Inferno

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AnonymeCharles Beltjens

Inferno


À Charles Fuster.



« E porchè la sua mano alla mia pose,

Con lieto volto, ond’ i’ mi confortai,

Mi mise deiitro alle secrete, cose. »

XXXXXXX

Dante. Inferno. — Canto III.


Ainsi que l’a décrit de sa plume de fer,
Aux jours de son exil, le géant de Florence,
Dans un rêve j’ai vu m’apparaître l’Enfer.

J’ai vu l’abîme où geint l’incurable souffrance ;
J’ai passé par la porte où ces mots sont inscrits :
Sur mon seuil, en entrant, laissez tous l’espérance.

J’entendais clairement les blasphèmes, les cris,
Les exécrations qu’arrachait la torture
À ceux que pour toujours la Justice proscrits.

Ils étaient tous encor dans la même posture
Où les a burinés l’immortel florentin,
Pour servir de leçon à la race future.

Or, comme je plaignais en mon cœur le destin
De ceux qui se tordaient dans la braise ou la glace,
De l’aube au soir, sans cesse, et du soir au matin,

 
Et de ceux que sans trêve une tempête enlace,
Et d’autres que leur crime à l’immobilité
Condamne, sans jamais pouvoir changer de place,

Me disant, tout en pleurs, c’est pour l’éternité
Que de ces malheureux l’Enfer fait sa pâture,
— Un homme vint à moi dans l’horrible Cité.

Mais quoiqu’il eût de nous la forme et la stature,
Je sentis à l’instant qu’un être surhumain
Se cachait à mes yeux au fond de sa nature.

Tout d’abord il me prit doucement par la main,
Et me dit, d’une voix auguste et fraternelle :
Ami, continuons ensemble le chemin.

Une aurore d’amour luisait dans sa prunelle,
Et d’un charmant reflet de vague paradis
Illuminait au loin la Géhenne éternelle.

Partout où nous passions, les geôliers interdits
Interrompaient le cours des terribles supplices,
Au fond de chaque fosse où hurlaient des maudits.

Et les chapes de plomb, et les brûlants cilices,
Soudain se détachant de leurs corps, les damnés
Se croyaient un instant au jardin des délices.

Comme on verrait dormir des bourreaux avinés,
Ayant bu leur salaire au fond d’une taverne,
Tels cessaient les démons leurs cris de forcenés.

Et l’Achéron, le Styx plus infect que l’Averne,
Et l’ardent Phlégéton, pleurant l’Humanité,
Au Cocyte roulaient, de caverne en caverne.

 
Parfois, dans un détour de la sombre Dité,
Un fantôme passait, en flamboyant costume,
Qui nous montrait le poing, d’un visage irrité.

Pendant que j’avançais dans ces lieux d’amertume,
Soutenu par la main du céleste étranger,
Le long des lacs bouillants de flamme et de bitume,

D’un air compatissant il paraissait songer,
Et chacun de ses pas dans l’obscur labyrinthe
Laissait comme une odeur de rose et d’oranger.

Quand parfois j’hésitais, arrêté par la crainte,
Aux coins où surgissaient de plus hideux essaims,
Je sentais de ses doigts une plus molle étreinte.

J’ignorais quels étaient avec moi ses desseins ;
Mais lorsqu’à nos regards parut dans l’ombre immense
Le cercle redoutable où sont les assassins,

Je vis son beau visage où brillait la clémence,
Pâlir, comme quelqu’un qui s’en vient dans les champs
Voir comment un orage a détruit sa semence.

Lui-même eut des frissons à l’aspect des méchants,
Qui, d’un lambeau de pourpre et d’un peu d’or avides,
Dans le meurtre ont vautré leurs féroces penchants.

Dans un fleuve profond baignaient, nus et livides,
Du sang jusqu’à leur cou, ces dresseurs d’échafauds
Qui ne pouvaient laisser dormir les tombes vides ;

Qui du spectre macabre ont aiguisé la faulx,
Pour avoir des palais remplis de courtisanes,
Et pour se pavaner sur des chars triomphants,

 
Cependant que, traqués à coups de pertuisanes,
Les manants affamés, tombant sur les chemins,
S’arrachaient les chardons dédaignés par les ânes !

