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Insoumission à l’école obligatoire/4

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Tahin Party (p. 71-81).


CONTRE LA TROUILLE


En réalité, Marie, avant de concevoir toutes les bonnes raisons qu’on a de ne pas mettre les enfants à l’école, j’ai agi spontanément, comme d’instinct, pour t’éviter de vivre toute ton enfance dans la peur.

À l’école, on a peur.

Comme à l’armée, à l’hôpital, au tribunal. Peur des malheurs et douleurs qui peuvent arriver. Bien sûr, on peut être plus ou moins brave et surtout plus ou moins menacé.

À la mère dont le petiot hurle au premier jour de la maternelle, on dit : « Il va s’habituer. » C’est effectivement ce qui se passe. On s’habitue. La plupart oublient même qu’ils ont eu peur, qu’ils s’y sont accoutumés. Le pli est pris. Ils ont peur toute leur vie, ne savent plus de quoi. C’est là que réside l’atrocité de la souffrance obscure.

Certainement, avant l’école, existe déjà l’oppression du monde. L’enfant, faible, se heurte à la violence de l’adulte et de ce que permet l’adulte. Il fait l’expérience, avant d’en avoir conscience, du manque absolu de liberté et de tous les manques qui en découlent. D’où, d’ailleurs, son évidente supériorité sur nous : il désire la liberté. Pour l’enfant, la liberté s’identifie au futur. En cela, il est tout à fait juste d’assurer que l’enfant est un être de désir. « Je ne peux pas, je pourrai », dit-il, et nul ne semble s’apercevoir que se trouve concentrée là toute l’énergie de l’espérance qu’épouse la volonté.

La dépendance où il se trouve peut — c’est mon acte de foi — se vivre dans une inquiétude qui ne soit pas une panique. Je savais que je ne pouvais empêcher la peur de t’atteindre ni de te meurtrir, mais j’ai essayé d’éviter ce qu’il était en mon pouvoir d’écarter de ton enfance : la sombre cochonnerie de l’institutionnalisation des rapports de peur entre adultes et enfants. Car cela n’était en rien nécessaire.

Il n’entrait pas dans mes vues de faire de toi un bouddha, le prince protégé de tout mal par ses parents ; jamais je ne t’ai caché ta souffrance ni celle des autres, ni la mort, ni l’agressivité des hommes, ni nos faiblesses. Mais pourquoi aurais-je permis que tu vives la peur pour la peur, pour le pur apprentissage de la peur coutumière ?

Et qu’avons-nous à faire des poncifs délétères selon lesquels « il faudra bien qu’un jour ou l’autre, elle y passe » ? Entends qu’elle (toi) passe au laminage de la terreur. « Le cynisme est la seule force dans laquelle les âmes vulgaires touchent à la probité » (Nietzsche). Si bien qu’on me répète indéfiniment : « C’est comme ça ! » avec un défi aigre et méchamment triomphal dans la voix.

Eh bien non. Les choses ne sont pas comme ça. D’abord parce que, de mon côté, je peux changer ce qui ne me convient pas (et il est assez intéressant de noter qu’une phrase aussi lumineuse puisse apparaître, par les temps qui courent, comme celle d’une illuminée), ensuite parce que les choses qu’il n’est pas en mon pouvoir ou en mon seul pouvoir de changer, je puis toujours les refuser et ne pas pactiser avec les résignés et accepteurs (mais là encore la sagesse des nations considère comme une folie de refuser l’inéluctable ; ne sachant plus dire non, on méconnaît le sens vrai du oui ; incapable d’acquiescer, on accepte).


