Introduction à l’histoire du bouddhisme indien/Notice

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NOTICE
SUR LES
TRAVAUX DE M. EUGÈNE BURNOUF.
(Journal des Savants, cahiers d’août et septembre 1852.)

M. Eugène Burnouf, ravi si prématurément à la science, a fait partie, durant vingt années, du Journal des Savants ; et, à ce titre seul déjà, sa mémoire pourrait trouver ici un pieux souvenir, si, d’ailleurs, la grandeur de ses travaux et la féconde originalité de ses découvertes ne méritaient un examen spécial, que nous sommes heureux de lui consacrer. De tous les philologues de notre temps que la mort a frappés, il n’en est peut-être pas un seul dont la postérité tiendra plus de compte que de lui. Tous les sujets qu’il a traités sont immenses ; et, bien qu’il n’ait laissé que des ouvrages inachevés, les résultats obtenus sont tellement importants et tellement sûrs, que la critique ne les ébranlera pas, et que l’histoire devra les enregistrer comme une partie désormais essentielle et incontestable de ses annales. Même dans des études anciennes et dès longtemps cultivées, c’est un mérite bien grand que d’arriver à tant de certitude en s’aidant des efforts de ses devanciers et en les complétant ; mais porter ce degré de précision et cette étendue dans des recherches toutes nouvelles, ne pas faire un faux pas sur un terrain inconnu et si vaste, ne pas s’égarer dans des routes si obscures et si difficiles, c’est une gloire à peu près unique ; et, quelque éclatant que soit l’exemple, il est fort à craindre qu’il ne se reproduise point, et que l’imitation en soit presque impossible. M. Eugène Burnouf avait reçu de la nature des facultés admirables, dont il a su faire le plus utile et le plus persévérant usage. Il a su, de plus, mettre à profit les heureuses circonstances de son éducation philologique ; et il a joint aux inspirations de son génie les leçons paternelles, qui peut-être les avaient éveillées en lui, et qui les ont certainement développées. Grâce à tous ces secours si bien employés, sa carrière, toute abrégée qu’elle fut, aura été pleine ; et ses monuments, s’ils sont incomplets, n’en sont pas moins durables. La méthode qui a servi à les construire pourra servir toujours à en élever d’autres, et l’érudition française, qui compte un tel nombre de noms illustres, peut se montrer fière de cette conquête qui lui promet et lui assure tant de conquêtes ultérieures.

Je ne donnerai que des détails fort courts sur la biographie de M. Eugène Burnouf. Le vrai savant est tout entier dans ses ouvrages ; et ce sont les phases de son intelligence qui composent toute l’histoire de sa vie. C’est une observation qu’on a faite cent fois ; et, si je la répète, c’est pour en constater une fois de plus la justesse.

M. Eugène Burnouf, fils unique de M. J.-L. Burnouf, célèbre auteur de la grammaire qui a renouvelé parmi nous l’étude du grec, naquit à Paris le 8 avril 1801. Il fit de brillantes et très-fortes études au collége Louis-le-Grand. Je remarque qu’au sortir de ses classes sa vocation ne s’était pas encore prononcée, et qu’il eut au début quelque incertitude sur la route qu’il devait prendre. En 1822, il était élève de l’école des Chartes. Reçu licencié-ès-lettres et licencié en droit, en 1824, il cultivait dès lors le sanscrit, qui devait lui ouvrir une carrière sans bornes et si belle ; et si je puis rappeler un souvenir tout personnel, dès cette époque il possédait assez bien cette langue pour nous en donner des leçons à mon ami Littré et à moi. D’ailleurs, il n’est pas douteux que ces commencements, quelque étrangers qu’ils semblent à la suite de ses travaux, n’y aient été fort utiles. L’habitude de déchiffrer les textes français et latins lui enseigna plus tard à déchiffrer les textes bien autrement difficiles des idiomes asiatiques. La sagacité merveilleuse dont ses amis lui ont vu donner tant de preuves s’est aiguisée, s’est formée à ces premiers essais ; et l’école des Chartes, qui doit se glorifier de l’avoir compté parmi ses élèves, peut revendiquer aussi une certaine part dans les études auxquelles elle le prépara si bien. Les écritures des différents peuples, quelque dissemblables qu’elles paraissent, ont cependant beaucoup de traits communs, même dans leurs modifications les plus bizarres ; et c’est un instrument bien utile pour les démêler que d’en avoir une fois pénétré même une seule à fond. Pour qui connaît les manuscrits sur lesquels M. Eugène Burnouf a consumé son existence et ses forces, il est certain que cette initiation de l’école des Chartes, loin d’avoir été pour lui une déviation, a été, au contraire, une sorte d’acheminement. Les études même de droit ne l’ont pas écarté autant qu’on pourrait le croire, et en retrouvant tout récemment dans ses papiers un Mémoire étendu sur quelques points de l’ancienne législation civile des Indiens et des notes nombreuses sur les digestes hindous, je me disais que l’élève en droit n’avait pas tout à fait perdu le temps du philologue, et que M. Eugène Burnouf aurait moins bien compris Manou et Yâdjnavalkya s’il eût été moins versé dans les matières de législation. La thèse qu’il passa en 1824 fut très-remarquée, et elle reste encore dans la mémoire de ceux qui l’ont connue ; elle fut beaucoup louée des professeurs devant lesquels il la soutint. Doué d’une très-rare facilité de parole et d’infiniment d’esprit, M. Eugène Burnouf eût réussi certainement au barreau ; et il s’y serait fait, selon toute apparence, une position brillante et lucrative. Il a préféré les austérités de la science, et il a eu raison, quoique la science ne lui ait pas toujours rendu ce qu’elle lui devait.

C’est en 1826 que la vocation de M. Eugène Burnouf fut irrévocablement fixée. Dans cette année, il publia, de concert avec M. Chr. Lassen, son Essai sur le pâli ou langue sacrée de la presqu’île au delà du Gange. Patroné par Abel Rémusat, imprimé par la Société Asiatique de Paris, dont M. Eugène Burnouf était secrétaire adjoint, cet ouvrage fut le précurseur de ces nombreux travaux qui devaient faire sa gloire et contribuer à celle de notre pays. Je ne veux pas dire qu’on trouve dans l’Essai sur le pâli toutes les qualités éminentes qui se sont développées plus tard dans le Commentaire sur le Yaçna et dans l’Introduction à l’histoire du bouddhisme indien ; mais dans cette œuvre d’un jeune homme qui avait à peine vingt-cinq ans, on voit déjà le caractère spécial qui marqua les œuvres les plus mûres de M. Eugène Burnouf : l’invention, appuyée sur la méthode la plus rigoureuse et la plus circonspecte.

Que savait-on du pâli en 1826 ? Nommé pour la première fois par Laloubère dans sa Relation du royaume de Siam en 1687, le pâli était si peu connu vers la fin du xviiie siècle, qu’on le confondait souvent avec le pehlvi, langue à demi-sémitique, qui, en Perse, a succédé à l’antique zend. Le Père Paulin de Saint-Barthélemy, plus d’un siècle après Laloubère, avança qu’on ne pouvait comprendre le pâli sans le sanscrit, et il essaya de le prouver par quelques comparaisons qui, sans être fausses, n’étaient ni assez complètes ni assez décisives. Le docteur Buchanan et surtout Leyden, tous deux dans des mémoires insérés aux Recherches asiatiques, tome X, étaient allés plus loin. Le second, surtout, avait montré les rapports incontestables du pâli avec le sanscrit, le prakrit et le zend ; il se proposait d’en faire une étude toute particulière et d’en publier une grammaire, lorsqu’il mourut. Voilà où en était la connaissance du pâli quand M. Eugène Burnouf s’en occupa. C’était comme une énigme qu’on avait tenté de comprendre, et à laquelle on avait renoncé. Il la résolut d’une manière complète et définitive, du moins dans ses données essentielles. Il démontra que le pâli, langue sacrée et savante employée pour la religion du Bouddha à Ceylan, au Birman, à Siam, au Tchiampa, etc., n’était qu’un dérivé du sanscrit ; et que parlé au ve siècle de notre ère et sans doute bien plus tôt à Ceylan, où le bouddhisme avait été introduit mille ans auparavant, c’était de là qu’il avait été transporté avec la religion même dans les pays si divers où on le retrouve aujourd’hui. Cette découverte, car c’en était une, même après les indications du Père Paulin de Saint-Barthélemy et celles de Leyden, était prouvée par une comparaison régulière et lumineuse de la grammaire pâlie et de la grammaire sanscrite. Les règles principales de la dérivation des mots étaient fixées ; et, phénomène philologique assez curieux, le pâli était rattaché au sanscrit par des liens plus étroits encore que ceux qui unissent l’italien au latin. L’atténuation de toutes les articulations un peu fortes est le trait distinctif du pâli, comme elle l’est aussi de l’italien, à l’égard de l’idiome viril d’où il est sorti. Du reste, les déclinaisons et les conjugaisons, ainsi que la syntaxe, sont identiques en pâli et en sanscrit ; les racines sont à peu près toutes les mêmes ; et pour qui saurait l’une des deux langues, il serait facile de passer à l’autre en observant les lois de la transmutation, qui sont d’une exactitude et d’une précision vraiment surprenantes.

C’était beaucoup d’avoir révélé les origines d’une langue aussi répandue que le pâli, et consacrée aux monuments religieux de tant de peuples ; c’était beaucoup d’en avoir rendu l’intelligence possible et aisée. Mais M. Eugène Burnouf, lui-même, était fort loin en 1826 de se douter de l’étendue du domaine qu’il venait d’ouvrir. Il ne le sut bien que de longues années plus tard, quand les annales du bouddhisme attirèrent son attention, et qu’il put confronter la rédaction sanscrite des Soûtras bouddhiques du Népâl, au nord de l’Inde, avec la rédaction pâlie qui en avait été faite au sud, à 400 lieues de là, dans l’île de Ceylan. Le pâli dut lui apparaître alors comme un des deux idiomes sans lesquels il est interdit de rien savoir de positif sur la religion du Bouddha. Il dut alors se réjouir d’avoir commencé de si bonne heure et à peu près en même temps ces deux études, qui sont la clef de toutes les autres, et qui devaient entre ses mains produire des résultats si prodigieux. C’est là ce qui nous explique comment il consacra tant de travaux à l’étude du pâli jusqu’à la fin de sa carrière, et comment, si la mort ne l’eût si tôt abattu, il aurait donné au monde savant une grammaire pâlie, dont tous les matériaux se retrouvent presque entièrement terminés dans les manuscrits qu’il laisse.

