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Impressions de voyage (Lee-Childe)/01

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Impressions de voyage (Lee-Childe)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 52 (p. 303-341).
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IMPRESSIONS DE VOYAGE

I.
ALEXANDRIE ET LE CAIRE.


30 novembre.

À six heures, le capitaine nous fait éveiller, car nous arrivons une heure plus tôt qu’il ne l’avait prévu, et quand je monte sur le pont, nous sommes déjà en rade. Je suis un peu désappointée de cette première vue d’Afrique. À peine quelques minarets, de grandes maisons blanches et roses, quelques palmiers, des moulins à vent, le ciel pâle et délicat : peu d’éclat et d’effet. Le navire s’arrête, et nous sommes assaillis par une vraie horde de sauvages, dont les barques nous entourent depuis un moment. Je n’avais rien imaginé de pareil à cette foule d’hommes, agiles comme des chats, dans les costumes les plus variés, grimpant les uns sur les autres, criant, hurlant, escaladant par les cordages, par le bord, puis s’emparant de tout ce qu’ils trouvent. La confusion est inouïe, et nos bagages étant un peu à fond de cale, nous avons le temps de jouir de la presse des autres. Nous avons grand’peine à les réunir et à les faire mettre sur une seule barque après nombre de viremens périlleux. Un vieux patriarche, à turban blanc, avec une robe bleue, gilet et pantoufles jaunes, une longue barbe grise et une canne à la main, s’empare de la botte à chapeau et ne veut plus la quitter ; les malles, descendent, je ne sais comme, sur la tête, sous la tête de plusieurs grands diables nègres vêtus de chemises blanches. Enfin tout est placé, et nous suivons le patriarche dans la barquette qui va nous mener à terre. Notre homme, qui tient toujours la boîte à chapeau, nous raconte, tout en hélant les nombreuses barques qui nous croisent, qu’il est pur Arabe, que sa généalogie remonte à Moïse qui a traversé la Mer-Rouge, et puis aux Pharaons. Mais nous voici à la douane, où nous sommes presque mis en pièces par les employés, les porteurs, les douaniers, les mendians. On nous tire de droite, de gauche : le patriarche, qui devait tout aplanir de sa grande autorité, n’est bon à rien. Enfin on nous laisse passer. Nous montons en voiture : le patriarche grimpe péniblement à côté du cocher arabe, et par les étroites rues remplies des costumes les plus variés, les plus amusans, nous arrivons à l’hôtel Abbat. Quelle délicieuse cour inondée de soleil et ombragée de palmiers ! Je veux manger des dattes, et sortir, pas autre chose. Justement on en apporte de toutes fraîches, et c’est un régal des dieux, fin, sucré, délicat : on en pourrait manger toujours. Sur la place, devant l’hôtel, la féerie recommence. La ville n’a guère de caractère, mais tous ceux qui passent, que de couleurs ! quelles démarches ! c’est une ivresse pour les yeux que cette variété continuelle, — et puis les lignes surtout, les plis, l’étoffe douce et souple qui suit chaque mouvement, et ces caractères de visage si différens ! Rien de ce que l’on a lu, de ce que l’on vous a cent fois décrit, de ce que l’on s’imagine par conséquent connaître ne peut vous y préparer. C’est pour moi un tel rêve de nouveauté que j’ai littéralement peine à y croire, et le comble de cette jouissance est de penser que cela va durer, que j’en ai pour des semaines et des mois à poursuivre ces impressions, à m’imprégner de cette vie nouvelle.

Nous montons en voiture, refusant énergiquement les services du patriarche, qui ne voulait plus nous quitter, et je demande à visiter les vieux quartiers. Traversant la banale place des Consuls, nous entrons dans de petites ruelles remplies d’étalages de toutes sortes : c’est le marché aux viandes et aux fruits. Nous descendons de voiture, et, aussitôt, comme le porteur de Zobéide dans les Mille et une Nuits, un garçon en turban, en chemise et les jambes nues, s’attache à nous, portant un panier pour y mettre nos emplettes : comme on nous offre des côtelettes, des grives, des gâteaux, puis encore de la viande, du pain, des choux, il nous serait indispensable, si, hélas ! nous n’étions des « étrangers. » Mais il sert à éloigner de nous les gamins et les curieux quand la foule nous presse. Après cette rue, d’autres plus ou moins semblables. L’animation est très grande : partout ce sont des comestibles que l’on vend, puis du tabac et de vilaines étoffes d’Europe. Ce qui me frappe avant tout dans cet amusant spectacle, c’est la beauté des femmes fellahs, — non celle de leur visage, car il est caché, ni celle de leurs yeux, très semblables parce qu’ils sont tous peints, ni de leur taille, car on ne la voit guère et ce qu’on en devine ou entrevoit est horrible, mais celle de leur costume, de leurs gestes, leur noblesse, leur démarche surtout, lorsqu’elles portent, en le soutenant de la main, un vase de cuivre balancé sur la tête, ou qu’elles tiennent sur l’épaule gauche un petit enfant qui s’y cramponne à califourchon. L’élégance de leurs longs vêtemens bleus, souples, sombres, de leur voile, de leur coiffure, ne se peut dire. Sur leurs bras, très bronzés, se détachent de gros bracelets d’or ou d’argent, tordus, de formes antiques. Ce qui est ravissant, c’est le costume des enfans de quatre ou cinq ans : un seul vêtement, sorte de robe de chambre flottante en coton rouge ou jaune à fleurs, des tons les plus violens, traînant sur les talons ; les pieds nus. Aux filles, deux petites tresses de cheveux noirs, très sales, tombent dans le dos ; de longues boucles d’oreilles, un fichu de mousseline peinte nouée autour de la tête, des bracelets, des dents et des yeux superbes, — quand ces yeux ne sont pas malades. Le reste de la figure est presque toujours laid. Beaucoup de nègres aussi, au visage souvent horrible, mais d’un grand caractère. Il faut pourtant quitter ces quartiers si intéressans, où le moindre groupe est un tableau d’une originalité complète. Nous traversons des quartiers neufs, laids, réguliers, avant de pénétrer dans les faubourgs sous une longue avenue de sycomores, bordée de petites maisons délabrées, grouillant littéralement d’enfans déguenillés, mais délicieusement pittoresque. Nous passons devant nombre de petits cafés borgnes, où de vieux Turcs fument le narghileh, les jambes croisées, les babouches de couleur rangées devant eux. La route est dans un état horrible ; des trous, des ornières énormes, des cochons fouillant au milieu des ordures sur lesquelles nous cahotons. Nous voici à la colonne de Pompée, qui, d’un tertre élevé, domine toute la ville, dernier vestige du portique sous lequel enseignait Aristote, de l’académie fondée par Alexandre, de la bibliothèque brûlée par Amrou. Mais ces souvenirs, qui devraient nous intéresser, sont rapidement mis en fuite. A quel usage, grands dieux ! sert aujourd’hui cet endroit, autrefois vénéré ! C’est à faire reculer les plus braves, et il faut choisir la place de ses pas avec des précautions infinies. Nous fuyons empoisonnés à travers les monticules de sable et de boue qui recouvrent l’ancienne ville, jusqu’au canal Mamoudieh, aux eaux lentes et jaunes. Nous longeons ses rives sous de beaux sycomores, bordant un jardin de palmiers ou de petites villas à l’italienne. La voiture enfonce dans des cloaques de boue. C’est pourtant la grand’route, très fréquentée. Le temps est superbe, l’air léger ; il faut songer à rentrer, et par les vilains quartiers modernes, mais je ne vois que les passans, qui m’absorbent entièrement. Voici un grave vieux Turc, au turban volumineux, à la robe noire, assis sur la croupe d’un tout petit âne gris, trottant net et menu et suivi d’un ânier enfantin, la chemise retroussée aux reins, gai, baie tant, piquant la bête de sa longue baguette. Plus loin, trois Bédouins, lents, bronzés, une grosse corde retenant autour de la tête leur koufieh de soie jaune, les vêtemens en poil de chameau. Puis ce sont des femmes fellahs, sombres et pures de lignes sous leurs longs voiles bleus. Tout disparaît autour de soi, je dirai au-dedans de soi, devant ces surprises vivantes, continuelles. A déjeuner, encore des dattes, des bananes et du café ; mais quel café ! mousseux comme du chocolat, délicat comme un parfum de fleurs.

Aussitôt après nous ressortons pour revoir les bazars. Allons à la découverte. D’abord à celui des étoffes, longue enfilade basse, corridor sombre, où les marchands, assis sur leurs talons au fond de chaque échoppe, prennent tous leur café. C’est l’heure du kief, et il n’y a pas d’acheteurs. Presque toutes les marchandises sont européennes. Nous errons dans une multitude de petites ruelles indescriptibles, non pavées ; de la terre et des trous remplis d’eau. Nous nous retrouvons à la douane, si animée ce matin, maintenant endormie, et dans une vaste cour, où deux grands diables d’Arabes, rivés ensemble par une chaîne, courent en portant des fardeaux. Ce sont les galériens ; d’autres sont assis par terre ou se promènent attachés ensemble, mais dans une liberté entière. Je leur donne une pièce d’argent, tant je suis touchée du geste piteux que me fait l’un d’eux en soulevant péniblement sa chaîne. Elle n’est guère plus lourde qu’une chaîne de montre, mais n’importe ! le geste était beau, le coquin plein de noblesse, et avec la piécette, lui et ses compagnons vont se faire apporter une douzaine de tasses de café. Une ruelle nous mène à la mer, avec une vue magnifique sur la rade et la ville qui longe le bord de l’eau éclatante et rosée au soleil. Nous continuons, par des rues assoupies, sans boutiques : des maisons arabes un peu retirées, entourées de jardins de palmiers, des longueurs indéfinies de murailles, quelques moucharabiehs ; aux portes, des groupes assis, dignes de Decamps.

Puis nous rentrons dans le mouvement, traversons le bazar des vieux habits, — loques inexprimables, haillons repoussans, — et enfin, morts de fatigue, retrouvons notre hôtel. le n’ai jamais été si lasse, ni si charmée d’une journée : à dix heures du soir, 21 degrés de chaleur.

1er décembre.

Départ à dix heures en chemin de fer, au milieu d’une foule de drogmans, de faquins, de curieux, d’inutiles. Pendant une heure, nous traversons des lagunes, des champs très pauvres : on y laboure avec de grands bœufs gris, à bosse, séparés par un joug fort long. Quelques villages, mais quels villages ! de petits cubes en terre grise, où un trou sert de porte. Tout cela grouillant de monde, d’enfans vêtus de la robe flottante aux couleurs violentes, de femmes en bleu, accroupies ou marchant avec de belles poses antiques, une cruche sur la tête. Peu à peu, la terre devient plus fertile ; le lac Mareotis, les marais ont disparu, les villages se succèdent. Beaucoup de troupeaux d’une laide couleur indécise, des chèvres, des champs de coton, peuplés de fellahs, qui font la récolte. Le train traverse une première branche du Nil et suit constamment la rive d’un canal, bordé de l’autre côté par la grande route, de sorte que, toute la journée, nous voyons la file, presque continue, qui y chemine. Ce ne sont d’abord que des voyageurs à âne, des enfans, des laboureurs. Puis, ô bonheur ! un chameau, puis un autre ; au bout de cinq minutes, nous ne les comptons plus, tant ils se succèdent, chargés de balles de coton qu’ils portent à la station de Dandourâh. Nous sommes à deux heures d’Alexandrie : aux gares, la foule la plus bariolée, la plus variée. Les fellahines aux longs voiles, le menton et les lèvres teintés d’indigo, viennent nous offrir des gargoulettes d’eau ou des mandarines. Il y a des fillettes d’une dizaine d’années ravissantes sous leur costume sévère. La route, de l’autre côté de la rive, est toujours couverte de monde. C’est la procession la plus pittoresque que l’on puisse voir. De gros Orientaux sur ces petits ânes vifs et alertes, qu’ils fouettent du bout d’une canne à sucre ; des groupes d’hommes de toutes couleurs ; des chameaux de toutes tailles, chargés de coton, de cannes, de fagots, balançant lentement leur énorme fardeau ; d’autres, déchargés, mais n’en marchant pas moins avec la même lenteur ; quelques-uns, tout jeunes, folâtrent en avant ou suivent leurs mères ; d’autres encore attendent à genoux auprès d’un champ de coton où l’on est en train de nouer les balles.

Après la deuxième branche du Nil, nous apercevons une ligne d’horizon rose et azur : c’est le désert ; puis la silhouette bleu foncé des Pyramides à notre droite se montre intermittente entre les palmiers ; et, enfin, le Caire. Ici, nouvelle bagarre indescriptible ; batailles, coups, hurlemens. Mais on s’y habitue et, très tranquillement, nous gagnons l’hôtel Shepheard. Mon salon donne à l’ouest, sur un immense jardin de palmiers qui s’étend à perte de vue et une vingtaine de belles antilopes gambadent dans une cour ombragée de bananiers, sous nos fenêtres. Le soleil se couche en face de nous, admirable, et les palmes, se détachant en sombre vigueur sur l’orange violacé du ciel, complètent la féerie.


2 décembre.

