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Impressions de voyage et d’art - Belgique et Hollande/04

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Impressions de voyage et d’art - Belgique et Hollande
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 617-640).
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IMPRESSIONS DE VOYAGE
ET D’ART.

IV.

OUVRIERS DE FLANDRE ET DE HOLLANDE[1].



I. — DEVANT DORDECHT.

Rien n’est tranché dans le monde moral non plus que dans le monde physique, et l’esprit tout comme la nature procède par voies lentes et transitions insensibles. C’est ainsi que longtemps avant d’entrer dans un pays on est averti qu’on change de contrée par mille petits phénomènes, significatifs seulement pour l’observateur et visibles seulement pour les yeux de celui qui sait. À la station d’Esschen, une fille accoudée à une de ces hautes fenêtres encadrées de plantes grimpantes à la façon hollandaise me présente mon premier Miéris ou mon premier Gérard Dow. Même façon d’appuyer les coudes, d’avancer la tête, que chez les servantes rendues immortelles par le pinceau de ces peintres. Sur le bateau à vapeur qui nous prend au Moerdyck, je remarque qu’un des garçons de service possède la chevelure que Rembrandt a donnée à l’ange compagnon du jeune Tobie, et que les gens de l’équipage tiennent leurs pipes entre leurs dents avec une sorte de violence morose, comme un dogue tient un os, à l’instar de ces farouches magots de van Ostade, qui, la lèvre inférieure avancée d’une façon presque menaçante, ont l’air de fumer par manière de bravade démocratique, et pour narguer le roi-soleil et les aristocraties européennes. Une paysanne du Sud-Hollande, reconnaissable à ses boucles d’oreilles en forme de ressort qui se détend, ingénieux et formidable engin de défense, qui doit avoir été primitivement inventé pour protéger la chasteté des blanches Bataves contre les entreprises des galans trop audacieux, est assise sur le rebord du bateau, et au moment où un beau jeune homme d’une tournure très fière passe auprès d’elle, j’entends cette femme, jeune encore et belle elle-même, dire à très haute voix : « Pas de grands seigneurs. » Ce mot singulier me fait repasser tout ce que j’ai jamais appris de l’histoire de ce peuple, le plus indépendant qu’il y ait peut-être jamais eu au monde [2], et me remet en mémoire ce mot du roi Louis Bonaparte : « Le peuple hollandais est un peuple frondeur. »

Si dans nos siècles de lumière nous n’avions pas perdu la naïveté, et avec elle toutes les vivacités d’impressions qu’elle entraîne, si nous obéissions encore instinctivement à ces lois de notre imagination, grâce auxquelles les anciens personnifiaient une contrée sous la forme d’une belle nymphe, je dirais que la Hollande est le pays le plus nerveux que l’on puisse voir. Sa physionomie mobile et variable à l’excès a deux aspects : elle est riante, elle est mélancolique, et ces deux aspects se succèdent parfois avec une telle rapidité qu’ils paraissent simultanés, et que le pauvre voyageur ne sait si cette nature le boude ou l’invite. Ce pays d’eau possède avec la plus charmante exactitude tous les caractères que les poètes attribuent aux esprits élémentaires des eaux, les sylphes d’Irlande, qui, vêtus de robes d’un vert glauque, aiment à passer de longues heures en rêveries pensivement tristes aux bords des lacs, et surtout les ondines et ondins, qui, selon les meilleurs démonologues poétiquement résumés par le baron de Lamotte-Fouqué dans son joli roman, passent des pétulances les plus capricieuses aux boutades les plus moroses, et de la gaîté la plus folle au plus sombre abattement. Aussi, quelle que soit la route que l’on prenne pour y arriver, l’entrée en Hollande ne peut manquer de faire éprouver au voyageur une sensation d’une nouveauté singulière. Cependant le choix de la route n’est pas indifférent, selon qu’on veut d’abord connaître l’une ou l’autre de ces physionomies. L’entrée en Hollande par le Moerdyck est d’un charme et d’une séduction irrésistibles. Rien ne rappelle dans ce paysage coquet, excentrique, presque paradoxal dans sa verdoyante bizarrerie, la monotonie de la plaine des Flandres que l’on vient de quitter. Il semble que le bateau à vapeur navigue non à travers un pays ouvert, propriété commune de tout un peuple, mais à travers les rives d’un parc seigneurial dont la superbe Meuse serait l’artère fluviale et la décoration. Pour avoir une idée lointaine de ce paysage du Moerdyck à Dordrecht, imaginez ce que serait Hyde-Park, par exemple, étendu à l’infini, et la Serpentine navigable aux steamboats. Oh ! comme, en m’enivrant des sensations toutes nouvelles de ce ravissant spectacle, j’ai envié la naïveté d’imagination des chevaliers du moyen âge et des anciens voyageurs ! De minute en minute, je sentais s’effacer en moi le souvenir de l’existence, de notre race ; un grain de scepticisme moderne de moins, et j’aurais pu croire que j’étais dans une contrée habitée par des esprits élémentaires. Si ce ne sont pas là les bosquets d’Alcine et d’Armide, ce sont bien ceux des fées du monde merveilleux du nord. Ces petits jardins de la rive qui s’avancent jusque sur l’eau, et qui font penser aux descriptions que les voyageurs nous font des mignonnes inventions de la Chine et du Japon, ne peuvent être la propriété de familles humaines, car en trois pas un enfant qui s’essaie à marcher les parcourrait dans toute leur étendue ; mais sous les fleurs de leurs rives les petites nixes peuvent se blottir à l’aise pour se livrer à leurs espiègleries microscopiques comme leurs domaines et leurs personnes.

Entrez au contraire dans la Meuse par le Wahal, en venant d’Allemagne ou de Gueldre, comme la physionomie du paysage est différente ! Ce n’est plus un pays de fées, mais c’est encore une terre magique, car c’est un pays de sorcières. Comme cette forêt de joncs est triste et morose, même par un beau soleil ! Et ces frêles, chétives digues en branchages qui protègent la terre peu résistante contre les morsures du fleuve, quelles idées de pénurie, de dur travail, de vie misérable, elles éveillent à l’esprit ! En voyant ces pauvres digues, image mesquine du vaste système de défense qui fait ceinture à ce pays, la richesse actuelle des habitans de la Hollande s’efface de l’esprit, et l’on rêve d’une terre maudite où l’homme aurait chaque jour à disputer sa subsistance à un troupeau d’orques malfaisantes qui viendraient s’ébattre sur le rivage. Entrez enfin en Hollande en venant directement d’Anvers par le bateau à vapeur, et la physionomie se modifie encore. Un mirage de grandeur (mirage est le seul terme exact qui puisse peindre ce phénomène) s’ajoute à cet aspect morose. L’horizon s’ouvre, le paysage s’élargit ; dans le lointain, on aperçoit la lisière des îles de Zélande, qui montent timidement au niveau du fleuve, dont le lit est plus haut que leur surface. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que cette terre, ainsi aperçue dans le lointain, semble n’avoir aucun des attributs de la terre, ni solidité, ni fixité. Elle flotte à la surface de l’eau comme un épiderme verdoyant, pareille à ce mince manteau vert qui s’étend sur les eaux stagnantes ; on dirait des îles composées de vapeurs et de couleurs, et alors on se souvient de ces pays inaccessibles et perfides qui disparaissaient sous le navire qui essayait d’y aborder pour se reformer derrière lui, et à ce dos trompeur du monstrueux kraken, que les marins du nord ont pris si souvent pour un îlot. L’eau est la souveraine de ce pays, elle donne à cette terre qu’elle domine de son lit ses caractères onduleux, vaporeux, mobiles ; elle rend le paysage fluide comme son cours, elle revêt l’existence des objets d’une sorte de voile d’incertitude. Cette terre, là-bas, est-elle une réalité, ou n’est-elle qu’une charmante illusion, due à l’association de l’eau, de l’air, du brouillard et de la lumière ?

