Intervention de Jacques DUBOIN lors du débat du 14 mars 1922 à la chambre des députés sur les chars de combat

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Chambre des Députés
Intervention de Jacques Duboin
14 mars 1922

Le ministre de la Guerre est André Maginot,

le président de la commission de l’armée, Paul Boncour,

et le colonel Fabry est le rapporteur général.

M. Jacques Duboin. Vous nous demandez donc, monsieur le ministre, un crédit d’hommes, mais vous ne nous dites pas quel effort vous avez accompli jusqu’ici pour économiser ces hommes, ni celui que vous projetez pour économiser éventuellement leur sang.

Avez-vous tout au moins essayé de moderniser l’armée ?

M. Jacques Duboin. En 1914, on ne se battait pas comme en 1870 ; et, en 1918, on ne se battait déjà plus comme en 1914.

M. Ie ministre de la guerre. C’est très vrai.

M. Jacques Duboin. Nous avons donc le droit de vous dire : Avez-vous une idée quelconque sur la façon dont on se battra la prochaine fois, si les hommes sont encore assez fous pour s’entretuer.

M. Charles Bernard. Ils le seront.

M. Jacques Duboin. Dans cet ordre d’idées, les imaginations peuvent se donner libre cours. On nous parle d’avions monstrueux, qui seront capables de transporter des tonnes de projectiles ; on nous parle également de canons à portée fantastique, à portée de 1.000 kilomètres. (Exclamations sur divers bancs.) C’est possible.

M. le ministre de la guerre. On ne peut tout de même pas baser l’organisation militaire sur de telles hypothèses.

M. Jacques Duboin. Attendez, monsieur le ministre, je n’ai pas terminé le chapitre des possibilités. L’adversaire utilisera peut-être contre nous des nappes de gaz, des nappes de choléra ; il est possible qu’il emploie des ondes électriques, les rayons ultra-violets, tout est possible.

À gauche. Cela s’est vu pendant la guerre.

M. Jacques Duboin. Est-ce que cela terminera la guerre ? Est-ce que l’un quelconque de ces moyens diaboliques — Je ne peux pas employer le terme scientifique quand il s’agit de s’entretuer — est-ce que l’un quelconque de ces moyens diaboliques terminera la guerre ?

Je réponds non. Pendant quatre ans et demi, gaz, avions, bombardements sur terre et sur mer ont répandu la terreur, ont semé la ruine et la mort, au front et à l’arrière, sans arriver à abattre la résistance. Au contraire, tous les moyens qu’on a employés n’ont fait que l’exaspérer. Quand Paris a été bombardé par les berthas, cela n’a pas terminé la guerre et cependant les Allemands y comptaient bien.

Lorsque, sur Londres, des raids de zeppelins et d’avions détruisaient des foyers toutes les nuits, tuaient des femmes et des enfants, vous savez comment les Anglais ont répondu ? Ils ont répondu par la conscription.

Quand le Lusitania a été coulé par un procédé ultra-moderne, cela a décidé, mieux que tout autre chose, les Américains à se ranger à nos côtés.

Eh bien ! on a cherché, on a trouvé, on cherchera, on trouvera des parades, puis des ripostes, et la guerre s’éternisera, épuisante des deux côtés, jusqu au moment où la progression continue de l’infanterie aura agenouillé le vaincu.

Demain, comme hier, il n’y aura de décision, de victoire, que si une masse d’hommes, une masse de combattants trouve moyen de submerger les défenses ennemies, et il n’y aura de décision que si ces hommes peuvent entamer la poursuite et aller détruire dans leurs repaires ceux qui perpétuent des crimes aussi épouvantables contre l’humanité. (Très bien ! très bien. ! )

M. Charles Bernard. Vous êtes Cassandre. (On rit.)

M. Jacques Duboin. Je vous laisse le soin d’y ajouter toute la fantaisie dont vous êtes capable.

Nous en déduirons deux conséquences : la première, c’est que, si nous sommes attaqués, il faut que la guerre puisse aussi rapidement que possible être transportée sur le territoire de ceux qui nous attaquent, sinon nous aurons encore des régions dévastées, et nous n’en voulons plus. Il faut que l’agresseur, ou tout au moins ses populations, connaissent l’horreur de l’invasion. C’est le vrai moyen de les dégoûter à tout jamais de la guerre. La deuxième conséquence, c’est que si nos troupes sont installées au milieu des populations ennemies, elles trouveront ainsi une certaine protection contre les inventions diaboliques qui peuvent surgir. (Applaudissements.)

