Instruction pour les jardins fruitiers et potagers - Tome I

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Instruction pour les jardins fruitiers et potagers, avec un Traité des Orangers, suivi de quelques réflexions sur l'agriculture
1690

Table des chapitres & Matières contenues dans les trois parties du premier Tome

TOME I[modifier]

Première partie[modifier]

Chap.I - Combien il est nécessaire qu'un honnête homme qui veut avoir des Fruitiers & Potagers, soit au moins raisonnablement instruit de ce qui regarde ces sortes de jardins - page 33[modifier]

Chap. II - Combien il est facile à un honnête homme d'acquérir au moins une suffisante connaissance en fait de jardinage, page 39[modifier]

Au Roi[modifier]

Les jardins fruitiers et potagers m'ont été trop favorables pour cacher l'extrême reconnaissance des biens que je leur dois : Je leur suis obligé de l'honneur que Votre Majesté m'a fait d'avoir augmenté en ma personne le nombre des Officiers de sa Maison. Une telle obligation mérite bien au moins que je la publie. Et quoi que la condition ordinaire de ceux qui aiment l'agriculture soit d'être heureux, mon bonheur toutefois surpasse tellement celui de tous les autres que je crois, SIRE, devoir faire en sorte que personne ne l'ignore. L'espérance d'un succès pareil à celui qui m'a élevé dans une telle Charge est capable d'animer beaucoup de gens à l'étude du Jardinage et par conséquent capable de faire à votre Majesté des Serviteurs plus habiles que je ne suis; et c'est véritablement, SIRE, la chose du monde que je souhaite avec le plus de passion. Mais comme mon bonheur ne vient que parce que Votre MAJESTÉ est assez touchée des divertissements du jardinage, peut-être n'est-il pas hors de propos qu'on connaisse quelle sait quelquefois descendre de ses plus grandes occupations pour goûter les plaisirs de nos premiers Pères, aussi bien que surpasser la gloire des plus illustres Monarques, en réinventant tous les jours l'ambition d'une infinité d'ennemis par de nouvelles victoires.

Aussi est-il vrai que telle a été de tout temps l'inclination des Héros et des têtes couronnés ; et si on en croit un Ancien , les mêmes vertus qui faisaient la félicité de leurs Peuples, faisaient aussi la fertilité de leurs Terres. Mais pour faire voir que Vôtre Majesté les surpasse en ceci comme en toute autre chose, je n'aurais qu'à représenter, s'il m'était possible, la pénétration incroyable avec laquelle elle a d'abord entendu mes principes de la taille des Arbres (matière jusqu'à présent assez vague et assez inconnue). La Nature qui (ce semble) prend plaisir à ne rien réfuter à Votre Majesté qui la regarde en effet comme le plus parfait de ses Ouvrages, a sans doute réservé pour son auguste Règne, ce que la terre a caché à tous les siècles passés. Ce n'est qu'à force de sueurs que les hommes ordinaires arrachent du sein de cette mère commune ce qu'ils sont obligés de lui demander tous les jours pour leur subsistance, par ce que sa plus forte inclination ne va qu'à produire des chardons et des épines ; mais pour peu que votre Majesté continue à favoriser de ses regards ceux qui ont l'honneur de la cultiver dans ses Jardins, nous verrons à la Gloire de Nôtre Monarque, et à l'avantage du genre humain, que ce qui a été inconnu à toute l'Antiquité ne le sera plus pour personne. Cette Terre qui paraît si opiniâtre à l'égard de tout le monde cédera enfin, même, pour ainsi dire, avec quelque joies au moindre commandement d'un grand Prince, à qui tous les autres éléments font gloire d'obéir; quand bien même, SIRE, Vôtre Majesté occupée avec tant de succès à la grandeur de son Etat, à la félicité de son Peuple, de ses Alliés, n'aurait pas le temps de prendre elle même quelque plaisir dans la culture de ses Jardins.

