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Poésies complètesLibrairie Plon (p. 199-228).


AILLEURS


À Fernand Laudet.


ALÉSIA


À Fernand Mazade.


À lutter contre toi d’où vient que je m’obstine,
Ô sang celte qui bats en ma veine latine,
Si, pour rendre à ton flot sa native âcreté,
Il m’a suffi de voir au fond du crépuscule,
Comme au fond d’un immense et brumeux ergastule,
La lune d’août ouvrir son œil ensanglanté ?

Entre les fûts des pins qui rayaient son orbite
Et semblaient les barreaux d’une herse subite
Que l’on eût abaissée aux deux côtés du rail,
Tandis que nous roulions vers la Ville Éternelle,
Elle collait sa rouge et tragique prunelle,
Comme un Gaulois blessé derrière un soupirail.

 
Et j’ai senti que Rome et la molle Italie
Et Florence, où l’automne est sans mélancolie,
Et Baïes, dont tout cœur d’amant s’extasia,
Dans mon âme d’un soir s’étaient soudain voilées
Et qu’en elle un vaincu des anciennes mêlées
Pleurait encor, pleurait toujours Alésia.


DESTIN


Réponse à Charles Le Goffic.


Viens au soleil, mon doux ami : console-toi.
Efface de tes yeux la lune acariâtre.
Il fallait que la foudre incendiât le toit
Et que le vent soufflât sur l’âtre.

Les clos d’Alésia ne sont-ils plus en fleur ?
Le drame magnifique et cruel devait être.
Ce n’est que dans le sang et parmi la douleur
Que l’auguste enfant pouvait naître :

 
L’enfant qui, mariant le sensible au divin,
Mira le rêve celte au fil latin de l’onde
Et, sous le plus léger des firmaments, devint
L’honneur et la beauté du monde.


Fernand Mazade.


ANTHÉOR


À Saint-Blaize, à la Zueca
Vous étiez, vous étiez bien aise.

A. de Musset.


Pour Henri Clouard.

 
Au cap d’Eze,
À la Lodola,
Qu’on était bien aise !
Qu’on était bien là !
 
Vintimille
Aux citrons dorés,
Plage de famille
Et prix modérés.


Bordighère,
Ospedaletti,
Je vous vis naguère
Blancs de confetti.

Nice, Canne,
Menton, Taggia,
Que de Roxelane
Et d’Ophélia

Vous m’offrîtes,
Au subtil relent
D’ail, de pâtes frites
Et d’ylang-ylang !
 
Vieille Antibe,
Où l’enfant gaulois
Deux fois, dit le scribe,
Dansa, plut deux fois,
 
Salut, veuve
D’un passé trop lourd
Pour l’épaule neuve
De ton clair faubourg !


Ta corniche,
Endoume, un moment,
M’ouvrit, verte niche,
Son recueillement.

À Théoule,
Les porphyres roux
Chantaient sous la houle
Un air lent et doux.
 
La Fontvieille,
Bandol, Vallesclut
Caressent l’oreille
Comme un son de luth.
 
Mais la palme
Te revient encor,
Alme nom de l’alme
Et grecque Anthéor !


(Semaine du Carnaval.)


ARIETTE DAUPHINOISE


Pour Théodore Botrel.


De Montmaure à Lus,
Dans l’ombre, à toute heure,
On dirait que pleure
Un glas lent, un glas…

Mais, au Vapellas,
Mon cœur, comme en rêve,
Croit ouïr sans trêve
Un clair angélus.


— Quel est ce rébus ?
Dites-vous, Nanette,
Ma fine brunette
Aux beaux yeux lilas.
 
— C’est qu’au Vapellas
Vous m’aimiez encore,
Et c’est qu’à Montmaure
Vous ne m’aimiez plus.


(Sur la route de Lus-la-Croix-Haute).


À UNE NORMANDE


Adieu, mon joli cœur de rêve !
Souvenez-vous du Val-André
Et de l’heure exquise et trop brève
Où le soir mourait sur la grève
Comme un andante de Fauré.
 
D’où veniez-vous, mon gentil page ?
De Criquetot… ou de Paris ?
Moi j’arrivais d’un long voyage
Au pays des cœurs en veuvage,
Au pays des cœurs défleuris.

 
C’est là-bas sur une âpre côte,
Chez un vieux peuple aux yeux d’enfant.
À basse mer comme à mer haute,
L’amour à toute heure y sanglote :
Rien qu’à l’ouïr, le cœur se fend.
 
Avant que le ciel ne se brouille,
Partez, mon cœur, mon cœur joli.
La brume file sa quenouille ;
Craignez l’automne aux doigts de rouille,
Tisseurs de silence et d’oubli.