Hier, nous avons fait les visites obligatoires d’arrivée rendues charmantes par l’accueil que nous trouvons partout. Ce matin, nous allons aux bazars, escortés par le plus aimable des beys. La place de l’Ezbékyeh, qui était autrefois, me dit-on, plantée de palmiers, pittoresque, orientale, est absolument haussmannisée. Le jardin est entouré d’une grille et, tout autour, de hautes maisons de location s’élèvent à l’instar de la rue de Rivoli. Puis le Mousky, la rue orientale par excellence, a maintenant un trottoir et des boutiques parisiennes. Elle n’est plus couverte ; des noms grecs ou allemands, des réclames, des enseignes du genre de la Belle Jardinière en déshonorent le caractère. On est en train de la macadamiser, et, dans le lointain, nous apercevons la lourde silhouette de notre ennemi des rues de Paris, la locomobile qui doit cette nuit écraser les cailloux et troubler le repos des vieux mahométans étonnés. De grands boulevards à moitié construits, créés par le khédive, abandonnés faute d’argent, s’écroulant faute de soins, attristent encore davantage. Que de coins ravissans, que de merveilles d’architecture ont disparu pour faire place à cette large voie, brûlante au soleil, balayée du vent, inégalement bâtie, à peine habitée ! Ici une maison, en construction depuis dix ans, dont le premier étage est seul terminé, a été louée à quelque cafetier, dans l’espoir qu’avec le prix de la location, on pourra achever le reste ; plus loin, deux étages terminés sont abandonnés et tombent en ruines. Une mosquée éventrée est traversée par un mur de briques qui en est devenu la façade. Le mur est neuf, reluisant, mais, par derrière, les beaux restes de l’antique architecture s’écroulent ; les colonnettes gisent à terre, le minaret s’émiette, la muraille nouvelle restera bientôt seule debout.

Nous rentrons dans les bazars, à travers les rues les plus pittoresques. C’est ici que je commence à comprendre le Caire, et l’impression première, sera ineffaçable. Chaque coin de rue est un tableau qui laisse bien loin ceux que j’admirais tant à Alexandrie. Les maisons sont hautes, et souvent les étages supérieurs, projetés en avant, se touchent presque au-dessus de nos têtes. Ce grand quartier marchand, fourmillant d’allées étroites, de couloirs sombres, est traversé parle Mousky, où nous passions tantôt, puis transversalement par une large rue tortueuse qui serpente d’une porte de la ville à l’autre. Dans cette rue se succèdent des boutiques, d’admirables mosquées, de vieux palais en ruines, des fontaines, des échoppes, puis un minaret et de longs murs qui tombent. Aujourd’hui nous parcourons rapidement les différens bazars. Ici, ce sont les étalages de cuivre, casseroles, cafetières, reluisant au soleil, rouges, jaunes, éclatantes, constamment fourbies par un majestueux vieillard. Un peu plus loin, le bazar des pantoufles où, de chaque côté, plus jaunes et plus rouges encore, les maroquins étincelans piquent de taches ardentes le sombre couloir. Tournant le coin où des brodeurs, courbés sur une pièce de vêtement, tirent rapidement l’aiguille à travers la soutache d’or, nous sommes dans la cour légendaire d’Abdullah, le marchand de tapis. Je reconnais, pour l’avoir vu vingt fois reproduit, ce merveilleux coin de couleur, si cher aux peintres qui sont venus au Caire. Que dis-je, reproduit ? Aucun pinceau peut-il rendre cette cour à demi couverte de nattes, de pièces d’étoffes accrochées sur des poutres démantelées, laissant filtrer un rayon poudreux, mais qui darde tout juste sur les tapis que nous montre le vieux patron ? Tout autour, des piles, des montagnes de ces tapis de tous pays : les fins veloutés de Perse, les rayés de Tunis ou du Kourdistan, les petits carrés de prière de Smyrne ou de Bokhara. Puis des ballots de bissacs de chameaux, se déroulant en taches d’un rouge sombre, d’un bleu amorti ; et cette lumière chaude, riche, frappant d’en haut, ici tamisée par un treillage, plus loin ardente, vive, va éclairer violemment une longue bande bigarrée, déployée par un nègre au turban blanc et un Arabe en robe vert pistache. Le vieil Abdullah, grave et d’apparence austère, mais l’œil allumé par la visite de nouvelles pratiques, nous fait fuir avec ses prix exorbitans. Nous continuons dans le passage couvert entre les échoppes des marchands de Constantinople. Ici, les gilets de velours brodés alternent avec les coussins et les brimborions de clinquant, d’un goût douteux. Passons vite et arrivons au bazar persan, galerie plus spacieuse que les autres. Le vieux Mirza, dont le magasin est le mieux orné, nous arrête au passage. Notre aimable guide nous présente, et il me semble faire la connaissance de quelque grand vizir. Il nous fait asseoir, nous offre du thé persan exquis, fort sucré et parfumé, dans des tasses de cristal. Lui-même est un beau spécimen de sa race. Dans ce riche cadre de tentures, d’armes aux formes bizarres, de porcelaines, de pierreries étincelantes, d’objets d’or et d’argent, vêtu d’une robe de soie vert tendre, les cheveux et la barbe teints de henné d’un bel acajou, les yeux peints d’antimoine, il est encore splendide et ne paraît pas son âge.

Je succombe à sa séduction et lui achète des turquoises. Il me jure sur son père, sur sa barbe, sur beaucoup d’autres choses encore, qu’elles ne changeront pas de couleur, et je les emporte pour consulter de plus experts que moi et de plus sincères que lui. Mais en voici assez pour aujourd’hui : l’heure avance, les gros marchands s’en vont sur leurs ânes richement sellés, emportant leur caisse devant eux ; une simple clôture de planches, et la boutique est close, la ruelle vide, et les chiens ont le champ libre pour nettoyer le bazar jusqu’au lendemain. Nous rentrons par le nouveau quartier de l’Abassieh, où les riches négocians juifs se font construire des villas au goût italien. Impossible de se croire en hiver sous ces allées d’acacias et de sycomores tout en feuilles.


5 décembre.

L’excellent A… -bey vient nous prendre pour retourner au bazar, cette fois dans tout l’éclat de l’animation du matin. Nous allons d’abord au khan Kalil, dans un recoin peu écarté, chez un marchand d’étoffes. Je voudrais acheter quelques-uns de ces jolis fichus de tête en mousseline peinte, et l’on me présente à deux effendis associés, gros négocians, quoique installés dans une infiniment petite boutique. Ils nous reçoivent avec cette politesse exquise, ces grandes manières propres aux Orientaux ; saluts, poignées de main, saluts encore : puis ils nous font asseoir sur le bord de la mastaba ou comptoir, où eux-mêmes se tiennent tout le jour accroupis sur leurs talons. Ils envoient chercher les narghilehs et le café. Pendant que ces messieurs fument et que je savoure ma tasse parfumée, je m’imprègne de ce petit coin délicieusement pittoresque. Au fond d’un jardinet, en face de moi, un khan où deux nègres et un Arabe en turban jaune déballent des marchandises bariolées ; un singe court sur le toit : des éperviers se battant s’élèvent à des hauteurs extraordinaires dans ce carré de ciel gros bleu que découpe net et pur la ligne des maisons environnantes. Deux enfans parfaitement noirs, aux dents d’ivoire, sont en muette contemplation devant nous. Le bruit lointain du bazar ne nous arrive que par intervalles. Là-bas, à gauche, une voûte basse remplie d’ustensiles, d’aiguières, de pots ventrus, accroche un seul rayon de soleil. La jouissance de ce moment de calme est infinie. Puis, remerciant, saluant, mais restant bien loin de l’extrême courtoisie, de la grâce de nos hôtes, nous rentrons dans la foule et le bruit. La rue est bondée de monde ; c’est le jour du marché à l’encan, et la foule, comme une marée montante, surgit de tous côtés, à pied, à âne, en voiture, à chameau. Il y en a de toutes couleurs, de toutes provenances, les fellahs en chemise bleue, aux jambes nues, le turban de coton enroulé autour du petit serre-tête qui couvre leur crâne rasé ; les Persans plus élégans, aux robes flottantes, le bonnet haut et étroit, les traits fins, allongés, les yeux peints, la barbe teinte ; les Bédouins en amples vêtemens de poil de chameau blanchâtres aux raies brunes, la tête enveloppée d’un châle blanc retenu autour des tempes par une corde ; des femmes de la basse classe en draperies bleu sombre, au voile noir traînant à terre et ne laissant voir que leurs yeux agrandis par l’antimoine ; des nègres de toutes les nuances, depuis le noir jusqu’au chocolat. Parmi tout cela circule le marchand d’eau, ployant sous le bouc gonflé de liquide qu’il porte sur les épaules et auquel les pattes rattachées ensemble, la peau couverte encore de poil et le cou garni d’un robinet donnent une apparence lamentable de vérité. Il se penche et d’un mouvement rapide remplit avec le contenu de son fardeau une tasse en cuivre reluisante comme de l’or. Buvons-en, car cette eau du Nil, un peu trouble quelquefois, est exquise et bienfaisante et le vendeur de moja est toujours le bienvenu. Voici de belles dames qui passent, bourgeoises ou femmes de marchands. Sous le manteau bouffant en taffetas noir qui les recouvre de la tête aux pieds et qu’elles retiennent fermé à la poitrine d’une main chargée de bracelets et de bagues, nous apercevons un voile blanc, une robe de soie rose ou vert tendre, et des souliers brodés d’or ou peut-être, hélas ! une bottine européenne.

Avec elles, une ou deux jeunes filles, reconnaissables à leur vêtement tout blanc, recouvert d’une mante blanche, et quelques esclaves noires. Subitement la foule, déjà si pressée, se serre davantage ; une file de chameaux dont la lente allure ne se dérangera pour personne fraie son chemin avec la plus grande impassibilité. Puis c’est un saïs fendant la foule en criant gare, et suivi d’un landau rempli de touristes, laids comme nous le sommes tous ici dans nos costumes étriqués. Derrière sont des chars traînés par des buffles ou des bœufs à bosse, des ânes trottant piqués par leurs âniers. Calmes au milieu de ce tourbillon, s’installent les vendeurs de sucrerie, de petits paquets de viande hachée ; leur plateau de marchandises est aussi rapidement enlevé que de nouveau replacé. C’est au milieu de cette mêlée inexprimable que se fait la vente à l’encan. Couverts de vêtemens d’occasion, de toutes sortes, sur la tête trois ou quatre châles, sur les épaules une pièce de soie, sur les bras des gilets brodés, des tapis, entre les mains un vieux pistolet d’arçon, des montres, des bagues, des turquoises, autour du corps une couverture tissée d’or roulée en ceinture, ces commissionnaires de tous âges, — il y en a à barbe grise et de tout enfans, — vous offrent, vous suivent, cherchant à faire une affaire ; puis courent plus loin, appelant, hurlant, riant. On fait, paraît-il, quelquefois d’excellens marchés, mais il faut attendre, marchander, perdre des heures entières, — et, j’allais l’oublier, savoir la langue, — car la transaction est tout à fait locale.

Fendant le flot perpétuellement intercepté par les groupes de fellahines accroupies à terre autour de leurs corbeilles d’œufs ou de légumes, nous arrivons au bazar de l’As-Siagah, celui des orfèvres, où je veux faire refaire à la mode égyptienne un bracelet d’or très pur travaillé en France. Dans ce bazar, au rebours des autres, peu de choses à voir au premier abord : des passages couverts, tortueux, grouillant de monde, et si étroits que deux personnes à peine y passent de front. De chaque côté, de toutes petites boutiques, niches de 2 à 3 mètres carrés. On nous mène chez le fabricant spécial de ces bracelets tordus si chers aux Égyptiennes que, riches ou pauvres, elles en portent toutes une paire de ce modèle simple et d’une extrême antiquité : la pauvresse qui ne peut l’avoir en argent le porte en cuivre, et le cadeau de noces obligé de tout homme qui possède quelque chose est une couple de ces torsades d’or plus ou moins lourdes. Ici, il n’y a rien pour la montre. Un soufflet de forge, une enclume toute petite, une planche à hauteur d’appui, une tenaille, deux marteaux, et l’affaire est faite. Le marchand cophte (ils le sont presque tous dans ce bazar) est un jeune homme aux traits fins, à la barbe rare et courte, en longue robe sombre et turban blanc, des babouches jaunes posées devant lui, des bas fort propres et des mains irréprochables.

