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Impressions de voyage/15

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Impressions de voyage
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XIV.

Le Pont du diable.




En quittant ces dames le soir, j’avais obtenu d’elles la permission de les voir le lendemain matin. Je me présentai donc chez elles aussitôt que je les sus visibles.

Elles étaient tout-à-fait remises de leur mauvaise route et de leur mauvais dîner ; il n’y avait que M. Kœfford qui, ayant passé la nuit au milieu de ses cartes et de ses itinéraires, paraissait beaucoup plus fatigué que la veille.

C’était un singulier homme que notre chambellan ! ponctuel comme l’étiquette, monté comme une horloge, et réglé comme une romance. Avant de partir de Copenhague, il avait compulsé tous les voyageurs qui ont écrit sur la Suisse, consulté toutes les cartes des vingt-deux cantons, et avait fini par se tracer, jour par jour, au sein de la république helvétique, un itinéraire dont il ne s’était encore écarté ni d’une heure ni d’un sentier.

Sur cet itinéraire il y avait que, le 28 septembre, il devait descendre dans l’Oberland, en traversant le Grimsel. Il est vrai qu’il n’y était pas question de l’orage qui avait empêché ce projet, — tout simple d’ailleurs, — de s’exécuter comme l’avait espéré M. Kœfford.

Or, nous étions au 29 septembre au lieu d’être au 28 ; nous nous trouvions dans le Valais au lieu de nous trouver dans l’Oberland, et les guides déclaraient qu’après la tempête de la veille, le passage du mont Gemmi était seul praticable, et qu’il fallait renoncer à celui du Grimsel. La chose était fort égale à M. et à Mme Brunton ; mais elle bouleversait toute l’existence de M. Kœfford.

Je fis tout ce que je pus pour lui rendre son courage ; je lui dis que le passage du Gemmi était beaucoup plus curieux que celui du Grimsel, et que ce n’était, à tout prendre, qu’un retard d’un jour.

— Et croyez-vous, me dit-il d’un air désespéré, que ce n’est rien qu’un retard d’un jour ? d’être obligé de faire le lundi ce qu’on croyait faire le dimanche, de marquer une heure et d’en sonner une autre comme une pendule dérangée ?

Mme Brunton, son mari et moi fîmes ce que nous pûmes pour consoler le pauvre chambellan, mais il était comme Rachel pleurant ses fils. Quant à sa femme, qui connaissait son caractère, elle n’osait hasarder un mot.

Cependant, comme il n’y avait pas d’autre parti à prendre, M. Kœfford se décida à subir un retard de vingt-quatre heures, et à passer le Gemmi. Je le quittai donc à peu près calme, sinon tout-à-fait résigné.

Depuis notre retour à Paris, j’ai su, par une lettre de notre malheureux ami à M. Brunton, qu’il n’était arrivé à Copenhague que le 1er janvier au soir, au lieu du 31 décembre. Il avait manqué sa visite du jour de l’an au roi de Danemark, et avait failli perdre sa place de chambellan.

Quant à moi, qui, heureusement, n’avais de visite à rendre à aucun roi, je baisai la main de ces dames, et me mis en route avec Francesco.

C’était un brave enfant et un bon compagnon, joyeux et insouciant, toujours d’une humeur libre, plus fort que ne l’est avec cinq ans de plus un jeune homme de nos villes, vif comme un lézard et léger comme un chamois.

Nous marchâmes deux heures à peu près, suivant toujours les bords escarpés du Rhône, qui de fleuve était devenu torrent, et de torrent devint bientôt ruisseau, mais ruisseau capricieux et fantasque, annonçant dès sa source tous les écarts de son cours, comme les bizarreries de l’enfant annoncent à l’aurore de la vie les passions de l’homme.

Enfin, au détour d’un sentier, nous aperçûmes devant nous, remplissant tout l’espace compris entre le Grimsel et la Furca, le magnifique géant de glace, la tête posée sur la montagne, les pieds pendant dans la vallée, et laissant échapper, comme la sueur de ses flancs, trois ruisseaux qui, se réunissant à une certaine distance, prennent, dès leur jonction, le nom de Rhône, que le fleuve ne perd qu’en vomissant ses eaux à la mer par quatre embouchures dont la plus petite a près d’une lieue de large.