Et mon guide, tournant vers tous ces inhumains
Ses regards qui disaient à chacun d’eux : je t’aime,
— Tandis qu’en suppliant ils lui tendaient les mains,—

Sur leurs fronts réprouvés, flétris par l’anathème,
Les rayons de ses yeux tout ruisselants de pleurs,
Descendaient lentement, comme un nouveau baptême.

Alors je vis le fleuve aux sinistres couleurs
Se changer en eau pure, et ses rives fanées
Se couvrir aussitôt de gazons et de fleurs.

Et mon doux compagnon me dit : assez d’années
La Justice a sévi ; hâtons-nous maintenant
De secourir encor d’autres âmes damnées.

— Et toujours la clarté de son front rayonnant
Croissait, et les parfums de sa robe de laine
Mollissaient sur ses pas dans l’ombre résonnant.

Nous parvînmes bientôt dans une morne plaine ;
Le sol était de glace, et, dans l’air obscurci,
Si froid le vent soufflait que j’en perdis l’haleine ;

Et j’entendis, tout près de moi, d’horreur transi,
Comme un sourd grondement qu’un vieux vampyre ivrogne
Ferait auprès d’un mort qu’il fouille sans merci.

Avec moins de fureur, de sa gueule qui grogne,
Un dogue attaque et broie, en son acharnement,
La nuit, sous un gibet, un restant de charogne.

 
Ô terreur ! — devant moi, sous le noir firmament,
Dans un des trous glacés, où la funeste engeance
Des traîtres odieux reçoit son châtiment,

Ugolin se dressait, blême, et, sans indulgence,
Dans la chair de Roger faisait grincer ses dents
Dont six siècles n’avaient pu lasser la vengeance !

Les yeux hors de l’orbite et de rancune ardents,
Il tenait par les crins sa proie, et, dans un râle,
Il lui rongeait le crâne et mangeait le dedans.

Mais quand du forcené la figure spectrale,
En triturant les os que j’entendais crier,
Vit mon guida aux doux yeux pleins d’aube sidérale,

Il laissa de ses mains tomber son meurtrier,
Et le bourreau terrible, à la face âpre et dure,
Fléchit les deux genoux, et se mit à prier.

Et sur l’étang glacé je sentis la froidure
S’attiédir, comme aux jours de printemps, quand l’oiseau
S’en revient pour chanter dans la jeune verdure.

Et moi-même, tremblant, comme un faible roseau,
Quelque chose de doux, que je ne puis décrire,
Enveloppait mon cœur d’un céleste réseau,

Tellement me charmait avec son beau sourire,
En me tenant la main, l’être mystérieux
Qui conduisait mes pas dans le funèbre empire.

Et toujours nous marchions plus avant ; — mais les lieux
Que j’avais vus, semblaient n’être qu’un purgatoire,
Quand l’affreuse Caine apparut à mes yeux.

 
À l’endroit où finit le gouffre expiatoire,
Au-dessus du Cocyte à mi-corps s’élevant,
Comme au bord de la mer un vaste promontoire,

Le vieux Satan dressait ses trois gueules au vent,
Si hautes qu’on eût dit des tours de cathédrales :
— Comment à cet aspect suis-je resté vivant ? —

Il tenait dans ses deux mâchoires latérales
Brutus et Cassius ; la gueule du milieu,
Toute rouge et jetant des lueurs sépulcrales,

Broyait le plus coupable en ce sinistre lieu,
Judas, l’Iscariote exécrable, le traître,
Qui pour un sac d’argent aux Juifs livra son Dieu.

Ô prodige ! — Aussitôt que Satan vit paraître
Mon guide qui joignait, sous ses longs cheveux d’or,
La majesté royale à la douceur du prêtre,

Le démon monstrueux, comme l’Etna qui dort
Et s’éveille en sursaut, avec un bruit d’orage,
De chaque gueule ouvrit le large corridor,

Et dans le noir Cocyte, insondable parage,
Que si lugubrement le vieux maître décrit,
Laissa choir sa pâtura, en se tordant de rage.

Et j’entendis dans l’ombre un lamentable cri ;
— Judas, d’un seul regard de sa fauve prunelle,
Avait à mon côté reconnu Jésus-Christ.

Car c’était lui, debout, dans la nuit solennelle,
Mon compagnon, mais tel qu’il siège au paradis,
Enveloppé d’aurore et de gloire éternelle.