Il examine mon bracelet après nous avoir fait asseoir sur nos talons au bord de sa boutique, puis le bat en lingot et le jette au creuset. Pendant que mon bracelet fond, j’ai le temps de regarder le voisinage. Tout autour, des boutiques pareilles à la nôtre. Des femmes voilées y sont assises, accroupies, debout. Elles sont presque toutes de la classe inférieure, car leurs robes et leurs voiles sont de cotonnade. Elles marchandent, mais, je crois, n’achètent guère, car je vois pendant une demi-heure le même groupe de cinq gros fantômes voilés dont je ne distingue que les bras et les doigts bruns chargés de bijoux se passer, en discutant violemment, une paire de boucles d’oreilles en or et turquoises. Le marchand, beau vieillard vêtu de soie jaune, ne montre pas la moindre impatience, et lorsque le groupe disparaît, je le vois tranquillement ranger ses boucles dans un tiroir et reprendre sa cigarette. Mon lingot d’or sort tout chaud du creuset ; on le bat sur la petite enclume à côté de moi, on le réchauffe, on le rebat. Il s’allonge aminci à chaque retour. Le bijoutier mesure mon poignet du pan de sa robe, fait passer par une filière le brin d’or qui s’allonge encore. A vue d’œil il le juge assez étiré ; en deux coups de pince, sans le mesurer, il le replie exactement en trois, le tord ; de deux coups de marteau il en aplatit les extrémités et les reploie, le plonge dans du sable pour le nettoyer, verse dessus sa gargoulette d’eau, le polit avec le manche de son marteau ; d’un seul mouvement le ploie en rond, les deux extrémités se rencontrant ; sur l’une d’elles il frappe sa marque, et mon bracelet est fini ; il a mis trois quarts d’heure à le faire. Pendant ce temps, il a été certainement vingt fois interrompu. On lui apporte, on lui emporte, on lui offre, on lui marchande des bracelets. Lui comme les autres a des commissionnaires qu’il envoie offrir ses marchandises à la criée dans les rues voisines, comme au temps d’Aladdin. Dans l’allée étroite, la foule se pressait toujours. De temps en temps un âne monté par quelque grave pacha avait mille peines à se frayer un chemin. On venait nous proposer de tout : du savon, des marmites, des pantoufles, des fagots, des turquoises, du café, toujours irrésistible et toujours offert par le marchand chez qui vous êtes en train de traiter une affaire. Nous rentrons lassés, mais ravis de cette féerie incessante à la réalité de laquelle je ne puis me faire. Il me semble toujours assister à quelque merveilleuse représentation d’un autre temps et que le rideau un instant soulevé va retomber sur d’incomparables acteurs.


16 décembre.

C’est vendredi que « jouent » les derviches, et aussitôt le lunch fini nous partons pour leur mosquée très lointaine, au vieux Caire. Traversant toute la longueur de la ville, nous arrivons à travers des flots de poussière à la porte d’un paisible jardinet tout odorant de roses et de cassis en fleurs.

La mosquée est délabrée et sans caractère : mais quel spectacle étrange quand nous entrons dans la grande salle carrée, blanche, à la haute coupole ! Une quarantaine de derviches aux vêtemens de toutes couleurs, aux chevelures énormes, debout en demi-cercle, nous tournent le dos. Au centre, un homme en pantalon jaune, longue veste violette et haut bonnet noir, tourne très lentement sur lui-même, les bras étendus en croix. Au fond de la salle, sept musiciens accroupis jouent un air plaintif, discordant, sur des tambourins, des violes, des cymbales. Doucement les derviches commencent à chanter : « Allah ! Allah ! » et, ployant leur tête et leur corps en unisson, ils répètent le mot sacré. Petit à petit le mouvement s’accélère ; se relevant, ils jettent la tête en arrière, puis, se courbant violemment, ils poussent en mesure cette exclamation qui devient un rugissement. L’un, à la longue barbe grise, porte une crinière blanche qui lui fait à chaque mouvement une rivière d’argent sur le visage. Un autre a des cheveux si touffus, si crêpés, qu’ils dépassent en largeur ses épaules. Le bruit augmente. Les chevelures touchent terre, tellement ils se recourbent en avant. Ils semblent ne plus pouvoir s’arrêter, lorsque le chef, ralentissant ses mouvemens, leur fait un signe, et peu à peu, pantelans, épuisés, ils se lèvent convulsivement. Alors le principal derviche commence une litanie, et tous les disciples y répondent par un grognement qui n’a rien d’humain. Des lionnes ou des hyènes pourraient répondre ainsi. Quelques spectateurs musulmans se détachent de notre groupe et se joignent à la cérémonie en murmurant « Allah, Allah ! » aux répons. La lamentation s’accentue ; la musique, d’un rythme étrange, et saisissant, soutient la mesure à coups redoublés de tambourin. On ne peut rien entendre de plus déchirant que ces appels à Allah, ces soupirs poussés comme un immense gémissement. O les admirables visages, les merveilleux types de souffrance, d’extase, de douleur folle, de désirs suprêmes, d’indicibles angoisses ! L’expression humaine ne peut atteindre plus loin, ni être plus intense. À ce moment du drame, comme le cercle de frénétiques s’agrandit, recule sur nous qui les regardons, adossés au coin de la salle il me vient comme une vision de ces créatures féroces, hurlantes, haletantes, se retournant sur nous comme sur une proie. En quelques secondes, les chiens de chrétiens seraient mis en pièces sans secours possible. Nous sommes une vingtaine à peine de pauvres touristes étriqués, gênés, faibles et ridicules, dans nos vêtemens européens, et nous serions rapidement passés à l’état de légende. Devant nous, la force brutale, développée, splendide, les mouvemens libres et forts comme ceux de la panthère, puis la passion le magnétisme nerveux et religieux excité au plus haut point. Leurs torsions, leurs cris sont de la frénésie, mais une frénésie réglée, domptée, voulue, qui a quelque chose de plus redoutable qu’une rage spontanée. On sent que ce que ferait l’un de ces démons, — démon pour l’instant, — serait immédiatement suivi par d’autres. Mais tout cela reste à l’état de vision. Nous ne passerons pas à la postérité dans le récit d’un célèbre massacre. Les lamentations cessent, les hurlemens s’éteignent, la musique s’arrête. Calmés comme par enchantement, les derviches tordent leurs chevelures éparses, sous les enroulemens de leur turban de mousseline, et tout est fini. Nous sortons. Presque aucun des spectateurs ne partage mon enthousiasme. Les bommes ont trouvé la séance ridicule ou déplaisante, les femmes sont dégoûtées ou terrifiées. En même temps sort un étrange personnage qui, pendant la cérémonie, s’était livré aux plus effrayantes contorsions. Tantôt il se roulait à terre comme un épileptique, tantôt, accroupi, il balançait le haut de son corps avec la souplesse d’une liane. A la fin de la séance, chaque derviche était venu humblement lui baiser la main et comme implorer sa bénédiction. C’est un nègre, noir d’ébène, à la vaste bouche ouverte, laissant voir des dents éblouissantes, aux yeux d’un brillant extraordinaire ; type de férocité et d’exaltation singulière. Sur la tête, un immense châle blanc, replié plusieurs fois sur son turban blanc aussi, et retombant da chaque côté de ce noir visage, lui fait une coiffure gigantesque. Sa robe est d’écarlate brodé d’or. Il s’approche de nous et violemment, les yeux hagards, nous répète vingt fois la même phrase où le nom d’Allah revient toujours. On nous traduit : « Allah est le seul Dieu ! Allah est là-haut ! Allah n’a pas été mis à mort ! Allah est au ciel ! » Ceci est une protestation évidente contre notre qualité de chrétiens. Si nous n’étions en Orient, je dirais que cet énergumène est ivre. Il n’est que fou, de cette folie des fanatiques que la moindre excitation met hors d’eux. On nous engage à sortir un peu rapidement du jardin et à remonter en voiture. Nous traversons ce désert de poussière, dédale de monticules, de ruines, de maisons abandonnées, de monceaux de débris calcinés qui compose le vieux Caire et terminons notre journée par la mosquée d’Amrou, la première que les Arabes aient bâtie en Égypte. Dans sa simplicité et sa vaste ordonnance, elle est la véritable église des premiers temps, où le peuple entier venait écouter dans la grande cour intérieure la prédication faite sous les hautes galeries. On nous y raconte naturellement la légende du calife Omar, dont le lieutenant Amrou venait de s’emparer de l’Égypte, de fonder la ville de Fostât (ou vieux Caire), et de commencer la construction où nous sommes. Le calife, qui était un peu sorcier, s’aperçut un jour, de la mosquée de la Mecque où il faisait sa prière, qu’une des colonnes du nouvel édifice au Caire était mal taillée. Comme sa puissance était fort grande, il ordonna à un des piliers à côté de lui d’aller remplacer la colonne défectueuse. Par deux fois, le pilier frémit, mais ne s’envola pas. Omar, furieux, le frappa de sa kourbasch en lui criant : « Va donca nom de Dieu miséricordieux ! » Alors le pilier obéit, traversa les airs et vint prendre place dans la mosquée égyptienne. Nous croyons la légende, car nous voyons l’empreinte de la correction administrée par le successeur de Mahomet. Pourquoi ne pas croire aussi que la source abritée au milieu de la cour par un beau palmier, et par le charmant toit triangulaire à colonnettes qui recouvre le tombeau d’Amrou, communique tout directement avec le puits sacré de la Mecque ? Les galeries s’écroulent, les piliers enlevés en grande partie prouvent autant de vandalisme que d’incurie. Seules ces légendes restent debout, traversant les siècles. Elle sert quelquefois dans des occasions solennelles, cette mosquée abandonnée où le Coran a été prêché pour la première fois sur la terre d’Égypte. Ce matin, elle est déserte et bien grandiose dans sa solitude. Nous en ressorions par une cour infecte, entourée de fabriques de poterie la plus commune : dégoûtans nids d’enfans qui pullulent à moitié nus, les yeux mangés de mouches.

Nous trouvons en rentrant quelques nouvelles. Le colonel révolté de septembre, Arabi-Bey, qui depuis lors était relégué avec son régiment dans le Delta, est de retour ici sous un prétexte quelconque. On en est assez préoccupé. C’est un fanatique ambitieux dont l’éloquence creuse a un grand effet sur ses soldats. Le khédive est un souverain obéissant, et on s’attend à de gros événemens prochains.


17 décembre.

Ce matin, nous traversons le Caire par un vent du nord glacé et une poussière desséchante, et nous montons à la citadelle. Nous passons la lourde porte sarrasine, flanquée de deux énormes tours peintes en bandes rouges et blanches, et après avoir franchi plusieurs enceintes entourées de murailles crénelées, nous nous trouvons sur la haute place que couronne la mosquée de Méhémet-Ali. Si frappante dans l’aspect général du Caire, elle est presque la seule mosquée moderne qui s’y rencontre. L’élégance grêle de ses minarets, la lourdeur massive de sa coupole copiée sur des modèles de Constantinople, tout en restant bien loin de l’architecture arabe, font cependant en dominant la ville un effet singulièrement décoratif. A l’entrée de la cour dallée d’albâtre, on nous attache de larges chaussons. La fontaine d’ablutions, au centre, est entourée d’une vingtaine d’Arabes, soldats, enfans, qui s’y lavent les mains et le visage. Notre cocher, qui nous suit, s’y précipite. Au même moment, une voix douce, haute, sonore, résonne au-dessus de nos têtes : le muezzin appelle à la prière. Nous entrons dans la mosquée avec une trentaine de fidèles qui s’agenouillent en une longue rangée. L’aspect intérieur est celui d’une splendide salle de fêtes. De beaux tapis de Smyrne étendus par terre, des colonnes et des revêtemens d’albâtre, des lampes d’or et d’argent innombrables qui pendent de toute la hauteur du dôme par de brillantes chaînettes, des lustres en cristal, des fenêtres carrées à l’européenne ; une tiède atmosphère de salon. Mais un des fidèles a élevé la voix. Sur une mélopée très haute, un peu traînante, bizarre et pourtant mélodieuse, il psalmodie la prière usuelle, cette magnifique invocation que les pieux musulmans doivent répéter cinq fois par jour. Les autres la murmurent tout bas, se levant, se prosternant le front contre terre, se levant encore, les mains tendues vers le ciel. Ils sont si absorbés que les infidèles présens n’existent même pas pour eux. Leur profond recueillement laisse bien loin nos tièdes dévotions d’Occident, notre distraction, notre crainte du ridicule ! Nous nous sentons pénétrés d’une émotion attendrie et religieuse qui dure encore lorsqu’on sortant de la cour la vue entière du Caire se déroule devant nous. L’immensité de la ville nous surprend. Quelle forêt de minarets, de coupoles, de lignes innombrables de toits, de terrasses, coupées çà et là par un bouquet de palmiers ou l’ouverture de quelque carrefour ! A l’horizon, la forme vague des pyramides apparaît derrière le nuage de poussière qui enveloppe la grande cité comme d’une gaze blanche. Je veux oublier l’horrible palais moderne que Méhémet-Ali a construit à côté de sa mosquée, inhabité maintenant et dont la fausse magnificence intérieure choque et révolte.


18 décembre.