Mais n’anticipons pas ; je parlerai plus loin en détail de ces manuscrits si précieux et si considérables.

L’Essai sur le pâli révélait donc un grand fait philologique, plein des conséquences historiques les plus importantes ; mais on le devine sans peine, cet ouvrage n’était possible qu’à une condition, qui est la connaissance approfondie du sanscrit. Vers 1820, cette connaissance, assez peu répandue même aujourd’hui, malgré les immenses progrès qu’elle a faits, était excessivement rare. Les secours étaient peu nombreux et peu accessibles, et il fallait un grand courage pour aborder des études qui ne faisaient que de naître. Il est vrai que ces études promettaient beaucoup et qu’elles devaient tenir plus encore qu’elles ne promettaient. Mais ce n’était pas une sagacité commune que de comprendre dès lors tout ce qu’elles renfermaient, et de dédaigner les vaines critiques dont elles étaient trop souvent l’objet. Il y avait encore à cette époque des esprits, d’ailleurs éminents, qui niaient l’existence de la littérature sanscrite, et dont les sarcasmes assez spécieux auraient bien pu refroidir l’ardeur d’un jeune homme. M. Eugène Burnouf, bien qu’il ait plus d’une fois souffert de ces paradoxes extravagants, si ce n’est intéressés, n’en tint aucun compte ; et il fut, dès qu’il le put, un élève assidu de M. de Chézy. Son excellent père lui en donnait l’exemple depuis longtemps ; dès 1817 tout au moins, M. Burnouf le père possédait le sanscrit, et j’ai retrouvé tous ses premiers travaux sous cette date dans les papiers du fils. Ainsi, Eugène Burnouf n’a fait encore en ceci que suivre l’exemple et les enseignements paternels ; et c’est un service de plus que l’auteur de la grammaire grecque aura rendu à la philologie. Je ne voudrais pas prétendre que, sans les conseils de son père, M. Eugène Burnouf, que la nature avait créé philologue, ne fût pas arrivé spontanément à l’étude du sanscrit, vers laquelle tout devait l’attirer. Mais c’est un précieux avantage d’être initié de si bonne heure et par une affection de famille aux labeurs dont on doit faire le but de sa propre vie ; et sans ce guide éclairé, M. Eugène Burnouf aurait peut-être perdu quelque temps à trouver la voie que lui indiqua heureusement une initiative si sûre et si douce.

À peu près inconnu de tout le xviiie siècle, cultivé vers 1780 avec succès dans les établissements de l’Inde, grâce à la conquête anglaise, et ensuite à la Société Asiatique de Calcutta, qu’avait fondée le génie de William Jones, expliqué dans des grammaires d’abord assez imparfaites, le sanscrit resta presque ignoré de l’Europe savante jusqu’à l’époque de la Restauration. La France eut la gloire de fonder la première chaire où cette langue fût enseignée en Europe ; et c’est M. de Chézy, comme on le sait, qui l’occupa de 1814 à 1832. M. de Chézy, attiré de l’étude du persan à celle du sanscrit, s’était formé tout seul sur le continent, loin de toutes ressources, par une sagacité extraordinaire et par une infatigable patience. En homme de goût, il s’était attaché par dessus tout aux beautés littéraires du sanscrit ; et c’était sous le rapport de la forme qu’il voulait le recommander à l’attention des savants. En face des modèles grecs, c’était pousser un peu loin l’aveuglement, d’ailleurs très-excusable, de l’enthousiasme ; et la littérature sanscrite, quelque belle qu’elle soit à certains égards, ne peut soutenir la comparaison avec la littérature grecque. Mais il y avait bien plus dans le sanscrit que des beautés littéraires : la philologie y retrouvait d’une manière évidente et incontestable la famille de toutes les langues principales qu’a parlées ou que parle l’Europe. Le grec, le latin, le celte, l’allemand, le slave, avec tous leurs dialectes dérivés, ont puisé à une source commune, peu importe d’ailleurs à quelles époques. Ce fait aussi inattendu qu’immense, aussi certain que surprenant, était démontré ; et l’histoire devait dès lors, bien qu’elle ne connût pas exactement la route, faire remonter par les langues toute notre civilisation occidentale jusqu’aux plateaux de l’Asie centrale.

On conçoit qu’un fait de cet ordre n’émût pas seulement les imaginations et qu’il séduisît aussi les esprits les plus positifs et les plus exacts. Ce fait était établi avec une certitude plus que mathématique ; et rien qu’à le prendre par le côté de la philologie, il était assez grand et assez curieux pour exciter les plus longs et les plus pénibles labeurs. MM. Burnouf devaient en être plus particulièrement frappés que qui que ce soit ; et tant de recherches données à l’intelligence de la langue grecque devaient leur rendre plus chère qu’à personne la découverte inespérée de ses origines. Voilà pourquoi le père d’abord et le fils ensuite ont cultivé le sanscrit. À leurs yeux, comme aux yeux de tous les juges éclairés, le sanscrit mérite de nos jours tout autant d’intérêt que le xve et le xvie siècle en accordèrent à l’étude du grec. On peut même dire sans exagérer que le sanscrit a de plus pour lui l’attrait d’une nouveauté que le grec n’avait point à l’époque de la Renaissance. La tradition qui rattache la civilisation moderne à la civilisation gréco-latine ne s’était jamais rompue, et en remontant à la pensée hellénique, on ne faisait que revenir à un passé déjà bien connu, si d’ailleurs il pouvait l’être mieux encore. Mais pour le sanscrit, qui savait, avant les travaux de William Jones, de Wilkins, de Colebrooke, de Chézy, tout ce que nous lui devions ? Qui savait que c’était là qu’il fallait aller chercher le berceau de tant d’idiomes, et par ces idiomes, de tant de croyances mythologiques, religieuses et philosophiques ? On doit dire à l’honneur des principales nations de l’Europe que des études si nouvelles et si importantes furent accueillies avec empressement dès que l’on comprit les conséquences qui en pouvaient sortir ; et sur les pas de la France, plusieurs gouvernements fondèrent des chaires publiques de sanscrit. Le développement considérable qu’ont pris ces études, les monuments qu’elles ont déjà produits et tous ceux qu’elles promettent encore à des siècles d’études, l’importance et la variété de ces monuments, attestent assez que les gouvernements européens ont bien fait d’en croire les conseils des philologues, et que ceux-ci n’ont pas mal placé leur admiration et leurs veilles.

M. Eugène Burnouf, instruit tout ensemble par ses deux maîtres, son père et M. de Chézy, et par son propre talent, eut bientôt dépassé les leçons qu’il recevait ; et je ne crains pas d’affirmer que, dès ce temps, il savait le sanscrit comme il sera donné à bien peu de gens de jamais le savoir. J’insiste sur ce point, parce que c’est à l’aide du sanscrit que M. Eugène Burnouf a pu concevoir toutes ses entreprises, et que sans cet instrument tout-puissant, il n’eût pu accomplir aucune de ses découvertes.

La première application qu’il en fit, après l’Essai sur le pâli, fut son cours à l’École normale sur la grammaire générale et comparée. Cette conférence avait été créée pour lui en novembre 1829, et il remplit ces fonctions jusqu’en février 1883. Quand cette chaire fut fondée, il était à peu près le seul qui pût l’occuper, et quand elle fut détruite après sa démission, il eût été très-difficile de le remplacer ; la suppression de cette chaire a été certainement une regrettable lacune réparée plus tard dans l’enseignement d’une grande école ; mais le ministre qui ne donna point de successeur à M. Eugène Burnouf peut trouver une excuse dans l’extrême embarras d’un tel héritage. Du reste, M. Eugène Burnouf n’a rien publié de ses leçons ; mais elles avaient laissé de tels souvenirs, non pas seulement parmi ses auditeurs, mais encore dans toutes les générations qui depuis vingt ans se sont succédé à l’École normale, que les rédactions insuffisantes qui en furent faites sont encore aujourd’hui très-recherchées par les élèves et par les candidats ; ils les avaient fait lithographier pour en répandre l’usage, et les cahiers passaient religieusement de mains en mains d’une promotion à une autre. On pouvait croire que M. Eugène Burnouf n’avait rien conservé pour lui-même de ce cours qu’il regardait peut-être comme une incomplète épreuve du professorat ; mais j’ai retrouvé ce cours écrit presque tout entier de sa main ; et bien que la rédaction faite à la hâte ne soit pas absolument arrêtée, la plus grande partie mériterait cependant de voir le jour et pourrait affronter les regards de la critique. Sans doute, l’auteur eût fait bien des changements à cet ouvrage de sa jeunesse, s’il eût cru plus tard devoir l’offrir au public ; mais, dans l’état même où je le trouve, je le crois digne d’être conservé, et je suis assuré que l’impression ne ferait aucun tort à l’érudition et à la renommée de l’illustre philologue. Le manuscrit ne comprend pas moins de 450 pages in-4o d’une écriture fine et serrée ; il ne va pas au delà des deux premières années du cours. Dans ces deux années, le professeur, comme il le dit lui-même, « avait donné une notion exacte et complète des diverses parties du discours en usage dans les langues anciennes et dans les dialectes modernes de l’Europe ; c’étaient les principes généraux d’une théorie philosophique du langage. » Après ces prolégomènes sur la grammaire générale et comparée, ou plutôt la grammaire comparative, et sur l’histoire de cette science, M. Eugène Burnouf se proposait d’étudier le grec et le latin, et de les rapprocher du sanscrit et des langues de cette famille. Il devait ensuite faire en troisième année la critique des méthodes d’enseignement pour les langues, et cette critique était la fin et comme la justification du cours entier. Il n’est pas besoin d’être très-versé dans ces matières pour voir qu’il y avait dans ce programme, suivi par un savant de ce mérite, tous les éléments d’une rénovation pour l’étude des langues. Ce cours n’a pas été continué ; mais le besoin s’en est toujours fait sentir dans le grand établissement qui l’avait possédé quelque temps ; et M. Dubois, qui a dirigé l’École pendant dix ans avec tant d’honneur, avait en partie satisfait ce besoin par le cours de pédagogie dont il s’était chargé lui-même. Il n’est plus possible désormais de faire une étude complète du latin et du grec sans remonter jusqu’au sanscrit, et M. Eugène Burnouf aura été parmi nous le premier à inaugurer un enseignement qui nous manque et que tôt ou tard il faudra reconstituer tel qu’il l’avait conçu.

