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Ingres d’après une correspondance inédite/II

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II
Rome, juin 1819.

Mon cher Gilibert, malgré l’énorme laps de temps que j’ai mis à te répondre, il n’est pas moins vrai que je suis aussi touché aux larmes d’amitié et de reconnaissance pour toi, que tu veux bien l’être pour moi ; car mes torts et ma négligence deviendraient véritablement coupables si tu n’étais ce que tu es pour moi, c’est-à-dire le meilleur des amis, le seul vrai ami que je puisse essentiellement nommer ainsi. L’enfance a commencé : le reste de notre vie doit être embelli par le charme de cette amitié rare que, certainement, peu d’hommes peuvent et savent goûter. Enfin, mon cher ami, quel plaisir me fait continuellement cette lettre où ton amitié est si vive et si généreuse ! Je puis donc être un paresseux, un horrible négligent, mais, pour ce qui est de correspondre à tes sentiments, je ne peux rien te céder et suis et serai, toute ma vie, ton vrai ami, ton frère.

Voici des nouvelles de Bartolini et je crois que, d’après elles, toute espèce de doute doit s’évanouir sur son compte. Il ne s’agit donc plus de mauvaises raisons ; il faut que tu viennes au plus vite nous trouver à Florence et compléter le triumvirat d’amitié. Nous ferons assaut, alors, à qui mieux te traitera ; trop heureux, mon cher ami, de pouvoir a notre tour te prouver comme véritablement nous t’aimons. Mets donc six chemises dans ta malle, le reste à l’avenant, retiens ta place et arrive.

Après treize ans d’esclavage, sans jamais en être sorti que pour aller passer trois mois à Naples, je vais à Florence le dernier jour de ce mois de juin. Juge de mon plaisir d’y revoir notre ami que j’aime encore plus, depuis qu’il te prouve si bien sa constante amitié pour toi. Il faudrait être, d’ailleurs, bien dénaturé pour ne pas sentir tout ce que nous devons à ton amitié généreuse et fraternelle. Ne nous oie pas l’occasion de te prouver que nous y sommes sensibles. Mais, après avoir prié, j’ordonne et ordonnons que tu te mettes en route, de suite et sans réplique. Tu n’auras à penser à rien qu’à jouir du plus beau pays de la terre, avec tes meilleurs amis : pays riche plus qu’aucun en objets d’art, bibliothèques, cabinets en tous genres. Je m’y rends moi-même, à la fin de ce mois, pour l’adopter si j’y ai les mêmes ressources qu’à Rome pour les modèles, objets si essentiels dans l’art. Enfin, ou à Rome, ou à Florence, tu seras alternativement à notre amitié dans l’une de ces belles cités.

Je conçois toutes tes petites raisons, mais je ne vois pas pourquoi ton père ne voudrait pas concourir à te donner même ce qu’il te donne, (quoique avec nous tu peux t’en passer, entends-tu bien), pour procurer à son fils chéri l’occasion de voyager ; ce qui, de tout temps et sous tous les rapports, rend un homme complet. Tu es niché dans un trou (que je voudrais bien revoir, s’il m’était possible, parce qu’à des cœurs bien nés la patrie est chère) ; mais tu as trop de moyens pour que tu ne doives pas mieux vivre, comme homme toujours touché du beau. Songe, mon cher ami, au seul plaisir de taire ensemble les divins quatuors de Haydn, Mozart, Beethoven, avec ton vieux ami ; et je crois que nous pourrions dresser notre Bartolini à faire un second violon ou la quinte, car j’ai appris qu’il a travaillé cet instrument. Eh bien ! qu’en dis-tu ? Avec quel plaisir j’ai appris que tu cultives cet art divin, d’une manière si distinguée. Cela ne m’a pas surpris, car je t’ai toujours connu musicien de la bonne note et doué d’une sensibilité exquise.