Il faut donc que nous ayons un premier échelon mobilisable sans aucun délai, sinon l’ennemi a le temps, lui aussi, de mobiliser et de s’organiser en profondeur, comme les Allemands l’ont fait en 1917.

Tel est le problème qui se pose.

Je rappelle, pour être complet, que, dès le commencement de la guerre et peut-être même avant la déclaration, les ponts seront coupés, les routes obstruées, les ouvrages d’art sous le feu de l’ennemi. Comment le ministre de la guerre a-t-il résolu ce problème ?

Une grande transformation domine la dernière guerre : l’intervention du moteur mécanique dans les transports d’abord, puis, par l’emploi de la chenille, comme le rappelait l’autre jour M. Bénazet, sur le champ de bataille comme arme de combat. C’est cette arme puissante et nouvelle qui a permis de terminer la guerre un an plus tôt. Ce sont les Allemands eux-mêmes qui le disent.

Je demande où est l’effort du Gouvernement pour moderniser l’armée. Comment expliquer dans le projet de loi la présence encore de 157.000 chevaux et de 67 régiments de cavalerie ? (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Je ne vois même pas la création d’une direction de cette arme nouvelle : les chars de combat.

Au lieu de créer une direction, que nous pourrions appeler la direction de la « moteurerie », qui étudierait tous les procédés capables de transporter rapidement sur route des effectifs et le ravitaillement, vous maintenez la direction de la cavalerie !

M. de Rougé. Quand les routes et les ponts auront sauté, comment ferez-vous passer vos armées ? (Interruptions à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

M. Jacques Duboin. À travers champs, mon cher collègue. Mais je vois que vous suivez mal la discussion, car c’est précisément pour cela qu’il faut des véhicules à chenille affranchis des routes.

M. de Rougé. Que dites-vous ?

M. Jacques Duboin. C’est précisément quand les routes ont sauté qu’on se sert d’appareils à chenilles.

M. de Rougé. Elles iront vite vos chenilles !

M. de Monicault. Il faut bien se rendre compte qu’en définitive toutes les armes sont indispensables et qu’aucune ne peut remplacer complètement les autres, au moins pendant plusieurs années.

M. de Rougé. J’ai vu des régiments de cavalerie — et j’avais l’honneur d’en être — transportés très rapidement vers l’ennemi, sur le front de la Somme, et, aussitôt arrivés, mettre pied à terre et combattre. Et je vous assure qu’ils ont empêché le désastre. (Applaudissements au centre.)

M. Antoine Borrel. Je l’ai faite, la course à la mer. Et si nous n’avions eu que de la cavalerie, nous aurions été dans une situation difficile.

M. de Monicault. C’est également la cavalerie qui a bouché le trou à Noyon, au mont Kemmel, sur l’Ourcq. La cavalerie a pu combattre avant que les troupes d’infanterie, transportées en camion, aient pu être mises en ligne.

M. Jacques Duboin. On nous répète qu’en 1914 et en 1916 des divisions de cavalerie ont fait exceptionnellement des étapes sérieuses pour aller porter des moyens de feu là où ils manquaient.

M. de Monicault. Entre autres choses, je n’ai pas dit qu’elles n’avaient fait que cela.

M. Jacques Duboin. Qu’est-ce en comparaison du nombre de divisions transportées en camions ? Pour que l’artillerie hippomobile pût suivre l’infanterie de sa division, on était même obligé de mettre les canons sur camions et de transporter leurs chevaux dans des vans automobiles.