Enfin nous voici devant Dordrecht. O la jolie surprise, surtout si l’on est arrivé par le Moerdyck, que l’aspect de cette petite ville, avec ses maisons peintes qui baignent coquettement leurs pieds dans le fleuve ! Là encore nous éprouvons une sensation toute nouvelle destinée à se renouveler bien souvent en Hollande, la sensation de la petitesse. Ce quai, ces maisons, ces édifices, sont si petits, si jolis, qu’il semble qu’on pourrait les mettre dans sa poche et les emporter comme un joujou. Quelles charmantes étrennes à offrir au fils d’un géant ! Et de fait bien souvent dans mes excursions en Hollande, notamment entre Harlem et Amsterdam, en contemplant les délicieuses maisons de campagne qui sont échelonnées de Bloemendaal à Zandvoort, je me suis surpris à penser par contraste à ce cruel géant d’Anvers qui gardait à l’aurore de l’histoire le passage de l’Escaut, et défendait l’entrée de la Hollande, comme un habitant de Brobdingnac qui défendrait le pays de Lilliput. Oh ! quelle sûreté prophétique il y a dans l’imagination des peuples naïfs ! Ce géant d’Anvers, inventé longtemps avant l’existence de la Hollande, né dans l’imagination du peuple barbare du simple aspect des lieux, l’histoire, à la lettre, l’a réalisé, et son fantôme plane encore au-dessus du voyageur qui entre dans ce pays. Plusieurs fois il est venu, et toujours il a montré pour la possession de son royaume de nains l’âpre ténacité du vieux géant qui coupait la main des voyageurs lorsqu’ils essayaient de franchir l’Escaut sans sa permission. Étrange ténacité quand on s’en tient à l’apparence, et qu’au lieu de fixer ses regards sur les eaux on les fixe sur la terre et sur les objets qu’elle présente, sur ces petites villes sans palais somptueux, sur ces petites maisons de plaisance, vrais nids humains enfoncés coquettement dans un édredon de verdure, sur ces petites métairies à ras de terre, coquettes tanières tassées sur le sol par le bipède homme ! Oubliez, s’il se peut, l’Escaut et la Meuse, le Wahal et le Rhin, et cet acharnement va vous sembler comparable à celui d’un puissant amateur de curiosités qui défendrait la possession d’une vaste collection de précieux bibelots. Mais des pensées fort différentes s’élèvent dans l’esprit lorsqu’on détourne les yeux de la terre et qu’on contemple les beaux fleuves qui enlacent de toutes parts ce petit pays. Alors on comprend la raison d’être de cet amour acharné pour un tel gentil joujou, et comment le dernier géant qui l’a possédé put dire dans sa colère, un jour qu’il était serré de trop près par ses ennemis : « La Hollande ! plutôt que de la rendre, j’aimerais mieux la faire rentrer sous les flots. » Aujourd’hui Anvers est veuve de son géant ; mais le géant a-t-il disparu pour cela ? Si par hasard il faisait croire à sa mort par simple ruse de guerre, et si, renonçant désormais à se montrer à Anvers, où on l’a trop connu, il avait fait un grand détour, et revenait revendiquer son royaume par Aix-la-Chapelle et Maestricht !

Le bateau à vapeur fait devant Dordrecht une assez longue station, et, après avoir amusé mes yeux de la gentille physionomie de cette ville, pour tuer le temps j’amuse ma mémoire des souvenirs historiques qui se rapportent à son passé. Un de ces souvenirs, bien ancien, bien effacé et bien indifférent à l’âge où nous sommes, m’obsède particulièrement, peut-être à cause de nombreuses et récentes lectures du bon Froissard. Ce fut là que vers la fin du premier quart du XIVe siècle notre princesse Isabelle, sœur du dernier capétien et femme d’Edouard II d’Angleterre, s’embarqua avec son fidèle comte Jean de Hainaut pour aller, sur l’invitation de Mortimer, débarrasser l’Angleterre de la tyrannie des Spenser. Mieux eût agi pour notre bonheur la mère d’Edouard III, si elle était restée en France à supporter patiemment sa disgrâce, si elle avait laissé son triste mari affaiblir quelques années de plus l’Angleterre, et préparer ainsi à son fils des moyens d’occupation assez urgens à l’intérieur pour qu’il n’eût pas besoin d’aller les chercher à Crécy. A cette époque, Dordrecht avait-elle déjà l’aimable aspect que nous lui voyons aujourd’hui ? Oh ! non, elle avait sans doute alors un aspect bien revêche, bien barbare, des murailles et des portes fortifiées, des tours, des bastions : la nature n’en avait pas fait encore l’espèce d’aimable village rustique à la façon vénitienne qui nous charme aujourd’hui. C’était alors une rude soudarde qui croyait avoir le pied solidement établi pour toujours sur la terre ferme ; cent ans après que la reine Isabelle s’y embarquait pour l’Angleterre, vint une inondation, et la pucelle de Dordrecht fut métamorphosée par cet accident en une gentille petite demoiselle noble de campagne, assise au bord des fleuves qui l’entourent de toutes parts avec jalousie.

Qui dirait, à la voir ainsi dans sa petite île, que cette ville, qui éveille des sentimens d’églogue et des rêves de vie heureuse, a été le théâtre d’une des plus âpres controverses idéologiques des temps modernes ? Quoi ! c’est dans ce nid de verdure, sur les rives de ces fleuves magnifiques, qu’ont retenti les discussions et les anathèmes des gomaristes et des arminiens ? Il y a là pour l’imagination une sorte de dissonance. Arminius fut condamné par le synode, et cela avec l’assentiment et aux acclamations du peuple ; mais en vérité ce fut la faute du parti républicain, qui manqua d’esprit en cette circonstance, et ne sut pas se servir des ressources que lui offrait l’aspect de la nature de Hollande pour la réfutation de Gomar. Il ne se souvint pas non plus assez de ses classiques, que ses chefs connaissaient pourtant si bien, et qu’ils aimaient à citer, comme fit plus tard Jean De Witt, aux heures suprêmes de l’exil et de la mort. Barneveldt, Grotius et autres auraient dû se rappeler la méthode socratique et les apologues de Ménénius Agrippa, et poser à peu près ainsi au peuple de Hollande la question de la grâce et de la liberté : « Paysans, marins, pêcheurs, meuniers, gens de peine, le doux Arminius prétend que vous pouvez vous racheter du mal par les efforts de votre liberté, tandis que le farouche Gomar prétend au contraire que tous vos mérites ne vous serviront à rien, s’il a plu à Dieu de vous damner de toute éternité. De ces deux hommes, quel est votre ami ? Quel est celui qui vient vous apporter la consolation, l’espérance, la paix de la conscience, une confiance en Dieu sans alarmes ? Quel est celui qui vous enseigne que Dieu vous regarde sans mépris de hidalgo et vous juge sans colère de roi d’Espagne ? Il semble que ce soit Arminius, et cependant nous voyons avec une douloureuse surprise que vous penchez plutôt pour Gomar, qui frappe de stérilité la moisson de vos œuvres, tient en mépris les efforts de votre liberté, et ne vous promet que terreurs de l’âme, incertitude sur le sort qui vous attend, arbitraire divin. Que le stathouder Maurice tienne pour Gomar, il n’y a pas à s’en étonner, il a trouvé l’élection sociale dans son berceau, et il lui est permis de ne pas compter sur ses mérites, qui sont grands, pour obtenir un pouvoir auquel il est prédestiné par la naissance : pourquoi ne jugerait-il pas de la damnation et du salut selon sa condition terrestre, et ne croirait-il pas que les hommes sont prédestinés dans l’ordre divin, comme ils le sont dans l’ordre humain ? Mais vous ! Changeons la forme de cette périlleuse question dont vous ne paraissez pas comprendre la signification terrible. Lesquels d’entre vous voudraient croire à Gomar, s’il venait leur dire : « Sachez qu’il en est parmi vous qui sont de toute éternité prédestinés à la misère, et d’autres qui sont de toute éternité aussi prédestinés à l’opulence. Pour ceux qui sont prédestinés à la misère, il ne leur sera tenu compte ni de leurs labeurs, ni de leurs efforts, ni de leurs vertus. La patience, le travail incessant, l’économie, la frugalité, leur seront inutiles. Quant à ceux qui sont prédestinés à l’opulence, il n’y aura ni paresse, ni dissipation, ni mauvaise conduite qui puissent leur nuire. » Répondez, vous qui toute l’année travaillez avec une patience inaltérable à disputer à la mer cette terre arrachée à sa faim vorace, qui défendez vos champs contre les baisers et les morsures des fleuves, qui pompez sans relâche les eaux croupissantes qui menaceraient la fertilité de vos moissons et la santé de vos corps, croiriez-vous aux paroles insolentes de Gomar ? Quoi ! vous qui avez fait la Hollande contre des élémens plus forts que l’homme, contre la mer et la nature, vous ne pourriez pas faire votre salut contre la chair et Satan ? » Nul doute que, si la question eût été ainsi posée, débattue, et expliquée pendant cette longue controverse, le peuple n’eût fini par prêter l’oreille au parti républicain. Heureusement il n’en fut rien, et le peuple hollandais, poussé par les instincts obscurs qui en tous pays portent le peuple à soutenir les idées les plus contraires en apparence à ses intérêts, jugea en faveur de Gomar et du stathouder Maurice, et à notre avis jugea bien.

