Inscriptions pour les Treize Portes de la Ville

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Inscriptions pour les Treize Portes de la Ville
Henri de Régnier

Revue des Deux Mondes tome 133, 1896


Inscriptions pour les Treize Portes de la Ville [1]


POUR LA PORTE DES PASTEURS


Avec l’aube, l’aurore et le premier soleil,
Éleveurs de bétail ou trieurs de méteil,
Vous entrerez, poussant en files devant vous
Les grands bœufs de labour qui bavent sous les jougs,
Le bouc noir qui renifle et l’agneau blanc qui bêle.
Le laboureur répond au bouvier qui le hèle
Et les femmes s’en vont ; portant sur leurs épaules
Des coqs d’or enfermés en des cages de saule
Et la corbeille ronde où se gonflent les fruits ;
La faux en oscillant heurte le fer qui luit
Des bêches ; l’aiguillon d’épine noire touche
Le foin vert qui se fane entre des dents de fourche ;
Et les gestes sont gourds et les faces sont graves,
Et le pied lent se hâte, alerte, ou, las, s’entrave,
Scandé selon le pas ou le piétinement :
Et la voix enrouée est presque un beuglement

Ou, aigre, dans l’air clair, y chevrote, et après
Que venant du pacage ou venant du guéret,
La horde agreste, lourde, obèse et bestiale
A passé, sabot dur ou talon qui se tale,
Mufle qui mâche, groin qui lappe, dent qui mange,
Une senteur d’étable ou des odeurs de grange,
De tout ce qui passa végétal et vivant,
Durent dans le matin clair et pur où le vent
Fait, entre les clous d’or de mes battans de chêne,
Trembler des brins de paille ou des flocons de laine.


POUR LA PORTE DES GUERRIERS


Porte haute ! ne crains point l’ombre, laisse ouvert
Ton battant d’airain dur et ton battant de fer !
On a jeté tes clefs au fond de la citerne :
Sois maudite à jamais si la peur te referme ;
Et coupe, comme au fil d’un double couperet,
Le poing de toute main qui te refermerait.
Car, sous ta voûte sombre où résonnaient leurs pas,
Des hommes ont passé qui ne reculent pas ;
Et la Victoire prompte et haletante encor
Marchait au milieu d’eux, nue en ses ailes d’or,
Et les guidait du geste calme de son glaive ;
Et son ardent baiser en pourpre sur leur lèvre
Saignait, et les clairons aux roses de leurs bouches
Vibraient, rumeur de cuivre et d’abeilles farouches !
Ivre essaim de la guerre aux ruches des armures,
Allez cueillir la mort sur la fleur des chairs mûres,
Et si vous revenez vers la ville natale,
Qu’on suive sur mon seuil au marbre de ses dalles,
Quand ils auront passé. Victoire, sous tes ailes,
La marque d’un sang clair à leurs rouges semelles !


POUR LA PORTE DES PRÊTRESSES


Prêtresses ! relevez au-dessus des genoux
Vos robes d’argent clair, que le soir rose et doux
Nuance du reflet de sa plus tiède lune ;
Ceignez vos fronts ; lavez vos mains ; prenez vos urnes
Pleines d’abeilles d’or et de papillons noirs ;
Nouez vos tresses en riant dans le miroir

Et brisez le cristal qui vous a reflétées
Riantes, dans son eau, lointaines et nattées ;
Et, deux à deux, sortez dans la nuit qui s’étoile…
Puis, si le vent tout bas chuchote dans vos voiles,
En silence marchez par la blancheur des rues
En portant, tour à tour, sur vos épaules nues
L’idole aux yeux de jaspe vert qu’une fois l’an
Vous promenez autour de la ville, à pas lents,
Dans le sommeil en fleurs de la campagne calme.
Buvez à la fontaine où vous cueillez la palme ;
Mais quand vous reviendrez dans l’ombre, gardez bien, —
Prêtresses qui veillez aux cailloux du chemin, —
De heurter, ne vous courbant pas à son approche,
La Déesse de pierre au cintre de mon porche.


