Impressions de Roumanie

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Impressions de Roumanie
Charles Nordmann


Impressions de Roumanie


Les amis que nous avons en Roumanie, — c’est-à-dire, dans l’ordre des choses intellectuelles, sinon des politiques, tous les Roumains — aiment à recevoir les échos de la pensée française. Ce peuple est si imprégné d’atavisme romain et de culture latine qu’à travers la vaste Europe, tout ce qui de France arrive jusqu’à son âme, fait vibrer celle-ci singulièrement, de même que le moindre frémissement d’un diapason fait, à travers l’espace, résonner un autre diapason accordé avec lui.

A cet égard, nos amis roumains sont d’un tel éclectisme que le moindre commis-voyageur de la pensée française, si peu de chose qu’il représente, est toujours désiré et accueilli par eux comme s’il portait dans sa valise tous les trésors de je ne sais quelle Golconde de l’esprit. C’est à cela que je dois d’avoir découvert tout le charme de cette lointaine et captivante Dacie, au cours d’une récente mission que le gouvernement français et le gouvernement roumain tinrent tous deux sur les fonds baptismaux et dont je voudrais dire ici quelques-unes des vives et délicieuses impressions.

Avoir visité dans chaque recoin les confins de la Voie lactée, à l’aide de ce véhicule idéal qu’est la pensée armée d’un puissant télescope, et ne point connaître la proche, l’étrange Europe est une imprudence impardonnable que j’avais hâte de réparer. L’astronome de la fable, — qui en ce temps lointain avait la chance d’être encore un astrologue, — la paya jadis en tombant disgracieusement dans le puits qui gisait à ses pieds. Si encore ce puits avait été celui où se dissimule, dit-on, la Vérité, mon archaïque confrère s’en fût, je pense, consolé. Mais tel ne fut point le cas, à en juger par tous les mystères que le ciel n’a pas encore dévoilés aux modernes successeurs du dit. Aussi me suis-je hâté de cueillir cette petite part de vérité et de beauté que recèle, en ses plis mouvants, un voyage aux confins de la vieille Europe, de ce tout petit mais si captivant arrondissement de notre département solaire, de notre province galactique.

« Il ne faut point mettre son cheval au galop avant de l’avoir d’abord fait trotter, » dit une maxime arabe. Les Orientaux appliquent beaucoup cette maxime aux choses de l’amour, où elle est d’une vérité savoureuse. Je pense qu’elle n’est pas moins vraie lorsqu’il s’agit des voyages. C’est pourquoi, avant de courir au but même de ma mission, et afin de graduer les sensations qui de France devaient m’amener dans la Grande Roumanie pétrie par la guerre, j’ai tenu, malgré les difficultés et incommodités matérielles du projet, à m’arrêter d’abord en Allemagne, en Autriche, en Hongrie.

Est-ce à cause du plus grand des peintres ornemanistes, le soleil ? — qui sans arrêt répandait dans ces beaux jours d’octobre 1920 la palette joyeuse et dorée de ses rayons, — mais la Bavière d’après-guerre m’a donné une impression très vive de richesse, d’opulence même. Ses grasses campagnes regorgent d’un bétail pantagruélique ; les paysans y travaillent ferme, avec cette lente assiduité des Germains, et seul le béret militaire à bande rouge dont beaucoup se coiffent, rappelle qu’il y a eu la guerre. Les villages, avec toutes leurs maisons fraîchement blanchies, leurs toits écarlates, leurs étranges petits clochers blancs coiffés d’un gros oignon qui leur donne je ne sais quoi de la mosquée, tout cela a un air de prospérité. Munich, sous le soleil complice, donne une sensation d’ordre, de force contenue mais mal dissimulée, de bien-être. Lorsque j’y passai, la population venait d’être conviée à livrer ses armes ; je vis bien quelques éphèbes, — une douzaine tout au plus dans une journée, — traverser les vastes avenues bien propres, avec sur l’épaule quelque fusil à magasin, mais je ne jurerais point que cette douzaine d’hommes obéissant à la loi ne se réduisaient point à un-seul rencontré à diverses heures, tant ils se ressemblaient.