Je ne fais que mentionner le prix remporté en 1831 par M. Eugène Burnouf sur la transcription des écritures asiatiques en lettres latines. Ce prix fondé par Volney n’existe plus ; et le sujet, un peu trop restreint, a été élargi pour le rendre plus utile à la science. Les papiers de M. Eugène Burnouf ne renferment que des notes assez nombreuses sur ce travail ; mais la rédaction originale doit se trouver dans les archives de l’Institut, qui l’a couronnée.

Telle était donc la situation scientifique de M. Eugène Burnouf dans la première partie de sa carrière. Déjà connu par l’Essai sur le pâli, et j’ajoute par des Notices intéressantes sur l’Inde française, secrétaire de la Société Asiatique de Paris en 1829, après avoir été un de ses fondateurs, professeur très-autorisé, quoique novateur, à l’École normale, membre de l’Institut à la place de Champollion le jeune, professeur de sanscrit au collége de France à la place de M. de Chézy, membre du Journal des Savants à la place de M. Saint-Martin, il promettait à l’érudition nationale les travaux les plus neufs et les plus distingués, quand, en 1833, la publication de son Commentaire sur le Yaçna[1] vint réaliser et dépasser même toutes les espérances. Voilà le premier de ses grands monuments ; arrêtons-nous-y quelques instants.

On sait que le Yaçna est un des livres religieux des Parses, ou sectateurs de la religion de Zoroastre, qui restent encore aujourd’hui dans quelques districts de la Perse et de l’Inde, où ils sont dispersés et peu nombreux. Le Yaçna, comme l’étymologie même l’indique, est le livre de la liturgie, le livre des prières prononcées au moment du sacrifice. Il fait partie d’un recueil que les Parses appellent Vendidad-Sadé, et qui comprend, outre le Yaçna, le Vendidad proprement dit et le Vispered, ou collection d’invocations. Le Vendidad-Sadé lui-même n’est qu’une portion très-peu considérable des livres qui portaient le nom de Zoroastre et que les Parses regardent comme le fondement de leur loi ; c’est un simple fragment de la vingtième section ou naçka de ces livres, qui en avaient en tout vingt et une. Si à ces trois morceaux du Vendidad-Sadé l’on en joint quelques autres beaucoup plus courts, que les Parses conservent sous le nom de Ieschts et de Néaeschs, et qui sont des hymnes aux génies maîtres du monde, on aura l’ensemble des rares débris de la grande religion qui régnait en Perse au temps de Cyrus. C’est là tout ce que le temps en a laissé subsister ; mais le temps a de plus aboli la connaissance de la langue originale dans laquelle ces livres précieux ont été composés, même pour la nation à peu près éteinte qui leur demande toujours ses inspirations religieuses.

En 1723, un Anglais, Georges Bourchier, avait apporté de Surate à Oxford un exemplaire zend du Vendidad-Sadé et l’avait déposé à la bibliothèque de l’Université ; mais ce texte sans traduction n’était entendu de personne, et c’était une curiosité plutôt encore qu’un document. Plus tard, un Écossais nommé Frazer avait fait tout exprès le voyage de Surate pour compléter cette première acquisition ; mais les prêtres des Parses, les mobeds, ne voulurent ni lui communiquer les manuscrits, ni lui apprendre le zend et le pehlvi, qui seuls devaient les expliquer. En 1754, quelques feuillets calqués sur le manuscrit d’Oxford tombent par hasard sous les yeux d’Anquetil-Duperron, et il n’en faut pas davantage pour enflammer cette âme héroïque. Sans autres ressources que son courage, il part aussitôt pour un voyage de trois mille lieues, chez des peuples dont il ne connaît ni la langue ni les mœurs ; et après dix-sept ans de recherches, de fatigues, de travaux, il publie le Zend-Avesta, c’est-à-dire la traduction de tout ce qui reste des livres de Zoroastre, et il dépose à notre grande bibliothèque les textes originaux et les documents de toute sorte qu’il avait pu recueillir, livrant ainsi au contrôle du monde savant tous les résultats et tous les procédés d’un travail gigantesque, « qui pourrait sembler peu vraisemblable, comme le dit M. Burnouf, s’il n’eût été couronné par le succès. » Malheureusement la science d’Anquetil-Duperron n’égalait pas son grand cœur ; et la traduction qu’il donnait du Zend-Avesta n’était pas de lui. Sa modestie et sa sincérité, d’ailleurs, ne se l’attribuaient pas. Il la devait aux mobeds du Guzarate, aux prêtres parses avec qui il avait longtemps vécu. Mais ces prêtres eux-mêmes ne comprenaient plus la langue originale du Zend-Avesta ; ils ne comprenaient même que très-imparfaitement la traduction pehlvie, qui, dans des temps très-reculés, avait pris canoniquement la place du vieil idiome zend, devenu inintelligible. Bien plus, il était certain que les Parses du Guzarate auxquels s’était adressé Anquetil-Duperron n’avaient à lui donner qu’une tradition suspecte. Leurs ancêtres, chassés de Perse par la conquête musulmane et fixés dans l’Inde après deux cents ans environ de courses et d’émigrations, avaient perdu vers le xive siècle de notre ère la copie du Vendidad-Sadé que les exilés avaient apportée de leur patrie. Il avait fallu qu’à cette époque un destour nommé Ardeschir, venu tout exprès du Sistan, leur donnât un exemplaire accompagné de la traduction pehlvie. Dans des temps beaucoup plus rapprochés, au début du xviiie siècle, un autre destour du Kirman, Djamasp, avait dû venir dans le Guzarate pour enseigner de nouveau le zend et le pehlvi aux Parses et corriger même les copies fautives qu’ils avaient des livres saints.

Ainsi la traduction d’Anquetil-Duperron, arrivée en français à travers trois ou quatre langues, n’était qu’une tradition incertaine, et, selon toute apparence, fort altérée. Elle pouvait donner peut-être une idée assez vraie du sens du Vendidad-Sadé ; mais elle ne donnait presque aucune lumière sur la langue zende dans laquelle il était écrit. C’est cette langue, on peut dire, que M. Eugène Burnouf a ressuscitée. D’abord, à l’aide d’une traduction sanscrite du Yaçna faite à la fin du xve siècle par le mobed Nériosengh, sur le texte pehlvi, il put rectifier la traduction qui avait été recueillie par les Parses du Guzarate et que reproduisait Anquetil. Mais, chose bien autrement difficile et considérable, il expliqua tous les mots zends dans leurs formes grammaticales, dans leurs racines, dans leur vraie signification ; et il fit revivre, avec toutes les preuves que peut exiger la philologie la plus scrupuleuse, un idiome qui ne vivait tout au plus qu’à l’état de langue sacrée et religieuse dès le temps de Darius, fils d’Hystaspe. Comment avait-il pu faire cette évocation miraculeuse que personne avant lui n’avait osé tenter ? Il nous a lui-même livré son secret dans la préface du Yaçna ; mais ces secrets ne sont qu’à l’usage de ceux qui peuvent les découvrir eux-mêmes. La traduction d’Anquetil lui donnait le sens général du texte, comme celle de Nériosengh, qui, malgré le sanscrit barbare dans lequel elle est écrite, avait l’avantage de remonter trois siècles plus haut. En outre, cette seconde traduction donnait à celui qui pouvait l’entendre, et au besoin la corriger, une foule de mots dont la racine se rapprochait de celle des mots zends correspondants, ou qui même quelquefois y était identique.

C’est de ce fait heureusement compris et poussé jusqu’à ses dernières conséquences que M. Eugène Burnouf a tiré tous les matériaux de son édifice ; c’est la clef de sa découverte. À l’aide de cette confrontation perpétuelle du sanscrit et du zend, il a pu établir ce grand résultat inconnu jusqu’à lui que la langue zende, quelque nom d’ailleurs qu’on lui donne[2], est contemporaine du dialecte primitif des Védas, et que sans venir du sanscrit, ni l’avoir produit, le zend, moins développé que lui, a puisé à une source commune, comme y ont puisé, bien que dans des proportions inégales, tous les idiômes de la famille sanscritique, le sanscrit lui-même, le grec, le latin, le germain, etc. Mais ce n’était point assez que de comprendre vaguement le texte comme Anquetil et les Parses le comprenaient ; il fallait déterminer la forme et la valeur grammaticales de chaque mot en particulier et reconstruire la proposition. À ce premier travail, il fallait enjoindre un second plus épineux encore : c’était, en dépouillant chaque mot de ses désinences formatives et suffixes, de le réduire à son radical, et une fois maître de ce radical, en préciser le sens, en le demandant soit aux racines sanscrites, qui le donnaient dans la plupart des cas, soit au grec, au latin, aux idiomes germaniques, etc., selon les besoins de chaque cas spécial. La presque totalité des radicaux zends ont dû céder à cette analyse, qu’on peut appeler incomparable, qu’ils se trouvassent dans le sanscrit védique exclusivement, ou simplement dans les listes des racines notées par les grammairiens, quoique sans usage, ou dans toute la famille sanscritique, ou enfin dans le persan moderne. Un très-petit nombre de radicaux ont résisté ; mais M. Eugène Burnouf a pris pour les vaincre un procédé bien plus délicat qu’aucun de ceux que je viens de rappeler. Grâce aux lois de la permutation des lettres qu’il avait constatées entre un grand nombre de mots zends et sanscrits, il a pu ramener ces radicaux réfractaires aux formes connues sous lesquelles ils se présentent dans d’autres idiomes.

