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Impressions de mes voyages aux Indes/Bikaner

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Sturgis & Walton company (p. 41-53).

BIKANER


Le soir, à dix heures, nous arrivions à l’embranchement de Bhatioda, qui est dans l’état de Patiala. C’est une ville importante qui sépare les deux provinces du Punjab et de Rajputana ; là, nous changions de train et prenions la petite ligne qui conduit directement à Bikaner et qui est la propriété du Maharajah ; par train spécial, nous quittions cette gare, où le temps nous parût si long.

Au lever du jour, le paysage était tout-à-fait changé. Ce n’était qu’une plaine de sable qui s’étendait à perte de vue et d’où le vent soufflait si fort qu’il soulevait le sable en tourbillons formant de petites montagnes volantes. La poussière était affreuse pendant ce trajet qui dura jusqu’à six heures du soir et nous étions bien heureux d’arriver à destination, après avoir été si enfermés, puisqu’il n’y avait pas moyen d’ouvrir une portière. La ville de Bikaner se détachait comme un oasis, par un soleil couchant aux tons chauds qui embrasaient l’horizon. Quelques palmiers parsemés, des caravanes de chameaux, nous donnaient l’impression de l’Égypte et y transportait notre pensée momentanément.

S. A. Le Maharajah de Bikaner, grand ami de notre Maharajah, nous reçût à la gare et après toutes les courtoisies échangées, nous emmena dans son auto, à son nouveau et magnifique palais qu’il habite quotidiennement. Ce palais nouvellement bâti, tout-à-fait pur style hindou, est construit en pierre rouge très finement sculptée à la main, ses dômes se détachent de tous côtés et relèvent le bâtiment. L’entrée y est spacieuse et le jardin qui l’entoure, grandiose, malgré la sécheresse du pays.

Je fus très heureuse de me trouver dans de beaux appartements européens, qui jusqu’au plus minutieux détail, offrait le plus grand luxe et confort. Ma fatigue était tellement à son comble que je ne pus quitter ma chambre qu’après avoir pris un bon repos jusqu’au lendemain, après lequel je pus visiter les différentes salles et décorations du palais.

De tous les palais modernes que nous avons

S. A. le Maharajah de Bikaner, Grand Commandant de l’Étoile des Indes

S. A. le Maharajah de Bikaner
Grand Commandant de l’Étoile des Indes


vus, Bikaner est celui qui malgré son mélange, a gardé tout-à-fait un cachet oriental, tout en restant unique dans son genre. La cour du milieu toute en marbre, est vraiment un chef-d’œuvre : elle me rappelle beaucoup le Patio de l’Alhambra de Grenade, mais en plus grand. Le haut est entouré d’un mur de pierre rouge sculptée à la main comme une dentelle, d’un travail si minuscule, que S. A. La Maharani et les Dames de la Cour peuvent jouir de tout ce qui se passe, sans crainte d’être vues.

Dans cette cour de marbre où la fraîcheur est délicieuse et appréciable pendant les torrides chaleurs de l’été, Son Altesse le Maharajah y passe toutes ses après-midis et soirées, car ce climat brûlant oblige cette vie en plein air. Son Altesse qui aime la chaleur, adore ce calme poétique du soir, où les effets lumineux d’un clair de lune, y sont si magiques, à travers ces grandes et majestueuses colonnes et voûtes de la galerie. Les salons de réception n’ont aucun style spécial, mais ils sont meublés avec goût et art, ils ne sont pas très spacieux, car toutes les réunions ou cérémonies officielles, comme le Durbar, se passent dans l’ancien palais, situé au milieu de la ville indigène.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est la salle de billard, qui du plafond au plancher est décorée de têtes d’animaux qui furent tués par le Maharajah lui-même. C’est d’autant plus impressionnant que ces têtes si bien placées, ont chacune l’aspect si vivant qu’elles ont l’air de vous narguer et de vous guetter. Ce n’est qu’après un moment de ressaisissement, que je me décidais à pénétrer dans cette pièce, éclairée à demi, pour admirer de plus près cette admirable collection. Quelques-uns de ces animaux sont très rares et difficiles à trouver, il a fallu de la patience et de la hardiesse pour en avoir la proie. Son Altesse qui est un brillant sportman, aime non seulement la chasse, mais le polo, qui est son sport favori. C’est du reste, un joueur de premier ordre, considéré aux Indes comme un des meilleurs, avec son « team » qui est des plus fameux. C’est un homme très avancé, parlant l’anglais supérieurement, il est très estimé par les Anglais et le Gouvernement qui apprécient son intelligence et sa

Palais de Bikaner

Palais de Bikaner


manière de faire. Il a fait plusieurs voyages en Europe, et son fils aîné, qui n’a que dix ans est d’une précocité extraordinaire ; il tire à la chasse avec grande habileté et joue au billard à merveille.