POUR LA PORTE DES ASTROLOGUES


Si tu veux consulter le Destin, pars dès l’aube ;
Cache sous ton manteau et cache sous ta robe
Devin, un hibou noir, Sibylle, un hibou blanc ;
Et tous les deux, un jour impair, d’un pas plus lent,
Sortez après avoir craché sur un crapaud ;
Jetez des feuilles d’ache et des feuilles d’ormeau,
Toi, dans la source vive, et toi, dans la fontaine.
Nul présage n’est vain, nulle preuve n’est vaine :
On devine déjà la rose à l’églantier ;
Le lièvre qui, d’un saut, traverse le sentier,
La corneille qui jase et l’étourneau qui vole,
Le trèfle à quatre brins éclos dans l’herbe molle,
Sont des signes plus sûrs, où vous connaîtrez mieux
L’avenir embusqué, propice ou soucieux,
Au détour de la vie et au coin de la route,
Que si, dans le ciel clair au-delà de ma voûte,
Assis, toi sur la borne et toi debout au seuil,
Vous épiiez, pour y prévoir bonheur ou deuil,
Destin prompt, sort aventureux, fortunes lentes,
La pluie au ciel d’été des étoiles filantes.


POUR LA PORTE DES MARCHANDS


Sois béni, noir portail, qu’entrant nous saluâmes !
Les coffres durs pesaient à l’échiné des ânes ;

Nous apportions, pour les étaler dans les cours,
Ce qu’on taille la nuit, ce qu’on brode le jour,
La pendeloque claire et l’étoffe tissée.
Le plus vieux d’entre nous tenait un caducée :
C’était le maître exact des trocs et des échanges ;
Et la gourde bossue et les perles étranges
Se mêlaient dans nos mains poudreuses ; et chacun,
Pourvoyeur de denrée ou marchand de parfums,
Vidait son étalage et gonflait sa sacoche ;
Car tout acheteur cède au geste qui l’accroche
Par un pan de la robe ou le bas du manteau…
Les plus petits grimpaient sur de grands escabeaux,
Et le plus doucereux comme le plus retors,
Le soir, comptait et recomptait sa pile d’or,
En partant, et chacun, — pour qu’à l’ombre des haies
Les détrousseurs d’argent qui guettent les monnaies
Ne nous attendent point sur la route déserte,
O porte ! et pour qu’un Dieu fasse nos pas alertes, —
Chacun, sans regarder celui qui va le suivre,
Cloue à ton seuil de pierre une pièce de cuivre.


POUR LA PORTE DES COMÉDIENNES


Le chariot s’arrête à l’angle de mon mur.
Le soir est beau, le ciel est bleu, les blés sont mûrs ;
La Nymphe tourne et danse autour de la fontaine ;
Le Faune rit ; l’Eté mystérieux ramène
A son heure la troupe errante et le vieux char,
Et celles dont le jeu, par le masque et le fard,
Mime sur le tréteau que foule leur pied nu
La fable populaire, ou le mythe ingénu,
Ou l’histoire divine, humaine et monstrueuse,
Qu’au miroir de la source, au fond des grottes creuses,
Avec leurs bonds, avec leurs cris, avec leur rire,
La Dryade argentine et le jaune Satyre
Reprennent d’âge en âge à l’ombre des grands bois.
Venez ! l’heure est propice et la foule est sans voix ;
Et l’attente sourit déjà dans les yeux clairs
Des enfans et des doux vieillards ; et, à travers
Ma porte qui, pour vous, s’ouvrira toute grande,
Hospitalière et gaie et lourde de guirlandes,

Je vous vois qui venez, une rose à la main,
Avec vos manteaux clairs et vos visages peints,
Toutes ; — et souriant, avant d’entrer, chacune
Met le pied sur la borne et lace son cothurne.


POUR LA PORTE DES COURTISANES


Si tu viens, un matin, rejoindre dans les villes
Toutes tes douces sœurs frivoles et futiles
Qui vendent leur beauté et donnent leur amour,
Arrête-toi devant ma porte sans retour,
Car ses battans sont faits de vitre reflétante.
Regarde-toi venir devant toi, toi que tente
Peut-être l’or déjà et le bruit du festin,
Toi qui arrives du vaste pays lointain,
Toi qui souris encor mystérieuse, et pure,
Et rousse, car l’automne est en ta chevelure,
Et les fruits de l’été à tes seins, et la mousse
Des antres fabuleux éclose à ta peau douce,
Et dans le pli secret de ta plus tiède chair
La forme des coquilles roses de la mer,
Et la beauté de l’aube, et de l’ombre, et l’odeur
Des forêts, des jardins, des algues et des fleurs :
Arrête-toi avant d’apporter cette aumône
Ineffable d’être le printemps et l’automne
A ceux qui vivent loin de l’aube et des moissons.
Ecoute-moi, tu peux t’en retourner ; sinon
Entre et je m’ouvrirai, joyeuse de te voir
Passer rieuse et double à mou double miroir.