Par là peut-être, Munich s’apparentait en somme, encore plus que par son étrange symbiose du style médiéval et du grec, avec ces séduisants décors d’opéra-comique, où l’on voit une armée défiler sans fin grâce au monôme circulaire de quelques pauvres hères. Sur bien d’autres points encore, le premier coup d’œil montre que le traité de paix n’est pas là-bas parole d’évangile. Ainsi, pour ne parler que d’un détail, on voit dans le jardin de la Cour, au centre même de Munich, et magnifiquement alignés devant la façade du musée bavarois de l’armée, plusieurs canons français. J’ai reconnu un 90, notre bon vieux 95 et un Rimailho. Aux termes du traité, ces canons ne devraient plus s’étaler là. C’est aussi, dans le même jardin de la Cour, que j’ai aperçu, — un peu rouillés, mais fort bien rangés, — quelques chevaux de frise ornés de fils barbelés et qui sont là depuis les émeutes de l’autre année. Dans une ville aussi bien ordonnée que Munich et où la voirie est aussi impeccable, ce n’est pas sans raison, je suppose, que ces machines à empêcher la circulation sont restées là. C’est que les Bavarois, monarchistes et catholiques ardents, ne se soucient pas, après en avoir goûté, de refaire une nouvelle expérience du régime communiste et de quelques autres fariboles que le septentrion leur envoya naguère. Evidemment, la barbe hirsute et la redingote famélique de Kurt Eisner, — même si, comme affirment certains, on voyait le ciel au travers — ont dû détonner au milieu de tous ces marbres, de tous ces ors, de toutes ces colonnades. Les Munichois qui se piquent d’être gens de goût ne paraissent pas disposés à laisser récidiver cette faute contre l’esthétique de leur ville.

Une nuit de sleeping vous dépose de Munich à Vienne. Mais il ne faudrait pas savoir ce qu’est actuellement un voyage dans l’Europe centrale pour penser que cette nuit de sleeping peut être employée à dormir. Il faut, durant un arrêt de plusieurs heures à Insprück, franchir le cycle interminable des formalités douanières, visites et visas de passeports, interrogatoires et fouilles qui, sur les deux versants de toutes les frontières d’Europe (et Dieu sait s’il y en a, maintenant, des frontières en Europe ! ) servent de justification fallacieuse à la pullulation d’innombrables fonctionnaires chamarrés, casquettes et bottés, ou qui du moins mériteraient souvent de l’être. Ah ! je ne sais pas si l’or est vraiment aussi rare qu’on le dit dans les banques du vieux monde, mais je vois une raison qui suffit à expliquer sa volatilisation : c’est l’effrayante multiplication des galons qui, en torsades variées ceignent les chefs et les poignets de ces myriades de bipèdes européens, et dont la fabrication a évidemment suffi, et au-delà, à consommer toutes les disponibilités du précieux mêlai. D’assez mauvaise humeur je profite d’une dernière heure de ce stationnement nocturne pour muser un peu dans les rues désertes du vieil Insprück. J’échoue momentanément dans un hôtel à l’enseigne archaïque, où des dames genre « viennois » dansent et chantent, devant des messieurs très chic et des tyroliens au chapeau jaune à cordelière verte, à la petite veste à revers boutonnés, où des pendentifs de médailles d’argent font un cliquetis. Les vins sont médiocres, comme les chansons. Une guitare les souligne, mais je constate qu’il ne s’agit nullement de

La guitare des monts d’Insprück, reconnaissable
A son manche d’argent où sonne un grain de sable.