Catherine, une de nos amies, professeur d’anglais, nous avait dit un soir : « Les récréations… On dirait des truies qui hurlent. » L’expression était si adéquate que j’ai, en un instant, été envahie par le souvenir de ces cours de récréation, de ce bruit si particulier, jamais entendu nulle part ailleurs, d’enfants hurlant. Et l’atmosphère des veilles de vacances, cette espèce de sauvagerie qui s’emparait des gamines… Une fois de loin en loin, il arrivait que l’une craignît l’ennui de l’été mais pas l’ensemble, oh non ! pas l’ensemble… Bonnes ou mauvaises élèves, nous attendions l’été avec une immense convoitise. La veille des vacances, des farandoles barbares se déroulaient d’où je me tenais lâchement à distance : « Vive les vacances ! À bas les pénitences ! Les cahiers au feu ! La maîtresse au milieu ! » Je n’osais pas chanter ça. Sans doute, terriblement lèche-cul, craignais-je de trahir l’institutrice que j’aimais, que tout me forçait à aimer. (Mais elle était gaie ce jour-là – pour elle aussi c’étaient les vacances – et j’aurais pu lui lancer un clin d’œil en passant…) Il y avait quelque chose de bien plus sérieux dans ma réserve. J’ai toujours eu une implacable épouvante du feu, or, je prenais la chansonnette au mot, très littéralement, et je ne pouvais « quand même pas » souhaiter à la maîtresse une mort si horrible. Dans la petite horde, toutes n’avaient pas la même conscience de ce qui se disait là, mais toutes n’étaient pas simplettes non plus et je sentais bien que la farandole enragée exprimait une haine réelle.

J’avais très peur.

Nous étions « heureuses » pourtant. Je me souviens de chacune de mes institutrices, Mlle Obez, Mme Lasser, Mme Lemaire, Mlle Boidin, de braves femmes, très compétentes de surcroît. C’était une bonne école que l’école Sophie-Germain et la directrice, Mlle Goffaert, avait su créer un climat « détendu ». La vie se déroulait sans grand drame. Les maîtresses, plus ou moins sévères, élevaient peu la voix. Parfois, l’une ou l’autre riait, pendant la récréation. Ça nous faisait plaisir. Il y avait d’autres écoles, non loin, où les institutrices avaient l’air méchant ou vulgaire. Pas chez nous, on avait de la chance. Certes elles étaient distantes et cela me serrait le cœur, mais on pouvait toujours poser des questions sur ce qu’on n’avait pas compris, elles répondaient sans s’énerver. Oui, de bonnes maîtresses…

Je n’ai pas de reproches à leur faire. Elles m’ont bien aimée (j’ai tout fait pour ça !). Et je le dis le cœur fendu.

Les enfants n’aiment pas l’école. Ceux qui disent l’aimer, comme je le faisais, vivent souvent dans un système de séduction dont ils ont bien plus de mal à se débarrasser que ceux dont on a brisé la révolte par la répression.

J’« aimais » l’école parce que ça faisait plaisir à Maman. Et que, partant, les institutrices puis les professeurs me savaient gré d’être attentive, disciplinée, obéissante.

Me faire aimer d’elles, c’était surtout échapper à l’enfer d’humiliations où vivaient les « mauvaises » (on disait les « bonnes » et les « mauvaises », c’était toute une conception morale de la réussite scolaire). Il me semblait que jamais je n’aurais pu supporter les constantes réprimandes, les cris, voire les claques, les mains sur la tête, les tours de cour, le coin, la convocation des parents. Maintenant, Marie, j’ai très peur de ma peur ancienne. Quelle dignité pourrais-je attendre de moi si je me trouvais un jour en situation d’être ainsi humiliée ou punie et que « je ne puisse le supporter » ? Si je rampais à six ou douze ans, sans doute ramperais-je encore maintenant et demain.

Mais le pire, c’est que je voyais assez clairement la part de ma poltronnerie et que pour rien au monde je n’aurais voulu être « une chouchoute » ; tu imagines dans quelle situation compliquée je me mettais alors, mais je t’assure que je n’étais pas la seule enfant à m’angoisser dans d’inextricables fils. Les deux premières années, « bavarder » était le crime par excellence. Au cours préparatoire, avant toute chose, on nous apprenait à nous taire et, plusieurs fois par jour, nous devions rester assises les bras croisés, le doigt sur la bouche (je l’ai encore vu faire en 1980 dans une école du XIIe arrondissement). Si bien que lorsque mes petites voisines me parlaient, je ne leur répondais pas ! Tu vois un peu…

