom, leur surnom, avec leurs qualités primaires et successives. Que cette petite vanité de faire imprimer son surnom est imbécile.

Si les eaux de Spa ne guérissent que dans la Gazette de Liége[55], le voyage de Spa est au moins miraculeux ; l’exercice qu’il occasionne à des femmes, qui ne font que médire et jouer, allège ordinairement des tempéraments cassés d’oisiveté, ou blessés de mollesse. Sans courir à Spa, que les Anglais choisissent quelque montagne de leur île, qu’ils la fassent aplanir un peu sur les côtés, et qu’ils donnent à chaque de leurs rosbifs un tonneau vide, que le malade le roule du haut en bas, du bas en haut, dix fois le jour, cet exercice leur vaudra mieux que l’eau claire.

Spa est situé dans un bassin étroit entouré de marais, de montagnes assez hautes ; l’air resserré ne s’y renouvelle que lentement, et ce terrain bourbeux et humide ne peut être que funeste à la santé. Si les Anglais, si raisonneurs et si glorieux d’être conséquents, pesaient ces désavantages, ils iraient respirer l’air salutaire de la Touraine ; il leur en coûterait moins sur les bords charmants de Loire, où un peuple poli et élégant leur ferait les honneurs de la Nation ; ils n’auraient pas le spectacle effrayant des charbonniers liégeois et la mauvaise fumée de la houille, que l’Angleterre vient respirer une seconde fois dans le pays de Liége.

Nous vînmes à Liége, où nous restâmes deux mois ; nous tombâmes dans le temps des réjouissances qu’on faisait pour le nouveau Prince de Liége, qu’une cabale de chanoines avait préféré au Prince aimable de Saxe.

Ces fêtes annoncées avec éclat étaient des illuminations de nos villages de France. La Maison de Ville formait une décoration chinoise qui avait l’air d’une toilette de coquette. Ce colifichet fut admiré par des gens sans goût, et sifflé des connaisseurs. La façade du palais était ornée d’une foire de figures, qui égalait au moins les beautés du festin de Pierre, qu’étaient nos méchants comédiens de campagne. Il n’y manquait que les effigies de la Rapierre et de Ragotin, pour achever de donner une idée de la pompe théâtrale de ces histrions.

Le Chapitre était orné d’une porte triomphale, décorée d’un cordon de burettes et de lavabo, qui faisaient un effet singulier. L’image du nouveau suffragant de Cologne[56] en découpures, rehaussait merveilleusement ce portrait.

Les notaires, les procureurs, les huissiers et les avocats composant la Cour de l’officialité firent exécuter un feu d’artifice. Le théâtre représentait le temple de la Justice. Thémis était au centre de l’édifice, entourée de cinquante plats d’étain[57], et ces plats figuraient les avocats composant la Cour de l’Officialité. Une balustrade garnie d’oies et de dindons, représentait de loin une mue à poulets, et rendait ce spectacle singulièrement pompeux ; le tout était superbement peint au balai par un Rubens du pays.

Une pluie, qui tomba pendant deux heures, déconomisa l’artifice, dont les talents de l’artiste et l’arrangement promettaient un spectacle brillant ; l’artificier ne fut point payé, à cause que le corps honnête des Avocats de Liége prétendait que cet homme devait avoir des emplâtres contre la pluie.

Ces petites fêtes ne dissipèrent pas la mélancolie de Lucrèce. Sa maladie augmentant de plus en plus, elle rendit l’âme entre les bras de Xang-Xung. Je retournai tristement en Touraine, où Xan-Xung ne voulut point me suivre. « J’aime la France, me dit-il, Madame, et je l’aimerai toujours ; mais je n’irai point m’exposer dans un Royaume où le prix des hommes est sans valeur, et leur liberté sacrifiée au premier caprice d’un intendant ou d’un sénateur. J’ai trop à gémir de l’injustice d’un magistrat que les Jésuites ont indisposé contre moi ; mon crime est d’avoir offensé leur Ordre, que sa tendresse indigne et aveugle veut conserver malgré les cris de la religion, des mœurs et du royaume ».


