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Insoumission à l’école obligatoire/8

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Tahin Party (p. 145-164).


CONTRE L’ASSUJETTISSEMENT DU SEXE MINEUR


L’amour a raison. Le temps qu’on lui consacre est le seul qu’on ne perde pas. La vie et la mort lui sont relatives.

Il est question ici du temps, de notre quatrième dimension. Tu vois comme filent les années. La jeunesse ravissante s’évanouit comme un charme. Je n’ignore pas que ce discours est démodé ni qu’il sied de ne prendre du mot « jeunesse » que ses qualités abstraites, au demeurant aimables à tout âge. Je n’ai que faire de ces convenances de rat. Je ne parle de la jeunesse, comme de l’enfance, que du simple point de vue physique et n’en connais pas d’autre. Je dis qu’indéniablement la chair n’est pas toujours aussi subtile qu’en ses jeunes années, que les mouvements perdent peu à peu leur grâce étrange et que la beauté ensuite n’est plus qu’elle-même.

Alors, Marie, comment aurais-je eu la cruauté de te cloîtrer tant et tant d’heures au long de tant et tant d’années, au si joli matin de ta vie ?

Aime, joue, nage, cours, patine, danse. Un temps viendra peut-être pour t’asseoir à une table et étudier. Plus tard.

En tes grandes vacances, jouis de chaque saison, sois libre à toi-même, à tes amies et amis. Il est si délicieux d’avoir tout le temps. Petite fille, prends-le afin qu’il ne te prenne et sois disponible aux passions.

Que ce soit l’amour d’une chose ou d’un être, qu’il soit unique ou multiple, il exige toujours du temps. Le temps scolaire dévore la liberté d’aimer. Tombe-t-on amoureux que les notes en pâtissent. Ils sont bien petits ceux qui lors savent s’organiser pour ne pas faire baisser la moyenne.

Certes il est possible d’aimer avec sa seule tête. C’est bien un peu dommage. L’amour en sa gloire fait pétiller le sang et l’eau de notre corps, bouleverse notre sexe et nous brûle de toutes ses laves. En son vertige, il nous rougit, nous pâlit, nous vrille. L’amour en sa lumière nous accorde l’accord, la vraie vie.

Et cela comme une aspiration vient au monde avec le premier cri. Le corps veut de l’amour aussitôt qu’il est né.

Et le désir croît et le désir embellit.

Ton corps de petite enfant, si gai, sensuel, tranquille, affectueux, ton corps, je l’ai aimé comme on aime les corps. Marie, mon amour, je ne saurai jamais ce que c’est qu’être mère, je sais ce que c’est qu’être ta mère, cela inclut le désir, mais cela est aussi, sans jamais en faire l’économie, au-delà du désir.

Cependant, tu le sais bien, mon enfant lectrice, le désir est très loin de ce qu’on croit. Je me tais. Tu as toujours été pudique et je ne dirai rien en ce chapitre qui puisse offenser ta délicatesse.

Tu es aujourd’hui une adolescente, le temps est venu d’une certaine séparation. Tout est bien, ma grande. Nous avons joyeusement, candidement, profité du corps l’une de l’autre ; d’autres plaisirs nous attendent. Va, très chère, va. Je t’aime.


L’interdiction qu’on fait aux enfants et adolescents d’avoir une vie amoureuse et sexuelle est l’une des plus surprenantes qui soient. Que craint-on ? Qu’ils n’aiment le plaisir ? Qu’étant amoureux ils ne se soucient plus de se socialiser mais uniquement de s’individualiser, qu’ainsi ils ne soient plus gouvernables ? Sans doute, sans doute…

Les enfants sont interdits d’amour, entre eux (« à cet âge-là, c’est du vice ») comme avec les adultes (« ils se font forcément baiser ; la loi protège leur naïveté »).

Une théorie psychanalytique voudrait que les astucieux pédagogues profitent d’une période d’abstinence sexuelle pour faire « apprendre » les enfants. La nature ainsi ferait le lit de la culture.

Peut-être en effet y a-t-il des enfants abstinents et chastes. Que ce soit « naturel » me semble une tout autre histoire. On peut vouloir la chasteté pour des raisons excellentes. On peut aussi — qu’on m’arrête si je dis une bêtise — s’y trouver contraint par la force des choses. La force des choses, en l’occurrence, c’est la force de la pression sociale exigeant le refoulement total de la sexualité de l’enfant. On ne relâche la pression que lorsque l’enfant a eu le temps de devenir son propre flic. On remarque à juste titre que souvent l’adolescent est gauche dans son corps, mal dans sa peau. Je me demande comment il pourrait s’y sentir bien. Dans Journal d’un éducastreur[1], un instituteur rendait compte de la prétendue période de latence que les scientifiques situent entre l’âge de cinq ans et la puberté. L’idée extravagante perdure selon laquelle les marmots disposeraient d’un sexe endormi. Endormi pourquoi et comment ? Pour mieux aller à l’école, mon enfant ! Et Celma de publier les rédactions d’enfants écrites sous forme de « textes libres », plus libres qu’ailleurs sans doute. On en fit des gorges chaudes…

Je ne doute pas que les enfants aient sans doute des tas de choses aussi intéressantes à faire que l’amour. Ce qui est capital, ce n’est pas la sexualité, c’est la possibilité d’être soi. Ce qui interdit une part de soi interdit l’harmonie de l’ensemble.

Officiellement, la majorité sexuelle est fixée à quinze ans, l’émancipation n’y change rien. Ceux qui oseraient aimer quelqu’un de plus jeune tomberaient sous le coup de la loi. L’article 331 du Code pénal considère qu’il y a attentat à la pudeur quand il y a relation sexuelle sans violence avec un mineur de moins de quinze ans. Mais les adultes ont aussi le moyen de punir l’amour sans même qu’il y ait eu relation physique. D’abord par l’article 334-2 qui vise « l’incitation de mineurs à la débauche[2] » et surtout par l’article 356 concernant le « détournement de mineurs » (héberger pour une nuit un mineur de moins de dix-huit ans constitue en effet un délit).