M. de Monicault. Je regrette que vous n’ayez pas vu tous les aspects du front, car vous ne seriez pas aussi absolu. Je pourrais citer un autre exemple où les chevaux avec leur artillerie ont permis d’amener des moyens de feu et des hommes frais et de boucher des trous, en trois circonstances au moins à ma connaissance, alors que les camions n’avaient pas pu travailler aussi rapidement.

J’ai quelque indépendance pour traiter ces questions, car je n’avais pas l’honneur d’être cavalier ; j’appartenais au service automobile.

MM. Antoine Borrel et Ernest Lafont. On transportait les chevaux par le train la plupart du temps.

M. de Monicault. L’erreur la plus grave est de prétendre qu’une arme est capable de remplacer tout le reste.

M. Jacques Duboin. Je n’ai jamais dit cela ; mais vous ne pouvez plus défendre la cavalerie ni comme moyen de transport, ni comme arme de combat. (Interruptions au centre et à droite. Vifs applaudissements à gauche.)

Messieurs, ne trouvez-vous pas que cette discussion rappelle la controverse qui s’est élevée il y a soixante ans, lorsqu’il a été question de remplacer la navigation à voile par la navigation à vapeur ? Les marins de l’époque disaient qu’il était impossible de naviguer sans voiles ; ils affirmaient qu’il n’était pas possible d’avoir une marine sans gabiers. C’est absolument comme lorsque vous dites qu’on ne peut pas avoir une armée sans cavalerie.

Le cheval n’est plus un instrument de combat. Ce n’est pas non plus un moyen de transport.

M. de Monicault. Je suis très partisan de la chenille. J’ai applaudi aux exploits des premiers combattants des chars d’assaut, mais il y a place aussi pour le cheval.

M. Jacques Duboin. Messieurs, à l’heure où vous voyez les chevaux disparaître presque complètement de la circulation de Paris, sauf dans les endroits où se produisent encore des encombrements qu’ils provoquent toujours, je trouve absolument extraordinaire que l’on conserve 158.000 chevaux pour le jour où la patrie sera en danger. (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.)

M. Paul-Boncour. C’est aussi l’avis du maréchal Joffre.

M. le rapporteur général. Et le pétrole et l’essence ?

M. Jacques Duhoin. Vous m’avez demandé ce qu’était une armée moderne. Je vais essayer de vous en donner une définition. Une armée moderne, c’est une armée qui se reconnaît à l’odorat : elle sent le pétrole et ne sent pas le crottin. (Rires et applaudissements.). C’est une armée où le moteur mécanique joue le principal rôle.

Je tiens à préciser que je n’attaque pas les cavaliers. Je suis prêt à déclarer, avec tous mes collègues de la Chambre, qu’ils se sont admirablement battus pendant la guerre, mais à pied ! (Applaudissements à gauche. Mouvements divers.)

M. de Monicault. Je crois que la question se posera plus tard. Je ne voudrais pas continuer cette polémique. Je n’avais pas l’honneur d’être cavalier ; c’est vous-même qui reprenez la question ; moi, je ne dirai plus rien.

M. Jacques Duboin. On disait autrefois : les cavaliers peuvent être très utiles pour les reconnaissances. Quand un cavalier s’avance en terrain découvert et entend des coups de fusil, que fait-il ? Il descend de son cheval, et il a raison parce qu’il est sept fois moins vulnérable qu à cheval.

M. Jean Hennessy. Mais il s’est porté rapidement sur les lieux.

M. Jacques Duboin. Ensuite, il s’approche et revient en déclarant : j’ai reçu des coups de fusil ; tandis qu’avec les chars modernes de combat, vous pouvez faire une reconnaissance ayant à votre bord deux ou trois mitrailleuses, et votre compte rendu est tout de suite fait puisque vous avez la téléphonie à bord. J’ajoute qu’au lieu de revenir comme le cavalier, le char de reconnaissance peut vaincre la résistance si elle n’est pas trop forte.

M. le rapporteur général. Les idées exposées par notre collègue Duboin méritent d’être écoutées. Il peut apparaître ici peut-être comme un précurseur, mais ce sera le seul reproche que l’on pourra lui adresser.