C’est ainsi que la langue zende a été reconstituée par lui de toutes pièces. Mais quelle science, quels travaux, quelle méthode ne supposent point des tours de force de ce genre en philologie ! quelle sagacité infaillible, quelle mémoire imperturbable, quelle persévérance invincible ! Pour arriver à ce prodigieux résultat, M. Eugène Burnouf s’était créé des instruments personnels dont ceux-là seuls connaissent bien toute la difficulté et toute la puissance qui ont été initiés à ces labeurs secrets. Dès 1829, il avait fait autographier à ses frais[3] et publié le texte du Vendidad-Sadé, en un volume in-folio ; puis il s’était construit [des index composant plusieurs volumes in-folio de tous les mots du Vendidad-Sadé, des Ieschts et Néaeschs, du Minokered, dialogue en pazend entre l’esprit divin et Zoroastre, du Sirouzé, ou Éloge des génies qui président aux jours du mois, de toutes les variantes des divers manuscrits du Vendidad-Sadé, etc. En un mot, il avait fait pour son usage d’abord, et plus tard pour celui du public, un dictionnaire zend d’après tous les fragments qui nous sont restés de cette langue morte depuis près de vingt-cinq siècles.

D’ailleurs le Commentaire sur le Yaçna ne va pas au delà du premier chapitre ou Hâ ; et le Yaçna en contient à lui seul soixante-douze, sans compter le Vendidad et le Vispered. M. Eugène Burnouf se proposait d’expliquer par la même méthode le Vendidad-Sadé tout entier, et il a donné de 1840 à 1850, au Journal asiatique, un grand nombre d’articles qui continuent le Commentaire sur le Yaçna et qu’il a réunis en un volume in-8° sous le titre d’Études sur la langue et sur les textes zends. Il a laissé, en outre, une masse considérable de notes qui pourraient fournir la matière de plusieurs volumes aussi intéressants et aussi étendus que celui-là. Dès 1833, la traduction du Vispered était à peu près achevée, comme l’annonçait l’avant-propos du Yaçna (page xxxv).

Mais si le Commentaire sur le Yaçna, et même les matériaux laissés par M. Eugène Burnouf sont loin d’expliquer la totalité des livres zends, ces secours suffisent cependant pour qu’il soit possible aujourd’hui de poursuivre et d’achever le travail commencé. La méthode est donnée ; une application qui peut servir de modèle en a été faite avec un plein succès ; et c’est une route désormais qu’on peut prendre avec sécurité. Il est vrai qu’il faudrait pour la parcourir les rares facultés qui distinguaient celui qui l’a ouverte ; mais ses successeurs auront de moins la peine de l’invention ; et l’on ne risque guère de s’égarer dans les contrées même les moins explorées, quand on y a été précédé par un guide aussi courageux et aussi sûr. La forme sous laquelle l’auteur a présenté le Yaçna au monde savant a été quelquefois critiquée, et je ne dis pas qu’elle soit attrayante ; mais c’était la seule qui pût être vraiment démonstrative et vraiment utile. Si M. Eugène Burnouf s’était borné à refaire Anquetil-Duperron, eût-il eu mille fois raison, ses corrections fussent toujours restées douteuses et contestables. Il ne faut pas oublier que c’est en quelque sorte un dictionnaire zend qu’il avait à faire ; et quoique le sens religieux et philosophique des livres de Zoroastre soit le but dernier de toutes ces recherches, M. Eugène Burnouf, au point où il les prenait, avait surtout à s’occuper du sens philologique de cet idiome inconnu ; il nous en a donné l’interprétation avec une certitude inébranlable ; et grâce à lui, toutes les inductions que l’histoire et la philosophie pourront tirer de ces vénérables monuments reposent désormais sur une base scientifique.

Le travail de M. Eugène Burnouf sur les livres zends eut une conséquence très-curieuse et presque immédiate (1834) : c’est que les Parses du Guzarate, s’inspirant de son exemple, firent autographier une de leurs copies du Vendidad-Sadé, comme il avait fait autographier une de celles qu’avait rapportées Anquetil-Duperron, et un exemplaire du Vendidad-Sadé offert par les Parses à M. Eugène Burnouf figure à côté du sien dans les rayons de sa bibliothèque. On peut ajouter, chose plus curieuse encore, que, dans une polémique religieuse que les Parsis de Bombay ont soutenue dans ces derniers temps contre des missionnaires protestants, on s’est servi de part et d’autre, en citant les livres de Zoroastre, de l’interprétation qu’en avait donnée le Commentaire sur le Yaçna. C’était la science du jeune philologue français qui faisait autorité pour les adorateurs d’Ormuzd[4].

Cette connaissance exacte du zend, entée sur la connaissance profonde du sanscrit, permit à M. Eugène Burnouf de faire faire quelques progrès inespérés à une étude qui était alors très-peu avancée, et qui depuis a marché à pas immenses : c’est celle des inscriptions cunéiformes. On connaissait, à cette époque, un certain nombre d’inscriptions de ce genre, copiées plus ou moins exactement par des voyageurs. Corneille Lebrun (1750), Niebuhr (1772), Schulz, W. et Gore Ouseley, Horier, Ker Porter, Witsen, etc. Ces inscriptions, qu’on avait trouvées à plusieurs centaines de lieues les unes des autres dans les ruines de Persépolis, sur les rochers de l’Alvande, l’ancien Oronte, près d’Hamadan, sur les murs du château de Vân, près d’Ecbatane, à Tarkou, étaient gravées avec le plus grand soin et d’après certaines règles uniformes qui annonçaient des monuments officiels. Quelques-unes se reproduisaient fidèlement l’une l’autre, et tout portait à croire qu’elles avaient été consacrées à rappeler quelques-uns des faits les plus importants de l’histoire de l’ancienne Perse. Mais dans quelle langue étaient-elles écrites ? et comme plusieurs étaient en trois langues, ainsi que l’attestaient trois systèmes différents de caractères, quelles étaient les trois langues dont les Grands-Rois avaient cru devoir se servir pour parler à leurs sujets et à la postérité ? Mais, avant de savoir dans quelle langue étaient écrits ces monuments, il fallait les lire. M. Grotefend, occupé de ces questions depuis le début du siècle, avait pu déchiffrer les noms de Darius, de Xerxès et d’Hystaspe ; plus tard, M. Saint-Martin, et plus exactement encore M. Rask, avaient lu celui d’Achéménès, écrit Aqâmnôsôh. M. E. Burnouf vint confirmer et agrandir tous ces renseignements ; il lut et traduisit les deux inscriptions tout entières trouvées près d’Hamadan, l’une de Darius, l’autre de Xerxès ; et il démontra que la langue de ces deux inscriptions, écrites dans le système cunéiforme appelé persépolitain, n’est pas le zend des livres de Zoroastre ; elle appartient seulement à la même souche ; elle s’en rapproche plus que du sanscrit, et on peut la regarder, à certains égards, comme le commencement du persan moderne. Par là, l’existence du zend lui-même se trouvait datée d’une manière assez approximative, et il était constaté que, dès le cinquième siècle avant notre ère, le zend n’était plus une langue qu’on entendît et qu’on parlât vulgairement en Perse.

Ce qu’il importe de remarquer, dans une étude qui a donné comme celle-ci naissance à des questions de priorité, c’est que, dès l’année 1833, au plus tard, M. Eugène Burnouf était en possession de tous ces résultats, et qu’il les résumait dans une note qu’on peut lire à la page 16 de son Commentaire sur le Yaçna : Invocation. Je dois ajouter que les travaux de M. Eugène Burnouf, sur les inscriptions cunéiformes persépolitaines, n’ont reçu aucune atteinte des nombreuses et admirables recherches qui ont été faites depuis lors. Après les grandes découvertes de M. Botta, dans les ruines de Ninive, M. Eugène Burnouf, si heureux déjà dans le déchiffrement de l’écriture persépolitaine, avait tenté le même effort sur les deux autres systèmes cunéiformes, appelés médique et assyrien. Mais, en dépit de toute sa sagacité et de divers essais que j’ai retrouvés dans ses papiers, il n’avait pu réussir à percer ce mystère, qui, sans doute, ne restera pas toujours impénétrable, et qu’il lui eût peut-être été donné de dévoiler si la mort ne l’eût si tôt arrêté. Mais il se satisfaisait si difficilement lui-même qu’il n’a rien voulu publier de ces études, qui, du reste, n’étaient pas spécialement les siennes, malgré toute l’aptitude qu’il y pouvait apporter.

Les deux derniers monuments dont il nous reste à parler sont purement sanscrits. L’un, qui est le plus étendu, si ce n’est le plus important et le plus ancien, c’est le Bhâgavata-Pourâna, qui fait partie de la magnifique Collection orientale que publie l’Imprimerie nationale. Il forme déjà trois volumes in-folio ; et quand il eût été fini, il en aurait compris six très-probablement. Le dernier aurait été consacré aux notes et aux éclaircissements. Les trois volumes qui ont paru ne s’étendent pas au delà du neuvième livre, et ils ne renferment que le texte et la traduction française avec des introductions.

