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Individu et Société

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Commune de 1935
no 23, juillet 1935
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INDIVIDU ET SOCIÉTÉ[1]

Aristote a constaté : « L’on ne peut se figurer une maison, la Maison (avec un grand M) qui ne soit pas une de celles que nous connaissons. »

Non point que pour un toit et des murs, cet énoncé vaut pour qui vit et dort et rêve sous ce toit, entre ces murs.

L’Homme (avec un grand H), l’Homme considéré dans son universalité ne saurait prendre figure ou plutôt absence de figure assez péremptoire pour que l’homme (avec un petit h), l’individu concret accepte de se laisser nier au nom d’une abstraction.

Et pas plus que d’abstraction, il ne s’agit d’addition.

Nul n’oserait prétendre que l’humanité ou plus spécialement une société donnée constitue un magma arithmétique dont le total puisse impunément écraser les unités intégrantes.

Des éléments sensibles agissent les uns sur les autres. Ils sont condamnés à agir les uns contre les autres dans les pays divisés en classes, donc voués à la lutte des classes, du fait même d’antagonisme d’intérêts irréductibles, tant que dure le régime capitaliste.

D’autre part, l’exploitation de l’homme par l’homme permet de se différencier à ceux-là seuls qui ont la sinistre chance d’appartenir à la minorité des exploiteurs.

Quant aux conditions de vie faites à la masse des exploités, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles n’aident guère à l’expression de leur personnalité.

Et pourtant le tout petit particulier n’a jamais à s’effacer devant l’idée générale qui a été prise de son espèce, puisque d’abord, cette idée générale, si vaste puisse-t-elle sembler, est conditionnée par ce tout petit particulier.

Aujourd’hui, ici, alors que l’action intellectuelle se définit, avant tout, comme une manière de réagir à et contre la réaction, il s’est spontanément habillé de négatif, cet axiome formulé par Lénine dans une affirmation elle-même circonstanciée d’un très élémentaire et très probant exemple :

« Que l’on commence, écrivait Lénine, par une des propositions les plus simples : Jean est un homme… comme le remarquait génialement Hegel, il y a déjà en cela de la dialectique. Ce qui est particulier est général. »

En période pré-révolutionnaire, je veux dire lorsque l’ordre ou le désordre social exige des opprimés l’intervention capable de réduire un oppresseur acharné à conserver ses privilèges, à la veille du bond en avant qui doit remettre les masses dans la voie de leur devenir, les écrivains sont naturellement portés à rendre compte de leurs états particuliers, même et surtout si ces états particuliers accusent, à travers le scandale des comportements individuels, le mauvais état général d’un monde.

Ce n’est point par l’effet du hasard que J.-J. Rousseau fut à la fois l’exhibitionniste des Confessions et le théoricien du Contrat social.

Il a poussé jusqu’à la frénésie des fausses confidences le besoin de se montrer, mais il a aussi constaté : « Quiconque mange un pain qu’il n’a pas gagné, le vole. »

Aussi Marat, qui fut culturellement — dirions-nous aujourd’hui — le mieux situé des intellectuels de son temps, Marat considéré par les historiens soviétiques comme le premier théoricien de la Révolution, grâce à son livre les Chaînes de l’esclavage, dont Karl Marx annota le texte avec un soin extrême, Marat qui soigna ses malades à l’électricité, dressa un plan de législation criminelle, fit des recherches sur la lumière, qui lui valurent d’être salué comme un nouveau Newton, Marat, qui reprochait si justement à Racine, à Pascal, à Voltaire d’avoir fait de la connaissance de l’homme une énigme, Marat, l’ami du peuple, a eu raison de mettre en épigraphe à son Essai sur l’Homme cette phrase de J.-J. Rousseau : « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme. »

Il importe que rien ne soit négligé en vue de cette connaissance. Tant pis pour les fioritures passées, présentes et futures.

Nul d’entre nous ne peut dire à quelle beauté rêveront les hommes, nul d’entre nous ne peut dire s’ils auront encore le besoin compensatoire de rêver à quelque beauté, après l’édification du socialisme mondial, après l’abolition des frontières entre les hommes, entre leurs idées, après la destruction des cloisons étanches opposées au libre jeu dialectique, lequel est à la fois mouvement et route de cette universelle réciprocité dont Marx et Engels formulèrent la loi.