Je sautai par-dessus ces trois ruisseaux, dont le plus fort n’a pas douze pieds d’une rive à l’autre. Cet exploit terminé, nous commençâmes à gravir la Furca.

C’est une des montagnes les plus nues et les plus tristes de toute la Suisse. Les habitans attribuent son aridité au choix que fait le Juif errant de ce passage pour se rendre de France en Italie. J’ai déjà dit qu’une tradition raconte que, la première fois que le réprouvé franchit cette montagne, il la trouva couverte de moissons, la seconde fois de sapins, la troisième fois de neige.

C’est dans ce dernier état que nous la trouvâmes aussi. Arrivé à son sommet, je remarquai que cette neige était, de place en place, mouchetée de taches rouges comme un immense tapis tigré ; je vis, en approchant, que ces taches étaient produites par des sources qui venaient sourdre à la surface de la terre : je pensai qu’elles devaient être ferrugineuses et je les goûtai. Je ne m’étais pas trompé ; c’était la rouille qui donnait à la neige cette teinte rougeâtre qui m’avait étonné d’abord.

Pendant que j’examinais ce phénomène et que je cherchais à m’en rendre compte, Francesco vint à moi, et d’un air assez embarrassé, me demanda ma gourde qu’il s’était chargé de faire remplir le matin à Obergestelen, et dans laquelle il avait versé du vin au lieu de kirchenwasser ; je m’étais aperçu de cette méprise en route seulement, et je n’avais pu deviner pour quel motif Francesco avait ainsi manqué aux instructions que je lui avais données ; mais comme la liqueur substituée à celle que je buvais habituellement était un excellent vin rouge d’Italie, je n’avais pas considéré cette infraction à mes ordres comme un grand malheur.

Francesco, en me demandant ma gourde, ramena ma pensée sur ce petit incident que j’avais déjà oublié. Je crus qu’une mesure d’hygiène personnelle lui faisait préférer le vin d’Italie à l’eau de cerise des Alpes, et qu’il allait, en portant ma gourde à sa bouche, me donner une preuve de cette préférence. Je le suivis donc du coin de l’œil, tout en ayant l’air de ne le point regarder, mais cependant sans perdre de vue un seul de ses mouvemens.

Rien de ce que j’avais soupçonné n’arriva ; Francesco alla se placer sur la crête la plus élevée de la montagne, et à cheval, pour ainsi dire, sur les deux versans, il fit deux fois le signe de la croix, une fois tourné vers l’occident et l’autre fois vers l’orient ; puis versant du vin dans le creux de sa main, il jeta en l’air le liquide, qui retomba autour de lui comme une pluie dont chaque goutte faisait sur la neige une petite tache rouge, assez pareille, par la couleur, aux grandes taches dont je venais de découvrir la cause. Enfin cette espèce d’exorcisme achevé, Francesco me remit la gourde sans avoir même pensé à l’approcher de ses lèvres.

— Quelle cérémonie d’enfer viens-tu de faire ? lui dis-je en replaçant la gourde à mon côté.

— Ah ! me répondit-il, c’est une précaution pour qu’il ne nous arrive pas d’accident.

— Comment cela ?

— Oui ; nous sommes sur la route d’Italie, n’est-ce pas ? c’est par ici que passent les vins qui descendent du Saint-Gothard et qu’on envoie en Suisse, en France ou en Allemagne ; ces vins sont renfermés dans des barriques et conduits par des muletiers italiens qui presque tous sont des ivrognes. Comme la Furca est la montée la plus fatigante qu’ils aient à gravir pendant tout le chemin, c’est aussi pendant cette montée que le démon de l’ivrognerie les tente et arrive ordinairement à son but, en leur faisant percer les tonneaux qui leur sont confiés, et qui, de cette manière, arrivent rarement pleins à leur destination. Vous concevez que de pareils hommes, dépositaires infidèles pendant leur vie, ne peuvent entrer dans le séjour des honnêtes gens après leur mort. Leurs ames en peine reviennent donc errer la nuit à l’endroit même où la tentation les a vaincues : ce sont elles qui, tout imbibées encore du vin dérobé, font, en se posant sur la neige, ces taches rouges, éparses de tous côtés ; ce sont elles qui, pour se distraire, poursuivent le voyageur avec la tempête, qui font glisser son pied au bord du précipice, qui l’égarent le soir par des lueurs trompeuses. Eh bien ! il n’y a qu’un moyen de se rendre ces ames favorables, c’est de leur jeter, en faisant le signe de la croix, quelques gouttes de ce vin qu’elles ont tant aimé pendant leur vie, qu’il a été pour elles une cause de damnation éternelle après leur mort. Voilà pourquoi j’ai fait mettre dans votre gourde du vin au lieu de kirchenwasser.