Le Code pénal, comme toujours, est l’objet d’une surenchère dans les codes de la bienséance : bien peu de gens oseraient téléphoner à un petit copain de leur enfant pour sortir seul avec lui au cinéma ou au restaurant. Ses parents trouveraient louche qu’on s’intéresse à leur gamin. Un monsieur célibataire viendrait inviter Madame seule que Monsieur en prendrait le même ombrage. Les parents réagissent en propriétaires jaloux : « Ciel ! Mon mari ! » a son très exact équivalent dans : « Ciel ! Papa ! » L’enfant ou l’adolescent surpris en train de faire l’amour risque, comme la femme adultère, au mieux d’être chassé de chez lui, au pire d’être tué (les tribunaux seront compréhensifs), plus couramment d’être battu ou (et) de supporter une scène qui durera de quelques semaines à quelques années.

Je n’ai pas l’intention de te parler plus longtemps des lois ni de ce qu’il faut en savoir pour les retourner contre l’adversaire. Un guide pour les dix – dix-huit ans, très bien fait, offre des informations, des astuces, des idées, mais surtout une intelligente complicité à celles et ceux qui veulent voir par eux-mêmes avant que d’obéir aux consignes ; Ni vieux ni maîtres[3] ne donne pas l’itinéraire, c’est une carte précise, on en fait ce qu’on veut.


Libération sexuelle ou pas, demeure l’idée que l’amour corrompt la jeunesse. Dans l’esprit de plus d’un, le sexe est de l’ordre des saloperies. Il convient de préserver les enfants des turpitudes adultes. Les humains « bien élevés » ont connu la honte avant l’amour. Honte de quoi ? Ils ne savent. Péché originel, subséquemment feuille de vigne. Vieux mythe passionnant : d’avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance fait que l’homme, devenu rival de Dieu, perd son innocence.

L’enfant ne sait pas, il est donc innocent, décrètent les vieux qui, par « innocent » entendent « irresponsable et demeuré ». Il faut garder la jeunesse du vrai savoir (alors on lui donne du savoir « placebo » pour canaliser ses curiosités) afin qu’elle ne rivalise avec ses aînés que sur des sujets sans grand intérêt.

Les lois contre l’amour n’ont jamais protégé les jeunes (celles contre les violences seraient les seules conséquentes si les lois avaient jamais servi à quoi que ce fût). Elles ne sont qu’une tentative des adultes de retarder le plus possible le moment où l’enfant découvrira la vérité sur l’absurdité de l’autorité parentale et sur la fameuse honte, pauvre secret des corps malheureux ; car celui qui aime d’amour se découvre comme un être n’ayant de comptes à rendre à personne. Il est libre. Et l’aimé le délivre de toute honte archaïque.

Mineurs, majeurs, ces distinctions sont scandaleuses. Nous savons tous très bien qu’il y a les crétins et les autres, et que l’âge jamais n’a donné plus de cervelle à quelqu’un. Le savant et écrivain allemand Lichtenberg (1742-1799) que j’ai pris plaisir une fois ou l’autre à citer est tombé passionnément amoureux d’une petite marchande de fleurs ambulante. Elle avait douze ans, il l’installa en maîtresse chez lui. Que dissertent les censeurs autant que ça leur chante au sujet de « la pression immonde sur un enfant qu’exerce un adulte amoureux », mais qu’ils laissent les gosses tranquilles ! Je parie que de tout temps les enfants ont reçu davantage de raclées pour les punir d’avoir aimé que de raclées d’amants impatients. C’est quand même le comble, cette protection de la jeunesse contre les « abus » de pouvoir des adultes par les gens du pouvoir ! Un rien suspect, non ?

« Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.

Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent. »

(Arthur Rimbaud, Chanson de la plus haute tour)

Il est délicieux de faire l’amour. Comment serait-il jamais trop tôt ou trop tard pour en profiter ? Les voluptés sexuelles des années bubble-gum n’ont rien à envier aux jouissances glorieuses des années « où l’on sait ». Au contraire, dans la mesure où notre civilisation a choisi l’étroitesse du génital au mépris du reste. Les enfants, c’est bien connu, font l’amour sous ses formes multiples avec toute leur chair, toute leur conscience. C’est cette souveraineté qu’on leur refuse : un petit môme qui jouirait de la vie par chacun de ses atomes, qui, métaphysicien, ne cesserait de dire « pourquoi », bref un enfant qu’on n’aurait pas « élevé » serait un danger absolu pour la société.

Ce n’est pas l’enfant en soi qui est porteur d’une vie différente, mais l’individu « non élevé ». Car en amour comme en pouvoir, les enfants peuvent se montrer cruels et sauvages (les enfants en désir de Tamina, dans Le Livre du rire et de l’oubli de Kundera, la violent, la brutalisent, l’humilient) et rien ne peut me laisser supposer que des enfants sans adultes seraient moins brutaux, plus raffinés ou plus aimants que dans notre société dominée par l’âge dit mûr. Qu’on imagine une société d’enfants et, comme dans Sa majesté des mouches de William Golding, on ne peut que réinventer les abominations de notre monde (pas en pire d’ailleurs — contrairement à ce que disent les langues blettes — mais tout à fait semblables).

Dans les lieux où adultes et enfants ont tenté de vivre une autre vie, fondée sur le refus des autorités (qu’elles vinssent des petits ou des grands), l’amour a forcément été au centre de la théorie et de la pratique. Que n’a-t-on dégoisé là-dessus ! « On savait déjà que ça n’était pas bien sérieux, mais si, en plus, c’est pervers et polymorphe !… » écrivait Jules Chancel, railleur devant toute la littérature consacrée aux anti-écoles. Faux problème que celui de la pédophilie, dès lors qu’on se refuse à distinguer ce que serait une majorité sexuelle et qu’on estime donc tous les enfants « assez grands » pour savoir avec qui ils ont envie d’avoir des relations. Faux problème mais vraies tracasseries. Bien des lieux de remise en question des rapports adultes-enfants se sont cassé la figure et en tout cas la tête là-dessus. Non parce que ces espaces seraient une « réserve d’enfants » bien tentante pour les pédophiles, mais parce que des gens qui veulent soustraire les enfants à l’école ne peuvent penser qu’en termes d’amour et de liberté.

La question de savoir si des pédophiles profitent de ces lieux parce que les parents sont supposés « cool » mais surtout parce que des mômes à qui on fout une certaine paix sont alertes, beaux, perspicaces, bref qu’ils ont du charme, ne me semble pas un sujet de réflexion fort passionnant. Profiter de cette aubaine n’est, a priori, pas plus ni moins répugnant que profiter, quand on est prof, de la curiosité intellectuelle des mômes pour leur faire ingurgiter n’importe quoi. Selon les degrés de la filouterie et de la complicité des filoutés, les choses sont légères ou lourdingues. Mais je n’ai rien à dire là-dessus.