Ah ! si le bateau à vapeur ne devait pas s’éloigner si vite, et si notre rêverie ne devait pas être troublée par la vue de nouveaux spectacles, comme nous aimerions, nous qui sommes un prédestination déterminé, à prolonger nos méditations sur cette haute et noble doctrine ! Non, il n’est pas bon que l’homme se croie libre vis-à-vis de Dieu, et qu’il compte sur ses actes pour obtenir le salut. Quel que soit le mérite de ses œuvres, il ne doit pas le connaître, il ne doit pas avoir l’orgueil d’y croire. Compter sur Dieu seul pour régler notre conduite, attendre tout de son seul secours, n’accepter d’autre jugement que son jugement redoutable que ne peuvent corrompre nul intérêt, nulle séduction et nul mensonge, me semble le propre des âmes religieuses qui pensent avec grandeur et redoutent le mal avec sincérité. Eh quoi ! rassuré par mes actes sur mon salut, je vivrai dans une coupable confiance, peut-être dans l’orgueil de moi-même, et, pareil à un marchand qui établit son bilan, je dirai : Voici l’actif de vertus avec lequel je puis acquitter le prix de l’éternelle félicité et éviter la banqueroute infernale ! Et que sais-je de la valeur de mes œuvres, et qui suis-je pour compter sur elles ? Quoi ! un pauvre être de chair et de sang, faible, infirme, borné, osera présenter comme son titre de propriété des actes dont il n’est pas l’auteur véritable, car, son état d’humaine dépendance étant donné, eût-il jamais pu accomplir même le plus petit et le plus chétif de ces actes sans le secours de Dieu ? Ce que je présente comme le résultat de ma liberté, c’est le travail de Dieu en moi. Ah ! combien plus religieux est l’homme qui s’écrie dans la connaissance de son humilité : Seigneur, voici ce que j’ai accompli par vous, que l’homme plein de présomptueuse assurance qui ose dire : Seigneur, voici ce que j’ai accompli pour vous ! Et comme les résultats de cette profonde humilité qui n’attend rien que de la grâce du souverain maître sont importans pour la santé de l’âme et la vigueur du caractère ! Un prédestinatien sera peut-être un mauvais diplomate ; mais, recouvert de sa doctrine comme d’une armure impénétrable, il restera invulnérable aux coups de la fortune et aux assauts de ses ennemis. Oh ! s’il s’agit de jouer la partie des hommes, il tiendra mal les cartes du jeu social ; un prédestinatien n’est pas un joueur, c’est un soldat. Celui qui croit en sa liberté sera rempli de vulgaire sagesse mondaine : il craindra les hommes, il agira avec eux avec prudence, il cherchera les occasions propices ; mais que peut craindre des hommes celui qui n’estime de puissant que Dieu seul, et qui sait n’agir que par sa seule impulsion ? Il est d’autant plus libre vis-à-vis des hommes qu’il ne peut avoir à leur rendre compte d’actions dont Dieu est le seul juge, comme il en est le seul auteur. Oh ! oui, les vieux prédestinatiens avaient raison, quoiqu’ils n’aient pas deviné les vraies conséquences de leurs doctrines ; voulez-vous faire des hommes invincibles au monde, faites des esclaves soumis de Dieu ; voulez-vous délier les liens de la terre, resserrez les chaînes du ciel [3]. Cette vieille querelle de Gomar et d’Arminius prouve encore d’une manière fort piquante combien nos mérites sont peu de chose, et combien nous aurions tort de nous targuer de nos lumières. A coup sûr, les lumières, le bon sens, le sentiment de l’humanité, furent en cette circonstance du côté d’Arminius et des républicains : Arminius fut un esprit libéral et, comme nous dirions aujourd’hui, avancé ; Gomar fut un fanatique et, comme nous dirions encore, un conservateur borné. Eh bien ! ce fanatique borné, odieusement secondé par le froid, politique, implacable Maurice, et cruellement servi par une braillarde canaille, se trouva défendre des doctrines autrement importantes pour la liberté morale, dont il ne se souciait pas du tout, que celles de son adversaire, lequel au contraire s’en inquiétait fort. Et maintenant soyez fiers de vos lumières et comptez sur le mérite de vos œuvres, gens d’esprit, philosophes, bons citoyens, chrétiens éclairés, hommes charitables ! L’esprit qui souille où il veut va mettre, s’il lui plaît, la sagesse sur les lèvres d’un fou et la tolérance dans le cœur d’un furieux ! Le sort de la doctrine d’Arminius en est en même temps la réfutation ; si Arminius eût été jugé selon ses mérites, il aurait triomphé ; au contraire ce fut Gomar qui l’emporta. « Et la preuve que la liberté ne peut rien et que la grâce peut tout, la voilà ! » pouvaient dire après le synode de Dordrecht ceux des spectateurs de cette querelle qui avaient une pointe d’esprit sceptique.


II. — ALBERT CUYP.

Il en a été pour nous de Dordrecht comme de ces personnes inconnues dont le visage un instant aperçu vous laisse une émotion délicieuse. Nous n’y sommes point descendu, et cependant cette ville reste au nombre des souvenirs les plus ineffaçables de notre excursion. Quelque vif qu’ait été le plaisir de la surprise que Dordrecht nous a fait éprouver à notre entrée en Hollande, il ne saurait égaler pourtant le charme avec lequel nous avons plus tard contemplé par deux fois son aspect, car cette ville était désormais associée dans notre mémoire au souvenir d’un chef-d’œuvre. Ce que van der Meer a fait pour Delft, un des plus grands artistes de la Hollande, Albert Cuyp, l’a fait pour Dordrecht. Comme deux fils reconnaissais, les deux artistes nous ont laissé les portraits de leurs villes natales : charmant patriotisme, et qui leur a porté bonheur à tous deux. De même qu’un peintre de portraits étudie longtemps l’attitude dans laquelle son modèle révèle le mieux sa vraie ressemblance, le costume et les couleurs qui s’accordent le mieux avec sa physionomie, les objets accessoires qui le replacent le mieux dans le centre où sa vie s’écoule, ainsi van der Meer et Cuyp semblent avoir étudié avec un soin affectueux et une sympathie patiente les heures du jour où leurs villes natales étaient surtout en beauté, le point de vision où leur aspect se révélait avec le plus d’agrément, les réseaux de lumière ou les voiles de vapeur qui leur faisaient le plus gracieux costume. Ces deux tableaux sont tellement deux portraits, ces deux villes sont devenues tellement deux personnes, qu’on pourrait, comme pour deux jolies femmes, nommer leur couleur et leur tempérament. Delft est une brune piquante chez laquelle le sang prédomine ; Dordrecht est une blonde adorable sur laquelle la lymphe exerce ses ravages. A la brune, vierge de terre ferme, conviennent les robes de lumière des belles journées de printemps ; à la blonde, vierge des eaux, conviennent les voiles blancs des vapeurs de l’aube. Comme la beauté des brunes consiste surtout dans la parfaite netteté des traits, le profil donne mieux que la face leur vraie ressemblance, et c’est de profil aussi que van der Meer a représenté sa ville de Delft : deux ou trois petites maisons en briques d’un rouge vif, un pan de mur blanc rongé et verdi par l’eau, un bout de l’étroit canal qui mène les barques à La Haye, une ou deux des branches d’arbres de ses petits jardins. Les blondes au contraire veulent être vues de face, et c’est de face qu’Albert Cuyp a représenté Dordrecht. Le point de vue choisi par Albert Cuyp pour peindre le portrait de sa ville natale, c’est ce point même de la Meuse où nous laisse le bateau à vapeur, en sorte que nous voyons Dordrecht exactement sous l’aspect où le peintre l’a contemplée il y a deux cents ans, et presque avec les mêmes yeux que lui. Sa physionomie n’a guère changé depuis cette époque, et nous la reconnaissons sans peine comme nous reconnaissons le Delft actuel dans le portrait de van der Meer.