Je n’essaierai pas de te parler des arts relatifs à moi, mes plus chères pensées, mes projets, mes opinions, mes persécutions, pour vouloir plutôt suivre l’école de Raphaël que celle de Jouvenet ou la mode, parce que je n’en finirais pas, et surtout parce que j’espère bien en causer bientôt, de vive voix, avec toi. Sache seulement que, malgré les nombreux chagrins que m’ont dû occasionner ce grand nombre d’injustes et dégoûtantes critiques, pleines de mauvaise foi, d’ignorance et de méchanceté, j’ai été un des plus courus au Salon, que j’ai trouvé une grande masse d’approbateurs, à la tête desquels je me fais honneur de citer ceux qui tiennent le premier rang dans les arts, pour me rendre justice.

Cet article, écrit par Gérard, ici, au Directeur de l’Académie, M. Thévenin, notre digne ami, te fera sûrement plaisir, et je te l’envoie :

« Voulez-vous avoir la bonté, mon cher ami, de parler à M. Ingres du grand plaisir que ses ouvrages m’ont fait ? Son tableau de Philippe V prouve combien le sentiment du beau lui est naturel. Il a su parfaitement conserver dans cet ouvrage toute la vérité du costume, des convenances, des airs de tête du temps, et relever ces qualités par un caractère et une exécution tout à fait historiques. Ses deux autres tableaux sont d’une forme et d’une simplicité de tons que le vulgaire même des artistes ne peut apprécier. J’ai la vanité de croire que je sais lui rendre justice, et je m’estimerais heureux s’il m’accordait assez de confiance et d’amitié pour trouver dans mon opinion un dédommagement à quelques critiques qui ne devraient pas le toucher. »

Enfin, je suis à terminer un tableau, grand comme nature, pour l’église de la Trinité du Mont, à Rome [1] ; et cet ouvrage est, dit-on, ce que j’ai fait de mieux. Quoique mon intention soit bien de te peindre un tableau, je retiens de t’envoyer quelques petites esquisses que j’aime mieux te donner à Florence, où nous recevrons le plus tôt possible l’annonce de ta chère arrivée et où tu auras ta chambre chez l’ami, à côté des nôtres.

Adieu donc, mon cher et cher ami. Ma jeunesse, la joie de ma maison, est bien sensible à tes aimables vœux et désire beaucoup connaître l’ami de cœur de son mari. En attendant, je t’embrasse du meilleur de mon être.

Donne-moi, si cela se peut ! de bonnes nouvelles de mes sœurs. Lorsque je pourrai les aider en quelque chose, je leur écrirai. Ce qu’il y a de vrai et comme tu peux te l’imaginer, est que je serai toujours, et en occasion essentielle, leur digne et bon frère. Je te prie, en attendant, de veiller de loin sur elles et que je puisse n’avoir jamais à trop rougir. Donne-moi de même des nouvelles plus particulières d’un pauvre frère que je ne connais pas, mais à qui je m’intéresse tendrement sous tous les rapports. J’espère qu’il sera appuyé de mon oncle, à Toulouse. Je te prie de t’en bien informer.

Recommande-moi bien au bon souvenir du bon Gentillon, de qui je conserve le souvenir le plus cher. Je t’embrasse et félicite ta chère moitié, avec toutes sortes de bons vœux pour votre prospérité. De même, pour M. Bardou et tous ceux qui m’aiment dans ma chère patrie.

P.-S. — N’oublie pas d’apporter toute ta musique et surtout fais-moi le plaisir de chercher partout, non mes ouvrages, mais bien ceux de mon pauvre et bon père, de quelque genre qu’ils soient. Paye-les ; ce qui te sera remboursé ici.

Cette dernière lettre d’Ingres à Gilibert, en date de juin 1819, termine le premier séjour à Rome. Il convient de compléter les précédentes avec celles que le jeune pensionnaire avait écrites, de la Villa Médicis, en 1806 et 1807, à d’autres amis de Montauban. Ces lettres ont été publiées par M. Henry Lapauze dans son Catalogue des dessins d’Ingres au Musée de Montauban.

À Monsieur Jean Forestier, juge suppléant
au Petit Hôtel Bouillon, quai Malaquais, n° 15, à Paris
Florence, ce 5 octobre 1806.