Par contre, il m’intéresse infiniment de voir combien, dans une perspective de considération réelle d’un être particulier différent de tous les autres, quel que soit son âge, la relation, dès qu’elle existe, ne peut qu’être bouleversante. De fait, l’amour chavire grands et petits sans se préoccuper du sexe ni des années, et ce qui est vrai dans ces lieux de rejet de l’école l’est dans tous les autres, antipsychiatriques, communautaires, etc., où l’on a refusé la normalisation — du moins tant qu’on la refuse. N’importe quelle association de gens qui se font confiance provoque à l’estime, à l’affection, à la liberté. Comment les histoires d’amour n’y écloraient-elles pas ?


Chaque fois que des adultes ont désiré vivre des rapports authentiques avec les enfants, ces rapports ne pouvaient qu’être « désocialisés », sinon « asociaux », bref uniques. C’est pourquoi tu comprends que j’aie du mal à « généraliser ». Mais je tiens à montrer que, bon an mal an, une cohérence traverse les âges et les pays dès qu’on s’est opposé à l’école obligatoire, c’est-à-dire depuis sa création. Impossible d’envisager une anti-école sans vivre différemment l’amour avec les enfants.

Schmid, qui « dénonce » dans Les Maîtres-Camarades et la pédagogie libertaire ce qu’il considère comme une grave erreur et qui réussit à nous rendre proches et sympathiques ceux-là qu’il méprise, écrit en 1936 des phrases qu’on jurerait avoir lues dans les journaux de 1974 à 1984. Ayant renoncé à toute autorité, écrit-il en substance, il fallait au « maître-camarade » faire valoir autrement son influence afin de réaliser ses buts (Schmid et tous les Schmid de notre époque ne peuvent, eux, concevoir la relation qu’utilitariste) et pour cela passer par l’amour.

Alors, sans scrupules excessifs, il amalgame les uns et les autres (reconnaissant cependant que les concernés, à Hambourg, avaient longuement discuté entre eux de ce thème et que les avis pouvaient être différents) ; il rappelle que Wyneken, l’un des fondateurs de ces anti-écoles, avait été condamné en 1921 à une année de prison pour des délits sexuels commis contre deux de ses élèves. On sait pourtant que les témoignages ont été fort douteux et que Wyneken, sans jamais renier ses options personnelles, a toujours affirmé sa totale innocence dans cette affaire. Mais il était nécessaire à Schmid d’en appeler aux procédures, faute d’une vision claire de ce qui pouvait réellement se passer entre grands et petits dans ces lieux. Il s’insurge particulièrement contre l’un de ces professeurs contestataires, Kurt Zeidler, qui affirme en effet en 1919 que l’amour des enfants ne saurait être cet amour bienveillant et désintéressé que les pédagogues ont toujours exalté « qui aime l’enfant dans ses bonnes qualités et dans une image idéale qu’on se fait de lui et vers laquelle on le contraint d’aller et de se développer », mais qu’il est un attachement fort et intime entre le maître et l’élève.

Rien en fait de très nouveau chez Zeidler qui préconise un amour tendre mais « pur et spirituel », platonique. La pédérastie spartiate importée à Athènes n’avait d’adeptes que dans la frange aristocratique de la société, frange dont était issu Platon. Le commun des Grecs n’a jamais caché son hostilité à ces mœurs, d’ailleurs très codifiées. Platon fait de Socrate un homme qui se plaît en compagnie des beaux jeunes gens ; Xénophon, également disciple de Socrate, n’hésite pas à dire dans son Banquet à lui que Platon « calomnie » son maître. Jamais il n’est allé de soi, à Athènes, que la pédagogie passe par l’amour sexuel, si « spiritualisé » soit-il.

Schmid atteint des sommets lorsqu’il se réfère à « monsieur Freud, fondateur d’une théorie psychologique moderne », qui voit dans l’homosexualité une « fixation de la libido à des formes affectives enfantines ». Schmid ne s’embarrasse pas de subtilités ; les maîtres-camarades, en optant pour une attitude libertaire, étaient infantiles, la preuve : « Ils affirmaient la nécessité de rapports d’amour avec les enfants. » Dès lors, sa démonstration est facile : l’éducation libertaire est une « aberration infantile ». (Cette analyse pénétrante ne te rappelle rien ? Ne croirait-on pas par exemple un article sur l’affaire du Coral[4] ?)

Les derniers mots de son livre permettent un éclairage bien cru sur les idées — tout à fait actuelles — qu’il défend : « Surtout [l’éducateur] doit aimer l’enfant non seulement pour ce qu’il est, mais davantage encore pour ce qu’il est capable de devenir. [L’amour pédagogique] fait donc de l’éducateur non pas un camarade de l’enfant, mais son ami — plus précisément : l’ami du “meilleur moi” de l’enfant[5]. »

Ce que des gens comme lui ne pourront jamais comprendre, c’est qu’on peut parler d’amour sans avoir en tête de baiser ou de se laisser baiser et qu’on peut aussi faire l’amour sans se poser des questions d’employé de mairie sur le sexe ou l’âge de ceux et celles qu’on aime. La vie est simple ; la vie n’est pas simplette.

Ce qui semble à ces messieurs équivoque chez ceux qui aiment les enfants avec qui ils ont choisi de vivre, ce peut être éventuellement la pédérastie mais, en fait, c’est plutôt rare. L’équivoque pour eux réside simplement dans le fait de pouvoir considérer l’enfant comme un être à part entière. On ne devrait pas. Tomkiewicz, dans l’avant-propos du livre de Korczak, Comment aimer un enfant, brocarde certains psychologues et analystes qui, « dès qu’ils entendent parler d’amour dans une relation thérapeutique ou pédagogique, […] vous accusent d’avoir plein de motivations, de pulsions inconscientes et sombres », et Tomkiewicz d’ajouter que leurs soupçons ne sont d’ailleurs pas délirants, sinon ceux qui veulent s’occuper d’enfants « deviendraient rapidement des policiers et des bureaucrates ».

