Instruction pastorale/Édition Garnier

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Instruction pastorale de l’humble évêque d’Alétopolis


MÉLANGES




INSTRUCTION

PASTORALE

DE L’HUMBLE ÉVÊQUE D’ALÉTOPOLIS

À l’occasion
de l’instruction pastorale de Jean-George,
humble évêque du Puy[1]
.

(1763)



Mes chers frères,

Mon confrère Jean-George du Puy a voulu vous instruire par un gros volume. Vous savez que la vérité est au fond du Puy, mais vous ne savez pas encore si Jean-George l’en a tirée. Vous vous êtes récriés d’abord en voyant les armoiries de Jean-George en taille rude à la tête de son ouvrage. Cet écusson représente un homme monté sur un quadrupède ; vous doutez si cet animal est la monture de Balaam, ou celle du chevalier que Cervantes a rendu fameux. L’un était un prophète, et l’autre un redresseur des torts ; vous ignorez qui des deux est le patron de mon cher confrère. Vous êtes étonnés que son humilité ne l’empêche pas de s’intituler Monseigneur ; mais il n’a pas craint que sa vertu se démentît dans son cœur par ce titre fastueux. Les Pères de l’Église ne mettaient pas ces enseignes de la vanité à la tête de leurs ouvrages ; nous ne voyons pas même que les évangiles aient été écrits par monseigneur Matthieu et par monseigneur Luc. Mais aussi, mes chers frères, considérez que les ouvrages de monseigneur Jean-George ne sont pas paroles d’évangile.

Il a soin de nous avertir que de plus il s’appelle Pompignan ; nous avons vu à ce grand nom les fronts les plus sévères se dérider, et la joie répandue sur tous les visages, jusqu’au moment où la lecture des premières pages a changé absolument toutes les physionomies, et plongé les esprits dans un doux repos. Et bientôt on a demandé dans la petite ville du Puy s’il était vrai que monseigneur était auteur à Paris, et on a demandé dans Paris si cet évêque avait imprimé au Puy un ouvrage.

J’avoue que tous nos confrères ont trouvé mauvais qu’on prostituât ainsi la dignité du saint ministère ; que sous prétexte de faire un mandement dans un petit diocèse on imprimât en effet un livre qui n’est pas fait pour ce diocèse, et qu’on affectât de parler de Newton et de Locke aux habitants du Puy en Velay. Nous en sommes d’autant plus surpris que les ouvrages de ces Anglais ne sont pas plus connus des habitants du Velay que de monseigneur. Enfin, nous avouons qu’après le péché mortel ce qu’un évêque doit le plus éviter, c’est le ridicule.

Comme notre diocèse est extrêmement éloigné du sien, nous nous servons, à son exemple, de la voie de l’impression pour lui faire une correction fraternelle, que tous les bons chrétiens se doivent les uns aux autres : devoirs dont ils se sont fidèlement acquittés dans tous les temps.

Ce n’est pas que nous voulions contester à Jean-George ses prétentions épiscopales au bel esprit ; ce n’est pas que nous ne sachions estimer son zèle ardent, qui, dans la crainte d’omettre les choses utiles, se répand presque toujours sur celles qui ne le sont pas. Nous convenons de son éloquence abondante, qui n’est jamais étouffée sous les pensées ; nous admirons sa charité chrétienne, qui devine les plus secrets sentiments de tous ses contemporains, et qui les empoisonne, de peur que leurs sentiments n’empoisonnent le siècle.

Mais, en rendant justice à toutes les grandes qualités de Jean-George, nous tremblons, mes chers frères, qu’il n’ait fait une bévue dans son instruction pastorale, laquelle plusieurs malins d’entre vous disent n’être ni d’un homme instruit ni d’un pasteur. Cette bévue consiste à regarder les plus grands génies comme des incrédules ; il met dans cette classe Montaigne, Charron, Fontenelle, et tous les auteurs de nos jours, sans parler de la prière du déiste de monsieur son frère aîné, que Dieu absolve.