Ce qui distingue Albert Cuyp parmi tous les paysagistes, c’est une sorte d’impersonnalité passive qui se rencontre rarement chez les hommes de génie, et que nous appellerons, faute d’autres mots, absence de tout égoïsme intellectuel et de tout orgueil d’artiste. D’ordinaire les grands artistes font chanter aux choses extérieures la propre musique de leur génie ; les plus impersonnels consentent à un partage, et associent leur musique à celle dès choses. Cependant des natures moins grandes, mais aussi rares assurément, apparaissent de loin en loin. Certains artistes naissent avec une délicatesse d’organes comparable à celle de ces personnages des contes qui entendaient l’herbe pousser et surprenaient le langage des oiseaux ; ils reconnaissent que chaque chose possède une mélodie qui lui est propre, que cette mélodie est différente de celle de la chose voisine, et qu’elle est toujours délicieuse. A quoi bon dès lors faire chanter aux choses la musique de notre propre génie ? Autant vaut s’enivrer de la leur, la noter et la redire aussi exactement que possible. Albert Cuyp est au nombre de ces artistes passifs à force d’exquise délicatesse. Avec quelle finesse et quelle justesse profondes il a senti, dans l’exemple qui nous occupait tout à l’heure, que le charme caractéristique de Dordrecht, le trait qui crée sa personnalité, c’est cette domination des eaux, ces beaux fleuves qui l’enserrent d’une fluide ceinture, et au-dessus desquels elle surgit comme une sorte de Délos rustique, ce contraste si frappant entre la petitesse de la ville et la largeur de ces nappes liquides qui baignent ses pieds ! La Meuse de moins, et Dordrecht perd sa physionomie ; le peintre qui veut rendre la juste ressemblance de cette ville doit donc donner la première place à son fleuve. L’heure choisie par Albert Cuyp est celle de l’aube, heure froide et grise par tous pays, plus froide en Hollande que partout ailleurs, mais qui en revanche se revêt dans les beaux jours de tons gris-perle d’une si parfaite élégance, que nos gantiers à la mode feraient bien d’aller étudier sur place le choix des nuances que la nature livre à leur observation et à leur bon goût. Pareille à un amant caché par sortilège, la lumière ne se révèle que par le froid et pudique baiser qu’elle imprime sur le front de Dordrecht, et celle-ci se lève frémissante sous le voile de diaphanes vapeurs qui montent de la Meuse et qui enveloppent toute la toile de leur rideau de gaze. Ce qu’il y a d’incroyable dans ce tableau c’est que l’artiste l’a composé tout entier avec des élémens pour ainsi dire incolores, avec les nuances les plus froides, les phénomènes les plus insaisissables. L’air, le brouillard, une minuscule lesche du jour, pour employer l’expression de Rabelais, voilà tous les élémens de l’œuvre de Cuyp. Le résultat général devrait être la monotonie ; le tableau est au contraire d’une harmonie adorable, d’une séduction telle qu’on a peine à en détacher les yeux. S’il était permis d’employer en tel sujet des épithètes d’une nature morale, nous dirions volontiers que ce paysage est le plus pudique et le plus virginal qui se puisse voir. Les vieux Hollandais aimaient à figurer Dordrecht sous l’allégorie d’une nymphe vierge ; telle vous la verrez, représentée et nommée en particulier sur l’un des admirables vitraux de l’église de Gouda, et telle aussi l’a peinte Albert Cuyp sans avoir besoin de recourir à l’allégorie. Les Hollandais ont peint la nature de leur pays à toutes les heures du jour et du soir ; mais dans ce tableau Albert Cuyp a surpris la blonde nymphe en chemise blanche et au saut du lit.

Cette Vue de Dordrecht prise de la Meuse au soleil levant, la plus belle œuvre d’Albert Cuyp que j’aie vue en Hollande, où les toiles de ce remarquable artiste sont trop rares, se trouve à Amsterdam, au musée van der Hoop, dont elle serait la perle, si ce musée ne contenait pas un certain paysage de Ruysdaël dont nous parlerons en son lieu. Puisque nous avons l’occasion de nommer le musée van der Hoop, nous en profiterons pour réparer sans plus de retard une légère injustice dont souffre cette collection. Elle est trop ordinairement placée au second rang parmi les musées d’Amsterdam ; à notre avis, elle mérite d’être placée au premier. Certes la Trippenhuys est une collection bien riche, mais je n’hésite pas à dire qu’elle est beaucoup plus intéressante encore pour l’historien, l’érudit, l’homme sensible à la poésie du passé, que pour l’artiste et l’homme sensible aux choses de la nature. Ce qui fait la richesse de la Trippenhuys, c’est sa collection de portraits, qui vaut à elle seule la peine qu’on fasse, et plusieurs fois, le voyage d’Amsterdam. Là, tous les grands personnages de la Hollande, et avec eux une foule de grands acteurs des autres pays, livrent au spectateur avec leurs visages une partie des secrets de leur âme. Oh ! la riche mine que cette galerie pour l’érudit qui possède un grain de poésie ! Voici tous les Orange, depuis le premier jusqu’au dernier, le grand Guillaume au sérieux et paternel visage, le froid et politique Maurice, Frédéric-Henri, Henri-Casimir aux longues jambes, Guillaume III d’Angleterre au beau et maladif visage. Voici Ruyter, l’amiral Tromp et sa charmante femme, œuvres de ce peintre au doux nom, Mytens ; voici Grotius et la bonne myfraw de Groot, Barneveldt, myfraw de Barneveldt, œuvre remarquable de Moreelse, Cats, Jean et Cornelis De Witt, et cette si grotesque figure, Andries Bicker, Andrieszoon, bailli de Muiden, jeune poussah aux instincts innocens et bons, chef-d’œuvre de van der Helst. Si vous avez une tournure d’esprit romanesque, vous vous arrêterez longtemps devant certains portraits de plus ancienne date, par exemple celui du pauvre Franz van Borselen, qui expia si chèrement l’honneur d’être aimé de Jacqueline de Bavière, dont le portrait se voit tout près du sien. Et en dehors des personnages hollandais que de beaux portraits ! Celui de la reine Elisabeth jeune, par Pourbus, par exemple, n’est-il pas le plus éloquent des plaidoyers en faveur de la beauté de cette reine ? On conçoit vraiment que cette éblouissante blonde ait tenu à ne céder à personne la palme de la beauté, et l’on se dit que les complimens des poètes et des seigneurs de son temps n’étaient pas tous des hyperboles et des flatteries. Elle est bien magnifique aussi, la toile où Van Dyck a représenté deux des enfans de Charles Ier à un âge un peu plus avancé que celui de son célèbre tableau si connu, le petit prince de Galles, le futur Charles II, et Henriette-Marie, notre future madame Henriette, duchesse d’Orléans. Mais quelle est cette petite fille désignée sous l’appellation anonyme de la petite princesse, dont Moreelse a fait le portrait, un des plus merveilleux qui soient jamais sortis des mains d’un peintre ? Voilà bien des richesses, très importantes sans doute au point de vue de l’art, mais plus importantes encore au point de vue de l’histoire. Les deux incomparables chefs-d’œuvre que possède la Trippenhuys, le Repas de la milice bourgeoise, de van der Helst, et la Ronde de nuit, de Rembrandt, ne font pas eux-mêmes exception à cet égard, puisque les personnages de ces deux toiles d’une originalité unique sont composés de portraits de contemporains dont nous pouvons encore nommer quelques-uns avec certitude.

Je préviens donc les artistes qui visiteront Amsterdam que, s’ils sont plus soucieux de peinture que d’histoire, et s’ils veulent étudier particulièrement les Hollandais comme peintres de l’air, de la lumière et des plus subtils phénomènes de la nature, c’est le musée van der Hoop qu’ils devront fréquenter de préférence. Dans cette galerie, composée avec un soin et un goût qui révèlent un connaisseur consommé, d’un tact infaillible, un de ces connaisseurs qui sentent par l’âme les belles choses, comme disent les Italiens, il n’y a presque que des chefs-d’œuvre. Sur un peu plus de cent cinquante toiles dont se compose la collection, on n’en compterait pas dix de médiocres. Là se trouvent, outre le paysage de Cuyp dont nous venons de parler, quatre paysages de Ruysdaël, dont un de la plus austère beauté, le plus ravissant Karel Dujardin, des Wouvermans du ton le plus clair et le plus léger, deux marines de Backuysen d’une finesse étonnante, puis de beaux spécimens de ces peintres trop admirateurs du paysage historique à l’italienne, mais qui ont su conserver les qualités natives de leur génie national en dépit de l’imitation, Berghem et Asselyn. Le talent de Pierre de Hoogh n’a certes enrichi aucun musée de l’Europe de plus merveilleux trompe-l’œil que les tours de sorcier de sa façon qui figurent dans cette galerie, prodiges d’une telle dextérité que, nous y trompant nous-même, nous avons pris pour la libre lumière du jour le rayon de soleil qu’il a emprisonné dans une de ses toiles voilà tantôt deux cents ans, et qui depuis lors y est resté gaîment captif. C’est dans cette galerie, aussi riche en tableaux de genre qu’en paysages, que le curieux trouvera quelques-unes des meilleures toiles de Steen, la Jeune Fille malade par exemple et cette ravissante Liseuse de van der Meer de Delft dont nous avons parlé dans une de nos précédentes études. Après le délicieux musée de La Haye, nulle collection, parmi celles qui en Hollande sont librement ouvertes au public, ne mérite autant l’attention des artistes que ce petit salon d’élite, où les plus habiles interprètes de la nature qu’aient eus les Pays-Bas, exempts de tout pédantisme historique, de toute poussiéreuse érudition, de toute vaniteuse aspiration vers le grand art, échangent avec une égalité parfaite leurs plus fines penisées sur les sujets les plus frais et les plus gracieux du monde, l’air, la lumière, la verdure, l’eau, le comfort moral des intérieurs bien clos, la cordialité de la vie modeste.