Cette explication me parut si satisfaisante, que je ne trouvai d’autre réponse à faire que de renouveler pour mon compte l’opération que Francesco venait de faire pour le sien, et je ne doute pas que ce ne soit à cette précaution anti-diabolique que nous dûmes d’arriver, sans accident aucun, à Réalp, petit village situé à la base de la terrible montagne.

Nous ne fîmes à Réalp qu’une halte d’une heure, et nous continuâmes notre route jusqu’à Andermatt. Châteaubriand et M. de Fitz-James y étaient passés quelques jours auparavant, et l’hôte me montra avec orgueil les noms des deux illustres voyageurs inscrits sur son registre.

Le lendemain matin, je fis prix avec un voiturier qui ramenait une petite calèche à Altorf ; toute notre discussion roula sur le droit que je me réservais d’aller à pied quand bon me semblerait : le brave homme ne pouvait comprendre que je louasse une voiture à la condition de ne pas monter dedans. Enfin, je lui fis comprendre, grace à mon interprète Francesco, que, désirant voir en détail certaines parties de la route, une course trop rapide ne me permettrait pas de me livrer à cette investigation. Ces choses convenues, nous nous mîmes en marche, en prenant la route nouvelle du Saint-Gothard à Altorf.

Cette route, profitable surtout au canton d’Uri, a été exécutée par lui, avec l’aide de ses frères les plus riches : les cantons de Berne, de Zurich, de Lucerne, de Bâle, lui ouvrirent généreusement leur bourse à son premier appel, et lui prêtèrent entre eux, et sans intérêts, huit millions, qu’il acquitte religieusement en leur rendant une somme annuelle de cinq cent mille francs.

À peine fus-je à un quart de lieue d’Andermatt que j’usai du privilège d’aller à pied. Nous étions arrivés à l’un des endroits les plus curieux de la route : c’est un défilé formé par le Galenstock et le Crispalt, rempli entièrement par les eaux de la Reuss, que j’avais vu naître la veille au sommet de la Furca, et qui, cinq lieues plus loin, mérite déjà, par l’accroissement qu’elle a pris, le nom de la Géante qu’on lui a donné. La route, arrivée à cet endroit, s’est donc heurtée contre la base granitique du Crispalt, et il a fallu creuser le roc pour qu’elle pût passer d’une vallée à l’autre. Cette galerie souterraine, longue de cent quatre-vingts pieds, et éclairée par des ouvertures qui donnent sur la Reuss, est vulgairement appelée le trou d’Uri.

Après avoir fait quelques pas de l’autre côté de la galerie, je me trouvai en face du Pont du Diable : je devrais dire des Ponts du Diable, car il y en a effectivement deux ; il est vrai qu’un seul est pratiqué, le nouveau ayant fait abandonner l’ancien.

Je laissai ma voiture prendre le pont neuf, et je me mis en devoir de gagner, en m’aidant des pieds et des mains, le véritable Pont du Diable, auquel le nouveau favori est venu voler, non-seulement ses passagers, mais encore son nom.

Les ponts sont tous deux jetés hardiment d’une rive à l’autre de la Reuss, qu’ifs franchissent d’une seule enjambée, et qui coule sous une seule arche : celle du pont moderne a soixante pieds de haut et vingt-cinq de large ; celle du vieux pont n’en a que quarante-cinq sur vingt-deux. Ce n’en est pas moins le plus effrayant à traverser, vu l’absence de parapets.

La tradition à laquelle il doit son nom, est peut-être une des plus curieuses de toute la Suisse : la voici dans toute sa pureté.