Il va beaucoup trop vite.

Le problème qu’il signale à votre attention est difficile à résoudre. Vous ne pouvez pas faire des transformations brutales du jour au lendemain, supprimer le cheval et ne plus employer que des machines sans passer par une période de transition.

Dans la dernière année de la guerre, en 1918, des situations très critiques se sont produites qui sont dans le souvenir de chacun de vous. Si à ce moment, devant Montdidier et devant Dormans, les Allemands avaient eu à leur disposition un moyen de transporter rapidement des combattants frais, par exemple des divisions de cavalerie, nous nous serions trouvés certainement dans une situation beaucoup plus critique que celle que nous avons connue, et qui l’était déjà beaucoup.

Il est incontestable que, dans l’état actuel de perfectionnement des moyens de transport ou de destruction, la cavalerie demeure encore une arme ; son emploi s’est, il est vrai, profondément modifié ; le cheval n’apparaît plus beaucoup comme un moyen de combattre sur le champ de bataille, mais il peut permettre de venir s’y battre dans certaines conditions de rapidité et de puissance considérables et que vous n’êtes pas encore à même de réaliser entièrement avec des tanks ou des chenilles.

N’oubliez pas aussi que l’introduction du moteur pour remplacer le cheval pose le problème très grave pour notre pays, de son ravitaillement en essence.

M. Antoine Borrel. Vous avez tort de ne pas le résoudre maintenant. C’est toujours la même chose.

M. le rapporteur général. C’est pour le coup que vous feriez passer la charrue avant les bœufs, si vous prétendiez moderniser votre armée avec l’intensité préconisée par M. Duboin et si vous employiez uniquement des moteurs dans l’armée sans avoir l’essence nécessaire à leur fonctionnement.

M. Antoine Borrel. Le problème est le même pour l’aviation.

M. le rapporteur généraL J’avais simplement I’intention, monsieur Duboin, d’apporter ma contribution à votre définition et à votre démonstration.

M. de Moro-Giafferi nous dit que nous voulons faire transporter des fantassins par des chevaux. Ce n’est pas le cas, vous le savez bien.

Il s’agit de permettre aux cavaliers de venir combattre à pied dans de bonnes conditions.

Leur arrivée et leur intervention rapides à certaines heures peuvent être encore précieuses ; ne nous privons pas trop tôt d’un moyen d’action que nous n’avons pas en ce moment la faculté de remplacer.

M. de Moro-Giafferi. S’agit-il de déplacer les cavaliers ? Ils pourront aller à pied comme les fantassins.

M. Daladier. J’admets votre raisonnement, monsieur le rapporteur général ; mais Je vous pose une question. Alors que, sous le régime actuel, celui de la loi de deux ans, il y a 29.000 cavaliers, pourquoi avec le service de dix-huit mois, en portez-vous le chiffre à 38.000 ? (Très bien ! très bien ! à gauche et à l’extrême gauche.)

M. le rapporteur général. Nous nous expliquerons sur toutes ces questions. (Exclamations sur les mêmes bancs.) (Sur divers bancs au centre et à droite : Ce n’est pas le moment.)

M. Vandamme. Nous ne discutons pas la loi des cadres et des effectifs.

M. le rapporteur général. La Chambre n’admettrait pas que j’interrompe plus longuement l’orateur.

J’ai dit que, pour ne pas alourdir un expose général déjà assez long, j’avais volontairement évité d’entrer dans les détails de la loi d’organisation ; je serai obligé, avant la clôture de la discussion générale, d’indiquer à la Chambre les dernières dispositions arrêtées par la commission de l’armée d’accord avec le Gouvernement et relatives à l’organisation des unités et à l’utilisation des effectifs.

Je prie M. Daladier de me faire confiance jusqu’à ce moment.

M. Daladier. Volontiers.

M. de Moro-Giafferi. Jusqu’à présent, M. le rapporteur général a répondu à toutes les questions de détails ; cette fois, il ne répond pas.