J’avais beau avoir six ou sept ans, je savais pertinemment que c’était d’une goujaterie grotesque. Alors je rattrapais ma réputation avec une drôle de perversité destinée à culpabiliser la maîtresse et à montrer à mes compagnes que j’étais, malgré tout, de leur côté. Chaque fois que la maîtresse en colère demandait : « Qui a parlé ? » ou : « Qui a ri ? », moi, l’innocente, je levais le doigt. Elle hésitait à me punir et ne le faisait qu’avec un air de s’excuser dont je jouissais fort. Consciente que cette supercherie pouvait aussi bien m’attirer la rancœur de mes condisciples, je m’évertuais par ailleurs à mériter une auréole de bonne petite camarade ; je recopiais les cours des malades, jouais les avocates pour les tabliers tachés et les lacets perdus. Puis je rentrais chez nous et persécutais ma petite sœur.

Vers huit ou neuf ans, j’étais moins névrosée. Ou, peut-être bien, plus inconsciente des déchirements auxquels m’exposait la peur d’être rejetée par les institutrices d’une part, les élèves de l’autre. Bref, j’étais devenue normale, je souriais beaucoup, je faisais bien mes devoirs et au besoin ceux des autres. Une enfant gaie, serviable et sans problèmes…

À tous les niveaux, l’école encourage la lâcheté. Et ce n’est d’ailleurs la faute de personne. C’est la situation scolaire elle-même qui crée une mentalité d’enrégimenté. Prends par exemple mes « bonnes maîtresses ». Elles ne manquaient pas de nous dire qu’il fallait les interrompre chaque fois que nous perdions le fil. Comme si ç’avait été simple ! Lever le doigt pour faire remarquer à toute la classe qu’on est un peu dur de la comprenette, ça demande déjà du courage. Avouer qu’on est perdu, on peut le faire une fois, deux fois… Trois, ça devient délicat et quatre, sérieusement embêtant. Pendant qu’on fait répéter, les élèves qui ont compris perdent leur temps. Si bien que c’est le tour classique : seuls les bons peuvent se permettre, ce qui demeure, qu’on le veuille ou non, à la limite de l’impolitesse. Tout le reste à l’avenant, on fait semblant de comprendre, on triche, on falsifie ses notes. Que tout ça est infect…

Ce dernier mot m’évoque autre chose. C’était au lycée. Je transpirais beaucoup (« maladivement », disait-on), c’était une sueur froide, aigre, la sueur très particulière de la peur. Après le lycée, je n’ai plus jamais connu cette sueur-là que dans des cas de panique extrême. Mais je ne savais pas alors que si grande était mon angoisse. On avait décrété une fois pour toutes que j’étais trop timide à l’oral. Quelques adultes « comprenaient » : eux aussi, dans leur enfance, « perdaient leurs moyens » quand il fallait monter sur l’estrade, ils s’en souvenaient. Mais qu’est-ce que leur compassion changeait pour moi ? J’étais d’un « tempérament » nerveux. Voilà tout… Lors des compositions, on me donnait du valium. Je ne représentais pas le seul cas d’espèce et la pratique des tranquillisants, que je sache, n’est pas tombée en désuétude. Tant s’en faut.

L’enfant timide ou sensible est supplicié dans ce groupe de petits et de grands aussi énervés les uns que les autres. Mais craintifs ou pas, tous sont confrontés à des dizaines d’épreuves quotidiennes.

« Monsieur, je peux faire pipi ?

– Attends la récréation. »

Cinq minutes plus tard :

« Monsieur, je tiens plus.

– Ça t’apprendra. »

Presque toute la classe rit. Le maître, magnanime, prend un air sévère :

« Bon, tu sors. Mais c’est la dernière fois. Et en rentrant, tu me récites la table de sept. Dépêche-toi. »

L’instituteur n’a pas conscience que cinq ou six paires d’yeux dans la classe le regardent avec une sorte d’horreur. Ils savent ce que c’est que l’envie de faire pipi et ils comprennent, de la vessie à la tête par tous les frissons, qu’ils dépendent d’un maître, qu’ils sont comme des chiens, des chiens à qui on fait apprendre la table de sept. Ils sont avec un maître-chien qui les dresse. La « dignité humaine » ? Heureusement, ils ne connaissent pas ces mots-là, mais ils pénètrent profondément bien la cruauté qu’il y a dans l’air.