Mais du moins pouvons-nous dire que la rue sans joie du capitalisme ne saurait, en 1935, conduire les Botticelli de plume ou de pinceau vers l’une de ces plages où d’autres, en d’autres temps, purent situer la naissance de Vénus.

Les œuvres ne s’enferment plus dans des contours parfaits.

Le temps est passé, bien passé, de l’esthétique et de ses petites gourmandises. La rage des aveux, les veines du cristal ésotérique, par leurs courbes, expriment un désarroi dont les buissons s’enchevêtrent au fur et à mesure que s’exaspèrent la lutte des classes et la volonté catégorique révolutionnaire d’y mettre fin.

Je pense à la sténographie géniale de Rimbaud. Je pense aux illuminations dont il a embrasé l’inconnu. Je pense aux poètes qui ont suivi la voie indiquée, dis-je, par Rimbaud. Je pense aux surréalistes, à leurs efforts pour mettre une lumière dans chacun des replis de l’individu, là même où la société bourgeoise prétend maintenir obscurantisme et préjugés.

Mais, ajouterai-je, et ceci du fait même de son influence sur la sensibilité de l’époque, le mot surréaliste a dépassé les cadres du groupe surréaliste.

Et comme la parole de l’homme ne vaut que s’il se situe par rapport à ce et à ceux dont il parle, j’ajoute, je déclare que j’ai cessé d’appartenir à ce groupe dont les recherches, en dépit de leur intérêt culturel, ne sollicitaient plus une attention que, seule, l’actualité immédiate, l’actualité à mon avis catégoriquement révolutionnaire de 1935, appelle et retient de toute sa violence.

Quoi qu’il en soit, dis-je et redirai-je envers et contre tous les idolâtres du culte des apparences, envers et contre tous les gargotiers du réalisme bourgeois situé par définition aux antipodes du réalisme socialiste, quoi qu’il en soit, Rimbaud et, à sa suite, tous les poètes dignes de ce nom ont participé au progrès de la connaissance par la radiographie de leurs plus secrètes visions et des plus insaisissables reflets des choses en eux, selon la définition que les grands dialecticiens du matérialisme ont donné des notions.

D’autre part, les cloisons ne sont pas étanches. Aussi le roman apparaît-il de plus en plus près du reportage, ou plutôt le roman est devenu un reportage vu d’un œil assez particulier pour pouvoir garder, par-delà l’anecdote, une valeur et une portée humaines toujours nouvelles.

Une description objective de la grande marmelade contemporaine implique son procès. Les œuvres qui comptent ont confirmé le jugement définitif prononcé par Tristan Tzara, au début de Dada : « Il n’y a que deux genres : le poème et le pamphlet. »

« Changer la vie », tel fut, comme le rappelait récemment Guéhenno, le cri très objectif du plus subjectif des poètes. Ces trois mots de Rimbaud, qui ont trouvé tout leur sens dans son attitude pendant la Commune, le situent parmi les révolutionnaires songeant, comme dit Marx, non plus à analyser le monde à la manière des philosophes, mais à le transformer.


Par la projection qu’il offre de sa réalité, dans le miroir grossissant d’un personnage imaginaire, le créateur volontiers se propose de montrer l’individu dans ce qu’il a de moins réductible aux communes mesures sociales.

André Gide, par exemple, a créé un Lafcadio assez désinvolte pour incarner l’acte gratuit.

Mais cet acte gratuit, il n’exprime pas l’individu en soi, pour la bonne, l’unique raison qu’il n’y a pas plus d’individu en soi que de choses en soi.

Et quelque horreur qu’on ait d’un symbolisme schématique toujours prêt à trahir ce dont il devrait donner de claires images, il faut bien constater que Lafcadio, lorsqu’il précipite sur le ballast certain falot petit bonhomme — en parfait accord, lui, ce falot petit bonhomme, avec la société —, non seulement jette par la portière un misérable paquet de bourgeoisie, mais encore jette un défi à cette bourgeoisie, classe dominante.