FIN

  1. Méchante ville très malpropre, mais ornée des plus magnifiques dehors.
  2. Madame était une place qui ne tenait pas longtemps l’ennemi. Elle était veuve d’un trompette, d’un fifre, d’un tambour, d’un chaudronnier, et en cinquièmes noces de Jean Triboule, sonneur de la paroisse de Clèves.
  3. La plus jolie vierge du Théâtre-Français, mais la plus médiocre artiste après la détestable Mme Le Kain.
  4. Droit singulier imaginé exprès pour décourager les artistes qui font, à Paris, avec quelques onces d’or, un commerce de tabatières, d’éventails, de mode et de colifichets, plus considérable et plus certain que celui de nos colonies. Pourquoi engourdir les bras, taxer les talents, dîmer sur l’habileté, et rogner les ailes de l’imagination et de l’industrie.
  5. J’entends les militaires à la solde de Rome.
  6. Fameux horloger.
  7. Presqu’île au nord de l’Asie, entre le golfe du même nom et la mer du Japon, à l’extrémité orientale de l’empire russien et de notre continent.
  8. Ce conte est ici placé, pour faire honneur à l’érudition de mon grand-père.
  9. La plupart des lecteurs avoueront, s’ils sont sincères, d’avoir fait ces petites polissonneries dans leur enfance. M. l’Évêque de… me dit un jour : j’ai joué à ces jeux innocents avec des petites filles de mon âge ; elle me faisaient des si, des pourquoi, sur des petites misères que la nature n’avait pas encore honorées de ses regards. Je me rappelle d’avoir répondu à une de ces petites curieuses. Ma bonne amie, cette légère différence est précisément la raison pourquoi je t’aime mieux que ton frère le poupon. Mon cher, répondit la jeune demoiselle, j’aime aussi cette différence. Ces jeux puérils paraissent être dans la nature. La pudeur est une vertu d’éducation. Un enfant montre-t-il son derrière ? on lui dit : Petit coquin, cache ton cul ! L’enfant le cache : le montre-t-il encore, on le fouette ; et à coups de martinet, on lui entasse la pudeur par derrière.
  10. M. le marquis de Caraccioli et les sots disent quand il tonne, que le bon Dieu est en colère : apparemment que le bon Dieu ne se fâche que dans l’été.
  11. Si Imirce avait su le grec, elle aurait su que c’était le Kirie eleison.
  12. On doit excuser Imirce, elle ne connaît pas encore la religion, le mérite d’un habit de capucin, ni l’excellence et l’utilité des vœux monastiques. La nature ne peut lui inspirer que l’horreur pour cet état. La révélation rectifiera sans doute ces mauvais sentiments de la nature.
  13. Alexandre, César, Louis XIV et Frédéric n’auront jamais l’immortalité des rois de cœur, de pique, de trèfle et de carreau. Ces quatre rois placés au Temple de Mémoire devraient guérir leurs confrères de la vanité des conquêtes.
  14. La petite vérole et l’art de chiffrer nous viennent des Arabes.
  15. Les morts de l’Hôpital sont traînés par des hommes ; on croirait les déshonorer s’ils étaient tirés par des chevaux : cet honneur chatouille infiniment les défunts, à ce qu’on croit à Paris.
  16. Les Nègres appellent le diable le Manitou.
  17. Ce n’est pas seulement le peuple qui tient des conversations sur les bourreaux, j’en ai été excédé dans la bonne compagnie ; chacun vantait avec chaleur les talents de sa province, en contait de jolies anecdotes. J’ai connu un riche Anglais, en commerce de lettres avec les bourreaux de dix à douze villes. Je le trouvai un jour à trinquer au centre de six. Les bourreaux sont des chirurgiens que nous méprisons mal à propos. Voyez leur article dans l’Encyclopédie, M. Diderot les a embellis.