J’ai bien envie de parler de Korczak. Sa beauté, à mes yeux, vient justement de ses doutes et de sa fin pitoyable, alors qu’il ne croit plus à ce qu’il fait et sombre dans la dépression. C’est cela qui me le rend crédible. Avec lui, jamais il n’est question du sexe des enfants. Certes parce qu’il apparaît singulièrement pudique. Mais pas seulement : l’enfant est un tout et parler en adulte de l’amour des enfants, c’est déjà leur passer sur le corps. Korczak n’a pas ce discours ; il est tout en nuances. Il reconnaît qu’on est ordinairement « plus sensible à un petit voyou gai qu’à une gamine un peu empotée » ; lorsqu’il en perçoit les effets sur lui, il admet que des enfants ont plus de charme que d’autres, mais il réagit comme n’importe quel être un peu raisonnable qui veut davantage des uns et des autres que les apparences. Face à la tendresse qu’on a vis-à-vis des enfants, il pourrait même sembler bien prude lorsqu’il dit que celles et ceux qui embrassent les leurs satisfont ainsi leur sensualité : « Serions-nous à ce point dépourvus de sens critique que nous prendrions pour de l’amitié les caresses dont nous accablons les enfants ? Ne comprenons-nous donc pas qu’en serrant l’enfant dans nos bras, nous cherchons à nous réfugier dans les siens, pour fuir les heures de souffrance, d’abandon[6] ? »

Mais ce qu’il dénonce, ce n’est pas notre demande par rapport aux enfants, c’est l’inconscience de faire peser notre fardeau de tout son poids sur l’amour, en brutes que nous sommes.

La loi du plus fort, qu’elle soit maternelle, ou juridique, ou pédérastique, demeure la loi.

Korczak dit par ailleurs que si une mère avide des baisers de son enfant n’en conçoit aucun doute sur les émotions qu’elle éprouve, alors qu’elle fasse comme bon lui semble. Ce que réclame Korczak, dans ses rapports avec les êtres, quel que soit leur âge, c’est la droiture.

On ne peut remettre en question toute forme d’éducation sans voir en un être la souveraineté de son désir. Tout son désir sur le monde. La seule question qu’on peut alors lui poser reste celle-ci : fais-je partie de ton monde ?

Je ne veux pas être réductrice par rapport à la sexualité. Elle importe moins qu’on ne dit, plus qu’on ne pense. Je ne suis pas étonnée que ce qu’on a appelé les écoles parallèles ait donné prise à toutes sortes d’agitations journalistico-policières dans les têtes.

Personnellement, j’ai une grande aversion pour les libérés ; mais j’aime qu’on se sache enchaîné, qu’on le refuse et qu’on cherche à briser ses entraves. Les enfants, tu le sais, ma fille amie, ne sont pas plus libres dans leur tête que les adultes. Très vite, ils sont moulés dans les plâtres classiques. Ils ont eux aussi à prendre leurs vraies distances par rapport au monde tel qu’il leur fut imposé à la naissance. Comment réapprendre l’amour ? Comment inventer des relations non codifiées ? L’adolescent prend conscience de l’horreur qui l’attend dans la « vie active », mais toute rébellion le jette dans une solitude telle qu’il se console en socialisant à mort dans son groupe à lui, qui, bien entendu, a ses lois, ses colifichets, ses enfermements.

L’amour des pédagogues, parents ou professeurs, pour les enfants n’est guère plus dégagé des carcans. La sinistre Suzanne Ropert déjà trop citée en est lamentable lorsqu’elle évoque ses sombres jalousies. Elle représente la loi, elle le dit mais aussi elle veut être aimée, et exclusivement.

Les pédophiles ne sont ni plus ni moins affranchis que les autres. Ce qui me les rend souvent sympathiques, c’est que pour braver les interdictions, les censures, les contrôles, les humiliations, la prison, il leur faut au moins de la passion.

Cependant, il est assez déplaisant que les soi-disant amants des enfants soient en fait pratiquement toujours des pédérastes. Infiniment peu de petitefillophiles. Les nymphettes dont on parle parfois sont des femmes nubiles mais peu d’amants et d’amantes de gamines tout enfantines. Les petits garçons sont davantage recherchés, c’est clair.

Enfin, « c’est clair »… Façon de parler… Pourquoi le corps des petites filles n’est-il pas habituellement perçu comme désirable ? L’enfant en tant que tel passe pour asexué (n’est sexué que s’il est mâle, of course) et la femme n’est pas supposée avoir de sexualité propre. Enfant et femme : zéro plus zéro égale zéro. La petite fille n’existe pas vraiment. Si l’enfant n’est qu’un futur adulte, la fille impubère est doublement inexistante. On entend dire fréquemment d’un garçon : « Il est beau, cet enfant », d’une fille : « Qu’est-ce qu’elle sera belle, plus tard ! » On trouve ça « tout naturel ». Et j’en devine qui s’exaspèrent, à l’heure où il sied d’avoir « dépassé le féminisme ». (D’accord les branchés, je suis salement démodée : si j’avais voulu ne pas être ridicule, j’aurais scolarisé ma môme depuis belle lurette, voté en 81, été désespérée quand c’était l’époque et « repris le dessus » en 83 en chantant « Vive la crise ! ». Mais je suis lente et lourde ; on s’en sera aperçu.)

Tu sais, ma douce, que j’ai la malencontreuse infirmité de ne pas savoir d’emblée faire la distinction entre un homme et une femme. Je prends pour une femme celle ou celui qui veut qu’on la ou le prenne pour telle, mais à mes yeux simplets le sexe n’est pas une caractéristique à laquelle les êtres seraient réduits. Quand je suis avec un enfant, c’est pareil et cela m’énerve que les pédérastes réduisent un enfant à son membre viril.

Vieille histoire, certes. Vieux malentendu… Socrate parle bien à Phèdre par exemple de la beauté du jeune garçon, mais le discours qu’il tient sur l’amour, le désir, la passion et surtout, je crois, sur la vénération, ce discours n’est pas enfermé dans une homosexualité. La plaisante image des petites ailes qui, en poussant à l’âme, provoquent des démangeaisons comme lorsqu’on fait ses dents correspond à un élan amoureux qui est tout à la fois désir, transformation, émotion. Platon, par la bouche de Socrate, exprime d’ailleurs dans ce dialogue une certaine répugnance pour celui qui « cédant à l’aiguillon du plaisir […] poursuit une volupté contre nature[7] ». L’amour dont il est ici question est au-delà des distinctions entre hommes et femmes ; la brûlure, l’incomparable tourment, la nostalgie violente ( « car jadis l’âme était tout ailes » ) sont vécus dans la racine de l’être ; les mortels et les dieux sont ici égaux ; il n’y a plus, en l’état amoureux, de conditions, qu’elles soient féminine, humaine, enfantine ou divine. L’amour sans conditions, l’amour sans condition, le seul amour.