Cher Monsieur Forestier et la chère famille, au moment où je prends la plume pour vous écrire, je reçois par les mains de M. Bartolini père votre chère lettre. La musique de Gluck n’est rien, pour moi, au prix du plaisir que je ressens de lire votre lettre et de vous entendre parler français. Patrie, patrie, où êtes vous ? Elle me semble perdue pour moi, tant je la regrette. Dites à mes aimables dames et à vous de se bien ménager, car je crains toujours pour vos chères santés. Vous avez la bonté de me parler de M. Ingres au Salon. Grand sujet d’inquiétude pour moi, qui ne vois ni n’entends rien. Je voudrais bien m’y voir dans ce Salon. Je me jugerais bien, moi, cependant ; ce que vous m’en dites à mon égard est assez tranquillisant. Quant à la petite Rivière, le procédé de Denon ranime la haine que je lui portais [2].

J’ai confiance en votre jugement, vous le savez ; je vous demande donc toujours la même franchise dans vos opinions ; et ce que vous entendrez dire aux autres, bon ou mauvais, me fera grand plaisir. Le bon Grégorius est d’accord avec vous sur l’effet de mes ouvrages. J’espère savoir par la suite le vrai sentiment de mes amis Bartolini et Dumai [3], à qui je vous prie de me rappeler, ainsi qu’au bon M. Simon et son aimable épouse. Je leur écrirai de Rome.

Je vous dois cependant compte de nos aventures depuis mon départ de Lyon, et je commence. J’ai traversé l’horrible Savoie la plupart du temps entre des gorges effroyables, au bord des précipices. Le temps avec cela est toujours malade ; car vous saurez que je le suis toujours en voyage ; mais, une fois arrivé, je me porte bien. Me voici au pied du mont Cenis ; je n’entreprends pas de vous décrire la beauté des Alpes ; à peine si je puis m’en rendre compte à moi-même, tant cela est beau, surprenant et donne une idée grande et sublime du Créateur. Je désirais voir des montagnes. Eh bien ! j’en ai vu. Figurez-vous un escalier tournant, voilà comme on le monte. La route est de la plus grande beauté ; il faisait alors le plus beau temps possible. La montée en est si douce qu’on ne s’aperçoit pas que l’on monte. Sur le sommet est un plateau qui a deux lieues de tour et dans lequel est un très beau lac ; alors il faisait très froid, même pour le descendre. Nous avons mis dix heures pour le passage et nous sommes arrivés à neuf heures du soir à Suze, première ville d’Italie. J’avais le cœur bien serré de ne me savoir plus en France. Ah ! monsieur, si vous saviez combien de montagnes, de villes, de rivières nous séparent, combien je suis loin de vous, mes chers amis, je ne puis supporter encore l’idée de n’être plus avec vous. Me voici donc en Italie. Nous n’avons quitté la chaîne des Alpes qu’à Turin, ville admirable. De là nous sommes arrivés à Milan, grande villasse ennuyeuse, excepté les églises, qui sont en Italie de la plus grande beauté. De Milan, nous sommes allés coucher à Lodi, de Lodi à Plaisance, de Plaisance à Parme, de Parme à Arregio, d’Arregio à la belle Modène, de Modène à Bologne la grasse, où tout est noble et beau ; j’y ai vu une tour qui a l’air de tomber et qui, néanmoins, est très solide, car elle a été bâtie ainsi. Voilà l’efFet quelle fait (ici un croquis), et de Bologne à Florence la belle, à bien juste titre, où tout rappelle les Médicis et la belle Renaissance des arts en Italie. Il règne dans les églises un luxe oriental ; j’ose dire aussi que c’est un peuple de prêtres ; on est coudoyé par des légions de moines, des petits apprentis prêtres de l’âge de dix ans jusqu’à la caducité, ce qui est très choquant, selon moi, sauf le respect que j’ai pour ma religion. Au reste, Florence est une ville de palais ; partout de la peinture ; les cloîtres en sont pleins. Je vais tous les jours faire un pèlerinage à l’église des Carmes, où est une chapelle que l’on peut nommer l’antichambre du paradis : elle est peinte par Masaccio, ancien peintre de la Renaissance. Je suis allé au théâtre de la Pergolla, le premier théâtre où j’ai vu représenter Artémise, grand opéra, et, quoique la musique fût du célèbre Gimarosa, je n’y ai rien compris ; c’est le plus ennuyeux galimatias comme exécution instrumentale ; point de goût ni, qui plus est, point de mesure ; la moitié de l’orchestre est toujours en arrière d’une mesure avec l’autre. Pour la peinture, j’ai vu les ouvrages des premiers peintres modernes. Malheureusement pour eux, ils sont en arrière de trente ans et font rougir, bien rougir, la cendre de Michel-Ange, etc., etc. Il passe dans ce moment une procession qui a l’air d’une mascarade, et le son des cloches me casse la tête ; car elles sont, je crois, en aussi grand nombre que les habitants. Je n’ai ni le temps ni le talent de vous faire un livre, de tout ce que je vois d’admirable et de curieux ; quant aux arts, je réserve à vous en faire le détail à Paris, en famille, au coin du feu, l’hiver, quand Paris est impraticable. Eh bien, vive Paris ! Il n’y a encore que Paris dans le monde ; je ne sais si c’est parce que vous y êtes, mes chers amis, mais je le pleure tous les jours et je suis vraiment malheureux, lorsque j’y pense. Combien je vous regrette, et ma chère Julie ; plaignez-moi et donnez-moi des consolations tant que vous pourrez, car je suis tout seul.