  18. Bannière qui tomba du ciel avec une bouteille : du temps passé, il nous venait beaucoup de raretés et de colifichets du ciel ; mais depuis que nous commençons à être incrédules et avoir un peu d’esprit, il ne nous vient plus rien de là haut que ce que les philosophes en ont toujours vu venir, la pluie, la grêle, le tonnerre, les brouillards, la grippe et la coqueluche.
  19. Le Devin du Village, par le grand Démosthène de notre petit siècle.
  20. Le cocuage et un bas percé sont à peu près la même chose. Un homme élégant marche fièrement dans une place publique avec un trou à son bas ; si un sot vient lui dire : « Monsieur, votre bas est percé », cet homme rougit, devient honteux ; dirait-on qu’un trou à de misérables chausses ferait un effet si surprenant sur l’âme d’un être raisonnable ? Le cocuage est l’histoire du bas percé.
  21. Les animaux, selon Moïse, sont nos aînés.
  22. Contrôleur des finances et de la vieille vaisselle, ce ministre fameux avait trouvé des ressources merveilleuses dans la croix de sa paroisse, et dans les plats à barbes des financiers, qui, plus citoyens dans cette partie que dans l’autre, ont sacrifié généreusement leurs boîtes à savonnettes.
  23. M. Laurent de Bouchain, honoré du cordon de Saint Michel pour avoir construit au Pont-Péan, en Bretagne, des machines connues depuis deux cents ans, dans le pays de Liège, a fait un bras de bois à un invalide avec lequel ce soldat écrivait. Ce petit miracle a été annoncé dans les papiers publics. Les innocents de Paris ont élevé le chevalier Laurent jusqu’aux nues, comme Thérèse Sancha et sa famille, le chevalier de la Triste Figure. Un poète plus innocent que les Parisiens et les Sancho, a honoré le phénomène d’un très joli poème. L’origine du bras de bois vient de l’invention d’un certain Dubois, arquebusier, demeurant à Paris, vis-à-vis l’égout de la petite Taranne. Cet habile artiste faisait, vingt-cinq ans avant l’existence du chevalier Laurent des bras artificiels, en fournissait les manchots de Paris, des provinces, et en faisait même des pacotilles pour les Indes ; il en fabriqua un pour un curé du diocèse de Sens, avec lequel ce prêtre remplissait les fonctions de son état, et donnait, pour trois sols, des extraits des registres de la paroisse. Dubois n’a point fait de bruit parce qu’un gueux, selon notre façon misérable de voir les objets, ne peut rien faire de merveilleux. M. Laurent, cinquante ans après, a copié son invention, il a réussi. M. Paris de Montmartel et la bande des publicains ses confrères, ont préconisé M. le chevalier de Bouchain ; voilà un homme miraculeux ! Le Sr. Dubois, malgré les fripons, les fermiers généraux et les sots, conservera toujours l’honneur de l’invention, et l’histoire oubliera son copiste.
  24. Le bon sens, en voyant le mausolée du prêtre Languet, demande à propos de quoi on a fait cette dépense. Je n’ai jamais regardé ce monument sans humeur.
  25. Dictionnaire de compliments, d’où nos pères puisaient leur savoir-vivre.
  26. La tragédie de Mahomet fut arrêtée à la quatrième représentation par la cabale des dévots. Après la lettre du Pape où M. de Voltaire est canonisé tout vif, on remit la pièce au théâtre. Voici l’annonce qu’on afficha dans toutes les rues :
    MESSIEURS ET DAMES