M. Jacques Duboin. Vos observations sont très justes en ce qui concerne le passé, mais je me permets de vous faire remarquer que c’est l’avenir que nous avons en vue, et non pas le passé. Votre cavalerie, c’est du passé, tandis que la chenille, non seulement comme arme de combat, mais comme moyen pour tous les véhicules de suivre sur le champ de bataille, est le nouveau procédé permettant de s’affranchir des routes et des chemins de fer. C’est, que vous le vouliez ou non, une révolution.

Relisez ce que dit, par exemple, Ludendorff qui n’est pas suspect de savoir ce que valaient nos chars d’assaut, dans un rapport qu’il faisait au Reichstag pendant la guerre :

« La situation militaire qui existait avant les grands événements récents vous a été exposée par le général Weisberg. En peu de jours elle s’est modifiée de fond en comble. Le haut commandement doit prendre la décision effroyablement lourde de déclarer qu’autant qu’il est possible à un homme de juger, il n’y a plus de possibilité de vaincre l’ennemi.

« Le premier facteur ayant déterminé ce résultat d’une façon décisive, ce sont les chars de combat. L’ennemi les a engagés en masse considérable et inattendue pour nous. Sur les points où ils sont arrivés par surprise, nos troupes n’ont pas eu les nerfs suffisants pour les combattre. Ils ont percé nos lignes avancées, ouvert la voie à leur infanterie, ont poussé jusque derrière nos troupes, provoqué des paniques locales et disloqué la conduite des opérations.

« C’est par le succès des chars de combat qu’il faut expliquer le chiffre élevé de nos prisonniers qui a tant diminué nos effectifs, provoquant une dépense de nos réserves plus rapide que celle qui, jusqu’alors, était de règle. »

Vous savez que, dans cet ordre d’idées d’autres que nous travaillent.

M. le rapporteur général. Nous aussi.

M. Jacques Duboin. Oui, mais je vous adresse un reproche…

M. le ministre de la guerre. Vous parlez de moderniser l’armée ; sur ce point, vous devez avoir satisfaction étant donné qu’en 1918, on prévoyait douze à treize chars d’assaut par division et qu’aujourd’hui nous en prévoyons 74. (Applaudissements au centre et à droite.)

M. Jacques Duboin. Monsieur le ministre n’invoquez pas d’arguments de ce genre. Il est certain que vous avez augmenté le nombre des régiments d’artillerie d’assaut, mais au lieu de les conserver à l’effectif régulier, vous les avez fait passer de trois à deux bataillons, de sorte que vous êtes parvenu à avoir le même nombre de chars mais le double de colonels. (Applaudissements et rires à gauche et à l’extrême gauche.)

M. le ministre de la guerre. Il faut pourtant bien que les régiments se dédoublent et même se détriplent.

M. Jacques Duboin. Mais ce sont les moyens qui n’augmentent pas.

Dans le numéro du 1er janvier 1922 de la Revue militaire française, qui n’est pas un journal subversif, je suppose, puisque j’y trouve en première page un article du général Buat, je lis ceci à la page 82 sous le titre : « Une controverse allemande sur l’infanterie ».—C’est le commandant Pfeiffer qui parle, c’est un officier allemand qui s’est battu et qui est actuellement au ministère de la guerre allemand chargé de la question de l’infanterie.

Voici ce qu’il écrit :

« Au début de la campagne, nous nous sommes trouvés en retard sur l’évolution au point de vue de la fortification ; mais il est à craindre aujourd’hui que nous nous absorbions par trop dans la guerre de position.

« Dans un avenir prochain, les chars d’assaut briseront la résistance passive de la défensive. lorsqu’ils circuleront en terrain varié à une vitesse de 20 ou 30 kilomètres à l’heure, il n’y aura plus de guerre de position, et l’idée d’une telle allure n est pas utopique.