Il est beau ce passage où Platon écrit encore que l’intimité d’un homme trop raisonnable, « gâtée par une sagesse mortelle », condamne l’âme du triste amant à « cette bassesse que la foule décore du nom de vertu et la fera rouler, privée de raison, autour de la terre et sous la terre pendant neuf mille années ». Aimer raisonnablement est bien criminel en effet… L’amour n’admet pas la petitesse.

Désirer un enfant parce qu’il est un garçon ou désirer une femme parce qu’elle est une femme (et dans ce dernier cas qu’on soit homme hétérosexuel ou femme homosexuelle) relève d’un même préjugé. L’amour est bien parcimonieux qui s’en tient au seul genre. N’avons-nous pas toutes et tous ce désir d’aimer dans le plus grand déploiement de notre vie ?

Que cette longue parenthèse sur la pédérastie et l’amour des petits garçons n’égare personne. Je mets les points sur les i parce que trop de gens, sous couvert de défendre la pédophilie, font semblant d’ignorer que, neuf fois sur dix, pédophilie et pédérastie se confondent. Et je n’aurais pas eu la veulerie de passer sous silence la misogynie de la plupart des pédérastes. Les femmes à l’ordinaire se taisent là-dessus, s’inclinant devant l’adage hideux : « Charbonnier est maître chez soi » ; l’homosexualité masculine, ce n’est pas leur truc.

De quoi je me mêle ? On n’a jamais pu me faire accroire que la machinerie sociale fonctionnait sur des systèmes autonomes. Tout se tient et si j’ai le pessimisme de constater que toutes les pièces du système voient leur force décuplée par la solidarité des autres, j’ai aussi l’optimisme bien fondé de savoir combien en m’attaquant à n’importe quel rouage je les attaque tous. Je défendrai avec ardeur — je l’ai fait — telle passion entre tel adulte et tel petit garçon, mais je ne peux pas cautionner l’amour en général des messieurs pour les garçons pas plus que celui des femmes ou celui des hétérosexuels. Il n’y a pas d’amour en général. Il n’y a pas de « principes » à défendre. Toute histoire amoureuse est singulière.

Ce qui ne m’empêche pas de prendre parfois fait et cause dans telle situation où il s’agit de débusquer les principes des autres et j’ai dit de ma voix la plus claire ce que je pensais des ordures qui ont dégoisé sur l’affaire du Coral. Il est notoire que là, on a tout confondu avec un acharnement purulent.

N’importe qui ayant mis un jour les pieds dans un « lieu de vie » sait que réellement y circule la vie, le désir, l’amour. Dans Visiblement, je vous aime[8], Claude Sigala s’explique relativement bien sur cette tendresse sans laquelle les lieux de vie ne seraient que des unités d’une psychiatrie de secteur.

Je ne mets pas en doute, moi, que Claude Sigala et ses amis aient voulu réellement éviter à des enfants psychotiques l’horreur sans nom des institutions auxquelles on les condamnait. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été bouleversés par des êtres bouleversants. L’amour circule au Coral, pas l’amour béni des éducateurs pour « ces pauvres créatures qui ont bien besoin d’affection », mais l’amour.

Caresses ? Sexualité ? N’est-ce pas la moindre des choses ? Et Sigala a parfaitement raison de dire que l’habituelle « réserve » des spécialistes d’enfants est un viol. S’il fallait protéger les enfants, ce n’est pas contre l’amour mais contre le manque d’amour qu’il faudrait s’élever. Le non-désir, le refus de tendresse font sur cette planète autant de mal que le viol. Et pourtant, c’est vrai que le viol est une torture inqualifiable.

Alors, bien sûr, le policier qui sommeille en tout cochon clame : « Où sont vos limites ? » et Sigala ne joue pas au plus malin, il répond humblement et nettement : « Ne vous faites pas d’idées, il y en a. Mais nous ne définissons pas la perversité à partir de la même loi ou du même langage.

« Nos limites sont celles de chacun et celles du groupe.

« Lorsque nous sentons et savons la destruction possible d’un d’entre nous ou du groupe ou des bêtes ou des légumes, nous en discutons. »

Sigala admet qu’il existe de par le monde des « sales folies face à toutes les désespérances », mais des femmes adultes se font violer et on n’en tire pas l’absurde conclusion qu’il faille interdire l’amour entre hommes et femmes. L’amour dégoûtant, c’est l’amour institutionnalisé, contrôlé par la D.D.A.S.S., l’amour sans désir, l’amour sans amour. « Nous ne sommes pas de nouveaux H.P. “new look” adaptés à tel ou tel handicap », écrit-il encore au sujet de la patience. Et il est indubitable en effet qu’à partir du moment où quelqu’un se montre « patient » avec quelqu’un, c’est qu’il n’aime plus vraiment.

Moins de trois ans après la sortie de ce livre, éclate « l’affaire du Coral », une histoire de fous où s’affrontent deux discours : « Nous aimons les enfants, donc nous les respectons » et : « Vous aimez les enfants, donc vous ne les respectez pas. » Les sépulcres blanchis se sont ouverts et on fut renversé par l’odeur fétide qui s’en est dégagée. Christian Colombani qui « couvrit l’affaire » dans Le Monde dépassa les bornes et je ne sais ce qu’on doit admirer le plus de la fourberie ou de l’habileté qu’il déploya à cacher sa haine dans les papiers gras d’une quintessence de journalisme «  « objectif » ». L’article du 19 novembre 1982, je le tiens à la disposition des étudiants de toutes les écoles de journalisme comme le modèle parfait d’un article de persiflage ; entre autres, il y a ce passage sur l’antipsychiatrie et les lieux de vie : « Suffit-il en effet de s’opposer pour se poser, de renverser quelques données de la psychiatrie pour faire naître une nouvelle thérapeutique, de “vivre avec” et de “donner de l’amour” pour venir à bout d’une psychose, de nier enfin toute compétence professionnelle pour fonder le bienfait de la vie au grand air ? “Désormais dans le Midi, il arrive souvent qu’on fasse du handicapé comme on faisait naguère du mouton”, estime M. Jean-Louis Zanda, secrétaire général de la Revue du changement psychiatrique et social — Transitions. »

Il est bien bon, M. Zanda, de prêter sa bouche au discours du reptile.