    Vous êtes avertis que le grand Mahomet, qui avait été banni de France, après avoir été exposé pendant trois jours à la risée du public (cette plaisanterie n’est point fondée, Mahomet est une de nos excellentes pièces. L’auteur du Pamphlet a tort ; à Paris, on sacrifie le beau, la vérité et les Chefs-d’œuvre de l’esprit au plaisir de rire), s’étant rendu à Rome pour y gagner le Jubilé, a été absous par notre très saint Père le Pape ; en sorte qu’il est revenu dans cette capitale, où il opérera des merveilles, que l’esprit peut-être ne comprendra pas ; mais qui n’en seront pas moins admirables pour tous ceux qui, à l’exemple du vénérable frère Nicaise, les considéreront avec les yeux de la foi. La liste des miracles qu’il doit faire se trouve chez la veuve Denis (nièce de M. de Voltaire). Le convulsionnaire (Le Kain, acteur outré et très laid) continuera pour lui ses exercices. Les Dames grosses sont surtout invitées à le venir voir.

  27. Mauvaise rapsodie fort mal écrite.
  28. L’Université de Louvain, où l’on enseigne encore la mauvaise logique d’Aristote, donne tous les ans quelques misérables questions à expliquer à des écoliers choisis dans ses collèges. Celui qui fait le mieux sa tâche est le premier. On le promène dans les rues comme le bœuf gras ; il est précédé de trompettes et de timbales et d’une cavalcade d’écoliers embellie de romarins. On le conduit ainsi dans la ville de sa naissance, suivi de six benêts de professeurs, que l’envie de boire et de manger conduit à sa suite ; on le reçoit au bruit du canon ; la ville lui fait présent d’un surtout de vermeil, sa maison est illuminée pendant trois jours et décorée de chronographes, où il n’y a point de sens commun. Malgré ce carillon, le premier n’est jamais qu’un sot ; témoin M. Van der Gromac. On est si lumineux, si conséquent, si éclairé dans le pays de Louvain, Bruxelles, Liège et la banlieue, qu’on ne sait point encore à quoi s’en tenir sur l’essence d’un premier de Louvain. Chaque année l’Université en fournit un ; il y en a au moins soixante dans le pays, et ces premiers depuis l’établissement de l’Université n’ont pas encore produit un livre ni rien qui puisse passer à l’immortalité.
  29. Le secret de nouer l’aiguillette, dont les anciens ont fait tant de bruit, était, dit-on, très naturel ; on s’arrangeait avec le tailleur qui faisait les habits de noces de celui qu’on voulait plaisanter ; on mettait du camphre le long de la ceinture de la culotte entre l’étoffe et la doublure. Cette gomme produisait l’impuissance : credat judœus.
  30. Deux savants échevins de cette ville disputaient souvent sur Restaut, Vaugelas et le dictionnaire assez méchant de l’Académie. Un jour, s’escrimant dans un café sur la pureté de notre langue, l’un dit : « Quand Louis XIV naqua… » ; l’autre, qui croyait mieux savoir le français, reprit son camarade, et lui dit qu’il fallait dire : « Quand Louis XIV naquut ». Cette dispute fit rire le café, depuis les deux échevins Lillois n’eurent d’autres noms, que M. Naqua et M. Naquut.
  31. Le peuple en Flandre aime beaucoup les moines ; un cousin frère cuisinier, un portier dans un couvent, illustre une famille, et rehausse une maison.
  32. Expression picarde qui veut dire un garçon bien hanché, droit et dru.
  33. M. de Vauréal, évêque de Rennes, avait fait un nouveau catéchisme où l’on citait les vertus cardinales. On parla de ce catéchisme chez le président des États ; on demanda ce que c’était que les vertus cardinales ; neuf évêques et six abbés commandataires, qui se trouvaient à table, ne purent répondre. Un vieux gentilhomme bas breton satisfit à la question. Le père de Lucrèce me contait cette histoire régulièrement trois fois la semaine.
  34. Les amoureux ont toujours l’envie de se désespérer ; il semble qu’ils se sont donnés le mot les uns aux autres. Ceux qui portent l’épée l’ont tous tirée pour se percer devant leurs maîtresses. Cette mode a passé chez les paysans, ils font les mêmes grimaces avec leur couteau. Nos gazetiers n’ont point encore annoncé une de ces morts tragiques ; depuis le temps que cette farce se joue, il est étonnant que les filles soient encore assez bêtes pour craindre le désespoir de leurs amants.
  35. Ce fanatique se nommait M. Guérin. C’était un grand homme pour la calomnie »
  36. J’entends par mon grand-père, un de mes aïeux.
  37. Premier général des troupes.
  38. Le grand Le Kain.
  39. Ce code n’est point suivi en Prusse comme on le dit à Paris.
  40. Nos Ostrogoths de grands-pères avaient pour allumer leur feu des espèces de chalumeaux de fer de la longueur d’une toise. Cet instrument n’avait d’autre avantage que celui d’altérer leur poitrine. Un philosophe, qui aurait voulu, dans ces temps-là, introduire l’usage de nos soufflets, aurait passé pour un novateur, pour un encyclopédiste, pour un monstre. On voit encore de ces soufflets dans les provinces et dans le Marais, où le bon sens arrive toujours très tard.
  41. En 1757, 1758, 1760, les femmes du haut style appelaient leurs maris, mon chat. Malgré la richesse et la tendresse de l’épithete, le chat n’était pas si aimé que le chien de madame.
  42. Une actrice arrive à la Comédie dans un char azuré. Celui qui a composé la pièce qu’elle va représenter, y entre avec des chausses percées, et crotté jusqu’aux cheveux. L’actrice est chantée de tout le monde, l’auteur est accablé d’impertinences, d’épigrammes, de chansons par ses camarades les auteurs. Voilà comment tout est sensé à Paris, et qu’un peuple conséquent distingue et honore les talents.