 
À genoux, et baisant sa robe j’attendis.
— Ô nuit ! Ô souvenir qui jamais ne s’efface ! —
Judas criait, maudit parmi tous les maudits :

» Rabbi, Rabbi, c’est toi ! je reconnais ta face !
» Entends moi sangloter ! — C’est moi qui t’ai vendu !
» Ô Rabbi, parle moi ! — que veux-tu que je fasse ?

» Tu sais qu’avant le jour où ta bouche a rendu
» Le suprême soupir sur la triste colline,
» En horreur à moi-même, on m’a trouvé pendu !

» J’ai, de ta loi d’amour souillant la discipline,
» Et d’un peu de métal honteusement jaloux,
» Sept fois navré le cœur de ta mère orpheline !

» Plus vil que le ramas des sordides filous
» Hors du temple chassés, j’ai dans ta bergerie,
» Chien odieux, laissé s’introduire les loups !

» Doux Pasteur ! si ta chair sans tache fut meurtrie,
» Flagellée à grands coups, et liée au poteau,
» Comme un agneau saignant dans une boucherie ;

» Si, couronné d’épine, affublé d’un manteau
» Risible, un jonc pour sceptre, en roi de bacchanale
» Travesti, pour marcher vers l’infâme coteau,

» Tu sentis, sur ta joue auguste et virginale,
» Les soufflets, les crachats, au milieu des jurons,
» S’ajouter au baiser de ma bouche infernale ;

» Si, cloué sur ta croix, de tourments et d’affronts
» Brisé, n’en pouvant plus, ô cher Sauveur du monde.
» Tu mourus de détresse entre les deux larrons,

 
» C’est par moi, l’Apostat fétide, l’être immonde,
» Justement par le Ciel rejeté dans l’Enfer,
» Comme un rameau pourri d’un arbre qu’on émonde !

» Ô Jésus, ce n’est rien tout ce que j’ai souffert ;
» Et que mon châtiment encor s’appesantisse,
» Que Satan me reprenne entre ses dents de fer ;

» L’éternité durant, que nul ne compatisse
» À mon irréparable et suprême abandon,…
» — Je reconnais en tout l’infaillible Justice,

» Mais toi, qui prends pitié du plus humble chardon.
» En voyant mes remords, que ta bonté m’accorde,
» Avant de t’en aller, un seul mot de pardon !

» Un seul, ô Dieu d’amour et de miséricorde ! »
— Alors, Jésus ayant écouté le maudit,
J’aperçus qu’il tira de sa robe une corde,

Et, penché sur l’abîme, à Judas il tendit,
Par une chaîne d’or du haut des cieux venue,
Le nœud avec lequel le traître se pendit.

Judas saisit la corde, et, l’ayant reconnue,
Vers la haute paroi qu’il eût voulu briser,
Bondit comme un éclair qui déchire la nue.

Assisté du Sauveur, dès qu’il vint se poser
Sur l’âpre escarpement de la morne ravine,
Jésus, ouvrant les bras, lui rendit son baiser.

— Oh ! qui peindrait jamais cette scène divine ?
Pendant que, sous les yeux du céleste Martyr,
L’Apôtre se pâmait, mêlant sur sa poitrine,

 
Aux larmes du Pardon les pleurs du Repentir,
Une immense rumeur à travers tout l’abîme,
De cercle en cercle, au loin se mit à retentir ;

Le Christ resplendissait d’une clarté sublime,
Et Judas, ébloui, stupéfait, radieux,
En buvant ses regards, semblait un Kéroubime.

Tout l’Enfer à genoux pleurait, silencieux,
En écoutant chanter le cœur lointain des Anges
Disant : Gloire au Seigneur, gloire au plus haut des Cieux !

Et Satan, aux accords de leurs saintes louanges,
Taciturne et pensif, songeait aux jours passés,
Où, le plus beau de tous, il guidait leurs phalanges !

Soudain, l’ombre profonde, aux contours effacés,
Vit par un brusque éclair s’écarter tous ses voiles ;
Et Jésus et Judas, se tenant embrassés,

Éperdus de bonheur, montaient vers les étoiles.





Sittard, Janvier 1886.


CH. BELTJENS.