On sait ce que c’est que les Pourânas dans la littérature sanscrite. Au nombre de trente-six, dont dix-huit principaux, les Pourânas sont des légendes semi-religieuses, semi-poétiques et philosophiques. Ils remontent tous à l’origine des choses et traitent en général des sujets suivants, qui en sont comme la matière obligée et presque canonique : la création, la destruction des mondes, la généalogie, le règne des Manous et l’histoire des familles. Parfois ces cinq « caractères, » qui constituent le Pourâna ordinaire, sont portés à dix pour le grand Pourâna. Les Pourânas, très-répandus encore aujourd’hui dans l’Inde, sont la lecture habituelle des populations peu instruites. D’abord composés en sanscrit, ils ont été traduits dans tous les dialectes vulgaires de la presqu’île ; ils remplacent, pour les classes inférieures de la société indienne, les Védas, dont la lecture leur est interdite. Mais les brahmanes, qui se sont réservé le privilége des livres saints, n’ont pas livré au hasard l’éducation religieuse des castes placées au-dessous d’eux, et ils ont réussi à la diriger comme ils le voulaient au moyen de ces énormes et singulières compositions, qui suffisent aux imaginations indiennes, tout en les égarant. Les Pourânas ont servi l’esprit de secte, comme on peut le supposer ; et selon les temps, suivant les lieux et les croyances dominantes, ils ont pris, tout en restant dans les limites prescrites, des couleurs diverses qu’il est facile de reconnaître. Ils ont été d’ailleurs écrits à des époques très-différentes ; et bien que le fond commun qui leur est imposé et qu’ils conservent soit toujours fort ancien, quelques-uns d’entre eux sont récents. Le Bhâgavata-Pourâna, en particulier, passe pour le dernier de tous, et il ne remonte pas au delà du xiiie siècle de notre ère ; on l’attribue avec beaucoup de vraisemblance au grammairien Vopadéva, connu par plusieurs autres ouvrages célèbres et entre autres par la grammaire intitulée Mougdhabodha.

Pour des esprits européens, la lecture du Bhâgavata-Pourâna est aussi fastidieuse que la pensée en est confuse. La traduction de M. Eugène Burnouf, admirable de fidélité et de clarté, n’a pu effacer les défauts de l’original ; je dirais presque qu’elle les fait encore ressortir davantage. Il ne faudrait pas cependant que notre goût s’offensât trop vivement de ces défauts ; ce n’est pas pour nous que le livre a été fait ; et comme le Bhâgavata-Pourâna, venu le plus tard en date, résumait en quelque sorte toutes ces épopées cosmogoniques de l’Inde, il était peut-être encore le plus intéressant pour nous. Mais pourquoi M. Eugène Burnouf a-t-il choisi un Pourâna pour le faire entrer dans la grande Collection orientale ? Pourquoi n’a-t-il pas préféré des monuments d’un bien autre intérêt et d’une tout autre importance dans la littérature indienne ? les Védas, par exemple, le Mahâbhârata, le Râmâyana ? C’est là une question que j’ai souvent entendu faire, et que je me serais faite à moi-même si mes relations avec M. Eugène Burnouf ne m’eussent dès longtemps appris sa réponse. À l’époque où il entreprit la publication du Bâghavata-Pourâna, Fr. Rosen allait publier les Védas ; M. Schlegel donnait le Râmâyana, que M. l’abbé Gorrezio, un des élèves les plus distingués de M. Burnouf, a publié d’une manière supérieure avec une traduction italienne ; M. Bopp annonçait la traduction du Mahâbhârata. M. Eugène Burnouf, par un scrupule qui l’honore, ne voulut pas empiéter sur ce qui lui semblait le domaine d’autrui ; et voilà comment il fut amené à subir le Bhâgavata-Pourâna.

Le choix est peut-être d’autant plus regrettable que, si j’en excepte l’œuvre si remarquable de M. l’abbé Gorrezio, les autres entreprises annoncées ou n’ont point paru, ou n’ont paru que partiellement ; la place que M. Eugène Burnouf ne voulut point occuper n’a pas été remplie par d’autres, comme le craignait sa délicatesse. J’ajoute que les regrets doivent encore s’accroître quand on voit le labeur prodigieux que l’auteur a donné à ces trois volumes. Le texte, inédit en France, a été collationné sur de nombreux manuscrits et sur les éditions indiennes avec un soin qui, pour ainsi dire, n’a laissé échapper aucune erreur. La traduction, fort difficile à cause de la bizarrerie des idées et de la diversité presque infinie du style, est à l’abri de toute critique ; et comme il m’a été possible de voir personnellement à quel prix M. Eugène Burnouf obtenait tant de correction et d’exactitude, je puis dire, en laissant de côté le fond même de l’ouvrage, que les scrupules du philologue et de l’homme de goût ne pourront pas être poussés plus loin. Par exemple, M. Eugène Burnouf avait pris la peine de scander et de vérifier un à un les dix-huit mille vers à peu près qui remplissent ces trois volumes. J’ai vu toute cette métrique notée de sa main, avec les remarques que lui fournissaient les rares irrégularités que Vopadéva s’est permises ; j’ai vu également toutes les variantes préparées pour chacun des neuf livres, et un long travail très-curieux sur les noms propres renfermés dans le Bhâgavata, qu’il avait fallu traduire, pour en faire mieux comprendre la force et la portée. Le Bhâgavata-Pourâna demeure inachevé, bien que quelques travaux soient faits en partie pour les livres suivants. Quelles mains pourront terminer ce monument ?

J’en puis demander tout autant, et avec bien plus de tristesse encore, pour l’Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien. Mais voyons ce qui appartient en propre à M. Eugène Burnouf dans cette grande révélation des origines authentiques d’une religion qui compte plus de trois cents millions de sectateurs, depuis le Népâl jusqu’à Ceylan, et depuis le Cachemire jusqu’à la Chine. Grâce à des travaux heureux et considérables de MM. Abel Rémusat, Turnour, Schmidt, Csoma de Körös, Éd. Foucaux, on peut connaître en partie l’histoire et les dogmes du bouddhisme. Mais les Chinois, les Singhalais, les Mongols et les Thibétains n’avaient fait que des traductions ; et quelques précieuses qu’elles fussent, elles ne pouvaient tenir lieu des originaux. C’est un Anglais, M. Brian Houghton Hodgson, qui eut la gloire de les découvrir dans les monastères bouddhiques du Népâl, contrée de l’Inde septentrionale où toutes les traditions asiatiques reportaient le berceau de la religion de Bouddha. Pendant vingt-cinq ans de séjour et de recherches, M. Hodgson, résident de Kathmandou, se procura tous les livres canoniques ; et avec une libéralité qu’on ne saurait trop louer, il en communiqua des copies aux Sociétés asiatiques de Calcutta, de Londres, de Paris. Lui-même publiait sur le bouddhisme les renseignements les plus étendus et les plus neufs, tirés de ces matériaux jusqu’alors inconnus. La Société asiatique de Paris possédait quatre-vingt-huit ouvrages bouddhiques donnés ou procurés par M. Hodgson ; ils étaient tous en sanscrit, et ils recelaient le trésor entier d’une religion immense.

Mais il fallait les lire et nous les expliquer. Ce fut la tâche à laquelle se dévoua M. Eugène Burnouf ; il y était préparé dès longtemps ; et par une coïncidence assez remarquable, le bouddhisme, qu’il étudiait au début de sa carrière, quand il publiait en 1826 l’Essai sur le pâli, est aussi le dernier sujet qu’aura touché sa main mourante. Il serait bien inutile d’analyser ici de nouveau l’Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien ; cette analyse a été faite dans le Journal des Savants par M. Biot (cahier d’avril 1845), et l’on ne refait pas ce que M. Biot a une fois traité. Tous les mérites de ce grand livre ont été mis en lumière, et pleine justice a été rendue ; je n’insiste donc pas, et je me contente de me référer au jugement de notre illustre confrère.

L’Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien devait comprendre un second volume où M. Eugène Burnouf se proposait de faire sur la collection des légendes bouddhiques en pâli ce qu’il avait fait sur la collection du Népal en sanscrit. Il se proposait aussi dans cette autre partie de son œuvre de discuter avec toute l’étendue nécessaire la question de la date du bouddhisme. Il adoptait le système singhalais qui place la mort du Bouddha 547 ans avant l’ère chrétienne. Malgré des recherches infinies, ce sujet n’a point été achevé par M. Eugène Burnouf ; et cette seconde assise manque à son édifice. Il terminait, quand il a été frappé, l’impression d’un volume qui, sans remplacer celui qu’on attendait, complétera, du moins à quelques égards, celui qu’on possède : c’est la traduction d’un des principaux soûtras bouddhiques, Saddharma Poundarika, c’est-à-dire le Lotus de la bonne loi. Commencée voilà plus de quinze ans, cette traduction était retardée de jour en jour par les développements que prenaient ces études admirables sous la plume de M. Eugène Burnouf. La préface au Lotus de la bonne loi était devenue peu à peu l’Introduction à l’histoire du bouddhisme indien, dont nous n’avons que la moitié ; et quelques-unes des notes qu’il ajoutait sans cesse à ce soûtra forment, ainsi qu’on pourra bientôt s’en convaincre, des volumes et des traités entiers. Mais il sera temps de s’occuper de cette œuvre suprême de notre confrère, quand elle aura été publiée ; le monde savant n’aura pas longtemps à l’attendre. Quant au travail sur la collection singhalaise, il ne lui sera jamais donné ; et malgré toute l’utilité que je reconnais à la traduction du Lotus, j’avoue que j’eusse préféré de beaucoup l’analyse et la critique des livres bouddhiques de Ceylan. Regrets superflus ! il faut nous contenter de débris et de ruines qui, je le crains bien, ne seront plus relevées.