    Des sots provinciaux et les badauds de la capitale se font une gloire de connaître les actrices et les acteurs. Dans les conversations ils se parent avec emphase de leur nom, et se font un triomphe de leur avoir parlé. J’aimerais mieux entendre un homme se glorifier d’avoir touché un bon violon, de connaître une excellente guitare et d’avoir un bon clavecin de Ruckers. Car une actrice aussi parfaite qu’on puisse l’imaginer, ne mérite pas plus d’égards qu’une bonne flûte traversière.

  43. Les chirurgiens de Paris, pour se rapprocher davantage des médecins, ne rasent plus ; ils ont tort, le rasoir entretient la légèreté de la main. L’État ferait bien de leur ordonner de raser. Le public est dupe de cette petite vanité.
  44. Dans la petite Université de Douai, l’ignorante Faculté de médecine soutenait encore, en 1745, cette utile question : Utrum Adamus habuerit umbilicum.
  45. On voit à la porte de Saint-Jean-des-Ménétriers un saint qui joue parfaitement du violon.
  46. Les dévots ne doivent pas s’étonner du discours de M. l’intendant des Menus ; à la Cour, on se pique d’aimer le Roi, et de ne point savoir du tout son catéchisme.
  47. Cette simplicité anglaise a son mérite et fait honneur à Kitty. On observera que je ne peins dans ce morceau que la canaille anglaise ; les honnêtes gens pensent sagement et s’expriment de même dans toutes les nations.
  48. Expression anglaise qui signifie qu’elle n’est pas assez riche.
  49. Terme de convenance et de bienséance, dont se sert le beau sexe anglais pour cacher aux profanes les jours mystérieux qu’il consacre à l’amante d’Endymion.
  50. La cérémonie d’allonger, ou de prendre avec deux doigts la peau du gosier et la montrer à sa maîtresse est un serment sacré et respecté en Angleterre.
  51. Cette réflexion est de la majesté et du génie anglais qui pense toujours solidement et fortement.
  52. Ces phrases ont plus de grâce dans la majesté du langage anglais.
  53. Des moines ont fait courir le bruit que M. le Comte couche avec deux filles et un P. Capucin. Je tiens cette anecdote des Pères Carmes de l’Église française d’Amsterdam.
  54. La Sainte-Chapelle de la Mecque, où est le corps du prophète des croyants.
  55. Le plus détestable ouvrage périodique que je connaisse : chaque ordinaire fourmille de fautes contre le français ; et quand un ordinaire est sans faute, c’est qu’on a copié mot pour mot la Gazette de France et celle de La Haye.
  56. Le Révérend Évêque de Liége est suffragant de Cologne. On lui donne généreusement dans le pays l’épithète d’Altesse.
  57. On avait mis exprès des plats. C’était une idée extravagante du peintre, M. Gérard, dont la méchante moitié tient des mauvais propos sur les honnêtes gens qu’elle ne connaît point.