« Que l’on songe avec quelle fierté on voyait, au début du siècle, des automobiles se traîner à 25 kilomètres sur le trajet de Paris à Monaco. Cinq ans après, les automobiles marchaient à I00 kilomètres à l’heure. »

C’est le commandant Pfeiffcr qui parle. Je cite la thèse allemande. Si vous trouvez que je vais trop vite, alors, monsieur le ministre, convenez que ce sont les Allemands qui vont plus vite encore.

M. 1e président de la commission. Contre la thèse énoncée, je ferai remarquer que pour une armée de I00 000 hommes, les Allemands achètent chaque année 6000 chevaux de remonte et que nous, pour toute notre armée, limitons nos achats au chiffre de 6 500.

M. Antoine Borrel. Alors que les Allemands diminuent le nombre de leurs chevaux, nous, nous les augmentons.

M. Jacques l)uboin. L’apparition sur les champs de bataille des véhicules à chenilles bouleverse dans leurs fondements la stratégie et la tactique et même toutes les institutions militaires.

Parmi tous les facteurs de la victoire, il y en a un qui a dominé tous les autres, vous êtes tous d’accord là-dessus, c’est la mobilité. Vous savez si le maréchal Foch en a magnifiquement joué, précisément dans les circonstances dont parlait tout à l’heure M. de Monicault. Oui, sur les points qui cédaient, notamment à Amiens en 1918, lorsque l’armée anglaise commençait à fléchir, qu’est-ce qui a permis au maréchal Foch de transporter des divisions avec la rapidité que vous connaissez et de les jeter tantôt vers Montdidier, tantôt vers Amiens, tantôt vers le Kemmel ? Ce sont les camions automobiles.

Quelques jours après, lorsque s’est produit ce que vous connaissez, l’affaire du Chemin-de-Dames, le maréchal Foch reprenait ses divisions et les rejetait du côté de Dormans, de Château-Thierry et de Châlons. Est-ce que ce sont des hommes à cheval qui auraient permis ce résultat ? Non !… (Interruptions du centre et à droite. Applaudissements à gauche.)

Qu’importent les lourdes armées du temps d’autrefois, si elles ne peuvent se mouvoir qu’à la vitesse de dix kilomètres par jour ! Vous représentez-vous l’avantage formidable que représenterait une force de l00.000 hommes seulement, mais capable de couvrir 120 kilomètres dans une nuit, avec armes et bagages, n’importe où à n’importe quel moment ?

Le général Estienne, sous les ordres duquel j’ai eu l’honneur de servir, le créateur et le chef de l’artillerie d’assaut, le général Estienne, un des bons artisans de la victoire. (Très bien ! Très bien ! ) — ce n’est pas moi qui le dis, c’est le maréchal Pétain—estime que l00.000 hommes suffiraient pour obtenir les résultats dont je viens de vous parler.

Dans une conférence—je cite tous mes auteurs— qu’il a faite tout dernièrement, où il a parlé précisément des transformations que cette substitution du moteur mécanique au cheval apportait dans l’armée, il disait —je cite le passage, il n’est pas long :

« Il suffira de 100.000 hommes capables de couvrir l00 kilomètres en une nuit avec armes et bagages dans une direction quelconque, à tout moment, de 8.000 camions ou tracteurs automobiles, et de 4.000 chars à chenilles, montés par une troupe de choc de 20.000 hommes. Pour la clarté de l’exposé, nous les appellerons encore fantassins, artilleurs, cavaliers, mais tous les soldats d’une seule arme capable — c’est sa caractéristique — de combattre de près et d’aborder l’ennemi.

« La tactique est d’une brutale simplicité :

« Voici les chars de rupture sous le couvert soit de la nuit, soit d’un brouillard naturel ou artificiel — on le faisait déjà pendant la guerre — écrasant tous les obstacles, éventrant les maisons. L’infanterie blindée, l’artillerie d’accompagnement les suivent, profitant d’un chemin tracé. Les premières lignes ennemies surprises sont rompues et voici les rapides chars d’exploitation qui s’élancent — comme jadis la cavalerie — pour hâter la victoire.