Quoi qu’il en soit, l’Introduction à l’histoire du bouddhisme indien, tout incomplète qu’elle est, n’en aura pas moins fondé la véritable étude du bouddhisme. C’est désormais en suivant les traces de M. Eugène Burnouf et en s’adressant aux originaux sanscrits qu’on pourra la continuer. Grâce à lui, nous savons déjà quand est née cette religion à la fois si puissante et si absurde, comment elle s’est développée au sein du brahmanisme en essayant de le réformer, quels sont ses dogmes essentiels, les phases principales par lesquelles elle a passé à ses débuts ; et, comme le dit M. Eugène Burnouf lui-même, il nous a fait connaître le bouddhisme indien jusqu’au moment où il entre dans l’histoire. C’était là le point capital pour nous. L’histoire du bouddhisme nous est ou nous sera connue par les annales des différents peuples qui l’ont successivement reçu. Ce qui nous intéressait par dessus tout, c’était de savoir ce qu’était le bouddhisme lui-même ; car l’histoire, en s’occupant des événements extérieurs, pouvait nous laisser ignorer le fond des doctrines d’où ces événements étaient sortis. Cette connaissance exacte des dogmes bouddhiques a déjà produit une très-grave conséquence : elle a dissipé toutes ces hypothèses insensées qui établissaient entre la religion chrétienne et le bouddhisme des relations imaginaires. Il est désormais prouvé que le bouddhisme est antérieur de six ou sept siècles au moins au christianisme ; mais il n’est pas moins prouvé que le christianisme est par ses doctrines plus loin encore de la religion bouddhique qu’elle ne l’est de lui chronologiquement. Comme on s’est trop souvent servi de ces hypothèses dans des camps opposés, il est bon de les réfuter une fois de plus, tout insoutenables qu’elles sont, et d’indiquer aux amis de la vérité les documents où ils pourront la trouver dans toute sa simplicité et dans toute sa lumière. Au fond, le bouddhisme n’est pas autre chose que l’adoration et le fanatisme du néant ; c’est la destruction de la personnalité humaine poursuivie jusque dans ses espérances les plus légitimes. Je demande s’il est au monde quelque chose de plus contraire au dogme chrétien, héritier de toute la civilisation antique, que cette aberration et cette monstruosité.

Une autre conséquence non moins grave, quoique d’un tout autre caractère, de l’ouvrage de M. Eugène Burnouf, c’est d’avoir introduit dans l’histoire de l’Inde un élément chronologique. Désormais, le brahmanisme est daté, puisque le bouddhisme l’est maintenant d’une manière certaine. Pour ceux qui savent quelle obscurité et quelle incertitude jetait sur les études indiennes tout entières le défaut absolu de chronologie, c’est là un service inappréciable rendu à ces études. On avait beau se dire que le témoignage des compagnons d’Alexandre, quatre siècles avant l’ère chrétienne, nous présentait dès cette époque la société indienne telle que nous la trouvons dans tous les monuments de littérature ; on avait beau se dire que le témoignage de tant de peuples voisins, d’accord avec celui-là, reportait l’organisation de cette société à l’antiquité la plus reculée, il n’en restait pas moins des doutes et des nuages sur ce point fondamental. On sentait bien que toutes les négations d’une critique peu éclairée et peu bienveillante étaient autant d’erreurs ; mais il était impossible de les réfuter d’une manière péremptoire. Désormais, ce grand fait est éclairci ; et comme le schisme de la religion brahmanique est antérieur au moins de six siècles à notre ère, il s’ensuit que les origines et les développements de cette religion s’enfoncent bien réellement dans les temps où la tradition les plaçait et où l’œil de l’histoire ne peut plus les discerner.

Jusqu’à présent, j’ai parcouru les travaux publiés de M. Eugène Burnouf ; pour achever de le faire connaître, il me faut parler de ceux qu’il laisse, et dont plusieurs peut-être pourront aussi voir le jour. On m’excusera d’en faire en quelque sorte l’inventaire. Je divise ses manuscrits en cinq classes, selon qu’ils apppartiennent aux diverses études et aux langues dont il s’est occupé, au zend, aux inscriptions cunéiformes, au sanscrit, au pâli, au bouddhisme, etc., etc., sans parler de ceux dont j’ai déjà fait mention plus haut.

Première classe des manuscrits, langue zende :

1o Index contenant tous les mots zends du Vendidad-Sadé. Paris, 1833. C’est un volume grand in-folio de mille pages à peu près, avec un supplément qui n’en a pas moins d’une centaine. Les mots zends y sont transcrits en lettres latines et classés dans l’ordre que M. Eugène Burnouf a donné à l’alphabet zend, et qui se rapproche beaucoup de l’ordre de l’alphabet sanscrit. Cet index répond au volume du Vendidad-Sadé que M. Eugène Burnouf a fait lithographier, 1829-1843, manuscrits Anquetil, suppl. n° 1 ; et, de plus, il sert de table de renvoi au volume des variantes du Vendidad-Sadé contenues dans l’Index suivant.

2o Index contenant les variantes du Vendidad-Sadé, collationné sur les manuscrits de Paris, d’Oxford et de Londres, et sur l’édition des Parses de Bombay ; un volume grand in-folio, du même format que le précédent, de 571 pages.

3o Index contenant tous les mots tant zends que pazends du volume des Ieschts et des Néaeschs, mss. Anquetil, supplément 3. Paris, 1835, de 686 pages, du même format que les deux précédents.

4o Index contenant tous les mots du Minokered et ceux du Schekend Goumani, ouvrages écrits en pazend, mss. Anquetil, supp. x et xviii ; Paris, 1838, de 231 pages in-folio, même format.

Ces quatre index forment, comme on le voit, un dictionnaire zend ; et dans l’état très-avancé où les a laissés M. Eugène Burnouf, ils pourraient être imprimés, au grand profit de ces difficiles et récentes études, qui ont tant besoin de secours et d’instruments.

Il est bon d’ajouter qu’outre les Index, il y a, dans les manuscrits de M. Eugène Burnouf, beaucoup de textes zends transcrits et collationnés d’après les documents d’Anquetil-Duperron et ceux de Manakdjî-Cursetdjî. Je puis citer, entre autres, le Sirouzé tout entier, avec des tables de mots composées sur le même plan que les grands Index, et le Minokered, transcrit d’après la copie de la Bibliothèque nationale. De plus, dans l’exemplaire du Vendidad-Sadé lithographie dont se servait l’auteur, il se trouve une foule de notes de sa main et de traductions de mots jusqu’à la page 90, sur 562 dont le livre entier se compose. M. Eugène Burnouf avait aussi préparé plusieurs Mémoires qu’il destinait au Journal asiatique ou à l’Académie des inscriptions. Parmi ces matériaux, je distingue un travail à peu près achevé sur la langue zende considérée dans ses rapports avec le sanscrit et les anciens idiomes de l’Europe : c’eût été, en quelque sorte, le résumé du commentaire sur le Vendidad-Sadé. J’y vois aussi un article complet sur le neuvième chapitre du Yaçna, et cet article devait faire suite avec bien d’autres aux Études sur la langue zende.

Deuxième classe des manuscrits, inscriptions cunéiformes :

1o Une masse considérable de notes, de transcriptions, d’éclaircissements de tout genre et d’essais de déchiffrements sur les inscriptions de Ninive. Les efforts qu’a faits M. Eugène Burnouf pour résoudre ce problème encore impénétrable ne l’ont pas satisfait, et il n’en a rien publié, ainsi que je l’ai dit ; mais je ne doute pas que, dans les tentatives même infructueuses de cet esprit aussi sagace que puissant, on ne trouvât des indications précieuses. Étudiées par des yeux habiles et clairvoyants, elles pourraient faciliter d’autres travaux plus heureux et hâter peut-être la découverte qu’attend toujours le monde savant.

2o Un projet de lettre à M. Botta sur les inscriptions de Khorsabad.

3o Trois lettres à peu près achevées à M. de Saulcy sur le même sujet. Dans ces lettres, M. Eugène Burnouf voulait exposer les résultats qu’il avait déjà obtenus et qu’il jugeait les moins contestables. Je ne dis pas qu’elles pussent être publiées, puisque l’auteur ne l’a pas voulu et qu’il ne les a pas terminées ; mais elles pourraient être utilement consultées, et donneraient certainement le fil qui doit conduire au milieu des notes qu’elles résument.

Troisième classe des manuscrits, langue sanscrite :

1o Un index de Pânini, contenant les axiomes de ce grammairien, disposés par ordre alphabétique, avec renvoi à l’édition de Calcutta, et avec indication de la partie de la grammaire de Bhattodjî où se trouve cité chacun de ces axiomes. Cet Index, que M. Eugène Burnouf avait commencé presque en même temps que ses études sanscrites, et qui est complètement achevé, serait d’un secours très-grand pour tous ceux qui s’occupent de la grammaire sanscrite. Les axiomes de Pânini, au nombre de 3,996, sont aussi obscurs que concis, et l’on a beau posséder à fond la langue dans laquelle ils sont écrits, il faut en faire une étude toute spéciale pour en comprendre les formules presque symboliques. Le travail de M. Eugène Burnouf en aiderait singulièrement l’intelligence. On pourrait le publier tel qu’il est ; il se compose de 687 pages in-4o.

2o Une transcription en lettres latines du Brahma Veivartta Pourâna. Elle s’étend jusqu’au çloka 54 du livre IX, et elle est accompagnée d’une traduction en latin placée au bas des pages. Ce travail est de 1827.

3o Une transcription et une traduction des trois premiers livres de Narasinha, faites sur le même plan et dans la même année.

4o Un mémoire de 30 pages à peu près sur quelques médailles indiennes trouvées à Dehli.

5o Un mémoire sur quelques points de l’ancienne législation civile des Hindous.

6o Des notes sur les digestes hindous.

On ne doit pas s’étonner que la classe des manuscrits relatifs à la langue sanscrite ne renferme pas plus de documents. M. Eugène Burnouf a consacré pendant vingt ans tous ses travaux sur le sanscrit à son cours du collége de France et aux élèves qu’il y a formés. C’est sa parole qui a mis en œuvre et employé tant de matériaux féconds ; voilà comment il en reste si peu dans ses papiers.

Quatrième classe des manuscrits, langue pâlie :

1° Une grammaire pâlie, presque toute faite, et où il n’y a guère d’incomplet que la partie qui concerne les verbes, ainsi que l’indique une note de la main de l’auteur.

2° Une traduction littérale du Sandhikappa, ou théorie du Sandhi dans la grammaire pâlie. Cette traduction avait été faite sur un manuscrit de la collection personnelle de M. Eugène Burnouf ; elle est achevée, et elle renferme 240 pages in-4o.

3° Abhidanappadipika, ou explication des mots, dictionnaire pâli en vers, transcrit en lettres latines et traduit. Ce travail, de 90 pages, accompagné de notes, remonte à 1826.