Notre première journée se passa très agréablement en famille, en visitant le palais, en jouant une partie de billard et en causant de toutes sortes de choses après le dîner.

Le lendemain, nous sommes sortis visiter la ville qui est fort curieuse. Entourée de sable, située au milieu d’un désert, elle se trouve à chaque instant enveloppée de nuages de poussière qui ne font qu’apparaître et disparaître. Ce fut une impression bizarre pour nous que d’assister à ce phénomène de nature, qui paraît si ordinaire à la population et la laisse si indifférente. Quelques jolies et anciennes maisons ont l’aspect original, elles sont habitées par des « Marwary » ou banquiers et commerçants, qui sont très riches.

L’État de Bikaner est réputé comme un des plus importants de Rajpoutana, cependant, à voir ce pays aride et sec, on se demande ce qui peut en être la production, ou quelle industrie on peut y créer, pour y faire vivre ses habitants. Son principal commerce est celui des étoffes de toutes sortes et la fabrication des tapis, qu’ils font peut-être mieux qu’en Europe. Son Altesse a pris grand intérêt au développement de cette industrie établie dans la prison, qui est devenue aujourd’hui d’un grand rapport, car de tous les cotés des Indes, on fait des commandes importantes. La manière dont les prisonniers travaillent nous intéressa beaucoup, étant plutôt patiente et primitive, mais très habile. Selon le degré de condamnation, le labeur de ces prisonniers varie, les meilleurs font les tapis et tissent les étoffes, les criminels moulent le blé à la manière primitive, avec des meules de pierre ; les intermédiaires travaillent de cuivre, dont ils font des objets très artistiques. On les distingue tous par leur vêtement et une sorte de petit bonnet : insigne numéroté pour connaître le degré de condamnation.

Ces prisonniers, qui sont en grand nombre, font progresser ces industries qui sont en voie de devenir de plus en plus prospères ; quelques-uns parmi eux sont redoutables. On nous avait parlé d’une belle prisonnière, surnommée « la belle Mathilde » qui était soi-disant, d’une jeune et florissante beauté. Quelle ne fut pas notre anxiété et principalement celle de nos Officiers, plus curieux les uns que les autres, à se trouver devant Mathilde. De tous cotés, nous attendions tous cette fameuse apparition, sans nous apercevoir qu’elle était là depuis notre arrivée. Ce ne fut qu’au rire du Docteur qui nous accompagnait, que nous nous rendîmes compte de sa plaisanterie, à la vue de cet ogre, enfermé là depuis un temps immémorial, pour avoir empoissonné la bagatelle de toute sa famille. Cette femme, âgée de soixante dix ans environ, fait la joie de tous les prisonniers, par sa bonne humeur et les histoires qu’elle leur raconte du matin au soir, tout en filant sa laine, car elle est malgré tous ses défauts, une forte travailleuse très appréciée de tous.

La ville de Bikaner est peuplée de 40,000 habitants qui ont l’air beaucoup plus calmes que nos punjabis, malgré leur physionomie heureuse et souriante. Leur race est très mélangée, mais tous travaillent d’un travail différent, sans jamais échanger les uns les autres des paroles qui pourraient nuire à leurs affaires. La population est joyeuse et se précipite dehors à notre passage, en nous criant leurs « salams » de bienvenue, pendant que nous traversons en automobile à grande vitesse, tous les coins et recoins de la ville. Les maisons sont en grande partie faites de boue, comme dans toute l’Inde, elles sont d’un aspect pittoresque avec leurs gens grimpés sur le toit, qui n’ont aucune crainte de vertige, puisque ces bâtiments n’ont à peu près que deux mètres de hauteur. Le risque n’en est donc pas bien grand.

Après cette promenade qui dura une heure, nous allâmes visiter le Fort qui est très important et où habitait précédemment le Maharajah. Il est très curieux par ses appartements décores de peintures vives et originales qui sont encore superbes et si intactes, considérant le dur climat. La salle de Durbar est tout en pierre, que l’on trouve dans l’État, et en bois sculpté, travaillé par des artisans du pays ce qui forme un ensemble tout-à-fait oriental. C’est une pièce historique qui a vu plusieurs générations s’écouler et qui en verra encore bien d’autres.

Quelques nouveaux bâtiments sont en construction, le Maharajah aimant à faire rebâtir des maisons de style moderne et hors de la cité pour agrandir la ville.