POUR LA PORTE DES VOYAGEURS


Toi qui marchas longtemps dans l’ombre, côte à côte
Avec toi-même, ô cher Voyageur ! sois mon hôte.
Assieds-toi sur ma borne, et secoue à mon seuil
La poudre de la route où peina ton orgueil
Peut-être, et redeviens celui qui, au départ,
Souriait d’être jeune et croyait partir tard,
Toi qui reviens à l’heure où sortent les colombes !
L’aurore douce aux toits est douce sur les tombes,
Et tout matin est bon à qui vécut les soirs.
Oublie, avec la route grise et les bois noirs,

La ronce âpre, l’ortie, et les sombres fontaines
Et la cendre des jours qui coule des mains vaines
Et le manteau qui fait ployer l’épaule lourde.
Brise l’épieu d’épine et romps aussi la gourde,
Ou, plutôt, revenu de l’ombre où d’autres vont,
Donne-leur, à leur tour, la gourde et le bâton,
Et salue à jamais ceux qui passent là-bas
Et qui retrouveront la trace de tes pas
Sur le gravier du fleuve et le sable des grèves,
Et que la nuit pour eux en étoiles s’achève
Mystérieuse sur la plaine et sur la mer !
Car c’est déjà le soir, hélas ! Quoiqu’il soit clair
Encore, et tiède encor d’un peu de crépuscule,
Et dis adieu du seuil au voyageur crédule
Qui, sans craindre le vont, et l’ombre, et le caillou
Part à l’heure équivoque où pleure le hibou.


POUR LA PORTE DES MENDIANS


L’âpre bise nous glace et la neige nous gerce,
Notre face ruisselle en larmes sous l’averse,
Car l’automne et l’hiver sont durs au mendiant
Qu’on voit errer sur les routes, apitoyant
En vain celui qui passe et qui hausse l’épaule !
L’hirondelle au vol vif de son aile nous frôle ;
Le chien aboie et mord la loque et le jarret ;
On a peur de nous rencontrer dans la forêt ;
Et cependant nous sommes doux d’avoir souvent
Écouté dans les vieux roseaux pleurer le vent,
Et d’avoir vu, hélas ! sur le mont et le bois
Tant d’aurores, hélas ! se lever tant de fois,
Et tant de lourds soleils s’abîmer dans la mer…
La ronce du chemin est dure à notre chair ;
Jamais pour nous, jamais la pierre acariâtre
Ne voulut être seuil, ne voulut se faire âtre ;
Car la flamme est de l’or, et nous, nous sommes nus.
De tous les malveillans nous sommes malvenus,
Le loquet est rétif et la porte est fermée ;
Et toi, Ville opulente, amoureuse, embaumée,
Qui l’ouvres pour la courtisane et l’astrologue,
Tu gardes clos ton mur, et ta poterne, est rogue

Et ton féroce orgueil scelle ta dureté.
Sois maudite, car j’ai, en m’en allant, jeté
Contre le noir battant de ta porte d’airain
L’aumône sans pitié de ton morceau de pain !


POUR LA PORTE NUPTIALE


Voici l’aube. Prends le flambeau de cire peinte
Qui brûla dans la nuit sur notre double étreinte,
Car nous sommes venus hier dans la maison
En cortège et d’après le rite ; et le tison
A mis le feu à l’âtre et la flamme au flambeau ;
Et le double Avenir, qu’il soit sinistre ou beau,
N’a plus pour nous qu’un sort et qu’une destinée,
Que la ronce serpente où la rose était née !
Que pousse la ciguë où fleurissait la rose !
L’aube grise a glissé par la porte entreclose.
O lève-toi, déjà l’aurore est blanche et pale,
Mets ta robe de route et ta bague d’opale ;
Prends ce flambeau ; sortons et, s’il ne fait pas jour
Encor, marchons en nous tenant par la main, pour
Que, si ton pas hésite, un autre le soutienne.
Tournons trois fois autour de la vieille fontaine
Où cette Nymphe dort dans l’onde, toute nue ;
Et maintenant, puisque la clarté est venue,
Plonge dans l’eau la cire inutile, il fait clair.
Allons vers la forêt ou allons vers la mer ;
La porte de la ville ouvre sur le jour pur ;
Et, sous son noir portail pavé de marbre dur,
Qu’on entende chanter à l’écho qui l’oublie
Le pas léger de ceux qui partent vers la Vie.