Cependant cette galerie où domine la nature éternellement jeune, éternellement contemporaine, n’est pas dépourvue de tout intérêt historique et de tout charme rétrospectif. Rubens y figure par un portrait de Marie de Médicis tout éclatant de sa magnificence ordinaire. Quelle charmante surprise que le portrait de la reine Marie, femme de Guillaume III, par Nestcher ! Quoi ! cette aimable dame, c’est la fille du maussade Jacques II et de la maussade Anne Hyde ? Quoi ! ces deux âmes grises ont produit à elles deux cette douce lumière à laquelle le vaillant phthisique Guillaume aimait tant à se réchauffer, après laquelle il ne fit plus que languir et grelotter ? Ce portrait même ne nous éloigne pas trop de la nature, car Constantin Nestcher a représenté Marie comme il convient de représenter une reine hollandaise et anglaise, au milieu d’un jardin seigneurial, près d’une fontaine jaillissante. Devant elle, un de ces jolis kakatoès chers de tout temps à la Hollande aux goûts exotiques trahit les légères bizarreries de la reine, et, si le peintre eût ajouté aux accessoires de son tableau quelques-unes de ces fines porcelaines de Chine qui furent au nombre des dadas favoris de Marie, son gracieux signalement serait aussi complet que possible.


III. — ROTTERDAM. — PAUL POTTER.

La principale curiosité de Rotterdam, ce n’est ni son spacieux plantage, ni sa statue d’Érasme, ni le système de canaux qui divisent ses quartiers. Cette curiosité est toute morale, n’est consignée dans aucun guide, et peut fort bien par conséquent rester inaperçue de l’œil du voyageur. Si vous tenez à l’apercevoir, ne vous faites pas descendre dans un des hôtels des beaux quais de cette ville ou dans un des logemens fashionables des quartiers qui avoisinent le plantage, allez tout droit dans Hoogstraat, qui est la grande rue commerciale de la ville, une manière d’Oxford-street, d’Holborn ou de rue Saint-Denis, mettez-vous à votre fenêtre et regardez. Au bout de quelques instans, vous croirez être le jouet d’une illusion, la dupe de quelque phénomène d’hypnotisme singulier, et vous vous direz à vous-même, en vous frottant les yeux : — Ah çà mais ! est-ce que je rêve ? l’aventure du dormeur éveillé s’est-elle réalisée pour moi, ou bien me suis-je trompé de route par le plus inexplicable des malentendus ? Suis-je bien ici à Rotterdam, dans Hoogstraat, ou suis-je à Londres, dans le Strand ? Ces gens que je vois circuler dans la rue, affairés et muets, combien de fois je les ai vus montant et descendant Ludgate-Hill ou Cheapside ! C’est cette même démarche si caractéristique que je croyais propre seulement au sérieux Anglais, vrai soldat du commerce, allant, d’un pas gymnastique, enseigné par la nature des choses et la discipline volontaire, à la rencontre des affaires et à l’assaut des obstacles. C’est cette même précipitation sans fièvre, ce même large pas qui mesure toujours un égal espace, cette même marche précise, exacte, directement géométrique comme celle d’un projectile lancé selon les lois mathématiques, sans inflexions, crochets, parenthèses ni temps d’arrêt. C’est une foule, et nulle part cependant on ne voit de groupes ; chaque individu marche isolé sans prêter attention à son voisin d’une minute, lequel de son côté passe en lui rendant son indifférence. La plus parfaite égalité règne entre tous ces piétons, — c’est le seul terme par lequel on puisse les désigner, — car il n’en est aucun qui semble avoir plus ou moins de temps à lui qu’un autre. La physionomie de la Cité de Londres et celle d’Hoogstraat et même de la ville entière de Rotterdam sont identiques.

Ce fait provoque la rêverie. On passe en revue toutes les affinités de caractère, tous les instincts moraux, toutes les passions et tous les sentimens qui sont communs aux deux peuples, et l’on conclut en se disant que la Hollande est une seconde Angleterre. La Hollande n’est-elle pas aussi séparée du continent que l’Angleterre ? Serrée comme elle l’est par la mer et ses grands fleuves, n’est-elle pas une sorte d’ile ? S’aperçoit-on jamais pendant un séjour en Hollande qu’on est encore sur le continent, avant d’entrer dans la Gueldre, où se fait sentir le voisinage de l’Allemagne ? Commune est la race ; non-seulement les deux peuples appartiennent à la grande souche germanique, mais ils ne sont à eux deux qu’une même branche à deux rameaux, une branche fourchue de ce tronc pour ainsi dire. Frisons et Saxons ont la même origine Scandinave, la même patrie primitive ; d’ailleurs venaient-ils tous directement des sables du Jutland, les Saxons qui envahirent l’Angleterre ? Le déluge barbare qui si longtemps inonda ce pays ne recrutait-il pas une partie de ses flots chez ces Frisons, qui furent pour les Saxons des alliés aussi inaltérables qu’ils furent pour les Francs des alliés changeans et douteux ? Commune est la langue ; il suffit d’ouvrir un livre ou un journal hollandais pour s’en apercevoir : sur dix mots hollandais, l’étranger qui ignore cette langue en retrouve six au moyen de la langue anglaise. Un savant professeur de l’université de Leyde, avec lequel j’ai eu le plaisir de m’entretenir une couple d’heures pendant mon court séjour dans cette dernière ville, M. de Vries, se sert d’une vive et ingénieuse comparaison pour m’exprimer l’identité des deux langues. « Supposez, me dit-il, qu’on pût mettre la langue anglaise dans un crible, de manière à séparer les deux élémens dont elle se compose, et que le crible eût la vertu de laisser passer tous les mots d’origine latine, ce qui resterait après l’opération serait le hollandais. » Le même professeur m’apprend un fait fort curieux, c’est que les paysans du Northumberland, lorsqu’ils descendent en Frise, comprennent le langage des paysans frisons, et sont compris d’eux dès les premières minutes de leur séjour. Les paysans de beaucoup de nos provinces ne pourraient en faire autant, même dans notre Aquitaine et notre Languedoc, car, lorsqu’ils changent de province et même de département, ils ont besoin de quelques semaines, voire de quelques mois pour être au fait du nouveau patois qu’ils doivent parler. Le caractère est le même, et ce que j’appellerai les doctrines instinctives sont les mêmes ; les deux peuples ont montré égale ténacité, égale force de résistance, égal esprit politique. Tous deux ont montré la même âpreté pour les biens de la terre, tous deux ont préféré la prospérité matérielle à l’éclat et à la gloire, tous deux ont professé par leurs actions qu’ils plaçaient la grandeur dans la richesse ; pour tous deux enfin la religion, je le crois, a été beaucoup une affaire de bon gouvernement, selon la saisissante expression d’Olivier Cromwell. Et si nous descendons aux nuances et aux détails, que de ressemblances minutieuses entre les deux peuples ! Mêmes bizarreries de caractère, surtout à mesure que l’on avance dans le Nord-Hollande, et que la population devient plus pure d’élémens continentaux, même taciturnité sérieuse, même flegme, même tendance à l’isolement ; dans les affaires, tous les commerçans du monde sont d’accord là-dessus, même régularité ponctuelle, même exacte probité. Ces excentricités, ces goûts chinois par exemple que les Hollandais eux-mêmes reconnaissent aux habitans du Nord-Hollande, cet amour du joli, du net, du coquet (trim), qu’ils portent dans leurs parcs, dans leurs jardins, dans l’architecture et la disposition de leurs maisons, sont au nombre des singularités de l’Anglais. Oui, la Hollande par sa position géographique, sa ceinture d’eau, sa race, son histoire, son caractère et ses mœurs, c’est l’Angleterre même. Dès lors pourquoi la singularité que nous venons de surprendre ici, à Rotterdam, nous étonnerait-elle ?