Je n’ai pas envie, Marie, de gloser sur les commentaires retenus par les soins de Colombani et dont Le Monde ne fut pas avare, ils se suffisent à eux-mêmes :

« En aucun cas je ne peux admettre l’existence de rapports sexuels entre un mineur et un adulte exerçant des responsabilités à son égard. L’ensemble des travailleurs sociaux, à juste titre, condamnera fermement de telles attitudes qui ne peuvent être qualifiées de “pédagogiques” ou “thérapeutiques”. Je suis très ferme sur ce point. […]. Écouter, être présent trouvent leur limite naturelle dans la loi et dans le respect véritable des difficultés de l’enfant. […] mais, encore une fois, ni par écrit ni en paroles on ne peut admettre aucune justification à une réponse d’ordre sexuel à une demande d’enfant. » Ça, c’est de Georgina Dufoix, secrétaire d’État chargée de la Famille.

M. H. Menou, de Charenton, « rappelle une évidence qui ne l’est pas pour tout le monde » (sic) : « Si le sexe et l’institution ne font pas toujours bon ménage, l’interdiction du rapport sexuel entre l’adulte et l’enfant ne repose pas seulement sur des considérations éthiques, elle tient compte des bases thérapeutiques inhérentes à l’institution psychiatrique visant à valoriser le transfert au détriment du passage à l’acte. »

On croit rêver. Juste pour rire, cette phrase relevée le même jour, le 26 décembre 1982 : « ce qui nous semble important, indispensable, c’est que le fait que les éducateurs accueillent des enfants ou adolescents ne soit pas pour eux un moyen de traiter leur affectivité, pour ne pas dire leur problématique. » (??) Ce sont de bons et loyaux éducateurs qui s’expriment si joliment. Et tout ça nous mène droit à cette proposition très constructive issue des quarante-sept membres de la collectivité pédagogique de Vercheny dans la Drôme :

« Qu’un programme de recherche en sciences humaines soit mis en place et que soit créé un vaste secteur d’innovations sociales doté d’une direction spécifique, rassemblant les initiatives les plus variées, suivies avec soin, jouissant des libertés suffisantes, assujetties à des obligations rigoureuses. »

Ils sont vraiment timbrés les travailleurs sociaux ! Ces gens-là me tuent, te tuent. Ce sont des maquereaux qui protègent l’enfance. Froidement.

Ils veillent au grain : l’amour est interdit parce que l’enfant doit rester sous la coupe des autorités légales, seule possibilité de survie de la société qui ne peut se reproduire qu’en exigeant de ses membres la soumission. L’amour n’est pas plus fort que la mort mais il est aussi fort, et la mort que représentent nos vertueux pédagogues craint forcément le désir, la tendresse et la « bonne intelligence » qui peut en résulter.

À côté de ça, dans Le Monde de l’éducation de mai 1983, sous le titre « Séduire ses élèves, ce n’est pas les abuser… » (les guillemets, on s’en doute, figurent dans le journal — des fois qu’on pourrait croire que Le Monde a quelque idée sur cette question), apparaît le jeu brillant des professeurs honnêtes, innocents et badins. Quel charme dans ce flirt collectif ! Quelle élégance dans l’air de ne pas y toucher ! En vrac, je relève : « De mon côté, je suis spontanément attirée par certains élèves, parce qu’ils sont mignons, ou parce qu’ils ont l’air débrouillards […]. On minaude un peu. J’aime ces moments-là […] » « J’aime bien voir mes élèves amoureux. Ils sont mignons, ça m’amuse, je retrouve mon adolescence. Je me sens un peu témoin, un peu complice […]. » « Toute parole est sensuelle, celle du prof de philo particulièrement. Cela s’exprime par un regard, une posture du corps, un aparté, une façon de manier l’humour aussi, une certaine liberté de ton. J’espère mettre dans mes rapports avec mes élèves de la délicatesse et de la connivence. Celle-ci est là aussi pour se substituer au refus trop cassant, quand une fille me drague un peu. Ça m’arrive, et de plus en plus, à mesure que je vieillis. Séduire ses élèves, ce n’est pas les abuser en instaurant une relation de pouvoir. C’est simplement les aimer, pour pouvoir leur apprendre quelque chose. Se faire aimer pour qu’ils aient envie d’apprendre […]. »

Autres sons de cloche (vraiment ?), ces deux autres : « Je ne mendie pas leur affection. Au début de l’année, je suis agressive, presque froide. Sans doute pour me préserver, pour ne pas d’emblée avoir l’air du “prof sympa”. Au bout d’un trimestre je fonds. Mais je reste sur mes gardes […]. Si on a une relation trop intime, le travail en prend un coup. » Et enfin, candide : « Il arrive que des filles tombent amoureuses de moi. L’an dernier, l’une d’elles m’a fait une déclaration. On a parlé ensemble : je lui ai expliqué qu’on ne pouvait avoir, elle et moi, qu’une relation amicale. Pourquoi est-ce que cela arrive ? J’ai certainement une part de responsabilité. Inconsciemment, je dois laisser cette possibilité ouverte […]. »

Nous en conclurons qu’il y a séduire et séduire, la bonne cause (l’enseignement), la mauvaise (le plaisir). Je m’en voudrais de fixer mes pensées sur ces pages comme des papillons sur un tableau. Je ne crois pas davantage à la pure sainteté qu’à la pure saloperie. Quand je parle de séduction et de désir, je n’ignore pas que tout s’interpénètre dans la sexualité du monde, là où se marie la pensée à toute forme de l’existence.

J’essaie de t’écrire, petite fille, et de te rendre intelligibles mes interrogations, mais je crains bien un peu, en faisant des phrases, d’être une phraseuse. Il m’est nécessaire pour réfléchir d’organiser mes idées, cependant l’essentiel m’échappe et ces quelques observations ne sont que les premiers coups de pioche qui débroussaillent mon terrain, et non une construction intellectuelle permettant à l’une ou l’autre de poser les pieds sur les marches sûres d’un escalier…


Être ému veut dire être remué, bouger. Et comment ne clamerais-je pas le toujours profond événement d’être un moment touché par l’existence de quelqu’un ? Je connais le bonheur d’être séduit et les doux malheurs enchantés. Je tiens à te dire, petite grande, qu’en ce chapitre, s’il m’arrive de critiquer des attitudes que je trouve sournoises, je demeure volontairement silencieuse quant à ce qui se passe amoureusement entre un enfant et un adulte. Car je n’ai rien à dire de ce secret entre deux êtres qui dépassent l’âge, le sexe, les connivences ou répulsions de leur milieu pour se trouver.