Un peu fâché contre ces indigènes mystificateurs qui ont l’irrévérence de n’être point conformes à Hugo, je me dirige bientôt vers mon train. Entre les hauts murs noirs, à peine troués de fenêtres, de ces vieilles rues, je me sens seul, triste, agacé, loin de tout, perdu, quand soudain, dans le rectangle bleu sombre que la rue découpe sur le ciel étoile, mon œil repère un groupe familier, les Pléiades, qui clignotent doucement vers moi, comme pour me dire : nous sommes toujours là, nous ! Me voilà sauvé du mélancolique cafard. N’est-ce pas étrange ? A quelques centaines de kilomètres seulement de Paris, ce qui me donne soudain la sensation familière de n’être point si étranger que cela, et de n’être point égaré dans un inconnu sans grâce, c’est cette poussière de soleils qui palpite là-haut à des distances si grandes qu’il faut à la lumière des lustres pour nous en venir. Ah ! j’ai eu bien tort de penser tout à l’heure que tout l’or du monde ne servait jamais qu’à galonner des képis et des manches. J’avais oublié celui qui scintille là-haut, dans le jardin stellaire et avec qui nous ne pouvons communiquer que par ces contacts, — les plus délicieux de tous, parce qu’ils sont silencieux, immatériels et suggestifs, — que procure a caresse du regard.

Autant Munich est bien entretenu, riche, discipliné, confortable, autant Vienne m’a donné une impression de pauvreté mal cachée sous des dehors encore somptueux, d’abandon, de grandeur déchue, de joie morte. Rien n’est plus triste que le cadavre du plaisir, rien n’est plus douloureux qu’un visage auquel la gaîté a imprimé ses plis et ses stigmates et sur qui la misère soudain applique son masque transparent, au travers duquel ce qui fut le sourire persiste avec sa contraction indélébile. C’est le visage que m’a montré Vienne. Il y aurait là-dessus à dire beaucoup que je ne dirai point, la politique n’étant point de mon ressort, et puisque nous ne sommes point en Chine où les astronomes ont, dit-on, le pas sur les ministres. Mais pour rester dans le petit domaine qui est le mien, celui de la science, on ne peut voir sans tristesse tomber en poussière les instituts scientifiques et les laboratoires de cette métropole, d’où sortirent naguère beaucoup de découvertes et où de pauvres vieux savants meurent aujourd’hui, — ceci n’est pas une façon de parler, — de faim, tandis qu’à côté la dernière opérette viennoise de Lehar s’essaie à une roulade qui s’achève en sanglot, tandis qu’un peu plus loin la riche et puissante Allemagne intacte, et fortifiée même dans son unité, plus raidie que jamais dans sa force, ainsi qu’un faisceau de branches qu’on rend solides en les liant, s’apprête à faire demain de nouvelles victimes et aussi de nouvelles dupes… Mais laissons tout cela pour aujourd’hui, puisqu’aussi bien nous ne faisons que passer ici.

A côté de la détresse qui émerge partout dans ce qui fut l’Autriche, la Hongrie donne une impression moins misérable. On sent que ce pays agricole, si réduit qu’il soit, saura et pourra mieux se suffire à lui-même. On sent aussi que les Magyars, spécialement les officiers (qui par milliers maintenant traînent à Budapest et ailleurs une oisiveté qui n’est pas sans danger pour le gouvernement lui-même), n’acceptent pas sans une secrète révolte la position à laquelle on les a réduits. De ce que j’en ai vu, à travers les persiennes étroites d’une brève randonnée, j’ai gardé l’impression d’un fauve orgueilleux, non dénué d’ailleurs de je ne sais quel hautain sentiment de supériorité, et qui se ramasse sur lui-même pour bondir dès que faire se pourra, hors de la cage que Messieurs les diplomates ont forgée autour de lui. Les barreaux en sont-ils solides ? tout est là.

Je passe sur quelques menues aventures de mon voyage en Hongrie, dont quelques-unes furent piquantes, notamment à Szeged où, ayant passé par mégarde la nouvelle ligne de délimitation avec la Yougo-Slavie, je faillis être exécuté sommairement. Par-dessus les diverses frontières de tous ces nouveaux Etats, ou pour mieux dire de ces États nouvellement arrangés, et, hier en guerre, la principale matière dont on pratique l’échange est encore le coup de fusil. Il faut considérer comme un progrès que ce ne soit plus le coup de canon.