Cette institutrice milite pour Amnesty. Elle est de gauche, gentille avec les élèves. Une gamine s’approche :

« Maîtresse, Virginie m’a tiré les cheveux !

– Ce n’est pas beau de rapporter. Va jouer ailleurs. »

Sarah, penaude, se réfugie dans un coin où Virginie revient la persécuter. Des garçons s’en mêlent. Bagarre. Cris. Mais les instits sont modernes : il ne faut pas intervenir. Leurs bagarres, ça les regarde.

Amnesty… Amnesty… ?

Si quelqu’un, adulte ou enfant, te tirait les cheveux, te faisait boire la tasse, t’attaquait d’une manière ou d’une autre, j’espère bien que je viendrais à ton secours, je le ferais pour tous ceux que j’aime et j’attends de toi la même aide et protection. D’où ça vient cette idée ahurissante qu’il faut laisser les mômes se battre entre eux ? Il n’y a pas de mômes. Ça n’existe pas les mômes. C’est une vision de l’esprit (quand il n’est pas tout à fait clair). Dans une bagarre, j’interviens si on appelle à l’aide et si j’en ai le courage. Et l’âge n’a rien à voir dans cette histoire. Je reste à l’écart si on ne crie pas ou si j’ai trop peur. Mais je n’irai pas déguiser ma peur en « respect de l’enfant » alors que, constamment, l’enfant est outragé.

La plupart des gens ont oublié leur enfance. Sinon, jamais ils ne pourraient se conduire envers les mômes avec un sadisme aussi bête. Tous ceux qui devinent le cruel décalage entre l’adulte et l’enfant aiment ce merveilleux petit livre de Janusz Korczak : Quand je redeviendrai petit[1]. C’est un chef-d’œuvre de justesse et j’ai souvent le cœur serré quand je le reprends.

On a tant de mal à se remettre dans la peau de l’enfant qui dépend complètement des grands. Attendre… Attendre le bon plaisir du prince… Quoi qu’on veuille se procurer, il faut demander, toujours réclamer, faire des minauderies, promettre d’être sage, de ne pas abuser. Et toujours s’exposer au refus. Quémander vous rend avide. Pas étonnant qu’il y ait des timbrés pour tirer sur celui qui touche à leur voiture.

La mendicité obligée de l’enfance est aussi à l’origine de la peur ; c’est l’insécurité absolue, la pauvreté absolue et la menace odieuse contenue dans toute dépendance. L’enfant ne sait rien de demain. Quoi de plus angoissant que de s’entendre répondre : « Tu verras bien ! » ? J’ai vu des adultes faire des crises de nerfs pour moins que ça. Car il est vrai qu’on a le droit le plus entier de savoir.

L’enfant vit en famille dans une menace vague qu’il peut d’autant moins circonscrire qu’elle se noie dans l’affection. À l’école, les sources les plus profondes de l’insécurité permanente, la peur de faire de la peine à ses parents, celle d’être séparé de ses amis, celle, bien enfouie, de jouer là tout son avenir, celle de devoir se reconnaître stupide, etc., ne se prêtent pas aux conversations entre mômes. Par contre[2], on évoque sans fin la partie visible de l’iceberg : la punition. C’est un sujet intarissable.

Dans notre société, qui punit-on ? Les « malfaiteurs » et les enfants. Uniquement. Et puis tout le monde trouve ça naturel !