Mais ce fait a un corollaire embarrassant, et qui prouve que les explications trop générales fort souvent n’expliquent rien. Une fois que j’eus attribué cette ressemblance entre la foule d’Hoogstraat et la foule de la Cité de Londres à la ressemblance plus générale du peuple hollandais et du peuple anglais, je m’attendais à rencontrer partout cette même singularité de la démarche régulièrement affairée ; point du tout, elle est exclusivement propre à Rotterdam ! Passe encore que je ne l’aie pas rencontrée à La Haye, ville de fonctionnaires et de diplomates, — à Leyde, ville d’université, — à Harlem, déchue en grande partie de son ancien mouvement ; mais j’aurais pu m’attendre au moins à la rencontrer à Amsterdam, centre du commerce hollandais, et ville où se prononce de la manière la plus nette l’esprit d’indépendance démocratique de ce peuple. Eh bien ! non, pas la moindre démarche anglaise, pas le moindre souvenir du spectacle de la Cité de Londres. Puisque cette singularité ne peut plus s’expliquer par la raison générale de la race, il faut qu’il y ait eu à Rotterdam une infusion plus particulière de sang anglais. Aussi lorsque, de retour de mon excursion à travers la Hollande, je revis ce même phénomène, ma réflexion se porta-t-elle sur un point plus limité du temps, les XIVe et XVe siècles. Je pensai aux incessantes communications des Anglais et des Flamands à cette époque, au séjour d’Edouard III en Flandre, à l’alliance commerciale des deux peuples, à l’expédition d’Humphroy de Glocester pour Jacqueline de Bavière, à l’alliance des Bourguignons et des Anglais, aux recrues flamandes qui plusieurs fois prirent part à la guerre des roses, et qui ne se composaient pas toutes de Flamands de Belgique, aux nombreuses colonies d’ouvriers flamands que le premier Tudor transporta à plusieurs reprises en Angleterre. Un historien dont l’imagination a des intuitions d’une pénétration étrange, M. Michelet, avança, il y a quelques années, que le peuple anglais avait été complètement renouvelé aux XIVe et XVe siècles, et qu’il était devenu un peuple flamand. Cette assertion fit crier au paradoxe. Quand on examine les détails de près, on s’aperçoit de l’énorme part de vérité qu’elle contient. Les Anglais du XVIe siècle reconnaissaient eux-mêmes, et beaucoup en gémissaient, cette influence que les Flandres avaient exercée sur l’Angleterre. Pourquoi alors le phénomène ne serait-il pas réciproque, et comment les incessantes communications des deux peuples pendant deux siècles n’auraient-elles eu de résultat que d’un seul côté ? Et maintenant, si l’on demande pourquoi Rotterdam seule porterait ce signe anglais, nous répondrons que, ces communications de l’Angleterre avec les Pays-Bas concernant spécialement la Flandre, les Anglais n’allaient guère en Hollande au-delà du sud, c’est-à-dire Rotterdam et les localités avoisinantes, de même que leurs expéditions militaires en Hollande pendant ces deux siècles et même aux siècles suivans, ayant toujours pour but et pour théâtre les îles de Zélande, n’ont guère dépassé jamais cette lisière du sud. Un autre trait particulier aux Anglais, c’est que, lorsqu’ils entrent dans un pays, ils ont une sorte de tendance à camper dans la ville où ils débarquent, ou qui est la plus près des côtes, et à y prolonger leur séjour. C’est ainsi que Boulogne-sur-Mer est chez nous une colonie anglaise. A Bruges, qui est dans le voisinage d’Ostende, on rencontre plus de figures anglaises que dans aucune ville de Belgique. Rotterdam, qui est la première ville considérable de la Hollande quand on y pénètre par le sud, est également peuplée d’Anglais qui semblent avoir pour elle une prédilection particulière. Ajoutez enfin que Rotterdam est, de toutes les villes de Hollande, celle qui est la mieux située pour le commerce, celle où les relations d’affaires offrent évidemment le plus de facilité, de promptitude, d’agrément et de profit.

Ma seconde observation à Rotterdam me reporte encore hors de Hollande. Au bout d’une heure de promenade à travers les rues, je sais où Rubens a pris ses types de femmes blondes et blanches, aux formes opulentes, que j’avais cherchées vainement à Anvers. Je ne voudrais rien dire qui parût désagréable aux héritières de la beauté de la Madeleine et de la Vierge au manteau rouge du triptyque de la Descente de Croix qui peuvent vivre aujourd’hui dans les Flandres belges ; mais les peintres exacts, fidèles, scrupuleux, de la race flamande me paraissent plutôt Jean van Eyck et Hemling que Rubens. Vous retrouverez facilement les traits et la physionomie des personnages de van Eyck et d’Hemling sur ces visages forts, massifs, charnus, un peu lourds, sans beauté physique en général, mais susceptibles au plus haut degré de recevoir et d’exprimer les meilleures des émotions morales qui viennent de la chair, la pitié, la douleur, l’humanité, capables aussi de recevoir. et d’exprimer avec une rare énergie les pires passions de la nature, la colère, la brutalité, la bestialité. Quant à cette floraison de la chair, à cet épanouissement de lis humains que nous admirons dans Rubens, c’est aux blanches filles de l’aquatique Hollande que nous en sommes redevables. Ces beautés à la fois opulentes par le déploiement de la chair et délicates par la mollesse des fibres et la prédominance du tempérament lymphatique, c’est la Hollande, où elles s’épanouissent plus nombreuses que les hyacinthes et les tulipes dans les champs d’Harlem au printemps, qui en a fourni à Rubens les modèles, que le peintre a corrigés par ses souvenirs de Venise.

La célèbre statue d’Érasme qui orne la place du Marché, dans le voisinage d’Hoogstraat, n’est pas sans mérite, quoi qu’on en dise. Le sculpteur, Henri de Keyser, a très exactement copié ce personnage qu’Holbein a rendu si familier à une postérité pour laquelle le timide et fin novateur, type éternel de l’homme éclairé, et éternel exemple de l’impuissance des lumières, n’est guère plus qu’un nom. Voilà bien ce visage de moine laïque, d’ascète des belles-lettres, amaigri par l’âge et l’étude, qui nous est si connu : le sculpteur ne s’est écarté en rien du modèle fourni par le peintre ; mais cette statue manque d’aplomb et de centre de gravité, le corps du savant est si singulièrement penché en avant qu’on redoute qu’il ne tombe face contre terre et n’aille se casser le nez. Cette attitude inexplicable est-elle une malice du sculpteur ? A-t-il voulu, sacrifiant de gaîté de cœur la perfection de son œuvre à une allusion ironique, nous faire entendre que cette attitude fut celle d’Érasme pendant sa vie, penchant toujours en avant sans tomber jamais, incertain dans sa marche et mal assuré sur ses pieds ? ou bien aurait-il voulu nous montrer que ce corps émacié avait été à tel point affaibli par l’étude que c’est à peine s’il devait pouvoir se tenir droit ? Mais le sort a réservé à cette statue une malice certaine d’une bien autre portée que la malice hypothétique du sculpteur. M. A. Réville, pasteur de l’église wallone à Rotterdam, dont tous nos lecteurs connaissent l’impartialité philosophique et la finesse littéraire, m’apprend le plus curieux détail. Toutes les fois qu’un mouvement populaire éclate à Rotterdam, c’est cette statue d’Érasme qui sert de point de rendez-vous aux attroupemens. Il paraît même que, lors de l’un des mouvemens qui éclatèrent pour le retour des Orange, un bel esprit inconnu fit tenir au vieux lettré ce séditieux propos placardé sur son piédestal : « Il faut bien que je montre ma vieille tète, puisque personne n’ose montrer la sienne. » Grands dieux ! mais qu’aurait dit Érasme de la témérité qu’on lui prêtait, lui qui précisément de son vivant n’osa jamais montrer sa tête ? Voilà le modèle des neutres transformé en bousingot. Soyez donc modéré au point de mériter qu’un Luther dise de vous : « Plutôt que de voir l’Allemagne se prendre aux cheveux, Érasme aimerait mieux laisser périr l’Évangile et le Christ, » pour qu’après votre mort vous serviez de centre de ralliement aux factions ! N’est-il pas vrai que voilà le châtiment posthume le plus piquant qu’aient jamais reçu la neutralité politique et la tiédeur religieuse ?