Sans doute Wilde est-il passé par le wagon de Lafcadio.

Pour photogénique qu’il ait été, ce défi eût donc fini par nous sembler insuffisant, si Gide n’avait dépassé le premier temps individualiste, le moment anarchique de la révolte.

Aussi l’histoire des grands courants littéraires verra-t-elle dans Lafcadio le précurseur de ceux qui travaillèrent, depuis l’armistice, à défenestrer les pantins moisis et sanglants de l’idéologie et de la phraséologie capitalistes.

Pour donner un visage concret à l’Homme en général, tel homme particulier risque fort de commencer par se voir et de finir par ne voir que sa petite et trop chère personne. Et ceci, très concrètement, au détriment, d’ailleurs, de sa personne et de sa personnalité.

Il se frustre, en effet, de ses meilleures chances, l’individu qui, sous prétexte de se mieux connaître, s’enferme en lui-même, oublie les autres, donc nie l’action réciproque des autres sur lui, de lui sur les autres, donc se refuse à tout rapport vivant.

L’on évoque cette lettre d’A. de Vigny, vendue aux enchères voici quelques années. Le spécialiste de la tour d’ivoire n’avait pas permis à sa maîtresse de le suivre. Et la pauvre devait se contenter des preuves de la délectation morose. Ces messages ponctués de semence humaine, quel symbole !

Par son fameux : « Je suis un objet psychologique pour moi-même, mais un objet physiologique pour les autres », Feuerbach n’exprime pas le simple regret de l’individu qui se sent isolé. Cette phrase implique une très violente critique sociale.

De nos jours, la bourgeoisie aime à pailleter de bribes de philosophie sa suffisance ou plutôt son insuffisance. Elle appelle Descartes à la rescousse et pour se donner du cœur au ventre, ses petits produits individualistes répètent, chacun pour soi : « Je pense, donc je suis. »

Quant à ceux des masses opprimées, l’oppresseur, qui entend bien ne pas leur laisser le loisir de penser, déclare : « Ils ne pensent pas, donc ils ne sont pas. »

Depuis plus de soixante ans mise en confiance par les massacres, que ses délégués à la tuerie, avec des grâces versaillaises, exécutèrent en son nom et à son profit, la bourgeoisie s’est sentie classe élue. Elle s’est pavanée, mirée, admirée.

Moralité : ses armoires à glace ont servi de cercueil aux formes paralysées-paralysantes de l’individualisme.

« Je me voyais me voir », a bien voulu avouer Paul Valéry. Sous les septennats de MM. Félix Faure, Émile Loubet et Armand Fallières, tous les narcisses en gilet de flanelle et bottines à élastique prétendirent arrêter, domestiquer le ruisseau dont l’inventeur de l’amour de soi fit son immuable tombeau, car ne pas savoir regarder les autres, c’est se perdre en soi-même, s’anéantir.

À ce ruisseau figé, s’oppose le fleuve où, selon Héraclite, nul ne s’est baigné deux fois.

Acharné à vouloir saisir les lambeaux de souvenirs qui flottaient sur la buée des miroirs caducs, et cependant anxieux de se baigner dans des eaux nouvelles, M. Proust a situé son œuvre, ultime grand cap de la littérature individualisto-analytique, à la jonction du fleuve dialectique de l’Éphésien et de l’armoire à glace de la petite bourgeoisie. D’où la valeur symptomatique de Proust.

D’où, je pense, l’intérêt que lui portait Lounatcharsky.

Afin d’apprendre à se connaître, l’individu, au moins temporairement, se détache du tout social et c’est là que réside le drame de la psychologie.

Sans doute l’opportuniste prendra-t-il son parti de cette périlleuse nécessité d’analyse. Il proclamera la primauté du spirituel et endimanchera de pauvres petits mensonges idéalistes sa lourde viande.

Dans les cotonneux débris de cénesthésie et les raclures de phénomènes qui portent son nom, il verra le noumène des noumènes. Il s’abandonne aux reflets des choses sans chercher à coordonner ces reflets et ces choses.