La trouille de l’enfant scolarisé, c’est qu’il se sait dans la nasse. Il entre dans un lieu disciplinaire. S’il a dix mille formes possibles, un lieu disciplinaire est essentiellement un lieu de surveillance, donc de punition. Si un jour l’école t’intéresse, tu trouveras dans le livre déjà signalé de Michel Foucault sur la prison, Surveiller et punir, des réflexions parfaitement appropriées à l’institution scolaire sur le « principe de visibilité obligatoire » : « C’est le fait d’être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l’individu disciplinaire. »

Le pouvoir peut braquer le projecteur sur n’importe quel enfant, à n’importe quel moment : « Que faites-vous ? » Comment être assez détendu pour dire tranquillement : « Ça ne vous regarde pas », ce qui est forcément la seule réponse correcte si l’on veut garder son intégrité dans le réseau où sont intriquées toutes les surveillances qui s’exercent sur vous ? Les surveillants eux-mêmes sont surveillés, les professeurs aussi, le directeur aussi. Il faut surveiller. Il faut se surveiller les uns les autres. Il faut se surveiller soi-même. Tout le monde vit dans l’appréhension de la punition et se défoule sur l’élève. Je n’évoquerai même pas les « fessées déculottées » qui sont loin d’avoir disparu (n’est-ce pas Geneviève ?), mais toute punition se veut humiliante et n’importe quel adulte, comme tout enfant, mourrait de honte si on le fessait cul nu devant trente collègues, n’importe quel adulte rougirait ou pâlirait si on lui faisait remarquer devant ses voisins qu’il ne sait pas grand-chose et n’importe quel adulte aurait envie de tuer si on lui ordonnait de lire à voix haute en public la lettre qu’il écrit à son amante ou amant pendant ses heures de bureau.

Si quelqu’un ose me soutenir que cela ne se fait plus, je le ridiculiserai en lui donnant toutes les preuves qu’il voudra.

Encore me gardé-je absolument de dénoncer des cas de brutalité ou de cruauté mentale qui me semblent cas d’exception ; je ne parle que de l’école quotidienne, celle des vingt dernières années de ce millénaire, l’école d’aujourd’hui.

Et je t’aurais envoyée dans cette galère ?  !

Je ne t’ai jamais punie. Ce qui ne m’a pas empêchée de piquer quelques colères et j’éprouverais sans doute aussi de la colère si je me faisais agresser par un quidam. Mais te punir ? Punir un agresseur (ou charger la « Justice » de faire ce sale boulot) ? Quelle absurdité ! Au nom de quoi ? Mais surtout qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Pour intimider ? C’est-à-dire, au sens littéral, pour faire peur ? Comment ne vit-on pas alors dans la crainte de récolter la violence qu’on aurait semée ? Toute punition n’est qu’une vengeance, une très basse vengeance.

Dans certains foyers, à l’école, au tribunal, on ne se préoccupe pas des conséquences de la haine qu’on accumule. On punit pour montrer qui est le plus fort. La loi, c’est la force. Rompez !

Strictement rien de rationnel là-dedans ; et comme ce prof de philo viré de l’Éducation nationale, dont j’ai déjà parlé, qu’on avait accusé de « critiquer toute punition », je dirai qu’ « en effet, elle est inexcusable quels qu’en soient les motifs ».

Il y a aussi les adultes qui ne punissent pas mais qui menacent sans cesse : « Encore un peu et tu vas voir. » Tu vas voir quoi ? On m’aurait fait ce coup-là que certainement j’aurais voulu mesurer la distance de la menace à son exécution. La menace est toujours en soi une forme de répression ; elle perturbe, elle énerve.

En classe, la moindre interrogation est chargée d’un tas de sous-entendus. « Vous avez fait seule cette dissertation ? » peut être l’expression d’une admiration mais plus vraisemblablement d’une suspicion, d’un sarcasme. « Dites-moi, mon petit, vous me semblez bien ailleurs en ce moment ! » Est-ce que le ton était amical ou acerbe ? Et le gamin va s’interroger là-dessus la journée entière. Tout compte dans l’évaluation que ces gens qui ne vous connaissent pas font de vous. À l’école, le danger est présent en tout adulte ; du concierge au directeur, tous sont payés pour faire les flics. Même le parent le moins gendarme est embrigadé dans des histoires de contrôle et de signatures.