La Reuss, qui coule dans un lit creusé à soixante pieds de profondeur entre des rochers coupés à pic, interceptait toute communication entre les habitans du val Cornera et ceux de la vallée de Göschenen, c’est-à-dire entre les Grisons et les gens d’Uri. Cette solution de continuité causait un tel dommage aux deux cantons limitrophes, qu’ils rassemblèrent leurs plus habiles architectes, et qu’à frais communs plusieurs ponts furent bâtis d’une rive à l’autre, mais jamais assez solides pour qu’ils résistassent plus d’un an à la tempête, à la crue des eaux, ou à la chute des avalanches. Une dernière tentative de ce genre avait été faite vers la fin du XIVe siècle, et l’hiver presque fini donnait l’espoir que cette fois le pont résisterait à toutes ces attaques, lorsqu’un matin on vint dire au bailli de Göschenen que le passage était de nouveau intercepté.

— Il n’y aura que le diable, s’écria le bailli, qui puisse nous en bâtir un.

Il n’avait pas achevé ces paroles qu’un domestique annonça : messire Satan.

— Faites entrer, dit le bailli.

Le domestique se retira et fit place à un homme de trente-cinq à trente-six ans, vêtu à la manière allemande, portant un pantalon collant de couleur rouge, un justaucorps noir, fendu aux articulations des bras, dont les crevés laissaient voir une doublure couleur de feu. Sa tête était couverte d’une toque noire, coiffure à laquelle une grande plume rouge donnait par ses ondulations une grâce toute particulière. Quant à ses souliers, anticipant sur la mode, ils étaient arrondis du bout, comme ils le furent cent ans plus tard, vers le milieu du règne de Louis XII, et un grand ergot, pareil à celui d’un coq, et qui adhérait visiblement à sa jambe, paraissait destiné à lui servir d’éperon, lorsque son bon plaisir était de voyager à cheval.

Après les complimens d’usage, le bailli s’assit dans un fauteuil, et le diable dans un autre ; le bailli mit ses pieds sur les chenets, le diable posa tout bonnement les siens sur la braise.

— Eh bien ! mon brave ami, dit Satan, vous avez donc besoin de moi ?

— J’avoue, monseigneur, répondit le bailli, que votre aide ne nous serait pas inutile.

— Pour ce maudit pont, n’est-ce pas ?

— Eh bien ?

— Il vous est donc bien nécessaire ?

— Nous ne pouvons nous en passer.

— Ah ! ah ! fit Satan.

— Tenez, soyez bon diable, reprit le bailli après un moment de silence ; faites-nous en un.

— Je venais vous le proposer.

— Eh bien ! il ne s’agit donc que de s’entendre… sur… — Le bailli hésita.

— Sur le prix, continua Satan, en regardant son interlocuteur avec une singulière expression de malice.

— Oui, répondit le bailli, sentant que c’était là que l’affaire allait s’embrouiller.

— Oh ! d’abord, continua Satan, en se balançant sur les pieds de derrière de sa chaise et en affilant ses griffes avec le canif du bailli, je serai de bonne composition sur ce point.

— Eh bien ! cela me rassure, dit le bailli ; le dernier nous a coûté soixante marcs d’or ; nous doublerons cette somme pour le nouveau, mais c’est tout ce que nous pouvons faire.

— Eh ! quel besoin ai-je de votre or ? reprit Satan ; j’en fais quand je veux. Tenez.

Il prit un charbon tout rouge au milieu du feu, comme il eût pris une praline dans une bonbonnière. — Tendez la main, dit-il au bailli. — Le bailli hésitait. — N’ayez pas peur, continua Satan, et il lui mit entre les doigts un lingot de l’or le plus pur, et aussi froid que s’il fût sorti de la mine.

Le bailli le tourna et le retourna en tous sens ; puis il voulut le lui rendre.

— Non, non, gardez, reprit Satan en passant d’un air suffisant une de ses jambes sur l’autre, c’est un cadeau que je vous fais.

— Je comprends, dit le bailli en mettant le lingot dans son escarcelle, que si l’or ne vous coûte pas plus de peine à faire, vous aimez autant qu’on vous paie avec une autre monnaie ; mais comme je ne sais pas celle qui peut vous être agréable, je vous prierai de faire vos conditions vous-même.

Satan réfléchit un instant.

— Je désire que l’ame du premier individu qui passera sur ce pont m’appartienne, répondit-il.

— Soit, dit le bailli.

— Rédigeons l’acte, continua Satan.

— Dictez vous-même. — Le bailli prit une plume, de l’encre et du papier, et se prépara à écrire.