Mais je passe sur tout cela et sur bien d’autres choses encore pour en arriver au but de mon voyage, la belle, la pittoresque, la grande Roumanie. La nouvelle frontière est maintenant bien en deçà de ces majestueuses Portes de Fer où le Danube limoneux et gris, — rien du Beau Danube bleu ! — pareil à un grand sabre luisant à la courbe redoutable, sépare d’une entaille cyclopéenne les Carpathes et les Balkans, ces deux vertèbres de l’Orient. Sitôt la frontière roumaine franchie j’éprouve cette même sensation que les scintillantes Pléiades me donnèrent à Insprück, la sensation d’avoir retrouvé ce qu’on aime : c’est que le doux parler français est maintenant la règle. Non seulement dans la haute société, mais dans toute la classe moyenne du Roumanie, il n’est presque personne qui ne parle, français, et qui ne le parle très bien. Ce sentiment d’être dans une autre France qu’on éprouve ici, et que fortifie le pur type latin des Roumains et la grâce spirituelle et fine, et pour tout dire, si parisienne des Roumaines, ce sentiment, mes hôtes vont s’efforcer par mille délicatesses, par toutes les gentillesses d’une hospitalité gracieuse, de l’ancrer si bien en moi, que vraiment parfois je me demanderai si je ne suis pas un peu en France.

Et alors, aux heures de grisailles, à ces instants que les joies les plus délicieuses laissent filtrer, comme des gouttelettes amères, entre leurs pores serrés, et où une brume malgré tout passe sur le cœur, ce ne sera plus jamais de la France que je sentirai la nostalgie, mais seulement de certains Français, de certaines Françaises. En un mot, dans cette Roumanie si curieuse, si pittoresque, si orientale pourtant, dès qu’on me parle, dès qu’on m’accueille, dès qu’on échange avec moi des idées, le paysage local s’efface, et, au lieu de son exotisme, je sens se dresser en moi les lignes idéales de ce paysage mental que créent les pensées et les sentiments ; et ces lignes sont si françaises que pour un peu je me croirais non pas à l’autre bout de l’Europe, mais dans une de nos provinces franques » dans une de celles où, avec le plus de saveur, les grâces raisonnables de la latinité et le charme local du terroir se mêleraient en un parfum incomparable. Au vrai, la masse du peuple roumain n’a pas une culture moyenne égale à la nôtre ; mais en revanche son élite est affinée à un degré qui n’est dépassé nulle part. Ainsi je connais des ministres roumains (que je ne nommerai point pour ne pas porter un coup trop brutal à leur modestie) qui ont pénétré d’une manière si intime dans les profondeurs de nos trésors intellectuels, qui sont si nettement imprégnés de tous les charmes et de toutes les vivacités de l’esprit français, qui pensent, sentent et jugent si françaisement, que je me suis surpris parfois à regretter que tous nos ministres à nous ne fussent point « à l’instar. »

Le temps des Christophe Colomb est, hélas ! passé. Je ne veux point me donner le ridicule de découvrir la Roumanie ; trop de Français et de trop grands Français l’ont fait déjà pour que j’ose m’y risquer. Ce que je voudrais seulement maintenant, c’est, faisant un choix dans le riche bouquet de souvenirs que me laisse ce voyage, situer en quelques traits brefs deux des journées qui m’ont laissé la plus pittoresque image : celle que je passai aux puits de pétrole, celle que je vécus lors de l’inauguration de l’Université roumaine de Bukovine à Csernowitz.


* * *

Je dois, pour l’organisation de ma randonnée aux régions pétrolifères, des remerciements, entre beaucoup d’autres, à notre aimable chargé d’affaires M. Cambon dont la spirituelle bonne grâce me fut précieuse, et à M. Laurent-Goursaud, un de ces ingénieurs français dont le rôle de pionnier de notre pays n’est pas moins utile là-bas moralement que celui de nos écrivains et de nos savants et l’est peut-être plus encore matériellement… et nous sommes, hélas ! sur une planète où l’esprit ne peut point encore se passer, pour bondir vers les espaces éthérés, de ce tremplin solide qu’est la puissance matérielle.