Si Freud a récupéré une partie du monde intérieur dont la contrainte et l’hypocrisie (souveraines en régime capitaliste) avaient frustré même les profiteurs de l’iniquité sociale, c’est que Freud a remis l’individu dans la première zone de son monde extérieur, dans sa famille. Mais cette famille elle-même ?

Faute d’avoir situé cette famille, sa famille, le plus génial des psychologues issus de la bourgeoisie est tombé dans le panneau de la grande fresque arbitraire et carnavalesque du repas totémique.

Ce « plus de conscience » à quoi Marx exhortait les hommes suppose de perpétuelles confrontations. Sinon ce sera la perte de toute vue, dans l’enchevêtrement des déterminismes.

Après avoir constaté ces gigantesques progrès qui permirent au cours de ce siècle la séparation en catégories distinctes, Engels avait conclu :

« Cette méthode nous a légué l’habitude d’étudier les objets et les phénomènes naturels dans leur isolement, en dehors des relations réciproques qui les relient en un grand tout, d’envisager les objets non dans leur repos, non comme essentiellement variables, mais comme essentiellement constants, non dans leur vie, mais dans leur mort.

« Et quand il arriva que, grâce à Bacon et à Locke, cette habitude de travail passât des sciences naturelles dans la philosophie, elle produisit l’étroitesse spécifique des siècles derniers, la méthode métaphysique. »

Depuis Engels les méfaits de l’analyse n’ont point cessé.

Assez dénué de vergogne pour revendiquer l’héritage de Hegel, Martin Heidegger, par exemple, annonça une phénoménologie de l’angoisse, mais au lieu d’étudier le commencement de l’angoisse il se contenta d’agiter, autour de sa chaire professorale de Fribourg, ce qu’il appelle le « pourquoi surgi du mystère de l’être qui nous oppresse ».

L’un des philosophes de l’école scientifique de Vienne, l’un de ceux qui dénoncèrent les escrocs intellectuels prêts à remonter abusivement de l’expérience à la métaphysique, Rudolf Carnap n’attendit point l’avènement de Hitler pour régler son compte au futur nazi, Heidegger, et à son néant qui néante (du verbe néanter, en allemand nichten). Il est toujours en proie au néant qui néante, l’individu qui veut se croire une cosmogonie à lui tout seul.

Il a rétréci l’univers à ses propres limites et prié l’éternité de perpétuer ce moment de délire où le clavecin sensible, c’est-à-dire l’homme selon Diderot, au lieu de laisser pincer ses sens par la nature qui les environne, a pensé qu’il était le seul clavecin qu’il y eût au monde, et que toute l’harmonie de l’univers se passait en lui.

Harmonie ou désharmonie, peu importe. Le clavecin sensible obstiné à croire que tout se passe en lui n’entendra plus rien en lui. Cela est un fait et ce fait suffit.

Ne point chercher l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement dialectique de l’univers c’est, pour l’individu, risquer de perdre toute sa valeur et toute sa puissance énergétique. C’est finalement se laisser choir parmi les vieilles marionnettes de la réaction.

Nous en avons connu de ces Maurice Barrès, anarchistes et nécrophiles distingués. Ils ont trouvé leur place dans la sarabande des vieux fantômes féroces, là où tout n’est que sang caillé, sueur froide, linceul et chaînes tintinnabulantes.

À ces fantômes, s’opposent les hommes en vie, les individus qui cherchent non plus des compromis avec la société, mais entendent la transformer pour que leur accord avec elle ne soit plus l’infâme synonyme de renoncement à soi-même.

Au revenant s’oppose le devenant.

René CREVEL.

  1. C’est avec une profonde émotion que nous publions le discours que devait prononcer au Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture notre camarade René Crevel ; ce texte, le dernier écrit de sa vie, n’a pu être retrouvé à temps pour être lu au Congrès. Ses amis les plus proches ont tenu à ce qu’il paraisse dans Commune, par respect d’une pensée qui s’était entièrement et sans retour consacrée à l’activité révolutionnaire prolétarienne. Ce message qu’ici nous recueillons souligne la leçon d’une vie, interrompue par le seul désespoir de ne pouvoir physiquement se maintenir au niveau de cette « actualité immédiate » à laquelle René Crevel entendait donner toute son attention.