Mais peut-être puis-je ici te faire un tout petit cadeau. Pas grand-chose, la vision fugitive d’une histoire qui ne fut même pas une histoire.

Je passais dans un lieu de jeunes dits inadaptés. En arrivant, je remarque tout de suite un enfant au bord de l’adolescence qui regarde le vide. Jamais je ne saurai s’il était aveugle. Longs cheveux châtains autour d’un visage étrange, à l’affût, pas beau sans doute, mais qui immédiatement me paraît exprimer une profonde intelligence, un désespoir lucide. Rien de ce que mes hôtes me racontent ne peut plus m’intéresser, je suis déjà dans cet émoi connu, goûtant à la fois le plaisir de cette rencontre imprévue et m’inquiétant de l’absurde possibilité qu’elle se limite à mon seul regard posé sur un regard fermé.

Soudain intimidée, je me demande si l’enfant me permettra ou non de l’approcher. Peut-être a-t-il onze ou douze ans ; ses gestes sont nus, précis ; il reste à l’écart de tous, hautain et détaché.

L’air de rien (pourquoi ?) je cherche auprès d’un adulte à avoir quelques renseignements. J’apprends que l’enfant psychotique s’appelle Clémence.

L’après-midi, j’accompagne le groupe en forêt. Je vais d’un gosse à l’autre mais, fréquemment, je regarde Clémence. Qu’a-t-elle de différent des autres ? Elle n’est ni plus ni moins sauvage. Tous, pour moi qui n’ai pas l’habitude de leur monde verrouillé, sont attirants, clos sur des mystères dont je pressens qu’ils concernent des parts de moi très profondes.

Je ne sais pas encore si Clémence peut parler quand je lui demande si elle veut bien que je m’asseye à côté d’elle.

« Oui, viens là. »

Je m’enfonce lentement dans une conversation qui durera au moins une heure. À travers des phrases hachées, entrecoupées parfois de ses petits cris, nous parlons de l’eau, de la nervure des feuilles, de sa mère, de la neige, de ses mains, des règles. De plus en plus troublée, je m’aventure en cette parole insolite. Mais j’entends qu’on bat le rappel, il faut partir ; j’en éprouve tristesse et agacement. Je rejoins les éducateurs et les autres enfants. Une petite fille de six ans, avec de grands jappements, se jette dans mes bras. Un éducateur me dit : « Ne te laisse pas faire, tu vas te faire bouffer. » Je réponds que ça ne me coûte rien, que je ne reste que deux jours, mais un de ses collègues dit plus fermement : « Il faut penser à l’enfant ; toi, tu ne fais que passer mais elle peut beaucoup trop investir en toi. »

O.K. boys ! Je saisis. Mais il n’empêche que Clémence est à quelques pas et que j’ai des envies d’enlèvement.

Au réfectoire, elle vient s’asseoir près de moi. Je me sens fondre. Cependant, elle ne répond que par le mot « moi » aux questions que je pose.

À la fin du repas, je la suis. Je voudrais lui dire bonsoir, juste bonsoir. Mais pas devant tout le monde. En bas de l’escalier, face à elle, je ne sais plus ce que je suis venue faire. Nous restons silencieuses, je la regarde dans les yeux. « Tu me vois ? » « Moi. » Je passe doucement ma main sur son visage. Mon cœur bat très fort. Je monte. Elle se couche, je ferme les volets. Dans l’obscurité je n’ose l’embrasser, je murmure « bonne nuit, Clémence » et me dirige très lentement vers la porte. Là, elle m’arrête : « Caresse ! » je suis éperdue et n’obéis pas tout de suite, elle réitère son ordre, froidement. La seule chose que je sais, c’est que partout ailleurs, en tant que femme, en tant que mère, j’ai l’autorisation de câliner les enfants. Ici non. Ici, l’institution dit que c’est trop grave, que je suis adulte et responsable, oncques dois comprendre le rôle « socialisant » exigible de toute personne « saine d’esprit » amenée à fréquenter ces enfants. Le but de l’institution est clair : intégrer les enfants, éventuellement comme rebuts, et récupérer, parmi les paumés suicidaires mal dans leur peau, des éducateurs, le tout dans une morale qui, sous le moderne prétexte de n’en être pas une, se veut cynique : est interdit ce que les codes sociaux interdisent. Il n’en reste pas moins que le bien suprême est la vie en société et le mal l’a-socialisation. La morale retombe sur ses pattes.

« Caresse ! » Je m’approche du lit, chavirée. Je passe une main tremblante sur ses cheveux, ses joues, sa bouche. Elle répète « moi… moi… moi… » et le son très doux m’est une étreinte. Elle se tait finalement et je la quitte sans avoir osé poser en son visage un baiser.

Inquiète, énervée, dans mon lit je pense à Clémence. La nuit est d’une grande dureté cette nuit-là.

Au matin, dans la salle des douches, j’ai à laver les petits. Clémence arrive, nue. Son corps est maladroit, sans miséricorde, comme sourd. Je n’ai d’yeux que pour elle. J’en oublie de rincer les cheveux d’Yves qui profite de ma distraction pour avaler sereinement les paquets de mousse qu’il ramasse dans ses mains. Clémence… Je reste à genoux, vide, inutile, sur la faïence savonneuse. Le cri d’un enfant me réveille.

La journée est un supplice : je ne sais plus comment m’approcher d’elle. Peur du gendarme. Les éducateurs, je m’en doute, ne permettront pas que je passe cette journée auprès d’elle. Que diraient les parents ? Ils l’ont placée là pour la « mettre à l’abri ». En aucun cas, je ne dois troubler l’enfant. Je ne lui dirai donc pas qu’elle m’est belle, je ne lui dirai pas que j’ai envie de la revoir ni que j’ai besoin qu’elle me parle encore.

Le soir arrive et l’heure de mon départ. J’embrasse ceux des enfants qui en ont envie. Je m’applique à abandonner Clémence, je l’embrasse placidement, je me sens grossière.

Dans le train, je ne peux lire ni rêver. Je ne pense pas, je bois la honte de ma prudence.

Tu vois, Marie, je ne vaux pas grand-chose et si j’ai eu parfois quelques petits courages face aux lois, j’ai bien souvent baissé la tête devant des censeurs médiocres et imbéciles. Cependant de ces remords-là aussi je noue ma colère et ma révolte. Rien ne se perd.