« Poursuivi les chars dans les reins, l’ennemi ne peut se rétablir. »

Quelques jours plus tard — c’est la chose grave, messieurs — complétés en personnel, en chars, en munitions nos 100.000 hommes se retrouvent prêts à porter un nouveau coup à 100 kilomètres de là.

C’est une arme terrible, je le confesse.

Par le traité de Versailles, vous avez imposé aux Allemands une armée qui va être réduite à 100 000 hommes et chose plus grave, qui se composera uniquement de 100 000 rengagés, c’est-à-dire de 100 000 permanents. Supposons que les Allemands, qui ne sont pas des adversaires négligeables et auxquels nous pensons toujours forcément lorsque nous nous occupons de choses militaires, réalisent l’armée moderne dont je viens de parler. (Interventions à droite.—Très bien ! très bien ! à gauche.)

M. de Moro-Giafferi. C’est certainement ce qu’ils font.

M. Jacques Duboin. Quelle est votre parade ?’La guerre est déclarée, les ponts sont coupés, les voies ferrées les ouvrages d’art sont sous le bombardement ennemi. Leur armée moderne, telle que je la conçois et telle qu’ils la conçoivent dans le texte que j’ai cité, se met en marche. Avec votre projet de loi, vous ripostez par une mobilisation de la nation. C’est exact, mais en quarante-huit heures, les Allemands sont chez nous, tournant les obstacles qu’ils n’ont pas pu réduire. Cela leur permet de transformer leur mobilisation clandestine en une mobilisation ouverte et nous recommençons sur notre territoire quinze années de guerre d’usure.

M. Charles Bernard. Pendant ce temps-là, nous lisons le Figaro ! (Mouvements divers.)

M. Jacques Duboin. Pendant ce temps-là, évidemment, nous mobilisons, mais peut-être trop tard.

Je demande également que nous fassions tous nos efforts pour que, si nous possédons cette force, nous arrivions à l’internationaliser et à la mettre à la disposition de la Société des Nations, car alors, messieurs, la paix du monde est assurée.

Notre armée moderne, j’y reviens doit réaliser les trois principes suivants :

Tout d’abord, une grande mobilité, parce que c’est la mobilité qui permet la surprise. 100 000 hommes capables de faire 150 kilomètres dans une nuit valent mieux que 600 000 hommes qui ne pourraient le faire qu’en huit jours. (Applaudissements à gauche.)

Notre couverture moderne, ce que j’appellerai le premier échelon de la nation armée, doit pouvoir porter la guerre immédiatement sur le territoire de l’adversaire qui nous oblige à la subir, parce que nous évitons ainsi de revoir sur notre territoire ce que nous avons vu pendant quatre ans et demi et ce dont nous ne voulons pas. (Applaudissements.)

De plus, —je me place en présence de l’hypothèse d’une guerre nouvelle avec l’Allemagne—nous devons pouvoir nous installer tout de suite en Rhénanie pour mettre nos troupes à l’abri des inventions diaboliques qui peuvent surgir, du fait seul qu’elles se trouveraient nuire aux populations ennemies.

M. le rapporteur général. C’est ce que nous avons dit.

M. Jacques Duboin. La troisième condition qu’il faut que notre armée moderne puisse réaliser, c’est le combat rapproché comme étant le seul, nous l avons vu, qui soit décisif. Il faut donc doter notre premier échelon des moyens modernes du combat corps à corps. Ce qui est périmé, monsieur le ministre, c’est le cheval et c’est la poitrine nue du fantassin.

Il faut donc que notre couverture ou ce que j’appellerai notre premier échelon de la nation armée, soit dotée de puissants moyens de combat rapproché et de transport, non seulement sur route, mais à travers champs. Il faut qu’il puisse, dès l’ordre donné, s’embarquer et aller occuper le terrain de l’assaillant.

Monsieur le ministre, vous m’avez demandé tout à l’heure de définir l’armée moderne : c’est une armée dans laquelle vous ne compterez plus un seul cheval. Quand on veut moderniser une industrie, la première modification que l’on opère consiste à la « moteuriser ». Eh bien, pour l’armée, c’est la même chose. La moderniser c’est la « moteuriser ».