C’est à La Haye, dont il aima tant le bois délicieux, qu’il faut aller pour admirer Paul Potter dans toute la plénitude de son génie, ou plus exactement pour le surprendre dans celle de ses inspirations où il atteignit le génie, et où il se plaça pour un jour à côté des plus grands peintres. Cependant j’ai écrit son nom en tête de ces pages consacrées à Rotterdam, et cela pour deux raisons. La première, c’est que la campagne que Potter a peinte est essentiellement celle du Sud-Hollande entre Rotterdam et La Haye ; plus haut, le paysage change de caractère, et c’est à d’autres peintres qu’il faut s’adresser pour en retrouver la poésie. Si vous faites quelques excursions aux environs de Rotterdam, ou si vous exécutez avec une curiosité sans impatience le tout petit voyage de Delft à La Haye, vous rencontrerez à chacun de vos pas les aspects de la nature que Paul Potter a transportés sur ses toiles. Entre la campagne du sud et celle du Nord-Hollande, il n’y a point, à vrai dire de différences radicales et tranchées, il n’y a que des nuances ; mais ces nuances suffisent dans un aussi petit pays pour constituer aux yeux du visiteur de véritables contrastes : à plus forte raison, les enfans de cette contrée doivent-ils sentir avec finesse les plus délicats changemens, les plus légères altérations de physionomie du paysage. Plus un pays est petit, et plus les yeux des habitans deviennent habiles à saisir ces subtiles différences ; sous ce rapport, nous ressemblons tous au rat en voyage de La Fontaine, pour qui la moindre taupinée était un mont. Cela est vrai au moral comme au physique ; un Parisien qui visitera le Berri ou le Poitou ne découvrira aucune espèce de différence entre les mœurs de tel village et celles du village voisin ; mais les paysans de la contrée, pour peu que vous les interrogiez, vous révéleront des particularités de caractères, vous raconteront des anecdotes facétieuses ou tragiques, qui vous feront apparaître leurs paisibles voisins sous un aspect presque exotique. Les peintres hollandais, obligés par l’exiguïté de leur pays de tourner sur une circonférence de quelques lieues, sont arrivés à sentir exactement comme nos paysans sédentaires. De là leur grand charme, de là aussi l’extrême attention qu’ils exigent de quiconque veut les étudier sérieusement. Les études entomologiques ne réclament pas une observation plus minutieuse ; comme ces peintres se sont attachés en effet à reproduire des phénomènes qui ne sont séparés les uns des autres que par des différences imperceptibles, il s’ensuit que les différences de leurs talens sont aussi fort délicates à établir et fort difficiles à exprimer nettement, ce qui prouve une fois de plus que l’infiniment petit est autrement long à comprendre que l’infiniment grand. O triomphe de l’humilité ! à première vue, d’emblée, vous allez saisir les caractères d’un Rubens, d’un Léonard, d’un Raphaël ; mais ce n’est pas trop de vingt visites pour comprendre les différences de talent qu’il y a entre une servante peinte par Gérard Dow et une servante peinte par Miéris, entre un paysan peint par van Ostade et un paysan peint par Téniers, ou pour pénétrer le charme propre d’un Wynants, d’un Wouvermans, d’un Karel Dujardin, d’un Hobbema.

La campagne du sud est donc celle que Paul Potter a peinte de préférence. Là, la plaine ne se présente pas comme dans le nord sous la forme d’une steppe verdoyante illimitée, elle conserve quelques-uns des caractères de nos prairies. L’œil ne s’égare pas comme dans le nord à chercher des bornes que marque seul le bleu du ciel, qui vient se confondre au loin avec le vert de la terre ; mais des rideaux d’arbres ferment assez régulièrement l’horizon de distance en distance, et présentent ainsi à la vue un espace à la fois vaste et circonscrit. A ces rideaux d’arbres s’attachent d’ordinaire, sauf aux heures du milieu du jour, de légères brumes qui donnent au paysage un aspect d’une douceur mélancolique, et parfois une sorte de physionomie résignée. Ces brumes, qui sont, circonstance assez singulière, un phénomène très particulier au sud, où la lumière est beaucoup plus voilée que dans le nord, jouent un rôle considérable dans les paysages de Paul Potter. Sous cette lumière voilée, la verdure prend une teinte d’ordinaire pâle et maladive, quelquefois sombre, toujours triste, qui fait un contraste marqué avec la riante exubérance qu’elle présente aux environs de Harlem, et la douceur suave qui la distingue dans l’extrême nord. a ces caractères, vous reconnaissez la prairie humide, brumeuse, de Paul Potter, sa lumière sans éclat, ses ciels saturés de vapeurs, ses perspectives majestueuses, mais sans profondeur, ses horizons qui satisfont l’œil, mais qui ne fuient jamais devant lui comme pour l’inviter à le suivre, et ne nous font jamais apparaître cette vision d’un je ne sais quoi d’indéfini et d’insaisissable que nous avons rencontré si souvent chez des paysagistes moins grands que lui.

J’ai dit que j’avais une seconde raison pour unir le nom de Paul Potter à celui de la ville de Rotterdam. Cette raison, c’est que le plus remarquable jugement que j’aie encore lu ou entendu sur le fameux Taureau de Paul Potter, — celui qui serre de plus près le sens et la portée de cette œuvre magistrale, m’a été donné à Rotterdam précisément par notre collaborateur M. Albert Réville, pasteur de l’église wallone de cette ville. Comme mes impressions après contemplation du tableau de Paul Potter se trouvèrent exactement d’accord avec ce jugement, je ne puis mieux faire que de le transcrire, car je ne saurais dire autrement ni aussi bien. « Parmi les belles choses que vous verrez à La Haye, me dit M. Réville, je vous recommande le fameux Taureau de Paul Potter, qui est, à mon sens, une des pages capitales de la peinture hollandaise. Dans cette œuvre, Paul Potter a fait mieux qu’une belle peinture d’animaux, car il a écrit avec le pinceau la véritable idylle de la Hollande. Là est exprimé l’amour profond, attentif, délicat, presque maternel du paysan hollandais pour ses bêtes. » L’idylle de la Hollande, telle est en effet la grandeur de l’œuvre de Paul Potter ; M. Réville avait raison, et n’exagérait en rien par son jugement la portée de ce tableau, laquelle est du reste si claire qu’elle s’impose d’elle-même à l’esprit du contemplateur. Paul Potter a voulu exprimer et a exprimé la poésie de cette vie rustique et agricole qui a tenu et qui tient une si grande place dans l’histoire économique du petit peuple hollandais, et qui est entrée pour moitié dans le développement de sa prospérité. A l’époque où Paul Potter a peint son Taureau, cette vie rustique était la plus grande force de la Hollande ; c’est dans l’agriculture qu’elle concentrait encore les meilleurs efforts de son intelligence et de son énergie. En me reportant aux dates, je trouve que le Taureau de Paul Potter a dû être peint vers 1646 ou 1647, c’est-à-dire avant la paix de Westphalie, avant ce fameux congrès de Munster, représenté par Terburg dans une page célèbre, qui fut le promoteur véritable du grand essor qu’allait prendre le commerce hollandais et de l’activité qu’il allait déployer pendant plus de trois quarts de siècle, en enchaînant au profit de sa sécurité ce célèbre géant d’Anvers, dont la captivité, consentie par l’Espagne, le rendit maître du marché de l’Europe centrale. De la vie politique, la Hollande ne connaissait encore que ce qu’elle a de plus doux, l’enivrement de l’indépendance conquise ; mais elle ignorait ce que la vengeance et l’ambition ont d’âpres jouissances, et elle devait attendre encore près de trente ans avant de devenir le centre des coalitions contre la France, avant de conquérir le rôle qui lui donna sous Guillaume et Heinsius une sorte de suprématie européenne. Dans cette page mémorable, Paul Potter a donc exprimé ce qui était encore, au moment où il la peignit, la vie principale et l’âme véritable de son pays.