Les mosquées au Caire sont d’un intérêt extrême, et nous avons attendu avec impatience une permission de la police, plus sévère cette année que de coutume, pour les visiter. Nous commençons par la plus grandiose de toutes, celle du sultan Hassan, le modèle le plus parfait de la plus belle époque de l’art arabe. Extérieurement, ces murailles de plus de cent pieds de haut, percées de très petites fenêtres, lui donnent la sévérité d’une forteresse. Quelques marches de pierre nous mènent sous un portique d’une hauteur colossale, orné d’arabesques, d’inscriptions coufiques du plus beau caractère, et de là, par un sombre dédale de corridors, dans une cour intérieure. En dire la noblesse, la grandeur et surtout l’originalité est impossible. Cette cour carrée, à ciel ouvert, donne de chaque côté accès, par une immense porte ogivale, dans une vaste salle. Chacune de ces quatre salles sert de lieu de prières et de retraite à une des quatre sectes de la religion musulmane. Celle de l’est, plus haute que les autres, forme le sanctuaire et indique le côté de la Mecque. Au centre de la cour pavée de mosaïques délicates, s’élève une charmante fontaine à la coupole octogone, peinte en bleu, d’une légèreté exquise et aux fines colonnettes. Les quatre arches, d’une hardiesse surprenante, me font songer aux thermes de Caracalla. Même sévérité de lignes, — avec des courbes plus élégantes. Dans le sanctuaire, sur les nattes qui recouvrent le dallage, est installée une famille de savetiers fort occupés à faire des chaussons de paille, une collection de gamins apprenant leurs leçons pour l’école, et une vieille femme faisant la cuisine sur un réchaud. Par derrière, nous entrons dans une vaste salle, surmontée du grand dôme qui domine une partie du Caire et qui contient le tombeau du sultan fondateur, — une simple pierre sépulcrale entourée d’une grille. Mais, hélas ! nous ne sommes pas encore faits à ce travail de destruction qui se poursuit, incessant et irréparable, et nous constatons avec désespoir que les murs incrustés d’arabesques, de faïences, s’émiettent et que ces admirables boiseries, répétant en grandioses écritures décoratives les versets du Coran, pendent toutes déchirées. Le dôme percé à jour s’écaille, les charpentes des quatre coins du toit, sculptées en délicates alvéoles, en stalactites légères, tombent en lambeaux. Les oiseaux y font leurs nids, pénétrant par les fenêtres délabrées, et, en s’y disputant bruyamment, font tomber de gros fragmens de sculpture à nos pieds. Avant peu, ces belles inscriptions, disjointes, gondolées, auront sans doute disparu. C’est ici notre première expérience tangible de l’incurie désespérante que nous retrouverons partout. On ne répare rien au Caire, et les plus admirables choses, les plus vénérées, sont laissées à l’abandon. La mosquée de Hassan sera bientôt une des plus belles ruines de l’Egypte.

Un bel après-midi, nous finissons la journée par un tour à Choubra. C’est le jour élégant. Nous suivons la file des voitures très mélangées, et nous voici sous les sycomores légendaires de la promenade. Devant nous court notre saïs, une baguette à la main, les pieds et jambes nus, les caleçons bouffans, la chemise d’une blancheur éblouissante ; les grandes manches retroussées et rattachées derrière le dos sur le gilet brodé d’or ont une apparence d’ailes. Une large ceinture rayée de rouge et de vert lui ceint les reins, et sur la tête un bonnet rouge posé très en arrière laisse flotter jusqu’à la taille un très long gland bleu. Rien n’est comparable à la grâce rapide de ces Mercures, qui me rappellent à chaque instant celui de Jean de Bologne. On me raconte que quelques-uns sont les dernière restes d’une tribu de coureurs, tout entière vouée à ce rude métier. Autrefois, avant le chemin de fer et la vapeur, ils étaient les courriers de toute l’Egypte, se relayant aux différens villages, et toutes les dépêches passaient par leurs mains. Maintenant le nombre des voitures augmente chaque année au Caire, et ils sont indispensables dans les rues si encombrées, surtout pour faire ranger les innombrables aveugles. Cette allée de Choubra, les Champs-Élysées du Caire, est une route droite, parallèle au Nil, dont une haute chaussée la sépare, qui mène sous les ombrages au palais de plaisance de Méhémet-Ali. Le vendredi et le dimanche, jours de repos musulman et chrétien, le beau monde vient ici, et équipages, voitures de louage, chevaux de race et petits ânes trottinant se mêlent sous l’ombre profonde des branches entrelacées. Quelques villas sont construites de place en place, puis un des palais du khédive. Nous le croisons lui-même dans une calèche à deux chevaux fort bien attelée et entourée d’une très petite escorte de cavalerie. Il salue à tout instant et de très bonne grâce. Mais la figure, quoique agréable, est molle, faible, sans expression. Nous poursuivons jusqu’à Choubra et parcourons à pied les beaux jardins, mal soignés, mais remplis de plantes curieuses. Les arbres rares abondent : les plantes des Indes, du Japon, l’arbre sacré des brahmes au feuillage terminé par une pointe bizarre ; des acacias niloticas énormes tout poudrés de fleurettes jaunes. Plus loin, un verger d’orangers, de citronniers pliant sous le fardeau doré, des plates-bandes de rosiers en fleur entourées de haies de jasmin et puis de ces admirables poinsillades aux bouquets de feuilles cramoisies, qui, plantes de serre chez nous, sont ici de véritables arbres.

Au fond du parc, nous découvrons une construction de style rococo entourant un vaste bassin rempli d’eau, pavé de marbre et orné de riches balustrades. Des divans et de grands fauteuils dominent ce lac, car c’est ici que Méhémet-Ali, indolemment couché regardait se baigner l’escadron de ses esclaves favorites. Aux quatre coins de ce cloître peu religieux, des salons richement meublés et décorés abritaient ses fantaisies. Mais ici comme partout, l’abandon a envahi le coûteux édifice. L’albâtre et le marbre se détachent les soieries des divans pendent délabrées, les fauteuils vacillent sur trois pieds, les stores battent disloqués contre les fenêtres noires de poussière. Plus loin, de hideuses fabriques européennes, des kiosques, et des aquariums abandonnés, déshonorent lamentablement ce site charmant. Les Orientaux sont des enfans qui jettent au rebut leurs jouets lorsqu’ils ont un peu servi. Ce qui s’est gaspillé ici d’argent en fantaisies oubliées est formidable. Au retour, nous croisons toutes les voitures des harems qui viennent prendre le frais, car il est de bon goût ici de sortir le plus tard possible et de ne venir à Choubra que lorsqu’il est trop tard pour en jouir. Les voitures, même les plus élégantes, sont assez mal attelées. Les grands coupés des femmes de harem, que l’on y aperçoit voilées de gaze blanche très transparente, ont les plus granges fenêtres possible. Sur le siège à côté du cocher en livrée, l’inévitable eunuque, qui ne quitte jamais la précieuse couvée qu’il surveille, ou qu’il sert au dire d’aucuns. Il est rare qu’il ne soit pas dévoué à celui ou à celle qui le récompense le mieux, et, si la femme est plus généreuse que le mari ou plus riche les lettres et les messages du dehors trouvent un commissionnaire fidèle au lieu d’un délateur redoutable. Quelques-uns de ces « anges noirs » passent sur de splendides chevaux de selle. Comblés de cadeaux intéressés, ils amassent de grosses fortunes, et les plus riches ont surtout un grand luxe de chevaux qu’ils montent du reste, à merveille et où ils sont moins hideux qu’à pied. Le soleil se couche dans une immense auréole d’or et de pourpre. La silhouette des pyramides devient d’un bleu froid contre cet embrasement ardent du ciel. L’air se refroidit aussi, Rentrons vite.


23 décembre.

Hier, vu des bords du Nil, à Boulaq, le coucher du soleil a été splendide. Le ciel, marbré de veines rouges, roses, métalliques, le disque de feu descendant rapidement au milieu d’une bande vert céladon, étaient tellement éblouissans que nous voulons voir, si c’est possible, pareil spectacle du haut du Mokattam. Le temps est beau et chaud. C’est vendredi, le jour où, toutes les affaires étant suspendues, nous pouvons nous adjoindre d’aimables diplomates et administrateurs. À deux heures, nos ânes, retenus de la veille, ne sont pas là. Les Arabes sont oublieux comme des enfans. Il faut leur commander sur l’heure même, sans quoi ils n’ont aucune mémoire. Enfin, à force de cris, d’attente, d’efforts de Gustav, le brave portier de Shepheard, il en arrive trois fois plus qu’il n’en faut. Alors batailles obligatoires contre ceux qu’on ne veut pas prendre. Mais tout s’arrange, et nous partons en longue caravane. Au pied de la citadelle nous passons sous plusieurs voûtes gardées par des sentinelles, et nous voici dans le désert. La route, dans le sable, est pénible et aux ornières profondes : elle longe un cimetière arabe et puis s’engage entre de hautes roches blanches les plus désolées qu’on puisse voir. La chaleur devient forte, et mon brave petit âne, Rosy Neale, — les âniers leur donnent à tous des noms anglais, — avance péniblement dans le terrain mouvant. Mon ânier, Mousè, a un beau type d’ancien Égyptien, le teint bistré, de longs yeux en amande, un peu relevés aux coins extérieurs, le regard doux et brillant, la taille haute. Il me raconte qu’il croit qu’il a vingt ans, — ils ne savent jamais leur âge, — qu’il est marié depuis trois ans à une femme qui en a seize et que le but de sa vie est de se rendre une fois en pèlerinage à la Mecque pour en revenir hadji. Au nom du lieu sacré, il lève les yeux au ciel, et je lis l’intensité de son désir dans ce regard d’une singulière exaltation. L’aspect autour de nous est d’une désolation absolue ; des cavernes horizontales font de longues fissures sombres dans le rocher blanc. Pas un brin d’herbe ; de la roche, du sable et le ciel d’un saphir ardent. Très loin, dans les profondeurs lumineuses de la falaise, nous apercevons, travaillant au gros soleil, des fellahs qui extraient la pierre des carrières. La besogne, la même que du temps des pharaons, doit être cruelle par cette chaleur. La montée est rude et pierreuse. Au bout d’une heure, nous sommes sur le plateau désert de l’Ilot de rochers qui surplombe le Caire et sa citadelle et qui, derrière nous, s’étend en longues collines jusqu’à la Mer-Rouge.

Quittant nos vaillantes petites montures, nous nous installons sur la pointe extrême qui domine la ville. Quelle vue incomparable ! Comment l’oublier, mais comment la décrire ? À nos pieds, la grande cité, dont l’étendue nous confond. Au delà, circule le Nil, qui la contourne comme un long serpent d’argent, se perdant au nord dans un delta de verdure, au midi, à notre gauche, dans la ligne fauve du désert. De l’autre côté de la ville et du Nil, en face de nous, le désert libyen d’un bleu d’améthyste et de saphir, borné par des collines qui se fondent dans la brume. Deux taches d’un bleu plus sombre, pointues, caractéristiques, les pyramides de Gizeh, leurs lignes dures et nettes faisant un rare contraste avec les lignes molles du paysage. Directement sous nos pieds, la citadelle, la mosquée de Méhémet-Ali et sa large coupole et ses uns minarets. Puis, à droite, à gauche, autour de notre montagne, le désert, ici rose et orangé comme en face il est bleu : effets de lumière étranges et magiques ! Comme sur une carte de géographie déroulée à nos pieds, nous voyons que ce qui se nomme l’Egypte est une bande étroite enserrée par le désert, longue oasis découpée en vert sur le sable. A nos pieds aussi et touchant au désert, les vieilles nécropoles, les tombeaux des califes, solitaires mosquées ruinées, grandioses dans leur abandon. Peu à peu les couleurs se transforment, les ombres deviennent plus bleues, la lumière qui va nous quitter plus douce et plus éclatante. Elle a comme un moment de triomphe éblouissant : les minarets sont d’or, les champs nouvellement semés d’émeraude, le ciel verdit. Puis, rapidement, tout se calme, les ombres semblent s’effacer avant la lumière ; une grande teinte pourpre, puis violette, puis bleu indigo, envahit tout, le désert, la ville, l’immense horizon. La citadelle seule se découpe un peu dure sur ce ciel de joyaux. Nous redescendons précipitamment par un sentier à peine frayé, dévalant entre les pierres et les rochers. L’obscurité arrive brusquement, et il ne fait pas bon être ici à la nuit.

Nos ânes nous attendent à mi-chemin de la montagne. Quoique tout le reste semble éteint, les roches blanches, dorées d’un dernier reflet, sont encore d’une richesse de tons exquis contre le ciel vert et assombri. Nous prenons des voitures à la citadelle et rentrons à la nuit déjà complète à travers un dédale de rues étroites. Partout des transparens, des cordons de lanternes vénitiennes, des drapeaux et de la musique : c’est le dimanche des musulmans et jour de noces et de réjouissances.


Noël.

Quel temps merveilleux ! Il faut se répéter que nous sommes en plein hiver pour bien en jouir. L’église anglaise est décorée d’immenses bouquets, croix, guirlandes, de roses, de jasmins, d’héliotropes, de palmes. La chaire flamboie, ornée de trophées de poinsillades écarlates. Ah ! les pauvres amis de France, qui se morfondent sans doute dans la boue, le brouillard ou le givre, que nous voudrions leur envoyer un rayon de notre soleil, un peu de notre lumière ! Nous ne pouvons que penser à eux dans nos prières et dans nos vœux.

La journée se passe douce et sereine sur la terrasse de l’hôtel, à regarder l’amusant spectacle qui charme les yeux à tout moment. Chaque incident est pittoresque, chaque détail un vivant souvenir des contes de Schéhérazade. Sous la terrasse surélevée, des groupés d’âniers accroupis fument nonchalamment leur cigarette ; le gardien arabe du trottoir, en burnous fauve brodé de soutaches d’or et au turban de soie jaune, veille à l’ordre, gravement appuyé sur sa canne.