Sitôt quitté Bucarest, l’auto qui nous conduit vers la vallée des Carpathes où jaillissent les sources éruptives de pétrole que nous allons visiter, nous permet de savourer tout le charme si coloré de la riche plaine valaque. Successivement nous traversons Otopenii, Tzincabesti, Tziganesti, ces villages roumains si caractéristiques dont toutes les maisons sont cernées de leur jardin, en bordure de la route, ce qui donne à la moindre bourgade des longueurs fantastiques. Elles sont bien jolies, ces maisons paysannes, avec leur toit en biseau faiblement incliné dont la bordure, dépassant largement la maison, vient s’appuyer à l’extérieur sur des poutres de bois, en formant devant la demeure comme une marquise. Des sculptures sur bois naïves mais pleines de goût dans leur simplicité ornent souvent ces maisonnettes d’un caractère très latin. C’est là que vivent ces paysans roumains qui, — nos officiers les ont vus à l’œuvre, — se montrèrent de rudes soldats d’une résistance sans égale, et qui forment la solide armature, la force et le ciment de la Roumanie. On a décrit mille fois leurs costumes pittoresques et pratiques, leurs chaussures de peau, leurs cojok ornés de broderies rouges, vertes ou bleues, et là-dessus la cacioula, le haut bonnet en peau de mouton qui couronne de sa ligne fière et coquette tant de beaux profils romains à la peau mate, aux grands yeux noirs, aux dents éblouissantes.

C’est vraiment une belle race, fine, élégante, distinguée jusque dans ses couches les plus basses et qui fait penser à la fois aux Arabes des oasis sahariennes, — avec plus de douceur dans le regard, — et à nos Français de Provence. Nous traversons maintenant ces terres noires d’où tant de pain et de richesse sont déjà sortis et sortiront encore. Les petits chevaux maigres, sobres et résistants passent, traînant le char à bancs, et croisant les petites vaches efflanquées du pays. Parfois les masses imposantes de deux bœufs des steppes dépassent de toute leur taille cette faune paysanne, traînant avec une lente majesté quelque lourd chariot et barrant la route de leurs cornes immenses magnifiquement incurvées et qui semblent deux accolades tracées par quelque enlumineur d’art sur la page blanche du poudroyant chemin.

Au sortir de ces impressions bucoliques, le contraste est violent lorsque la cité des distilleries de pétrole, Ploesci, dresse ses usines aux cheminées pressées, ses cornues de terre réfractaire où les diverses essences de pétrole sont sélectionnées, ses immenses citernes dont le pipe-line conduit à la mer le précieux contenu. Le contraste est plus grand encore lorsque, de là, nous parvenons enfin, après avoir traversé le village tzigane de Darmanesti, à Moreni, l’étrange vallée où par dizaines et par centaines, partout, au flanc des coteaux, sur les sommets, dans les creux, les puits de pétrole érigent sur le ciel l’architecture de leurs pylônes aux poutrelles entrecroisées, et qui ressemblent au premier coup d’œil à la Tour Eiffel, ou à ces étranges tourelles en treillis métalliques qui servent de mâts aux cuirassés américains.

Cela laisse une impression apocalyptique et vraiment unique au monde et dont rien, pour ceux qui n’ont pas vu cela, ne peut donner une idée. Ainsi, à côté même de la plantureuse plaine à céréales, se dresse cet autre pôle de la neuve puissance roumaine : la richesse minérale. — Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer, — puisqu’aujourd’hui je ne veux donner que des impressions de voyage, — comment se fait là-bas l’extraction du pétrole, ce qu’est celui-ci et comment il soulève aujourd’hui des questions fondamentales pour l’avenir de la civilisation et la sécurité de chaque pays. Ces questions techniques je compte les traiter dans une prochaine Revue scientifique. Je veux seulement retenir aujourd’hui de ceci, qu’un pays, qui possède, côte à côte et à la fois, le sol le plus riche en céréales et le sous-sol le plus riche en pétrole de l’Europe, est un grand pays d’avenir, et que la France doit se l’attacher non seulement par le cœur et le cerveau, non seulement parce qu’il est beau et intelligent, mais par le sang et par la chair, par les liens économiques et matériels sans lesquels les plus belles idées ne sont, dans ce monde de fer, qu’une fumée que le premier vent balaye.