DIALOGUE PENDANT LA MONTÉE


Pour Sébastien-Charles Lecomte.


Qu’il fait noir, ô Zenon, et que la côte est dure !…
— Va tout de même ton chemin
Et dis-toi que le jour le plus sombre ne dure
Que jusqu’au lendemain.


L’AFFÛT


À Maurice Languereau.


I


Le marais dort, crispé d’un gel tardif. Au loin,
Dans la brume qui s’épaissit et se dilate
Tour à tour, la Sologne étend sa glèbe plate…
Nous sommes là depuis une heure, l’arme au poing.
 
Et tout à coup, tandis qu’une étoile clignote,
Puis deux, puis trois, puis des centaines, des milliers,
Voici qu’éclaboussant de pourpre les halliers
Jaillit sur l’horizon la lune solognotte.


Dans l’air glacé du soir elle monte sans bruit
Au-dessus des champs d’orge et des carrés d’avoine,
Si rouge qu’on dirait une énorme pivoine
Magiquement éclose au jardin de la Nuit.

Un chien transi, là-bas, hurle au fond d’une grange ;
Et nous-mêmes, chasseurs endurcis et sans foi,
Nous nous défendons mal contre un obscur émoi
À l’apparition de cette fleur étrange…


II


Paysages du ciel, si beaux et si divers,
Nous habitons trop près de vos profondeurs bleues ;
L’homme ne compterait ni les jours ni les lieues,
S’il devait vous chercher au bout de l’univers.
 
Nous vous connaissons trop, couchants, aubes fleuries :
L’habitude a blasé nos yeux sur vos beautés,
Et c’est en vain que sur les champs et les cités
Vous déployez l’azur et l’or de vos féeries ;


C’est en vain que, trouant la nue à coup d’épieu,
Le Jour, tel un veneur, sort du fourré nocturne
Et, sur l’aiguail des monts essuyant son cothurne,
Se dresse et, brusquement, bondit dans l’air en feu.
 
Blancs cirrus qui broutez l’aérien pacage,
Lune en fleur, astres d’or, il faut comme ce soir,
Pour forcer nos regards à vous apercevoir,
Quelque affût solitaire au bord d’un marécage.
 
Il faut la frissonnante immensité des nuits…
Tant de magnificence est rassemblée en elle
Que notre âme d’antan, notre âme originelle,
Remonte tout à coup dans nos yeux éblouis,
 
L’âme que nous avions aux premiers jours du monde,
Quand le viel Ouranos était l’unique dieu,
Les nuages son char, le soleil son moyeu,
Et qu’au creux de l’éther tonnait sa voix profonde.


III


Hélas ! presque aussitôt l’ombre en nous redescend…
Plus captif que jamais, Platon, dans la caverne,
L’homme habile aujourd’hui, le front bas et l’œil terne,
Une création dont le ciel est absent.


L’ALGEIRAS


À Madame Herter.


Je vous envoie une branche
De cet ajonc grêle et ras
Qu’ici l’on nomme algeiras,
Dont la fleur est presque blanche.
 
Plante ingrate au teint roussi
Par l’ardente canicule,
Chez nous le vent la bouscule :
Le soleil la brûle ici.


Mais c’est bien la même plante,
Le même air déshérité
Et, fût-ce au cœur de l’été,
La même âme violente.

Rien en elle n’a changé,
Sauf la couleur des pétales,
Et, loin des landes natales,
L’ajonc reste un insurgé.


(Saint-Julien-lès-Marseille )


CONSEILS À UNE BELLE NONCHALANTE


Stal vraz ar bed…
(Abbé Le Lay.)


 
Sans qu’il t’en coûte rien, Lucy,
Que l’humble dépense d’un geste,
Veux-tu dans ta demeure agreste
Couler des jours francs de souci ?
 
Chaque matin, à la seconde
Où le soleil, tel un marchand,
Ouvre au bout de ton petit champ
La grande boutique du monde,

 
Lève-toi d’un bond comme lui,
Sur les siens mesurant tes sommes :
La caille appelle dans les chaumes
Où traîne encore un peu de nuit.
 
Et pousse aussitôt tes persiennes
Bravement. Geste essentiel !
Lui court déjà les champs du ciel :
Règle tes veilles sur les siennes

Et, quand sur les monts violets
La première étoile tremblotte,
Tandis qu’il boucle sa roulotte,
Comme lui ferme tes volets.


MATELOTS


À Jean des Cognets.