L’amour du paysan hollandais pour ses bêtes, comme il apparaît clairement dans le personnage de ce vacher qui, penché contre un saule, contemple ses chers animaux ! Certains connaisseurs lui reprochent d’être laid ; certes ce n’est pas un Apollon, mais quelle tendresse se lit sur son visage ! La beauté qu’il n’a pas, ses bêtes la possèdent à sa place, et la joie heureuse qu’il ressent en les voyant si robustes et si magnifiques imprime à sa physionomie une sorte d’attrait qui est déjà une récompense. Et qui sait si ce profond amour n’en trouvera pas un jour une plus grande ? L’habitude des pensées nobles est le véritable principe de la beauté, qu’elle finit toujours infailliblement par engendrer, lorsqu’elle est transmise de génération en génération, sans que la bâtardise du cœur interrompe le cours de sa sève. Voilà le fruit des sentimens exprimés par Paul Potter, pensais-je un jour au Helder, en regardant un couple de jeunes paysans du Nord-Hollande assis dans la salle d’attente du chemin de fer. C’était un homme visiblement, ce jeune paysan costumé à ravir, serré à la taille par une veste de fin drap noir à boutons d’argent, chaussé de grandes bottes à l’écuyère, si reluisantes, si claires, qu’un nègre aurait pu les prendre pour miroir, et dont il contemplait machinalement l’éclat pendant que sa jeune compagne remettait ses lourdes boucles d’or massif. Nulle gaucherie, nulle raideur, nuls faux mouvemens, mais cette parfaite aisance, cette rectitude des attitudes, cette souplesse de la démarche et du geste, ce tact du corps, qui dénotent la richesse depuis longtemps acquise, les habitudes de l’indépendance et la fierté sans efforts qui en résulte. Eh bien ! tout cela, richesse, aisance, beauté du corps, décence des mouvemens, était le résultat pratique, la récompense matérielle de cet amour avisé des bêtes, héréditairement transmis depuis ce paysan si laid de Paul Potter jusqu’à ce jeune paysan si fier qui attirait mon regard au Helder.

Ces sentimens du paysan hollandais se lisent encore dans la beauté de ce taureau et de cette vache. Des bêtes ne sont pas aussi belles que cela sans être gâtées, choyées, caressées à l’excès. Comme la litière doit être souvent renouvelée sous leurs flancs ! comme elles doivent être bien protégées contre les rhumes et les courans d’air dans leurs étables aux portes sans fissures, étroitement closes ! comme la table de leur râtelier doit être soigneusement brossée et servie avec propreté, et dans quels jolis seaux toujours neufs, en bois peint de gaies couleurs, elles boivent sans doute ! La pensée qui a inspiré ce tableau est une pensée toute démocratique ; mais je m’étonne qu’il ne se soit pas trouvé encore quelque bel esprit pour démontrer que l’œuvre de Potter était une œuvre aristocratique, car ces bêtes sont des bêtes royales. Quelle fierté marque la tête de ce taureau, infant ou dauphin de l’étable ! quel indomptable orgueil se lit dans ses yeux farouches ! quel étonnant aplomb il y a dans son attitude menaçante, quoique passive, comme l’est l’attitude, même au repos, de celui qui peut tout ! A coup sûr, ce dauphin-là n’a jamais connu les coups de gaule, et lorsqu’il a fait quelque sottise, c’est le petit berger qu’on a fouetté. Et cette vache, vraie reine douairière et mère royale du précédent personnage, comme elle est accroupie avec noblesse, comme elle tient droit la tête, et quelle majestueuse ampleur dans ses formes ! .Quant à la brebis assise auprès d’eux avec ses mamelles gonflées de lait jusqu’à l’excès, c’est l’image la plus frappante de la fertilité qui se puisse voir, d’autant plus frappante qu’elle est plus simple, et que le peintre s’est servi d’un des plus ordinaires phénomènes de la réalité pour exprimer une pensée qu’artistes et poètes ont presque toujours désespéré d’exprimer autrement que par l’allégorie. Un orage se prépare dans le ciel ; mais ces bêtes n’éprouvent aucune des inquiétudes que l’approche des tempêtes donne aux animaux. Que leur fait l’orage ? Elle est si près, l’étable où ils pourront aller ruminer dans leur âme obscure l’élégie du poète latin sur le bonheur qu’on ressent à entendre du fond d’une chambre bien close le vent mugir et la pluie battre les portes ! Par le sentiment que nous venons de décrire, et qui est en toute réalité celui du tableau, on voit combien on est peu fondé à reprocher à Paul Potter comme exagérées les dimensions qu’il a données à sa grande toile. Ces dimensions sont à la taille du sentiment de l’œuvre. Le fameux Taureau de La Haye ne saurait être regardé comme un simple paysage ou une simple peinture d’animaux ; la scène méritait le cadre que les artistes réservent d’habitude aux actions humaines, car c’est l’homme qui est au fond de cette scène. Autant vaudrait reprocher à Rembrandt les dimensions qu’il a données à la Ronde de nuit, sous le prétexte que le sujet est après tout des plus ordinaires. Dans l’un et dans l’autre tableau, ces dimensions sont exigées par la nature de l’inspiration, qui est au fond la même ; ce sont deux pages patriotiques sous leur apparence de vulgaire réalité. Rembrandt a fait pour la vie civile hollandaise ce que Paul Potter a fait pour sa vie rustique ; ce qu’il a exprimé dans sa Ronde de nuit, c’est l’enivrement de la liberté et le tapage joyeux de ses fêtes, la bruyante turbulence d’âmes qui sont encore dans la lune de miel de l’indépendance ; ce que Paul Potter a exprimé dans le Taureau, c’est le bonheur moins bruyant, mais plus âpre encore peut-être, que le libre possesseur du sol, l’homme non marqué de servitude, éprouve à voir croître des moissons qui sont à lui, grandir des troupeaux formés par ses soins. Toute la vie républicaine de la Hollande est dans ces deux pages admirables qui se complètent l’une par l’autre.

Avec quel empressement, après avoir contemplé le fameux Taureau, j’ai cherché dans ce même musée de La Haye dont cette toile est l’ornement le portrait de Paul Potter par van der Helst ! Je voulais savoir si on pourrait lire sur sa physionomie une âme digne d’avoir eu une telle inspiration. Ce portrait n’est pas un des beaux ouvrages de van der Helst ; mais le mérite du peintre nous garantit la fidélité de la ressemblance, et, malgré les différences assez singulières que présentent entre eux les divers portraits de Potter, c’est celui qu’on doit tenir pour vrai, car il répond exactement à ce que nous savons de la personne physique de cet artiste qui mourut si jeune. C’est un visage de jeune paysan phthisique à cheveux roux, plein de douceur et de mélancolie, avec des traits rustiques et fins, avec une distinction dans la physionomie qu’on attribuerait à la maladie, si on ne savait que quelques gouttes du sang le plus héroïque et le plus noble des Pays-Bas, celui des Egmont, coulaient dans ses veines. Oui, ce visage dénote bien une âme digne de cette inspiration ; le peintre correspond bien à l’œuvre, et ce n’est pas sous d’autres traits que l’imagination aurait aimé à se le représenter.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1868.
  2. Un détail de mœurs à la manière de ceux que Stendhal aimait à citer comme donnant la clé des caractères nationaux. On me raconte qu’à Amsterdam, lorsqu’un homme du peuple tombe ivre dans la rue et qu’un agent de police arrive pour le mener au poste, les camarades, de cet homme interviennent et tiennent à peu près ce langage à l’agent : « Laissez-le, nous le conduirons nous-mêmes chez lui ; nous ne voulons pas que vous le touchiez, » et que, faisant comme ils le disent, ils enlèvent au nez et barbe de la police l’ivrogne qui était sa proie légale de par les règlemens d’une bonne administration urbaine. L’indépendance des Anglais est célèbre, cependant les Anglais ne sont indépendans que tant qu’ils se sentent fermes sur le terrain de la légalité ; mais, autant que j’ai pu voir, il m’a semblé que les Hollandais seraient capables à l’occasion de ce degré d’indépendance qui consiste à se mettre au-dessus de la loi.
  3. Chose curieuse, cette doctrine chrétienne de la grâce, qui est le véritable fondement des libertés de l’âme, et par suite de toutes les libertés sociales, a été tenue fort souvent par les esprits qui se sont posés en défenseurs de la liberté comme une doctrine d’oppression et d’injustice. Il y a déjà douze ans qu’ici même (15 janvier 1857) nous avons eu occasion de nous expliquer sur ce point à propos des théories de M. Michelet, et d’émettre l’interprétation que nous venons de donner dans ces pages. Toutes les fois que je vois une de ces attaques contre la grâce exprimées par un esprit libéral, je ne puis m’empêcher de me représenter Achille renonçant avec aveuglement à ses armes forgées dans un atelier divin.