* * *

La plus curieuse et la plus riche des impressions que j’ai gardées de ce bref séjour en Roumanie est celle de mon voyage à Csernowitz, capitale de la Bukovine, cette province naguère autrichienne, qui est située entre les Carpathes et l’Ukraine et qui est aujourd’hui un des plus beaux fleurons de la Roumanie agrandie. Csernowitz, ou pour mieux et roumainement dire, Cernauti, est célèbre dans les annales de la guerre et il n’est pas un Français qui ne se souvienne des communiqués successifs qui annonçaient la perte, puis la reprise par les Russes, — pour lors nos alliés, — de ce bastion avancé de la vieille Autriche.

Il était juste et bon que la Bukovine revint à la Roumanie, car si sa capitale est encore habitée, pour une bonne part, d’Autrichiens et surtout de juifs galiciens, la campagne qui l’environne et qui fait sa richesse est presque exclusivement peuplée de paysans roumains.

La ville par elle-même n’est pas extrêmement curieuse, étant de construction moderne. Mais sa situation imposante sur une hauteur commandant au loin les plaines explique son importance stratégique. Si le style des maisons, dont beaucoup de boutiques ont des enseignes exclusivement hébraïques y est sans grand intérêt, en revanche, il n’en est pas de même de la population étrangement mêlée qui s’y coudoie : les juifs galiciens aux longues houppelandes sombres, aux cheveux tire-bouchonnant devant les oreilles, au feutre mou noir, à la mine rêveuse et craintive y dominent. Le jour de l’inauguration de l’Université roumaine, on y voyait aussi les curieux paysans du voisinage, si pittoresques avec la chemise blanche, la fota, que portent hommes et femmes, qui retombe sur les bottes, que les femmes relèvent d’un pli élégant sur la cuisse et que recouvre, formant corsage, le cojoc, la veste de peau de mouton retournée la laine à l’intérieur et dont le cuir nu s’adorne de vives broderies. On y voyait aussi les étudiants qui, ayant gardé, sous le joug léger de l’autorité roumaine, leurs habitudes autrichiennes, s’y pavanaient sous les costumes traditionnels de leurs corporations autrichiennes, polonaises, juives ou roumaines.

La cérémonie principale de l’inauguration universitaire se déroula avec une pompe curieuse et solennelle dans le plus bel édifice de la ville qui est le palais du métropolite (ou, comme on dit en Roumanie, du métropolitain), magnifique édifice moderne de style byzantin. Dans la grande salle au riche plafond cloisonné, aux colonnes de marbre, aux peintures murales déroulant l’histoire de l’Église roumaine, on avait placé deux de ces magnifiques fauteuils qui prennent le nom de trônes dès lors que des personnes royales s’y assoient.

A gauche se tenaient les corporations d’étudiants : les Roumains en habits noirs avec des insignes discrets, les Autrichiens avec tout le superbe attirail que le germanisme a prodigué parmi eux depuis des siècles dans leurs « korps : » grandes bottes à l’écuyère et culottes blanches, gants à crispin, écharpes éclatantes qu’achève au flanc un grand nœud, rapières énormes à grosse coquille, et, comme coiffures, surmontant des minois poupins que balafrait plus d’une cicatrice anodine et récente, le tout petit calot brodé à élastique que couronne le cimier poilu d’une peau de renard… ou de lapin. A droite se tenaient les officiers de la maison du Roi, superbes dans leurs uniformes bleu pâle magnifiquement chamarres, les généraux, les ministres plus simplement en habit, les prélats, le primat de Roumanie, belle tête pensive dans une longue barbe fine, en soutane violette, d’autres en noir, coiffés tous de la grande potcap cylindrique dont le voile noir retombe en arrière. En face des trônes, les autorités universitaires, les recteurs à chaînes d’or, les délégués étrangers au premier rang desquels on m’avait fait l’honneur immérité de me placer. Quand le Roi et la Reine s’avancèrent enfin au milieu des acclamations assourdissantes, des « Traïasça ! » (vivat ! ) traditionnels, précédés de beaux officiers, suivis du prince royal, en tenue de colonel d’alpins à petit chapeau gris, et de la princesse Mariora, la scène ne manqua pas de grandeur. Le Roi, en [uniforme de général, avec la grande écharpe bleu pâle de la couronne de Roumanie, le képi à long plumet blanc, figure creusée, simple et franche, que les cheveux drus plantés en brosse soulignent énergiquement, s’assit à côté de la Reine et la cérémonie commença ou, pour mieux dire, le défilé, le long défilé des discours. J’étais tellement tout aux sensations visuelles que j’avoue avoir un peu négligé alors les auditives.

