Impressions d’Afrique/Chapitre XVIII

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A. Lemerre (p. 394-399).

XVIII


Il y avait deux mois que Séil-kor était parti, et nous attendions impatiemment son retour, car, les préparatifs du gala se trouvant terminés, nous sentions que l’ennui, jusqu’alors combattu par le travail ou la spéculation, ne tarderait pas à nous gagner de nouveau.

Heureusement, un incident fort inattendu vint nous offrir une distraction puissante.

Un soir, Sirdah nous fit le récit d’un événement grave accompli le jour même.

Vers trois heures, un ambassadeur du roi Yaour, traversant le Tez en pirogue, s’était fait introduire dans la case de Talou, auquel il apportait de bonnes nouvelles : le souverain du Drelchkaff, ayant eu vent de ce qui se passait à Éjur, était obsédé par l’ardent désir d’entendre chanter, en voix de tête, l’empereur vêtu de son éblouissante toilette ; il accorderait sans condition la guérison de Sirdah si le père de la jeune aveugle consentait à monter en sa présence sur la scène des Incomparables pour chanter avec son émission féminine l’Aubade de Dariccelli.

Flatté de la demande et ravi de pouvoir à si bon compte rendre la vue à sa fille, Talou commençait déjà une réponse affirmative, quand Gaïz-dûh ― c’était le nom de l’ambassadeur nègre ― se rapprocha de quelques pas pour faire à voix basse de secrètes révélations. Le prétendu désir si ardemment formulé n’était qu’une ruse devant permettre à Yaour de pénétrer librement dans Éjur à la tête d’une nombreuse escorte. Connaissant l’orgueil de Talou et sachant à l’avance que son redoutable voisin voudrait l’éblouir en le recevant au milieu de toutes ses troupes, le roi espérait prendre l’armée ennemie au piège dans l’espace relativement restreint de la place des Trophées. Pendant que la population éjurienne, attirée par la cérémonie, serait massée aux abords de l’esplanade, l’armée drelchkaffienne passerait le Tez sur un pont de pirogues rapidement improvisé, puis se répandrait autour de la capitale comme une ceinture humaine, afin d’envahir de tous les côtés à la fois le lieu de la représentation. Au même instant Yaour donnerait à son escorte le signal de l’attaque, et les guerriers ponukéléiens, pressés comme dans un étau, seraient massacrés par leurs fougueux agresseurs, qui entre maints avantages auraient celui de la surprise. Maître de la situation, Yaour se ferait proclamer empereur, après avoir réduit en esclavage Talou et toute sa lignée.

Gaïz-dûh trahissait ainsi sans remords son maître, qui rétribuait mal ses services et se montrait souvent brutal envers lui. Pour prix de sa délation il s’en rapportait à la générosité de Talou.

Décidé à tirer profit de l’avertissement, l’empereur renvoya Gaïz-dûh avec mission de convier le roi Yaour pour le jour suivant au déclin du soleil. Flairant d’avance une magnifique récompense, l’ambassadeur s’en alla plein d’espoir, tandis que Talou élaborait déjà dans sa tête tout un plan de défense et d’attaque.

Le lendemain, par ordre de l’empereur, la moitié des troupes ponukéléiennes se cacha dans les massifs du Béhuliphruen, tandis que le restant s’abritait par tout petits groupes dans les cases du quartier le plus méridional d’Éjur.

À l’heure dite, Yaour et son escorte commandée par Gaïz-dûh se placèrent debout dans une dizaine de pirogues et traversèrent le Tez.

Posté sur la rive droite, Rao, le successeur de Mossem, guettait le débarquement ; il conduisit le roi jusqu’à la place des Trophées, où Talou attendait sans armes, affublé de sa toilette féminine et entouré seulement d’une poignée de défenseurs.

En arrivant, Yaour jeta un regard autour de lui et parut troublé par l’absence des guerriers qu’il comptait prendre au piège. Talou marcha au-devant de lui, et les deux monarques échangèrent quelques propos, que Sirdah, restée parmi nous, traduisit à voix basse.

Tout d’abord, Yaour, s’appliquant vainement à dissimuler son inquiétude, demanda s’il n’aurait pas le bonheur de voir les belles troupes ponukéléiennes, dont on vantait partout l’audace et la fierté. Talou répondit que son hôte avait légèrement devancé l’heure désignée et que ses guerriers, actuellement occupés à l’achèvement de leur parure, viendraient dans quelques instants se masser sur l’esplanade pour rehausser par leur présence l’éclat de la représentation. Rassuré par cette affirmation, mais craignant d’avoir éveillé à la suite de sa question imprudente les soupçons de l’empereur, Yaour affecta aussitôt de s’occuper de futilités. Il se mit à passionnément admirer l’accoutrement de Talou, en manifestant le brûlant désir de posséder quelque costume semblable.

À ces mots, l’empereur, qui cherchait une occasion de gagner du temps jusqu’à l’arrivée de l’armée ennemie, se tourna brusquement vers notre groupe et, par l’intermédiaire de Sirdah, nous donna l’ordre de trouver dans nos bagages une toilette analogue à la sienne.

Habituée à jouer le Faust de Goethe au cours de toutes ses tournées, Adinolfa s’échappa en courant et revint au bout d’un moment portant sur le bras sa robe et sa perruque de Marguerite.

À la vue du cadeau qu’on lui offrait, Yaour fit entendre de radieuses exclamations. Jetant ses armes sur le sol, il put, grâce à son extrême maigreur, entrer sans peine dans la robe, qui s’agrafa par-dessus son pagne ; puis, se coiffant de la perruque blonde aux deux nattes épaisses, il fit quelques pas majestueux, semblant réellement joyeux de l’effet produit par son bizarre déguisement.

Mais une immense clameur retentit soudain au dehors, et Yaour, flairant quelque trahison, se hâta de bondir sur ses armes et de s’enfuir avec son escorte. Seul Gaïz-dûh, prêt à combattre dans les rangs de ses ennemis, se joignit aux guerriers ponukéléiens, qui, à la suite de Talou et de Rao, se précipitèrent sur les traces du roi. Aussitôt, attiré par l’émouvant spectacle qui se préparait, notre groupe prit le pas de course dans la même direction et atteignit en peu de temps la limite sud d’Éjur.

Nous pûmes facilement nous rendre compte de ce qui venait de se produire. L’armée drelchkaffienne, suivant la décision royale, avait traversé le Tez sur un pont de pirogues ; au moment où le dernier homme mettait le pied sur la rive droite, les bandes de Talou, poussant des cris en guise de signal, étaient sorties en même temps des cases d’Éjur et des massifs du Béhuliphruen pour enserrer l’ennemi de toutes parts, en se servant à leur profit de la tactique imaginée par Yaour. Déjà le sol était jonché de morts et de blessés drelchkaffiens, et la victoire paraissait acquise aux troupes de l’empereur.

Yaour, toujours affublé de sa robe et de sa perruque, s’était bravement jeté dans la mêlée et combattait parmi les siens. Armé d’une lance, Talou, portant sa traîne sur son bras gauche, fonça sur lui, et un duel étrange s’engagea entre ces deux monarques d’apparence carnavalesque. Le roi parvint d’abord à parer plusieurs coups, mais bientôt l’empereur, à la suite d’une feinte habile, perça profondément le cœur de son antagoniste.

Promptement découragés par la mort de leur chef, les Drelchkaffiens, de plus en plus décimés, ne tardèrent pas à se rendre et furent emmenés à Éjur pour être traités en captifs.

Tous les cadavres, sauf celui d’Yaour, furent lancés dans le Tez, qui se chargea de les charrier jusqu’à la mer.