Je m’inquiète de ce que les mères parlent si peu d’amour. On le fait tellement pour elles. Elles se sont laissé dire que l’amour maternel était naturel, puis qu’il était culturel, moderne et artificiel. Imperturbables, elles continuent d’accoucher, d’adopter ceux dont elles ont accouché ou les autres, de bercer, de beurrer les tartines, de tresser les cheveux, de découper du sparadrap, de donner la main et de dire « couvre-toi bien ». Et puis elles hurlent si leur enfant meurt et tout le monde comprend qu’une mère hurle si son enfant meurt. C’est naturel ou culturel, mais en tout cas c’est « dans la norme ».

Louées soient les mères qui n’aiment pas leurs enfants, car elles sont singulières. Louées soient celles qui les aiment, car elles sont singulières.

De toute façon, celles qui n’aiment pas comme celles qui aiment sont a-normales. Mais que ne le clamons-nous pas ?

Les mères sont en général des femmes. On l’oublie. Cela veut dire que souvent elles craignent de mal maîtriser une parole qu’elles comparent, avec un sentiment d’infériorité, au discours qu’on tient sur elles. Ce discours savant, celui des psychologues, des sociologues et des universitaires, qu’il soit ou non adopté par quelques intellectuelles, ne tient pas compte de l’histoire incroyable qui leur est arrivée à chacune : elles auront vécu quelques années avec quelqu’un d’unique au monde, qui les aura d’emblée considérées comme uniques au monde, attendant les premières semaines pratiquement tout d’elles et d’elles seules. On n’a qu’une mère, c’est aussi simple que ça. Bonne ou mauvaise, vivante ou morte, notre mère a été la première autre, la première séparée. Elle a été notre première faim.

Et nous avons connu beaucoup d’autres faims. Nous les reportons entre autres sur nos propres enfants. Ou sur ceux qu’on n’a pas.

La plupart des pédérastes établissent une rivalité entre eux et les mères. Elles, elles auraient tous les droits. Péché d’envie tout à fait compréhensible ; il est vrai qu’à peu près n’importe quelle femme peut se permettre de sourire ou d’adresser la parole à un enfant qu’elle ne connaît pas ; pareille sollicitude de la part d’un homme est « mal vue ». De leur côté, les poules considèrent qu’il faut être un renard pour aimer leurs poussins. « La pédophilie, c’est un truc de mecs parce que c’est restrictif par rapport au corps », dit Leïla Sebbar[9]. Certes beaucoup de pédérastes sont obnubilés par l’acte sexuel. Tout simplement au même titre que beaucoup de non-pédérastes. On peut regretter d’être dans une civilisation où l’amour en sa sexualité est très souvent « restrictif par rapport au corps ». Mais il y a des exceptions. Par ailleurs, je suis d’accord avec Jean-Pierre K. disant que c’est un peu trop facile pour les mères (hommes ou femmes) d’affirmer que la sexualité des enfants serait justement non génitale. Les mômes ne font pas l’amour comme les grands qui ont « appris », mais, quand ils désirent parvenir à l’orgasme, filles ou garçons savent très bien reconnaître le lien entre sexe et plaisir. Cependant il est pénible de constater que le débat sur la pédophilie est réduit à une affaire d’organes. L’érotique enfantine, dit Jean-Pierre, est différente de celle des adultes, et si la sexualité est dépouillée de tout l’affectif et du sensuel où ils baignent, les enfants la nient et la tournent en dérision. Ce qui ne les empêche nullement de s’enchanter d’une rencontre sexuelle si elle a lieu « d’aventure ». Mais ni l’enfant ni personne ne supporte sans tristesse d’être habituellement traité en objet sexuel (si ce n’est volontairement, par jeu et de temps en temps).

Objets, les enfants le sont pour certains pédérastes mais bien plus fréquemment pour certains parents. Alors que tel discours sur la « libération de l’enfant » le désigne aux « amateurs » comme une denrée d’accès plus commode, les rangs se resserrent autour des parents propriétaires « donc désintéressés » (!). Eux ne regardent voluptueusement le corps de leurs enfants qu’inconscients ou gelés de culpabilité. Ils ont une grande peur d’éprouver du désir. Ils attendent de leurs mômes une même réserve. Qu’ils n’ont pas. D’où la sempiternelle histoire. Et la frustration d’il y a si longtemps…

Le mot « pédophilie » est l’une des sept mille souricières de notre langage. Il faut refuser d’y entrer. S’il y a des gens qui n’aiment caresser que les jeunes garçons ou que les femmes, ou que les batraciens, ça les regarde ; ils ne savent peut-être pas ce qu’ils perdent. Mais quant aux rapports sexuels entre adultes et enfants, ils sont la moindre des choses dès que l’amour circule ; pas plus une bricole anodine qu’obligatoire, mais un des possibles de tout plaisir d’aimer.

  1. Journal d’un éducastreur, Jules Celma, Champ Libre, 1971.
  2. J’ai horreur des notes (ça fait : « Je vous dis le dixième de ce que je sais sur la question ; d’ailleurs, si je voulais, je pourrais développer ceci par exemple… »), mais je ne résiste pas au plaisir de glisser cette information : le Code parle d’« excitation à la débauche ».
  3. Ni vieux ni maîtres, Claude Guillon et Yves Le Bonniec, Alain Moreau, nouvelle édition, 1984.
  4. * Le « Coral », un lieu de vie se réclamant de l’antipsychiatrie, créé en 1977 par Claude Sigala, fut accusé en 1982 d’alimenter en enfants et jeunes handicapé-es un réseau de pédophiles. Le scandale, gigantesque, éclaboussa diverses personnalités politiques. Sigala, qui défendait publiquement la possibilité de relations amoureuses ou sensuelles avec des enfants ou des handicapé-es, fut incarcéré pendant plusieurs mois et traité avec ignominie par l’ensemble des médias. Il fallut attendre 1989 pour que l’accusation de pédophilie soit classée sans suite — et cette fois dans le plus grand silence médiatique. Ce scandale signifia l’arrêt en France, non pas des relations pédophiles, mais de toute réflexion libre sur ce sujet.
  5. Le Maître-Camarade et la pédagogie libertaire, op.cit.
  6. Le Droit de l’enfant au respect, op.cit.
  7. Phèdre, Platon, XXI, 250d.
  8. Visiblement, je vous aime, Claude Sigala, Le Coral, 1980.
  9. Le Pédophile et la maman, Leïla Sebbar, Stock, 1980.