POUR LA PORTE MORTUAIRE


Si tu meurs jeune avec l’aurore à ton chevet
Rose, et grise, et pareille à ce que tu rêvais
D’un destin nuancé de tristesse ou de joie,
Sois heureux ! L’enfant blond et le vieillard qui ploie
Te suivront, pas à pas et la main dans la main,
Quand tu viendras dormir par l’éternel chemin

Dans la terre paisible, et sous la blanche tombe
Où sur le marbre pur roucoule une colombe.
Et, sous la porte haute où s’allonge en chantant
Le cortège fleuri qui fête le printemps
De la Mort apparue au seuil de tes années,
Le tiède vent d’avril aux couronnes tressées
Effeuillera les roses blanches, une à une.
Mais si ta cendre illustre et mûre enfin pour l’urne
Doit reposer dans l’ombre et la paix et la gloire ;
Si tu t’en vas tragique et hautain vers l’histoire
Dans l’éclair de ton glaive et l’écho de ton nom ;
Vas-y par quelque soir en sang à l’horizon,
Grande Ombre ! et, vers la nuit, par la porte d’ébène,
Passe ; et que l’âpre vent d’un souffle rauque éteigne
Au poing nu des porteurs qu’il courbe sous le porche,
La lueur des flambeaux et la flamme des torches !


POUR LA PORTE DES EXILÉS


Puisque j’ai vu crouler sous la pioche et la hache
Ma maison vide, au moins que l’herbe haute cache
Sa ruine à jamais et son triste décombre.
De l’homme que j’étais je suis devenu l’ombre,
Et l’injuste Colère et la mauvaise Haine,
Me montrent l’âpre exil et la route lointaine,
Du double doigt tendu de leurs deux mains crispées,
Et puisqu’on m’interdit la balance et l’épée,
Je prends le bâton noir et la sandale blanche.
Qu’on ne vienne jamais me tirer par la manche
Ou par le pan usé de mon manteau d’exil.
Dieux démens, détournez le mal et le péril
De l’ingrate cité qui me mord au jarret !
La ville ne vaut pas la mer et la forêt ;
Et, proscrit vagabond que le vent déracine,
J’aurai l’aube charmante et l’aurore divine
Qui me consoleront de l’ombre où je m’en vais ;
Et, si le sort s’acharne à mon destin mauvais,
Je pourrai, pour ma bouche amère, sèche, et lasse
De cette solitude où mon pas se harasse,
Cueillir, sans peur, un soir, la jusquiame velue,
La noire belladone, ou la verte ciguë.


POUR LA PORTE DE LA MER


Moi, le Barreur de poupe et le Veilleur de proue,
Qui connus le soufflet des lames sur ma joue ;
Le vont s’échevelant au travers de l’écume ;
L’eau claire de l’amphore et la cendre de l’urne ;
Et, clarté silencieuse ou flamme vermeille,
La torche qui s’embrase et la lampe qui veille ;
Le degré du palais et le seuil du décombre ;
Et l’accueil aux yeux d’aube et l’exil aux yeux d’ombre ;
Et l’amour qui sourit et l’amour qui sanglote ;
Et le manteau sans trous que l’âpre vent fait loque ;
Et le fruit mûr saignant et la tête coupée
Au geste de la serpe ou au vol de l’épée ;
Et la course marine et le choc des galops ;
Et, vagabond des vents, des routes, et des flots,
Moi qui garde toujours le bruit et la rumeur,
De la corne du pâtre et du chant du rameur,
Me voici, revenu des grands pays lointains
De pierre et d’eau, et seul toujours dans mon destin ;
Et nu, debout encor à l’avant de la proue
Impétueuse qui dans l’écume s’ébroue ;
Et j’entrerai, brûlé de soleil et de joie,
Carène qui se cabre et vergue qui s’éploie,
Avec les grands oiseaux d’or pâle et d’argent clair
J’entrerai par la Porte ouverte sur la Mer !

HENRI DE REGNIER.


  1. Si nous n’approuvons pas toutes les innovations d’une jeune école poétique, et, en particulier, si nous persistons à croire que la rime, riche ou pauvre, mais exacte, sera toujours une condition nécessaire et peut-être, comme le croyait Sainte-Beuve, l’élément générateur du vers français, nous n’avons pas pensé que cette considération théorique fût pour nous empêcher de publier les poèmes que l’on va lire ; et nous espérons qu’elle n’empêchera pas davantage nos lecteurs de les goûter. Aussi bien est-il enfin temps que le grand public soit appelé à se prononcer sur ces questions qui n’ont guère été jusqu’ici débattues qu’entre artistes, et il nous a semblé que nous n’en saurions saisir de meilleure occasion que celle que nous offraient les vers de M. de Régnier. Il serait, en effet, le chef de cette jeune école, si l’école ne se défendait énergiquement d’en être une, et plus énergiquement encore de reconnaître un chef, mais il suffit qu’en tout cas elle ne dispute pas à M. de Régnier l’honneur d’être, et depuis déjà quelques années, l’un de ses représentans et de ses maîtres les plus distingués.