Banquets un peu moins solennels, précédés invariablement de la tzuica, l’apéritif national à l’alcool de prune, sans lequel il n’est point de repas roumains, représentation au théâtre, « développements » du portrait du Roi à l’Université, et pour finir, le soir, grande fête d’étudiants présidée par le Roi et où l’on « frotta la salamandre » en buvant force bière et en chantant force couplets latins : tout contribua à donner à cette fête un caractère inoubliable pour ceux qui y ont assisté. C’est toujours une chose un peu solennelle et grave que la prise de possession d’une province rédimée ; mais rien n’égale en gravité et en importance la reprise de l’âme même, du cerveau de cette province, et c’est cela même que constituait l’inauguration de l’Université de cette étrange cité de Csernowitz où les derniers Ilots du germanisme viennent aujourd’hui se briser contre la haute falaise latine que la Roumanie dresse dans le trouble Orient.

On peut avoir, je crois, confiance dans nos amis de là-bas pour garder fidèlement au génie latin, à la grâce et à la clarté méditerranéenne ce nouveau bastion de l’intelligence qui est confié à leur garde. Il suffit pour n’en pas douter d’avoir causé quelques instants avec le roi Ferdinand, ce Hohenzollern qui s’est donné sans une hésitation, sans réserve, à travers les déchirements les plus nobles, à son devoir, à son peuple, à ses alliés. Il suffit pour en être sûr d’avoir subi le charme intelligent que répand autour d’elle la reine Marie. Souvent les personnages royaux sont inégaux à l’image majestueuse que s’en forme l’imagination populaire, pour ne pas saluer avec joie, lorsqu’elle se présente, une réalité proportionnée à la légende. Lorsqu’elle se dressait dans la cérémonie de Cernauti, debout devant son trône, dans sa robe crème, avec, sur ses cheveux blonds, — son vrai diadème — une toque rose qu’achevait, comme une aile, un long voile vaporeux, lorsque, souriant, elle montrait les perles de ses dents plus belles encore que celles de son cou, la reine Marie évoquait vraiment tout ce qu’il peut y avoir de noblesse sans apprêt, de majestueuse beauté dans ce mot : une reine. Sur ce point un scrupule démocratique m’empêche d’en dire davantage.

Mais lorsque, — et j’ai eu cet honneur, — on a par surcroit causé longuement avec elle, qu’on a entendu ce français charmant que relève une pointe légère d’accent anglais, qu’on a goûté ces réflexions si vives et si profondes sur la nature ou la vie, qu’on a senti ce dédain suprême de l’étiquette (qui caractérise les cours) et des étiquettes (qui caractérisent la politique), cet amour intelligent de la science et des lettres, surtout de nos lettres que la Reine cultive avec dilection, — les lecteurs de la Revue en savent quelque chose, — alors on est assez tranquille sur l’avenir de la pensée française en Roumanie… Mais enfin peut-être faudrait-il tout de même que nos hommes d’Etat songeassent à s’efforcer un peu plus pour maintenir là-bas la position de la France, et ne se bornassent pas à compter pour cela uniquement sur le secours de je ne sais quelle fée… cette fée fût-elle une reine ! Et puis, encore un coup, si la pensée française est la condition nécessaire de la force française, elle n’en est pas la condition suffisante. Primum philosophari, sed deinde vivere.


CHARLES NORDMANN.