Si un régime autoritaire décrétait que désormais nos activités devaient être déposées par écrit et contresignées par le mari ou la voisine ou la préfecture, quelques-uns hurleraient au fascisme, mais que les enfants doivent montrer à leurs parents leur « carnet de notes » ne gêne personne. Si tu décidais d’aller au lycée, jamais, au grand jamais, je n’accepterais d’apposer ma signature au bas d’un rapport de cette espèce, un mouchard en réalité. Tu pourrais toujours me le montrer si tu voulais (on se demande bien pourquoi). Me mettrait-on à l’amende ?

Je repense à la tête catastrophée de Blanche : « C’est incroyable ! On a un gros problème avec Loïc ; son professeur s’est rendu compte qu’il avait falsifié ma signature ! Tu te rends compte ? Jamais je ne l’ai grondé pour une mauvaise note ! Jamais ! Qu’est-ce qui a pu lui prendre ? Et depuis qu’il se sait découvert, il reste enfermé dans sa chambre. Ça fait trois jours ! Et rien à faire pour le faire sortir. »

J’aime bien Blanche, elle était dans tous ses états et je ne savais vraiment pas comment la consoler. Je n’allais quand même pas lui dire qu’elle s’en sortait plutôt bien et que l’immense majorité des suicides d’enfants était due très précisément à la peur d’avouer une mauvaise note ou à la honte de voir reconnue une fausse signature.

Des psychologues, toujours de service quand il s’agit de justifier les normes et d’expliquer l’inexplicable, t’affirment sans sourciller que si l’on ne punit pas l’enfant, il se punira cruellement lui-même, se blessera, cassera son jouet préféré (s’accusera de fautes qu’il n’a pas commises, pour faire bonne mesure) et que l’éducateur doit punir pour « soulager la conscience » du bambin. Bien sûr qu’il y a des enfants fêlés, mais pour se punir soi-même, il faut être déjà bien rongé par la peur, craindre pire, encore et toujours pire, tu ne crois pas ?


Tous les psychanalystes ne sont pas des crétins. Beaucoup sont assez malins pour être escrocs. Et même, un tout petit nombre, qui ne sont ni crétins ni escrocs, sont de remarquables et belles figures de penseurs, de créateurs. Je n’ai pas été surprise — ça me semblait la moindre des choses — que deux d’entre eux, assez loin des divans, disons-le, corroborent avec « leurs » enfants (autistiques pour l’un, « caractériels » pour l’autre) ce que quelques parents ont choisi de vivre dans une relation d’où toute idée de sanction est absente. Bruno Bettelheim : « [Ici] il n’y a aucune règle disciplinaire. Le personnel doit respecter tout ce que fait l’enfant (on remplace parfois jusqu’à trente vitres par jour)[3]. » A. S. Neill : « Les enfants de Summerhill ne deviennent pas des criminels ou des gangsters une fois qu’ils ont quitté l’école parce qu’ils ont le droit [chez nous] de vivre à fond leur gangstérisme sans crainte de punitions ni de remontrances[4]. »

Je te vois sourire. Tu me reproches de me réfugier derrière les « grands ». Il est vrai que c’est par lassitude. J’ai trop souvent eu à « défendre » ces amis qui ont voulu un autre rapport à leur enfant que celui du dressage. Dans les lieux où des mômes déscolarisés vivent ensemble (lieux de vie, écoles parallèles, etc.), le refus de la punition prête à bien des visiteurs un prétexte à parler de « totale liberté » pour celles et ceux qui éprouvent pour ce mode de vie de la sympathie et à crier au « laxisme » pour les autres.