Des marchands de toutes sortes nous offrent leurs denrées. Ce sont des éventails en plumes rouges pour aviver le feu, des chasse-mouches admirablement confectionnés. Puis des couvertures rayées du Kurdistan dont ils portent une charge sur la tête, des turquoises souvent, quelquefois des antiquités à des prix exorbitans. Voici le montreur d’animaux ; mais nous nous détournons : c’est cruel et rebutant. La pauvre chèvre, les infortunés petits chiens, l’âne savant et les misérables petits singes qui font successivement des tours, sont de vraies victimes, car l’Oriental n’a aucune sensibilité pour les animaux. Est-ce parce qu’il croit qu’ils ne sentent pas la douleur, comme on me l’a assuré ? En tous cas, il maltraite d’une manière infâme tous ceux qu’il ne redoute pas. La seule bête que nous regardons ici sans grande pitié est un gros singe cynocéphale, féroce et muselé, dont le montreur a grand’peur lui-même. De temps en temps, il fait la plaisanterie de lancer l’animal dans la foule de spectateurs arabes, qui, bouche béante, se pressent autour de la ménagerie. Le singe, ravi, se jette sur quelque fellah et d’un bond le renverse. On fuit, on se culbute, les jambes nues détalent, les gamins hurlent de rire ou d’effroi. Puis vient le montreur de bêtes immondes, et le trottoir est couvert de serpens de toutes sortes : l’aspic de Cléopâtre qui soulève en sifflant sa vilaine tête plate, des petites couleuvres grises mouchetées, des vipères cornues, les plus dangereuses de toutes ; puis, mêlés à tout cela, des sauriens, de gros lézards, des caméléons et, pis que tout, des scorpions. L’Arabe joue avec sa vilaine marchandise, rendue inoffensive, je veux bien le croire, mais répugnante. Vite quelques piastres et qu’il s’en aille !

La foule s’écoule peu à peu. Les badauds retournent lentement à leur oisiveté et à leurs cigarettes. Mais voici une rumeur inattendue. Une nouvelle foule se précipite. C’est un voleur, au turban dénoué, qui, les souliers qu’il vient de dérober dans une main, sa robe bleue retroussée dans l’autre, fuit devant des agens de police et d’autres fellahs, qui relèvent, eux aussi, leurs longues robes pour mieux courir. Notre homme les distance au tournant de la petite rue, en face de nous. La foule et les agens s’y engouffrent, puis reviennent tout penauds quelques minutes après, sans ramener de prisonnier.

C’est la journée aux aventures. Un peu plus tard, nouvelle rumeur. Cette fois la police a le beau rôle ; elle amène devant le kadi trois ou quatre femmes dans un état de rage extraordinaire. L’une d’elles, véritable furie, le visage et le sein découverts, les cheveux épars, couverte de bijoux d’or, gesticule, lève les bras au ciel comme une bacchante en délire. Elle fait revivre absolument les plus beaux bas-reliefs antiques. Nous ne savons vraiment pas, dans nos pays de conventions banales, jusqu’où peut arriver l’expression humaine, la fureur surtout, et restant cependant absolument belle. Le mouvement de cette femme qui, en passant devant nous, lançait des imprécations à l’impassible gardien de police, tout en arrachant à grands gestes des lambeaux de sa chemise, est une des plus belles choses que j’aie vues.

La journée finit, radieuse comme elle a commencé, et c’est en voiture ouverte que nous allons au « Christmas dinner, » chez le général comte B…

Lorsque nous rentrons, à minuit, par une tiède température, le ciel est encore brillamment constellé. C’est bien par une nuit comme celle-ci que les bergers, gardant leurs troupeaux, crurent à la bonne nouvelle : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » et que les rois mages suivirent l’étoile qui les guidait vers la pauvre étable de Bethléem.


28 décembre.

Le temps est pour la première fois troublé. Néanmoins, une partie est organisée pour visiter les tombeaux des khalifes, et nous partons bravement, malgré un nuage menaçant. Nous sommes à âne. Une vraie caravane, où, comme toujours, âniers et baudets représentent le côté pittoresque, gâté singulièrement par nos tournures et nos costumes européens. Au milieu du quartier arabe, le plus populeux, dans un dédale de ruelles, le nuage crève, et une averse nous force à attendre, qui sous des auvens, qui dans les petites boutiques, où la bonne grâce égale les grandes manières. Partout un beau sourire, une parole courtoise nous accueille. Quand nous repartons, la terre détrempée des rues est devenue une vase gluante où hommes et bêtes ont peine à avancer. Ceux de nos âniers qui ont des chaussures de maroquins jaune les mettent soigneusement dans une des innombrables poches, dont leurs vêtemens sont garnis. Cependant nous continuons, gaîment à travers ces vieux quartiers aux moucharabiehs encore intacts et aux portails sculptés d’arabesques. Que de nobles échantillons de la race humaine nous rencontrons à chaque pas ! Les types arabes sont extrêmement beaux, et de plus, l’expression joue un si grand rôle que les figures les plus ordinaires ne sont pas laides comme ailleurs. Ces tons bronzés adoucissent la dureté des traits, les dents sont invariablement éblouissantes, et ces yeux admirables, clairs, profonds, sont si intelligens ! Le regard est par momens pathétique, d’une douceur et d’une mélancolie indicibles. L’aisance des mouvemens me frappe toujours ; j’ai rarement vu un geste faux ; je n’en vois jamais de disgracieux. Au dehors de Bab-el-Nasr, la vieille porte fortifiée, nous trouvons le désert, et au bout d’un quart d’heure, nous sommes dans cet étrange et mélancolique quartier des Morts, — la nécropole des khalifes mamelouks du XVe siècle. Je ne sais rien de plus imposant que cette ligne de mosquées grandioses, semées dans le désert, à intervalles inégaux, entremêlées de tombeaux plus petits de la plus pure architecture sarrasine. Mais elles tombent en ruines, abandonnées, s’effondrant sans espoir de remède. Je ne sais laquelle des trois principales sépultures je préfère, ou de l’immensité sévère de la mosquée de Barkok, le contemporain de Tamerlan, ou de la charmante mosquée de Barsebaï, ou de l’exquis monument de Kaït-Bey, qui rappelle en petit la mosquée de Hassan avec les détails les plus délicats. Celle-ci est décidément la plus élégante de toutes. Les arabesques des fenêtres, les arcades en trèfle, le pavé en mosaïque de marbre, ont ce mélange parfait de goût indien, persan et grec qui a composé l’art arabe. La légende raconte que, chaque jeudi, Mahomet apparaît ici quelques instans, et on me montre la trace que laissent ses pieds sur un cube de granit rose. Comme je comprends la fantaisie du Prophète et que je voudrais pouvoir m’y associer ! Le minaret dentelé, d’une hauteur et d’une hardiesse prodigieuses, surplombe un sordide village, mélange de tombeaux, de masures habitées, de palais en ruines et de débris de toutes sortes. L’étrange contraste ! Quelques échoppes, où pendent des fichus bariolés, des fruits, des chameaux qui passent chargés d’oranges, quelques petits ânes pauvrement harnachés, des enfans qui grouillent en robe jaune ou cramoisie chatoient sur ces décombres. Un café borgne est rempli d’Arabes qui fument en nous regardant passer. Cela me tente, et bientôt on nous apporte une douzaine de tasses d’un café brûlant et parfumé, sur le péristyle de la mosquée. Faisant un détour dans le désert, nous rentrons par une autre porte de la ville. Le soleil se couche. Derrière nous, le profil blanc du Mokattam et son contrefort de granit rouge se détachent contre un ciel vert, irisé de rose. La ville, au loin, d’un bleu intense, la citadelle dorée, l’horizon violet, ont toutes les couleurs d’une palette. Je monte en voiture pour jouir à mon aise de cette magnificence. Le reste de la caravane galope autour de nous furieusement ; les ânes, excités, s’emportent malgré leurs cavaliers ; un des donkeyboys a le pied blessé d’une ruade : de là des cris et une confusion qui ne se calment qu’à la ville.


2 janvier.

Voici enfin le jour de notre expédition à Gizeh. La première vue des pyramides, en arrivant au Caire, n’est ni grandiose, ni saisissante. Les formes nous en sont si familières qu’elles ont quelque chose de « déjà vu » et elles sont trop lointaines pour être dans le paysage autre chose qu’un trait caractéristique. Puis, successivement, nous les avons vues à l’horizon, de tous les points, presque de toutes les routes environnant le Caire, et nous sommes inconsciemment habitués à ces triangles, se détachant en bleu sombre ou se fondant dans la brume argentée. Mais aujourd’hui ces fantômes vont devenir des réalités. Nous suivons la chaussée qui longe l’autre rive du Nil, sous une belle allée d’acacias touffus qui se croisent sur nos têtes. Entre nous et le fleuve s’étend une large bande de terre chocolat, à peine quittée par les eaux et que l’on sème chaque jour à mesure qu’elles se retirent. Nous passons le palais de Gizeh, gardé par des sentinelles à cheval et habité par le vice-roi, et tournons dans un petit village en décombres. Comment des créatures humaines peuvent-elles vivre dans de tels bouges ? Nous frayons difficilement notre chemina travers des monceaux de maïs qui sèchent sur la route en l’obstruant et que l’on charge sur des ânes et des chameaux. On crie, on se fâche, on accroche et l’on passe enfin, comme toujours. Alors, la chaussée, libre, reprend, droit vers l’ouest, jusqu’aux pyramides. Des deux côtés, des champs, des plantations se succèdent. Tout est cultivé avec un soin très grand et partout coupé de rigoles de drainage, car, jusqu’au mois de novembre, tout ceci est recouvert par le Nil. Nous voyons les fellahs draguer avec de longs filets, le canal qui longe la route, tirant de chaque rive par des cordes avec les mêmes attitudes, presque les mêmes costumes que dans les peintures anciennes. Devant nous, les pyramides grandissent, dorées au soleil du matin. L’air est d’une limpidité si merveilleuse qu’il semble que le regard puisse traverser tous les objets. Enfin, nous arrivons à une rampe abrupte que les chevaux montent au galop et subitement la masse se dresse devant nous, remplissant l’espace, le ciel, l’horizon. A côté, derrière, plus loin encore, d’autres masses presque semblables ; tout autour, des tombes, des rochers, des monticules creusés. Non, rien n’avait pu me donner d’avance une idée de cette région étrange, aux proportions colossales. L’effort pour comprendre cette immensité est presque douloureux ; s’en figurer l’ancienneté presque impossible. Ce qui me frappe avant tout, c’est le ton d’or fauve de cette masse : comme elle mérite bien le nom gravé il y a soixante siècles dans ses flancs : « Knout la Brillante ! » C’est aussi le peu de destruction apparente dans cette énorme pile. Nous avons beau savoir que le revêtement extérieur, que les assises du bas ont été enlevées pour construire les grands édifices du Caire, rien ne semble l’avoir diminuée. Enfonçant péniblement dans le sol rocailleux et les monceaux de déblais et de pierres, nous en faisons le tour (presque un kilomètre entier). Un peu à l’ouest, au delà, se dresse la seconde pyramide, à peine moins haute et conservant une partie de son revêtement luisant qui la rend inaccessible. Elle me frappe moins ; est-ce parce que je suis tout absorbée par mon admiration pour celle de Chéops ? Est-ce parce que, plus loin, on en aperçoit une troisième moins grande, puis d’autres plus petites, puis d’autres encore ? Tout autour de nous, sur l’îlot de rochers qui fait une esplanade grandiose à celle famille de monumens, sont semées des tombes ouvertes, des excavations funéraires. Rien n’est fatigant comme de traverser ce sable, là où, amassé par le vent, il atteint de grandes épaisseurs. Les bédouins qui se sont attachés à nos pas en nombre, malgré nos réclamations, nous aident avec zèle. Je ne sais comment je serais arrivée, sans leur secours, jusqu’au temple de granit, découvert par Mariette, noyé dans le sable, en avant des grandes pyramides. Ici l’ancienneté, la grosseur extraordinaire des blocs, des murs de granit rose, confondent absolument l’imagination. Pas une moulure, pas un ornement. Des salles carrées, séparées par des assises de cinq à six mètres de long, lisses, aux jointures à peine visibles. Est-ce de l’architecture ? C’est, en tout cas, le dernier mot de la simplicité et de la force que ce monument de vingt siècles plus ancien qu’Abraham et que nous retrouvons dans toute la perfection de sa structure cyclopéenne. Contournant un monticule où nos pas enfoncent, nous arrivons dans un creux, devant une roche étrange qui émerge du sable. Le sphinx ? Est-ce bien là ce sphinx dont, entant, nous avons rêvé, qui résumait en une mystérieuse énigme toute cette légende de l’histoire d’Égypte ? Ce sphinx, que nous gardions comme le dernier mot, comme le couronnement de cette journée de merveilles ? Je crois que l’impression que l’on en reçoit dépend beaucoup du côté par lequel on arrive. Pour moi, le monstre gigantesque n’a été, à première vue, qu’un rocher représentant vaguement une tête humaine. Ma déception est cruelle. Ce n’est qu’en avançant, en gravissant les montagnes de sable que le vent accumule autour du colosse que j’arrive à le voir autrement, à le comprendre, malgré les mutilations de sa face, malgré l’ensablement de son corps. Néanmoins, le grand monstre, accroupi, sentinelle veillant sur les pyramides, son visage moqueur tourné vers le soleil levant, restera pour moi comme le souvenir d’une douloureuse déconvenue. Je ne l’ai pas reconnu, et est-il quelque chose de plus humiliant que de méconnaître à première vue l’objet d’une longue et ardente curiosité, que dis-je, d’une ardente passion ? La chaleur est devenue très forte. Nous sommes reconnaissans de nous trouver à l’ombre dans la petite maison de repos, construite par l’ex-khédive au pied de la grande pyramide et dont l’ignoble tournure de guinguette abandonnée avait excité notre colère, lors de notre arrivée ce matin. Le panier de provisions apporté de Shepheard, et surtout la fraîcheur, nous restaurent. Nous sommes de force à lutter contre les importunités des Arabes qui réclament des bakchichs et qui cherchent à nous vendre des antiquités fausses. Mais la grande ombre, gigantesque horloge qui, depuis soixante siècles, marque l’heure en Rallongeant, nous avertit qu’il se fait tard. Aussi bien, l’immensité de ce que nous avons vu nous a extrêmement fatigués ; nous ne savons plus ni jouir ni comprendre. Au loin, un orage qui s’amasse au-dessus du Caire y fait passer des lueurs magiques. Le ciel est d’encre, la falaise du Mokhattan reluit, blafarde comme de l’argent, et au-delà le désert se fond dans des brumes sans fin.