Je vous suis bien obligé du bon accueil que vous faites à Grégorius le bon, au cher Dumai et à Bartolini ; c’est une preuve de votre bonne amitié pour moi. Je ne vous embrasse, malheureusement qu’en idée, bien tendrement tous les trois, sans oublier la bonne Clotilde. Je pars le 7 octobre pour Rome, où j’arriverai le 12 ; j’espère y trouver de vos bonnes nouvelles et le second Bulletin du Salon sur mes ouvrages.

Adieu, bonne madame Forestier, ma chère Julie Forestier ; à vous, mon cher monsieur Forestier ; aimez-moi autant que je vous aime ; rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Salé, que j’aime et respecte beaucoup. Adieu, le meilleur de mes amis.

Ingres.

Faites-moi grâce, je vous prie, du galimatias de ma lettre et pardonnez-moi les mots qui y manquent, ceux qui y sont de trop, les points, les virgules et tout ce qui n’est pas bien. Je voudrais pouvoir écrire aussi vite que la pensée et je manque de patience à former les mots ; il y a trois jours que je suis arrivé à Florence.

Rome, ce 22 octobre 1806.

Et vous aussi, mes chers amis, m’abandonneriez-vous à tout ce qui m’accable ? Quelles horreurs est-ce que je viens d’apprendre ? Je sais tout ce qui se passe à Paris sur mon compte. Le Salon est donc le théâtre de ma honte ; je suis victime de l’ignorance, la mauvaise foi, la calomnie, et je n’ai de vous aucune consolation, mes chers amis. Les scélérats, ils ont attendu que je sois parti pour m’assassiner de réputation. D’un jour à l’autre, suis-je changé, de peintre distingué, en un homme dont on ne peut regarder les ouvrages, dont l’effet met en furie, dont tout Paris s’entretient d’une manière affreuse ? Et je ne suis pas là, je ne peux me défendre ; je sacrifierais ma vie ou cette horde croassante de jaloux, d’ignorants, aurait cessé de crier. Mais, de grâce, par pitié, voyez mon désespoir ; je n’ai depuis mon arrivée à Rome aucune nouvelle de vous ; j’avale des couleuvres la nuit, et, le jour, je meurs d’ennui : jamais je n’ai été si malheureux. Est-il vrai que le peu d’amis et hommes de goût ayant pris ma défense n’osent à peine, depuis ce moment, aller au Salon ! Quel crime ai-je commis ? quel désastre ai-je fait naître ? De grâce, mes chers amis, que j’apprenne quelque chose de vous. Je savais avoir beaucoup d’ennemis, je n’ai jamais été complaisant avec eux et ne le serai jamais ; mon plus grand désir serait de voler au Salon et de les confondre devant mes ouvrages, qui ne ressemblent pas aux leurs ; et plus j’irai en avant, et moins ils leur ressembleront. L’estime de sa propre conscience et celle des hommes de grand talent, tels que Gérard, devraient me tranquilliser un peu ; mais le ridicule qu’ils emploient à me persécuter, accompagné de la fureur qu’ils y mettent et leur mauvaise foi et acharnement, me navre au point que je voudrais être mort ou être à Paris, et je prendrais la poste si j’en avais les moyens ; mais les lâches n’ont osé ourdir cette horrible trame que parce qu’ils m’ont su parti. Et, pour surcroit de malheur, rien de vous pour me consoler. Granger fait tout ce qu’il peut pour me donner courage ; il gémit de ce qui se passe et le conçoit aussi peu que moi. Mes ouvrages ont donc été repeints ? Je m’y perds. Par grâce, instruisez-moi alors si je me suis trompé et s’il est vrai qu’on ne voit dans mes ouvrages, ni dessin, ni couleur, ni sentiment. J’étouffe, je n’en puis plus. Pardonnez-moi cependant le bruit que je vous fais ; il est causé par le plus grand désespoir.