4° Le Mahavansa, transcrit en lettres latines, et traduit presque tout entier en latin, 273 pages in-4o, de 1826 comme le précédent. M. Eugène Burnouf aurait probablement publié plus tard ce document si important pour l’histoire de Ceylan, si M. Turnour ne l’avait publié et traduit avant lui.

5° Buridatta djataka, ou histoire de l’existence du Boudha Sakyamouni sous la figure du naga Buridatta, copié sur le manuscrit de la Société asiatique de Londres, texte pâli et glose en birman, traduit avec explication et avant-propos ; 520 pages in-4o.

6o Némi djataka, ou Histoire de la naissance du Bouddha sous la figure de Némi, pâli et birman, traduit avec explication et avant-propos ; 416 pages in-4o.

7o Suvanna Sama djataka, ou Histoire de la naissance du Bouddha sous la figure de Suvanna Sama, pâli et birman, traduit avec explication et avant-propos ; 449 pages in-4o.

8o Des fragments considérables de Mahadjarma djataka, pâli et birman, traduits de même. Les Djatakas, ou Histoires des naissances antérieures du Bouddha, tiennent une grande place dans les croyances des Bouddhistes de Ceylan et de l’Inde transgangétique. Ces légendes, plus ou moins développées, sont au nombre de 550, parmi lesquelles il y en a dix principales. C’étaient ces dix légendes que M. Eugène Burnouf s’était proposé de traduire en entier, afin de préparer les matériaux de son second volume de l’Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien.

9o Kudda Sikkadîpani, ou le Flambeau de la petite inscription, pâli et birman, traduit ; 320 pages in-4o.

10o Patimokka Nissaya, traduction birmane du Patimokka pâli, ou Règles du salut pour les religieux, pâli et birman, traduit ; 611 pages in-4o.

11o On peut rattacher aux études sur le pâli des Recherches sur la géographie ancienne de Ceylan, dans son rapport avec l’histoire de cette île. M. Eugène Burnouf n’a pu exécuter que la première partie de cette tâche, dans un mémoire de 50 pages in-fo environ sur les noms anciens de l’île de Ceylan ; il l’a lu, je crois, vers 1836, à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a laissé aussi tout un travail sur les dénominations géographiques qui se rencontrent dans le Mahavansa.

12o Je joins encore à cette classe de manuscrits des Études sur la langue birmane et des notes nombreuses destinées à une grammaire siamoise.


Cinquième classe des manuscrits, bouddhisme du Népal :

1o Huit cahiers, dont quelques-uns de 100 pages et plus, comprenant des traductions de légendes bouddhiques du Népal, extraites probablement des manuscrits donnés à la Société asiatique ou acquis pour elle par M. Hodgson.

2o Le commencement de la traduction du Lalitavistara, une des légendes les plus célèbres de la vie de Sakyamouni. M. Éd. Foucaux a donné depuis lors tout le Lalitavistara, traduit en français avec le texte tibétain.

3o Une légende bouddhique sans titre, traduite du sanscrit, et formant 430 pages in-4o.

4o Des documents très-nombreux pour des additions et des corrections aux notes et aux appendices du Lotus de la bonne loi. Parmi les matériaux de ce genre dont M. Eugène Burnouf n’a pu faire usage, de peur de grossir démesurément le volume, mais qui sont tout préparés, je distingue un Examen, très-long, de la langue du Lotus et une Comparaison de textes sanscrits et pâlis. La rédaction de ces deux morceaux est à peu près complète.

5o Enfin des extraits tibétains de diverse étendue qui devaient servir à éclaircir plusieurs passages du Lotus de la bonne loi.

On sent que dans cette énumération, toute longue qu’elle est, je n’ai pas tout mentionné. Je ne me suis arrêté qu’aux morceaux les plus importants ; mais j’ai tenu à ce que le monde savant apprît tout à la fois et ce que laisse M. Eugène Burnouf, et les labeurs consciencieux par lesquels il préparait tous ses ouvrages avant qu’il ne les soumît au jugement du public.

Pour terminer ce qui concerne les services rendus par lui aux études sur l’Orient, il faut rappeler que, nommé inspecteur de la typographie orientale en 1838, à la place de M. Sylvestre de Sacy, il a surveillé la gravure et la fonte de plusieurs corps de caractères nouveaux, le pehlvi, le maghada, le tibétain, le bougui, le javanais, le télinga, le cunéiforme ninivite, le phénicien, etc. Déjà, de 1832 à 1833, il avait dirigé la gravure du zend, du tamoul, du pâli, du birman et du guzarati. En 1847, il a fait une notice fort intéressante sur les types étrangers du spécimen de l’Imprimerie nationale. Cette notice, qui ne porte pas son nom, est placée en tête de ce spécimen.

Ici, je dois dire que, malgré tout ce que M. Eugène Burnouf a fait pour les études indiennes en particulier, il aurait fait bien davantage encore, si, en 1838, il eût été nommé, comme s’y attendait le public savant, aux fonctions de conservateur des manuscrits orientaux à notre grande Bibliothèque. Présenté en première ligne par l’assemblée des conservateurs, il semblait que rien ne dût s’opposer à un vœu si bien justifié ; mais la place créée depuis la Convention, et qui est indispensable, fut supprimée, peut-être par suite de considérations toutes personnelles, et vraiment déplorables. J’ai entendu souvent M. Eugène Burnouf exprimer à ce sujet des regrets aussi justes que désintéressés. Il ne pensait pas à lui quand il blâmait la suppression de cette place ; il ne pensait qu’aux études qui lui étaient chères, et qui prennent chaque jour tant d’importance et de développement. Avant lui, Abel Rémusat avait pu accroître et compléter le fonds des manuscrits chinois ; M. Sylvestre de Sacy en avait fait autant pour le fonds sémitique. Les études sanscrites, bien plus fécondes et toutes récentes, réclamaient, à plus forte raison, des soins et une protection pareille. Il ne fut pas permis à M. Eugène Burnouf de la leur donner, au grand détriment de la science et de l’intérêt public. Si je rappelle cette circonstance douloureuse de sa carrière, ce n’est pas, on le pense bien, pour élever de vaines récriminations, ce n’est pas même pour essayer de prévenir de telles injustices ; c’est pour qu’on rétablisse le plus tôt qu’on pourra cette place qui manque à notre grande Bibliothèque et qui y cause la plus fâcheuse lacune. Tout ce que je souhaite, c’est que le ministre qui aura le bon esprit de la rétablir rencontre pour la remplir un candidat aussi digne.

Il va presque sans dire que ces admirables travaux avaient ouvert à M. Eugène Burnouf les portes de presque toutes les académies et sociétés savantes de l’Europe ; je ne citerai que les principales : il était correspondant de l’Académie royale des sciences de Turin, docteur de l’Académie Christine-Albertine de Danemark, membre de l’Académie royale des sciences de Bavière, de l’Académie royale de Prusse, des Académies impériales des sciences de Vienne et de Saint-Pétersbourg, de l’Académie royale des sciences de Lisbonne, de la Société royale des sciences de Gœttingue, etc. Il faisait partie de toutes les sociétés asiatiques d’Europe, d’Asie et d’Amérique, et de plusieurs autres sociétés savantes, qui avaient tenu à se l’attacher. Membre de l’Institut de France dès 1832, comme je l’ai dit, il a été nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres quelques jours avant sa mort. Cette élection, faite à la presque unanimité, aura été comme la couronne de sa vie scientifique, couronne déposée sur une tombe. Il était officier de la Légion-d’Honneur depuis 1845. En mars 1852, il avait accepté la place d’inspecteur supérieur des études pour les lettres.

Une partie trop peu connue de la carrière de M. Eugène Burnouf, et qu’il est bon de remettre en lumière, c’est son professorat. Du moins son cours de l’école normale, bien qu’il ait fort peu duré, aura laissé des traces et dans les cahiers des élèves et dans les manuscrits mêmes des professeurs ; mais que restera-t-il du cours du collége de France, continué avec tant de zèle et de régularité pendant vingt années de suite ? Des élèves, je le sais, dont quelques-uns se sont déjà fait un nom célèbre en appliquant les leçons de leur maître, et des souvenirs ineffaçables dans la mémoire de tous ceux qui l’ont suivi. Mais il importe que le public aussi sache ce qu’était cet enseignement si profond et si varié. On peut voir par les livres de M. Eugène Burnouf, et spécialement par son Commentaire sur le Yaçna et ses Études sur la langue zende, quelle abondance de vues, quelle connaissance exacte des moindres détails, quelle sagacité pénétrante, et quelle prudence de méthode distinguaient son esprit, d’ailleurs admirablement juste et bien fait. Toutes ces qualités se retrouvaient dans ses leçons, avec la vie que la parole, le geste et l’accent du professeur communiquent de plus à tout ce qu’il dit. Les textes habituels de son enseignement étaient le livre de Manou, le Mahâbhârata, le Ramâyana, la Karikâ du Sankhya, et surtout les Védas. La langue des Védas était l’objet particulier de ses études les plus assidues et les plus chères. Elle mérite tous les efforts qu’il y a consacrés, d’abord parce qu’elle est excessivement difficile, et de plus parce qu’elle est en quelque sorte l’embryon d’où est sorti le sanscrit classique des grandes épopées, des monuments philosophiques, des drames, des poésies légères, etc. Cette langue avait en outre pour lui cet attrait spécial qu’elle se rapproche beaucoup du zend et qu’elle lui donnait la clef d’une foule de diflicultés insurmontables sans elle. Aussi chacun des mots du Véda, ou pour mieux dire du Rigvéda, que nous expliquions d’ordinaire sur l’édition de F. Rosen, malheureusement inachevée, était-il de sa part l’occasion des remarques les plus curieuses et les plus utiles. Il avait étudié à fond, pour nous les donner, les commentateurs indiens, si instruits, si minutieux dans tout ce qui se rapporte au livre saint. Souvent il joignait à l’interprétation du texte celle du commentaire, et il faisait suivre le vers du Véda de la glose de Sankarâtcharya, comme il donnait Koullaka Bhatta à la suite du texte de Manou. Parfois il invitait les élèves les plus avancés à prendre la parole à sa place ; et il les formait ainsi sous sa direction, et par une pratique anticipée, aux fonctions de l’enseignement, en même temps qu’il les obligeait à porter dans leurs propres études plus de clarté par la nécessité de les transmettre aux autres.