Les deux points de vue sont erronés. Il n’y a pas plus de laisser-aller que de jouissance sans entrave. Il y a des adultes et des enfants qui apprennent à ne plus avoir peur. Ce n’est pas forcément facile. Les périodes de gangstérisme et trente vitres à remplacer, ça demande un grand sang-froid et une confiance inébranlable dans les rapports humains véritables qui peuvent naître au sein d’un monde d’où la punition est exclue. Et il ne s’agit pas d’avoir l’enfant à l’usure. Mais d’instaurer coûte que coûte une relation où l’enfant a le même poids, la même valeur qu’un adulte, où tout individu, quel que soit son âge, est considéré comme seul responsable de ses actes. La liberté apparente dont quelques-uns se disent frappés en entrant dans ces lieux n’est pas la vraie liberté. La vraie liberté ne se voit pas. Qu’un gosse dise à tel ou tel adulte : « Tu me fais chier, laisse-moi seul » ne donne aucune indication sur le degré de « liberté » qui se déploie ici. Mais que l’adulte comprenne et s’en aille montre que celui-ci sait « prendre du champ » et concevoir des rapports indépendants non fondés sur le droit et la peur, le permis et l’interdit. C’est déjà quelque chose.

Je connais par cœur tous les refrains qui reprennent le thème de « l’erreur psychologique [consistant à avoir] une attitude égalitaire avec l’enfant et à n’user jamais de sanction » (Schmid dénonçant la pédagogie du maître-camarade au début du siècle).

Je ne réponds plus. Je te regarde. Tu es très belle. Tu as presque quatorze ans. Tu rêves dans ton hamac. Tu sembles aller bien. Ceux qui défendent la discipline et l’école ont de sales trognes tristes. Ça ne leur a pas tellement réussi l’apprentissage de la peur. Elle domine leurs jugements. Ce sont les mêmes, forcément, qui réclament plus de policiers. Ils ne conçoivent la vie que disciplinaire avec des écoles pour apprendre à se taire, des casernes pour apprendre à obéir, des prisons pour apprendre à mourir.

La vie ainsi se décompose dans l’impossibilité d’une confiance. C’est ce climat paranoïaque qui suinte de l’institution scolaire. Étrangement, si le rigorisme est moins sombre dans certaines écoles qu’il ne le fut, les relations sont de plus en plus tendues et pas seulement entre élèves et professeurs.

Être « parent d’élève » est très différent d’être parent tout court et les rapports avec les enseignants sont nettement conflictuels. Maîtres et maîtresses en prennent pour leur grade, ils et elles surtout ont gardé aux yeux de la bourgeoisie que singe de nos jours n’importe qui un petit côté « domestique ». Et de se plaindre qu’on ne les respecte pas. Quand je vois la rédaction de Laurence avec un gros trait rouge sur « pécuniaire » et la correction « pécunier » dans la marge, je me dis qu’il n’y a pas de honte à ignorer l’orthographe (j’ai vu pire chez des professeurs et des journalistes) mais qu’il est quelque peu déplacé de jouer avec le stylo rouge. Reconnaissons que ce genre… d’étourderie ne favorise pas le prestige du métier.

Les enseignants du secondaire sont un peu mieux considérés et ils auraient tendance à marquer autant que possible les distances. Ils détestent d’ailleurs carrément les parents qui sont devenus l’ennemi numéro un. Ceux qui voudraient « faire autrement » se heurtent automatiquement aux parents qui ne veulent qu’une chose : que leur gosse « réussisse ». Réussir, on leur a appris ça à l’école, c’est avoir de bonnes notes et pour avoir de bonnes notes, il faut bûcher. Inutile de chercher midi à quatorze heures. Les enseignants s’arrachent les cheveux et tentent sans succès de faire admettre aux parents que l’école a changé : « Ah oui ! Parlons-en ! À quinze ans, Amélie ne connaît pas la différence entre “on” et “ont” ! De mon temps… » Le professeur se retourne contre l’instituteur qui en veut à la télévision qui organise des débats débiles sur le privé et le public.

Tout le monde se lamente. Pendant ce temps-là, toi et moi, on va au cinéma.

  1. C’est à la suite de Le Droit de l’enfant au respect, Janusz Korczak, Robert Laffont, 1979.
  2. Je dis bien « par contre » et non « en revanche ». Cette règle débile commence à m’exaspérer. D’autant qu’elle serait ici en parfait contresens : où serait la revanche ?
  3. La Forteresse vide, Bruno Bettelheim, N.R.F., 1974.
  4. Libres enfants de Summerhill, A. S. Neill, François Maspero, 1970.