Ingres.

Dans une autre lettre du 23 nov. 1806, à M. Forestier :

Je n’exposerai plus au Salon, tant que j’aurai de pareils juges ; cela fait trop souffrir, surtout quand on ne peut voir en face cette horde d’aboyeurs à gages. Mais il est peut-être heureux pour moi que je n’y sois pas, car j’aurais fait quelque sottise que ni votre amitié, ni vos bons conseils n’eussent pu empêcher, car les scélérats m’assassinent bien à leur aise et bien lâchement.

Et plus loin :

J’écris à mon cher papa, qui vous aime autant que je vous aime. Je ne sais comment lui parler du Salon ; il n’est pas du tout au courant de ce qui se passe, et ce maudit journal qui parle de ma défaite comme si j’étais vaincu ! Tout cela me chagrine beaucoup, moi qui suis déjà si privé de leur douce présence et qui ne voudrais jouir d’une vraie gloire que pour leur offrir et leur donner de la joie. Ah ! M. Forestier, je ne suis rien moins qu’heureux, il me faut bien du courage pour supporter tant d’amertume et il ne faut rien moins que votre bonne amitié et la divine Providence en laquelle j’espère pour l’avenir… Je reviens à ces fameuses critiques dictées par la rage, la mauvaise foi ou l’ignorance, et ces viles cabales dont vous avez été témoin. Tous les pamphlets criés à la porte du Salon, pleins d’ordures, faits pour les laquais et les faire rire, je ne désire pas les voir, d’abord parce qu’ils me feraient beaucoup de peine, et puis vous savez que je n’aime pas les parodies. Pour les journaux bien ou mal raisonnes, je devais m’y attendre, et si leur critique était juste, je serais le premier à l’avouer et à en profiter. Mais elle est pleine d’inconséquences, d’abord parce qu’ils me font des compliments que je voudrais tout à fait mériter, les trois quarts du temps croyant me dire des sottises.

Je ne suis pas assez sot de croire que mes ouvrages ne laissent à désirer, mais je ne reconnais valable aucune de ces critiques : j’en excepte, comme vous pouvez croire, celles de mes amis On ne peut entendre dire de sang-froid, et lire « que la génération présente jouit en les voyant des immenses progrès que la peinture a faits depuis cette époque jusqu’à nos jours » : le cher Dumai a parfaitement répondu à cela. Oui l’art aurait bon besoin qu’on le réforme et je voudrais bien être ce révolutionnaire-là ; mais patience, je ferai tant des pieds et des dents, que cela sera peut-être un jour. J’y mets toute mon ambition. Ils affermissent encore plus mes idées dans cette belle route, ils ont beau me crier que je m’égare… Insensés, c’est vous qui ne marchez pas droit. Je ne sais où ils ont été citer Jean de Bruges, comme si mes ouvrages voulaient tenir de ce peintre. J’estime beaucoup Jean de Bruges, je voudrais lui ressembler en beaucoup de choses ; mais encore ce n’est pas là mon peintre, et je crois qu’ils ont cité au hasard. J’aime surtout le soin qu’ils prennent de me crier que je m’égare, et l’invitation à rentrer dans la bonne route ; mais je ne devrai pas leur en tant vouloir, car sitôt après une impertinence, ils ont bien le soin de me faire un compliment, notamment celui de faire remonter mon style à celui de la Renaissance, etc…