[C’est sur un vieux cahier d’école déchiré
Que j’ai trouvé cet âpre et lourd miserere,
Confession d’un cœur défaillant sous la honte.
L’auteur — paix à sa cendre ! — habitait Roscané.
Je ne sais ni son nom, ni s’il fut pardonné,
Ni comment, au milieu des chutes qu’il raconte,
Son cœur, son faible cœur de Celte et de marin,
Oublieux de la douce femme au front serein
Qui l’attendait, filant sa laine à la chandelle,
Pouvait, en la trompant, se croire encor fidèle.]


I


Tout corrodés d’affreux genièvres
Et gardant sur leurs matelas,
Dans le pli tourmenté des lèvres,
Un sourire idiot et las,

On voit au Havre, dans les bouges
Du triste quartier Saint-François,
Des matelots aux faces rouges
Qui sont couchés les bras en croix.
 
Pauvres gens qui n’ont pas d’histoire,
Pas même de foyer souvent,
Dont la vie est un purgatoire
Dans l’embrun, la houle et le vent !
 
Comment, au sortir de ces geôles,
Eussent-ils pu, seuls, sans appui,
Flageolant sur leurs jambes molles,
Parer les pièges de la nuit ?


Soutiers, chauffeurs, que la consigne
Bloquait depuis six mois à bord,
Tels arrivaient en droite ligne
D’Iquique ou de la Corne d’or ;
 
Barbes fauves, prunelles claires.
Couleur des fiords trop contemplés,
D’autres, vieux baleiniers polaires,
Débarquaient d’ultimes Thulés ;

Et d’autres, au masque de lie.
Émergeaient de l’enfer banquais…
Ah ! ce vent, ce vent de folie
Qui souffle ici le long des quais !…

Des filles rôdaient sur les berges ;
L’air était lourd d’âcres senteurs ;
Aux devantures des auberges
Flambaient les alcools tentateurs.

Et ce fut la grande bordée,
La ronde ivre qui chaque soir,
Avec des cris de possédée,
Roule de comptoir en comptoir,


Jusqu’à l’heure tardive où l’aube
Monte, virginale et sans bruit,
Essuyer aux pans de sa robe
Le front profané de la nuit…


II



J’aurais beau dire le contraire,
Chère femme aux yeux indulgents,
Tu sens bien que je suis leur frère
Malgré tout, à ces pauvres gens.
 
J’ai comme eux sur des mers amies,
En de nonchalants Hellesponts,
Connu les longues accalmies,
Les sommeils lourds des entreponts ;
 
Les mêmes vents gonflaient mes voiles
Du même souffle âpre ou joyeux
Et la paix blanche des étoiles
Coulait pareille dans mes yeux…


Et voilà que l’on criait : « Terre ! »
Voilà qu’à ce cri fascinant
Sortaient tout à coup du mystère
Les villes chaudes du Ponant :
 
Le Havre plein de bruits d’enclumes,
Nantes d’odeurs de caroubiers,
Et Brest, la Suburre des brumes,
Pâmée aux bras de ses gabiers.
 
Elles se levaient frissonnantes
Sur l’eau morne de mon ennui.
Était-ce au Havre, à Brest, à Nantes ?
Ailleurs où là, c’était la nuit…

Et, sous l’or de ta toison fauve,
Immobile comme un bouddha,
je t’évoque au fond d’une alcôve,
Monstrueuse et blanche Amanda ;

D’autres, d’autres, des faces peintes,
Hâves et dont l’œil charbonnait
Parmi les chopes et les pintes
De quelque ignoble estaminet ;


Tout un tas de chairs anonymes,
Brunes, rousses, les seins pendants,
Des yeux où stagnaient de vieux crimes,
Des nez ous’ qu’il pleuvait dedans…
 
Ô dérisoire litanie !
Et comment croiras-tu jamais,
Toi la sage, toi la bénie,
Chère femme, que je t’aimais ?
 
Ne me dis pas que je blasphème
Et tourne tes yeux vers les flots :
Je t’aimais, hélas ! comme on aime
Chez mes frères les matelots…



III



J’ai jeté l’ancre dans ta rade,
Sagesse, Paix, Sérénité.
Accueille-le, ce cœur nomade,
Que les courants t’ont rapporté.


Ce n’est plus la folle gabare
Qui dansait sur les flots légers,
Avec l’Espérance à sa barre
Et mes vingt ans pour passagers.
 
Sa voile en loque où le vent gronde,
Ses flancs meurtris par tant d’écueils
Disent assez aux yeux du monde
La défaite de ses orgueils.
 
Mais la rade est profonde et sûre
Où s’est ancré le vieux ponton
Et, pour étancher sa blessure,
Voici le soir, le soir breton,

Le soir qui se penche à sa poupe,
Inspecte son flanc démoli
Et le calfate avec l’étoupe,
La grise étoupe de l’oubli…