Cinq minutes après, un sous-seing en bonne forme, fait double et de bonne foi, était signé par Satan, en son propre nom, et par le bailli, au nom et comme fondé de pouvoir de ses paroissiens. Le diable s’engageait formellement par cet acte à bâtir dans la nuit un pont assez solide pour durer cinq cents ans, et le magistrat, de son côté, concédait, en paiement de ce pont, l’ame du premier individu que le hasard ou la nécessité forcerait de traverser la Reuss sur le passage diabolique que Satan devait improviser.

Le lendemain, au point du jour, le pont était bâti.

Bientôt le bailli parut sur le chemin de Göschenen ; il venait vérifier si le diable avait accompli sa promesse. Il vit le pont, qu’il trouva fort convenable, et, à l’extrémité opposée à celle par laquelle il s’avançait, il aperçut Satan, assis sur une borne et attendant le prix de son travail nocturne.

— Vous voyez que je suis homme de parole, dit Satan.

— Et moi aussi, répondit le bailli.

— Comment, mon cher Curtius, reprit le diable stupéfait, vous dévoueriez-vous pour le salut de vos administrés ?

— Pas précisément, continua le bailli en déposant à l’entrée du pont un sac qu’il avait apporté sur son épaule, et dont il se mit incontinent à dénouer les cordons.

— Qu’est-ce ? dit Satan, essayant de deviner ce qui allait se passer.

— Prrrrrrrooooou, dit le bailli.

Et un chien, traînant une poêle à sa queue, sortit tout épouvanté du sac, et traversant le pont, alla passer en hurlant aux pieds de Satan.

— Eh ! dit le bailli, voilà votre ame qui se sauve ; courez donc après, monseigneur.

Satan était furieux ; il avait compté sur l’ame d’un homme, et il était forcé de se contenter de celle d’un chien. Il y aurait eu de quoi se damner si la chose n’eût pas été faite. Cependant, comme il était de bonne compagnie, il eut l’air de trouver le tour très drôle, et fit semblant de rire tant que le bailli fut là ; mais à peine le magistrat eut-il le dos tourné, que Satan commença à s’escrimer des pieds et des mains pour démolir le pont qu’il avait bâti ; il avait fait la chose tellement en conscience, qu’il se retourna les ongles et se déchaussa les dents avant d’en avoir pu arracher le plus petit caillou.

— J’étais un bien grand sot, dit Satan. Puis, cette réflexion faite, il mit les mains dans ses poches et descendit les rives de la Reuss, regardant à droite et à gauche, comme aurait pu le faire un amant de la belle nature. Cependant il n’avait pas renoncé à son projet de vengeance. Ce qu’il cherchait des yeux, c’était un rocher d’une forme et d’un poids convenables, afin de le transporter sur la montagne qui domine la vallée, et de le laisser tomber de cinq cents pieds de haut sur le pont que lui avait escamoté le bailli de Göschenen.

Il n’avait pas fait trois lieues qu’il avait trouvé son affaire.

C’était un joli rocher, gros comme une des tours de Notre-Dame ; Satan l’arracha de terre avec autant de facilité qu’un enfant aurait fait d’une rave, le chargea sur son épaule, et prenant le sentier qui conduisait au haut de la montagne, il se mit en route, tirant la langue en signe de joie et jouissant d’avance de la désolation du bailli quand il trouverait le lendemain son pont effondré.

Lorsqu’il eut fait une lieue, Satan crut distinguer sur le pont un grand concours de populace ; il posa son rocher par terre, grimpa dessus, et arrivé au sommet, aperçut distinctement le clergé de Göschenen, croix en tête et bannière déployée, qui venait de briser l’œuvre satanique et de consacrer à Dieu le Pont du Diable.

Satan vit bien qu’il n’y avait plus rien de bon à faire pour lui ; il descendit tristement, et rencontrant une pauvre vache qui n’en pouvait mais, il la tira par la queue et la fit tomber dans un précipice.

Quant au bailli de Göschenen, il n’entendit jamais reparler de l’architecte infernal ; seulement, la première fois qu’il fouilla à son escarcelle, il se brûla vigoureusement les doigts ; c’était le lingot qui était redevenu charbon.

Le pont subsista cinq cents ans, comme l’avait promis le diable.