Je ne leur tiens pas compte de la justice qu’ils veulent quelquefois me rendre : le blâme et les louanges d’un sot doivent m’être indifférents ! Après cela j’ai des yeux et des amis qui sont déjà des hommes pour le talent et qui, je l’espère, en toute occasion me donneront les mêmes marques d’amitié et de franchise. Je vous prie de leur dire, en attendant, que je suis bien sensible à l’amitié qu’ils me témoignent et que je profiterai de leurs bons avis. Vous êtes assez judicieux et vous avez assez de tact pour sentir et être d’accord avec eux, ce dont je suis bien content. Enfin, mon cher Monsieur Forestier, croyez que je n’ignore pas mes défauts et ce qu’il me reste à acquérir dans cet art divin. Je n’ai pas, je crois, de plus sévère juge que moi-même sur mes ouvrages. Car plus j’avance et plus j’y vois clair, et plus je viens mon tyran ; l’ambition me dévore, vous le savez, et je veux tout ou rien. Me voilà bien brave, n’est-ce pas, pour un homme qui a l’esprit si malade. Il est vrai que voilà le résultat de ce que je pense bien solidement. Mais j’ai des moments où je manderais tout aller promener. J’envie alors le sort de ceux qui ne savent rien et qui jouissent paisiblement de la vie, enfin de ceux qui n’exposent pas au Salon. Mais cela ne dure pas et la fièvre me reprend plus que jamais.

Je me doute bien de la conduite que tient mon cher maître M. David dans tout ceci. Vous me feriez plaisir de m’en écrire un petit mot. Je vous l’ai peint plus d’une fois, cet homme ; mais il aura beau m’écrire, il n’a pas affaire à une bête, il aura beau jeter l’hameçon, il ne m’y prendra pas.

Je suis sensible à la bienveillance de M. Gérard, j’en suis fier, car il ne s’est sur moi jamais démenti, il m’étonnerait cruellement s’il me trompait. Je ne me rends pas encore bien compte de ce qu’il a voulu dire comme style de portrait ; du reste, il est plein d’esprit et j’ai admiré comme vous tout ce qu’il a dit. Pour ce qu’il me conseille, nous avons besoin d’en causer et discuter, car il est urgent de ne pas perdre de temps et de bien commencer. Je me propose de lui écrire incessamment et le remercier de l’intérêt qu’il prend à ce qui me touche. Si j’avais pu écarter mon M. Des. marets à cinq ou six lieues de là, je l’aurais fait, alors qu’il est venu vous interrompre. Le pauvre Robert Lefèvre n’est pas digne de ma colère, mon rival, mon cabaleur ! Ah ! divine Providence, vous êtes visible dans les petites choses comme dans les grandes. Sa lettre impartiale n’a donc pas fait fortune !…

Le 17 janvier 1807, il écrivait encore à M. Forestier :