« Trois raisons principales m’ont encore particulièrement obligé à écrire. La première a été de voir le peu d’instruction qu’on tire de tant de livres qui ont été faits sur cette matière en tous les siècles, et en toutes les langues ; il est bien vrai que nous avons beaucoup d’obligations non seulement à d’anciens auteurs, qui ont si solidement parlé de l’agriculture générale, mais encore à quelques modernes qui ont fait part au public de leurs connaissances particulières ; nous sommes surtout redevables à quelques personnes de qualité éminente, qui sous le nom et sur les mémoires du fameux curé d’Emonville ont si poliment écrit de la culture des fruitiers ; ce sont eux dans la vérité qui nous ont donné les premières vues des principaux ornements de nos jardins

La seconde raison qui m’a obligé d’écrire, est la certitude que j’en ai, qu’en beaucoup de jardins, je suis cause qu’on fait mal, quoi que ce soit de ma part le plus innocemment du monde, et cela vient de ce que certaines gens prévenus en ma faveur, après avoir vu ce que je fais dans nos potagers, et à nos arbres fruitiers, sont quelques fois tentés d’imiter mes manières de faire ; mais parce qu’ils ne savent pas mes principes ; et qu’ils croiraient faire tort à leur réputation s’ils s’abaissaient jusqu’à me les demander, ils essaient de les deviner eux-mêmes, croyant sans doute que rien n’est si aisé à faire.

La troisième raison qui m’oblige à écrire est l’espérance que j’ai que la lecture de ce livre apportera deux autres avantages dont je crois pouvoir faire cas. Le premier est que chacune de mes maximes étant bien entendue toute entière[...] donnera quelques secours pour mieux faire en jardinage.

Le second avantage est que la plupart des jardiniers peu habiles qui ont vu en passant ce que je fais, ou qui seulement en ont entendu parler, s’il leur arrive de mal réussir (ce qui n’est que trop ordinaire) ils trouvent aussitôt leur excuse toute prête à se décharger sur moi ; ils me font l’auteur de leurs mauvaises manières d'agir, pour autoriser par mon nom ce qu'ils ne sauraient autrement défendre. Ils veulent que j'aie avancé quelque usage, auquel je n'aurai jamais pensé; ils disent même avoir fait telle et telle chose exprès à mon imitation, pour faire voir si on a tant de raison de me vouloir imiter. J'aurai au moins par écrit une justification irréprochable; ainsi ne me pouvant faire dire que ce que j'aurai effectivement dit, j'empêcherai qu'on ne m'en impute plus tant à l'avenir; d'où il arrivera peut-être qu'on ne maltraitera plus si fort des arbres innocents, qui n'auraient pas manqué de bien faire si on les avait largement conduits.

Je hasarde donc de donner une instruction du beau-jardinage en vue principalement de faire plaisir aux honnêtes gens, aussi bien ne puis-je me résoudre à souffrir plus longtemps, qu'à la honte de nos jours, et même s'il m'est permis de le dire, à la honte de toute l'application, que j'ai donné à cette matière depuis plusieurs années, on puisse encor dire ce que Columelle reprochait à son siècle, que la science de l'Agriculture est véritablement une des plus belles, que l'homme puisse acquérir, mais cependant on est encore réduit à ce malheur, qu'il se trouve peu de Maîtres pour l'enseigner, et peu de disciples pour l'apprendre.

[...]

J’ai eu pour but de donner enfin un avis qu’on peut sûrement suivre, et exécuter dans une bonne partie du royaume, et dans tous les climats qui lui sont semblables ; et c’est dans cette vue que j’entretiens depuis plus de trente ans un commerce particulier avec la plupart des curieux de notre siècle tant de Paris que de nos provinces de France que des pays éloignés et des royaumes circonvoisins. [...]

Quant à moi mon inclination m’a tourné du côté du jardinage connu à la naissance des siècles, et pratiqué par nos premiers pères, si bien que depuis longtemps j’ai eu une application particulière à la culture des jardins fruitiers et potagers, et véritablement cette application outre les beautés qu’elle m’y a fait trouver en grand nombre me paraissent considérables. Il me semble que devant toutes choses je dois m’étudier soigneusement à les faire connaître pour les éviter. [...]

Je me suis étudié à avoir partout des amis illustres en jardinage, pour profiter autant que j’ai pu de leurs lumières et de leurs richesses dans le temps que de mon côté je tâchais de ne pas leur être inutile. »