On a reproché plus d’une fois à M. Eugène Burnouf de faire un cours trop élevé ; on aurait voulu de lui des leçons plus élémentaires, de même qu’on lui demandait aussi une grammaire de la langue sanscrite, qu’il possédait si merveilleusement. Il ne s’est jamais rendu à ces vœux, tout légitimes qu’ils pouvaient paraître, bien qu’il y ait songé souvent, et il a certainement maintenu son cours dans les régions les plus hautes. Je crois qu’il a eu raison. Dans l’état où se trouvaient les études sanscrites quand il entra au collége de France, les livres élémentaires ne manquaient plus. Les commençants pouvaient trouver sans peine les secours qui leur étaient nécessaires ; d’année en année, ces secours se multipliaient et devenaient de plus en plus accessibles. M. Eugène Burnouf, sans dédaigner le soin de ces travaux préliminaires, croyait mieux servir la science en le laissant à d’autres mains que les siennes. Je ne nie pas qu’une grammaire sanscrite de lui ne nous eût été fort utile ; mais il aurait été bien à regretter qu’elle nous coûtât le moindre des travaux qu’il a pu accomplir, sans d’ailleurs les achever. Les excellentes grammaires que nous possédons peuvent nous suffire ; et lui seul était en mesure de nous révéler le zend et de nous ouvrir le berceau du bouddhisme. La science doit donc l’absoudre ; des leçons comme les siennes sur les hymnes du Véda étaient plus précieuses et plus rares que des leçons sur la déclinaison et la conjugaison sanscrites.

On sait maintenant à peu près ce qu’a été M. Eugène Burnouf comme professeur, comme érudit, comme philologue. Il me reste pour terminer cette notice à marquer précisément le trait qui distingue son talent de tout autre, et qui en demeurera le caractère ineffaçable auprès de la postérité. Je ne parle pas de l’étendue de ses labeurs, de sa persévérance que rien ne pouvait rebuter, de sa sagacité qui devinait tout, de sa facilité de travail, de l’immensité de sa mémoire, de la netteté et de la justesse de son esprit, de la variété de ses connaissances. Ce sont là, sans doute des qualités du plus haut prix et qu’il a possédées à un degré fort rare ; mais bien d’autres que lui les ont eues et en ont fait aussi un digne usage ; ce qui n’est qu’à lui, c’est sa méthode avec l’emploi supérieur qu’il en a su faire. J’en ai déjà dit quelques mots au début de cet article ; j’y dois insister en finissant.

D’une manière toute générale, la méthode n’a plus de secrets pour les bons esprits depuis Bacon et Descartes, et surtout depuis les applications si heureuses et si frappantes que les sciences en ont tirées dans ce dernier siècle. L’observation a ses lois essentielles qu’il n’est plus permis de méconnaître et qu’on n’enfreint jamais qu’avec la certitude de se perdre ; personne dans la science ne peut aujourd’hui les ignorer. Il n’y a donc point, à proprement parler, de découvertes possibles en fait de méthode. Mais ce qui est toujours possible, c’est d’étendre la méthode dès longtemps connue et pratiquée à des sujets nouveaux, et par là de faire faire à la science des progrès constants et assurés. Telle est la gloire de ceux qu’on appelle des inventeurs ; telle a été la gloire de M. Eugène Burnouf. Mais quel est le sujet véritablement neuf qu’il a conquis à la science en le soumettant à la rigueur infaillible de la méthode ? Qu’on ne se laisse pas ici tromper par l’apparence : ce sujet nouveau, ce n’est ni le pâli, ni même le zend ; ce n’est ni l’écriture cunéiforme, ni le bouddhisme. C’est quelque chose de plus grand et de plus neuf que toutes ces langues et que toutes ces études, quelque neuves qu’elles soient pour nous ; c’est la grammaire comparative, c’est-à-dire cette science, car désormais c’en est une, qui étudie toutes les espèces du langage humain pour les classer, pour les distinguer, pour les éclairer les unes par les autres, et qui obtient des résultats aussi positifs, aussi certains qu’aucune des sciences qui se parent avec plus ou moins de droit du beau nom de sciences exactes.

Dans le dernier siècle, la grammaire comparative n’était pas née ; on ne connaissait point assez de langues pour que l’observation portât sur un nombre suffisant de faits. Aussi les méthodes qu’on essayait étaient-elles arbitraires, et les résultats étaient-ils insignifiants quand ils n’étaient pas ridicules. Mais lorsqu’au début de notre siècle la culture du sanscrit vint ouvrir un champ tout à fait inexploré à la philologie, les ressemblances étonnantes de cet antique et savant idiome avec les langues qui nous sont les plus familières éclatèrent à tous les yeux, et la grammaire comparative put être fondée. Son domaine est immense, puisqu’il ne comprend pas moins que le cercle de toutes les langues que parlent actuellement les hommes, ou qu’ils ont parlées. Le sanscrit, tout fécond qu’il est, ne remplit encore qu’une partie de ce domaine, la plus intéressante si l’on veut et la plus belle. C’est à celle-là plus spécialement que M. Eugène Burnouf avait dévoué ses veilles, et l’on a vu avec quels succès. Le Commentaire sur le Yaçna, sans parler de ses autres ouvrages, attesterait à lui seul ce que la grammaire comparative a pu faire entre ses mains. Certainement je ne voudrais pas rabaisser les admirables monuments de philologie qu’a produits l’Allemagne, notre rivale dans ces études, qui désormais constituent un élément nécessaire de l’histoire du genre humain ; mais je ne crois rien exagérer en mettant M. Eugène Burnouf au-dessus de ses concurrents, tout prêts d’ailleurs à lui concéder eux-mêmes la supériorité. C’est qu’à tous les avantages qu’il tenait de la nature, il en joignait un autre, bien grand aussi : c’était d’être né chez un peuple où la clarté est la première condition de toute œuvre intellectuelle, comme elle l’est du langage national. À facultés égales, l’esprit français l’emportera toujours par ce côté ; et je n’hésite pas à constater l’influence décisive que cette circonstance a exercée sur le génie de M. Eugène Burnouf. Ce n’est pas là un aveuglement du patriotisme, c’est une simple justice ; et nous avons assez de défauts pour qu’il nous soit permis de revendiquer nos incontestables qualités. Mais si l’esprit national a beaucoup donné à M. Eugène Burnouf, je me hâte de dire que M. Eugène Burnouf ne lui a pas moins rendu. Sans avoir composé de livres spéciaux sur la grammaire comparative, il en a démontré la certitude et la puissance par les applications infaillibles qu’il en a faites ; et ces applications sont d’un tel ordre qu’elles ont restitué aux annales de l’histoire humaine quelques-unes de ses pages les plus curieuses, restées jusqu’à lui fermées et indéchiffrables. Ce sont là des services qui contribuent à la gloire des individus sans doute, mais qui ne contribuent pas moins à la gloire des nations, et que les nations, sous peine d’ingratitude et d’ignorance, doivent honorer de leurs plus nobles récompenses. Comme M. Villemain l’a dit (un mot qui sort d’une telle bouche est un éloge aussi juste que grand), « M. Eugène Burnouf, que nous enviait l’Europe, était un philologue de génie ». Pour ma part, je serai heureux si cet article a pu montrer combien un tel éloge, dans sa concision, est superbe et mérité.

BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE.

  1. Yaçna est le mot zend que M. Eugène Burnouf a cru devoir rétablir. Izeschné, que l’on trouve dans le Zend-Avesta d’Anquetil-Duperron, est la transcription pehlvie, que lui avaient transmise les Parses du Guzarate.
  2. Dans plusieurs passages de l’avant-propos du Yaçna, pages vii, xv et xvi, M. Eugène Burnouf émet un doute sur l’authenticité du mot Zend, par lequel Anquetil-Duperron, après les Parses du Guzarate, désigne la langue dans laquelle sont écrits les livres de Zoroastre. Il pense que le mot Zend est simplement le nom des livres et non pas celui de l’idiome. Dans l’invocation, ou plutôt dans la petite préface que Nériosengh a mise en tête de sa traduction, il déclare qu’il a fait sa traduction sanscrite du Yaçna sur un livre pehlvi ; et voici les mots dont il se sert : idam idjisnidjamdapoustakam..... pahalavîdjamdât (*).

    M. Eugène Burnouf, tout en retrouvant dans les mots Djamda et Djamdât la transcription dévanagarie du mot zend, ne donne à ce mot que le sens de livre « qu’il a dans plusieurs auteurs orientaux ; » et il ne lui accorde pas le sens spécial que lui attribue Anquetil-Duperron. Il se proposait de discuter ce point important dans une dissertation spéciale (voir la note de la page xvi, avant-propos du Yaçna) qui devait être toute prête dès cette époque, 1833, si l’on en juge par la manière dont il l’annonce ; cette dissertation n’a point paru. On comprend, d’ailleurs, que ce dissentiment entre M. Eugène Burnouf et Anquetil-Duperron, bien qu’il porte sur un point très-curieux, ne touche pas au fond des choses. Nous n’en connaissons pas moins les livres de Zoroastre, quel que soit le nom de la langue dans laquelle ils sont composés.

    (*) Ce volume, nommé le livre Idjisni (Izeschné, yaçna), a été traduit du livre Pahalavî (Pehlvi).

  3. Les neuf premières livraisons ont paru aux frais personnels de M. Burnouf ; la dixième et dernière, qui n’a paru que beaucoup plus tard, en 1843, a été publiée aux frais de M. Dumont, de la bibliothèque de l’Institut.
  4. Je dois l’indication de ce fait, si honorable pour les travaux de M. Burnouf et pour l’érudition française, à l’obligeante communication de mon savant ami et confrère M. Jules Mohl.