Ce même jour, nous devions quitter Bikaner à trois heures de l’après-midi pour aller chasser à 35 kilomètres de là. En automobile, nous fîmes le trajet ; les routes étaient excellentes et le Maharajah conduisait lui-même à une allure vertigineuse. L’endroit pour chasser, appelé « Gugner » est tout-à-fait unique aux Indes par son emplacement et son agencement ; sur tout le parcours, ce ne fut qu’une mer de sable, où l’on rencontra une quantité d’antilopes et de sangliers. Le pied-à-terre de Gugner est situé dans un charmant endroit verdoyant tout-à-fait fertile, où la végétation devient riche et superbe, on ne peut croire vraiment qu’il y ait une terre aussi féconde, si près de l’état. La spécialité de cette unique chasse aux Indes, est le « Sandgrouse » ou coq de bruyère, que l’on trouve par milliers à certaines époques de l’année. —

Le Vice-roi et tant d’autres personnages sont venus se divertir à faire une véritable hécatombe de ce délicieux gibier et ne se trouvèrent satisfaits qu’après en avoir abattu des centaines. La Maison est des plus confortables et des plus coquettes, à notre grand regret après le diner chacun dû regagner sa chambre pour prendre un bon sommeil et être prêts au lever du jour le lendemain matin. Il était cinq heures quand tout le monde se trouva réuni dans la cour cette chasse demandant des arrangements spéciaux, il fallait partir de bonne heure, malgré la fraîcheur piquante de l’aube. Au pied de la maison, coulait lentement une jolie petite rivière, que nous dûmes traverser pour aller nous installer et nous mettre à l’affût.

Nous étions assis confortablement sur des tabourets de paille et entourés de petites haies, pour ne pas être vus de ces oiseaux qui arrivent du désert par bandes, à heure fixe chaque jour, pour se désaltérer. On les voit arriver de loin comme un nuage orageux, par milliers ils s’abattent sur l’eau et font un bruit infernal. C’est à ce moment qu’ils sont le plus facile à tirer, car autrement ils volent tellement haut, à perte de vue dans les nuages, qu’on ne pourrait en atteindre un seul. Tous les chasseurs se lèvent à leur passage et font une fusillade si vive, que l’on a à peine le temps de leur passer les cartouches, car effrayés, les oiseaux reprennent leur vol, en se dirigeant du coté opposé. C’est pour cela que cette chasse ne peut durer que deux jours ; les pauvres se rappelant le mauvais accueil, qu’on leur a fait partent pour ne revenir que l’hiver prochain.

Je n’ai jamais vu une chasse aussi excitante avec une déception aussi grande lorsqu’on les voit s’élever et disparaître à l’horizon avec une rapidité extraordinaire. Le fils du Maharajah qui est si jeune, est un tireur remarquable, armé d’un fusil plus grand que lui, il mettait en joue chaque oiseau qui passait devant lui et ne le manquait pas. Après en avoir tué cinquante en deux heures, je le félicitais, mais il me répondit gracieusement qu’il avait déjà tenu le record de quatre-vingt, et que le lendemain sûrement, il atteindrait ce nombre.

La journée se termina avec le billard et le tennis, puis chacun se retira chez soi vers dix heures pour prendre un repos bien mérité.

Le lendemain fut une matinée aussi fructueuse que la veille : nous avions tué en tout cinq cents « sandgrouses » que nous devins manger à Bikaner. Dans l’après-midi nous rentrâmes au palais, très entrain, en nous réjouissant de faire bonne chère et faire honneur à nos bons tireurs.

Le lendemain, avant notre départ définitif, j’allais rendre visite à S. A. La Maharani, elle me reçut très simplement et me fit visiter tous ses appartements qui sont également très bien organisés à l’Européenne, en même temps que très luxueux. Les terrasses sont vastes, c’est là où elle passe ses journées, avec les Dames de sa suite et ses enfants. C’est assez gai, car elles peuvent voir tout ce qui se passe au loin et la voûte du ciel toujours d’un bleu si pur, donne un reflet enchanteur sur toutes ces Dames jeunes et fraîches. Habillées très richement, avec des saris aux couleurs si variées et brillantes, elles sont parées d’admirables bijoux, d’une valeur inestimable.

C’est avec regret et émotion que nous fîmes nos adieux au Maharajah en le remerciant chaleureusement de sa grande et inoubliable hospitalité, pendant laquelle nous avons passé des heures dont nous nous souviendrons à jamais. Encore une fois, nous étions dans le train, en laissant derrière nous tant de choses que nous avons su apprécier et qui pour le moment ne semblait n’être qu’une illusion. La vue de la ville disparût subitement par le vent qui soulevait le sable en tourbillons, l’enveloppant d’un rideau épais qui nous séparait tout-à-fait de la réalité, nous plongeant dans un donc rêve.

Une fois rentrés à Kapurthala nous reprîmes notre vie habituelle, en montant à cheval et en jouant au tennis, qui sont mes deux distractions favorites.