Je ne vous cache pas que je suis bien refroidi sur l’estime que je dois tenir de pareils juges qui viennent de me traiter avec tant d’injustice. Si cela continue, mes ouvrages ne seront jamais goûtés ; car je ne ne suis pas d’humeur à changer la seule et vraie route que je me suis tracée, bien au contraire ; je suis dedans plus que jamais, avec seulement l’idée de la perfection ; je suis inflexible, et incapable d’aucune espèce de complaisance pour le mauvais goût qui est général, même j’ose dire dans ceux qui font le mieux. Je suis las des conseils que l’on me donne. Je n’en veux plus, ils n’ont qu’à les garder pour eux, puisqu’ils les trouvent bons. Pour moi, je n’en veux que de moi. Avec leur gothique, les insensés, ils appellent ainsi ce qui porte le vrai caractère ; il n’est pas possible qu’en un seul jour je sois devenu gothique, c’est plutôt la comparaison du voisinage de leur peinture flasque et lâche qui a pu mettre même ceux qui s’y connaissaient dans l’erreur sur mes ouvrages, et prendre pour gothique ce qui est sévère et noble. Oui c’est ainsi que je parle de mes ouvrages. J’ai beau me les rappeler, je n’y vois rien de gothique et il n’y manque que la perfection de ce qu’ils appellent gothique pour les rendre parfaits. Du gothique dans M me Rivière, sa fille. Je m’y perds et je ne les entends plus. Au reste, Bartolini est l’homme à qui je reconnais non seulement le plus de talent, mais un talent du temps de Périclès, c’est-à-dire beau. J’ai en lui la plus grande confiance ; faites-moi le plaisir de le sonder adroitement là-dessus : je consens à me croire gothique, s’il trouve en moi ce défaut. Mais je finis, car je me fais du mauvais sang en vous écrivant et c’en est assez. J’en reviens à vous dire qu’après tout ceci, me lasse et me fatigue, que j’ai peur d’être toujours malheureux et rendre pareillement tous ceux qui m’entourent, car je crois être né sous une mauvaise étoile. J’ai vécu depuis l’âge de raison dans les chagrins, pour moi jamais rien d’heureux entièrement. À Paris, livré à moi-même, soit par ma faute ou involontairement, je n’ai su me conduire dans ma manière de vivre ; et vous en voyez les effets dans le dérangement de mes affaires. Une extrême sensibilité et un désir insatiable de gloire me tourmentent, et ce que j’éprouve depuis quatre mois n’est guère propre à me donner le courage nécessaire pour surmonter tout cela. Mais j’ai peur de vous lasser vous-même et je dois prendre cependant un parti. Je crois que je vais exécuter le tableau de Stratonice que j’aime d’inclination, que ce tableau demi-nature, c’est-à-dire tableau de chevalet, sera encore assez grand pour paraître une belle chose par le précieux et la délicatesse et la beauté ; que ce tableau enfin sera très agréable et gracieux et aisé à placer par sa proportion. Raphaël a fait aussi de petits tableaux qui ne sont pas moins estimés que les grands…

  1. Ce tableau de Jésus remettant les clefs à Saint Pierre, peint pour l’église de la Trinità dei Monti à Rome, fut rapporté en France par Ingres, en 1840, et se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre. L’esquisse de ce tableau est conservée à Montauban, par Mme Montct, fille de Gilibert.
  2. Les Immortels ont des haines éternelles. Celle qu’Ingres avait vouée à Denon, dès 1806, hérita-t-elle plus tard de l’immortalité de ces deux Académiciens dont le plus jeune succéda à l’autre ? L’Indépendance Belge du 30 mai 1898, parlant d’Ingres à propos du Portrait de M. Bertin qui fit son entrée au Musée du Louvre à cette date, publie une lettre inédite adressée, en 1854, à un ami de Bruxelles par Mme Paul Lacroix, femme du bibliophile Jacob, et cousine d’Ingres lui-même. Cette lettre donne quelques détails sur le caractère rancuneux du grand peintre montalbanais.

    «… Ingres est très causeur et très rageur. Il me racontait que la critique le rendait fou ; qu’on lui avait fait beaucoup de mal, que sa mémoire était si rancuneuse qu’elle se souvenait des moindres mots hostiles écrits contre lui depuis cinquante ans, qu’il exécrait ses ennemis et que, s’il leur arrivait malheur ça lui faisait du bien. Il se disait alors : « Je n’aurais pas eu le courage, peut-être, de me venger, mais, heureusement, je le suis quand même ! »

     » Il m’a avoué encore que l’homme qui l’avait le plus persécuté, c’était Denon et, justement, c’est celui-là qu’il a remplacé à l’Académie. Le jour de l’enterrement de Denon, Ingres, à ce qu’il m’a dit, le suivit jusqu’au cimetière pour voir mettre le corps dans la fosse et il s’approcha tout près avant qu’on couvrît le cercueil de terre, afin d’être bien sûr que c’était fini. Puis, il aurait dit, avec un dernier regard à la fosse : « Bien ! bien… ! C’est bien ! Il y est, cette fois ; il y restera ! » En s’asseyant pour la première fois dans le fauteuil académique de son ennemi mort, le terrible homme avait éprouvé une joie ineffable, il en convenait. Et tout cela dit avec l’air doux qui est le sien… »

    Ingres, ajoute ce journal, pensait avec Vitellius que le corps d’un ennemi mort sent toujours bon… et son fauteuil aussi.

  3. Sans doute Jean Dumet, élève de Regnault.