C’est une entreprise un peu trop forte d’écrire contre tout son siècle ; et ce n’est peut-être pas avoir un zèle selon la science que de dire : Mes frères, tous les gens d’esprit et tous les savants pensent autrement que moi, tous se moquent de moi ; croyez donc tout ce que je vais vous dire. Ce tour ne nous a pas paru assez habile.

On dit aussi qu’il y a dans l’in-4° de mon confrère Jean-George un long chapitre contre la tolérance, malgré la parole de Jésus-Christ et des apôtres, qui nous ordonne de nous supporter les uns les autres. Mes frères, je vous exhorte, selon cette parole, à supporter Jean-George. Vous avez beau dire que son livre est insupportable ; ce n’est pas une raison pour rompre les liens de la charité. Si son ouvrage vous a paru trop gros, je dois vous dire, pour vous rassurer, que mon relieur m’a promis qu’il serait fort plat quand il aurait été battu.

Nous demeurons donc unis à Jean-George, et même à Jean-Jacques[2], quoique nous pensions différemment d’eux sur quelques articles. Ce qui nous console, c’est qu’on nous assure de tous côtés que l’œuvre de notre confrère du Puy est comme l’arche du Seigneur : elle est sainte, elle est exposée en public, et personne n’approche d’elle.

Bonsoir, mes frères.

L’humble évêque d’Alétopolis.



FIN DE L’INSTRUCTION PASTORALE.

  1. Le frère de M. de Pompignan se trouvait par hasard évêque du Puy en Velay : il avait fait ces Questions sur l’incrédulité où il prouve qu’il n’y a pas d’incrédules, et ensuite que les incrédules sont dangereux. Il avait essayé de réconcilier la dévotion avec l’esprit, et ils n’ont jamais été plus brouillés que depuis son livre. Il crut donc, en qualité d’évêque et de bel esprit, devoir défendre son frère contre M. de Voltaire, et donner à ses brebis, dans une instruction pastorale, des leçons de théologie et de bon goût. Cette instruction lui attira les réponses suivantes de la part d’un quaker et d’un évêque schismatique. Pour l’en consoler, le cardinal de La Roche-Aimon, si connu de toute l’Europe pour la profondeur de ses lumières en théologie, l’a fait archevêque de Vienne ; et en cette qualité il a écrit à ses diocésains de ne point souscrire à cette nouvelle édition des Œuvres de M. de Voltaire, dans laquelle il se doutait qu’on aurait la malice de se moquer un peu de lui. ( K.) — Cette note des éditeurs de Kehl avait été mise par eux au bas de la Lettre d’un quaker, qui était suivie de la Seconde Lettre et de l’Instruction, au bas de laquelle je la place. Les Questions diverses sur l’incrédulité, par J.-G. Lefranc de Pompignan, sont de 1751 ; la Dévotion réconciliée avec l’esprit est de 1755. Ce fut son Instruction pastorale sur la prétendue philosophie des incrédules modernes, 1763, in-4°, qui donna naissance à l’opuscule de Voltaire dont il est question dans l’Année littéraire, à la date du 24 novembre 1763, tome VII, page 282, mais qui est du mois d’octobre. Alétopolis signifie ville de la vérité. Le Mandement de J.-G. Lefranc de Pompignan, devenu archevêque de Vienne, contre l’édition de Kehl des Œuvres de Voltaire, est du 31 mai 1781. La conduite de l’archevêque de Vienne aux états généraux, en 1789, modifia les opinions de Condorcet sur le compte de ce prélat. Voyez, tome Ier, une de ses notes sur la Vie de Voltaire. Jean-Georges Lefranc de Pompignan, né à Montauban en 1715, évêque du Puy en 1743, archevêque de Vienne en 1774, est mort le 29 décembre 1790. (B.)
  2. Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, sujet de tant de plaisanteries de Voltaire (voyez tome XXIV, pages 111, 125, 455, 457, 461), était frère aîné de Jean-George.