5 janvier.

J’avais été l’autre matin présentée à la vice-reine, qui m’avait reçue avec beaucoup de bonne grâce, et cette première visite dans un harem m’avait fort amusée. Mais son palais est d’un goût si européen et par conséquent si peu agréable pour nos yeux, que j’en avais rapporté un certain désappointement. Le khédive et tous les princes de la famille n’ont qu’une seule femme, et le ménage du vice-roi est un modèle de bonne entente, d’économie et de sagesse. Les quatre ravissans petits enfans de la vice-reine sont élevés avec sévérité par elle et par des gouvernantes européennes. Aujourd’hui, je vais avec Mme A… -Bey chez une autre princesse : celle dont la vie, le caractère, les habitudes sont restés plus traditionnellement turcs que chez toutes les autres. Quoiqu’elle soit loin de la première jeunesse, la veuve de Saïd-Pacha, l’avant-dernier khédive, est une des femmes les plus imposantes que j’aie rencontrées. Très grande, la démarche royale, lies yeux doux et profonds, le tour du visage fort et plein, elle a dû être dans sa jeunesse d’une rare beauté. Elle est née Circassienne, et n’a jamais parlé que le turc et l’arabe. Malgré la difficulté d’une interprétation dont mon aimable guide se tire pourtant à merveille, je trouve un grand intérêt à causer avec elle, tant elle est intelligente et bienveillante. Il est si difficile de franchir « le mur de la vie privée » sans indiscrétion que je n’ose écrire les mille détails amusans et curieux que je remarque. La princesse habite à Choubra un palais isolé, entouré de beaux jardins. A la porte d’une double cour rigoureusement fermée, un eunuque nous reçoit et nous introduit dans le jardin, où des esclaves viennent au-devant de nous. Leur costume malheureusement n’a presque rien d’oriental. Ce sont des paletots lâches à la taille, en étoffes de toute sorte, de longues jupes à traîne d’une couleur différente et de hautes coiffures ébouriffées assez seyantes et ornées de gazes et de rubans. Elles nous font entrer dans un hall, aux canapés dorés, aux luxueux miroirs, meublé « à la franque. » D’autres esclaves nous font traverser de vastes salons, et nous annoncent à la princesse, qui vient à nous. Ma compagne se précipite pour baiser le bas de sa robe. Affectueusement, la princesse la relève, l’embrasse et me tend la main. Elle nous fait asseoir à côté d’elle, et pendant les premiers mots de la conversation en turc, j’ai le temps d’observer l’ancienne vice-reine. Les cheveux coupés à ras du cou, d’un noir à reflets bruns, auquel le henné ne doit pas être étranger, la tête entourée d’un fichu de mousseline rouge foncé, noué en turban et orné de broches de diamans, une longue robe de velours cramoisi, une veste pareille brodée d’or, de beaux bijoux, des mains d’une forme superbe, tout en elle a un grand caractère. Une esclave nous offre du café dans de petites tasses de filigrane d’or, enrichi de diamans et de rubis. Une autre nous apporte des chibouks aux longs tuyaux d’ambre, incrustés de pierreries et d’émaux. Pendant que nous causons, les esclaves, debout au fond du salon, veillent sur les moindres gestes de leur maîtresse et lui apportent des cigarettes qu’elle fume sans interruption. Les salons sont élevés, meublés « à la franque » avec des canapés et de lourds fauteuils dorés ; beaucoup de glaces, des tapis en horrible moquette, des meubles en faux laque où brillent des articles de Paris. Çà et là quelque petite merveille orientale ou un rarissime vase de Chine, égarés dans ce goût étrangement faux, et sur lesquels mes yeux s’arrêtent soulagés. Malgré les lenteurs de la traduction, la conversation de la vieille princesse est très intéressante. Elle lit beaucoup et est au courant de tout. Ses jugemens sur la politique actuelle sont très absolus. Je crois que les ingérences européennes lui sont insupportables. Les habitudes modernes lui déplaisent. Jamais, me raconte-t-elle, elle ne s’est assise, elle la femme légitime, devant son mari. Elle ne sort que pour faire de rares visites à ses nièces et n’a jamais été ni au théâtre, ni aux bazars, ni à Choubra. Lorsqu’il fait trop chaud, elle change de palais, car elle en a plusieurs. Au temps de la grande invasion du choléra, elle a soigné elle-même avec un courage héroïque les nombreuses malades atteintes chez elle, et lorsque chacun fuyait du Caire effrayé, elle est restée presque seule fidèle au devoir. Nous nous levons pour prendre congé. « Non pas, nous dit-elle, je vous garde à déjeuner avec moi, et vous allez avoir un véritable repas turc. » Nous reprenons des cigarettes, et la causerie recommence jusqu’à ce que successivement apparaissent des esclaves magnifiquement parées. Je vois reluire dans les embrasures des portes des robes roses, lilas, vert tendre, — jamais dans les harems je n’ai vu une porte fermée, — et une belle négresse vêtue de satin rouge à longue traîne vient avertir la princesse que le repas est servi. Nous la suivons à travers plusieurs salons. Des esclaves viennent à nous, tenant des bassins et des aiguières d’or, et nous versent sur les mains de l’eau de senteur ; d’autres nous tendent des serviettes brodées d’or et de soie. Dans la salle à manger nous attend une véritable surprise. La princesse a voulu me donner une fête complète. Au bout de la galerie, quatre musiciennes sont assises ; derrière elles, trois chanteuses debout. C’est un bruit assourdissant. Les quatre artistes, en satin lilas, brun, soie rose et satin bleu, aux coiffures très hautes, très ornées, jouent du violon, de la mandoline, de la cithare et du tambourin. Nous prenons nos places et la princesse me fait asseoir à sa droite ; à côté de moi se trouve, sortant je ne sais d’où, une vieille momie effrayante de laideur et de vétusté, un turban sur la tête et enveloppée d’un manteau fourré. Auprès d’elle, une enfant de sept ans, une des filles adoptives de la princesse, ravissante brunette aux yeux noirs perçans, aux cheveux coupés ras comme un garçon, sans aucun air de jeunesse dans son grave petit visage ; elle est habillée très luxueusement, un peu à l’européenne, en satin crème, mais avec des bottines à élastiques ! Une autre fille adoptive de la princesse, d’une vingtaine d’années, fort grasse, à la douce et gracieuse expression, habillée de satin rose vif, et puis Mme A… -Bey complètent le nombre des convives. Nous sommes assises autour d’un immense plateau d’argent posé sur un pied. Aussitôt une nuée d’esclaves brillamment parées nous entoure ; on nous met à chacune une belle serviette brodée d’or sur les genoux, on pousse nos chaises, on arrange nos robes et on chasse des mouches absentes au-dessus de nos têtes. Devant chacune de nous, une assiette de Chine, un verre et un gros pain plat dont la mie est enlevée. Seules, Mme A… -Bey et moi avons un couteau et une fourchette. Sur la table d’argent sont disposés des plats, des écuelles d’argent contenant des hors-d’œuvre bizarres, des raves, des fleurs. Une grande fille noire, au beau visage, vêtue de satin rouge brodé d’or, apporte une soupière d’argent qu’elle pose au milieu de la table et, armée d’une longue cuiller, nous sert à chacune une portion de fort bonne purée contenant de menus morceaux de viande. Après la soupière, la même esclave, qui est évidemment le maître-d’hôtel, apporte un immense plat de pilau, délicieux mélange de riz, de mouton, de poulet haché, de haricots, de pistaches. La princesse et les autres convives mangent avec leurs doigts, mais le plus proprement du monde, se servant de la croûte molle du pain arabe en guise de cuiller. Quelquefois la princesse prend la cuiller des mains de l’esclave, retourne le plat, y trouve un morceau à son gré, le prend délicatement entre ses doigts et le mange. Après le pilau vient un bol d’argent rempli de crème cuite exquise, parfumée d’essences et très sucrée. Puis apparaît un plat de boules vertes ; roulées dans des feuilles de vigne frites. Il faut encore s’exécuter. Après, les feuilles de vigne, un vase rempli de riz sucré cuit d’une autre façon, et recouvert de crème caillée très acide. Puis c’est un plat de petits carrés bruns frits. Notre hôtesse en prend elle-même deux, de ses doigts chargés de bagues, et me les passe. « C’est mon mets favori, » me dit-elle. Maintenant viennent dans une corbeille d’argent de longs gâteaux dorés, très gras, légers comme un souffle ; ensuite une casserole de vermeil à longues anses. Je refuse absolument : il n’y a plus de politesse qui tienne. « Je veux que vous en preniez ; c’est un de nos plats nationaux et qui se nomme le plat de l’arche de Noé, parce que Noé le fit faire le premier avec les restes de dessert qui se trouvaient dans l’arche, » insiste ma trop aimable voisine. On ne peut mourir qu’une fois, et grâce à ce raisonnement énergique j’avale une bouillie grise, très sucrée, très claire où nagent des pistaches, des amandes, des raisins secs. L’esclave apporte encore des aubergines farcies dont, avec ses doigts, la princesse choisit, pour moi les deux plus grosses. Je mange toujours, mais le devoir devient tout à fait cruel ; enfin, prenant mon courage, je refuse de la viande, puis des lentilles séparées encore par un nouveau plat sucré.

La musique cependant ne cessait pas ; quand les chanteuses criaient par trop fort et que les instrumens semblaient s’emporter, la princesse faisait un chut impératif ; alors le violon jouait seul quelques instans le même air plaintif, étrange, au rythme très monotone, quoique la mesure insaisissable en varie à chaque moment. Il paraît que ce sont des musiciennes fort renommées que celles-ci. Ce bizarre, amusant, mais indigeste repas touche à sa fin. On nous apporte à chacune un bol d’argent de forme charmante sur une soucoupe pareille et rempli d’une excellente compote d’abricots que nous mangeons avec de superbes cuillers de vermeil. Le dessert enfin : des bananes, des mandarines. La princesse fume sa cigarette en guise de dessert et se fait apporter une pelisse de velours fourré, car il n’y a ici de cheminée nulle part. « J’ai voulu faire la coquette et me montrer dans une belle robe à la dame étrangère ; elle me pardonnera de me couvrir, parce que la vieillesse a froid. » Je l’assure que j’ai apprécié sa coquetterie qui m’a permis d’admirer sa belle taille et que j’ai trouvé le repas excellent. « C’est parce que j’ai eu le bonheur de vous plaire que mon déjeuner vous a plu, » me répond-elle gracieusement ; puis prenant la serviette brodée de paillettes d’or fin qui restait sur mes genoux : « Gardez-la en souvenir de moi, » me dit-elle. Nous nous levons de table. La musique cesse enfin ; deus esclaves s’approchent et, nous soutenant sous les bras, nous mènent dans la pièce à côté, où nous retrouvons un autre essaim d’esclaves très parées, quelques-unes fort jolies, avec les aiguières et les serviettes dont je comprends maintenant l’usage après un repas turc. Nous restons encore une henné à causer avec la princesse dans un autre splendide salon, mais aux splendeurs françaises un peu démodées, entremêlées de quelques ravissans meubles orientaux. Sur les murs tendus de damas jaune pendent des portraite de toutes sortes : l’ex-khédive, le shah de Perse, à l’huile, très inférieurs à la plus commune enseigne de boutique, trois ou quatre lithographies coloriées, une surtout de la famille impériale française comme on en achetait pour quelques sous dans nos foires de village. L’effet en est très inattendu au milieu de ce luxe extrême. Un merle en cage, à qui la princesse a appris à tousser comme un vieillard et qui siffle des airs comiques dont il ne sait que les trois premières mesures, est accroché dans la baie d’une fenêtre pour distraire l’ennui de cette pauvre vieille femme. Elle nous conte en fumant que, plus jeune, elle peignait pour s’amuser ; elle sait travailler, broder, mais elle est souffrante, l’âge est venu et elle n’a plus d’entrain pour rien, dit-elle. Nous prenons congé de cette aimable femme, qui nous prie de revenir ; nous retrouvons dans le hall nos manteaux rangés dans des housses de satin brodé à l’orientale ; les esclaves nous les passent, nous attachent nos voiles, nous présentent de jolis miroirs aux cadres brodés. Je m’amuse de ce singulier mélange de types et de cet amalgame de costumes disparates, où la soie, le velours, le satin mêlé à l’alpaga, le tulle, les savates, les bijoux et les bas de coton se confondent. Des yeux incomparables, des peaux de toutes nuances, des démarches indolentes, traînantes, douces, sans bruit, sans talons, souples, un peu débraillées, c’est assez pour être laid, pas assez pour être curieux. Mais en somme cette matinée a été charmante, et j’en garde le plus intéressant souvenir.