Si l’on veut chercher la vérité cachée derrière ces voiles mystérieux, mais transparens, de la tradition, ce sera surtout lorsqu’il sera question de ces grands travaux attribués à l’ennemi du genre humain qu’elle sera facile à découvrir. Ainsi, presque partout en Suisse, il y a des chaussées du diable, des ponts du diable, des châteaux du diable, qu’après une investigation un peu sérieuse on reconnaîtra pour des ouvrages romains. Contre l’exemple des Grecs qui, dans leurs invasions, détruisaient et emportaient, les Romains, dans leurs conquêtes, apportaient et bâtissaient. Aussi, à peine l’Helvétie fut-elle soumise par César, qu’une tour s’éleva à Nyon (Novidunum), un temple à Moudon (Mus Donium), et qu’une voie militaire, aplanissant le sommet du Saint-Bernard, traversa l’Helvétie dans sa plus grande largeur, et alla aboutir au Rhin, près de Mayence. Sous Auguste, les maisons les plus nobles et les plus riches de Rome acquirent des possessions dans la nouvelle conquête, et vinrent s’établir à Vindich (Vindonissa), à Avenches (Aventium), à Arbon (Arbor felix), et à Coire (Curia). C’est alors que, pour rendre les communications plus faciles entre ces riches étrangers, les architectes romains, sinon les premiers, du moins les plus hardis du monde, jetèrent, d’une montagne à l’autre et au-dessus d’épouvantables précipices, ces ponts aériens, si solides que presqu’en tous lieux on les retrouve debout. La domination romaine en Helvétie dura, comme on le sait, quatre cent cinquante ans ; puis un jour apparurent sur les montagnes de nouveaux peuples, venus on ne sait d’où, conquérans nomades, cherchant une patrie, s’établissant selon leur caprice, avec leurs femmes et leurs enfans, là où ils croyaient être bien, chassant devant eux avec le fer de leur épée les vainqueurs du monde, comme les bergers chassent les troupeaux avec le bois de la houlette, et faisant esclaves les populations que Rome avait adoptées pour ses filles. Ceux que le souffle de Dieu poussa vers l’Helvétie, étaient les Burgunds et les Allamanni : ils s’établirent depuis Genève jusqu’à Constance, et depuis Bâle jusqu’au Saint-Gothard. Ces hommes, incultes et sauvages comme les forêts dont ils sortaient, restèrent saisis d’étonnement en face des monumens que la civilisation romaine avait laissés ; incapables de produire de pareilles choses, leur orgueil se révolta à l’idée que des hommes les avaient produites, et toute œuvre qui leur parut au-dessus de leurs forces, fut attribuée par eux à la complaisante coopération de l’ennemi des hommes, que ceux-ci avaient dû nécessairement payer au prix de leurs corps ou de leurs âmes. De là toutes les légendes merveilleuses dont le moyen-âge hérita et qu’il a léguées à ses enfans.

Une lieue après le pont du Diable, et en descendant toujours la Reuss, on trouve un second pont jeté sur cette rivière, et à l’aide duquel on passe d’une rive à l’autre ; il a été bâti à l’endroit même appelé le Saut du Moine. Ce nom vient de ce qu’un moine, qui avait enlevé une jeune fille et l’emportait entre ses bras, poursuivi par les deux frères dont les chevaux le gagnaient de vitesse, s’élança, sans quitter son fardeau, d’une rive à l’autre, au risque de se briser avec lui dans le précipice. Les frères de la jeune fille n’osèrent le suivre, et le moine resta maître de celle qu’il aimait. Le saut fait par cet autre Claude Frollo avait vingt-deux pieds de largeur, et l’abîme qu’il franchissait, cent vingt pieds de profondeur.

Un quart d’heure avant d’arriver à Altorf, nous aperçûmes, de l’autre côté de la rivière, le village d’Attingausen, et derrière le clocher de ce village, les ruines de la maison de Walter Furst, l’un des trois libérateurs de la Suisse. Nous venions d’abandonner la terre de la fable pour celle de l’histoire : désormais plus de légendes diaboliques ou de traditions monacales, mais une épopée tout entière, grande, belle et merveilleuse, accomplie par une nation, sans autre secours que celui de ses enfans, et dont nous lirons bientôt la première page à Bürglen, sur l’autel de la chapelle élevée à l’endroit même où naquit Guillaume Tell.