10 février.

Le temps est froid et gris, le vent du nord glacé. Quel contraste avec le climat que nous avions laissé dans la Haute-Egypte ! Je grelotte dans mon petit salon sans feu. On n’a point vu depuis des années un hiver si dur. Aussi est-il tout à fait pénible de sortir ce matin en voiture découverte. Mais c’est le jour du retour du tapis de la Mecque, fête que nous n’avons garde de manquer. Rien n’est plus éprouvant pour le caractère et les nerfs que d’aller attendre une procession dont l’heure est incertaine. Impossible en Orient d’avoir un renseignement précis. Le kawass du consulat belge, que son maître veut bien nous prêter comme escorte, vient à huit heures et demie nous chercher. Son grand sabre et sa qualité nous assurent une protection absolue. Le dromadaire sacré doit quitter son camp au dehors de la ville, au lever du soleil. Je ne sais à quelle heure l’astre s’est levé pour lui, mais il est onze heures, et nous n’avons pas encore entendu le premier coup de canon annonçant l’arrivée du cortège. Nous sommes depuis deux heures à attendre en voiture au pied de la citadelle. Une désagréable affaire qui a failli nous arriver me met de fort méchante humeur. Nous avons droit, de par notre kawass, qui représente l’autorité indiscutable du consul, à être placés au premier rang de la file de voitures, et pendant une heure notre privilège est respecté. Mais un massif landau contenant le harem d’un puissant pacha se range devant nous et nous intercepte la vue. Notre cocher réclame, notre kawass se fâche et veut repousser l’attelage indiscret. L’eunuque de ces dames s’emporte, en appelle d’autres. Mes deux compagnons descendent de voiture et se mêlent à la dispute ; on en vient presque aux coups et j’ai une terreur mortelle, car ces « grands vilains noirs, » comme les appelle l’abbé Galland, sont d’une férocité grossière et sont assurés de l’impunité par la terreur qu’ils inspirent. Ils peuvent nous faire un jour de fanatisme comme celui-ci une mauvaise affaire, d’autant plus que la police se tient toujours à l’écart de leur toute-puissance.

La colère de l’eunuque était hideuse à voir, son noir visage devenait livide de rage. Enfin le canon tonne. La voiture gênante a un peu reculé ; nous sommes tout au spectacle qui va se produire. La foule multicolore ondule, s’ouvre et laisse passer de la troupe de ligne. Les Égyptiens ont assez mauvaise tournure en uniforme. Mais voici un régiment qui a bon air, ou plutôt l’air belliqueux, car ils ne sont rien moins que bons, ces soldats noirs du Soudan, pour la plupart féroces et indisciplinés. De hautes bannières scintillent au-dessus des flots de poussière qu’ils ont soulevés. Verts, brodées de jaune, de blanc et d’or, variées selon les corps de métiers à qui elles appartiennent, elles sont portées au centre de groupes pittoresques. Des pèlerins à âne ou à cheval, ayant, eux aussi, des étendards brodés, alternent avec les marchands de la ville et attirent l’admiration passionnée de la foule. Partis simples fellahs, ils reviennent hadji, c’est-à-dire avec un caractère presque sacré. La procession continue toujours vers le pavillon, à cent mètres de nous, où le vice-roi et ses principaux ministres et officiers la saluent au passage. Maintenant, ce sont des derviches portant d’autres bannières richement ornées de croissans et de devises ; leur nombre est considérable et nous reconnaissons parmi eux les hurleurs qui nous avaient tant impressionnés. Au milieu, des cheiks splendidement vêtus, en manteau de pourpre ou de neige, aux robes tissées d’or, aux turbans bariolés, passent, montés sur des chevaux richement sellés. Un long intervalle se produit dans le cortège. Puis les hurlemens de la foule nous avertissent que le gemel, le dromadaire sacré, chargé du mahmal qui contient le tapis, est en vue. Le gemel est d’une taille énorme et porte haut le splendide dais de velours brodé d’arabesques d’or. Il est suivi par deux autres dromadaires qui doivent le soulager dans cette longue promenade. Derrière eux, un autre chameau est monté par le fameux cheikh-el-gemel, le saint derviche qui est censé faire chaque année le pèlerinage de la Mecque. Ce santon offre l’aspect le plus immonde. Enorme Silène nu jusqu’à ses caleçons blancs, ruisselant de sueur, la face rouge, ivre de hachich, roulant la tête, les yeux hagards, la longue barbe grise flottant au vent. Les dévots se jettent sur lui, pour le toucher, lui, sa selle, son chameau, la trace de ses pas. Vient encore une longue suite pittoresque de pèlerins, qui à cheval, qui à baudet, qui à chameau, l’œil superbe, impassibles sous leur turban vert de hadji.

Tout est fini. Nous rentrons glacés et las. Il paraît que le khédive a reçu un accueil très froid, tandis qu’à côté de lui Arabi-Bey a eu une véritable ovation. Le vice-roi en est, dit-on, très frappé et très attristé.


25 février.

Terrible ouragan tout le jour. Un khamsin froid souffle avec une violence effrayante : impossible de sortir. Les palmiers, courbés à terre de toute leur gracieuse hauteur et penchés d’un seul côté, deviennent laids et maladroits. Faits pour le repos, ils perdent avec lèvent tout leur charme. Comment tous les minarets vacillans, tous les édifices délabrés et qui ne se soutiennent « que par l’attraction du soleil » résisteront-ils à des tourbillons pareils ? Le ciel est soir, l’atmosphère grise de poussière. Tout est sombre au dedans et au dehors.


28 février.

La tourmente n’a fait aucun dommage au Caire, quoiqu’elle ait arrêté des trains de chemins de fer et causé des déraillemens. Le ciel est redevenu pur et nous allons à Héliopolis et à la ferme des Autruches. Sortant par l’Abassiéh, une longue route plantée de sycomores et d’oliviers nous conduit à travers un pays admirablement fertile et cultivé, à l’obélisque d’Héliopolis. Il est tout ce qui reste de la ville du soleil, où Moïse étudiait sous les grands prêtres, où Platon venait chercher la science. solitaire au milieu des champs de blé, n’étant remarquable ni comme hauteur, ni comme élégance, il a pourtant ce charme presque solennel d’un objet resté seul debout lorsque tout vestige des temples voisins a disparu. Il date de treize siècles avant Joseph, il a pu voir Abraham et Jacob, et il a eu d’l’unique fortune de n’être point brisé ou enlevé par les Romains, les Perses, les Califes ou les Américains de nos jours. Une bande criarde d’enfans déguenillés nous escorte pendant que nous allons chercher à deviner les cartouches effacés de son fondateur. « Ousortèsen, le roi ami du soleil, l’épervier d’or, le dieu gracieux, a érigé cet obélisque pour qu’il lui soit accordé de vivre toujours. » Quelle charmante manière de formuler un vœu et comme je le comprends dans ce beau pays de lumière !

Traversant le village de Matarieh, nous rentrons dans la vie moderne ; nous sommes à la ferme où l’un élève les autruches. L’établissement, fondé depuis trois ans à peine, est en train de devenir fort prospère. Le directeur nous montre ses élèves. Les hautes bêtes maladroites passent curieusement leurs petites têtes sottes par-dessus les clôtures de leurs parcs. Il y en a de tous âges : de très grandes qui ont trois ans et commencent à fournir de belles plumes ; d’autres, dans les couveuses artificielles, où l’on place les deux tiers des œufs pondus, car « le ménage » n’en couve jamais qu’un tiers, n’ont que six semaines et ressemblent à des dindons. Les mâles des autruches, nous conte le directeur, sont les plus galans des maris et les pères les plus dévoués : ils prennent la partie ardue de la longue tâche, couvent la nuit pour laisser reposer les femelles, et les envoient manger avant eux, pendant qu’ils tiennent chaud à la couvée. L’établissement est créé en plein désert, sur la lisière de la verdure, et la vue de la terrasse du toit est admirable. Notre cocher se lance à grandes guides à travers le désert et, après une demi-heure : d’un galop que les chevaux ont dû trouver un peu dur, la voiture s’arrête devant une magnifique plantation d’orangers et de palmiers entouré de murs. C’est le plus beau verger des environs du Caire. Les citronniers, les orangers, les grenadiers, les abricotiers misch-misch, les amandiers. sont fleuris ou en bourgeons. C’est vraiment une charmante propriété à posséder, toute en fleurs et en fruits. Nous ne voulons pas rentrer sans avoir vu le jardin de l’arbre de la Vierge. Celui-ci est tout autre très vieux et infiniment pittoresque. Le vénérable sycomore qui, dit-on, abrita la sainte famille lors de la fuite en Égypte, a traversé beaucoup de siècles, si ce n’est tout à fait assez pour justifier la légende. Tout autour, des plantes rustiques, des haies de rosiers échevelés, et puis une sakkieh avec des bœufs au repos, quelques Arabes qui fument couchés sous les haies de nopals, donnent un grand caractère à ce lieu paisible. J’ai toujours trouvé qu’un vieux jardin était une des plus jolies choses du monde, et ce coin de verdure est singulièrement attachante. La soirée est tiède, superbe : pas un nuage, mais toutes les teintes de rose, d’or et de vert, se fondant dans un universel rayonnement. Sur la levée qui suit la route, je revois ce charmant tableau, si fréquent qu’il pourrait être absolument typique de l’Égypte ancienne et moderne : un buffle aux lentes allures, monté par des enfans, se détache sur le ciel. L’un des gamins est assise et ses petites jambes noires et luisantes se confondent avec le pelage de l’animal. L’autre, debout sur la croupe, brandissant, une houssine, retient, de l’autre main sa chemise en haillons. Dans ce doux pays, les animaux, sont si doux que celui-ci, la terreur de la campagne de Rome, se laisse guider par la baguette d’un enfant.


1er mars.

Nous partons, en nombre pour Saqqarah. Le vice-roi a bien voulu prêter, un de ses bateaux à vapeur de plaisance à l’aimable consul de Belgique qui nous accompagne. Nous avons tous apporté notre part du déjeuner et du dîner : un orchestre joue sur une extrémité du pont, orné de tapis, de divans et de fleurs, et la journée s’annonce fort belle. A Bedrechein, une trentaine d’ânes choisis, venus du Caire par le train, nous attendent, et, par un soleil de feu, nous traversons une plaine poudreuse et les grandes plantations ou palmiers de Memphis. Les enfans déguenillés courent après nous en criant : « Bakchich ! » les chiens fuient comme des chacals, la queue entre les jambes. De jolis sentiers fleuris, quelques flaques d’eau où se roulent des buffles indolens, des monticules de poussière et de débris perçant les champs cultivés, enfin le hameau de Mitrahein, voilà ce qui reste de Memphis, dont nous foulons depuis une heure le sol abandonné. Je me trompe : au fond d’un tranquille petit lac bleu, le visage à demi enfoncé dans la vase, gît un colosse renversé. C’est celui de Ramsès II, le grand Sésostris. Chaque automne, les eaux du Nil le recouvrent ; chaque printemps, l’herbe croît autour de sa belle tête sereine, que nous pouvons distinguer malgré son effondrement. De ci, de là, quelques sphinx délabrés, quelques fragmens de torses sont épars sous les arbres, mêlés aux chèvres qui paissent avidement la belle verdure touffue. La disparition de la plus ancienne cité du monde est complète. La route devient aride et, gravissant une rampe sablonneuse qui domine la plaine, elle nous mène devant un panorama d’une sévérité inoubliable. La ligne des pyramides se déploie tout entière sur la lisière du désert, depuis celles de Gizeh, à notre extrême droite, jusqu’à celles de Dachour, à notre gauche. Devant nous, Saqqarah ; un peu au-delà, celles d’Abousir. Aucune monotonie cependant, car chacune a son caractère absolument individuel dans cette chaîne non interrompue des plus grandes sépultures du monde. A nos pieds, devant, derrière, d’innombrables excavations, puits de momies, tombes ouvertes et à moitié recomblées. La pyramide de Saqqarah est à gradins et, de près, donne plutôt l’impression d’une masse informe de décombres. Nous passons sous sa grande ombre et arrivons par une cuisante chaleur à la maison arabe de Mariette, d’où il surveillait les travaux pendant les deux années que durèrent les fouilles du Sérapéum. La fraîcheur en est vraiment bienvenue. La plupart de nos compagnons, peu soucieux des souvenirs de l’antiquité, se déclarent satisfaits et ne veulent plus avancer. Nous les laissons dans leur félicité indolente et poursuivons, par une route creusée dans le sable mouvant et qui se comble tous les jours davantage, la revue des merveilles du désert. C’est la fameuse avenue des Sphinx, mise au jour par Mariette, et qui mène aux vastes souterrains du Sérapéum, creusés dans le roc pour recevoir les tombes des bœufs Apis. Quelques têtes de sphinx percent encore cette masse fluide, plus invincible que l’eau elle-même, et éternellement envahissante.

Le prévoyant organisateur de notre pique-nique a envoyé d’avance des centaines de bougies, et l’illumination de la région souterraine est fantastique. D’abord nos yeux ont de la peine à se faire à l’obscurité intense, piquée tous les vingt pas de points lumineux. Il nous faut quelque temps pour nous apercevoir que nous sommes dans un vaste corridor où, de chaque côté, sont creusées, à six ou huit pieds plus bas que nous, de grandes chambres voûtées, contenant chacune un sarcophage énorme en granit poli. Tout est ombre, profondeurs vagues et insondables ; c’est la plus solennelle des fantasmagories, les longues files de bougies fixées sur des trépieds nous laissent deviner d’interminables galeries. De temps en temps, un peu de magnésium brûlé par les guides éclaire les ténèbres d’un jour blafard et violent ; l’ombre au-delà n’en paraît alors que plus épaisse. L’oppression physique et morale devient si intense que nous quittons avec soulagement la sombre région et, traversant au soleil flamboyant un autre espace sablonneux, nous arrivons à la maison de Ti, le grand prêtre, gendre d’un pharaon, et dont la femme était « une palme ou délice d’amour pour son époux. » Les trois chambres de ce charmant petit édifice mortuaire sont ornées de merveilleux bas-reliefs représentant la vie passée, les plaisirs, les propriétés de cet aimable et riche seigneur. Nous avons vu les statues de Ti et de sa femme à Boulaq, et il est intéressant d’en rapprocher leur vie, sculptée ici. Ti était non-seulement « familier du roi, chef des écritures royales, » mais, comme les hommes politiques de temps plus modernes, il était chasseur et pêcheur, agriculteur opulent et amateur d’animaux et de plantes rares. Seulement, il y a cinquante siècles, les grands personnages s’occupaient non-seulement de leurs plaisirs du moment, mais aussi de leurs devoirs religieux et de leur préparation à une vie future. Une chambre entière représente les objets destinés au culte des morts. « Que celui qui est à la porte divine me favorise l’entrée dans la contrée bonne et grande ! » tel est le vœu que Ti a inscrit sur le tombeau qu’il s’était préparé.

Nous retrouvons avec délices de l’ombre, de fraîches boissons et des bancs dans la petite maison de Mariette, et notre retour au bateau s’effectue en deux heures par le même chemin. Nous dînons sur le pont, tout éclairé de lanternes vénitiennes, voyant passer les silhouettes obscures des grandes dahabiehs chargées de fourrages, glissant mystérieusement à côté de nous. À neuf heures, la lune se lève, un peu voilée malheureusement ; mais lorsqu’elle se dégage par momens, le reflet des palmiers dans l’eau est un des plus ravissans spectacles que l’on puisse voir. Nous ne sommes de retour qu’à minuit de cette longue excursion.

3 mars.

Journée très intéressante passée aux mosquées, à celle d’El-Hazar d’abord, que l’on nous avait dépeinte comme assez dangereuse pour les profanes, — cette année surtout. El-Hazar est l’université musulmane de l’Orient tout entier, le nid où se recrute le plus ardent fanatisme et d’où il se répand jusqu’aux extrémités du monde mahométan. C’est ici que, des Indes, de Perse, de Ceylan, des îles de l’extrême Orient, du Maroc, les étudians viennent apprendre, prier, écouter, et ici qu’enseignent les plus fameux maîtres de l’islam. Introduits par une permission spéciale et conduits par un effendi, inspecteur des écoles, nous y pénétrons par une haute porte dorée, sculptée d’arabesques et surmontée de deux beaux minarets. Quand notre permission a été visée, revue, discutée, on nous attache des chaussons. Nous passons le seuil et nous trouvons dans une première cour étroite, où des deux côtés, sur des nattes, des barbiers accroupis rasent le visage et la tête à nombre d’étudians, puis dans une seconde, celle-ci immense. Quel fourmillement, quelle rumeur autour de nous ! Le sol entier est couvert de groupes, enfans, hommes, vieillards, assis en cercle ou seuls, ou couchés, lisant, priant, apprenant, écrivant, le tout à haute voix, car en Orient, on a la singulière habitude de lire haut ce que l’on écrit. Presque tous restent indifférens à notre passage, et je saisis peu de regards mécontens. Nous nous frayons difficilement un chemin entre ces groupes serrés à qui il serait imprudent de déplaire. Nombre de cercles sont formés autour de professeurs qui, le Coran à la main, enseignent, commentent ou dictent. Presque tous ont un étrange balancement rythmé de la tête et du haut du corps. Pour nous, qui, debout, dominons la multitude, cette ondulation générale de plusieurs milliers de têtes, de turbans blancs surtout, est bizarre et étourdissante. La clameur nous assourdit. Comment peuvent-ils entendre le maître ou comprendre leur propre leçon avec le bruit que font leurs voisins ? La cour est entourée de trois côtés par une galerie où donnent des chambres d’élèves et de professeurs. La quatrième, en face de nous, est la galerie du sanctuaire, plus vaste encore que la cour et formée de neuf travées soutenues par une forêt de piliers. Au fond, devant la niche sainte, l’iman, vêtu de rouge, est en train de faire sa prière. Partout, à terre, comme dans la cour, d’innombrables étudians, des professeurs, les uns très entourés, d’autres avec un auditoire plus restreint.

Il faut prendre garde de ne pas trébucher sur la main ou l’écri-toire de ces êtres serrés à nos pieds. Nos pantoufles flottantes compliquent encore cette navigation périlleuse. Quelquefois nous heurtons un paquet roulé, où deux jambes de bronze dépassent : c’est un étudiant pris de sommeil et rêvant à sa patrie, au Gange, à Sumatra ou au Sénégal. Nous rentrons dans la cour brûlante, sans un filet d’ombre, mais sans un mètre carré de vide entre les disciples pressés. Je vois leurs fronts ruisselans de sueur penchés sur la feuille de papier qu’ils tiennent dans leur main gauche et sur laquelle, insensibles à la lumière aveuglante, ils tracent une leçon qu’ils épèlent tout haut. Plus loin, un groupe d’une centaine d’hommes, aux costumes voyans, prient à haute voix, se prosternant avec une intense ferveur. Il y a en ce moment plus de vingt-cinq mille étudians dépendant de l’université, mais environ dix mille seulement y logent. Ils mangent, boivent, dorment ici, couchant par terre pour la plupart, les plus pauvres recevant des rations de pain et quelque monnaie toutes les semaines. Nous avons eu la rare chance de n’exciter aucune manifestation déplaisante et je suis charmée d’être si pacifiquement sortie de cette visite redoutée.

Nous avons beaucoup été à l’Opéra ces dernières semaines. Nos amis ont tous des loges. La troupe est bonne, la salle jolie, les décors et les costumes d’une beauté qui dépasse tout ce qu’on a vu. Ismaïl-Pacha avait fait pour l’Opéra, qu’il adorait, des dépenses folles. Aux premières, six grandes loges sont réservées aux harems des princesses ; un grand store en tôle blanche à jour, ressemblant à un tulle à grands ramages, les rend tout à fait invisibles, mais ne les empêche pas de reconnaître les gens dans la salle. Plusieurs fois, dans l’hiver, on donne ici des bals masqués au profit d’œuvres de bienfaisance.

Celui de la semaine dernière a été marqué par un incident sérieux. Une des princesses de la famille khédiviale, dont le mari est exilé en Italie avec l’ex-vice-roi, « s’ennuyant au logis, » fut assez folle pour entreprendre d’aller à ce bal vêtue en petit duc. Ce qui serait déplacé pour une Européenne devient d’une gravité sans bornes pour une musulmane. Quadrilles, intrigues et ensuite souper au restaurant avec, dit-on, quelques chanteurs de la troupe, complétèrent l’imprudence. Le vice-roi a appris cette incartade, et notre héroïne est aux arrêts forcés pour six mois, dans son palais, avec défense d’y voir qui que ce soit. Hier soir nous assistions dans la loge du consul d’Angleterre à une pièce burlesque d’Offenbach, et je m’amusais surtout à regarder les spectateurs. Le public arabe, levantin, grec, turc du parterre ne comprend rien à la pièce, la prend au sérieux et siffle. Je vois surtout deux vieux Arabes sévères, bronzés, fronçant le sourcil, plissant la bouche avec dégoût. Enfin la farce devient si patente qu’ils comprennent subitement, et les éclats de rire sont universels. Comme de vrais enfans, ils sont ravis. Seules, les attitudes des Bédouins restent toujours impassibles.


13 mars.

Je suis retournée aujourd’hui chez la princesse Mansour, la demi-sœur du vice-roi, fille aînée et préférée de l’ex-khédive. Elle est intelligente, elle a tant de goût et tant de charme, sa maison est si belle que j’ai un vrai plaisir à y aller. Son harem est de beaucoup le plus élégant de ceux du Caire et la recherche de son luxe dépasse tout ce que l’Européenne la plus raffinée peut rêver. J’ai ouï dire que les dépenses de la princesse ont également dépassé les limites de ce que nos imaginations bornées pourraient concevoir, et je ne m’en étonne pas en voyant la grosseur de ses diamans, les beaux bijoux de ses esclaves, leurs toilettes exquises et le charmant luxe de ses appartenons. Elle-même se met à ravir. Je l’ai vue l’autre matin faisant une visite à la vice-reine et j’aurais aimé la peindre, en robe de satin blanc, couverte de riches dentelles, ainsi que la veste un peu lâche comme la portent les femmes d’Orient sans corset. Un frou-frou de dentelle, des plus parisiens, entremêlé de fils d’énormes perles, avec une longue broche de diamans, lui encadrait le cou, et sur ses beaux cheveux naturellement roux une gaze blanche et de la dentelle enroulée étaient retenues par un croissant de perles. Assise sur un divan, sa longue traîne s’enroulant autour de petits pieds chaussés de satin blanc brodés de perles, Tewfika-Hanum était une vraie princesse des Mille et une Nuits.

Elle m’a montré aujourd’hui sa chambre à coucher, son lit d’argent massif acheté à l’exposition de Paris. Elle est adroite comme une fée, active comme une Française. Elle surveille elle-même son immense maison, ce qui est fort rare chez les Orientales, et elle passe son temps à orner, à embellir ses salons. Les draperies anciennes d’or et de broderies sont attachées et relevées par elle sur le mur. Elle cloue, brode, tapisse, noue, chiffonne comme la plus adroite Parisienne, et en vraie grande dame elle en est toute fière ; aussi les pièces sont-elles ravissantes. Tout ce que le luxe, le goût oriental et européen peuvent réunir y est accumulé par elle. De grands palmiers dans les coins, des meubles curieux, des portières, des étoffes splendides, mille charmans bibelots épars, de beaux chiens, une vue incomparable sur la ville et le Mokattam embellissent cette maison, qui semblerait cependant une prison aux femmes d’Europe. La princesse, qui adorait son père, n’est jamais retournée au théâtre ou à la promenade de Choubra, depuis son exil. Elle s’occupe beaucoup de ses enfans et ne sort que pour visiter les princesses de sa famille.


25 mars.

Nous avons ce matin passé la matinée dans la jolie île de Raouda qui divise le Nil en face du Vieux-Caire. L’aimable duc d’A., qui, depuis longtemps, a acheté une partie de l’île, y vit dans une petite maison soignée, entourée d’un beau jardin et remarquable par le plus bel arbre des banians qui soit en Égypte. C’est le grand arbre indien, dont les longues branches retombent en arcades, prennent racine, devenant elles-mêmes des arbustes et faisant autour du gros tronc de vastes galeries. Le duc, dernier représentant d’une de nos plus anciennes familles, est le type accompli du vieux gentilhomme français. Il passe ici les hivers, occupé à des travaux considérables d’agriculture et jouissant de ce beau climat nécessaire à sa santé. Il nous mène, malgré le soleil qui devient tropical, à l’extrémité de l’île, admirer la vue ravissante du fleuve, de la ville. C’est ici, dit la tradition, que fut déposé par sa mère le berceau de Moïse et que la princesse fille du pharaon le trouva parmi les roseaux.

Devant ce beau site, il me revient en mémoire une page que je relisais ce matin dans les Mille et une Nuits.

« Qui n’a pas vu l’Égypte n’a pas vu ce qu’il y a de plus singulier au monde, s’écrie le marchand persan. La terre y est toute d’or, c’est-à-dire si fertile qu’elle enrichit ses habitans. Si vous me parlez du Nil, y a-t-il un fleuve plus admirable ? Quelle eau fut jamais plus légère ou plus délicieuse ? Si vous regardez du côté de l’île que forment les deux branches du Nil, quelle variété de verdure, quel émail de toute sortes de fleurs, quelle quantité prodigieuse de villes, de canaux et de mille autres choses agréables ! Si vous tournez les yeux de l’autre côté en remontant vers l’Ethiopie, combien d’autres sujets d’admiration ! N’est-ce pas la ville de l’univers la plus vaste, la plus riche, la plus peuplée que le Caire ? Si vous allez jusqu’aux pyramides, vous serez saisi d’étonnement… Ces monumens si anciens que les savans ne sauraient convenir entre eux du temps qu’on les a élevés subsistent encore aujourd’hui et dureront autant que les siècles. Je vous en parle avec connaissance. J’y ai passé quelques années de ma jeunesse, et tant que je vivrai, je compterai ces années pour les plus agréables de ma vie. »


BLANCHE LEE CHILDE.